‹ Œuvres de Balzac (volume 2)Chapitre 39 sur 55 · JJ · texte numérisé non relu

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en germe. Celle opinion montre combien ses premières études sur la Bible furent savamment creusées , et jusqu'où elles le menèrent. Planant toujours au-dessus de la société qu'il ne connaissait que par les livres, il la jugeait froidement. — a Les lois, disait-il, n'y arrêtent jamais les entreprises des grands ou des riches , et frappent les petits qui ont au contraire besoin de protection. » Sa bonté ne lui permettait donc pas de sympathiser avec les idées politiques; mais son système conduisait à l'obéissance passive dont Jésus-Christ donna l'exemple. Pendant les derniers moments de mon séjour à Vendôme , il ne sentait plus l'aiguillon de la gloire. 11 avait, en quelque sorte, abstractivement joui de la Renommée; et, après l'avoir ouverte , il n'avait , comme les anciens sacrificateurs qui cherchaient l'avenir au cœur des hommes , rien trouvé dans les entrailles de cette Chimère. Méprisant donc un sentiment tout personnel , — La gloire , me disaitil , est l'égoïsme divinisé.

Ici peut-être avant de quitter cette enfance exceptionnelle, faut-il la juger par un rapide coup d'œil.

Quelque temps avant notre séparation, Lambert 'me disait : — « A part les lois générales dont j'espère avoir trouvé la formule, et que je crois être celles de notre organisme , la vie de l'honime est un mouvement qui se résout plus particulièrement, en chaque être, au gré de je ne sais quelle influence, par le Cerveau, par le Cœur^ ou par le Muscle. Des trois constitutions représentées par ces mots vulgaires, dérivent les modes infinis de l'Humanité , qui tous résultent des proportions dans lesquelles ces trois principes générateurs se trouvent plus ou moins bien combinés avec les substances qu'ils s'assimilent datis les milieux où ils vivent. » Il s'arrêta, se frappa le front, et me dit: — <t Singulier fait! Tous les grands hommes dont j'ai vu les portraits, ont le col court. Peut-être la nature veut-elle que , chez eux, le cœur soit plus près du cerveau. » Puis il reprit : c: De là procède un certain ensemble d'actes qui compose l'existence sociale. A l'homme de .Muscle, l'Action ou la Force ; à l'homme de Cœur , la Foi ; à l'homme de Cerveau, le Génie. Mais, ajoula-t-il tristement, au Génie, les Nuées du Sanctuaire; à Dieu seul , la Clarté. "

Donc, suivant ses propres définitions , Lambert fut tout cœur et tout cerveau.

Pour moi , l'enfance de son intelligence s'est scindée en trois phases.

Soumis, dès l'enfance, à une précoce activité due sans doute à quelque maladie ou à quelque perfection de ses organes; dès l'enfance, ses forces se résumèrent par le jeu de ses sens intérieurs et par une surabondanic production de Huide nerveux. Ilomcnc d'idées, il lui fallut étancher la soif de son

cerveau qui voulait s'assimiler toutes les idées. De là , ses lectures; et , de ses lectures, ses réflexions qui lui donnèrent le pouvoir de réduire les choses à leur plus simple expression , de les absorber en lui-même, pour les y étudier dans leur essence. Les bénéfices de celte magnifique période , accomplie chez les autres hommes après de longues éludes seulement , échurent donc à Lambert pendant son enfance corporelle, enfance heureuse, enfance colorée par les studieuses félicités du poêle. Le terme où arrivent la plupart des cerveaux fut le point d'où le sien devait partir un jour à la recherche de quelques nouveaux mondes d'intelligence. Là, sans le savoir encore, il s'était créé la vie la plus exigeante, et , de toutes, la plus avidement insatiable. Pour exister, ne lui fallait-il pas jeter sans cesse une pâture à l'abîme qu'il avait ouvert en lui ? Semblable à certains êtres des régions mondaines, ne pouvait il pas périr faute d'aliments pour d'excessifs appétits trompés? N'était ce pas la débauche importée dans l'âme , et qui devait la faire arriver, comme les corps salures d'alcool , à quelque combustion instantanée? Cette première phase cérébrale me fut inconnue. Aujourd'hui seulement, je puis m'en expliquer ainsi les prodigieuses fructifications et les effets. Lambert avait alors treize ans.

Je fus assez heureux pour assister aux premiers jours du second âge. Alors Lambert, et cela le sauva peut-être , tomba dans toutes les misères de la vie collégiale , et y dépensa la surabondance de ses pensées. Après avoir passé des choses à leur-expression pure, des molsà leur substance idéale , de cetle substance à des principes ; après avoir tout abstrait, il aspirait , pour vivre , à d'autres créations intellectuelles. Dompté par les malheurs du collège et par les crises de sa vie physique , il demeura méditatif, devina les sentiments , entrevit de nouvelles sciences, véritables masses d'idées ! Arrèlédans sa course, et trop faible encore pour contempler les sphères supérieures, il se contempla intérieurement. Il m'offrit alors le combat de la pensée réagissant sur elle-même et cherchant à surprendre les secrets de sa nature, comme un médecin qui étudierait les progrès de sa propre maladie. Dans cet élat de force et de faiblesse , de grâce enfantine et de puissance surhumaine , Louis Lambert est l'être qui m'a donné l'idée la plus poétique et la plus vraie de la créature imaginaire que nous appelons un ange, en exceptant toutefois une femme dont je voudrais dérober au monde le nom , les traits , la personne et la vie , afin d'avoir été seul dans le secret de son existence , et pouvoir l'ensevelir au fond de mon cœur.

La troisième phase dut m'échapper. Elle commençait lorsque je fus séparé de Louis qui ne sortit

du collège qu'à l'âge de dix-huil ans , vers le milieu de l'année 1815. Il avait alors perdu son père et sa mère depuis environ six mois. Ne rencontrant personne dans sa famille avec qui son àme , tout expansive, mais toujours comprimée (lc[)uis noire séparation , put sympathiser , il se réfugia chez son oncle , nommé son tuteur , et qui , chassé de sa cure en sa qualité de prêtre assermenté , était venu demeurer à Blois. Louis y séjourna pendant quelque temps. Dévoré bientôt par le désir d'achever des études qu'il dut trouver incomplètes , il vint à Paris pour revoir madame de Slaël , et pour puiser la science à ses plus hautes sources. Le vieux prêtre, ayant un grand faible pour son neveu, laissa Louis libre de manger son héritage pendant un séjour de trois années à Paris , quoiqu'il y vécût dans la plus profonde misère ; car cet héritage consistait en quelques milliers de francs. Il revint à Blois vers le coramencemenl de l'année 18:20, chassé de Paris par les souffrances qu'y trouvent les gens sans fortune. Pendant son séjour à Paris , il dut être souvent en proie à des orages secrets, à ces horribles tempêtes de pensées par lesquelles tous les artistes sont agités, s'il faut en juger par le seul fait dont son oncle ait gardé la mémoire , et par la seule lettre que le bonhomme ait conservée de toutes celles que lui écrivit à cette époque Louis Lambert , et qui fut gardée peut-être parce qu'elle était la dernière et la plus longue de toutes.

Voici d'abord le fait. Louis se trouvait un jour, au Théâtre-Français, placé sur une banquette des secondes galeries, près d'un de ces piliers entre lesquels sont les troisièmes loges. En se levant pendant le premier entr'acte, il vit une jeune femme qui venait d'arriver dans la loge voisine. La vue de cette femme , jeune et belle , bien mise , décolletée peutêtre, et accompagnée d'un amant pour lequel sa figure s'animait de toutes les grâces de l'amour, produisit sur l'âme et les sens de Lambert un effet si cruel , qu'il fut obligé de sortir de la salle. S'il n'eût pas profité des dernières lueurs de sa raison , qui , dans le premier moment de cette brûlante passion, ne s'éteignit pas complètement, il aurait peut être succombé au désir presque invincible qu'il ressentit alors , de tuer le jeune homme auquel s'adressaient les regards de cette femme. N'était-ce pas, dans notre monde de Paris, un éclair de l'amour du Sauvage qui se jette sur la femme comme sur sa proie, un effet d'instinct bestial joint à la rapidité des jets presque lumineux d'une âme comprimée sous la masse de ses pensées? Enfin n'était-ce pas le coup de canif imaginaire ressenti par l'enfant, devenu chez l'homme le coup de foudre de son besoin le plus impérieux, l'amour?

Maintenant voici la lettre dans laquelle se peint

DE BALZAC. T. IT

l'état de son âme frappée par le spectacle de la civilisation parisienne. Son cœur fut sans doute constamment froissé dans ce gouffre d'égoïsme, et son âme dut toujours y pâtir. Il n'y rencontra peut-être ni amis pour le consoler, ni ennemis pour donner du ton à sa vie. Contraint de vivre sans cesse en luimême, et ne partageant avec personne ses exquises jouissances, peut-être voulut-il résoudre l'œuvre de sa destinée par l'extase et rester sous une forme presque végétale , comme un anachorète des premiers temps de l'Église, en abdiquant ainsi l'empire du monde intellectuel. La lettre semble affirmer ce projet dont les âmes grandes se sont éprises à toutes les époques de rénovation sociale; mais cette résolution n'est-cllc pas alors pour certaines d'entre elles l'effet d'une vocation ? Ne cherchent-elles pas à concentrer leurs forces dans un long silence, afin d'en sortir propres à gouverner le monde soit par la Parole, soit par l'Action ? Certes, Louis avait dû beaucoup soulfrir, recueillir bien de l'amertume parmi les hommes, ou presser la société par quelque terrible ironie, sans pouvoir en rien tirer, pour jeter une aussi vigoureuse clameur: pour arriver, lui pauvre , au désir que la lassitude de la puissance et de toute chose a fait accomplir à certains souverains. Peut-être aussi venait-il achever dans la solitude quelque grande œuvre qui flottait encore indécise dans son cerveau. Qui ne le croirait volontiers en lisant ce fragment de ses pensées où se trahissent les combats dont son âme était le théâtre au moment où cessait pour lui la jeunesse, où commençait à éclore la nerveuse faculté de produire à laquelle auraient été dues les ceuvrcs de l'homme? Cette lettre est en rapport avec l'aventure arrivée au théâtre. Le fait et l'écrit s'illuminent réciproquement. L'âme et le corps s'étaient mis au même ton. Cette tempête de doutes et d'affirmations, de nuages et d'éclairs, qui laisse échapper souvent la foudre, jette assez de lueurs sur la troisième époque de son éducation morale pour la faire comprendre en entier. En lisant ces pages écrites au hasard, prises et reprises suivant les caprices de la vie parisienne, ne sembie-t-il pas voir un chêne pendant le temps où son accroissement intérieur fait crever sa jolie peau verte, le couvre de rugosités, de fissures, et où se prépare sa forme majestueuse, si toutefois le tonnerre du ciel ou la hache de l'homme le respectent. A cette lettre, finira donc, pour le penseur comme pour le poète, cette enfance grandiose, et cette jeunesse incomprise. Enfin, là se termine le contour de ce germe moral dont les philosophes devront regretter les frondaisons atteintes par la gelée dans leurs bourgeons, dont ils devront pleurer les fleurs écloses peut-être, en des régions plus élevées que ne le sont les plus hauts lieux de la terre.

Ll- LIVRE MYSTIQUE.

Paris, septembre-novembre iSig.

Cher oncle , je vais bientôt quitter ce pays où je ne saurais vivre. Je n'y vois aucun homme aimer ce que j'aime, s'occuper de ce qui m'occupe, s'étonner de ce qui m'étonne. Forcé de me replier sur moi-même , je me creuse et souffre. T,a longue et patiente étude que je viens de faire de celte société donne des conclusions tristes où le doute domine. Ici le point de départ en tout est l'argent ; il faut de l'argent, même pour se passer d'argent ; mais quoique ce mêlai soil nécessaire à qui veut penser tranquillement, je ne me sens pas le courage d'en faire l'unique mobile de mes pensées. Pour amasser une fortune, il faut choisir un étal; en un mot, acheter par quelque privilège de position ou d'achalandage, par un privilège légal ou fort habilement créé, le droit de prendre chaque jour , dans la bourse d'autrui, une somme assez mince qui chaque année produit un petit capital, lequel par dix années donne à peine quatre ou cinq mille francs de renie quand un homme se conduit honnêtement. En quinze ou seize ans, après son apprentissage, l'avoué, le notaire, le marchand, tous les travailleurs patentés ont gagné du pain pour leurs vieux jours. Je ne me suis senli piojire à rien en ce genre. Je préfère la pensée à l'action, une idée à une affaire, la contemplation au mouvement. Je manque essenlieliement de la constante attention nécessaire à qui veut faire fortune. Toute entreprise mercantile, toute obligation de demander de l'argent à autrui me conduirait à mal, et je serais bientôt ruirié. Si je n'ai rien, au moins ne dois-je rien en ce moment. Il faut matériellement peu à celui qui vit pour accomplir de grandes choses dans l'ordre moral ; mais quoique vingt sous par jour puissent me suffire, je ne possède pas la rente de celte oisiveté travailleuse. Si je veux méditer, le besoin me chasse hors du sanctuaire où se meut ma pensée. Que vais-je devenir? La misère nem'effraje pas. Si l'on n'emprisonnait, si l'on ne flétrissait, si l'on ne méprisait point les mendiants, je mendierais pour pouvoir résoudre à mon aise les problèmes dont je suis occupé. Mais cette sublime résignation qui ne considère plus le corps et rend la pensée souveraine, ne servirait à rien ; il faut encore de l'argent pour se livrer à certaines expériences; sans cela j'eusse accepté l'indigence apparente d'un penseur qui possède la terre cl le ciel. Pour êlre grand dans la misère, il suffit de ne jamais s'avilir. Or l'homme qui combat et souffre en marchant vers un noble but, présente certes un beau spectacle. Mais ici , qui se sent la force de lutter ? On escalade des rochers, on ne peut pas toujours piétiner dans la boue. Ici tout décourage le vol en droite ligne d'un esprit qui tend à

l'avenir. Je ne rae craindrais pas dans une grotte au désert , et je me crains ici : au désert , je serais avec moi-même sans distraction; ici, l'homme éprouve une foule de besoins qui le rapetissent. Quand vous êtes sorti rêveur, préoccupé, la voix du pauvre vous rappelle au milieu de ce monde de faim et de soif, en vous demandant l'aumône. Il faut de l'argent pour se promener ! Les organes sont incessamment fatigués par des riens et ne se reposent jamais. La nerveuse disposition du poêle est ici sans cesse ébranlée, et ce qui doit faire sa gloire devient son tourment, son imagination y est sa plus cruelle ennemie. Ici l'ouvrier blessé, l'indigente en couches, la fille publique devenue malade, l'enfant abandonné, le vieillard infirme, les vices, le crime lui-même trouvent un asile et des soins, tandis que le monde est impitoyable pour l'inventeur, pour tout homme qui médile. Ici tout doit avoir un résultat immédiat, réel ; l'on s'y moque des essais d'abord infructueux qui peuveiit mener aux plus grandes découvertes, et l'on n'y estime pas cette étude constante et profonde qui veut une longue concentration des forces. L'Etat pourrait solder le talent, comme il solde la baïonnette, mais il tremble d'être trompé par l'homme d'intelligence, comme si l'on pouvait longtemps contrefaire le génie ! Ah, mon oncle, quand on a détruit les solitudes conventuelles, assises au pied des monts, sous des ombrages vcrls et silencieux, ne devait-on pas construire des hospices pour les âmes souffrantes dont une seule pensée engendre le mieux des nations , ou prépare les progrès d'une science ?

20 septembre.

L'étude m'a conduit ici , vous le savez ; j'y ai trouvé des hommes vraiment instruits, étonnants pour la plupart ; mais l'absence d'unité dans les travaux scientifiques annule presque tous les efforts. ^'i l'enseigneînent ni la science n'ont de chef. A'^ous entendez un professeur prouver au Muséum que celui de la rue Saint-Jacques vous a dit d'absurdes niaiseries , et l'homme de l'école de Médecine soufflette celui du collège de France. A mon arrivée je suis allé entendre un écrivain auquel l'opinion publique accorde un talent incisif et sonore, je l'ai trouvé disant à cinq cents jeunes gens que Corneille est un génie vigoureux et fier , Racine élégiaque et tendie, Molière inimitable , Voltaire éminemment spirituel, Bossuet et Pascal désespérément forts. Un professeur de philosophie devient illustre, en disant comment Platon est Platon. Un autre fait l'histoire des mots sans penser aux idées. Celui-ci vous explique Eschyle, celui-là vous prouve que les com-

munes étaient les communes. Ces aperçus nouveaux et lumineux, paraphrasés pendant quelques heures constituent le haut enseignement qui doit faire faire des pas de géant aux connaissances humaines. Si le gouvernement avait une pensée, je le soupçonnerais d'avoir peur des supériorités réelles qui, réveillées, mettraient la société sous le joug d'un pouvoir intelligent. Les nations iraient alors trop vite ; et les -professeurs sont chargés de faire des sots. Comment expliquer autrement un professorat sans méthode, sans une idée d'avenir ? L'Institut pouvait être le grand gouvernement du monde moral et intellectuel ; mais il a été récemment hrisé par sa constitution en académies séparées. La science humaine marche donc sans guide, sans système , et flotte au hasard, sans s'être tracé de route. Ce laisser-aller, cette incertitude existe en politique comme en science. Dans l'ordre naturel, les moyens sont simples, la fin est grande et merveilleuse ; ici , dans la science comme dans le gouvernement, les moyens sont immenses , la fin est petite. Cette force qui , dans la nature , marche d'un pas égal et dont la somn)e s'ajoute perpétuellement à elle-même , cet A+A qui produit tout, est destructif dans la société. La politique actuelle oppose, les unes aux autres, les forces humaines pour les neutraliser, au lieu de les combiner pour les faire agir dans un but quelconque. En s'en tenant à l'Europe, depuis César jusqu'à Constantin, de Constantin au sauvage Attila, des Huns à Charlemagne, de Charlemagne à Léon X, de Léon X à Philippe II, de Philippe II à Louis XIV, de Venise à l'Angleterre, de l'Angleterre à Napoléon, de Napoléon à l'Angleterre, je ne vois aucune fixité dans la politique, et son agitation constante n'a procuré nul progrès. Les nations témoignent de leur grandeur par des monuments, ou de leur bonheur par le bien-être individuel. Les monuments modernes valent-ils les anciens? j'en doute. Les arts qui participent plus immédiatement de l'homme individuel, les productions de son génie ou de sa main ont peu gagné. Les jouissances de Lucullus valaient bien celles de Samuel Bernard, de Beaujon ou du roi de Bavière. Enfin , la longévité humaine a perdu. Pour qui veut être de bonne foi, rien n'a donc changé : l'homme est le même. La force est toujours son unique loi , le succès sa seule sagesse. Jésus-Christ, Mahomet ou Luther, n'ont fait que colorer différemment le cercle dans lequel les jeunes nations ont fait leurs évolutions. Nulle politique n'a empêché la civilisation, ses richesses, ses mœurs, son contrat entre les forts contre les faibles, ses idées et ses voluptés d'aller de Memphis à Tyr, de ïyr à Balbek, de Tedmor à Carthage, de Carthage à Rome, de Rome à Constantinople, de Constantinople à Venise, de V^enise en Espagne, d'Espagne en Angle-

terre, sans que nul vestige existe de Memphis, de Tyr, de Carthage , de Rome, de Venise ni de Madrid. L'esprit de ces grands corps s'est envolé. Nul ne s'est préservé de la ruine, et n'a su cet axiome : Quand Vcffet produit ii\'st plus en rapport avec sa cause, ily a désorganisation. Le génie le plus subtil ne peut découvrir aucune liaison entre ces grands faits sociaux. Aucune théorie politique n'a vécu. Les gouvernements passent comme les hommes, sans se transmettre aucun enseignement, et nul système n'engendre un système plus parfait. Que conclure de la politique, quand le gouvernement appuyé sur Dieu a péri dans l'Inde et en Egypte ; quand le gouvernement du sabre et de la tiare a passé ; quand le gouvernement d'im seul est mort ; quand le gouvernement de tous n'a jamais pu vivre ; quand aucune conception de la force intelligentielle, appliquée aux intérêts matériels, n'a pu durer, et que tout est à refaire aujourd'hui comme à toutes les époques où l'homme s'est écrié : Je souffre! Le Code, que l'on regarde comme la plus belle œuvre de Napoléon, est l'œuvre la plus draconienne que je sache. La divisibilité territoriale poussée à l'infini, dont elle a consacré le principe par le partage des biens, doit engendrer l'abâtardissement de la nation, la mort des arts et celle des sciences. Le sol trop divisé se cultive en céréales, en petits végétaux; les forêts et partant les cours d'eau disparaissent ; vienne une invasion, le peuple est écrasé, car il a perdu ses grands ressorts en perdant ses chefs. Et voilà l'histoire des déserts. La politique est donc une science sans principes arrêtés, sans fixité possible ; elle est le génie du moment, l'application constante de la force, suivant la nécessité du jour. L'homme qui verrait à dix siècles de distance mourrait sur la place publique, chargé des imprécations du peuple , ou serait, ce qui me semble pis, flagellé par les mille fouets du ridicule. Les nations sont des individus qui ne sont ni plus sages ni plus forts que ne l'est l'homme , et leurs destinées sont les mêmes. Réfléchir sur celui-ci, n'est-ce pas s'occuper de celles-là? Au spectacle de cette société sans cesse tourmentée dans ses bases comme dans ses effets, dans ses causes comme dans son action , chez laquelle la philanthropie est une sublime erreur, et le progrès un non-sens, j'ai gagné la confirmation de cette vérité: que la vie est en nous, et non au dehors; que s'élever au-dessus des hommes pour leur commander, est le rôle agrandi d'un régent de classe; et que les hommes assez forts pour monter jusqu'à la ligne où ils peuvent jouir du coup d'œil des mondes, ne doivent pas regarder à leurs pieds.

5 novembre.

Je suis assurément occupé de pensées graves, je

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marche à certaines découvertes, une force invincible m'entraîne vers une lumière qui a brillé de bonne heure dans les ténèbres de ma vie morale; mais quel nom donner à la puissance qui me lie les mains, me ferme la bouche, et m'entraine en sens contraire à ma vocation? Il faut quitter Paris, dire adieu aux livres des bibliothèques , à ces beaux foyers de lumière , à ces savants si complaisants , si accessibles , à ces jeunes génies avec lesquels j'aurais pu marcher. Qui me repousse ? Est-ce le Hasard ? Est-ce la Providence? Les deux idées que représentent ces mots sont inconciliables. Si le Hasard n'est pas , il faut admettre le Fatalisme , ou la coordination forcée des choses soumises à un plan général. Alors pourquoi résisterions-nous? Si l'homme n'est plus libre , que devient l'échafaudage de sa morale ? Et s'il peut faire sa destinée , s'il peut par son libre arbitre arrêter l'accomplissement du plan général, que devient Dieu? Pourquoi suis-je venu? Si je m'examine, je le sais: je trouve en moi des textes à développer. Mais alors pourquoi possédé-je d'énormes facultés sans pouvoir en user ? Si mon supplice servait à quelque exemple, je le concevrais; mais non , je souffre obscurément. Ce résultat est aussi providentiel que peut l'être le sort de la fleur inconnue qui meurt au fond d'une foret vierge sans que personne en sente les parfums ou en admire l'éclat. De même qu'elle exhale vainement dans la solitude ses odeurs , j'enfante ici dans un grenier des idées sansqu'ellessoient saisies. Hier, j'ai mangé du pain et des raisins le soir, devant ma fenêtre, avec un jeune médecin nommé Meyraux. Nous avons causé comme des gens que le malheur a rendus frères, et je lui ai dit: — « Je m'en vais, vous restez, prenez mes conceptions et développez-les i — Je ne le puis, me répondit-il avec une amère tristesse , ma santé trop faible ne résistera pas à mes travaux , et je dois mourir jeune en combattant la misère. » Nous avons regardé le ciel , en nous pressant les mains. Nous nous sonmies rencontrés au cours d'Anatomie comparée et dans les galeries du Muséum, amenés tous deux par une même étude, l'unité de la composition zoologique. Chez lui, c'était le pressentiment du génie envoyé pour ouvrir une nouvelle route dans les friches de l'intelligence; chez moi, c'était déduction d'un système général. Ma pensée est de déterminer les rapports réels qui peuvent exister entre l'homme et Dieu. N'est-ce pas une nécessité de l'époque ? Sans de hautes certitudes, il est impossible de mettre un mors à ces sociétés que l'esprit d'examen et de discussion a déchaînées et qui crient aujourd'hui: Menez-nous dans une voie où nous marcherons sans rencontrer des abîmes! \o\is me demanderez ce que l'anatomie comparée a de commun avec une question aussi grave

pour l'avenir des sociétés. Ne faut-il passe convaincre que l'homme est le but de tous les moyens terrestres pour se demander s'il ne sera le moyen d'aucune fin ? Si l'homme est lié à tout , n'y a-t-il rien au-dessus de lui , à quoi il se lie à son tour ? S'il est le terme des transmutations inexpliquées qui montent jusqu'à lui, ne doit-il pas être le lien entre la nature visible et une nature invisible? L'action du monde n'est pas absurde, elle aboutit à une fin , el cette fin ne doit pas être une société constituée comme l'est la nôtre. Il se rencontre une terrible lacune entre nous et le ciel. En l'état actuel , nous ne pouvons ni toujours jouir, ni toujours souffrir; ne faut-il pas un énorme changement pour arriver au paradis et à l'enfer, deux conceptions sans lesquelles Dieu n'existe pas aux yeux de la masse? Je sais qu'on s'est tiré d'affaire en inventant l'âme; mais j'ai quelque répugnance à rendre Dieu solidaire des lâchetés humaines, de nos désenchantements, de nos dégoûts, de notre décadence. Puis comment admettre en nous un principe divin contre lequel un verre de rhum puisse prévaloir? comment imaginer des facultés immatérielles que la tnalière réduise, dont l'exercice soit enchaîné par un grain d'opium ? Comment imaginer que nous sentirons quand nous serons dépouillés des conditions de notre sensibilité. Comment Dieu périrait-il parce que la substance serait pensante? L'animation de la substance et ses mille instincts , effets de ses organes , sont-ils moins inexplicables que les effets de la pensée? Le mouvement imprimé aux mondes n'est-il pas suffisant pour prouver Dieu sans aller se jeter dans les absurdités dont notre orgueil a été le principe? Que d'une façon d'être périssable, nous allions après nos épreuves à une existence meilleure, n'est-ce pas assez pour une créature qui ne se distingue des autres que par un instinct plus complet? S'il n'existe pas , en morale, un principe qui ne mène à l'absurde, ou ne soit contredit par l'évidence, n'est-il pas temps de se mettre en quête des dogmes écrits au fond de la nature des choses? Ne faudrait-il pas retourner la science philosophique? Nous nous occupons trèspeu du prétendu néant qui nous a précédés, el nous fouillons le prétendu néant qui nous attend. Nous faisons Dieu responsable de l'avenir, el nous ne lui demandons aucun compte du passé. Cependant il est aussi nécessaire de savoir si nous n'avons aucune racine dans Pantérieur, que de savoir si nous sommes soudés au futur. Nous n'avons été déistes ou athées que d'un côté. Le monde est-il éternel ? le monde est-il créé ? Nous ne concevons aucun moyen terme entre ces deux propositions. L'une est fausse, l'autre est vraie, choisissez. Quel que soit votre choix. Dieu, tel que notre raison se le figure, doit s'amoindrir, ce qui équivaut à sa négation. Faites le

monde éteri)el, la question n'est pas douteuse, Dieu l'a subi. Mais supposez-le créé. Dieu n'est plus possible. Comment est-il reste toute une éternité sans savoir qu'il aurait la pensée de créer le monde? Commetit n'en sait-il jjoint par avance les résultais? D'où en a t-il tiré l'essence? de lui nécessairement. Si le monde sort de lui , comment admettre le mal? Si le mal est sorti du bien, vous tombez dans l'absurde. S'il n'y a pas de mal, que deviennent les sociétés avec leurs lois ? Partout des précipices ! partout un abîme pour la raison ! il est donc une science sociale à refaire en entier. Ecoutez , mon oncle! tant qu'un beau génie n'aura pas rendu compte de l'inégalité patente des intelligences, le sens général de l'humanité, le mot Dieu sera sans cesse mis en accusation , et la société reposera sur des sables mouvants. Le secret des différentes zones morales dans lesquelles transite l'homme, se trouvera dans l'analysede l'animalité tout entière. L'animalité n'a , jusqu'à présent , été considérée que par rapport à ses différences , et non dans ses similitudes, dans ses apparences organiques et non dans ses facultés. Les facultés animales perfectionnent de proche en proche, suivant des lois à rechercher. Ces facultés correspondent à des forces qui les expriment , et ces forces sont essentiellement matérielles, divisibles. Des facultés matérielles ! songez à ces deux mots. K'est-ce pas une question aussi insoluble que l'est celle de la communication du mouvement à la matière, abîme encore inexploré, dont le système de Newton a plutôt déplacé que résolu la difficulté? Enfin la combinaison constante de la lumière avec tout ce qui est sur la terre , veut un nouvel examen du globe. L'animal du même genre n'est plus le même sous lazone torride, dans l'Inde ou dans leNord. Entre la verticalité et l'obliquité des rayons solaires, il se développe une nature dissemblable et pareille , qui, la même dans son principe, ne se ressemble ni en deçà ni au delà dans ses résullats. Le phénomène qui crève nos yeux dans la comparaison des papillons du Bengale et des papillons d'Europe est bien plus grand encore dans le monde moral. Il faut un angle facial déterminé, une certaine quantité de plis cérébraux pour obtenir Alexandre , Newton , Napoléon , Laplace ou îiozart. La vallée sans soleil donne le crétin. Tirez vos conclusions. Pourquoi ces différences dues à la distillation plus ou moins heureuse de la lumière par l'homme? Ces grandes masses humanitaires souffrantes, plus ou moins actives, plus ou moins nourries, plus ou moins éclairées, constituent des difficultés à résoudre, et qui crient contre Dieu. Pourquoi, dans l'ex- Irême joie, voulons-nous toujours quitter la terre? pourquoi l'envie de s'élever, dont toute créature est saisie? Le mouvement est une grande âme dont

l'alliance avec la matière est tout aussi difficile à expliquer que la pensée. Aujourd'hui la science est une, il est impossible de toucher à la politique sans s'occuper de niorale , et la morale tient à toutes les questions scientifiques. Il me semble que nous sommes à la veille d'une grande bataille humaine. Les forces sont là ; seulement , je ne vois pas de général.

j5 novembre.

Croyez-moi , mon oncle , il est difficile de renoncer sans douleur à la vie qui nous est propre, et je retourne à Blois avec un affreux saisissement de cœur. J'y mourrai en emportant des vérités utiles ! Aucun intérêt personnel ne dégrade mes regrets. La gloire est-elle quelque chose à qui croit pouvoir aller dans une sphère supérieure ? Je ne suis pris d'aucun amour pour la syllabe Lam et la syllabe bert. Prononcées avec vénération ou avec insouciance sur ma tombe, elles ne changeront rien à ma destinée ultérieure. Je me sens fort, énergique, et pourrais devenir une puissance ; je sens en moi une vie si lumineuse qu'elle pourrait animer un monde , et je suis enfermé dans une sorte de minéral , comme y sont peut-être effectivement les couleurs que vous admirez au col des oiseaux de la presqu'île Indienne. Il faudrait embrasser tout ce monde, l'étreindre pour le refaire. Mais ceux qui l'ont ainsi étreint et refondu, n'onl-ils pas commencé par être un rouage de la machine ? Moi , je serais broyé. A Mahomet le sabre , à Jésus la croix , à moi la mort obscure. Demain à Blois, et quelques jours après dans un cercueil. Savez-vous pourquoi ? Je suis revenu à Swedenborg. Quelque obscurs et diffus que soient ses livres, il s'y trouve les éléments d'une conception sociale grandiose. Sa théocratie est sublime , et sa religion est la seule que puisse admettre un esprit supérieur. Lui seul fait toucher à Dieu , il en donne soif. 11 a dégagé la majesté de Dieu de ses langes. 11 l'a laissé là où il est, en faisant graviter autour de lui les créations innombrables et les créatures par des transformations successives qui sont un avenir plus immédiat, plus naturel que ne l'est rélernilé catholique. 11 a lavé Dieu du reproche que lui font lésâmes tendres sur la pérennité des vengeances qui doivent punir les fautes d'un instant , système sans justice et sans bonté. Chaque homme peut savoir s'il lui est réservé d'entrer dans une autre vie , et si ce monde a un sens. Cette expérience , je vais la tenter. Cette tentative peut sauver le monde, aussi bien que la croix de Jérusalem et le sabre de l'Alcoran. L'un et l'autre sont fils du désert. Des trente-trois années de Jésus , il n'en est que deux de connues , sa vie

silencieuse a préparé sa vie glorieuse. A moi aussi il me faut le désert ! »

Malgré les difficultés de l'entreprise, j'ai cru devoir essayer de peindre la jeunesse de Lambert , cette vie cachée à laquelle je suis redevable des seules bonnes heures et des seuls souvenirs agréables de mon enfance. Hormis ces deux années , je n'ai eu que troubles et ennuis. Si plus tard le bonheur est venu , mon bonheur fut toujours incomplet. J'ai été très-diffus , sans doute ; mais faute de pénétrer dans l'étendue du cœur et du cerveau de Lambert, deux mots qui représentent imparfaiiemenlies modes infinis de sa vie intérieure, il serait presque impossible de comprendre la seconde partie de son histoire intellectuelle , également inconnue et au monde et à moi , mais dont il m'a été permis d'entrevoir , pendant quelques heures , l'occulte dénoûment. Ceux auxquels ce livre ne sera pas encore tombé des mains, comprendront, je l'espère, les événements qui me restent à raconter , et qui forment en quelque sorte une seconde existence à celte créature , pourquoi ne dirais je pas à cette création ! en qui tout devait être extraordinaire.

Quelques jours après son arrivée à Blois , Louis fut mené par son oncle , qui était très-désireux de lui procurer des distractions, dans l'une des maisons où il allait habituellement passer la soirée. Ce pauvre prêtre se trouvait dans cette ville dévote comme un véritable lépreux. Personne ne se souciait de recevoir un révolutionnaire, un assermenté. Sa société consistait donc en quelques personnes de l'opinion dite alors libérale , patriote ou constitutionnelle , chez lesquelles il se rendait pour faire sa partie de whist ou de boslon. Pendant cette soirée, Louis vit une jeune personne que sa position forçait à rester dans cette société réprouvée par les gens du grand monde , mais dont la fortune était assez considérable pour faire supposer que, plus tard, elle pourrait contracter une alliance dans la haute aristocratie du pays.

jlademoiselle Pauline de Villenoix se trouvait seule héritière des richesses amassées par son grandpère, un juif, nommé Salomon, qui, contrairement aux usages de sa nation, avait épousé dans sa vieillesse une femme de la religion catholique. 11 eut un fils élevé dans la communion de sa mère. A la mort de son père, le jeune Salomon acheta, suivant l'expression du temps, une savonnette à vilain, et fit ériger en baronnie la terre de Villenoix dont il prit le nom. Il était mort sans avoir été marié, mais en laissant une fille naturelle à laquelle il avait légué la plus grande partie de sa fortune, et notamment sa terre de Villenoix. Un de ses oncles, M. Joseph Salomon, fut nommé, par M. de Villenoix, tuteur

de l'orpheline. Ce vieux juif avait pris une telle affection pour sa pupille, qu'il paraissait vouloir faire de grands sacrifices afin delà marier honorablement. 3Iais l'origine de mademoiselle de Villenoix et les préjugés que l'on conserve en province contre les juifs, ne lui permettaient pas, malgré sa fortune et celle de son tuteur, d'être reçue dans cette société tout exclusive qui s'appelle , à tort ou à raison , la noblesse. Cependant M. Joseph Salomon prétendait qu'à défaut d'un hobereau de province, sa pupille irait choisir à Paris un époux parmi les pairs libéraux ou monarchiques. Quant à son bonheur, le bon tuteur croyait pouvoir le lui garantir par les stipulations du contrat de mariage. Mademoiselle de Villenoix avait alors vingt ans. Sa beauté remarquable, les grâces de son esprit étaient, pour sa félicité, des garanties moins équivoques que toutes celles données par la fortune. Ses traits offraient dans sa plus grande pureté le caractère de la beauté juive, ces lignes ovales, si larges et si virginales, qui ont je ne sais quoi d'idéal et respirent les délices de l'Orient, l'azur inaltérable de son ciel, les splendeurs de sa terre, et les fabuleuses richesses de sa vie. Elle avait de beaux yeux voilés par de longues paupières garnies decils épais et recourbés. Une innocence biblique animait son front. Son teint avait la blancheur mate des robes du lévite. Elle restait habituellement silencieuse et recueillie; mais ses gestes, ses mouvements, témoignaient d'une grâce cachée, de même que ses paroles attestaient l'esprit doux et caressant de la femme. Cependant elle n'avait pas celte fraîcheur rosée, ces couleurs purpurines dont les joues de la femme sont décorées pendant son âge d'insouciance. Des nuances brunes, mélangées de quelques filets rougeàtres, remplaçaient dans son visage la coloration, et trahissaient un caractère énergique, une irritabilité nerveuse que beaucoup d'hommes n'aiment pas à trouver dans une femme, mais qui, pour certains autres, sont l'indice d'une chasteté de sensilive et de passions fières. Aussitôt que Lambert aperçut mademoiselle de Villenoix, il devina l'ange caché sous cette forme. Alors les facultés de son âme, si grandes, si fortes ; sa pensée si vive, si exercée ; sa pente vers l'extase, tout, en lui, se résolut par un amour sans bornes, par le premier amour du jeune homme, passion déjà si vigoureuse chez les autres, mais que la vivace ardeur de ses sens, la nature de ses idées et son genre de vie durent porter à une puissance incalculable. Cette passion fut un abîme où le mal- J heureux jeta tout, abîme où la pensée s'effraye de 1 descendre, puisque la sienne, si flexibleet si acérée, s'y perdit. Là, tout est mystère, car tout se passait dans ce monde moral, clos pour la plupart des hommes, et dont il avait cru deviner les lois. 4

lA'] r.lVRF. -MYSTIQUE.

Lorsque le hasard me mil en relation avec sou oncle, le bonhomme m'introduisit dans la chambre habitée à celle époque par Lambert. Je voulais y chcrclier quelques traces de ses œuvres, s'il en avait laissé. Là , parmi des [)apiers dont le vieillard respectait le désordre avec cet exqijis scnliment de douleur qui distingue les vieilles gens, je trouvai plusieurs lettres trop illisibles pour avoir été remises à mademoiselle de Villenoix. La connaissance que je [)Ossédais de l'écriture de Ijambcrt me permit, à l'aide du temps, de déchiiTrcr les hiéroglyphes de cette sténographie créée par l'impatience et par la fréiiésiede la passion. Emporté par ses sentiments, il écrivait sans s'apercevoir de rimperrection des lignes trop lentes à formuler sa pensée. Il avait du être obligé de recopier ces essais iid'ormes où souvent les lignes se confondaient; mais peut-être aussi craignait-il de ne pas donner à ses idées des formes assez décevantes, et, dans le commencement, s'y prenait-il à deux fois pour ses lettres d'amour. Quoi qu'il en soit, il a fallu toute l'ardeur de mon culte pour sa mémoire, et l'espèce de fanatisme que donne une entreprise de ce genre, pour deviner et rétablir le sens des cinq lettres qui suivent. Ces papiers , que je conserve avec une sorte de piété, sont les seuls témoignages matériels de son ardente passion. Mademoiselle de Villenoix a sans doute détruit les véritables lettres qui lui furent adressées, fastes éloquents du délire qu'elle causa. La première de ces lellrcs, qui était évidemment ce qu'on nomme un brouillon, attestait par sa forme, par son ampleur, ces hésitations, ces troubles du cœur, ces craintes sans nombre éveillées par l'envie do plaire, ces changements d'expressions, et ces incertitudes entre toutes les pensées, qui assaillent un jeune homme écrivant sa première lettre d'amour : lettre dont on se souvient toujours, dont chaque phrase est le fruit d'une rêverie , dont chaque mot excite de longues contemplations, où le sentiment le plus effréné de tous comprend la nécessité des tournures les plus modestes; et, comme un géant qui se courbe pour entrer dans une chaumière , se fait humble et petit pour ne pas efFrayer une âme de jeune fille. Jamais antiquaire n'a manié ses palimpsestes avec plus de respect que je n'en eus à étudier , à construire ces monuments mutilés d'une souffrance et d'une joie si sacrées pour ceux qui ont connu la même joie et la même souffrance.

Mademoiselle, quand vous aurez lu cettre lettre, si toutefois vous la lisez, ma vie sera entre vos mains ,

car je vous aime, et, pour moi, espérer d'être aimé, c'est la vio. Je ne sais pas si d'autres n'ont point, en vous parlant d'eux, abusé déjà des mots que j'emploie ici pour vous peindre l'état de mon âme. Croyez cependant à la vérité de mes expressions! elles sont faibles mais sincères, l'eul-êlre est-ce mal d'avouer ainsi son amour? Oui, la voix de mon cœur me conseillait d'attendre en silence que ma passion vous eut touchée, afin de la dévorer, si les muets témoignages vous en déplaisaient; ou pour l'exprimer plus chastement encore que par d'impuissantes paroles, si je trouvais grâce à vos yeux. Mais, après avoir longtemps écouté les délicatesses dont s'effraye un jeune cœur, j'ai obéi, en vous écrivant, à l'inslinctqui arrachedes cris inutiles aux mourants. J'ai eu besoin de tout mon courage pour imposer silence à la fierté du malheur et pour franchir les barrières que les préjugés mettent entre vous et moi. J'ai dû comprimer bien des pensées pour vous aimer malgré votre fortune! Enfin, pour vous écrire ne fallait-il pas affronter ce mépris que les femmes réservent souvent à des amours dont néanmoins elles écoutent l'aveu comme une flatterie de plus parmi celles qu'elles reçoivent ou pensent? Aussi faut-il s'élancer de toutes ses forces vers le bonheur, être attiré vers la vie de l'amour comme l'est une plante vers la lumière, et avoir été bien malheureux, pour savoir vaincre les tortures, les angoisses de ces délibérations secrètes où la raison nous démontre de mille manières la stérilité des vœux cachés au fond du cœur, et où cependant l'espérance nous fait tout braver. J'étais si heureux de vous admirer en silence, j'étais si complètement abîmé dans la contemplation de votre belle âme, qu'en vous voyant, je n'imaginais rien au delà. Non, je n'aurais pas encore osé vous parler, si je n'avais entendu annoncer votre départ. A quel supplice un seul mot m'a livré ! Enfin mon chagrin m'a fait apprécier l'étendue de mon attachement pour, vous : il est sans bornes. Mademoiselle, vous ne connaîtrez jamais, du moins je désire que jamais vous n'éprouviez la douleur causée par la crainte de perdre le seul bonheur qui soit éclos pour nous sur celte terre, le seul qui nous ait jeté quelque lueur dans l'obscurité de la misère. Hier, j'ai senti que ma vie n'était plus à moi, mais en vous. 11 n'est plus pour moi qu'une femme dans le monde, comme il n'est plus qu'une seule pensée dans mon âme. Je n'ose vous dire à quelle alternative me réduit l'amour que j'ai pour vous. Ne voulant vous devoir qu'à vous-même, je dois éviter de me présenter accompagné de tous les prestiges du malheur : ne sont-ils pas plus actifs que ceux de la fortune sur de nobles âmes? Je vous tairai donc bien des choses. Oui, j'ai une idée trop belle de l'amour, pour le corrompre par des pensées

étrangères à sa nature. Si mon âme est digne de la vôtre, si ma vie est pure, votre cœur en aura quelque généreux pressentiment, et vous me comprendrez! Il est dans la destinée de Ihomme de s'offrir à celle qui le fait croire au bonheur ; mais votre droit est de refuser le sentiment le plus vrai, s'il ne s'accorde pas avec les voix confuses de votre cœur : je le sais. 3Iais si le sort que vous me ferez doit être contraire à mes espérances, mademoiselle, j'invoque toutes les délicatesses de votre âme vierge , aussi bien que l'ingénieuse pitié de la femme! Ah! je vous en supplie à genoux, brûlez ma lettre, oubliez tout! Ne plaisantez pas d'un sentiment respectueux et trop profondément empreint dans l'âme pour pouvoir s'en effacer. Brisez mon cœur, mais ne le déchirez pas ! Que l'expression de mon premier amour, d'un amour jeune et pur, n'ait retenti que dans un cœur jeune et pur; qu'il y meure, comme une prière mentale va se perdre dans le sein de Dieu ! Je vous dois de la reconnaissance. J'ai passé des heures délicieuses occupé à vous voir, m'abandonnant aux rêveries les plus douces de ma vie. Ne couronnez donc pas cette frêle et passagère félicité par quelque moquerie déjeune fille. Contentez-vous de ne pas me répondre, je saurai bien interpréter voire silence : vous ne me verrez plus. Si je dois être condamné à toujours comprendre le bonheur, et à le perdre toujours; si je suis, comme l'ange exilé, conservant le sentiment des délices célestes, mais sans cesse attaché dans un monde de douleur, eh bien! je garderai le secret de mon amour, comme celui de mes misères. Et, adieu ! Oui, je vous confie à Dieu, que j'implorerai pour vous, à qui je demanderai de vous faire une belle vie ; car je ne vous quitterai jamais, même chassé de votre cœur. Autrement, quelle valeur auraient les paroles saintes de cette lettre , ma première et ma dernière prière peut-être! Je mériterais mes angoisses si je cessais un jour de penser à vous, de vous aimer, heureux ou malheureux!

Vous ne partez pas ! Je suis donc aimé ! moi , pauvre être obscur. Ma chère Pauline , vous ne connaissez pas toute la puissance du regard auquel je crois, et que vous m'avez jeté pour m'annoncer que j'avais été déjà choisi par vous , par vous jeune et belle , qui voyez tout à vos pieds. Pour vous faire comprendre mon bonheur, il faudrait vous raconter ma vie. Si vous m'eussiez repoussé, pour moi tout était fini. J'avais trop souffert. Oui, mon amour,

ce bienfaisant et magnifique amour était un dernier effort vers la vie heureuse dont mon âme avait soif, une âme déjà brisée par des travaux iimtiles, consumée par des craintes qui me font douter de moi , rongée par des désespoirs qui m'ont souvent persuadé de mourir. Non , personne dans le monde ne sait la terreur que ma fatale imagination me cause à moi-même. Elle m'élève souvent dans les cieux, et tout à coup me laisse tomber à terre d'une hauteur prodigieuse. D'intimes élans de force, quelques rares et secrets témoignages d'une lucidité particulière me disent parfois que je puis beaucoup. Alors j'enveloppe le monde par ma pensée, je le pétris , je le façonne , je le pénètre , je le comprends ou crois le comprendre; mais soudain , je me réveille seul, et me trouve dans une nuit profonde , tout chélif ; j'oublie les lueurs que je viens d'entrevoir , je suis privé de secours , et surtout sans un cœur où je puisse me réfugier ! Ce malheur de ma vie morale agit également sur mon existence réelle. La nature de mon esprit m'y livre sans défense aux joies du bonheur comme aux affreuses clartés de la réflexion. Alors , voyant avec une même lucidité les obstacles et le succès , suivant ma croyance du moment , je suis heureux ou malheureux. Ainsi , lorsque je vous vis , j'eus le pressentiment d'une nature angélique ; je respirai l'air favorable à ma brûlante poitrine; puis , j'entendis en moi cette voix qui ne trompe jamais , et qui m'avertissait d'une vie heureuse. Mais apercevant aussi toutes les barrières qui nous séparaient , devinant pour la première fois les préjugés du monde, et les comprenant alors dans toute l'étendue de leur petitesse , les obstacles m'effrayèrent encore plus que la vue du bonheur ne m'exaltait. Aussitôt , je ressentis cette réaction terrible par laquelle mon àmeexpansive est refoulée sur elle-même. Le sourire que vous aviez fait naître sur mes lèvres se changea tout à coup en contraction amère , et je tâchai de rester froid , pendant que mon sang bouillonnait , agité par mille sentiments contraires. Enfin, je reconnus cette sensation mordante à laquelle vingt-trois années pleines de soupirs réprimés et d'expansions trahies ne m'ont pas encore habitué. Eh bien, Pauline , le regard par lequel vous m'avez annoncé le bonheur a tout à coup réchauffé ma vie et changé mes misères en félicités. Je voudrais maintenant avoir souffert davantage. 3Ion amour s'est trouvé grand tout à coup. Mon âme était un vaste pays auquel manquaient les bienfaits du soleil , et votre regard y a jelé soudain la lumière. Chère providence ! vous serez tout pour moi , pauvre orphelin qui n'ai d'autre parent que mon oncle. Vous serez toute ma famille , comme vous êtes déjà ma seule richesse, et le monde entier pour moi. Ne m'avez-

vous pas jeté toutes les fortunes do riioiniiio par ce chaste, parce prodigue, parce timide regard ? Oui, vous m'avez donne une conliancc , une audace incroyables. Je puis tout maintenant. J'étais revenu à Biois , découragé, (linq ans d'études au milieu de Paris m'avaient montré le monde comme une prison. Je concevais des sciences entières et n'osais en parler. La gloire me semblait un charlatanisme auquel une âme vraiment grande ne devait pas se prêter. 3Ics idées ne pouvaient donc passer que sous la protection d'un homme assez hardi pour monter sur les tréteaux, et parler d'une voix haute aux niais qu'il méprise. Cette intrépidité me manquait. J'allais , brisé par les arrêts de cette fouie , désespérant d'en être jamais écouté. J'étais et trop bas cl trop haut ! Je dévorais mes pensées comme d'autres dévorent leurs humiliations. J'en étais arrivé à mépriser la science, parce que je lui reprochais de ne rien ajouter au bonheur réel. Mais depuis hier, en moi tout est changé. Pour vous , je convoite les palmes de la gloire et tous les triomphes du talent ! Je veux , en apportant ma tête sur vos genoux , y faire reposer tous les regards du monde, comme je veux mettre dans mon amour toutes les idées , tous les pouvoirs ! La plus immense des renommées est un bien que nulle puissance ne peut créer. Eh bien ! je puis, si je le veux , vous faire un lit de lauriers. Mais si les paisibles ovations de la science ne vous satisfaisaient pas , je porte en moi le glaive et la parole, je saurai courir dans la carrière dos honneurs et de l'ambition, comme d'autres s'y traînent ! Parlez, Pauline, je serai tout ce que vous voudrez que je sois. Ma volonté de fer peut tout. Je suis aimé ! Armé de cette pensée , un homme ne doit-il pas faire tout plier devant lui. Tout est possible à celui qui veut tout. Soyez le prix du succès , et demain j'entre en lice. Pour obtenir un regard comme celui que vous m'avez jeté, je franchirais le plus profond des précipices. Vous m'avez explique les fabuleuses entreprises de la chevalerie , et les plus capricieux récits des Mille et une Nuits. 3Iaintenant je crois aux plus fantasques exagérations de l'amour, et à la réussite de tout ce qu'entreprennent les prisonniers pour conquérir la liberté. Vous avez réveillé mille vertus endormies dans mon être : la patience, la résignation, toutes les forces du cœur, toutes les puissances de l'âme; je vis par vous , et, pensée délicieuse! pour vous. Maintenant tout a un sens, pour moi , dans cette vie , et je comprends même les vanités de la richesse. Je me surprends à verser toutes les perles de l'Inde à vos pieds ; je me plais à vous voir couchée, ou parmi les plus belles Heurs, ou sur le plus moelleux des tissus, et toutes les splendeurs de la terre me semblent à peine dignes de vous , en faveur de qui je voudrais pouvoir

disposer des accords et des lumières que prodiguent les harpes et les étoiles dans les cicux. Pauvre studieux poêle, ma parole vous oflVe des trésors que je n'ai pas ! je ne puis vous donner que mon cœur, où vous régnerez toujours : là sont tous mes biens. Mais n'est-ce donc i)as un trésor qu'une éternelle reconnaissance, un sourire dont le botdieur variera les expressions , et l'attention constante de mon amour à deviner les vœux de votre âme aimante ? Un regard céleste ne nous a-t-il pas dit que nous pourrions toujours nous entendre? J'ai donc maintenant une prière à faire tous les soirs à Dieu , prière pleine de vous : — « Faites que ma Pauline soit heureuse ! » Mais ne rcmplirez-vous donc pas mes jours, comme déjà vous remplissez mon cœur? Adieu , vous que je conûe à Dieu !

Pauline ! dis-moi si j'ai pu te déplaire en quelque chose, hier? Abjure cette fierté de cœur qui fait endurer secrètement les peines causées par unêtre aimé. Gronde-moi. Depuis hier je ne sais quelle crainte vague de favoir offensée répand de la tristesse sur celte vie du cœur que tu m'as faite et si douce et si riche. Souvent, le plus léger voile qui s'interpose entre deux âmes devient un mur d'airain. Il n'est pas de légers crimes en amour ! Si vous avez tout le génie de ce beau sentiment, vous devez en ressentir toutes les souffrances. Mais , mon cher trésor, sans doute la faute vient de moi , s'il y a faute. Je n'ai pas l'orgueil de comprendre un cœur de femme dans toute l'étendue de sa tendresse , dans toute la grâce de ses dévouements 5 seulement, je tâcherai de deviner toujours le prix de ce que tu voudras me révéler dans les secrets du tien. Parlemoi , réponds-moi promplement. La mélancolie dans laquelle nous jette le sentiment d'un tort est bien affreuse , elle enveloppe la vie et fait douter de tout. Je suis resté pendant cette matinée assis sur le bord du chemin creux , voyant les tourelles de Villenoix , et n'osant aller jusqu'à notre haie. Si tu savais tout ce que j'ai vu dans mon âme ! quels tristes fantômes ont passé devant moi , sous ce ciel gris , dont le froid aspect augmentait encore mes sombres dispositions. J'ai eu de sinistres pressentiments. J'ai eu peur de ne pas te rendre heureuse. Il faut tout le dire , ma chère Pauline. Il se rencontre des moments où l'esprit qui m'anime semble se retirer de moi. Je suis comme abandonné par ma force. Alors, tout me pèse, chaque fibre de mon corps devient inerte, chaque sens se détend, mon regard s'amollit, ma langue est glacée, l'imagina-

lion s'éteint, les désirs meurent, et ma forme humaine subsiste seule. Alors , tu serais là dans toute la gloire de ta beauté, tu me prodiguerais tes plus curieux sourires et tes plus tendres paroles , il s'élèverait une puissance mauvaise qui m'aveuglerait , et me traduirait en sons discords la plus ravissante des mélodies. Alors , du moins je le crois , se dresse devant moi je ne sais quel génie raisonneur qui me fait voir le néant au fond des plus certaines richesses. Ce démon impitoyable fauche toutes les fleurs, ricane des sentiments les plus doux, en me disant : o Eh bien ! après ? « flétrit la plus belle œuvre en m'en montrant le principe, et me dévoile le mécanisme des choses en m'en cachant les résultats harmonieux. En ces moments terribles où le mauvais ange s'empare de mon être , où la lumière divine s'obscurcit en mon âme sans que j'en sache la cause , je reste triste et je souff"re ; je voudrais être sourd et muet ; je souhaite la mort , j'y vois un repos. Ces heures de doute et d'inquiétude sont peut-être nécessaires; elles m'apprennent du moins à ne pas avoir d'orgueil, après les élans qui m'ont porté dans les cieux où je moissonne les idées à pleines mains ; car c'est toujours après avoir longtemps parcouru les vastes campagnes de l'intelligence , après des méditations lumineuses, que, lassé, fatigué, je tombe dans ces ténèbres. En ce moment , mon ange, une femme devrait douter de ma tendresse, elle le pourrait du moins. Souvent, elle, capricieuse, maladive ou triste , réclamera les caressants trésors d'une tendresse ingénieuse, et je n'aurai pas un regard pour la consoler ! J'ai la honte, Pauline , de l'avouer qu'alors je pourrais pleurer avec toi , mais que rien ne m'arracherait un sourire. Et ccpenrlant, une femme trouve dans son amour la force de taire ses douleurs ! Elle sait, pour son enfant comme pour celui qu'elle aime, rire en souffrant. Pour toi, Pauline, ne pourrai-je donc imiter la femme dans ses sublimes délicatesses? Depuis hier je doute de moi-même. Si j'ai pu te déplaire une fois, si je ne t'ai pas comprise, je tremble d'être emporté souvent ainsi par mon fatal démon hors de notre bonne sphère. Si j'avais beaucoup de ces moments alîreux, si mon amour sans bornes ne savait pas racheter les heures mauvaises de ma vie , si j'étais destiné à demeurer tel que je suis! Futaies questions ! La puissance est un bien fatal présent , si toutefois ce que je sens en moi est la puissance. Pauline, éloigne-toi de moi, abandonne-moi, je préfère soulfrir tous les maux de la vie à la douleur de te savoir malheureuse par moi. .Mais peut-être le démon n'a-t il pris autant d'empire sur mon âme que parce qu'il ne s'est point encore trouvé près de moi de mains douces et blanches pour le chasser. Jamais une femme ne m'a versé le baume de ses

consolations, et j'ignore si, lorsqu'en ces moments de lassitude , l'Amour agitera ses ailes au-dessus de ma tète, il ne répandra pas dans mon cœur de nouvelles forces. Peut-être , ces cruelles mélancolies sont-elles un fruit de ma solitude , une des souffrances de l'âme abandonnée qui gémit et paye ses trésors inconnus par des douleurs inconnues. Aux légers plaisirs , les légères souffrances; aux immenses bonheurs, des maux inouïs. Quel arrêt ! S'il était vrai , ne devons-nous pas frissonner pour nous, qui sommes si heureux? Si la nature nous vend les choses selon leur valeur, dans quel abîme allonsnous donc tomber ! Ah! les amants les plus richement partagés sont ceux qui meurent ensemble au milieu des trésors de leur jeunesse et de leur amour! Quelle tristesse ! îlon âme pressent-elle un méchant avenir ? Je m'examine. Je me demande s'it se trouve quelque chose en moi qui doive l'apporter le plus léger souci? Je t'aime peut-être en égoïste? Je mettrai peut-être sur ta chère tête d'amour un fardeau plus pesant que ma tendresse ne sera douce à ton cœur ? S'il existe en moi quelque puissance inexorable à laquelle j'obéis , si je dois maudire quand tu joindras les mains pour prier, si quelque triste pensée me domine lorsque je- voudrai me mettre à tes pieds pour jouer avec toi comme un enfant , ne seras-tu pas jalouse de cet exigeant et fantasque génie ? Comprends-tu bien , cœur à moi , que j'ai peur de n'être pas tout à toi, que j'abdiquerais volontiers tous les sceptres , toutes les palmes du monde pour faire de toi mon éternelle pensée; pour voir, dans notre délicieux amour, une belle vie et un beau poëme ; pour y jeter mon âme, y engloutir mes forces , et demander à chaque heure les joies qu'elle nous doit ? Mais voilà que reviennent en foule mes souvenirs d'amour , les nuages de ma tristesse vont se dissiper. Adieu. Je te quitte pour être mieux à toi. 31on âme chérie, j'attends un mol, une parole qui me rende la paix du cœur. Que je sache si j'ai conlristé ma Pauline , ou si j'ai été trompé par une douteuse expression de ton visage ? Je ne voudrais pas avoir à me reprocher , même après toute une vie heureuse , d'être venu vers toi sans un sourire plein d'amour , sans une parole de miel. Affliger la femme que l'on aime ! Pour moi , Pauline , c'est un crime. Dis-moi la vérité , ne me fais pas quelque généreux mensonge, mais désarme ton pardon de toute cruauté.

FRAGUENT.

Un attachement si complet est-il un bonheur ? Oui ! des années de souffrance ne paieraient pas

].E LIVRE MYSTinUE.

une heure d'amour. Hier, ton apparente tristesse a passé dans mon âme avec la rapidité d'une ombre qui se projette. Etais-tu triste ou soulTrais-lu? J'ai souffert. D'où venait ce chagrin? Écris-moi vite. Pourquoi ne l'ai-je pas deviné? Nous ne sommes donc pas encore complètement unis par la pensée ? Je devrais, à deux lieues de toi comme à mille, ressentir tes peines et tes douleurs. Je ne croirai pas t'aimer, tant que ma vie ne sera pas assez intimement liée à la tienne pour que nous ayons la même vie, le même cœur, la même idée. Je dois être où tu es , voir ce que tu vois , ressentir ce que tu ressens , et te suivre par la pensée. N'ai-je pas déjà su , le premier, que ta voilure avait versé, que tu étais blessée? Mais aussi ce jour-là ne t'avais-je pas quittée. Je te voyais. Quand mon oncle m'a demandé pourquoi je pâlissais, je lui ai dit : u Mademoiselle de Villenoix vient de tomber! » Pourquoi donc n'ai-je pas lu dans tofi âme, hier? Voulais-tu me cacher la cause de ce chagrin ? Cependant j'ai cru deviner que tu avais fait en ma faveur quelques efforts malheureux auprès du redoutable M. Salomon, qui me glace. Cet homme n'est pas de notre ciel. Pourquoi veux-tu que notre bonheur , qui ne ressemble en rien à celui des autres , se conforme aux lois du monde? Mais j'aime trop tes mille pudeurs , ta religion, tes superstitions, pour ne pas obéir à tes moindres caprices. Ce que tu fais, doit être bien; rien n'est plus pur que ta pensée , comme rien n'est plus beau que ton visage où se réfléchit ton âme divine. J'attendrai ta lettre avant d'aller par les chemins chercher le doux moment que tu m'accordes. Ah ! si tu savais combien l'aspect des tourelles me fait palpiter, quand enfin, je les vois bordées de lueur par la lune , notre amie , notre seule confidente !

Adieu la gloire, adieu l'avenir, adieu la vie que je rêvais! Maintenant, ma tout aimée, ma gloire est d'être à toi, digne de toi ; mon avenir est tout entier dans l'espérance de te voir ; et , ma vie , n'estce pas de rester à tes pieds, de me coucher sous tes regards, de respirer en plein dans les cieux que tu m'as créés ? Toutes mes forces, toutes mes pensées, doivent t'apparlenir , à toi qui m'as dit ces enivrantes paroles : u Je veux tes peines ! )> Ne serait-ce pas dérober des joies à l'amour , des moments au bonheur, des sentiments à ton âme divine, que de donner des heures à l'étude , des idées au monde, des poésies aux poètes? Non , non, chère vie à moi, je te veux tout réserver, je veux l'apporter toutes

les fleurs de mon âme. 1 a-t-il rien d'assez beau, d'assez splendide dans les trésors de la terre et de l'intelligence, pour fêter un cœur aussi riche, un cœur aussi pur que le tien , et auquel j'ose allier le mien, parfois? Oui, parfois, j'ai l'orgueil de croire que je sais aimer autant que tu aimes! 31ais non , tu es un ange-fumme , et il y aura toujours plus de charme dans l'expression de tes sentiments , plus de parfum dans ton souille, plus d'harmonie dans ta voix, plus de grâce dans les sourires, plus de pureté dans tes regards que dans les miens! Oui, laisse-moi penser que tu es une création d'une sphère plus élevée que ne l'est la mienne. Tu auras l'orgueil d'en être descendue, et moi celui de l'avoir méritée. Et tu ne seras peut-élre pas déchue en venant à moi , pauvre et malheureux ! Oui , si le plus bel asile d'une femme est un cœur tout à elle, lu seras toujours souveraine dans le mien. Aucune pensée, aucune action ne ternira jamais ce cœur, riche sanctuaire, tant que tu voudras y résider; mais n'y demeureras-tu pas sans cesse? Ne m'as-tu pas dit ce mot délicieux : Maintenant et toujours! Et nunc et semper ! J'ai gravé sous Ion portrait ces paroles du Rituel , dignes de loi, comme elles sont dignes de Dieu. Il est, et maintenant et toujours, comme sera mon amour ! Non , non , je n'épuiserai jamais ce qui est immense, inQni, sans bornes : tel est le sentiment que je sens en moi pour toi. J'en ai deviné l'incommensurable étendue , comme nous devinons l'espace , par la mesure d'une de ses parties! Ainsi, j'ai eu des jouissances ineffables, des heures entières pleines de méditations chatouilleuses en me rappelant un seul de les gestes , ou l'accent d'une phrase. Il y aura donc des souvenirs sous le poids desquels il faudra succon)bcr, si déjà la souvenance d'une heure douce et familière me fait pleurer de joie, attendrit, pénètre mon âme, et devient une intarissable source de bonheur, ^imer , c'est la vie de l'ange ! Il me semble que je n'épuiserai jamais le plaisir que j'éprouve à te voir. Ce plaisir , le plus modeste de tous , mais auquel le temps manque toujours , m'a fait comprendre les éternelles contemplations dans lesquelles restent les Séraphins et les Esprits devant Uicu : rien n'est plus naturel, s'il émane de son essence une lumière aussi fertile en sentiments nouveaux que l'est celle de tes yeux , de ton front imposant , de ta belle physionomie , célesle image de ton âme , l'âme , cet autre nous-mêmes dont la forme pure ne périssant jamais rend alors notre amour immortel. Je voudrais qu'il existât un langage autre que celui dont je me sers , pour l'exprimer les renaissantes délices de mon amour; il y en a bien un, il n'est qu'à nous. Nos regards ne sont-ils pas de vivantes paroles? mais ne faut-il pas aussi nous voir pour entendre

bâi

par les yeux ces interrogations et ces réponses du cœur si vives, si pénétrantes que tu m'as dit un soir : — ^ Taisez-vous! « quand je ne parlais pas? T'en souviens-tu, nia chère vie? De loin , quand je suis dans les ténèbres de l'absence , je suis forcé d'employer des mots humains pour rendre des sensations divines. Les mots accusent au moins les sillons qu'elles tracent dans mon âme, comme Dieu résume imparfaitement les idées que nous avons de ce mystérieux principe. Encore, malgré la science du langage, n'ai-je jamais rien trouvé dans l'infini de ces expressions qui put te peindre la délicieuse étreinte par laquelle ma vie se fond dans la tienne quand je pense à toi. Puis , par quel mot finir , lorsque je cesse de l'écrire sans pour cela te quitter? Que signifie adieu, à moins de mourir? 3l3is la mort serait-elle un adieu? Alors mon âme ne se réuniraitelle pas plusintimementàlatiennei'O mon éternelle pensée! naguère je t'offris à genoux mon cœur et ma vie; maintenant . quelles nouvelles fleurs de sentiment trouverai-je donc en mon àme , que je ne t'aie données? Ne serait-ce pas t'envoyer une parcelle du bien que tu possèdes ? N'es-tu pas mon avenir? Combien je regrette le passé ! Ces années qui ne nous appartiennent plus, je voudrais te les rendre toutes, et t'y faire régner comme tu règnes sur tna vie. Mais qu'est-ce que le temps de mon existence où je ne te connaissais pas ? Ce serait le néant, si je n'avais pas été si malheureux.

rBAGUEirr.

Ange aimé, quelle douce soirée que celle d'hier! Que de richesse dans ton cher cœur ! ton amour est donc inépuisable, comme le mien ! Chaque mot m'apportait de nouvelles joies , et chaque regard en étendait la profondeur. L'expression calme de ta physionomie donnait un horizon sans bornes à nos pensées ! oui , tout était alors infini comme le ciel , et doux comme son azur. La délicatesse de tes traits adorés se reproduisait , je ne sais par quelle magie, dans tes gentils mouvements, dans les gestes menus. Je savais bien que tu étais tout grâce et loul amour, mais j'ignorais combien tu étais gracieuse. Tout s'accordait à me conseiller ces voluptueuses sollicilations, à me faire demander ces premières grâces qu'une femme refuse toujours , sans doute pour se les laisser ravir. Mais non, toi, chère âme de ma \ ie , tu ne sauras jamais d'avance ce que tu pourras accorder à mon amour, et tu te donneras sans le vouloir peut-être! tu es vraie, et n'obéis qu'à Ion cœur. Comme la douceur de ta voix s'al-

liait aux tendres harmonies de l'air pur et des cieux tranquilles! Pas un cri d'oiseau , pas une brise : la solitude et nous ! Les feuillages immobiles ne tremblaient même pas dans ces admirables couleurs du couchant qui sont tout à la fois ombre et lumière. Tu as senti ces poésies célestes , toi qui unissais tant de sentiments divers, et reportais si souvent tes yeux vers le ciel pour ne pas me répondre ! Toi , fière et rieuse, humble et despotique, te donnant tout entière en âme . en pensée , et te dérobant à la plus timide des caressses ! Chères coquetteries du cœur ! elles vibrent toujours dans mon oreille , elles s'y roulent et s'y jouent encore, ces délicieuses paroles , à demi bégayées comme celles des enfants , et qui n'étaient ni des promesses, ni des aveux, mais qui laissaient à l'amour ses belles espérances, sans craintes et sans tourments ! Quel chaste souvenir dans la vie ! Quel épanouissement de toutes les fleurs qui naissent au fond de l'âme, et qu'un rien peut flétrir, mais qu'alors tout animait et fécondait! Ce sera toujours ainsi, n'est-ce pas, mon aimée? En me rappelant, au matin, les vives et fraîches douceurs dont ce moment a été la source, je me sens dans l'âme un bonheur qui me fait concevoir le véritable amour comme un océan de sensations éternelles cl toujours neuves où l'on se plonge avec de croissantes délices. Chaque jour , chaque parole, chaque caresse, chaque regard doit y ajouter le tribut de sa joie écoulée. Oui, les cœurs assez grands pour ne rien oublier, doivent vivre, à chaque battement, de toutes leurs félicités passées, comme de toutes celles que promet l'avenir. Voilà ce que je révais autrefois, et ce n'est plus un rêve aujourd'hui! N'ai-je pas rencontré sur celte terre un ange qui m'en a fait connaître toutes les joies pour me récompenser peut-être d'en avoir supporté toutes les douleurs! Ange du ciel, je te salue par un baiser. Je t'envoie cette hymne échappée à mon cœur, je le la devais; mais elle le peindra difficilement ma reconnaissance et ces prières matinales que mon cœur adresse chaque jour à celle qui m'a dit loul l'évangile du cœur dans ce mot divin : — Croyez!

Comment, cœur chéri, plus d'obstacles ! Nous serons libres d'être l'un à l'autre, chaque jour, à chaque heure, chaque moment, toujours ! Nous pourrons rester, pendant toutes les journées de notre vie, heureux comme nous le sommes furtivement en de rares instants ! Quoi ! nos sentiments si purs , si profonds, prendront les formes délicieuses des

mille caresses que j'ai rêvées ! Ton petit pied se déchaussera pour moi ! tu seras toute à moi ! Ce bonheur me tue, il m'accable. Ma tête est trop faible, elle éclate sous la violence de mes pensées. Je pleure et je ris , j'exlravague. Chaque plaisir est comme une tlcche ardente , il me perce et me brûle ! Mon imagination te fait passer devant mes yeux ravis, éblouis, sous les innombrables et capricieuses figures qu'affecte la volupté. Enfin, toute notre vie est là, devant moi, avec ses torrents, ses repos, ses joies; elle bouillonne, elle s'étale, elle dort ; puis elle se réveille jeune, fraîche. Je nous vois tous deux unis, marchant du même pas, vivant de la même pensée; toujours au cœur l'un de l'autre, nous comprenant, nous entendant comme l'écho reçoit et redit les sons à travers les espaces ! Peut-on vivre longtemps en dévorant ainsi sa vie à toute heure ? Ne mourronsnous pas dans le premier embrasscment ? Et que sera-ce donc, si déjà nos âmes se confondaient dans ce doux baiser du soir, qui nous enlevait nos forces! ce baiser sans durée, dénoùment de tous mes désirs, interprète impuissant de tant de prières échappées à mon âme pendant nos heures de séparation, et cachées au fond de mon cœur comme des remords ! Moi qui revenais me coucher dans la haie pour entendre le bruit de tes pas quand tu retournais au château, je vais donc pouvoir t'admirer à mon aise, agissant, riant, jouant, causant, allant. Joies sans fin ! Tu ne sais pas tout ce que je sens de jouissances à te voir marcher, aller et venir ! Il faut être homme pour éprouver ces sensations profondes. Chacun de tes mouvements me donne plus de plaisir que n'en peut prendre une mère à voir son enfant joyeux ou endormi. Je t'aime de tous les amours ensemble. La grâce de ton moindre geste est toujours nouvelle pour moi. Il me semble que je passerais les nuits à respirer ton souffle ; je voudrais me glisser dans tous les actes de ta vie, être la substance même de les pensées ; je voudrais être toimême. Enfin, je ne te quitterai donc plus ! Aucun sentiment humain ne troublera plus notre amour, infini dans ses transformations et pur comme tout ce qui est un ; notre amour vaste comme la mer, vaste comme le ciel ! Tu es à moi ! toute à moi ! Je pourrai donc regarder au fond de tes yeux pour deviner la chère âme qui s'y cache et s'y révèle tour à tour, pour y épier tes désirs ! Ma bien-aimée, écoule certaines choses que je n'osais te dire encore, mais que je puis t'avouer aujourd'hui. Je sentais en moi je ne sais quelle pudeur d'âme qui s'opposait à l'entière expression de mes sentiments , et je tâchais de les revêtir des formes de la pensée. Mais maintenant je voudrais mettre mon cœur à nu, te dire toute l'ardeur de mes rêves, te dévoiler la chaude ambition de mes sens irrités par la solitude où j'ai

vécu, toujours enflammés par l'attente du bonheur, et réveillés par toi , par toi si douce de formes, si attrayante en les manières ! Mais est- il possible d'exprimer combien je suis altéré de ces félicités inconnues que donne la possession d'une fenmie aimée, et auxquelles deux âmes élroitcment unies par l'amour, doivent prêter une force de cohésion etîrénée? Sache-le, ma Pauline, je suis resté pendant des heures entières dans une stupeur causée par la violence do mes souhaits jiassionnés, restant perdu dans le sentiment d'une caresse comme dans un gouffre sans fond. En ces moments, ma vie entière, mes pensées, mes forces se fondent, s'unissent dans ce que je nomme un désir, faute de mots pour exprimer un délire sans nom ! Et maintenant, je puis l'avouer que le jour où j'ai refusé la main que lu me tendais par un si joli mouvement, triste sagesse qui t'a fait douter de mon amour, j'étais dans un de ces moments de folie où l'on médite un meurtre pour posséder une femme. Oui , si j'avais senti la délicieuse pression que tu m'offrais, aussi vivcnient que ta voix retentissait dans mon cœur, je ne sais où m'aurait conduit la violence de mes désirs. Mais je puis me taire et souffrir beaucoup ! Pourquoi parler de ces douleurs quand mes contemplations vont devenir des réalités ? Il me sera donc maintenant permis de faire, de toute notre vie, une seule caresse ! Chérie aimée, il y a tel effet de lumière sur tes cheveux noirs qui rne ferait rester, les larmes dans les yeux, pendant de longues heures occupé à voir la chère personne, si tu ne me disais pas en te retournant : u Finis, tu me rends honteuse ! » Demain, notre amour se saura donc ! Ah ! Pauline î ces regards des autres à supporter, cette curiosité publique me serre le cœur. Allons à Yillcnoix, restons-y loin de tout. Je voudrais qu'aucune créature ayant face humaine n'entrât dans le sanctuaire où lu seras à moi. Je voudrais même qu'après nous il n'existât plus, qu'il fût détruit. Oui, je voudrais dérober à la nature entière un bonheur que nous sommes seuls à comprendre, à sentir, et qui est tellement immense que je m'y jette pour y mourir : c'est un abîme. Ne l'effraye pas des larmes dont cette lellre est pleine, ce sont des larmes de joie. Mon seul bonheur, nous ne nous quitterons donc plus !

En 1823, j'allais de Paris en Touraine par la diligence. A 3Ier, le conducteur prit un voyageur pour Blois. En le faisant entrer dans la partie de la voiture où je me trouvais, il lui dit en plaisantant : —

Vous ne «crez pas gêné là, monsieur Lefebvre ! En effet, j'étais seul. A ce nom, en voyant un vieillard à cheveux blancs qui paraissait au moins octogénaire, je pensai tout naturellement à l'oncle de Lambert. Après quelques questions insidieuses, j'appris que je ne me trompais pas. Le bonhomme venait de faire ses vendanges à Mer, et retournait à Blois. Aussitôt je lui demandai des nouvelles de mon ancien faisant. Au premier mot, la physionomie du vieil oratorien, déjà grave et sévère comme celle d'un soldat qui aurait beaucoup souffert, devint triste et brune ; les rides de son front se contractèrent légèrement ; il serra ses lèvres, me jeta un regard équivoque, et me dit : — Vous ne l'avez pas revu depuis le collège ?

— Non, ma foi, répondis-je. Mais nous sommes aussi coupables l'un que l'autre, s'il y a oubli. Vous le savez, les jeunes gens mènent une vie si aventureuse et si passionnée en quittant les bancs de l'école, qu'il faut se retrouver pour savoir combien l'on s'aime encore. Cependant, parfois, un souvenir de jeunesse arrive et il est impossible de s'oublier tout à fait, surtout lorsqu'on a été aussi amis que nous l'étions Lambert et moi. On nous avait appelés le Poêle- et- Pythagore !

.Te lui dis mon nom ; mais en l'entendant, la figure du bonhomme se rembrunit encore.

— Vous ne connaissez donc pas son histoire ? roprit-ii. Mon pauvre neveu devait épouser la plus riche héritière de Blois, et, la veille de son mariage, il est devenu fou.

— Lambert, fou ! m'écriai-je frappé de stupeur. Et par quel événement? C'était la plus riche mémoire, la tête la plus fortement organisée, le jugement le plus sagace que j'aie rencontrés ! Beau génie, un peu trop passionné peut-être pour la mysticité; mais le meilleur cœur du monde ! 11 lui est donc arrivé quelque chose de bien extraordinaire?

— Je vois que vous l'avez bien connu ! me dit le bonhomme.

Alors depuis Mer jusqu'à Blois, nous parlâmes de mon pauvre camarade, en faisant de longues digressions par lesquelles je m'instruisis des particularités que j'ai déjà rapportées pour présenter les faits dans un ordre qui les rendit intéressants. J'appris à son oncle ie secret de nos études , la nature des occupations de son neveu ; le vieillard me raconta les événements survenus dans la vie de Lambert depuis que je l'avais quitté. A entendre M. Lefebvre, Lambert aurait donné quelques marques de folie avant son mariage. Mais ces symptômes lui étant communs avec tous ceux qui aiment passionnément, ils me parurent moins caractéristiques lorsque je connus et la violence de son amour et raadcnioisellc de Villenoix. En province, où les

idées se raréfient, un homme plein de pensées neuves et dominé par un système comme l'était Louis, pouvait passer au moins pour un original. Son langage devait surprendre d'autant plus, qu'il parlait plus rarement. Il disait : Cet homme n'est pas de mon ciel, là où les autres disaient : Nous ne mangerons pas un minot de sel ensemble. Chaque homme de talent a ses idiotismes particuliers. Plus large est le génie , plus tranchées sont les bizarreries qui constituent les divers degrés d'originalité. En province, un original passe pour un homme à moitié fou. Les premières paroles de M. Lefebvre me firent donc douter de la folie de mon camarade. Tout en écoutant le vieillard , je critiquais intérieurement son récit. Le fait le plus grave était survenu quelques jours avant le mariage des deux amants. Louis avait eu quelques accès de catalepsie, bien caractérisés. 11 était resté pendant cinquante- neuf heures immobile, les yeux fixes, sans manger ni parler, état purement nerveux dans lequel tombent quelques personnes en proie à une violente passion ; phénomène rare , mais dont les médecins connaissent parfaitement les effets. S'il y avait quelque chose d'extraordinaire, c'est que Louis n'eût pas eu déjà plusieurs accès de celte maladie, à laquelle le prédisposaient son habitude de l'extase, et la nature de ses idées. Mais sa constitution extérieure et intérieure était si parfaite qu'elle avait sans doute résisté jusqu'alors à l'abus de ses forces. L'exaltation à laquelle dut le faire arriver l'attente du plus grand bonheur humain, encore agrandi chez lui par la chasteté du corps , et par la puissance de l'âme , avait bien pu déterminer cette crise dont il est si difficile déjuger les résultats. Les lettres que le hasard a conservées, accusent d'ailleurs assez bien sa transition de l'idéalisme dans lequel il vivait au sensualisme le plus aigu.

Jadis, nous avions qualifié d'admirable ce phénomène humain dans lequel Lambert voyait la séparation fortuite de nos deux natures , et les symptômes d'une absence complète de l'être intérieur usant de ses facultés inconnues sous l'empire d'une cause inobservée. Cette maladie, abime tout aussi profond que le sommeil , se rattachait au système de preuves que Lambert avait donné dans son Traité de la Volotité. Au moment où M. Lefebvre me parla du premier accès de Louis, je me souvins tout à coup d'une conversation que nous eûmes à ce sujet, après la lecture d'un livre de médecine.

— Une méditation profonde, une belle extase sont peut-être, me dit-il en terminant, des catalepsies incomplètes.

Le jour où il formula si brièvement cette pensée, il avait tâché de lier les phénomènes moraux entre eux, par une chaîne d'effeîs, en suivant pas à pas

LE LIVRE MYSÏIOUE.

tous les actes de rintelligencc, commençant par les simples mouvements de riiislincl purement animal qui suflît à tant d'èlrcs, surtout à certains hommes dont les forces passent toutes dans un travail purement mécanique ; puis , allant à l'agrégation des pensées, arrivant à la comparaison, à la réflexion, à la méditation , enfin à l'extase et à la catalepsie. Certes , Lambert crut avec la naïve conscience du jeune âge avoir fait le plan d'un beau livre en échelonnant ainsi ces divers degrés des puissances intérieures de l'iionmie. Je me rappelle que, par une de ces fatalités qui font croire à la prédestination, nous attrapâmes le grand 3IarlyroIoge, où sont contenus les faits les plus curieux sur l'abolition complète de la vie corporelle à laquelle l'homme peut arriver dans les paroxysmes de ses facultés intérieures. Alors Lambert, en réfléchissant aux effets du fanatisme, fut conduit à penser que les collections d'idées auxquelles nous donnons le nom de sentivieiit, pouvaient bien être le jet matériel de quelque fluide que produisent les hommes, plus ou moins abondamment suivant la manière dont leurs organes en absorbent les substances génératrices dans les milieux où ils vivent. ISous nous passionnâmes pour la catalepsie, et, avec l'ardeur que les enfants mettent dans leurs entreprises, nous essayâmes de supporter la douleur en pensant à autre chose. ÎS'ous nous fatiguâmes beaucoup à faire quelques expériences assez analogues à celles dues aux convulsionnaires dans le siècle dernier, fanatisme religieux qui servira quelque jour à la science humaine. Je montais sur l'estomac de Lambert, et m'y tenais plusieurs minutes sans lui causer la plus légère douleur, ^ais, malgré ces folles tentatives, nous n'eûmes aucun accès de catalepsie. Cette digression m'a paru nécessaire pour expliquer mes premiers doutes que M. Lefebvre dissipa complètement.

— Lorsque son accès fut passé, me dit-il, mon neveu tomba dans une terreur profonde, dans une mélancolie dont rien ne put le sortir. Il se crut impuissant. Je me mis à le surveiller avec l'attention d'une mère pour son enfant, et le surpris heureusement, au moment où il allait pratiquer sur lui-même l'opération à laquelle Origène crut devoir son talent. Alors je l'emmenai promptement à Paris pour le confier aux soins de 51. Esquirol. Pendant le voyage, Louis resta plongé dans une somnolence presque continuelle, et ne me reconnut plus. A Paris, les médecins le regardèrent comme incurable, et conseillèrent unanimement de le laisser dans la plus profonde solitude, en évitant de troubler le silence nécessaire à sa guérison improbable , et de le mettre dans une salle fraîche, où le jour serait constamment adouci. — Mademoiselle de Villenoix, à qui j'avais caché l'état de Louis , reprit-il en clignant les

yeux, mais dont le mariage passait pour être rompu, vint à Paris, et apprit la décision des médecins. Aussitôt elle désira voir mon neveu, qui la reconnut à peine; puis, elle voulut, d'après la coutume des belles âmes, se consacrer à lui donner les soins nécessaires à sa guérison. Elle y aurait été obligée, disait-elle, s'il eût été son mari, devait-elle faire moins pour son amant? Aussi a-t-cile emmené Louis à Villenoix, où ils demeurent depuis deux ans.

Au lieu de continuer mon voyage, je m'arrêtai donc à Blois dans le dessein d'aller voir Louis. Le bonhomme I-efebvre ne me permit pas de descendre ailleurs que dans sa maison, où il me montra la chambre de son neveu, les livres et tous les objets qui lui avaient appartenu. A chaque chose, il échappait au vieillard une exclamation douloureuse par laquelle il accusait les espérances que le génie précoce de Lambert lui avait fait concevoir , et le deuil afl"reux où le plongeait cette perte irréparable.

— Ce jeune homme savait tout, mon cher monsieur! dit-il en posant sur une table le volume où sont contenues les œuvres de Spinosa. Comment une tête aussi bien organisée a-t-elle pu se détraquer?

— 3!ais , monsieur, lui répondis-je, ne serait-ce pas un effet de sa vigoureuse organisation? S'il est réellement en proie à celte crise , encore inobservée dans tous ses modes, et que nous appelons folie, je suis tenté d'en attribuer la cause à sa passion. Ses études , son genre de vie avaient porté ses forces et ses facultés à un degré de puissance au delà duquel la plus légère surexcitation devait faire céder la nature. L'amour les aura donc brisées ou élevées à une nouvelle expression que peut-être calomnions-nous en la qualifiant sans la connaître.

— Vion cher monsieur, répliqua le vieillard après m'avoir attentivement écouté , votre raisonnement est sans doute fort logique; mais je ne comprends pas comment Louis s'est affaibli par trop de force. Et quand je le comprendrais , ce triste savoir me consolerait-il de sa perle?

L'oncle de Lambert élait un de ces hommes qui ne vivent que par le cœur.

Le lendemain je partis pour Villenoix. Le bonhomme m'accompagna jusqu'à la porte de Blois. Quand nous fûmes dans le chemin qui mène à Villenoix , il s'arrêta pour me dire : — V ous pensez bien que je n'y vais point. Mais, vous, n'oubliez pas ce que je vous ai dit. En présence de mademoiselle de Villenoix, n'ayez pas l'air de vous apercevoir que Louis est fou.

Puis , il resta sans bouger , à la place où je venais de le quitter , et il me regarda jusqu'à ce qu'il m'eût perdu de vue.

Je ne cheminai pas sans de profondes émotions vers le château de Villenoix. 31es réflexions crois-

saient à chaque pas dans celte roule que Louis avait tant de fois faite, le cœur plein d'espérance, l'âme exaltée par tous les aiguillons de l'amour. Les buissons, les arbres, les caprices de celte route tortueuse dont les bords étaient déchirés par de petits ravins, acquirent un intérêt prodigieux pour moi. J'y voulais retrouver les impressions et les pensées de mon pauvre camarade. Sans doule ces conversations du soir , au bord de celte brèche où sa maîtresse venait le retrouver, avaient initié mademoiselle de Villenoix aux secrets de cette âme et si noble et si vaste, comme je le fus moi-même quelques années auparavant. Mais le fait qui me préoccupait le plus, et donnait à mon pèlerinage un immense intérêt de curiosité, parmi les sentiments presque religieux qui me guidaient, était cette magnifique croyance de mademoiselle de Villenoix dont le bonhomme m'avait parlé. Avait-elle, à la longue, contracté la folie de son amant, ou était-elle entrée si avant dans son âme, qu'elle en put comprendre les pensées même confuses ? Je me perdais dans cet admirable problème de sentiment qui dépassait les plus belles inspirations de l'amour et ses dévouements les plus beaux. Mourir l'un pour l'autre est un sacrifice presque vulgaire. Vivre fidèle à un seul amour est un héroïsme qui a rendu mademoiselle Dupuis immortelle. Lorsque Napoléon le Grand et lord Byron ont eu des successeurs là où ils avaient aimé , il est permis d'admirer cette veuve de Bolingbroke ; mais mademoiselle Dupuis pouvait vivre par les souvenirs de plusieurs années de bonheur, tandis que mademoiselle de Villenoix n'ayant connu de l'amour que SCS premières émotions , m'offrait le type du dévouement dans sa plus large expression. Devenue presque folle , elle était sublime; mais comprenant , expliquant la folie, elle ajoutait aux beautés d'un grand cœur, un chef-d'œuvre de physiologie digne d'être étudié. Lorsque j'aperçus les hautes tourelles du château, dont l'aspect avait dû faire si souvent tressaillir le pauvre Lambert , mon cœur palpita vivement. Je m'étais associé , pour ainsi dire , à sa vie et à sa situation en me rappelant tous les événements de notre jeunesse. Enfin, j'arrivai dans une grande cour déserte, et pénétrai jusque dans le vestibule du château sans avoir rencontré personne. Le bruit de mes pas fit venir une femme âgée, à laquelle je remis la lettre que M. Lefebvre avait écrite à mademoiselle de Villenoix. Bientôt la même femme revint me chercher, et m'introduisit dans une salle basse, dallée en marbre blanc et noir, dont les persiennes étaient fermées, et au fond de laquelle je vis indistinctement Louis Lambert.

— Asseyez-vous, monsieur, me dit une voix douce qui allait au cœur.

Mademoiselle de Villenoix se trouvait à côté de

moi sans que je l'eusse aperçue , et m'avait apporté sans bruit une chaise que je ne pris pas d'abord. L'obscurité était si forte que, dans le premier moment, mademoiselle de Villenoix et Louis me firent l'effet de deux masses noires qui tranchaient sur le fond de cette atmosphère ténébreuse. Je m'assis , en proie à ce sentiment qui nous saisit presque malgré nous sous les sombres arcades d'une église. Mes yeux, encore frappés par l'éclat du soleil, ne s'accoutumèrent que graduellement à cette nuit factice.

— Monsieur, lui dit-elle , est ton ami de collège ! Lambert ne répondit pas. Enfin je pus le voir, et

il m'offrit un de ces spectacles qui se gravent à jamais dans la mémoire. Il se tenait debout , les deux coudes appuyés sur la saillie formée par la boiserie , en sorte que son buste paraissait fléchir sous le poids de sa tête inclinée sur sa poitrine. Ses cheveux , aussi loiigs que ceux d'une femme, tombaient sur ses épaules, et entouraient sa figure de manière à lui donner de la ressemblance avec les bustes qui représentent les grands hommes du siècle de Louis XIV. Son visage était d'une blancheur parfaite. Il frottait habituellement une de ses jambes sur l'autre par un mouvement machinal que rien n'avait pu réprimer, et le frottement continuel des deux os produisait un bruit affreux. Auprès de lui se trouvait un sommier de mousse posé sur une planche.

— Il lui arrive très-rarement de se coucher, me dit mademoiselle de Villenoix, quoique chaque fois il dorme pendant plusieurs jours.

Louis se tenait debout comme je le voyais, jour et nuit, les yeux fixes, sans jamais baisser et relover les paupières comme nous en avons l'habitude. Après avoir demandé à mademoiselle de Villenoix si un peu plus de jour ne causerait aucune douleur à Lambert ; sur sa réponse, j'ouvris légèrement la persicnne, et pus voir alors l'expression de la physionomie de mon ami. Hélas ! déjà ridé , déjà vieux , déjà blanchi, enfin déjà plus de lumière dans ses yeux, vitreux comme ceux d'un aveugle. Tous ses traits semblaient tirés par une convulsion vers le haut de sa tête. J'essayai de lui parler à plusieurs reprises; mais il ne m'entendit pas. C'était un débris arraché à la tombe, une espèce de conquête faite par la vie sur la mort, ou par la mort sur la vie. J'étais là depuis une heure environ ., plongé dans une indéfinissable rêverie, en proie à mille idées affligeantes. J'écoutais mademoiselle de Villenoix, qui me racontait , dans tous ses détails , cette vie d'enfant au berceau. Tout à coup, Louis cessa de frotter ses jambes l'une contre l'autre , et dit d'une voix lente : — Les anges sont blancs.

Je ne puis expliquer l'effet produit sur moi par cette parole, par le son de cette voix tant aimée, dont j'avais si péniblement attendu les accents. Mal-

LE LIVRE MYSTIOIJE.

gré moi mes yeux se remplirciil de larmes. Un pressentiment involontaire passa rapidement dans mon âme et me fit douter que Louis eût perdu la raison. J'étais cependant bien certain qu'il ne me voyait ni ne m'entendait; mais les harmonies de sa voix, qui semblaient accuser un bonheur divin , communiquèrent à ces mots d'irrésistibles pouvoirs. Incomplète révélation d'un monde inconnu, sa phrase retentit dans nos âmes comme quelque magnifique sonnerie d'église au milieu d'une nuit profonde. Je ne m'étonnai plus que mademoiselle de Villenoix crût Louis parfaitement sain d'entendement. Peut-être la vie de l'âme avait-elle anéanti la vie du corps. Peut-être sa compagne avait-elle, comme je l'eus alors, de vagues intuitions de cette nature mélodieuse et Oeurie que nous nommons dans sa plus large expression : le ciel. Cette femme , cet ange restait toujours là , assise devant un métier à tapisserie, et chaque fois qu'elle tirait son aiguille, elle regardait Lambert en exprimant un sentiment triste et doux. Hors d'état de supporter cet affreux spectacle, dont je ne savais pas, comme mademoiselle de Villenoix, deviner tous les secrets, je sortis , et nous allâmes nous promener ensemble pendant quelques moments pour parler d'elle et de Lambert. — Sans doute, me dit-elle, Louis doit paraître fou^ mais il ne l'est pas, si le nom de fou doit appartenir seulement à ceux dont, par des causes inconnues , le cerveau se vicie, et qui n'offrent aucune raison de leurs actes. Tout est parfaitement coordonné chez mon mari. S'il ne vous a pas reconnu physiquement, ne croyez pas qu'il ne vous ait point vu. Il a réussi à se dégager de son corps , et nous aperçoit sous une autre forme, je ne sais laquelle. Quand il parle , il exprime des choses merveilleuses. Seulement , assez souvent , il achève par la parole une idée commencée dans son esprit , ou commence une proposition qu'il achève mentalement. Aux autres hommes il paraîtrait aliéné; pour moi , qui vis dans sa pensée, toutes ses idées sont lucides. Je parcours le chemin fait par son esprit , et, quoique je n'en connaisse pas tous les détours, je sais me trouver néanmoins au but avec lui. A qui n'est-il pas, maintes fois, arrivé de pensera une chose futile et d'être entraîné vers une pensée grave par des idées ou par des souvenirs qui s'enroulent ? Souvent après avoir parlé d'un objet frivole , innocent point de départ de quelque rapide méditation, un penseur oublie ou lait les liaisons abstraites qui l'ont conduit à sa conclusion , et reprend la parole en ne montrant que le dernier anneau de cette chaîne de réflexions. Les gens posés, auxquels cette vélocité de vision mentale est inconnue, ignorent le travail intérieur de l'âme , se mettent à rire du rêveur , et le traitent de fou s'il est coutumicr de ces sortes d'oublis. Louis

DE BALZAC. T. IV

est toujours ainsi. Sans cesse il voltige à travers les espaces de la pensée, et s'y promène avec une alacrité d'hirondelle. Je sais le suivre dans ses détours. Voilà l'histoire de sa folie. Peut-être un jour reviendra t-il à cette vie dans laquelle nous végétons; mais s'il respire l'air des cicux avant le temps où il nous sera permis d'y exister, pourcfuoi souhaiterions-nous de le revoir parmi nous ? Contente d'entendre battre son cœur, tout mon bonheur est d'être auprès de lui. IN'cst-il pas tout à moi ? Depuis trois ans, à deux reprises , je l'ai possédé pendant quelques jours : en Suisse où je l'ai conduit, et au fond de la Bretagne dans une ile où je l'ai mené prendre des bains de mer. J'ai été deux fois bien heureuse ! Je puis vivre par mes souvenirs.

— Mais, lui dis-je, écrivez-vous les paroles qui lui échappent?

— Pourquoi? me répondit-elle.

Je gardai le silence, les sciences humaines étaient bien petites devant cette femme.

— Dans le temps où il se mit à parler, repritelle, je crois avoir recueilli ses premières phrases, mais j'ai cessé de le faire ; alors je n'y entendais rien.

Je les lui demandai par un regard , elle me comprit , et voici ce que je pus sauver de l'oubli.

u Ici-bas , tout est le produit d'une substance u ÉTHÉRÉE , base commune de plusieurs phénomènes « connus sous les noms impropres d'Électricité, a Chaleur, Lumière, Fluide galcanique , magnéti- « que, etc. L'universalité de ces transmutations con- « stitue ce que l'on appelle vulgairement la matière.

« Le cerveau est le matras où I'animal transporte « ce que , suivant la force de l'appareil , chacune »( de ses organisations peut absorber de cette sub- « STANCE, et d'où elle sort transformée eu Volonté , ic fluide qui est l'attribut de tout être doué de mou- « vement. De là les innombrables formes qu'affecte ic I'animal, et qui sont les effets de sa combinaison « avec la substance.

<i En l'homme , la Volonté devient une force qui « lui est propre, et qui surpasse en intensité celle de « toutes les espèces. Par sa constante alimentation , « elle tient à la substance qu'elle retrouve dans toute tes les transmutations en les pénétrant par la Pen- . « sée, qui est un produit particulier de la volonté K humaine combinée avec les modifications de la »t substance. Du plus ou moins de perfection de l'ap- « pareil humain , viennent les innombrables formes <i qu'affecte la Pensée. La volonté s'exerce par des « organes vulgairement nommés les cinq sens qui (c n'en sont qu'un seul, la faculté de voir. Le tact (i comme le goût, l'ouïe comme l'odorat, est une « vue adaptée aux transformations de la substance «que l'homme peut saisir dans ses deux états,

ti transformée et non transformée. Toutes les cho- « ses qui tombent par la forme dans le domaine du « sens unique, la faculté de voir, se réduisent à « quelques corps élémentaires dont les principes 11 sont dans l'air , dans la lumière ou dans les prin- « cipes de l'air et de la lumière. Le son est une mott dification de l'air; toutes les couleurs sont des « modifications de la lumière; tout parfum est une <( combinaison d'air et de lumière ; ainsi , les quatre « expressions de la matière par rapport à l'homme, t< le son, la couleur, le parfum et la forme, ont une <: même origine, car le jour n'est pas loin où l'on <i reconnaîtra la filiation des principes de la lumière <i dans ceux de l'air. La pensée qui lient à la lu- " mière s'exprime par la parole qui tient au son. « Pour lui tout provient donc de la substance dont (t les transformations ne diffèrent que par le N03I- «c BRE , un certain dosage dont les proportions pro- II duisent les individus ou les choses de ce que l'on « nomme les règpses.

«i Quand la substance est absorbée en un nombre K suffisant, elle fait de l'homme un appareil d'une <t énorme puissance , qui communique avec le prinit cipe même de la sibstance, et agit sur la nature » organisée à la manière des grands courants qui «! absorbent les petits. La volition met en œuvre « cette force indépendante de la pensée , et qui , par « sa concentration , obtient quelques-unes des pron priétés de la substance, comme la rapidité de la <c lumière, comme la pénétration de l'électricité, «1 comme la faculté de saturer les corps, et auxquels il 11 faut ajouter l'intelligence de ce qu'elle peut. Mais Il il est en l'homme un phénomène primitif et domii( nateurqui ne souffre aucune analyse. On décom- II posera l'homme en entier, l'on trouvera peut-être II les éléments de la Pensée et de la Volonté; mais II on rencontrera toujours, sans pouvoir le résoudre, II cet X contre lequel je me suis autrefois heurté. Cet II X est la PAROLE dont la communication brûle et dé- 11 vore ceux qui ne sont pas préparés à la recevoir. II Elle engendre incessamment la substance.

Il La colère , comme toutes nos expressions pas- II sionnées , est un courant de la force humaine qui II agit électriquement; sa commotion, quand il se dé- II gage , agit sur les personnes présentes , même sans •I qu'elles en soient le but. Ne se rencontre-t-il pas Il des hommes qui, par nna décharge de leur voli- II tion, cohobent les sentiments des masses? Le fati natisme et tous les sentiments collectifs sont des Il fleuves de Volonté qui réunissent tout.

II Si l'espace existe, certaines facultés donnent le Il pouvoir de le franchir avec une telle vitesse que Il leurs effets équivalent à son abolition. De ton lit «i aux frontières du monde, il n'y a que deux pas :

Il LA VOLONTÉ — LA FOI !

Il Les faits ne sont rien, ils n'existent pas, il ne . subsiste de nous que des idées.

Il Le monde des idées se divise en trois sphères: ; celle de l'Instinct, celle des Abstractions, celle de : la Spécialité.

11 La plus grande partie de l'Humanité visible , la partie la plus faible , habite la sphère de l'Instinctivilé. Les Instinctifs naissent, travaillent et meurent sans s'élever au second degré de l'intelligence humaine , l'Abstraction.

Il A l'Abstraction commence la société. Si l'Abstraction comparée à l'Instinct est une puissance presque divine, elle est une faiblesse inouïe, comparée au don de Spécialité qui peut seul expliquer Dieu. L'Abstraction comprend toute une nature en germe plus virtuellement que la graine ne contient le système d'une plante et ses produits. De l'abstraction naissent les lois, les arts, les intérêts, les idées sociales. Elle est la gloire et le fléau du monde : la gloire, elle a créé les sociétés; le fléau, elle dispense l'homme d'entrer dans la Spécialité qui est un des chemins de l'infini. L'homme juge tout par ses abstractions, le bien, le mal, la vertu , le crime. Ses formules de droit sont ses balances, sajuslice est aveugle : celle de Dieu voit. Tout est là. Il se trouve nécessairement des êtres intermédiaires qui séparent le Règne des Instinctifs du Règne des Abstractifs, et chez lesquels l'Instinctiviléseméleà l'Abstractivité dans des proportions infinies. Les uns ont plus d'Instinctiviléqued'Abstractivité, et vice versa, que les autres. Puis il est des êtres chez lesquels les deux actions se neutralisent en agissant par des forces égales.

Il La spécialité consisteà voir les choses du monde matériel aussi bien que celles du monde spirituel dans leurs ramifications originelles et conséquentielles. Les plus beaux génies humains sont ceux qui sont partis des ténèbres de l'Abstraction pour arriver aux lumières de la Spécialité. ( Spécialité , species , vue, spéculer, voir tout, et d'un seul cou^\ Spéculum, miroir ou moyen d'apprécier une chose en la voyant tout entière.) Jésus était Spécialiste , il voyait le fait dans ses racines et dans ses productions, dans le passé qui l'avait engendré , dans le présent où il se manifestait , dans l'avenir ou il se développait; sa vue pénétrait l'entendement d'autrui. La perfection de la vue intérieure enfante le don de Spécialité. La Spécialité emporte l'intuition. L'intuition est une des facultés de l'iiOMME INTÉRIEUR dont le Spécialisrae est un attribut. Elle agit par une imperceptible sensation , ignorée de celui qui lui obéit : Napoléon s'en allant instinctivement de sa place avant qu'un boulet n'y arrive. Entre la sphère du Spécialisme et celle de l'Abstractivité se trouvent, comme en-

LE LIVRE MYSTIOUE.

<t Ire celle-ci et celle de l'Instinclivité, des êtres chez u lesquels les divers attributs des deux règnes se « conlondent et produisent des mixtes. Le Spccia- <t liste est nécessairement la plus parfaite expression 1! de l'iioMME , l'anneau qui lie le monde visible aux <t mondes supérieurs; il agit, il voit et il sent par son «I intérieur; l'Abstractif pense, l'Instinctif agit. De <i là trois degrés pour l'homme : Instinctif, il est au- <i dessous de la mesure ; Ahstractif, il est au niveau; >i Spécialiste , il est au-dessus. \jC Spécicdisnie lui <c ouvre sa véritable carrière. L'infini commence à u poindre en lui. Là , il entrevoit sa destinée.

K II existe trois mondes : le ivaturei., le spirituel, <t-LE Diviîs. L'humanité /m«s/Yedans le Naturel , qui <( n'est fixe ni dans son essence ni dans ses facultés. Le <t Spirituel est fixe dans son essence, et mobile dans <( ses facultés. Le Divin est fixe dans ses facultés et «c dans son essence. Il existe donc nécessairement un <t culte matériel , un culte spirituel , un culte divin ; <i trois formes qui s'expriment par l'Action , par la u Parole, par la Prière : le fait, l'entendement et l'a- <c mour. L'instinctif veut des faits, l'abstractif des <t idées, le spécialiste voit la fin, il aspire à Dieu Il qu'il pressent ou contemple.

« Aussi peut-être, un jour , le sens inverse de « I'Et Verbcm caro factum est serat-il le résumé « d'un nouvel évangile qui dira : et la chair se fera <i LE Verbe, elle deviendra LA PAIIOLE DE DIEU.

o La résurrection se fait par le vent du ciel qui « balaye les mondes. L'ange porté par le vent ne <t dit pas : Morts , levez-vous ! Il dit : — Que les « vivants se lèvent! »

Telles sont les pensées auxquelles j'ai pu, non sans de grandes peines, donner des formes en rapport avec notre entendement. Il en est d'autres dont Pauline se souvenait plus particulièrement, je ne sais par quelle raison , et que j'ai transcrites ; mais elles font le désespoir de l'esprit, quand, sachant de quelle intelligence elles procèdent, on cherche à les comprendre. J'en citerai quelques-unes , pour achever le dessin de cette figure, peut-être aussi parce que, dans ces dernières idées, la formule de Lambert embrasse-telle mieux les mondes que la précédente qui semble s'appliquer seulement au mouvement zoologiquc; mais entre ces deux fragments , il est une corrélation évidente aux yeux des personnes , assez rares d'ailleurs, qui se plaisent à plonger dans ces sortes de gouffres intellectuels.

« Tout ici-bas n'existe que par le Mouvement et B par le Nombre.

<i Le Mouvement est le produit d'une force en- «1 gendrée par la Parole et par une résistance qui est <c la Matière. Sans la résistance , le Mouvement

« aurait été sans résultat, son action eût été in- «1 finie. L'attraction de Newton n'est pas une loi , « mais un effet de la loi générale du Mouvement <( universel.

» Le Mouvement en raison de la résistance produit ti une combinaison qui est la vie ; dès que l'un ou o l'autre est plus fort , la vie cesse. Nulle part le ic Mouvement n'est stérile, partout il engendre le o Nombre ; mais il peut être neutralisé par une ré- « sistancc supérieure , comme dans le minéral.

« Le Nombre qui produit toutes les variétés en- « gendre également l'harmonie qui , dans sa plus <i haute acception , est le rapport entre les parties et « l'Unité.

« Sans le Mouvement, tout serait une seule et « même chose. Ses produits, identiques dans leur u essence, ne diffèrent que par le Nombre qui a « produit les facultés.

<i L'homme tient aux facultés, l'ange tient à l'esa sence.

« En unissant son corps à l'action élémentaire , « l'homme peut arriver à s'unir à la lumière par son « intériecr.

« Le Nombre est un témoin intellectuel qui n'ap- 11 partient qu'à l'homme , et par lequel il peut ar- B rivera la cormaissance de la parole.

« Il est un Nombre que l'Impur ne franchit pas , « le Nombre où la création est finie.

« L'Unité a été le point de départ de tout ce qui « fut produit, il en est résulté des Composés, mais (i la fin doit être identique au commencement. De « là cette formule spirituelle : Unité composée , « Unité variable. Unité fixe.

« L'univers est donc la variété dans l'Unité. Le (i Mouvement est le moyen , le Nombre est le résul- <> tat. La fin est le retour de toutes choses à l'unité 0 qui est Dieu.

u Trois et SEpr sont les deux plus grands Nombres <i spirituels.

« Trois est la formule des Mondes créés. Il est le u signe spirituel de la création, comme il est le signe « matériel de la circonférence. En effet , Dieu n'a 0 procédé que par des lignes circulaires. La ligne V. droite est l'attribut de l'infini. Aussi, l'homme « qui pressent l'infini, la reproduit-il dans ses œu- « vres. Deux est le Nombre de la génération , trois « est le Nombre de l'existence qui comprend la généa ration et le produit. Ajoutez le Quaternaire vous « avez le sept, qui est la formule du ciel. Dieu est (c au-dessus, il est l'Unité. »

Après avoir été revoir encore une fois Lambert , je quittai sa femme et revins en proie à des idées si bizarres, si extravagantes, que je renonçai, malgré ma promesse , à retourner à Villenoix. La vue de Louis avait

exercé sur moi je ne sais quelle influence sinistre. Je redoutai de me retrouver dans cette atmosphère enivrante où l'extase était contagieuse. Chacun aurait éprouvé comme moi l'envie de se précipiter dans l'infini, demêmequeles soldats se tuaient tous dans la guérite où s'était suicidé l'un d'eux au camp de Boulogne. On sait que l'Empereur fut obligé de faire brûler ce bois, dépositaire d'idées arrivées à l'état de miasmes mortels. Peut-être en était-il de la chambre de Louis comme de celte guérite ? Ces deux faits seraient des preuves de plus en faveur de son système sur la transmission de la Volonté. J'y ressentis des troubles extraordinaires qui surpassèrent les effets les plus fantastiques causés par le thé , le café, le spleen , l'opium, le sommeil et la fièvre, agents mystérieux dont nos tètes subissent souvent les terribles actions, l'eut-ètre auraisje pu transformer en un livre complet ces débris de pensée , compréhensibles seulement pour certains esprits habitués à se pencher sur le bord des abîmes , dans l'espérance d'en apercevoir le fond. La vie de cet immense cerveau qui sans doute a craqué de toutes parts comme un empire trop vaste, y eût été développée dans le récit àes visions de cet être , incomplet par trop de

force ou par faiblesse; mais j'ai mieux aimé rendre compte de mes impressions que de faire une œuvre plus ou moins poétique. Lambert mourut à l'âge de vingt-huit ans , le 2o septembre 1824 , entre les bras de son amie, qui le fit ensevelir dans une des îles du parc de Villenoix. Son tombeau consiste en une simple croix de pierre , sans nom , sans date. Fleur née sur le bord d'un gouffre, elle devait y tomber inconnue avec ses couleurs et ses parfums inconnus. Comme beaucoup de gens incompris, n'avait-il pas souvent voulu se plonger avec orgueil dans le néant pour y perdre les secrets de sa vie ! Cependant mademoiselle de Villenoix aurait bien eu le droit d'inscrire sur cette croix les noms de Lambert, en y indiquant la place des siens. Depuis la perte de son mari , cette nouvelle union n'est-elle pas son espérance de toutes les heures? mais les vanités de la douleur et du style lapidaire sont étrangères aux âmes fidèles. Villenoix tombe en ruines. L'épouse de Lambert ne l'habite plus , sans doute pour mieux s'y voir comme elle y fut jadis. Ne lui a-t-on pas entendu dire naguère : — J'ai eu son cœur, à Dieu son génie !

Au château de Sache , juin -juillet i832.

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