‹ Œuvres de Balzac (volume 2)Chapitre 35 sur 55 · MADAME · texte numérisé non relu

MADAME

Foici l'œuvre que vous m'avez demandée. Je suis heureux, en vous la dédiant, de pouvoir vous donner un témoignage de la respectueuse affection que vous m'avez permis de vous porter. Si je suis accusé d'impuissance après avoir tenté d'arracher aux profondeurs de la mysticité ce livre qui, sous la transparence de notre belle langue , voilait les lumineuses poésies de l'Orient, à vous la faute I Ne m'avez-vous pas ordonné cette lutte, semblable à celle de Jacob , en me disant que le plus imparfait dessin de cette figure par vous rêvée, comme elle le fut par moi dès l'enfance , serait encore pour vous quelque chose ? Le voici donc ce quelque chose ! Pourquoi cette œuvre ne 2^cut-elle pas appartenir exclusivement à ces nobles esprits préservés, comme vous l'êtes, des petitesses mondaines par la solitude ? ceux-là sauraient lui rendre la mélodieuse mesure

dont elle est privée , et qui en aurait fait entre les mains d'un de nos poètes la glorieuse épopée dont la France est encore privée. Ceux-là l'accepteront de moi comme une de ces balustrades sculptées par quelque artiste plein de foi, et sur lesquelles les pèlerins s'appuient pour méditer la fin de l'homme en contemplant le chœur d'une belle église.

Je suis avec respect,

Madame ,

Fotre dévoué serviteur, DE Balzac.

Pari! , 23 août i835.

UE BALZAC. T. IV

PRÉFACE

Composé de trois œuvres éparses dans les trente volumes in-12 des Études philosophiques, ce livre est destiné à offrir l'expression nette de la pensée religieuse, jetée comme une âme en ce long ouvrage. Aussi ne saurait-il être publié sans quelques observations préliminaires.

Le X1X« siècle, dont l'auteur essaie de configurer l'immense tableau , sans oublier ni l'individu ni les professions , ni les effets ni les principes sociaux, est en ce moment travaillé par le Doute. Remarquez, je vous en prie , que l'auteur ne discute nulle part en son nom : il voit une chose et la décrit , il trouve un sentiment et le traduit , il accepte les faits comme ils sont , les met en place et suit son plan, sans prêter l'oreille à des accusations qui se contredisent. Il marche inexorable aux raisonnements obtus de ceux qui lui demandent pourquoi cette pierre est carrée quand il en est à un angle , pourquoi celle-ci est ronde quand il achève une tête de femme dans quelque métope. Si la Société qu'il a prise pour sujet de son œuvre , comme d'autres y prennent un mince événement , était parfaite , il n'y aurait aucune peinture possible , il faudrait chanter un magnifique alléluia social et s'asseoir au banquet pour y achever sa portion congrue. Mais il n'en

est pas ainsi, les gens du monde aussi bien que les hommes d'art le savent ; et néanmoins il se rencontre des critiques qui, trouvant l'auteur occupé à dessiner un forçai, voudraient qu'il le représentât raisonnant comme Massillon en chaire. Dans cette œuvre , chacun sera ce qu'il est : le juge sera juge , le criminel sera criminel, la femme y sera tour à tour ou vertueuse ou coupable ; l'usurier ne sera pas un mouton, la dupe ne sera pas un homme de génie, et les enfants n'y auront pas cinq pieds six pouces. Ces mille figures qui posent, ces mille situations génériques seront vraies ou fausses, elles seront bien ou mal ajustées , plus ou moins heureusement éclairées, tout y sera confus ou bien ordonné; d'accord. Mais l'applaudissement et le blâme ne doivent-ils pas attendre que l'œuvre soit terminée?

Ces paroles ne sont ni des récriminations , ni des plaintes. L'auteur s'est patiemment soumis à l'éternel Pourquoi des Parisiens, accoutumés à trouver: Le public n'entre pas ici, sur l'enceinte en planches qui garantit de leur curiosité les monuments qu'on leur bâtit. Cette répétition de quelques observations dues à l'un des amis de l'auteur (M. Félix Davin) est ici nécessaire pour prévenir toute mauvaise chicane. De même que les Chouans pillent les voitures

PRÉFACE

de la république, de même que Vautrin parle en forçat, que de -Marsay écrit avec le style du jeune homme , et madame de Morlsauf en femme pieuse , solitaire, recueillie ; de même Louis Lambert et Séraphila parlent et agissent comme doivent agir et parler des Mystiques. Ici nous ne sommes pas dans les Études de moeurs, la première partie de l'œuvre où l'auteur peint les choses sociales comme elles sont; mais dans les Études philosophiques, dans la deuxième partie, où les sentiments et les systèmes humains se personnifient. Donc SÉRAPHITA , blanche et pure expression du Mysticisme, ne saurait avoir sur les Mathématiques les opinions qu'en a l'Académie des sciences ; elle pouvait être tout , excepté membre de l'Institut ; si elle connaît l'infini, lès mesures du fini doivent alors lui paraître mesquines. 3Ialgré cette naïve observation du sculpteur venant vous dire que quand il a taillé dans son marbre une sirène, il a été forcé de la finir en poisson, parce que la sirène une fois admise, elle ne saurait porter les socques de la grisette , vous rencontrerez beaucoup de gens qui tiendront l'auteur pour fou , assez fou pour avoir voulu prouver que deux et deux ne font pas quatre; d'autres l'accuseront d'athéisme, ceux-ci prétendront qu'il ne croit à rien de ce qu'il a écrit et qu'il s'amuse aux dépens du public , ceux-là diront que l'œuvre est incompréhensible. L'auteur proteste ici de son respect pour les grands génies dont s'honore la science humaine; il adore la ligne droite, il aime encore malheureusement un peu trop la courbe; mais il s'agenouille devant les gloires des mathématiques et devant les miracles de la chimie; il croit, si l'on admet l'existence des Mondes Spirituels, que les plus beaux théorèmes n'y sont d'aucune utilité, que tous les calculs du fini sont caducs dans l'infini , que l'infini devant être comme Dieu , semblable à lui-même en toutes ses parties , la question de l'égalité du rond et du carré doit s'y trouver résolue, et que celte possibilité devrait donner l'amour du ciel aux géomètres. Remarquez bien encore qu'il n'a pas l'impiélé de contester l'inûuence des mathématiques sur le bonheur de rhumaiiilé prise en masse; thèse soutenue par Swedenborg et Saint-Martin. Mais trop de gens s'avanceront à la défense des Saintes Sciences de l'homme , trop peu prendront intérêt aux lointaines clartés du Mysticisme , pour que

l'auteur ne soit pas ici du parti le plus faible, au risque de se voir l'objet de ces plaisanteries, espèce de timbre que la presse périodique met en France à toute idée nouvelle, et qui, heureusement , rencontrent en lui la plus dure de toutes les cuirasses humaines, le mépris.

Donc le doute travaille en ce moment la France. Après avoir perdu le gouvernement politique du monde , le catholicisme en perd le gouvernement moral. Rome catholique mettra néanmoins tout autant de temps à tomber qu'en a mis Rome panthéiste. Quelle forme revêtira le sentiment religieux, quelle en sera l'expression nouvelle? la réponse est un secret de l'avenir. Les Saint-Simonicns ont cru que la cotte de mailles sociale avait dernièrement offert son plus grand défaut; à un siècle industriel, ils ont présenté leur religion positive, nette comme un axiome, mystérieuse comme un Compte-fait, un mode de civilisation napoléonienne où les esprits devaient s'enrégimenter, comme les hommes s'échelonnaient dans la garde impériale. Pour eux, la partie semble moins perdue qu'ajournée. Luther fut plus habile observateur de la nature humaine que ne l'a été le Collège Saint-Siinonien; il comprit que vouloir fonder une religion dans un temps d'examen , c'était se donner pour un second Jésus, que Jésus ne se reconmieiiçait pas , et que, pour se glisser entre tous les amours-propres sans les froisser, il fallait une religion toute faite. Il voulut donc ramener la cour de Rome à la simplicité de la primitive église. Les froides négations du protestantisme, croyance de coffres-forts , dogme économique excellent pour les disciples de Barème , religion posée , examinée, sans poésie possible parce qu'elle est sans mystères , triompha sous les armes de l'Évangile.

Le Mysticisme est précisément le Christianisme dans son principe pur. Ici l'auteur n'a rien inventé, il ne propose rien de neuf; il a mis en œuvre des richesses enfouies , il a plongé dans la mer et y a pris des perles vierges pour le collier de sa Madone. Doctrines des Premiers Chrétiens , religion des Anachorètes du Désert, le Mysticisme ne comporte ni gouvernement, ni sacerdoce; aussi fut-il toujours l'objet des plus grandes persécutions de l'Église Romaine. Là est le secret de la condamnation de Fénélon ; là est le mot de sa querelle avec Bossuet.

rUÉlACE.*

Comme religion, le Mysticisme procède eu droile ligne du Christ par saint Jean, l'auteur de l'Apocalypse; car l'Apocalypse est une arche jetée entre le Blysticisme chrétien et le 3Iysticisme indien , tour à tour égyptien et grec, venu de l'Asie, conservé dans Memphis, formulé au profit de son Pentaleuque par i\Ioïse, gardé à Eleusis, à Delphes, et compris par Pylhagore, renouvelé par l'aigle des apôtres, transmis nébuleusement à l'université de Paris. Au douzième siècle ( voyez Les Proscrits), le docteur Sigier professe , comme la science des sciences, la Théologie Mystique dans cette Université, la reine du monde intellectuel , à laquelle les Quatre Nations catholiques faisaient la cour. Vous y voyez Dante venant faire éclairer sa Divine Comédie par l'illustre docteur qui serait oublié, sans les vers où le Florentin a consacré sa reconnaissance envers son maître. Le mysticisme que vous trouvez là dominant la société sans que la cour de Rome s'en inquiétât, parce qu'alors la belle et sublime Rome du moyen âge était omnipotente, fut transmis à madame Guyon , à Fénéîon et à mademoiselle Bourignon par des auteurs allemands, entre lesquels le plus illustre est Jacob Bœhm. Puis , au dixhuitième siècle, il a eu dans Swedenborg un évangéliste et un prophète dont la figure s'élève aussi colossale peut-être que celles de saint Jean , de Pythagore et de Jloise. M, Saint-Martin, mort dernièrement , est le dernier grand écrivain mystique. Il a donné partout la palme à Jacob Bœhm sur Swedenborg ; mais l'auteur de Séraphîta accorde à Swedenborg une supériorité sans contestation possible sur Jacob Bœhm aux œuvres duquel il avoue n'avoir rien pu comprendre encore.

L'auteur n'a pas cru qu'il fût honorable pour la littérature française de rester muette sur une poésie aussi grandiose que l'est celle des Mystiques. La France littéraire porte depuis cinq siècles une couronne à laquelle manquerait un fleuron, si cette lacune n'était remplie même imparfaitement comme elle le sera par ce livre. Après de longs et de patients travaux , l'auteur s'est donc hasardé dans la plus difficile des entreprises, celle de peindre l'être parfait dans les conditions exigées par les lois de Swedenborg sévèrement appliquées. Malheureusement , il a peu de juges. Les inextricables dif- Ccultés de son œuvre , le danger même que courait

son esprit en se plongeant dans les gouffres infinis ouverts par les Mystiques , aperçus et sondés par eux, qui les appréciera ? Combien peut-on énumérer en France de personnes instruites des sciences mystiques, ou qui connaissent seulement les titres d'œuvres qui comptent en Allemagne des milliers de lecteurs? Il a fallu s'être passionné dès l'enfance pour ce magnifique système religieux, avoir fait à l'âge de dix-neuf ans une Séraphîta , avoir rêvé l'être aux deux natures , avoir ébauché la statue , bégayé le poëme qui devait occuper toute la vie , pour pouvoir en donner aujourd'hui le squelette.

Ce que l'auteur doit dire pour cette œuvre offre heureusement un intérêt général. La barrière épineuse qui , jusqu'à présent , a fait du Mysticisme un pays inabordable, est l'obscurité, défaut mortel en France où personne ne veut faire crédit de son attention à l'auteur le plus sublime, où Dante n'aurait peut-être jamais vu sa gloire. Comprend-on que ceux qui proclament la lumière ne présentent en eux que ténèbres? Les livres tenus pour sacrés dans cettcsphère intellectuelle, sont écrits sans méthode, sans éloquence , et leur phraséologie est si bizarre, qu'on peut lire mille pages de madame Guyon, de Swedenborg et surtout de Jacob Bœhm , sans y rien saisir. Vous allez savoir pourquoi. Aux yeux de ces Croyants, tout est démontré : ce ne sont alors que cris de conviction, psaumes d'amour entonnés pour célébrer des jouissances continues , exclamations arrachées par la beauté du spectacle ! Vous diriez les clameurs d'un peuple entier voyant un feu d'artifice au milieu d'une nuit. Maigre ces torrents de phrases échevelées , l'ensemble est sublime et les arguments sont foudroyants, quand l'esprit les a péchés dans ce grand bruissement de vagues célestes. Imaginez la mer embrassée d'un coup d'œi! ; elle vous ravit, vous transporte, vous enchante ! mais vous êtes sur un cap, vous la dominez , le soleil lui prête une physionomie qui vous parle de l'infini. Mettez-vous à nager, tout y est confus; vous la voyez partout semblable à elle-même, les lignes de l'horizon vous échappent, partout des flots , partout le vert sombre , et la monotonie de sa voix vous lasse; ainsi, pour avoir une intuition de l'infini démontré dans ces livres étourdissants, vous devez monter sur un cap ; l'esprit de Dieu vous apparaît alors sur les eaux, vous voyez un soleil moral

PREFACE

qui les illumine. Ce qui jusqu'à présent manquait au mysticisme était la forme , la poésie. Quand saint Pierre a montré les clefs du Paradis et l'enfant Jésus dans les bras d'une vierge, la foule a compris .' Et la religion catholique a existé. Le rusé saint Pierre, homme de haute politique et de gouvernement, a eu raison sur saint Paul, ce lion des Mystiques , comme saint Jean en est l'aigle.

Si vous pouvez imaginer des milliers de propositions naissant dans Swedenborg les unes des autres comme des flots; si vous pouvez vous figurer les landes sans fin que présentent tous ces auteurs; si vous voulez comparer l'esprit essayant de faire rentrer dans les bornes de la logique cette mer de phrases furieuses, à l'œil essayant de percevoir une lumière dans les ténèbres, vous apprécierez les travaux de l'auteur , la peine qu'il a prise pour donner un corps à cette doctrine et la mettre à la portée de l'étourderie française, qui veut deviner ce qu'elle ne sait pas , et savoir ce qu'elle ne peut pas deviner. Mais , de bonne heure, il avait pressenti là comme une nouvelle Divine Comédie. Hélas ! le rhythme voulait toute une vie, et sa vie a exigé d'autres travaux; le sceptre du rhythme lui a donc échappé. La poésie sans la mesure est peut-être une impuissance? peut-être n'a-t-il fait qu'indiquer le sujet à quelque grand poëte, humble prosateur qu'il est! Peut-être le Mysticisme y gagnera-t-il en se trouvant dans la langue si positive de notre pays, obligé de courir droit , comme un vaggon sur le rail de son chemin de fer.

Les Proscrits sont le péristyle de l'édifice; là, l'idée apparaît au moyen âge dans son naïf triomphe. Louis Lambert est le mysticisme pris sur le fait, le Voyant marchant à sa vision, conduit au Ciel par les faits, par ses idées, par son tempérament; là est l'histoire des Voyants, Sérapuît.v est le mysticisme tenu pour vrai, personnifié, montré dans toutes ses conséquences.

Dans ce livre , la plus incompréhensible doctrine a donc une tête, un cœur et des os , le Verbe des mystiques s'y est incarné ; enfin l'auteur a tâché de la rendre attrayante comme un roman moderne. Il est dans la nature des substances qui, prises à nu, peuvent foudroyer le malade; la science médicale les approprie à la faiblesse humaine ; ainsi de l'auteur, du lecteur et de son sujet. Aussi espère-

t-il que les Croyants et les Voyants lui pardonneront d'avoir mis les pieds de Séraphîta dans la boue du globe , en faveur de la popularité qu'elle peut donner à cette sublime religion; il espère que les gens du monde, affriolés par la forme, comprendront l'avenir que montre la main de Swedenborg levée vers le ciel ; que si les savants admettent un univers spirituel et divin , ils reconnaîtront que les sciences de l'univers matériel n'y sont d'aucune utilité. Aux yeux des poètes , l'auteur a-t-il besoin d'excuse pour avoir poétisé une doctrine, pour en avoir tenté le mythe et lui avoir donné des ailes? Quoi qu'il puisse arriver d'un écrivain essayant une œuvre de foi dans une époque incrédule, il ne saurait être blâmé par ceux qui ne sont ni savants , ni poètes , ni voyants, pour avoir corporisé un système enseveli dans les ténèbres.

L'auteur est obligé de dire ici que I'histoire ipf- TELLECTLELLE DE Locis LA31BERT nc resscmblc en rien aux deux premières éditions qui en ont été publiées, la preuve s'en trouve dans la contexture même de l'œuvre qui, cette fois, est triplée; mais il ajoutera qu'il a dépensé autant de soins et d'argent à les faire disparaître du commerce , que d'autres écrivains en prennent pour propager leurs œuvres. Il a réussi presque entièrement pour la a» édition in-18, elle a été anéantie à deux cents exemplaires près; quant à la première , il n'a pu en adirer que trois cents volumes. La critique, trop empressée à rechercher des fautes dont la correction emploie la majeure partie du temps de l'auteur, ne saurait donc, sans mauvaise foi , l'attaquer sur un autre terrain que sur celui de la présente édition. Sans doute, il se rencontrera dans Séraphîta quelques imperfections; mais pourquoi la Nécessité, représentée par les infortunes de la librairie, la seule ressource de Tauteur, le presse-t-elle outre mesure? Nous ne sommes plus au siècle de fer où Philippe II , roi d'Espagne, déclarait les artistes exempts de toute charge publique et de tous impôts , ni au siècle de malheur où François I""" envoyait à Raphaël un bassin d'or plein d'or, sans rien demander au pinceau de l'artiste. Aujourd'hui, nous sommes sous le coup des condamnations d'un conseil de discipline; aujourd'hui nos écrits, considérés comme marchandise , n'obtiennent ni la protection accordée aux lampes Carcel et aux serrures-Georget, ni la prime d'exportation oc-

PRÉFACE

Iroyée aux sucres de tel ou Ici ministre. Les écrivains sont des abeilles dont les naturalistes ont oublié la classification; et les lois n'ont reconnu, n'ont dégusté le miel de leurs ruches que pour s'attribuer le droit de le prendre. L'opiniâtreté des veilles, la célérité du travail, le bonheur des conceptions ne peuvent, pour aucun écrivain français, remplacer les immunités jadis accordées par les souverains à l'art et aux lettres. Savez-vous pourquoi? Trois mille exemplaires du Livre Mystique seront frauduleusement vendus par la voleuse Belgique au détriment des libraires français , précisément dans les pays où se trouvent des lecteurs pour l'ouvrage. La ruine du libraire atteint directement l'auteur. Si les écrivains, les poètes, les savants, les jurisconsultes français n'étaient pas ignoblement dépouillés, certes leurs veilles seraient généreusement récompensées par le public qu'ils ont élu pour maître. Beaucoup d'écrivains, forcés de vivre à tout prix , se donnent au pouvoir, et les exemples de cette odieuse nécessité sont plus abondants sous le règne du libéralisme intronisé d'hier, qu'ils ne l'étaient sous la généreuse monarchie abattue par lui. L'homme qui veut rester libre souffre horriblement; heureux quand la Calomnie, assise à sa porte, n'attend pas son cercueil pour l'escorter d'injures !

Aujourd'hui , l'Intelligence a jugé les déplacements de Juillet, après avoir entendu un Ministre décourageant en public la jeunesse qui s'avance dans une carrière où lui n'a ramassé que le pouvoir; sa raillerie sur la fécondité des avortemenls, adressée à ceux qu'il laisse détrousser à Bruxelles ,

est une espèce d'absolution que se donnent les gens habiles en dévorant leurs dupes. Si le Ministre a trahi l'homme de lettres, le professeur a trahi également le bon sens : la nature se ressemble à elle-même dans tous ses principes ; la quantité des germes littéraires inutiles est une nécessité de la production morale, comme les millions d'œufs que jette un poisson et dont il n'arrive à bien que quelques êtres est une nécessité de la génération zoologique. Quand le Ministre de l'intérieur installera dans quelque sinécure l'un de ses familiers au bureau des Nourrices , nous espérons qu'il ne restera pas en arrière de son collègue et se plaindra de la quantité des Naissances , en blâmant les mères de ne pas toutes donner à la France des hommes de génie, des professeurs d'histoire. Si les intérêts matériels de la littérature périssent, quand trois gens de lettres, dont un duc, sont au Conseil , nous devons attendre qu'il y arrive des chaudronniers de Saint- Flour, ou quelques bouviers de la vallée d'Auge; si ceux-là ne comprennent pas la question d'art , peut-être entendront-ils la question commerciale. Ceci, ne vous y trompez point, est dit moins pour l'auteur que pour de nobles intelligences prêtes à périr , pour des gens de cœur, encore jeunes, qui s'enveloppent dans leurs manteaux en y cachant leur désespoir. Les poètes ne se révoltent pas, eux, ils meurent en silence. Elevez donc un autel au suicide , au lieu de le calomnier, et gravez dessus : Diis ignotis.

37 novembre i835.

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