‹ Œuvres de Balzac (volume 2)Chapitre 38 sur 55 · MYSTIQUE · texte numérisé non relu

MYSTIQUE

mélancolie, a recommencé son ouvrage. Ce fut en mémoire de la catastrophe arrivée au livre de Louis que , dans l'ouvrage par lequel commencent ces Études , je me suis servi , pour une œuvre fictive , du litre réellement inventé par Lambert, et que j'ai donné le nom d'une femme qui lui fut chère , à une jeune fille pleine de dévouement. Mais cet emprunt n'est pas le seul que je lui ai fait. Son caractère, ses occupations, m'ont été très-utiles dans celle composition dont le sujet est dû à quelque souvenir de nos jeunes méditations. Maintenant cette Histoire est destinée à élever un modeste cippe où soit attestée la vie de celui qui m'a légué tout son bien, sa pensée. Dans cet ouvrage d'enfant, Lambert déposa des idées d'homme. Dix ans plus tard, en rencontrant quelques savants sérieusement occupés des phénomènes qui nous avaient frappés , cl que Lambert analysa si miraculeusement , je compris l'importance de ses travaux , oubliés déjà comme un enfantillage. Je passai donc plusieurs mois à me rappeler les principales découvertes de mon pauvre camarade. Après avoir rassemblé mes souvenirs , je puis affirmer que , dès 1812, il avait établi , deviné, discuté, dans son traité, plusieurs faits importants, dont, me disait-il, les preuves arriveraient tôt ou lard. Ses spéculations philosophiques devraient certes le faire admettre au nombre de ces grands penseurs apparus, à divers intervalles, parmi les hommes pour leur révéler les principes loul nus de quelque science à venir dont les racines poussent avec lenteur et portent un jour de beaux fruits dans l'entendement humain. Ainsi, un pauvre artisan , occupé à fouiller les terres pour trouver le secret des émaux , affirmait au seizième siècle , avec l'infaillible autorité du génie, les faits géologiques dont la démonstration est aujourd'hui la gloire de Buffon et de Cuvier. Je crois pouvoir offrir une idée du traité de Lambert par les propositions capitales qui en formaient la base , mais je le dépouillerai , malgré moi, des idées dans lesquelles il les avait enveloppées, et qui en étaient le cortège indispensable. 3Iarchant dans un sentier autre que le sien , je prenais, de ses recherches, celles qui servaient le mieux mon système. J'ignore donc si , moi , son disciple, je pourrai fidèlement traduire ses pensées , après me les cire assimilées de manière à leur donner lu couleur des miennes.

A des idées nouvelles , des mots nouveaux ou des acceptions de mots anciens , élargies , étendues , mieux définies. Lambert avait donc choisi , pour exprimer les bases de son système, quelques mots vulgaires, qui, déjà, répondaient vaguement à sa pensée.

Le mot de volonté servait à nommer le viiliev

\jOo

fluide où se srcrètc la pensée ; ou , dans une expression moins abslraile, la niasse de force par laquelle riionmie peut reproduire , en dehors de lui-même, les actions dont se coni[)ose sa vie extérieure,

La voLiTio?c, mot dû aux réflexions de Locke, exprimait l'acte par lequel l'homme use de la vo-

LOINTÉ.

Le mot de pe>sée , pour lui la quintessence même de la volonté , désignait aussi le milieu fluide où naissaient les idées dont elle est la substance.

L'idée, nom commun à toutes les créations du cerveau , constituait l'acte par lequel l'homme use de la pe:v8ée.

Ainsi la Volonté , la Pensée étaient les deux moyens générateurs. La Volition , l'Idée étaient les deux produits. La Volition lui semblait être l'Idée arrivée de son état abstrait à un état concret , de sa génération fluide à une expression quasi-solide, si toutefois ces mots peuvent formuler des aperçus aussi difficiles à distinguer. La Pensée et les Idées devaient être le mouvement et les actes de notre organisme intérieur, comme les Volitions et la Volonté constituent ceux de la vie extérieure.

Il avait fait passer la Volonté avant la Pensée.

— Pour Penser, il faut Vouloir, disait-il. Beaucoup d'êtres vivent à l'état de Volonté, sans néanmoins arriver à l'état de Pensée. Au nord , la longévité, au Midi , la brièveté de la vie; mais aussi, dans le Nord, la torpeur; au 3Iidi, l'exaltation constante de la Volonté; jusqu'à la ligne , où , soit par trop de froid , soit par trop de chaleur, les organes sont presque annulés.

Son expression de milieu fluide lui avait été suggérée par une observation dont, enfant, il ne soupçonna , certes , pas l'importance , mais dont la bizarrerie dut frapper son imagination si délicatement impressiblc. Sa mère , personne fluette et nerveuse , toute délicate donc , et tout aimante , était une de ces créatures destinées à représenter la Femme dans la perfection la plus pure de ses attributs /mais que le sort abandonne par erreur; au fond de l'état social. Tout amour, partant tout souffrance , elle mourut jeune , incomprise , après avoir jeté ses facultés dans l'amour maternel. Lambert, enfant de six ans , couché dans un grand berceau , près du lit maternel , mais n'y dormant pas toujours, vit quelques étincelles électriques jaillir assez souvent de la chevelure de sa mère au moment où elle se peignait. L'homme de quinze ans s'empara pour la science de ce fait avec lequel l'enfant avait joué , fait irrécusable dont maintes preuves se rencontrent chez presque toutes les femmes auxquelles une certaine fatalité de destinée laisse des sentiments méconnus à exhaler ou je ne sais quelle surabondance de force à perdre.

A l'appui de ses délinitions , Lambert ajouta plusieurs problèmes à résoudre , beaux défis jetés à la science et dont il se proposait de rechercher les solutions, se demaridaiit à lui même :

Si le principe constituant de l'électricité n'entrait pas comme base dans le fluide particulier d'où s'élançaient nos Idées et nos Volitions ?

Si la chevelure qui se décolore , s'éclaircit , tombe et disparait selon les divers degrés de déperdition ou de cristallisation des pensées, ne constituait pas un système de capillarité soit absorbante , soil exhalante , tout électrique ?

Si les phénomènes fluides de notre Volonté , substance procréée en nous et si spontanément réactive au gré de conditions encore inobservées , étaient plus cxtraorditiaires que ceux du fluide invisible, intangible, que produit la pile voltaïque sur le système nerveux d'un homme mort?

Si la formation de nos idées et leur exhalation constante étaient moins incompréhensibles que ne l'est l'évaporalion des corpuscules imperceptibles et néanmoins si violents dans leur action , dont un grain de musc est susceptible , sans perdre sensiblement de son poids ?

Si, laissant au systèir.e cutané de notre enveloppe une destination toute défensive, absorbante, exsudante et tactile , la circulation s^inguine et son appareil ne répondaient pas à la transsubstantiation de notre Volonté, comme la circulation du fluide nerveux, à celle de la Pensée?

EnGn, si l'afiluence plus ou moins vive de ces deux substances réelles ne devrait pas résulter d'une certaine perfection ou imperfection d'organes dont il fallait étudier les conditions dans tous leurs modes ?

Ces principes établis , il voulait classer les phénomènes de la vie humaine en deux séries d'effets distincts , et , pour chacune d'elles , il réclamait une analyse spéciale , avec une instance tout ardente de conviction. En effet, après avoir observé, dans presque toutes les créations , deux mouvements séparés, il les présentait, les admettait même pour notre nature , et nommait cet antagonisme vital : I'action et la réaction».

— Un désir , disait-il , est un fait entièrement accompli dans notre Volonté avant de l'être extérieurement.

Ainsi , l'ensemble de nos Abolitions et de nos Idées constituait Wlction, et l'ensemble de nos actes extérieurs , la Réaction.

Lorsque, plus tard, je lus les observations faites par Bichat sur le dualisme de nos sens extérieurs , je fus comme étourdi par mes souvenirs, en reconnaissant une coïncidence frappante entre les idées de ce célèbre physiologiste et celles de Lambert.

Morts tous deux avant le temps, ils avaient marché d'un pas égal à je ne sais quelles vérités- La nature s'est complu en tout à donner de doubles destinations aux divers appareils constitutifs de ses créatures , et la double action de notre organisme , qui n'est plus un fait contestable, appuie par un ensemble de preuves d'une éventualité quotidienne, les déductions de Lambert relativement à Y Action et à la Réaction.

L'être uction7iel ou intérieur, mot dont il se servait pour nommer le species inconnu , le mystérieux ensemble de flbrilles auquel sont dues les différentes puissances incomplètement observées de la Pensée, de la Volonté; enfin cet être innommé voyant, agissant, mettant tout à fin, accomplissant tout avant aucune démonstration corporelle , doit , pour se conformer à sa nature , n'être soumis à aucune des conditions physiques par lesquelles l'être réactionnel, extérieur , l'homme visible est arrêté dans ses manifestations.

Ue là découlaient une multitude d'explications logiques sur les effets les plus bizarres en apparence de noire double nature , et les rectifications de plusieurs systèmes à la fois justes et faux.

Certains hommes, ayant entrevu quelques phénomènes du jeu naturel de Vêlre actionnel , furent, comme Swedenborg , emportés au delà du monde vrai , par une âme ardente, amoureuse de poésie, ivre du principe divin. Tous se plurent donc , dans leur ignorance des causes, dans leur admiration du fait, à diviniser cet appareil intime, à bâtir un mystique univers. De là , les anges ! délicieuses illusions auxquelles ne voulait pas renoncer Lambert, qui les caressait encore au moment où le glaive de son Analyse en tranchait les éblouissantes ailes.

Mais comment, en des siècles où l'entendement avait gardé les impressions religieuses et spiritualistes qui ont régné pendant les temps intermédiaires entre Jésus le Christ et Descartes, entre la Foi et le Doute, comment se défendre d'expliquer les mystères de notre nature intérieure autrement que par une intervention divine? A qui, si ce n'esta Dieu même , les savants pouvaient-ils demander raison d'une créature invisible, si activement, si réactivement sensible et douée de facultés si étendues, si perfectibles par l'usage ou si puissantes sous l'empire de certaines conditions occulles , que :

Tantôt ils lui voyaient, par un phénomène de vision ou de locomotion , abolir l'espace dans ses deux modes de Temps et de Distance , dont l'un est l'espace intellectuel , et l'autre , l'espace physique ;

Tantôt, ils lui voyaient reconstruire le passé, soit par une rétrospective puissance de vue, soit par le mystère inconnu d'une palingénésic, assez semblable au pouvoir que posséderait un homme de

reconnaître aux linéaments, téguments et rudiments d'une graine, ses floraisons antérieures, dans les innombrables modifications de leurs nuances , de leurs parfums et de leurs formes?

Et que , tantôt enfin , ils lui voyaient deviner imparfaitement l'avenir, soit par l'aperçu des causes premières, soit par un phénomène de pressentiment physique.

D'autres hommes, moins poétiquement religieux, froids et raisonneurs, charlatans peut-être , enthousiastes du moins par le cerveau , sinon par le cœur, reconnaissant quelques-uns de ces phénomènes isolés, les tinrent pour vrais sans les considérer comme les irradiations d'un centre commun. Alors chacun d'eux voulut convertir un simple fait en science. De là , vinrent la démonologie , l'astrologie judiciaire, la sorcellerie, enfin toutes les divinations fondées sur des accidents essentiellement transitoires , parce qu'ils varient selon les tempéraments , au gré de circonstances encore complètement inconnues. 3Iais aussi de ces erreurs savantes et des procès ecclésiastiques où succombèrent tant de martyrs de leurs propres facultés, résultèrent des preuves éclatantes du pouvoir prodigieux dont dispose Vêtic actionnel, qui , suivant Lambert , peut s'isoler complètement de ïêtre réactionnel, en briser l'enveloppe, faire tomber les murailles devant sa toutepuissante vue, phénomène nommé , chez les Indiens la Tokeuide, au dire des missionnaires ; puis, par une autre faculté, saisir dans le cerveau, malgré ses plus épaisses circonvolutions, les idées qui s'y sont formées ou qui s'y forment et tout le passé de la conscience.

— Si les apparitions ne sont pas impossibles, disait Lambert, elles doivent avoir lieu par la recrudescence des Idées qui représentent l'homme dans son essence pure , et dont la vie, impérissable peut-être , échappe à nos sens extérieurs , mais peut devenir perceptible à l'être intérieur quand il arrive, par l'exercice de ses facultés, à un haut degré d'extase ou à une grande perfection de vue.

Je sais, mais vaguement aujourd'hui, que, suivant pas à pas les etlels de la Pensée et de la Volonté dans tous leurs modes , après en avoir établi les lois, Lambert avait rendu compte d'une foule de phénomènes , qui , jusqu'à lui , passaient à juste titre pour incompréhensibles. Ainsi les sorciers, les possédés, les gens à seconde vue et les démoniaques de toute espèce, ces victimes du moyen âge, étaient l'objet d'explications si naturelles, que souvent leur simplicité me parut être le cachet de la vérité. Les dons merveilleux que l'Eglise Romaine, jalouse de mystères, punissait par le bûcher, étaient, selon lui, le résultat de certaines affinités entre les principes constituants de la Matière et ceux de la Pcn-

LE LIVRE 3IYSTIQL1E.

sce qui procèdent ile la niônio source. L'homme, armé de la baguette de coudrier, obéissait, en trouvant les eaux vives, à quelque sympathie ou à quoique antipathie à lui-iiiènio inconnues. lia fallu la bizarrerie de ces sortes d'effets pour donner à quelques-uns d'entre eux une certitude historique.

liCS sympathies ont été rarement constatées , elles constituent des plaisirs dont les goîis assez heureux pour en être doués gardent seuls la mémoire, à moins qu'ils n'en confessent la singularité; encore, est-ce dans le secret de l'intimité où tout s'oublie. Mais les antipathies, qui résultent d'affinités contrariées, ont été fort heureusement notées quand elles se rencontraient en des hommes célèbres. Ainsi Boyie éprouvait des convulsions en entendant jaillir de l'eau; Scaliger pâlissait en voyant du cresson ; Érasme avait la fièvre en sentant du poisson. Ces trois antipathies procédaient de substances aquatiques. Le due d'Épernon s'évanouissait à la vue d'un levraut ;Tycho-Brahé, à celle d'un renard; Henri III à celle d'un chat ; le maréchal d'Albret , à cdie d'un marcassin ; antipathies toutes produites par des émanations animales et ressenties souvent à des distances énormes. Le chevalier de Guise, Marie de Médicis, et plusieurs autres personnages se trouvaient mal à l'aspect des roses, même peintes. Que le chevalier Bacon fût ou non préveim d'une éclipse de lune , il tombait en faiblesse au moment où elle s'opérait; et sa vie, suspendue pendant tout le temps que durait ce phénomène , reprenait aussitôt après, sans lui laisser la moindre incommodité. Ces effets d'antipathies authentiques, prises parmi toutes celles que les hasards de l'Histoire ont illus:- Irées, peuvent suffire à faire comprendre les effets des sympathies inconnues.

Ce fragment d'investigation dont je me suis souvenu, entre tous les aperçus de Lambert, fera concevoir la méthode avec laquelle il procédait dans ses œuvres.

Je ne crois pas devoir insister sur la connexité qui liait à cette théorie, les sciences équilatérales inventées par Gall et Lavaler; elles en étaient les corollaires naturels , et tout esprit légèrement scientiOque apercevra les ramifications par lesquelles s'y rattachaient nécessairement les observations phrénologiques de l'un et les documents physiognomoniques de l'autre. La découverte de Mesmer , si importante et si mal appréciée encore, se trouvait tout entière dans un seul développement de ce Traité, quoique Louis ne connût pas les œuvres, d'ailleurs assez laconiques, du eélèbredocteur suisse.

Une logique et simple déduction de ses principes lui avait fait reconnaître que la Volonté pouvait, par un mouvement tout contractile de lètre intérieur, s'amasser; puis, par un autre mouvement,

être projetée au dehors cl même être confiée à des objets matériels. Ainsi , la force entière d'un homme devait avoir la propriété de réagir sur les aulres, et de les pénétrer d'une essence étrangère à la leur, s'ils ne se défendaient contre cette agression. Les preuves de ce théorème sont nécessairement multipliées; mais rien ne les constate authentiqucment. 11 a fallu, soit l'éclatant désastre de Marins et son allocution au Cindjre chargé de le tuer, soit l'auguste commandement d'une mère au lion de Florence, pour faire connaître historiquement quelques-uns de ces foudroiements de la pensée. Pour lui donc , la Volonté , la Pensée , étaient des forces vires. Aussi en parlait-il de manière à vous faire partager ses croyances. Pour lui, ces deux puissances étaient en quelque sorte et visibles et tangibles. Pour lui , la pensée était lente ou prompte, lourde ou agile, claire ou obscure. Il lui attribuait toutes les qualités des êtres agissants, la faisait saillir, se reposer, se réveiller, grandir, vieillir, se rétrécir, s'atrophier, s'aviver. Il en surprenait la vie en en spécifiant tous les actes par les bizarreries de notre langage. Il en constatait la spontanéité, la force, les qualités avec une sorte d'intuition qui lui faisait reconnaître les phénomènes de cette substance.

— Souvent au milieu du calme et du silence, me disait-il , lorsque nos facultés intérieures sont endormies, quand nous nous abandonnons à la douceur du repos , qu'il s'étend des espèces de ténèbres en nous , et que nous tombons dans la contemplation des choses extérieures; tout à coup, une idée s'élance , passe avec la rapidité de l'éclair , à travers les espaces infinis dont notre cerveau nous donne la perception. Cette idée brillante, surgie comme un feu follet , s'éteint sans retour : existence éphémère , pareille à celle de ces enfants qui font connaître aux parents une joie et un chagrin sans bornes ; espèce de fleur mort-née dans les champs de la pensée. Parfois l'idée , au lieu de jaillir avec force et de mourir sans consistance , commence à poindre, se balance dans les limbes inconnus des organes où elle prend naissance; elle nous use par un long enfantement , se développe , grandit , devient féconde, et se produit au dehors dans la grâce de la jeunesse et parée de tous les attributs d'une longue vie; elle soutient les plus curieux regards, elle les attire, ne les lasse jamais : l'examen qu'elle provoque commande l'admiration que suscitent les œuvres longtemps élaborées. Tantôt les idées naissent par essaim : l'une entraîne l'autre ; elles s'enchaînent ; toutes sont agaçantes; elles abondent, elles sont folles. Tantôt elles se lèvent pâles, confuses, dépérissent faute de force ou d'aliments; la substance génératrice leur manque. Enfin, à certains jours, lies se précipitent dans les abîmes pour en éclai-

rer les immenses profondeurs; elles nous épouvantent et laissent notre âme abattue. Les idées sont en nous un système , semblable à l'un des règnes de la nature, une sorte de floraison dont il serait possible à un homme, à un fou peut-être, de donner l'iconographie. Oui, tout, en nous et au dehors, atteste la vie de ces créations ravissantes que je compare à des fleurs , en obéissant à je ne sais quelle révélation de leur nature! Au reste, leur production comme fin de l'homme n'est pas plus étonnante que celle des parfums et des couleurs dans la plante. Les parfums sont des idées peutélre ! En pensant que la ligne où finit notre chair et où l'ongle commence contient l'inexplicable et invisible mystère de la transformation constante de nos fluides en corne , il faut reconnaître que rien n'est impossible dans les merveilleuses modificalions de la substance humaine. Mais ne se rencon- Ire-t-il donc pas dans la nature morale des phénomènes de mouvement et de pesanteur semblables à ceux de la nature physique? L'attente , pour choisir un exemple qui puisse être vivement senti de tout le monde , n'est si douloureuse que par l'effet de la loi en vertu de laquelle le poids d'un corps est multiplié par sa vitesse. La pesanteur du sentiment que produit l'attente ne s'accroît elle pas par une addition constante des souffrances passées à la douleur du moment? Enfin, à quoi, si ce n'est à une substance électrique, peut-on attribuer la magie par laquelle la Volonté s'intronise si majestueusement dans les regards pour foudroyer les obstacles aux commandements du génie, éclate dans la voix, ou filtre, malgré l'hypocrisie , au travers de l'enveloppe humaine? Le torrentueux courant de ce roi des fluides , qui , suivant la haute pression de la Pensée, s'épanche à flots, ou s'amoindrit et s'effile, puis, s'amasse pour jaillir en éclairs , est l'occulte ministre auquel sont dus soit les efforts , ou funestes ou bienfaisants, des arts et des passions; soit les intonations de la voix, rude, suave , terrible , lascive , horripilante , séductrice tour à tour , et qui vibre dans lecœur, dans les entrailles ou dans la cervelle au gré de nos vouloirs ; soit tous les prestiges du toucher d'où procèdent les transfusions mentales de tant d'artistes dont les mains créatrices savent, après mille éludes passionnées , évoquer la nature ; soil enfin , les dégradations infinies de l'œil , depuis son atone inertie jusqu'à ses projections de lueur les plus effrayantes. A ce système Dieu ne perd aucun de ses droits. La Pensée matérielle m'en a raconté de nouvelles grandeurs !

Après l'avoir entendu parlant ainsi , après avoir reçu dans l'âme son regard comme une lumière, il était difficile de ne pas être ébloui par sa conviction, entraîné par ses raisonnements. Aussi , LA PENSÉE

m''apparaissait-elle comme une puissance toute physique, accompagnée de ses incommensurables générations. Elle était une nouvelle Humanité sous une autre forme.

Ce simple aperçu des lois que Lambert prétendait être la formule de notre intelligence doit sufiire pour faire imaginer l'activité prodigieuse avec laquelle son âme se dévorait elle-même.

Il avait cherché des preuves à ses principes dans l'histoire des grands hommes, dont l'existence, mise à jour par les biographes , fournit des particularités curieuses sur les actes de leur entendement. Sa mémoire lui ayant permis de se rappeler les faits qui pouvaient servir de développement à ses assertions, il les avait annexés à chacun des chapitres auxquels ils servaient de démonstration , en sorte que plusieurs de ses maximes en acquéraient une certitude presque mathématique. Les œuvres de Cardan, homme doué d'une singulière puissance de vision, lui donnèrent de précieux matériaux. Il n'avait oublié ni Apollonius de Thyanes, annonçant en Asie la mort du tyran et dépeignant son supplice à l'heure même où il avait lieu dans Rome; ni Plotin , qui, séparé de Porphyre , sentit l'intention où était celuici de se tuer , et accourut pour l'en dissuader ; ni le fait constaté dans le siècle dernier à la face de la plus moqueuse incrédulité qui se soit jamais rencontrée, fait surprenant pour les hommes Iiabitués à faire du doute une arme contre Dieu seul, mais tout simple pour quelques savants : Alphonse Marie de Liguori; évêque deSaintc-Agathe, donna des consolations au pape Ganganelli , qui le vit , l'entendit , lui répondit , et , dans ce même temps , à une trèsgrande dislance de Rome , l'évêque était observé en extase, chez lui, dans un fauteuil où il s'asseyait habituellement au relourde la messe. En reprenant sa vie ordinaire , il trouva ses serviteurs agenouillés devant lui, qui tous le croyaient mort. — « Mes amis, leur dit-il, le Saint-Père vient d'expirer. » Deux jours après, un courrier confirma celte nouvelle. L'heure de la mort du pape coïncidait avec celle où l'évêque était revenu à son état normal. Lambert n'avait pas omis l'aventure plus récente encore, arrivée, dans le siècle dernier, à une jeune Anglaise, qui, aimant passionnément un marin, partit de Londres pour aller le retrouver; et le retrouva seule, sans guide, dans les déserts de l'Amérique septentrionale , où elle arriva pour lui sauver la vie. Louis avait mis à contribution les mystères de l'antiquité , les actes des martyrs où sont les plus beaux titres de gloire pour la Volonté humaine , les démonologues du moyen âge, les procès criminels, les recherches médicales , en discernant partout le fait vrai, le i)liénomène probable avec une admirable sagacité. Celte riche collection d'anecdotes scien-

liliques recueillies dans tant de livres , la plupart dignes do foi, servit sans doute à des eorncis de papier, et ce travail au moins curieux , enfanté par la plus extraordinaire des nicnioircs humaines, a péri. Entre toutes les preuves dont l'œuvre de Lambert était enrichie, se trouvait une histoire arrivée dans sa famille, et qu'il m'avait racontée avant d'entreprendre son traité. Ce fait relatif à la post-existence de l'être intérieur (si je puis me permettre de forger un mot nouveau pour rendre un effet innommé), me frappa si vivement que j'en ai gardé le souvenir. Son père et sa mère eurent à soutenir un procès dont la perle devait entacher leur probité , seul bien qu'ils possédassent au monde. Donc, l'anxiété fut grande quand s'agita la question de savoir si l'on céderait à l'injuste agression du demandeur, ou si l'on se défendrait contre lui. La délibération eut lieu par une nuit d'automne, devant un feu de tourbe, dans la chambre du tanneur et de sa femme. A ce conseil, furent appelés deux ou trois parents et le bisaïeul maternel de Louis , vieux laboureur tout cassé, mais d'une figure vénérable et majestueuse, dont les yeux étaient clairs , dont le crâne jauni par le temps conservait encore quelques mèches de cheveux blancs épars. Semblable à VObi des nègres , au Saga des sauvages , il était une espèce d'esprit oraculaire que l'on consultait dans les grandes occasions. Ses biens étaient cultivés par ses petits-enfants, qui le nourrissaient et le servaient. Il leur pronostiquait la pluie, le beau temps, et leur indiquait le moment où ils devaient faucher ou rentrer les moissons. La justesse barométrique de sa parole, devenue célèbre, augmentait toujours et la confiance et le culte dont il était l'objet. Il demeurait des journées entières immobile sur sa chaise. Cet état d'extase lui était familier depuis la mort de sa femme, pour laquelle il avait eu la plus vive et la plus constante des affections. Le débat eut lieu devant lui, sans qu'il parût y prêter une grande attention. — ti Mes enfants, leur dit il quand il fut requis de donner son avis, cette affaire est trop grave pour que je la décide seul. Il faut que j'aille consulter ma femme. » Le bonhomme se leva, prit son bâton, et sortit, au grand élonnement des assistants, qui le crurent tombé en enfance. 11 re\int bientôt et leur dit : — « Je n'ai pas eu besoin d'aller jusqu'au cimetière, votre mère est venue au-devant de moi, je l'ai trouvée auprès du ruisseau. Elle m'a dit que vous retrouveriez chez un notaire de Blois des quittances qui vous feraient gagner le procès. i> Ces paroles furent prononcées d'une voix ferme. L'altitude, la physionomie de l'aïeul , annonçaient un homme pour lequel cetle apparition était habituelle. En effet, les quittances contestées se retrouvèrent, et le procès n'eut pas lieu. Celte aventure arrivée sous le

toit j)aternel , aux yeux de Louis , alors âgé de neuf ans, contribua beaucoup à le faire croire aux visions miraculeuses de Swedenborg, qui donna pendant sa vie plusieurs preuves de la puissance de vision dont il avait doué son être intérieur. En avançant en âge, à mesure que son intelligence se développait, Lambert devait êlre conduit à rechercher dans les lois de la nature humaine les causes du miracle qui, dès l'enfance, avait attiré son attention. De quel nom appeler le hasard qui rassemblait autour de lui les faits, les livres relatifs à ces phénomènes, et le rendait lui-même le théâtre et l'acleur des plus grandes merveilles de la pensée?

Quand Louis n'aurait, pour seul titre à la gloire, que d'avoir , à l'âge de quinze ans , émis celte maxime psychologique : « Les événements ont des « causes dans lesquelles ils sont préconçus comme a nos actions sont accomplies dans notre pensée , (t avant de se reproduire au dehors; et les pressenti- « mcnts, les pro[)hélies sont l'aperçu de ces causes; > je crois qu'il faudrait déplorer en lui la perte d'un génie égal à celui des Pascal, des Lavoisier, des Laplace. Peut-être ses chimères sur les anges dominèrent trop longtemps ses travaux; mais n'est-ce pas en cherchant à faire de l'or que quelques hommes ont insensiblement créé la Chimie? Cependant, si plus tard Lambert étudia l'anatomie comparée , la physique, la géométrie et toutes les sciences qui se rattachaient à ses découvertes , il eut nécessairement l'intention de rassembler des faits et de procéder par l'analyse , seul flambeau qui puisse nous guider aujourd'hui à travers les obscurités de la moins saisissable de toutes les natures. Il avait certes trop de sens pour rester dans les nuages des théories, qui, toutes, peuvent se traduire en quelques mots. Aujourd'hui , la démonslralion la plus simple appuyée sur des faits n'est-elle pas plus précieuse que ne le sont les plus beaux systèmes défendus par des inductions plus ou moins ingénieuses ? Mais ne l'ayant pas connu pendant l'époque de sa vie où il dut réfléchir avec le plus de fruit , je ne puis que conjecturer la portée de ses œuvres d'après celle de ses méditations enfantines. Il est facile de saisir en quoi péchait son Traité de la Volonté. Quoique doué déjà des qualités qui distinguent les hommes supérieurs, il était encore enfant; quoique riche et habile aux abstractions, son cerveau se ressentait encore des délicieuses croyances qui flottent autour de toutes les jeunesses. Cette conception touchait aux fruits murs de son génie par quelques points, et par d'autres aux petitesses du germe. Son plus grand défaut eût été , pour quelques esprits amoureux de poésie, une qualité savoureuse. Elle portait les marques de la lutte que se livraient dans celte belle âme , ces deux grands

SIO

principes , le Spiritualisme , le Matérialisme, autour desquels ont tourné tant de beaux génies , sans qu'aucun d'eux ait osé les fondre en un seul. D'abord spiritualiste pur, Louis avait été conduit invinciblement à reconnaître la matérialité de la pensée, et battu par les faits de l'analyse au moment oîi son cœur lui faisait encore regarder avec amour les nuages des cieux de Swedenborg, il ne se trouvait pas de force à produire un système unitaire, compacte, fondu d'un seul jet. De là venaient quelques contradictions empreintes jusque dans celte esquisse. Quelque incomplet que fût son ouvrage , n'était-il pas le prodrome d'une science dont, plus tard , il aurait approfondi les mystères , assuré les bases , recherché , déduit et enchaîné les développements ?

Six mois après la confiscation du Traité sur la Foloîité, je quittai le collège. Notre séparation fut brusque. Ma mère , alarmée d'une fièvre qui , depuis quelque temps , ne me quittait pas , et à laquelle mon inaction corporelle donnait les symptômes du coma, m'enleva du collège en quatre ou cinq heures. A l'annonce de mon départ , Lambert devint d'une tristesse effrayante. Nous nous cachâmes pour pleurer.

— Te reverrai-je jamais ? me dit-il de sa voix douce, en me serrant dans ses bras. — Tu vivras, toi , reprit-il. Mais moi , je mourrai ! Si je le peux , je t'apparaîlrai.

Il faut être jeune pour prononcer de telles paroles avec un accent de conviction qui les fasse accepter comme un présage, comme une promesse dont on redoute l'effroyable accomplissement, l'endanl longtemps, j'ai pensé vaguement à celte apparition promise. Il est encore certains jours de spleen, de doute, de terreur, de solitude où je suis obligé de chasser les souvenirs de cet adieu mélancolique , qui cependant ne devait pas être le dernier. Lorsque je traversai la cour par laquelle nous sortions, Lambert était collé à l'une des fenêtres grillées du réfectoire pour me voir passer. Sur mon désir , ma mère obtint la permission de le faire dîner avec nous à l'auberge. A mon tour, le soir, je le ramenai au seuil fatal du collège. Jamais un amant et une mailresse ne versèrent, en se séparant, plus de larmes que nous n'en répandîmes.

— Adieu donc ! Je vais être seul dans ce désert, me dit-il en me montrant les cours oîi deux cents enfants jouaient et criaient. Quand je reviendrai fatigué , demi-mort, de mes longues courses à travers les champs de la pensée , dans quel cœur me reposerai-je i Un regard me suffisait pour te dire tout. Qui donc maintenant me compreridra? Adieu! Je voudrais ne l'avoir jamais rencontre , je ne saurais pas tout ce qui va me manquer.

— Et moi, lui dis-je, que deviendrai-je ? 3Ia situation n'est-elle pas plus affreuse ? -— Je n'ai rien là pour me consoler, ajoutai-je en me frappant le front.

Il hocha la tête par un mouvement empreint d'une grâce pleine de tristesse, et nous nous quittâmes.

En ce moment , Louis Lambert avait cinq pieds deux pouces. Il n'a plus grandi. Sa physionomie , devenue largement expressive , aîtcslait la bonté de son caractère. Une patience toute divine développée par les mauvais traitements , et la concentration continuelle exigée par sa vie contemplative avaient dépouillé son regard de cette audacieuse fierté qui plait dans certaines figures, et dont il savait accabler nos régents. Mais, sur son visage, éclataient un sentiment paisible, une sérénité ravissante que n'altérait jamais rien d'ironique ni de moqueur. Sa bienveillance native tempérait la conscience de sa force et de sa supériorité. Il avait de jolies mains , bien effilées, presque toujours humides. Son corps était une merveille digne de la sculpture. Mais nos uniformes gris-de-fer, à boutons dorés, nos culottes courtes nous donnaient une tournure si disgracieuse , que le fini des proportions de Lambert et sa m.orbidesse ne pouvaient s'apercevoir qu'au bain. Quand nous nagions dans notre bassin du Loir, Louis se distinguait par la blancheur de sa peau , qui tranchait sur les différents tons de chair de nos camarades , tous violacés par l'eau et marbrés par le froid. Délicat de forme, gracieux de pose, doucement coloré , ne frissonnant pas hors de l'eau , peut-être parce qu'il évitait l'ombre et courait au soleil , Louis ressemblait à ces fleurs prévoyantes qui ferment leurs calices à la bise et ne veulent s'épanouir que sous un ciel pur. Il mangeait trèspeu , ne buvait que de l'eau, et soit par instinct , soit par goût, il se montrait sobre de tout mouvement qui voulait une dépense de force. Ses gestes étaient rares et simples comme le sont ceux des Orientaux et des sauvages chez lesquels la gravilé semble être un état naturel. Généralement, il n'aimail pas tout ce qui ressemblait à de la recherche pour sa personne. Il penchait assez habituellement sa lête à gauche , et restait si souvent accoudé que les manches de ses babils neufs étaient promptcment percées.

A ce léger portrait de l'homme , je dois ajouter une esquisse du moral dont aujourd'hui je crois pouvoir impartialement juger. Quoique naturellement religieux , Louis n'admettait pas les minutieuses pratiques de l'Eglise Romaine. Ses idées sympathisaient plus particulièrement avec celles de sainte Thérèse et de Eéiiélon , avec celles de plusieurs Pères et de quelques Saints, qui de nos jours

LE LIVRE MYSTIOUE.

seraient traités d'hérésiarques et d'athées. 11 était impassible (iwraut les ollices. Sa prière procédait par des élancements, par des élévations d'àme qui n'avaient aucun mode régulier, li se laissait aller en tout à la nature, et ne voulait pas plus prier que penser à heure fixe. Souvent, à la chapelle, il pouvait aussi bien songer à Dieu que méditer sur quelque idée philosophique. Jésus-Christ était pour lui le plus beau type de son système. Le : Ei Ferbum caro factiDu est, lui semblait une sublime parole destinée à exprimer la formule traditionnelle de la Volonté, du Verbe, de l'Aclion se faisant visibles. Le Christ nie s'apercevant pas de sa mort , ayant assez perfectionné l'être intérieur par des œuvres divines, pour qu'un jour la forme invisible en apparut à ses disciples; enfin les mystères de l'Évangile , les guérisons magnétiques du Christ et le don des langues lui confirmaient sa doctrine. Je me souviens de lui avoir entendu dire, à ce sujet, que le plus bel ouvrage à faire aujourd'hui était l'Histoire de l'Église primitive. Jamais il ne s'élevait autant vers la poésie qu'au moment où il abordait, dans une conversation du soir, l'examen des miracles opérés par la puissance de la Volonté pendant cette grande époque de foi. Il trouvait les plus fortes prouves de sa Théorie dans presque tous les martyres subis pendant le premier siècle de l'Église , qu'il appelait la grande ère de la pensée. — « Les phénomènes arrivés dans la plupart des supplices si héroïquement soufferts par les Chrétiens pour l'établissement de leurs croyances, ne prouvent-ils pas, disait-il , que les forces matérielles ne prévaudront jamais contre la force des Idées et contre la Volonté de l'homme ? Chacun peut conclure de cet effet produit par la volonté de tous , en faveur de la sienne. »

Je ne crois pas devoir parler de ses idées sur la Poésie et sur l'Histoire, ni de ses jugements sur les chefs-d'œuvre de notre langue. Il n'y aurait rien de bien curieux à consigner ici des opinions devenues presque vulgaires, mais qui, dans la bouche d'un enfant, pouvaient paraître extraordinaires. II était à la hauteur de tout. l'our exprimer en deux mots son talent, il eût écrit Zadig aussi spirituellement que l'écrivit Voltaire; il aurait aussi fortement que Montesquieu pensé le dialogue de Sylla et d'Eucrate. La grande rectitude de ses idées lui faisait désirer, avant tout , dans une œuvre , un caractère d'utilité , de même que son esprit fin y exigeait la nouveauté de la pensée autant que celle de la forme. Tout ce qui ne remplissait pas ces conditions lui causait un profond dégoût. L'une de ses appréciations littéraires les plus remarquables, et qui fera comprendre le sens de toutes les autres aussi bien que la lucidité de ses jugements , est celle-ci qui m'est restée

dans la mémoire : — «( L'Apocalypse est une extase écrite. » H considérait la r.ible comme une porlioii de l'Histoire traditionnelle des peuples antédiluviens , que s'était partagée l'humanité nouvelle. Pour lui , la mythologie grecque tenait à la fois de la bible hébraïque et des livres sacrés de l'Inde, que cotte nation amoureuse de grâce avait traduite à sa manière.

— Il est impossible , disait-il , de révoquer en doute la priorité des Écritures Asiatiques, sur nos Écritures Saintes. Pour qui sait reconnaître avec bonne foi ce point historique , le monde s'élargit étrangement. N'est-ce pas sur le plateau de l'Asie que se sont réfugiés les quelques hommes qui ont pu survivre à la catastrophe subie par notre globe , si toutefois les hommes existaient avant ce renversement ou ce choc , question grave dont la solution est écrite au fond des mers. L'anthropogonie de la Bible n'est donc que la généalogie d'un essaim sorti de la ruche humaine qui se suspendit aux flancs montagneux du Tibet, entre les sommets de l'Himalaya et ceux du Caucase. Le caractère des idées premières de la horde errante que son législateur nomma le peuple de Dieu , sans doute pour lui donner de l'unité, peut être aussi pour lui faire conserver ses propres lois et son système de gouvernement, car les livres de j\loïse sont un code religieux, politique et civil ; ce caractère est marqué au coin de la terreur : ce sont des pensées gigantesques inspirées par la convulsion du globe , interprétée comme une vengeance d'en haut. Ne goûtant aucune des douceurs que trouve un peuple assis dans une terre patriale , ses malheurs ne lui ont dicté que des poésies sombres , majestueuses et sanglantes. Au contraire, le spectacle des promptes réparations de la terre , les effets prodigieux du soleil dont les Hindous furent les premiers témoins, leur ont inspiré les riantes conceptions de l'amour heureux , le culte du feu, les personnifications infinies de la reproduction. Ces magnifiques images manquent à l'œuvre de la horde errante. Son besoin de conservation à travers les dangers et les pays parcourus jusqu'au lieu du repos , engendra le sentiment exclusif dont elle fut animée, et sa haine contre les nations. Ces trois Écritures sont les archives du monde englouti. Là , est le secret des grandeurs inouïes de ces langages et de leurs mythes. La grande histoire humaine gît sous ces noms d'hommes et de lieux, sous ces fictions qui nous attachent irrésistiblement, sans que nous sachions pourquoi. Peutêtre y respirons nous l'air natal de notre nouvelle humanité.

Pour lui, cette triple littérature impliquait donc toutes les pensées de l'homme. Il ne se faisait pas un livre , selon lui , dont le sujet ne s'y put trouver

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