LOUIS LAMBERT
Louis Lambert naquit à Montoire, petite ville du Vendômois, le 20 seplentibre 1797. Son père exploitait une tannerie de peu d'importance, et voulut d'abord faire de son fils un tanneur. Le dégoût que cette profession causait à l'enfant, et plus encore les dispositions extraordinaires qu'il manifestait prématurément pour l'étude, modifièrent un peu les idées du père. D'ailleurs, le tanneur et sa femme chérissaient Louis comme on chérit un fils unique, et ne le contraignaient en rien. Dès l'âge de cinq ans, l'Ancien et le Nouveau Testament étaient tombés entre ses mains , et ce livre où sont contenus tant de livres avait décidé de sa destinée. Son enfantine imagination comprit-elle déjà la mystérieuse profondeur des Ecritures ? Pouvait-elle déjà suivre l'Esprit-Saint dans son vol à travers les mondes ? S'éprit-elle seulement des romanesques attraits dont abondent ces poëmes tout orientaux ? Ou, dans sa première innocence, son âme sympathisa-t-elle avec le sublime religieux que des mains divines ont épanché du ciel dans ce livre ? Le reste de sa vie sera pour quelques lecteurs une réponse satisfaisante à ces conjectures. Un fait résulta de cette première lecture de la Bible. Louis allait par tout Montoire, y quêtant des livres qu'il obtenait à la faveur de ces séductions dont les enfants ont le secret et auxquelles on ne sait pas résister. En se livrant à ces études dont personne ne dirigeait le cours. Louis atteignit sa dixième année. A cette époque, les remplaçants étaient rares. Déjà, plusieurs familles riches les retenaient d'avance pour n'en pas manquer au moment
du tirage. Le peu de fortune des pauvres tanneurs ne leur permettant pas de pouvoir, un jour, acheter un homme à leur fils , ils virent dans l'état ecclésiastique un moyen de le sauver de la conscription, et l'envoyèrent, en 1807, chez son oncle maternel , curé de Mer, autre petite ville, située sur la Loire, près de Blois.
Ce parti satisfaisait tout à la fois la passion de Louis pour la science et le désir qu'avaient ses parents de ne point l'exposer aux hasards de la guerre ; puis, ses goûts studieux, sa précoce intelligence leur donnaient l'espoir de lui voir faire une grande fortune dans l'Église. Après être resté pendant environ trois ans chez son oncle, vieil oratorien assez instruit, Louis Lambert en sortit au commencement de 1811, pour entrer au collège de Vendôme, où il fut mis et entretenu aux frais de madame de Staël. Lambert dut la protection de cette femme célèbre au hasard ou sans doute à la Providence qui sait toujours aplanir les voies au génie délaissé. Mais, pour nous , dont les regards s'arrêtent à la superficie des choses humaines , les vicissitudes dont la vie des grands hommes nous offre tant d'exemples, ne semblent être que le résultat d'un phénomène tout physique ; pour la plupart des biographes, la jeune tête d'un grand homme tranche sur une masse de figures enfantines comme la plante qui, par son éclat, attire dans les champs les yeux du botaniste. Cette comparaison pourrait s'appliquer à l'aventure de Louis Lambert. Il venait ordinairement passer dans la maison paternelle le temps que son oncle
lui accordait pour ses vacances ; mais au lieu de s'y livrer, selon l'habitude des écoliers , aux douceurs de ce bon farniente dont nous sommes assez avides à tout âge , il emportait , dès le matin , du pain et des livres, puis s'en allait lire et méditer au fond des bois où il fuyait les remontrances de sa mère, à laquelle une étude aussi constante paraissait dangereuse. Admirable instinct de mère !
Dès ce temps, la lecture était déjà devenue chez Louis une espèce de faim que rien ne pouvait assouvir. Il dévorait les livres de tout genre, et se repaissait indistinctement d'œuvres religieuses, d'histoire, de philosophie et de physique. Il m'a dit avoir, à celte époque, éprouvé d'incroyables délices en lisant des dictionnaires, à défaut d'autres ouvrages ; et je l'ai cru volontiers. Quel écolier n'a pas, maintes fois, trouvé du plaisir à chercher le sens probable d'un substantif inconnu ? L'analyse d'un mot, sa physionomie, son histoire, étaient, pour Lambert, l'occasion d'une longue rêverie ; mais ce n'était pas celte rêverie instinctive par laquelle un enfant s'habitue aux phénomènes de la vie, s'enhardit aux perceptions ou morales ou physiques ; culture involontaire qui, plus tard, porte ses fruits en se développant et par rcnlendcment et par le caractère. Louis embrassait les faits, les expliquait, après en avoir recherché tout à la fois la cause et la fin avec une perspicacité sagace. Aussi, par un de ces jeux effrayants auxquels se plaît parfois la nature, et qui justifiait la vérité de celle existence anormale, pouvait-il, dès l'âge de quatorze ans, émettre facilement des idées dont je n'ai que, longtemps après, entièrement saisi la profondeur.
— Souvent , me dit-il plus tard en me parlant de ses lectures, j'ai fait de délicieux voyages, embarqué sur un mot dans les abîmes du passé, comme un insecte qui flotte au gré d'un fleuve sur un brin d'herbe. Parti de la Grèce, j'arrivais à Rome et traversais l'étendue des âges modernes. Quel beau livre ne composerait-on pas en racontant la vie et les aventures d'un mot ? Sans doute il a reçu diverses impressionsdes événements auxquels il a servi ; puis, selon les lieux , il a réveillé des idées différentes ; mais n'est-il pas plus grand encore à considérer sous le triple aspect de l'âme, du corps cl du mouvement ? A le regarder en lui-même, abstraction faite de ses fonctions , de ses effets et de ses actes , n'y a-t-il pas de quoi tomber dans un océan de réflexions ? La plupart des mots ne sont-ils pas teints de l'idée dont ils représentent extérieurement la vie ? A quel génie sont-ils dus ? S'il faut un grande intelligence pour créer un mot, quel âge a donc la parole humaine ? L'assemblage des lettres , leurs formes, la figure qu'elles donnent à un mot, dessinent exactement, selon le caractère de chaque peu-
pie, les êtres inconnus dont nous avons souvenir. Qui nous expliquera philosophiquement la transition de la sensation à la pensée pure ; de la pensée pure, au verbe ; du verbe , à son expression hiéroglyphique ; des hiéroglyphes, à l'alphabet; de l'alphabet, à l'éloquence écrite dont la beauté réside dans une suite d'images idéales, classées par les rhéteurs comme les hiéroglyphes de la pensée? L'antique peinture des idées humaines réduites en principes et configurées par les formes les plus bizarres de la zoologie n'aurait-elle pas déterminé les premiers signes dont l'Orient s'est servi pour écrire ses langages? Puis n'aurait-elle pas traditionnellement laissé quelques vestiges dans nos langues modernes qui, toutes, se sont partagé les débris du verbe primitif des nations, verbe majestueux et solennel ; dont la majesté, dont la solennité décroissent à mesure que vieillissent les mondes ; dont les retentissements si sonores dans la Bible hébraïque, si beaux encore dans la Grèce, s'affaiblissent à travers les progrès de nos civilisations successives ? Est-ce à cet ancien Esprit que nous devons les mystères enfouis dans toute parole humaine ? N'exisle-t-il pas, dans le mot vrai, un sorte de rectitude fantastique, cl, dans le son bref qu'il exige, une vague image de la nudité, de la simplicité chaste du vrai en toute chose? Cette syllabe respire je ne sais quelle fraîcheur ! J'ai pris pour exemple la formule d'une idée abstraite, ne voulant pas expliquer le problème par un mot qui le rendît trop facile à comprendre, comme celui de vol où tout parle aux sens. N'en est-il pas ainsi de chaque verbe? Tous sont empreints d'un vivant pouvoir qu'ils tiennent de l'âme, et qu'ils lui restituent par les mystères d'une action et d'une réaction merveilleuses entre la parole et la pensée. Ne dirait-on pas un amant qui puise sur les lèvres de sa maîtresse autant d'amour qu'il en communique ? Par leur seule physionomie , les mots raniment dans notre cerveau les créatures dont ils sont les fantômes, le vêtement, le fourreau. Semblables à tous les êtres , ils n'ont qu'une place où leurs propriétés puissent pleinement agir et se développer. Mais ce sujet demanderait peut-être une science tout entière !
Et il haussait les épaules comme pour me dire : — Nous sommes et trop grands et trop petits !
La passion de Louis pour la lecture avait été d'ailleurs fort bien servie. Le curé de Mer possédait environ deux à trois mille volumes, trésor qui lui avait peu coûté ; car il provenait des pillages faits pendant la révolution dans les abbayes et les châteaux voisins. Le bonhomme, en sa qualité de prêtre assermenté, avait pu choisir, pour un morceau de pain, suivant son expression, les meilleurs ouvrages parmi les collections précieuses qui furent alors ven-
dues au poids. En trois ans , Louis Lambert s'était assimilé la substance de tous les livres qui, dans la bibliothèque de son oncle, méritaient la peine d'être lus. L'absorption des idées par la lecture était devenue chez lui un phénomène curieux. Il embrassait sept à huit lignes d'un seul coup d'œil, et son esprit en appréhendait le sens avec une vélocité pareille à celle du regard. Souvent même un seul mot dans la phrase suffisait pour lui en faire saisir la pensée. Sa mémoire était prodigieuse. Il se souvenait avec une même lidélité des idées acquises par la lecture et de celles que la réflexion ou la conversation lui avaient suggérées. Enfin, il possédait la mémoire des lieux, des noms, des mots, des choses et des figures. Non-seulement il se rappelait les objets à volonté, mais encore il les revoyait en lui-même situés, éclairés, colorés comme ils l'étaient au moment où il les avait aperçus. Cette puissance s'appliquait également aux actes les plus insaisissables de l'entendement. Il se souvenait, suivant son expression , non-seulement du gisement des pensées dans le livre où il les avait prises, mais encore des dispositions de son âme, à des époques éloignées. Alors , par un privilège inouï , sa mémoire pouvait lui retracer les progrès et la vie entière de son esprit, depuis l'idée la plus anciennement acquise jusqu'à la dernière éclose, depuis la plus confuse jusqu'à la plus lucide. Son cerveau, habitué, jeune encore, au mécanisme si difficile de la concentration intérieure des forces humaines, lirait de ce riche dépôt une foule d'images admirables de réalité, de fraîcheur, dont il se nourrissait pendant la durée de ses contemplations limpides.
— Quand je le veux , me disait-il dans son langage, auquel les trésors du souvenir communiquaient une hâtive originalité , je tire un voiie sur mes yeux. Soudain , je rentre en moi-même , et j'y trouve une chambre noire où tous les accidents de la nature viennent se reproduire dans une forme plus pure que celle dont ils paraissent revêtus à mes sens extérieurs.
A l'âge de douze ans, son imagination , stimulée par le perpétuel exercice de toutes ses facultés mentales , s'était développée au point de lui permettre d'avoir des notions si exactes sur les choses dont il prenait connaissance par la lecture seulement, que l'image imprimée dans son âme n'en eût pas été pi us vive , s'il les avait réellement vues ; soit qu'il procédât par analogie , soit qu'il fût doué d'une espèce de seconde vue par laquelle il embrassait la Nature.
— En lisant le récit de la bataille d'Austerlitz, me dit-il un jour, j'en ai vu tous les incidents. Les volées du canon, et les cris des combattants retentissaient à mes oreilles et m'agitaient les entrailles. Je sentais la poudre. J'entendais le bruit des che-
vaux , la voix des hommes. J'admirais la plaine où se heurtaient des nations armées, comme si j'eusse été sur la hauteur du Santon. C'était un spectacle, effrayant comme une page de l'Apocalypse !
Quand il cmidoyait ainsi toutes ses forces dans une lecture, il perdait en quoique sorte la conscience de sa vie physique, et n'existait plus que par le jeu tout puissant de ses organes intérieurs, dont il avait constamment étendu la portée, en faisant, suivant son expression , reculer l'espace devant lui. Mais je ne veux pas anticiper sur les phases intellectuelles de sa vie. J'ai déjà , malgré moi , interverti l'ordre dans lequel je dois dérouler l'histoire de cet homme qui transporta toute son action dans sa pensée, comme d'autres placent toute leur vie dans l'action.
Un grand penchant l'entraînait vers les ouvrages mystiques.
— Abyssus abyssuvi , me disait-il. Notre esprit est un abîme qui se plaît dans les abîmes ! Enfants, hommes , vieillards , nous sommes toujours friands de mystères, sous quelque forme qu'ils se présentent.
Celte prédilection lui fut fatale, s'il est permis, toutefois, de juger sa vie selon les lois ordinaires, et de toiser le bonheur d'autrui sur la mesure du nôtre, en suivant les préjugés sociaux. Ce goût pour les choses du ciel, autre locution dont il se servait souvent, ce mens divinior était dû peut-être à l'influence exercée sur soti esprit par les premiers livres qu'il lut chez son oncle. Sainte Thérèse et madame Guyon lui continuèrent la Bible , eurent les prémices de son adulte intelligence, et l'habituèrent à ces vives réactions de l'âme dont l'extase est tout à la fois et le moyen et le résultat. Mais cette étude, ce goût élevèrent son cœur, le purifièrent, l'ennoblirent, lui donnèrent appétit de la nature divine, et l'instruisirent des délicatesses presque féminines qui deviennent instinctives chez les grands hommes. Leur sublime n'est peut-être que le besoin de dévouement qui distingue la femme, transporté dans les grandes choses. Grâce à ces premières impressions, Louis resta pur au collège. Cette noble virginité des sens eut nécessairement pour effet d'enrichir la chaleur de son sang et d'agrandir ses facultés pensantes.
La baronne de Staël, bannie à quarante lieues de Paris , vint passer plusieurs mois de son exil dans une terre située près de Vendôme. Un jour, en se promenant, elle rencontra, sur la lisière de son parc, l'enfant du tanneur, presque en haillons, et absorbé par un livre. Ce livre était une traduction du Ciel et U Enfer. A cette époque, messieurs de Saint- Martin, de Gence et quelques autres écrivains français moitié allemands, étaient à peu près les seules personnes qui, dans l'empire français, connussent le nom de Swedenborg. Étonnée, madame de Staël
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LE LIVRE 3IYSÏIQUE.
prit le livre avec cette brusquerie dont ses interrogations, ses regards, ses gestes n'étaient pas toujours exempts, et lançant un coup d'œil à Lambert : — Est-ce que tu comprends cela ? lui dit-elle.
— Priez-vous Dieu ? demanda l'enfant.
— Mais.,, oui.
— Et , le comprenez-vous ?
La baronne resta muette pendant un moment. Pais , elle s'assit près de Lambert, et ils causèrent ensemble. Malheureusement ma mémoire, quoique fort étendue, est loin d'êlre aussi fidèle que l'était celle de mon camarade, et j'ai tout oublié de cette conversation, hormis les premiers mots.
Cette rencontre était de nature à vivement frapper madame de Staël. Cependant, à son retour au château, elle en parla peu, malgré le besoin d'expansion, qui, chez elle, dégénérait en loquacité; mais elle parut fortement préoccupée. La seule personne encore vivante qui ait gardé le souvenir de cette aventure et que je questionnai récemment aCn de recueillir le peu de paroles alors échappées à madame de Staël , retrouva même difficilement dans sa mémoire ce mot dit par la baronne , à propos de Lambert : — C'est nn vrai voyant.
Louis n'ayant pas justifié aux yeux des gens du monde les belles espérances qu'il avait fait concevoir à sa protectrice, la prédilection passagère dont il devint l'objet fut considérée comme un caprice de femme, comme une de ces fantaisies particulières aux artistes. Madame de Staël voulut arracher Louis Lambert à l'Empereur et à l'Église, pour le rendre à la noble destinée qui , disait-elle , l'attendait. Elle en faisait déjà quelque nouveau Moïse sauvé des eaux. Elle chargea donc, avant son départ, l'un de ses amis, M. de Corbigny, alors préfet à Blois, de mettre , en temps utile , son Moïse au collège de Vendôme; puis , elle l'oublia probablement. Entré , à l'âge de quatorze ans , au commencement de 1811 , Lambert dut sortir de Vendôme vers la On de 1814, après avoir achevé sa philosophie. Je doute que , pendant ce temps , il ait jamais reçu le moindre souvenir de sa bienfaitrice, si toutefois ce fut un bienfait de payer durant trois années la pension d'un enfant sans songer à son avenir, après l'avoir détourné d'une carrière où peut-être cùt-il trouvé le bonheur. Cependant il est juste de dire que les circonstances de l'époque et le caractère de Louis Lambert peuvent largement absoudre madame de Staël et de son insouciance et de sa générosité. La personne choisie pour lui servir d'intermédiaire dans ses relations avec l'enfant , quitta Blois au moment où il sortait du collège. Or, les événcmcns politiques qui survinrent alors justifièrent assez l'indifférence de ce personnage pour le protégé de la baronne. Elle n'entendit plus parler
de son petit Moïse. Cent louis donnés par elle à M. de Corbigny, qui , je crois , mourut lui-même en 181 2 , n'étaient pas une somme assez importante pour réveiller les souvenirs de madame de Staël dont l'âme exaltée rencontra sa pâture, et dont tous les intérêts furent vivement mis en jeu pendant les péripéties des années 1811 et 181d. Louis Lambert se trouvait à cette époque et trop pauvre et trop fier pour aller à la recherche de sa bienfaitrice, qui voyageait à travers toute l'Europe. Cependant , il vint à pied de Blois à Paris , dans l'intention de la voir , mais il y arriva malheureusement le jour où la baronne mourut. Deux lettres écrites par Lambert étaient restées sans réponse. Le souvenir des bonnes intentions de madame de Staël pour Louis n'est donc demeuré que dans quelques jeunes mé' moires , frappées , comme le fut la mienne, par le merveilleux de cette histoire. 11 faut même avoir été dans notre collège pour comprendre et l'effet que produisait ordinairement sur nos esprits enfantins l'annonce d'un Aoiiveau, et l'impression particulière que faventure toute vendômoise de Lambert devait nous causer.
Ici, quelques renseignements sur les lois primitives de notre Institution , jadis moitié militaire et moitié religieuse , deviennent nécessaires pour expliquer parfaitement la nouvelle vie que Lambert allait y mener. Avant la révolution , l'ordre des Oratoriens , voué, comme celui de Jésus, à l'éducation publique, et qui lui succéda dans quelques maisons, possédait plusieurs établissements provinciaux dont les plus célèbres étaient les collèges de Vendôme , de Tournon , de la tlèche, de Pont-le- Voy , de Sorrèze et de Juiîly. Celui de Vendôme , ainsi que les autres , élevait, je crois , un certain nombre de cadets destinés à servir dans l'armée. L'abolition des corps enseignanis, décrétée par la Convention, influa très-peu sur l'Institution de Vendôme. La première crise passée , le collège recouvra ses bâlimcnts. Quelques Oratoriens disséminés aux environs y revinrent, et le rétablirent en lui conservant son ancienne règle, ses habitudes, ses usages et ses mœurs qui lui prêtaient une physionomie à laquelle je n'ai rien pu comparer dans aucun des lycées où je suis allé après ma sortie de Vendôme.
Le collège est situé au milieu de la ville, et sur la petite rivière du Loir , qui en baigne les bâtiments principaux. Il forme une assez vaste enceinte soigneusement close , où sont enfermés tous les établissements nécessaires à une institution de ce genre : une chapelle, un théâtre, une infirmerie, une boulangerie, des jardins, des cours d'eau. Ce collège , le plus célèbre foyer d'instruction qu'il y ait au centre de la France , est alimenté par plusieurs provinces , et même par nos colonies. L'éloi-
gnement ne permet donc pas aux parcnls d'y venir souvent voir leurs enfants. D'ailleurs, la règle interdisait les vacances externes. Une fois entrés , les élèves ne sortaient du coliéf^c qu'à la fin de leurs études. Sauf les promenades faites extérieurement sous la conduite des Pères , tout avait clé calculé pour donner à celte maison les avantages de la discipline conventuelle. De mon temps, le Correcteur éiait encore un vivant souvenir. La classique férule de cuir y jouait avec honneur son terrihic rôle. Les punitions jadis inventées par la Compagnie de Jésus et qui avaient un caractère aussi effrayant pour le moral que pour le physique , claient restées dans l'intégrité de l'ancien programme. Les lettres aux parents étaient obligatoires à certains jours , aussi bien que la confession; ainsi, nos péchés et nos sentiments se trouvaient en coupe réglée. Tout por^ tai! l'cupreinle de l'uniforme monastique. Je me rappelle, entre autres vestiges de l'ancien Institut, l'inspection que nous subissions tous les dimanches. Nous étions en grande tenue, rangés comme des soldats, attendant les deux directeurs, qui, suivis des fournisseurs et des maîtres, nous examinaient sous le triple rapport du costume, de l'hygiène et du moral.
I^es deux ou trois cents élèves que pouvait loger le collège étaient divisés , suivant l'ancienne coutume, en quatre sections , nommées : les Minimes , les Petits , les Moyens et les Grands, La division des Minimes embrassait les classes désignées sous le nom de huitième et septième ; celle des Petits , la sixième, la cinquième et la quatrième ; celle des Moyens, la troisième et la seconde- enfin celle des Grands, la rhétorique, la philosophie , les mathématiques spéciales, la physique et la chimie. Chacun de ces collèges particuliers possédait son bâtiment , ses classes et sa cour dans un grand terrain commun sur lequel les salles d'étude avaient toutes leur sortie, et qui aboutissait au réfectoire. Ce réfecloirc, digne d'un ancien Ordre religieux , contenait tous les écoliers. Contrairement à la règle des autres Corps enseignants, nous pouvions y parler en mangeant. Celle tolérance oratorienne nous permettait de faire des échanges de plat selon nos goûts, et ce commerce gastronomique est constamment resté l'un des plus vifs plaisirs de notre vie collégiale. Si un lloyen placé en lèle de sa table préférait une portion de pois rouges à son dessert , car nous en avions, du dessert , la proposition suivante passait de bouche en bouche : — Un dessert pour des pois ! jusqu'à ce qu'un gourmand l'eût acceptée. Alors celui ci d'envoyer sa portion de pois qui allait de main en main jusqu'au demandeur dont le dessert arrivait par la même voie. Jamais il n'y avait d'erreur. Si plusieurs demandes étaient semblables ,
chacune portait son numéro , et l'on disait : Premiers pois pour premier dessert ! Les tables étant très-longues, notre trafic perpétuel mettait tout en mouvement, et nous parlions, nous mangions avec une volubilité sans exemple. Aussi , le bavardage de trois cents jeunes gens, les allées et venues des domestiques occupés à changer les assiclles , servir les plais et donner le pain , l'inspcclion des directeurs, faisaient-ils du réfectoire de Vendôme un spectacle unique en son genre , et dont s'étonnaient toujours les visiteurs.
Pour adoucir noire vie, privée de toute communication avec le dehors et sevrée des caresses de la famille, les Pères nous permellaient encore d'avoir des pigeons et des jardins. Or, nos deux ou trois cents cabanes, un millier de pigeons nichés autour de notre mur d'enceinte et une trentaine de jardins formaient un coup d'oeil encore plus curieux que ne l'était celui de nos repas. Mais il serait trop fastidieux de raconter toutes les particularités qui font du collège de Vendôme un établissement à part, et fertile en souvenirs pour ceux dont l'enfance s'y est écoulée. Qui de nous ne se rappelle encore avec délices, malgré les amertumes de la science, les bizarreries de cette vie claustrale ! C'étaient les friandises achetées en fraude, durant nos promenades, la permission de jouer aux cartes , celle d'établir des représentations théâtrales pendant les vacances, m.araude et libertés nécessitées par notre solitude. Puis, encore notre musique militaire, dernier vestige des Cadets , notre académie , notre chapelain , nos Pères professeurs. Enfin , les jeux particuliers défendus ou permis : la cavalerie de nos cchasses , les longues glissoires faites en hiver, le tapage de nos galoches gauloises , et surtout le commerce introduit parla boutique établie dans l'intérieur de nos cours. Cette boutique était tenue par une espèce de maître Jacques auquel Grands et Petits pouvaient demander, suivant son prospectus, boîtes, échasses, outils, pigeons cravatés, paltus, livres de messe (article rarement vendu), canifs, papiers, plumes, crayons, encre de toutes les couleurs , balles, billes ; le monde entier des fantaisies merveilleuses de l'enfance, et qui comprenait même la sauce des pigeons que nous avions à tuer; enfin jusqu'aux poteries où nous conservions le riz de notre souper pour le déjeuner du lendemain. Qui de nous est assez malheureux pour avoir oublié ses battements de cœur à l'aspect de ce magasin périodiquement ouvert pendant les récréations du dimanche , et où nous allions à tour de rôle dépenser la somme qui nous était attribuée , mais où la modicité de la pension accordée par nos parents à nosmemis plaisirs, nous obligeait à faire un choix entre tous les objets qui exerçaient de si vives séductions sur nos âmes juvé-
niles ? La jeune épouse à laquelle, durant les premiers jours de miel , son mari remet douze fois dans l'année, une bourse d'or, le joli budget de ses caprices, a-t-elle rêvé jamais autant d'acquisitions diverses dont chacune absorbe toute la somme , que chacun de nous n'en a médité la veille des premiers dimanches du mois ? Pour six francs , nous possédions pendant une nuit l'universalité des biens de l'inépuisable boutique; et, durant la messe, nous ne chantions pas un répons qui ne brouillât nos secrets calculs. Qui de nous enfin peut se souvenir d'avoir eu quelques sous à dépenser le second dimanche ? Enfin qui n'a pas obéi , par avance , aux lois sociales , en plaignant , en secourant , en méprisant les Parias que l'avarice ou le malheur paternel laissaient sans argent ? Mœurs enfantines vraiment originales !
Certes, si l'on veut se représenter l'isolement de ce grand collège avec ses bâtiments monastiques, au milieu d'une petite ville , et les quatre parcs dans lesquels nous étions hiérarchiquement casés, l'on aura une idée de tout l'intérêt que devait nous offrir l'arrivée d'un Nouveau , véritable passager survenu dans un navire. Jamais jeune duchesse présentée à la cour, n'y fut aussi malicieusement critiquée que l'était le nouveau débarqué par tous les écoliers de sa division. Ordinairement, pendant la récréation du soir , avant la prière , les flatteurs , habitués à causer avec celui des deux Pères chargés de nous garder une semaine chacun à leur tour et qui se trouvait alors en fonctions , entendaient les premiers ces paroles authentiques : — Vous aurez demain un Nouveau. Tout à coup ce cri: — Un Nouveau ! un Nouveau ! retentissait dans les cours. Alors, nous accourions tous pour nous grouper autour du régent, qui, bientôt, était rudement interrogé.
— D'où venait-il ? Comment se nommait-il? En quelle classe serait-il ? etc.
Or, l'arrivée de Louis Lambert fut le texte d'un conte digne des Mille et ime nuits. J'étais alors en Quatrième chez les Petits. Nous avions pour régents deux hommes auxquels nous donnions , par tradition , le nom de Pères , quoique ce fussent des séculiers. En effet, de mon temps, il n'existait plus à Vendôme que quatre véritables Oratoriens auxquels ce titre appartint légitimement. En 1814, ils quittèrent le collège, qui s'était insensiblement sécularisé , et se réfugièrent auprès des autels , dans les presbytères de campagne , à l'exemple du curé de Mer.
Le Père Haugoult, le régent de semaine, était un assez bon homme , mais dépourvu de hautes connaissances , il manquait de ce tact si nécessaire pour discerner les différents caractères des enfants
et leur mesurer les punitions suivant leurs forces respectives. Le père Haugoult se mit donc à raconter fort complaisamment les singuliers événements qui allaient, le lendemain , nous valoir le plus extraordinaire des Nouveaux. Aussitôt, les jeux cessèrent , tous les Petits arrivèrent en silence , et restèrent occupés à écouter l'aventure de ce Louis Lambert , troqvé , comme un aérolilhe , par madame de Staël au coin d'un bois. M. Haugoult dut nous expliquer madame de Staël. Pendant cette soirée , elle me parut avoir dix pieds. Depuis , j'ai vu le tableau de Corinne, où Gérard l'a représentée et si grande et si belle ; mais la femme idéale rêvée par mon imagination la surpassait tellement que la véritable madame de Staël a constamment perdu dans mon esprit , même après la lecture du livre tout viril, intitulé : De l'Jllemagne. Mais alors Lambert fut une bien autre merveille ! Après l'avoir examiné , M. Mareschal , le directeur des études , avait hésité, disait le père Haugoult, aie mettre chez les Grands ; néanmoins, la faiblesse de Louis en latin l'avait fait rejeter en quatrième , sauf à lui de sauter une classe chaque année. Par exception , il devait être de l'académie ! Proh pudor ! nous allions avoir l'honneur de compter, parmi les Petits, un habit décoré du ruban rouge que portaient les académiciens de Vendôme. Aux académiciens étaient octroyés de brillants privilèges: ils dînaient souvent à la table du directeur , tenaient par an deux séances littéraires auxquelles nous assistions avec enthousiasme pour entendre leurs œuvres. Enfin , un académicien était un petit grand homme. Si chaque Vendômois veut être franc , il avouera que , plus tard , un véritable académicien de la véritable Académie française lui a paru bien moins étonnant que ne l'était l'enfant gigantesque illustré par la croix et par le prestigieux ruban rouge , insigne de notre académie. Pour comprendre l'importance de cet honneur, il faut savoir qu'il était bien difficile d'appartenir à ce corps glorieux avant d'être parvenu en Seconde , puisque les académiciens étaient obligés de nous lire des contes en vers ou en prose , des morceaux littéraires, des épitres, des traités, des tragédies, des comédies, compositions interdites à l'intelligence des classes secondaires. J'ai longtemps gardé le souvenir d'un conte intitulé rjne vert , qui , je crois, est l'œuvre la plus saillante de cette académie inconnue. Un Quatrième , être de l'académie ! Parmi nous serait cet enfant de quatorze ans, déjà poëte, aimé de madame de Staël, un futur génie, nous disait le Père Haugoult, un sorcier, un gars capable de faire un thème ou une version pendant qu'on nous appellerait en classe , et d'apprendre ses leçons en les lisant une seule fois. Louis Lambert confondait toutes nos idées.
Puis , la curiosité du Père Ilaugoult , l'impatience qu'il témoignait de voir le Nouveau, attisaient encore nos imaginations enllammces.
— S'il a des pigeons , il n'aura pas de cabane. Il n'y a plus de place. Tant pis! disait l'un de nous qui, depuis, a été grand agriculteur.
— Auprès de qui scra-t-il? demandait un autre.
— Oh ! que je voudrais être son faisant , s'écriait un exalté.
Être faisant consliluail , dans notre langage collégial , un idiotisme assez difficile à traduire. Ce mot exprimait un partage fraternel des biens et des maux de notre vie enfantine, une promiscuité d'intérêts fertile en brouilles et en raccommodements, un pacte d'alliance offensive et défensive. Chose bizarre ! jamais , de mon temps , je n'ai connu de frères qui fussent Faisants. L'homme ne vit que parles sentiments; et, peut-être, croit-il appauvrir sonexistence en confondant une affection trouvée dans une affection naturelle.
L'impression que les discours du Père Haugoult firent sur moi pendant cette soirée est une des plus vives de mon enfance, et je ne puis la comparer qu'à la lecture de Robinson Crusoé. Je dus même , plus tard, au souvenir de ces sensations prodigieuses, une remarque peut être neuve sur les différents effets que produisent les mots dans chaque entendement. Le mot n'a rien d'absolu. Nous agissons plus sur lui qu'il n'agit sur nous. Sa force est en raison des images que nous avons acquises et que nous groupons autour de lui. Mais l'élude de ce phénomène exige de larges développements, hors de propos ici.
Ne pouvant pas dormir, j'eus une longue discussion avec mon voisin de dortoir, sur l'être extraordinaire que nous devions avoir parmi nous le lendemain. Ce voisin, naguère officier, maintenant écrivain à hautes vues philosophiques, Barchou de Penhoën, n'a démenti ni sa prédestination, ni le hasard qui réunissait dans la même classe, sur le même banc et sous le même toit, les deux seuls écoliers de Vendôme dont Vendôme entende parler aujourd'hui. Le récent traducteur de Fischte, l'interprète et l'ami de M. Ballanche, était occupé déjà comme je l'étais moi-même de questions métaphysiques. Il déraisonnait souvent avec moi sur Dieu, sur nous et sur la Nature. Il avait alors des prétentions au pyrrhonisme. Jaloux de soutenir son rôle, il nia les facultés de Lambert , taudis qu'ayant nouvellement lu les Enfants célèbres , je l'accablais de preuves en lui citant le petit Monlcalm, Pic de la Wirandole , Pascal , enfin tous les cerveaux précoces , anomalies célèbres dans l'histoire de l'esprit humain , et les prédécesseurs de Lambert.
J'étais alors moi-même passionné pour la lecture. Grâce à l'envie que mon père avait de me voir à
l'École Polytechnique, il payait pour moi des leçons particulières de mathématiques. Or, mon répétiteur, bibliothécaire du collège, me laissait prendre des livres sans trop regarder ceux que j'emportais de la bibliothèque, lieu tranquille où, pendant les récréations, il me faisait venir pour me donner ses leçons. Je crois qu'il était ou peu habile ou fort occupé de quelque grave entreprise, car il me permetlait Irès-volonliers de lire pendant le temps des répélilions et travaillait je ne sais à quoi. Donc, en vertu d'un pacte tacitement convenu entre nous deux , je ne me plaignais point de ne rien apprendre, et lui , se taisait sur mes emprunts de livres. Entraîné par cette intempestive passion , je négligeais mes éludes pour composer des poëmes qui devaient, certes , inspirer peu d'espérances , si j'en juge par ce trop long vers, devenu célèbre parmi mes camarades, et qui commençait une épopée sur les Incas:
O Inca ! ô roi in-fortuné et malheureux !
Je fus surnommé le Pocte en dérision de mes essais. Les moqueries ne me corrigèrent pas. Je rimaillai toujours, malgré le sage conseil de M. Mareschal , notre directeur, qui tâcha de me guérir d'une manie malheureusement invétérée, en me racontant dans un apologue les malheurs d'une fauvette tombée de son nid , pour avoir voulu voler avant que ses ailes ne fussent poussées. Je continuai mes lectures, je devins l'écolier le moins agissant, le plus paresseux, le plus contemplatif de la division des Petits, et, parlant, le plus souvent puni.
Cette digression autobiographique doit faire comprendre la nature des réflexions dont je fus assailli à l'arrivée de Lambert. J'avais alors douze ans. J'éprouvai tout d'abord une vague sympathie pour un enfant dont je partageais presque le tempérament nerveux. J'allais donc rencontrer un compagnon de rêverie et de méditation. Sans savoir encore ce qu'était la gloire , je trouvais glorieux d'être le camarade d'un enfant dont madame de Slaël avait déjà préparé l'immortalité. Louis Lambert me semblait un géant.
Le lendemain si attendu vint enfin. Un moment avant le déjeuner, nous entendîmes dans la cour silencieuse le double pas de M. Mareschal et du Nouveau. Aussitôt toutes les tètes se tournèrent vers la porte de la classe. Le père Haugoult, qui partageait les tortures de notre curiosité , ne nous fit pas entendre le sifflement par lequel il imposait silence à nos murmures et nous rappelait au travail. Nous vîmes alors ce fameux Nouveau que M. 3IareschaI tenait par la main. Le régent descendit de sa chaire , el le directeur lui dit solennellement, suivant l'éti-
quelle: — Monsieur, je vous amène Louis Lambert. Vous le metlrez avec les Quatrièmes. Il entrera demain en classe.
Puis , après avoir causé à voix basse avecle régent , il (lit tout haut: — Où allez-vous le placer?
Il eût été fort injuste de déranger l'un de nous pour le Nouveau, et comme il n'y avait plus qu'un seul pupitre de libre, Louis Lambert vint l'occuper, près de moi , qui étais entré le dernier dans la classe.
Malgré le temps que nous avions encore à rester en étude, nous nous levâmes tous pour examiner Lambert. M.Mareschal entendit nos colloques , nous vit en insurrection , et dit en souriant avec cette bonté qui nous le rendait particulièrement cher: — Au moins, soyez sages et ne dérangez pas les autres classes.
Ces paroles nous mirent en récréation quelque temps avant l'heure du déjeuner, et nous vînmes tous environner Lambert, pondant que M. Mareschal se promena dans la cour avec le père Haugoult. Nous étions environ quatre-vingts diables, hardis comme des oiseaux de proie. Quoique nous eussions tous passé par le cruel moment de cette espèce de noviciat, nous ne faisions jamais grjice à un Nouveau des rires moqueurs, des interrogations, des impertinences qui se succédaient en semblable occurrence, à la grande honte du néophyte, dont on essayait ainsi les mœurs , la force et le caractère. Lambert, ou calme ou abasourdi, ne répondit à aucune de nos questions. Alors, l'un de nous ayant dit qu'il sortait sans doute de l'école de Pythagore, un rire général éclata. Le Nouveau fut surnommé Pythagore pour toute sa vie de collège. Cependant le regard perçant de Lambert, le dédain peint sur sa figure pour nos enfantillages en désaccord avec la nature de son esprit, l'attitude aisée dans laquelle il sut rester, sa force apparente, en harmonie avec son âge, imprimèrent un certain respect aux plus mauvais sujets d'entre nous. Quanta moi, j'étais près de lui, tout occupé à l'examiner, sans rien dire.
Louis était un enfant maigre et fluet, haut de quatre pieds et demi. Sa figure hâlée , ses mains brunies par le soleil paraissaient accuser une vigueur musculaire que, néanmoins, il n'avait pas à l'état normal. Aussi, deux mois après son entrée au collège, quand le séjour de la classe lui eut fait perdre sa coloration presque végétale, le vîmes-nous devenir pale et blanc comme une femme. Sa tête était d'une grosseurremarquable. Ses cheveux , d'un beau noir et bouclés par masses , prêtaient une grâce indicible à son Iront, dont les dimensions avaient quelque chose d'extraordinaire même pour nous, fort insouciants, comme on peut le croire,
des pronostics de la Cranologie. La beauté de ce front prophétique provenait surtout de la coupe extrêmement pure des deux arcades sous lesquelles brillaient ses yeux noirs, qui semblaient taillées dans de l'albâtre, et dont les lignes, par un attrait assez rare , se trouvaient d'un parallélisme parfait en se rejoignant à la naissance du nez. Mais il était difficile de songera sa figure, d'ailleurs fort irrégulière , en voyant ses yeux , dont le regard possédait une magnifique variété d'expression et qui semblaient chacun doublés d'une âme. Tantôt clair et pénétrant à étonner, tantôt d'une douceur céleste, ce regard devenait terne, sans couleur, pour ainsi dire, dans lesmomentsoùil se livrait à ses contemplations; et son œil ressemblait alors à une vitre d'où le soleil se serait retiré soudain après l'avoir illuminée. Il en était de sa force, toute nerveuse, et de son flexible organe commede son regard: même mobilité, mêmes caprices. Sa voix se faisait douce comme la voix harmonieuse qui prononce un mot d'amour, au matin , dans un lit voluptueux; puis , elle était parfois pénible, incorrecte, raboteuse, s'il est permis d'employer ces mots, pour peindre des effets nouveaux. Quant à sa force habituelle, il était inca|)able de supporter la fatigue des moindres jeux, et semblait évidemment débile, infirme presque. Mais pendant les premiers jours de son noviciat, un de nos matadors s'étant moqué de celte maladive délicatesse qui le rendait impropre aux violents exercices en vogue dans le collège, Lambert prit , de ses deux mains et par le bout , une de nos tables qui contenait douze grands pupitres encastrés sur deux rangs et en dos d'âne; puis il s'appuya contre la chaire du régent, retint la table par ses pieds qu'il plaça sur la traverse d'en-bas , et dit : — Mettez-vous dix , et essayez de la faire bouger.
J'étais là , je puis attester ce singulier témoignage de force, il fut impossible de lui arracher la table. Lambert semblait avoir le don d'appeler à lui , dans certains moments , des pouvoirs extraordinaires , et de rassembler toutes ses forces sur un point donné.
Mais les enfants , habitués aussi bien que les hommes , à juger de tout d'après leurs premières impressions , n'étudièrent Louis que pendant les premiers joursdesonarrivee.il démentit alors entièrement les prédictions de madame de Staël , en ne réalisant aucun des prodiges que nous attendions de lui. Puis , après un trimestre d'épreuves , il passa pour un écolier très ordinaire. Je fus donc seul admis à pénétrer dans cette âme sublime, et pourquoi ne dirai-je pas divine? Qu'y a-t-il de plus près de Dieu , que le génie dans un cœur d'enfant? La conformité de nos goûts et de nos pensées nous rendit amis et Faisants. Notre fraternité devint si grande qu'on accola nos deux noms , et que l'un ne se prononçait
pas sans l'autre. Pour appeler l'un de nous , nos camarades criaient : — Le Poëte-et-Pythagore ! C'était une mode d'écolier, une fantaisie qui ne s'appliquait pas seulement à nous deux. 11 existait d'autres noms qui offraient l'exemple d'un semblable mariage. Ainsi je demeurai pendant deux années l'ami de collège du pauvre Louis Lambert, et ma vie se trouva, durant celteépoque, assez intimement unie à la sienne pour qu'il me soit possible aujourd'hui d'en écrire l'histoire intellectuelle. J'ai longtemps ignoré la poésie et les richesses cachées dans le cœur et sous le front démon camarade. Il a fallu que j'arrivasse à trente ans ; que mes observations se soient mûries et condensées; que le jet d'une plus vive lumière les ait même éclairées de nouveau, pour que je comprisse toute la portée des phénomènes dont je fus alors l'inhabile témoin ; j'en ai joui sans m'en expliquer ni la grandeur, ni le mécanisme ; j'en ai même oublié quelques-uns et ne me souviens quedes plussaillants. Mais aujourd'hui , ma mémoire les a coordonnés , et je me suis initié à tous les secrets de cette tète féconde, en me reportant aux jours délicieux de notre jeune amitié. Le temps seul me fit donc pénétrer le sens des événements et des faits qui abondent en cette vie inconnue, comme en celle de tant d'autres hommes perdus pour la science. Aussi cette histoire est-elle, dans l'expression et l'appréciation des choses , pleine d'anachronismes purement moraux qui, je crois, ne nuiront point à son genre'd'intérèt.
Pendant les premiers mois de son séjour à Vendôme , Louis devint la proie d'une maladie dont les symptômes furent imperceptibles à l'œil de nos surveillants , et qui gêna nécessairement l'exercice de ses hautes facultés. Accoutumé au grand air, à l'indépendance d'une éducation laissée au hasard, caressé par les tendres soins d'un vieillard qui le chérissait, habitué à penser sous le soleil, il lui fut bien difficile de se plier à la règle du collège, de marcher dans le rang, de vivre entre les quatre mursd'unesalleoùquatre-vingtsjeunes gens étaient tous silencieux, assis sur un banc de bois, chacun devant son pupitre. Ses sens avaient une perfection qui leur donnait une exquise délicatesse, et tout souffrit chez lui de celte vie en commun. Les exhalaisons par lesquelles l'air était corrompu, mêlées à la senteur d'une classe toujours sale et encombrée des débris de nos déjeuners ou de nos goûters , affectèrent son odorat; ce sens qui, se trouvant en rapportplus direct et plus immédiat que les autres avec lesystème cérébral , doit causer, par ses altérations, de grands ébranlements aux organes de la pensée. Outre ces causes de corruption atmosphérique, il y avait dans nos salles d'étude des baraques où chacun mettait son butin, et j'y ai souvent vu des pigeons
DP BVI.ZVC. T. IV.
tués pour les jours de fêles , ou des mets dérobés au réfectoire. Enfin , nos salles contenaient encore une pierre immense où restaient en tout temps deux seaux pleins d'eau; espèce d'abreuvoir où nous allions tous les matins nous débarbouiller le visage et nous laver les mains, à tour de rôle, en présence du mailre. De là , nous passions à une table où des femmes nous peignaient et nous poudraient. Notre local n'étant nettoyé qu'une fois par jour, le matin avant notre réveil, il demeurait toujours malpropre; puis , malgré le nombre des fenêtres et la hau teur de la porte, l'air y était incessamment vicié par les émanations du lavoir, par la peignerie, par la baraque, elles mille industries de chaque écolier, sans compter nos quatre-vingts corps entassés. Cette espèce tïhuimis collégial , mêlé sans cesse à la boue que nous rapportions des cours , formait un fumier d'une insupportable puanteur. La privation de l'air pur et parfumé des campagnes ou des bois dans lequel il avait jusqu'alors vécu , le changement de ses habitudes, la discipline, tout conlrista donc Lambert. La tête toujours appuyée sur sa main gauche , dont il accoudait le bras sur son pupitre, il passait les heures d'étude à regarder dans la cour le feuillage des arbres, ou les nuages du ciel. Il semblait étudier ses leçons; mais en voyant sa plume immobile dans sa main, ou sa page toute blanche, le régent lui criait:
— Vous ne faites rien, Lambert !
Ce — fous ne faites rien! c'était un coup d'épingle qui le blessait au cœur. Puis , il ne connut pas le loisir des récréations. Il eut des pensions à écrire. Le pensum , punition dont le genre varie selon les coutumes de chaque collège, consistait à Vendôme en un certain nombre de lignes copiées pendant les heures de récréation. >"ous fûmes, Lambert et moi, si accablés de pensums, que nous n'avons pas eu six jours de liberlé durant nos deux années d'amitié. Sans les livresque nous tirions de la bibliothèque, et qui entretenaient la vie dans notre cerveau, ce système d'existence nous eût menés à un abrutissement complet. Le défaut d'exercice est fatal aux enfants. L'habitude de la représenlation , prise dès le jeune âge, altère, dit-on, sensiblement la constitution des personnes royales quand elles ne corrigent pas les vices de leur destinée par les mœurs du champ de bataille, ou par les travaux de la chasse. Or, si les lois de l'étiquetle et des cours inûuent sur la moelle épinière au point de féminiser le bassin des rois, d'en amollir les fibres cérébrales, et d'en abâtardir ainsi la race, quelles lésions profondes, soit au physique, soit au moral, une privation continuelle d'air, de mouvement, de gaieté, ne doit-ello pas produire chez les écoliers? Aussi le régime pénitentiaire observé dans les collèges exige-t-il l'at-
lention des autorités de l'enseignement public, lorsqu'il s'y rencontrera des penseurs qui ne penseront pas exclusivement à eux.
Nous nous attirions le pensum de mille manières. Notre mémoire était si belle, que nous n'apprenions jamais nos leçons. Il nous suffisait d'enLendreréciter à nos camarades les morceaux de français, de latin ou de grammaire, pour les répéter à notre tour; mais si, par malheur, le maître s'avisait d'intervertir les rangs et de nous interroger les premiers, souvent nous ignorions même en quoi consistait la leçon. Alors le pensum arrivait malgré nos plus habiles excuses. Enfin, nous attendions toujours au dernier moment pour faire nos devoirs. Avions-nous un livre à finir, étions-nous plongés dans une rêverie, le devoir était oublié. Nouvelle source de pensum ! Combien de fois nos versions furent écrites pendant le temps que le jrremier chargé de les recueillir en entrant en classe, mettait à demander à chacun la sienne!
Mais aux difficultés morales que Lambert éprouvait à s'acclimater dans le collège, se joignit encore un apprentissage non moins rude, et par lequel nous avions passé tous, celui des douleurs corporelles qui, pour nous, variaient à l'infini. Chez les enfants, la délicatesse de l'épiderme exige des soins "minutieux surtout en hiver, où , constamment emportés par mille causes, ils quittent l'atmosphère glaciale d'une cour boueuse , pour la chaude température des classes. Aussi, faute des attentions maternelles dont les Nouveaux se trouvaient tout à coup privés, les Petits et les Minimes étaient-ils dévorés d'engelures et de crevasses si douloureuses, que ces maux nécessitaient, pendant le déjeuner, un pansement particulier, mais très-imparfait à cause du grand nombre de mains , de pieds , de talons endoloris. D'ailleurs, beaucoup d'enfants étaient obligés de préférer le mal au remède. Ne leur fallait-il pas souvent choisir entre leurs devoirs à terminer, les plaisirs de la glissoire, et le lever d'un appareil insouciamment mis, plus insouciamment gardé ? Puis, les mœurs du collège avaient amené la mode de se moquer des pauvres chètifs qui allaient au pansement. C'était à qui ferait sauter les guenilles dont l'infirmière leur enveloppait les mains. Donc, en hiver, plusieurs d'entre nous, les doigts et les pieds demi-morts, tout rongés de douleurs, étaient peu disposés à travailler parce qu'ils souffraient, et punis parce qu'ils ne travaillaient pas. Trop souvent dupe des maladies artificielles, le Père ne tenait aucun compte des m.aux réels. Moyennant le prix de la pension, les élèves étaient entretenus aux frais du collège dont l'administration avait coutume de passer un marché pour la chaussure et l'habillement ; de là, cette inspection hebdomadaire dont j'ai parlé. Mais
ce mode, excellent pour l'administrateur, a toujours de tristes résultats pour l'administré. Malheur au Petit qui contractait la mauvaise habitude d'éculer, de déchirer ses souliers ou d'en user prématurément les semelles, soit par un vice de marche, soit en les déchiquetant pendant les heures d'études pour obéir au besoin d'action qu'éprouvent les enfants. Durant tout l'hiver, celui-là n'allait pas en promenade sans de vives souffrances. D'abord, la douleur de ses engelures se réveillait atroce autant qu'un accès de goutte. Puis , les agrafes et les ficelles destinées à retenir le soulier partaient, ou les talons éculés empêchaient la maudite chaussure d'adhérer aux pieds de l'enfant; il était alors forcé de la traîner péniblement dans les chemins glacés où, parfois, il lui fallait la disputer aux terres argileuses du Vendômois. Enfin , l'eau, la neige y entraient souvent par uncdécousure inaperçue, par un béquct mal mis, et le pied se gonflait. Sur soixante enfants, il ne s'en rencontrait pas dix qui cheminassent sans quelque torture particulière. Néanmoins, ils suivaient le gros de la troupe entraînés par la marche, comme les hommes sont poussés dans la vie par la vie. Combien de fois un généreux enfant pleura de rage, tout en trouvant un reste d'énergie pour aller en avant ou pour revenir au bercail malgré ses peines, tant, à cet âge, l'âme encore neuve redoute et le rire et la compassion, deux genres de moquerie. Au collège, ainsi que dans la société, le fort méprise déjà le faible, sans savoir en quoi consiste la véritable force. Ce n'était rien encore. Double mal, double chagrin. Point de gants aux mains. Si, par hasard, les parents, l'infirmière ou le directeur en faisaient donner aux plus délicats d'entre nous, les loustics, ou les grands de la classe, mettaient les gants sur le poêle, s'amusaient à les dessécher, à les gripper; puis, s'ils écliappaient aux fureteurs, ils se mouillaient, se recroquevillaient, faute de soin. Bref, il n'y avait pas de gants possibles. Les gants étaient un privilège, elles enfants veulent être égaux. Ces différents genres de douleur assaillirent Louis Lambert. Semblableà tousies hommes méditatifs qui, dans le calme de leurs rêveries, contractent l'habitude de quelque mouvement machinal, il avait la manie déjouer avec ses souliers, et les détruisait en peu de temps. Puis son teintde femme, la peau de son visage, ses lèvres se gerçaient au moindre froid. Ses mains si molles, si blanches devenaient rouges et turgides. Il s'enrhumait constamment. Louis fut donc enveloppé de souffrances jusqu'à ce qu'il eût accoutumé sa vie aux mœurs vendômoises. Instruit à la longue par la cruelle expérience des maux, force lui fut de songer à ses affaires, pour me servir d'une expression toute collégiale. 11 lui fallut prendre soin de sa baraque, de
son pupilrc, de ses habits, de ses soviliers ; ne perdre ni son encre, ni ses livres, ni ses cahiers, ni ses plumes; enfin, penser à ces mille détails de notre existence enfantine dont s'occupaient avec une rectitude commerciale ces esprits égoïstes et médiocres auxquels appartenaient iiilailliblement les prix d'excellence ou de bonne conduite; mais dont ne devait passe soucier un enfant plein d'avenir, qui, sous le joug d'une imagination brillante, s'abandonnait avec amour au torrent de ses pensées. Ce n'est pas tout. Il existe une lutte continuelle entre les maîtres et les écoliers, lutte sans trêve à laquelle rien n'est comparable dans la société, si ce n'est le combat de l'opposition contre le ministère dans un gouvernement représentatif. Mais les journalistes et les orateurs de l'opposition sont peut-être moins prompts à profiter d'un avantage, moins durs à reprocher un tort, moins âpres dans leurs moqueries que ne le sont les enfants envers les gens chargés de les régenter. A ce métier, la patience échapperait même aux anges. Il n'en faut donc pas trop vouloir à un pauvre préfet d'études, peu payé , partant peu sagace, d'être parfois injuste ou de s'emporter. Sans cesse épié par une multitude de regards moqueurs, environné de pièges, il se venge quelquefois des torts qu'il se donne sur des enfants trop prompts à les apercevoir. Sauf les grandes malices dont elle constituait la punition naturelle, la férule était, à Vendôme, Vultinia ratio Patnim. Aux devoirs oubliés, aux leçons mal sues, aux incartades vulgaires, le pensum suffisait. Mais l'amour- propre offensé parlait chez le maître par sa férule. Parmi les souffrances physiques auxquelles nous étions soumis, la plus vive était, certes, celle que nous causait cette palette de cuir, épaisse d'envij'on deux doigts, appliquée sur nos faibles mains de toute la force, de toute la colère du régent. Pour recevoir cette correction classique, le coupable se mettait à genoux au milieu delà salle. Il fallait se lever de son banc, aller s'agenouiller près de la chaire, et subir les regards curieux, souvent moqueurs, de tous nos camarades. Aux âmes tendres, ces préparatifs étaient donc un double supplice, presque semblable au trajet du Palais à la Grève que faisait jadis un condamné vers l'échafaud. Selon les caractères, les uns criaient en pleurant à chaudes larmes, avant ou après la férule ; les autres en acceptaient la douleur d'un air stoïque; mais, en l'attendant, les plus forts pouvaient à peine réprimer la convulsion de leur visage. Louis Lambert fut accablé de férules, et les dut à l'exercice d'une faculté de sa nature dont il ignorait l'existence. Lorsqu'il était violemment tiré d'une méditation par le— Fous ne faites rien! du régent, il lui arrivait souvent, à son insu d'abord, de lancer à cet homme un regard empreint de je ne sais quel
mépris sauvage , tout chargé de pensée. Cette œillade causait, sans doute, une commotion électrique, insupportable au maître, qui, blessé par cette silencieuse épigramn)e, voulut désapprendre à l'écolier ce regard rutilant. La première fois que le Père se formalisa de ce dédaigneux rayonnement qui l'atteignait comme un éclair, il dit cette phrase dont je me suis souvenu : — Si vous me regardez encore ainsi, Lambert, vous allez recevoir une férule. A ces mots, tous les nez furent en l'air, tous les yeux épièrent alternativement et le maître et Louis. L'apostrophe était si sotte que l'enfant accabla le Père d'un coup d'œil foudroyant. Do là vint entre le régent et Lambert une querelle qui se vida par une certaine quantité de férules : ainsi lui fut révélé le pouvoir oppresseur de son œil.
Ce pauvre poëie si nerveusement constitué, souvent vaporeux autant qu'une femme, dominé par une mélancolie chronique, tout malade de son génie comme une jeune fille l'est de cet amour qu'elle appelle et qu'elle ignore; cet enfant, si fort et si faible, déplanté par Corinne de ses belles campagnes pour entrer dans le moule d'un collège auquel chaque intelligence, chaque corps doit, malgré sa portée, malgré son tempérament, s'adapter à la règle, à l'uniforme comme l'or s'arrondit en pièce sous le coup du balancier; Louis Lambert souffrit donc par tous les points où la douleur a prise sur l'âme et sur la chair. Attaché sur un banc à la glèbe de son pupitre, frappé par la férule, frappé par la maladie, affecté dans tous ses sens, pressé par une ceinture de maux, tout le contraignit d'abandonner son enveloppe aux mille tyrannies du collège. Semblable aux martyrs qui souriaient au milieu des supplices, il se réfugia dans les cieux que lui entr'ouvrait sa pensée. Peut-être, cette vie tout intérieure aida-telle à lui faire entrevoir les mystères auxquels il eut tant de foi!
Notre indépendance, nos occupations illicites, notre fainéantise apparente, l'engourdissement dans lequel nous restions, nos punitions constantes, notre répugnance pour nos devoirs et nos pensums , nous valurent la réputation incontestée d'être des enfants lâches et incorrigibles. Nos maîtres nous méprisèrent, et nous tombâmes également dans le plus affreux discrédit auprès de nos camarades, auxquels nous cachions nos études de contrebande par crainte de leurs moqueries. Cette double mésestime, injuste chez les Pères, était un sentiment naturel chez nos condisciples. Nous ne savions ni jouer à la baiie, ni courir , ni monter sur les échasses. Aux jours d'amnistie, ou quand , par hasard, nous obtenions un instant de liberté, nous ne partagions aucun de leurs goûts. Etrangers à leurs plaisirs, nous restions seuls mélancoliquement assis sous quelque arbre de
la cour. Alors, le Poëte-et-Pj Ihagore étaient une exception, une vie en dehors de la vie commune. L'instinct si pénétrant, l'amour-propre si délicat des écoliers leur faisait pressentir en nous des esprits situés plus haut ou plus bas que ne l'étaient les leurs. De là, chez les uns, haine pour notre muette aristocratie; et chez les autres, mépris pour notre inutilité. Ces sentiments étaient entre nous, à notre insu, peut-être ; et peut-être ne les ai-je devinés qu'aujourd'hui. >'ous vivions donc exactement comme deux rats tapis dans le coin de la salle où étaient nos pupitres, également retenus là durant les heures d'étude et pendant celles des récréations. Cette situation excentrique dut nous mettre et nous mit en état de guerre avec tout le collège. Presque toujours oubliés, nous demeurions là, tranquilles, heureux à demi, semblables à deux végétations, à deux ornements qui eussent manqué à Iharmonie de la salle. Mais, parfois , les plus taquins de nos camarades nous insultaient pour manifester abusivement leur force, et nous répondions par un mépris qui, souvent, faisait rouer de coups le Poële-et-Pylhagore. La nostalgie de Lambert dura plusieurs mois. Je ne sais rien qui puisse peindre la mélancolie à laquelle il fut en proie. Louis m'a gâté bien des chefsd'œuvre. Ayant joué tous deux le rôle du Lépreux de lu Vallée d'Jostc, nous avions éprouvé les sentiments exprimés dans le livre de M. de Maistre , avant de les lire traduits par cette éloquente plume. Or, un ouvrage peut retracer les souvenirs de l'enfance, mais il ne luttera jamais contre eux avec avantage. Les soupirs de Lambert m'ont appris des hymnes de tristesse bien plus éloquentes que ne le sont les plus belles pages de René. Mais aussi, peut-être n'est-il pas de comparaison entre les souffrances que cause une passion , réprouvée à tort ou à raison par nos lois, et les douleurs d'un pauvre enfant aspirant après la splendeur du soleil , la rosée des vallons et la liberté. René n'est l'esclave que d'un désir, Louis Lambert était toute une âme esclave. A talent égal , le sentiment le plus touchant ou fondé sur les désirs les plus vrais parce qu'ils sont les plus purs, doit surpasser les lamentations factices du génie. Après être resté longtemps à contempler le feuillage d'un des tilleuls de la cour, Louis ne me disait qu'un mot , «nais ce mot annonçait une immense rêverie.
— Heureusement pour moi, s'écria-t-il un jour, il se rencontre de bons moments pendant lesquels il me semble que les murs de la classe sont tombés, et que je suis ailleurs, dans les champs! Quel plaisir de se laisser aller au cours de sa pensée , comme un oiseau à toute la portée de son vol !
— Pourquoi la couleur verte est-elle si prodiguée dans la nature ?me demandait-il. Pourquoi yexiste-
t-il si peu de lignes droites? Pourquoi rhonimc dans ses œuvres emploie- t-il si rarement les courbes? Ces paroles trahissaient une longue course faite à travers les espaces. Certes , il avait revu des paysages entiers, ou respiré le parfum des forêts. Il était, vivante et sublime élégie, toujours silencieux, résigné; toujours souffrant sans pouvoir dire : — Je souffre! Il lui fallait le monde pour pâture, et cet aigle se trouvait entre quatre murailles étroites et sales. Aussi , sa vie devint-elle, dans la plus large acception de ce terme, une vie idéale. Plein de mépris pour les études presque inutiles auxquelles nous étions condamnés, il marchait dans sa route aérienne, complètement détaché des choses qui nous entouraient. Obéissant au besoin d'imitation qui domine les enfants, je tâchai de conformer mon existence à la sienne , et il m'inspira d'autant mieux sa passion pour l'espèce de sommeil dans lequel les contemplations profondes plongent le corps , que j'étais plus jeune et plus impressible. Nous nous habituâmes, comm.e deux amants, à penser ensemble , et à nous communiquer toutes nos rêveries. Déjà , ses sensations intuitives avaient cette ac?^/esse qui doit appartenir aux perceptions intellectuelles des grands poêles et les faire souvent approcher de la folie.
— Sens-tu, comme moi, me demanda-t-il un jour , s'accomplir en toi, malgré toi , de fantasques souffrances? Si par exemple, je pense vivement à l'effet que produirait la lame de mon canif en entrant dans ma chair, j'y ressens tout à coup une douleur aiguë comme si je m'étais réellement coupé ; il n'y a de moins que le sang. Mais cette sensation arrive et me surprend comme un bruit soudain qui troublerait un profond silence. Une idée causer des souffrances physiques ! Hein, qu'en dis-tu?
Quand il exprimait des réflexions si ténues, nous tombions tous deux dans une rêverie naïve, nous mettant à rechercher en nous les indescriptibles phénomènes relatifs à la génération delà pensée dont il espérait saisir les moindres développements, et pouvoir décrire un jour l'appareil inconnu. Puis , après des discussions , souvent mêlées d'enfantillage, un regard jaillissait des yeux flamboyants de Lambert , il me serrait la m.ain , et il sortait de son âme un mot par lequel il tâchait de se résumer.
— Penser, c'est voir ! me dit-il un jour, emporté par une de mes objections sur le principe de notre organisation. Toute science humaine repose sur la Déduction . qui est une vision lente, par laquelle on descend de la cause à l'effet , par laquelle on remonte de l'effet à la cause ; ou , dans une plus large expression , toute poésie , comme toute œuvre d'art, procède d'une rapide vision des choses.
Il était spiritualisle. Mais j'osais le contredire en
LE LIVRE MiSTIQUE.
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m'aimanl de ses observations mêmes , et considérer rintclligence comme un produit tout physique. Ses études sur la substance de la pensée lui faisaient accepter avec une sorte d'orgueil la vie de privations à laquelle nous condamnaient et noire paresse et notre dédain pour nos devoirs. 11 avait une certaine conscience de sa valeur qui le soutenait dans ses élucubrations. Avec quelle douceur je sentais son âme réagir sur la mienne ! Que de fois nous sommes restés assis sur notre banc , occupés tous deux à lire un livre , nous oubliant réciproquement sans nous quitter , mais nous sachant tous deux là , plongés dans un océan d'idées comme deux poissons qui nagent dans les mêmes eaux ! Notre vie était donc toute végétative en apparence , mais nous existions par le cœur et par le cerveau. Les sentiments , les pensées étaient les seuls événements de notre vie scolaire.
Lambert exerça sur mon imagination une influence dont je me ressens encore aujourd'hui. J'écoutais avidement ses récits empreints de ce merveilleux qui fait dévorer avec tant de délices , aux enfants comme aux hommes , les contes où le vrai affecte les formes les plus absurdes. Sa passion pour les mystères et la crédulité naturelle au jeune âge nous entraînaient souvent à parler du Ciel et de l'Enfer. Louis lâchait, alors, en ni'expliquant Swedenborg, de me faire partager ses croyances relatives aux anges. Dans ses raisonnemenis même les plus faux, se rencontraient toujours des observations étonnantes sur la puissance de l'homme, et qui imprimaient à sa parole ces teintes de vérité sans lesquelles rien n'est possible dans aucun art. l*uis , la fin romanesque dont il dotait la destinée humaine était de nature à caresser le penchant qui porte les imaginations vierges à s'abandonner aux croyances. N'est-ce i)as durant leur jeunesse que les peuples enfantent leurs dogmes, leurs idoles? El les êtres surnaturels sous lesquels ils tremblent ne sont ils pas la personnification de leurs sentiments, de leurs besoins agrandis? Ce qui me reste aujourd'hui dans la mémoire des conversations pleines de poésie que nous eûmes , Lambert et moi , sur le Suédois, dont j'ai lu depuis les œuvres par curiosité , peut se réduire à ce précis.
Il y aurait en nous deux créatures distinctes. Selon Swedenborg, l'ange serait l'individu chez lequel l'être intérieur réussit à triompher de l'être extérieur. Un homme veut-il obéir à sa vocation d'ange? Dès que la pensée lui démontre sa double existence, il doit tendre à nourrir la frêle et exquise nature de l'ange qui est en lui. Si , faute d'avoir une vue translucide de sa destinée, il fait prédominer l'action corj)orelle au lieu de corroborer sa vie intellectuelle, toutes ses forces passent dans le
jeu de ses sens extérieurs , et l'ange périt lentement par cette matérialisation des deux natures. Dans le cas contraire , s'il sustente son intérieur des essences qui lui sont pr()[)res , l'âme l'emporte sur la matière , et tâche à s'en séparer. Alors , quand leur séparation arrive sous cette forme que nous appelons la Mort , l'ange , assez puissant pour se dégngerde son enveloppe , demeure , et commence sa vraie vie. Les individualités infmies qui dilTércncient les hommes ne peuvent s'expliquer que par cette double existence. Elles la font comprendre et la démontrent. En effet , la distance qui se trouve entre un homme dont riiilelligonce inerte le condamne à une apparente stupidité, et celui que l'exercice de sa vue intérieure a doué d'une force quelconque, doit nous faire supposer qu'il peut exister, entre les gens de génie et d'autres êtres, la même dislance qui sépare les Aveugles des Voyants. Cette pensée, qui étend indéfiniment la création, donne en quelque sorte la clef des cieux. En apparence confondues ici-bas, les créatures y sont, suivant la perfection de leur être intérieur , partagées en sphères distinctes , dont les mœurs et le langage sont étrangers les uns aux autres. Dans le monde invisible comme dans le monde réel , si quelque habitant des régions inférieures arrive , sans en être digne, à un cercle supérieur, non-seulement il n'en comprend ni les habitudes, ni les discours, mais encore sa présence y paralyse et les voix et les cœurs. Dans sa Divine Comédie , Dante a peut-être eu quelque légère intuition de ces sphères qui commencent dans le monde des douleurs et s'élèvent par un mouvement armillaire, jusque dans les cieux. La doctrine de bwedenborg serait donc l'ouvrage d'un esprit lucide qui aurait enregistré les innombrables phénomènes par lesquels les anges se révèlent au milieu des hommes.
Cette doctrine , que je m'efforce aujourd'hui de résumer en lui donnant un sens logique, m'était présentée par Lambert avec toutes les séductions du mystère , enveloppée dans les langes de la phraséologie particulière aux mystagogues ; diction obscure, pleine d'abstractions et si active sur le cerveau, qu'il est certains livres de Jacob Bœhm , de Swedenborg ou de madame Guyon , dont la lecture pénétrante fait surgir des fantaisies mentales aussi multiformes que peuvent l'être les rêves de l'opium. Lambert me racontait des faits mystiques tellement étranges et en frappait si vivement mon imagination qu'il me causait des vertiges. J'aimais néanmoins à me plonger dans ce monde mystérieux , invisible aux sens, où chacun se plaît à vivre, soit qu'il se le représente sous la forme indéfinie de l'Avenir, soit qu'il le revête des images indécises de la Fable. Ces réactions violentes de l'âme sur elle-
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même m'instruisaient à mon insu de sa force , et m'accoutumaient aux travaux de la pensée.
Quant à Lambert , il expliquait tout par son système sur les anges. Pour lui, l'amour pur, l'amour comme on le rêve au jeune âge, était la collision de deux natures angcliqucs. Aussi rien n'égalait-il l'ardeur avec laquelle il désirait rencontrer un angefemme. Hé ! qui plus que lui devait inspirer, ressentir l'amour ? Si quelque chose pouvait donner l'idée d'une exquise sensibilité, n'était-ce pas le naturel aimable et bon, empreint dans ses sentiments, dans ses paroles, dans ses actions et ses moindres gestes, enfin dans la conjugalilé qui nous liait l'un à l'autre, et que nous exprimions en nous disant Faisants ? Il n'y avait aucune distinction entre les choses qui venaient de lui ou de moi. Nous contrefaisions mutuellement nos deux écritures , afin que l'un pût faire, à lui seul, les devoirs de tous les deux. Alors, quand l'un de nous avait à finir un livre qu'il était nécessaire de rendre au maître de mathématiques, nous pouvions lire sans interruption, l'un brochant la tâche et les pensums à l'autre. Nous nous acquittions de nos devoirs comme d'un impôt frappé sur notre tranquillité. Souvent ils étaient, si ma mémoire n'est pas infidèle, d'une supériorité remarquable lorsque Lambert les composait. Mais réputés, l'un et l'autre, pour deux idiots, le professeur analysait toujours nos devoirs sous l'empire d'un préjugé fatal, et les réservait même pour en amuser nos camarades.
Je me souviens qu'un soir, en terminant la classe qui avait lieu de deux à quatre heures , le maître prit une version de Lambert. Le texte commençait par : Caius Gracchus, vir nolilis. Louis avait traduit CCS mots par Caius Gracchus était un noble cœur.
— Où voyez-vous du cœur dans nobilis ? dit brusquement, le professeur.
Et tout le monde de rire pendant que Lambert regardait le professeur d'un air hébété.
— Que dirait madame la baronne do Staël en apprenant que vous traduisez par un contre-sens le mot qui signifie de race noble , d'origine patricienne ?
— Elle dirait que vous êtes une bêle ! m'écriai-je à voix basse.
— Monsieur le Poêle, vous allez vous rendre en prison pour huit jours , répliqua le professeur qui malheureusement m'entendit.
Lambert reprit doucement en me jetant un regard d'une inexprimable tendresse : — Fir nobilis.
Madame de Staël causait, en partie, le malheur de Lambert. A tout propos, maîtres et disciples lui jetaient ce nom à la tête, soit comme une ironie , soit comme i!n reproche.
Louis ne tarda pas à se faire mettre en prison pour me tenir compagnie. Là, plus libres que par-
tout ailleurs, nous pouvions parler pendant des journées entières , dans le silence des dortoirs où chaque élève possédait une niche de six pieds carrés dont les cloisons étaient garnies de barreaux par le haut, et dont la porte à claire-voie se fermait tous les soirs et s'ouvrait tous les malins sous les yeux du Père chargé d'assister à notre lever et à notre coucher. Le cric-crac de ces porlcs , manœuvrées avec une singulière promptitude par les garçons de dortoirs, était encore une des particularités de ce collège. Ces alcôves ainsi bâties nous servaient de prison, et nous y restions quelquefois enfermés pendant des mois entiers. Les écoliers mis en cage tombaient sous l'œil sévère du préfet, espèce de censeur qui venait, à ses heures ou à l'improvistc; d'un pas léger, pour savoir si nous causions au lieu de faire nos pensums. Mais les coquilles de noix semées dans les escaliers, ou la délicatesse de notre ouïe nous permettaient presque toujours de prévoir son arrivée. et nous pouvions nous livrer, sans trouble, à nos études chéries. Cependant, la lecture nous étant interdite, les heures de prison appartenaient ordinairement à des discussions métaphysiques, ou au récit de quelques accidents curieux relatifs aux phénomènes de la pensée.
Un des faits les plus extraordinaires est, certes, celui que je vais raconter, non-seulement parce qu'il concerne Lambert, mais encore parce qu'il en décida peut-être la destinée scientifique. Le dimanche' et le jeudi étaient , selon la jurisprudence des collèges, nos jours de congé. Mais les offices, auxquels nous assistions très-exactement, employaient si bien le dimanche, que nous considérions le jeudi comme notre seul jour de fête. En effet, la messe une fois entendue , nous avions assez de loisir pour rester longtemps en promenade dans les campagnes situées aux environs de Vendôme. Le manoir de Rochambeau était l'objet de la plus célèbre de nos excursions, peut-être à cause de son éloignement. Rarement les Petits faisaient une course aussi fatigante ; néanmoins, une fois ou deux par an, les régents leur proposaient la partie de Rochambeau comme une récompense. En 1812, vers la fin du printemps , nous dûmes y aller pour la première fois. Le désir de voir le fameux château de Rochambeau, dont le propriétaire donnait quelquefois du laitage aux élèves, les rendit tous sages. Rien n'empêcha donc la partie. Ni moi , ni Lambert ne connaissions la jolie vallée du Loir, où cette habitation a été construite. Aussi, son imagination et la mienne furent-elles très-préoccupées la veille de cette promenade qui causait dans le collège une joie traditionnelle. Nous en parlâmes pendant toute la soirée, en nous promettant d'employer en fruits ou en laitage l'argent que nous possédions contrairement aux lois
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vendômoises. Le lendemain , après le dincr , nous partiines, à midi et demi , lous munis û'uu cuJjiqnc morceau de jjain que l'on nous distribuait d'avance pour notre goûter. Puis , alertes comme des hirondelles , nous marclîàmes en troupe vers le célèbre castel avec une ardeur qui ne nous permettait pas de sentir, tout d'abord, la fatigue. Quand nous fûmes arrivés sur la colline d'où nous pouvions contempler et le château assis à mi-côte, et la vallée tortueuse où brille la rivière en serpentant dans une prairie gracieusement échancrée ; admirable paysage, un de ceux auxquels les vives sensations du jeune âge ou celles de l'amour ont imprimé tant de charme, que, plus tard, il ne faut jamais les aller revoir, Louis Lambert me dit : — Mais , j'ai vu cela, cette nuit, en rêve !
Il reconnut et le bouquet d'arbres sous lequel nous étions, et la disposition des feuillages, la couleur des eaux, les tourelles du château, les accidents, les lointains, enfin tous les détails du site qu'il apercevait pour la première fois. Nous étions bien enfants l'un et l'autre, moi, du moins, qui n'avais que treize ans, car, à quinze ans , Louis pouvait avoir la profondeur d'un homme de génie ; mais à cette époque nous étions tous deux incapables de mensonge dans les moindres phases de notre vie d'amitié. D'ailleurs, si Lambert pressentait, par la toute-puissance de sa pensée, l'importance des faits, il était loin d'en deviner d'abord l'entière portée. Aussi commença-t-il par être étonné de celui-ci. Je lui demandai s'il n'était pas venuàRochambeau pendantson enfance. Ma question le frappa. Mais , après avoir consulté ses souvenirs, il me répondit négativement. Cet événement, dont beaucoup d'hommes peuvent retrouver l'analogue dans les phénomènes de leur sommeil , fera comprendre la portée de Lambert. En effet, il sut en déduire tout un système , s'emparant, comme fit Cuvier dans un autre ordre de choses , d'un fragment de pensée pour reconstruire toute une création. En ce moment, nous nous assîmes tous deux sous une vieille truisse de chêne. Puis, après quelques moments de réflexion , Louis me dit : — Si le paysage n'est pas venu vers moi , ce qu'il serait absurde de penser, je suis donc venu vers lui ! Si j'étais ici pendant que je dormais dans mon alcôve, ce fait ne constitue-l-il pas une séparation complète entre mon corps et mon être intérieur? N'atteste-t-il pas dans celui-ci une faculté locomotive ou dos effets qui équivalent à ceux de la locomotion ? Or, s'ils ont pu se quitter pendant le sommeil, pourquoi ne les ferais-je pas également divorcer ainsi pendant la veille ? — N'y aurait-il pas toute une science dans ce phénomène ? ajouta-t-il en se frappant fortement le front. S'il n'est pas le principe d'une science, il trahit certainement en
l'homme un singulier pouvoir. Il accuse au moins la désunion fréquente de nos deux natures, fait autour duquel je tourne depuis si longtemps. J'ai donc enfin trouvé un témoignage de la supériorité qui distingue nos sens latents de nos sens apparents! — Mais, peut-être, repril^I après une pause et en laissant échapper un geste de doute , n'y a-t-il pas en nous deux natures ! Peut-être sommes-nous tout simplement doués de qualités intimes et perfectibles dont l'exercice, dont les développements produisent en nous des phénomènes d'activité, de pénétration , de vision, encore inobservés. Dans notre amour du merveilleux, passion engendrée par notre orgueil , nous aurons transformé ces effets en créations poétiques parce que nous ne les comprenions pas. Il est si commode de déifier l'incompréhensible ! Ah ! j'avoue que je pleurerai la perle de mes illusions. J'avais besoin de croire à une double nature et aux anges de Swedenborg ! Cette nouvelle science les tue, car n'y a-t-il pas une science tout entière dans l'examen de nos propriétés inconnues ?
Il demeura pensif, triste à demi. Peut-être voyaitil ses rêves de jeunesse comme des langes qu'il lui faudrait bientôt quitter.
— La vue et l'ouïe, dit-il en riant de son expression , sont sans doute les gaines d'un oulil merveilleux !
Pendant lous les instants où il m'entretenait du ciel et de l'enfer, il avait coutume de regarder la nature en maître ; mais en proférant ces dernières paroles grosses de science, il plana plus audacieusement que jamais sur le paysage, et son front me parut prêt à crever sous l'effort du génie. Ses forces qu'il faut nommer morales jusqu'à nouvel ordre, semblaient jaillir par tous les organes destinés à les projeter. Ses yeux dardaient la pensée ; sa main levée, ses lèvres tremblantes, son regard brûlant parlaient et rayonnaient; enfin, sa tête, comme trop lourde, ou fatiguée par un élan trop violent, retomba sur sa poitrine. Cet enfant, ce géant se voûta, me prit la main , la serra dans la sienne qui était moite, tant il était enfiévré par la recherche de la vérité ; puis, après une pause, il me dit : — Je serai célèbre! — Mais toi aussi, ajouta-t-il vivement. Nous serons tous deux les alchimistes du cerveau.
Cœur exquis ! Jereconnaissais sa supériorité; mais lui se gardait bien de jamais me la faire sentir. II partageait avec moi les trésors de sa pensée, me comptait pour quelque chose dans ses découvertes, et me laissait en propre mes infirmes réflexions. Toujours gracieux comme une femme qui aime , il avait toutes les pudeurs de sentiment , toutes les délicatesses d'âme qui rendent la vie et si bonne et si douce à porter.
Il commença le lendemain même un ouvrage qu'il