‹ Œuvres de Balzac (volume 2)Chapitre 32 sur 55 · LA TRANSACTION · texte numérisé non relu

LA TRANSACTION

Environ trois mois après la consultation nuitamment faite par le colonel Chabert chez Derville, le notaire chargé de payer la demi-solde que l'avoué faisait à son singulier client, vint le voir pour conférer sur une affaire grave, et commença par lui réclamer six cents francs donnés au vieux militaire.

— Tu t'amuses donc à entretenir l'ancienne armée? lui dit en riant ce notaire nommé Crottat, jeune homme qui venait d'acheter l'étude où il était maitre-clerc, et dont le patron venait de prendre la fuite en faisant une épouvantable faillite.

— Je le remercie, mon cher maître, répondit Derville, de me rappeler cette affaire-là. Ma philanthropie n'ira pas au delà de vingt-cinq louis, et je commence déjà même à craindre d'èlre la dupe de mon patriotisme.

Au moment où Derville achevait cette phrase, il vit sur son bureau les paquets que son mailre-clerc y avait mis. Ses yeux furent frappés à l'aspect des timbres oblongs, carrés, triangulaires, rouges, bleus , apposés sur une lettre par les postes prussienne, autrichienne, bavaroise et française.

— Ha, dit-il en riant, voici le dénoùment de la comédie; nous allons savoir si je suis attrapé...

Il prit la lettre et l'ouvrit, mais il n'y put rien lire, elle était écrite en allemand.

— Boucard, allez vous-même faire traduire cette lettre, et revenez promplemenl, dit Derville en en- Ir'ouvrant la porte de son cabinet, et tendant la lettre à son mailre-clerc.

Le notaire de Berlin auquel s'était adressé l'avoué, lui annonçait que les actes dont il avait de-

mandé les expéditions lui parviendraient quelques jours après celte lettre d'avis. Les pièces étaient, disail-il, parfailcnient en règle, et revêtues des légalisations nécessaires pour faire foi en justice. En outre, il lui mandait que presque tous les témoins des faits constatés par les procès-verbaux existaient à Prussich-Eyiau, et que la femme à laquelle M. le comte Chabert devait la vie, vivait encore dans un des faubourgs d'Heilsberg.

— Ceci devient sérieux, s'écria Derville, quand Boucard eut fini de lui donner la substance de la lettre. — Mais, dis donc, mon petit, reprit-il en s'adressant au notaire, je vais avoir besoin de renseignements qui doivent être dans ton élude. N'estce pas chez ce vieux fripon de Pioguin...

— Nous disons l'infortuné, le malheureux Roguin, reprit maître Alexandre Crottat en riant, et interrompant Derville.

— N'est-ce pas chez cet infortuné qui vient d'emporter huit cent mille francs à ses clients et de réduire plusieurs familles au désespoir, que s'est faite la liquidation de la succession Chabert? Il me semble que j'ai vu cela dans nos pièces Ferraud.

— Oui, répondit Crottat, j'étais alors troisième clerc ; je l'ai copiée et bien étudiée, cette liquidation. Piose Chapotel, épouse et veuve de Hyacinthe, dit Chabert, comte de l'Empire, grand-officier de la Légion d'Honneur ; ils s'étaient mariés sans contrat, ils étaient donc communs en biens. Autant que je puis m'en souvenir, l'actif s'élevait à six cent raille francs. Avant son mariage , le comte Chabert avait fait un testament en faveur des hospices de Paris, par lequel il leur attribuait le quart de la fortune qu'il posséderait au moment de son décès. Le domaine héritait de l'autre quart. Il y a eu licitation, vente, et partage, parce que les avoués ont été bon train. Lors de la liquidation , le monstre qui gouvernait alors la France a rendu par un décret la portion du fisc à la veuve du colonel.

— Ainsi la fortune personnelle du comte Chabert ne se monterait donc qu'à trois cent mille francs.

— Par conséquent, mon vieux! répondit Crottat. Vous avez parfois l'esprit juste, vous autres avoués, quoiqu'on vous accuse de vous le fausser en plaidant aussi bien le Pour que le Contre.

Le comte Chabert, dont Derville trouva l'adresse au bas de la première quittance que lui avait remise le notaire, demeurait dans le faubourg Saint- Marceau, rue du Petit-Banquier, chez un nourrisseur nommé Vergniaud. Arrivé là, Derville fut forcé d'aller à pied à la recherche de son client, car son cocher refusa de s'engager dans une rue non pavée et dont les ornières étaient un peu trop profondes pour les roues d'un cabriolet. En regardant de tous les côtés, l'avoué finit par trouver, dans la

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partie de celle rue qui avoisine le boulevard, entre deux murs i)àtis avec des ossements et de la terre, deux mauvais pilastres en moellons, que ie passage des voitures avait ébréchés, malgré deux morceaux de bois places en forme de bornes. Ces pilastres soutenaient une poutre couverte d'un chaperon en tuiles, sur laquelle ces mots étaient écrits en rouge : Vergisiaud, nouricecre. a droite de ce nom se trouvaient des œufs, et à gauche une vache , le tout peint en blanc. La porte était ouverte et restait sans doute ainsi pendant toute la journée. Au fond d'une cour assez spacieuse, s'élevait, en face de la porte, une maison, si toutefois ce nom convient à l'une de ces masures bâties dans les faubourgs de Paris, et qui ne sont comparables à rien, pas même aux plus chétives habitations de la campagne, dont elles ont la misère sans en avoir la poésie. En effet, au milieu des champs, les cabanes ont encore une grâce que leur donnent la pureté de l'air, la verdure, l'aspect des champs, une colline, un chemin tortueux, des vignes, une haie vive, la mousse des champs, et les ustensiles champêtres ; mais, à Paris, la misère ne se grandit que par son horreur.

Quoique récemment construite, cette maison semblait près de tomber en ruine. Aucun des matériaux n'j .avait eu sa vraie destination, ils provenaient tous des démolitions qui se font journellement dans Paris. Derville lut sur un volet fait avec les planches d'une enseigne : Magasin de nouveautés. Les fenêtres ne se ressemblaient point entre elles et se trouvaient bizarrement placées. Le rezde-chaussée, qui paraissait être la partie habitable, était exhaussé d'un côté, tandis que de l'autre les chambres étaient enterrées par une éminence. Entre la porte et la maison, s'étendait une mare pleine de fumier où coulaient les eaux pluviales et ménagères. Le mur sur lequel s'appuyait ce chélif logis, et qui paraissait être plus solide que les autres, était garni de cabanes grillagées où de vrais lapins faisaient leurs nombreuses familles. A droite de la porte cochère, se trouvait la vacherie surmontée d'un grenier à fourrages, et qui communiquait à la maison par une laiterie. A gauche, étaient une basse-cour, une écurie et un toit à cochons qui avait été flni, comme celui de la maison, en mauvaises planches de bois blanc clouées les unes sur les autres, et mal recouvertes avec du jonc.

Comme presque tous les endroits où se cuisinent les éléments du grand repas que Paris dévore quolidictmemenl, la cour dans laquelle Derville mille pied offrait les traces de la précipitation voulue par la nécessité d'arriver à heure lixe. Ces grands vases de ferblanc bossues dans lesquels se transporte le lait, et les pots qui contiennent la crème, étaient jetés pêle-mêle devant la laiterie, avec leurs

bouchons de linge. Les loques trouées qui servaient à les essuyer flottaient au soleil étendues sur des ficelles attachées à des piquets. Ce cheval pacifique dont la race ne se trouve que chez les laitières, avait fait quelques pas en avant de sa charrette, et restait devant l'écurie dont la porte était fermée. Une chèvre broutait le pampre de la vigne grêle et poudreuse qui garnissait le mur jaune et lézardé de la maison. Un chat était accroupi sur les pots à crème et les léchait. Les poules, effarouchées à l'approche de Derville, s'envolèrent en criant, et le chien de garde aboya.

— L'homme qui a décidé le gain de la bataille d'Eylau , serait là ! se dit Derville en saisissant d'un seul coup d'oeil l'ensemble de ce spectacle ignoble.

La maison était restée sous la protection de trois gamins. L'un , grimpé sur le faîte d'une charrette chargée de fourrage vert , jetait des pierres dans un tuyau de cheminée de la maison voisine, espérant qu'elles y tomberaient dans la marmite. L'autre essayait d'amener un cochon sur le plancher de la charrette qui touchait à terre, tandis que le troisième , pendu à l'autre bout , attendait que le cochon y fut placé pour l'enlever en faisant faire la bascule à la charrette. Quand Derville leur demanda si c'était bien là que demeurait 51. Chaberl, aucun d'eux ne répondit , et tous trois le regardèrent avec une stupidité spirituelle , s'il est permis d'allier ces deux mots. Derville réitéra ses questions sans succès. Impatienté par l'air narquois des trois drôles, il leur dit de ces injures plaisantes que les jeunes gens se croient le droit d'adresser aux enfants, et les gamins rompirent le silence par un rire brutal. Derville se fâcha. Le colonel, qui l'entendit, sortit d'une petite chambre basse située près de la laiterie et apparut sur le seuil de sa porte avec un flegme militaire inexprimable. 11 avait à la bouche une de ces pipes notablement culottées (expression technique des fumeurs), une de ces humbles pipes de terre blanche nommées des brille -gueule. Il leva la visière d'une casquette horriblement crasseuse , aperçut Derville et traversa le fumier, pour venir plus promplement à son bienfaiteur en criant d'une voix amicale aux gamins : — Silence dans les rangs! Les enfants gardèrent aussitôt un silence respectueux qui annonçait l'empire exercé sur eux par le vieux soldat.

— Pourquoi ne m'avez-vous pas écrit? dit-il à Derville. Allez le long de la vacherie! Tenez , là, le chemin est pavé, s'écria t-il en remarquant l'indécision de l'avoué qui ne voulait pas se mouiller les pieds dans le fumier.

En sautant de place en place , Derville arriva sur le seuil de la porte par où le colonel était sorti. Chaberl parut désagréablement affecté d'être obligé de le recevoir dans la chambre qu'il occupait. En effet ,

Derville n'y aperçut qu'une seule chaise. Le lit du colonel consistait en quelques bottes de paille sur lesquelles son hôtesse avait étendu deuxou trois lambeaux de ces vieilles tapisseries, ramassées je ne sais où, dont se servent les laitières pour garnir les bancs de leurs charrettes. Le plancher était tout simplement en terre battue. Comme les murs salpêtres , verdâtres et fendus répandaient une forte humidité , le mur contre lequel couchait le colonel était tapissé d'une natte en jonc. Le fameux carrick pendait à un clou. Deux mauvaises paires do bottes gisaient dans un coin. Nul vestige de linge. Sur la table vermoulue , les Bulletins de la Grande-Armée réimprimés par Plancher étaient ouverts et paraissaient être la lecture du colonel , dont la physionomie était calme et sereine au milieu de cette misère. Sa visite chez Derville semblait avoir changé le caractère de ses traits , où l'avoué trouva les traces d'une pensée heureuse , une lueur particulière qu'y avait jetée l'espérance.

— La fumée de la pipe vous incommode-t-elle? dit-il en tendant à son avoué la chaise à moitié dépaillée.

— 3Iais, colonel, vous êtes horriblement mal ici !

Cette phrase fut arrachée à Derville par la défiance naturelle aux avoués, et par la déplorable expérience que leur donnent de bonne heure les épouvantables drames inconnus auxquels ils assistent.

— Voilà , se dit-il , un homme qui aura certainement employé mon argent à satisfaire les trois vertus théologales du troupier: le jeu, le vin et les femmes!

— C'est vrai , monsieur , nous ne brillons pas ici par le luxe. C'est un bivouac tempéré par l'amitié, mais... Ici le soldat lança un regard profond à l'homme de loi. Mais , je n'ai fait de tort à personne, je n'ai jamais repoussé personne , et je dors tranquille.

L'avoué songea qu'il y aurait peu de délicatesse à demander compte à son client des sommes qu'il lui avait avancées, et il se contenta de lui dire: — Pourquoi n'avez-vous donc pas voulu venir dans Paris , où vous auriez pu vivre aussi peu chèrement que vous vivez ici , mais où vous auriez été mieux ?

— Mais , répondit le colonel , les braves gens chez lesquels je suis m'avaient recueilli , nourri gratis depuis un an ! Comment les quitter au moment où j'avais un peu d'argent ? Puis le père de ces trois gamins est un vieux Égyptien...

— Comment ! un Egyptien ?

— Nous appelons ainsi les troupiers qui sont revenus d.e l'expédition d'Egypte , dont j'ai fait partie ; mais tous ceux qui en sont revenus sont un peu frères. Enfin , je n'ai pas encore fini d'apprendre à lire à ses marmots.

— Il aurait bien pu vous mieux loger , pour votre argent , lui !

— liah! dit le colonel, ses enfants couchent comme moi sur la paille ! Sa femme et lui n'ont pas un lit meilleur. Ils sont bien pauvres , voyez-vous ! Ils ont pris un établissement au-dessus de leurs forces. Mais si je recouvre ma fortune!... Enfin , suffit !

— Colonel , je dois recevoir demain ou après vos actes d'Heilsberg. Votre libératrice vit encore !

— Sacré argent ! Dire que je n'en ai pas , s'écriat-il en jetant par terre sa pipe, une pipe culottée, une pipe précieuse ! Mais ce fut par un geste si naturel , par un mouvement si généreux , que tous les fumeurs et même la Régie lui eussent pardonné ce crime de lèse-tabac. Les anges en auraient peut-être ramassé les morceaux.

— Colonel , votre affaire est excessivement compliquée , lui dit Derville en sortant de la chambre pour s'aller promener au soleil le long de la maison.

— Elle me paraît, dit le soldat, parfaitement simple. L'on m'a cru mort, me voilà ! Rendez-moi ma femme et ma fortune; donnez-moi le grade de général auquel j'ai droit. J'ai passé colonel dans la garde impériale , la veille de la bataille d'Eylau !

— Les choses ne vont pas ainsi dans le monde judiciaire, reprit Derville. Écoutez-moi. Vous êtes le comte Chabert , je le veux bien , mais il s'agit de le prouver judiciairement à des gens qui vont avoir intérêt à nier votre existence. Ainsi , vos actes seront discutés. Cette discussion entraînera dix ou douze questions préliminaires qui toutes iront contradictoirement jusqu'à la cour suprême , et constitueront autant de procès coûteux , qui traîneront en longueur, quelle que soit l'activité que j'y mette. Vos adversaires demanderont une enquête à laquelle nous ne pourrons pas nous refuser , et qui nécessitera peut-être une commission rogatoire en Prusse. Mais supposons tout au mieux ; admettons qu'il soit reconnu promptement par la justice que vous êtes le colonel Chabert : savons-nous comment sera jugée la question soulevée par la bigamie fort innocente de la comlesseFerraud? Dans votre cause, le point de droit est en dehors du code , et ne peut être jugé par les juges que suivant les lois de la conscience , comme fait le jury dans les questions délicates que présentent les bizarreries sociales de quelques procès criminels. Or , vous n'avez pas eu d'enfants de votre mariage, et M. le comte Ferraud en a deux du sien. Les juges peuvent déclarer nul le mariage où se rencontrent les liens les plus faibles, au profit du mariage qui en comporte de plus forts , du moment où il y a eu bonne foi chez les contractants. Serez-vous dans une position morale bien belle, en voulant mordicus avoir , à votre âge et dans les circonstances où vous vous trouvez, une

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femme qui ne vous aime plus ? Vous aurez contre vous votre femme et son mari, deux personnes puissantes qui pourront influencer les tribunaux. Le procès a donc des cléments de durée. Vous aurez le temps de vieillir dans les chagrins les plus cuisants.

— Et ma fortune !

— Vous vous croyez donc une grande fortune ?

— N'avaisje pas trente mille livres de rente !

— Mon cher colonel , vous aviez fait , en 1799 , avant votre mariage , un testament qui léguait le quart de vos biens aux hospices.

— C'est vrai.

— Eh bien , vous censé mort, n'a-t-il pas fallu procéder à un inventaire , à une liquidation afin de donner ce quart aux hospices ? Votre femme ne s'est pas fait scrupule de tromper les pauvres. L'inventaire, où sans doute elle s'est bien gardée de mentionner l'argent comptant , les pierreries , où elle aura produit peu d'argenterie , et où le mobilier a été estimé à deux tiers au-dessous du prix réel , soit pour la favoriser, soit pour payer moins de droits au fisc , et aussi parce que les commissaires-priseurs sont responsables de leurs estimations, l'inventaire ainsi fait a établi six cent mille francs de valeurs. Pour sa part , votre veuve avait droit à la moitié. Tout a été vendu , racheté par elle; elle a bénéficié sur tout , et les hospices ont eu leurs soixante-quinze mille francs. Puis , comme le fisc héritait de vous , attendu que vous n'aviez pas fait mention de votre femme dans votre testament , l'Empereur a rendu par un décret à votre veuve la portion qui revenait au domaine public. Maintenant, à quoi avez-vous droit? à trois cent mille francs seulement , moins les frais.

— Et vous appelez cela la justice ! dit le colonel ébahi.

— Mais, certainement.

— Elle est belle.

— Elle est ainsi , mon pauvre colonel. Vous voyez que ce que vous avez cru facile, ne l'est pas. 3Iadame Ferraud peut même vouloir garder la portion qui lui a été donnée par l'Empereur.

— Mais elle n'était pas ma veuve, le décret est nul.

— D'accord. Mais tout se plaide. Écoutez-moi. Dans ces circonstances, je crois qu'une transaction serait, et pour vous et pour elle, le meilleur dénoùment du procès. Vous y gagnerez une fortune plus considérable que celle à laquelle vous auriez droit.

— Ce serait vendre ma femme !

— Avec vingt-quatre mille francs de rente vous aurez, dans la position où vous vous trouvez, des femmes qui vous conviendront mieux que la vôtre,

et qui vous rendront plus heureux. Je compte aller voir aujourd'hui même madame la comtesse Ferraud afin de sonder le terrain; mais je n'ai pas voulu faire cette démarche sans vous en prévenir.

— Allons ensemble chez elle.

— Fait comme vous êtes? dit l'avoué. Non, non, colonel, non. Vous pourriez y perdre tout à fait votre procès.

— Mais mon procès est-il gagnable?

— Sur tous les chefs, répondit Derville. Mais, mon cher colonel Chabert, vous ne faites pas attention à une chose. Je ne suis pas riche, ma charge n'est pas entièrement payée. Si les tribunaux vous accordent une provision, c'est-à-dire une somme à prendre par avance sur votre fortune , ils ne l'accorderont qu'après avoir reconnu vos qualités de comte Chabert, grand-officier de la Légion d'Honneur.

— Tiens, je suis grand-officier de la Légion! Je n'y pensais plus , dit-il naïvement.

— Eh bien! jusque-là, reprit Derville, ne faut-il pas plaider , payer des avocats , lever et solder les jugements, faire marcher des huissiers, et vivre? Les frais des instances préparatoires se monteront, à vue de nez , à plus de douze ou quinze mille francs. Je ne les ai pas , moi qui suis écrasé par les intérêts énormes que je paie à celui qui m'a prêté l'argent de ma charge. Et vous! où les trouverezvous?

De grosses larmes tombèrent des yeux flétris du pauvre soldat et roulèrent sur ses joues ridées. A l'aspect de ces difficultés , il fut découragé. Le monde social et judiciaire lui pesait sur la poitrine, comme un cauchemar.

— J'irai, s'écria-t-il , au pied de la colonne de la place Vendôme, je crierai là : «Je suis le colonel Chabert qui a enfoncé le grand carré des Russes à Eylau! » Le bronze, lui, me reconnaîtra!

— Et l'on vous mettra sans doute à Charenton. A ce nom redouté , l'exaltation du militaire

tomba.

— N'y aurait-il donc pas pour moi quelques chances favorables au ministère de la guerre?

— Les bureaux ! dit Derville. Ah ! n'y allez qu'avec un jugement bien en règle qui déclare nul votre acte de décès. Les bureaux voudraient pouvoir anéantir les gens de l'Empire.

Le colonel resta pendant un moment interdit, immobile, regardant sans voir, abîmé dans un désespoir sans bornes. La justice militaire est franche, rapide; elle décide à la turque, et juge presque toujours bien. Celte justice était la seule que connut Chabert. Or, en apercevant le dédale de diflicultés où il fallait s'engager, et en voyant combien il fallait d'argent pour y voyager, il reçut un

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coup morlel dans son intelligence et dans celle puissance particulière à riiomme que l'on nomme la volonté. Il lui parut impossible de vivre en plaidant, il fut pour lui mille fois plus simple de rester pauvre, mendiant, de s'engager comme cavalier si quelque régiment voulait de lui. Ses souffrances physiques et morales lui avaient déjà vicié le corps dans quelques-uns des organes les plus importants. Il touchait à l'une de ces maladies pour lesquelles la médecine n'a pas de nom , dont le siège est en quelque sorte mobile comme l'appareil nerveux qui paraît le plus attaqué , parmi tous ceux de notre machine, affection qu'il faudrait nommer le spleen du malheur. Quelque grave que fut déjà ce mal invisible, mais réel, il était encore guérissable par une heureuse conclusion. Pour ébranler tout à fait cette vigoureuse organisation , il suffirait d'un obstacle nouveau, de quelque fait imprévu qui en romprait les ressorts affaiblis et produirait ces hésitations, ces actes incompris, incomplets, que les physiologistes observent chez les êtres ruinés par les chagrins. Derville, qui reconnut alors les symptômes d'un profond abattement chez son client, lui dit : — Prenez courage , la solution de cette affaire ne peut que vous être favorable. Seulement , examinez si vous pouvez me donner toute votre confiance, et accepter aveuglément le résultat que je croirai le meilleur pour vous.

— Faites comme vous voudrez, dit Chabert.

— Oui, mais vous vous abandonnez à moi, comme un homme qui marche à la mort!

— 3Iais , ne vais-je pas rester sans état , sans nom ? Est-ce lolérable?

— Je ne l'entends pas ainsi, dit l'avoué; il sera stipulé que nous poursuivrons à l'amiable un jugement pour annuler votre acte de décès et votre mariage , afin que vous repreniez vos droits. Vous serez même , par Tinfluence du comte Ferraud , porté sur les cadres de l'armée comme général , et vous obtiendrez sans doute une pension.

— Allez donc ! répondit Chabert , je me fie entièrement à vous.

— Eh bien , je vous enverrai une procuration à signer, dit Derville. Adieu, bon couriige ! S'il vous faut de l'argent, comptez sur moi.

Chabert serra chaleureusement la main de Derville , et resta le dos appuyé contre la muraille, sans avoir la force de le suivre autrement que des yeux. Comme tous les gens qui comprennent peu les affaires judiciaires, il s'effrayait de cette lutte nouvelle qu'il n'avait jamais prévue.

Pendant que Derville parlait au colonel , il s'était, à plusieurs reprises , avancé hors d'un pilastre de la porte cochère , la figure d'un homme posté dans la rue qui semblait occupé à guetter la sortie de

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