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Entendez-vous le son du cor?
II retentit encor A mon oreille.
(Thib.h,t, Egl. X.)
Pendant que tout le monde dort au château de Casin-Grandes, je prie mon aimable lectrice de prendre, si cela ne la fatigue pas trop, le chemin de la colline des Deux-Amants... Ah! madame, puissiez-vous ne jamais éprouver le malheur qui la fit nommer ainsi ! Je vous le raconterai quelque jour, si mon style vous plaît... Pour le moment, ne vous arrêtez pas à cette jolie colline, et veuillez continuer la route pendant huit milles ; alors vous vous trouverez au milieu du malheur et de la désolation , c'est-à-dire au milieu du pauvre bourg de Mon ty rat.
Depuis le matin il était en proie à toutes les hor-
CLOTILDE DE LUSIGNAN
reurs d'un pillage... Et quel pillage, grand Dieu !... Sur la grande place et devant l'église, un homme à cheval commande, avec un rare sang-froid, les plus affreuses cruautés. Il est assez bien fait , sa figure même est douce, mais son œil a quelque chose de faux, comme celui du chat, et de barbare, comme celui du tigre. Ses cheveux, qui ne frisèrent jamais, ont cette couleur rouge que l'on prête à ceux de Caïti. Il voyait tranquillement et de l'air le plus innocent du monde, toutes les portes des maisons enfoncées et ses soldats en tirer de force les malheureux habitants, qui n'avaient pas eu le temps de fuir dans les bois. On les amenait devant lui, et ils s'y tenaient dans la contenance la plus humble. Les cris des jeunes filles et leur silence; le bruit des portes secrètes que l'on brisait, et les jurements des soldats ; la défense imprudente des jeunes et la résignation des vieillards; les cadavres et le sang répandu formaient un tableau dont le spectacle aurait arraché des larmes de compassion , à tout autre qu'au sire Enguerry-le-Mécréant.
Sur une table grossière, dont les supports chancelaient sous le poids, les soldats apportaient scrupuleusement l'argent et l'or ravis aux malheureux qui, pour comble de barbarie, étaient spectateurs de ce monceau de leurs dépouilles. Le curé du lieu gémissait sur les vases sacrés , en levant au ciel ses yeux pleins de larmes; mainte jeune fille, encore toute rouge, regrettait, en réparant le désordre de
sa toilette, ses croix d'or et tous ses petits bijoux
Le visage des vieillards portait l'empreinte de cette douleur concentrée qui leur est propre.... Enfin les soudards ne cessaient de charger cette table, jusqu'à ce que la somme exigée par Enguerry fut complète. . . Le reste du butin devait leur appartenir.
Les soldats furetaient avec une avidité sans égale; cependant, une certaine inquiétude régnait dans leurs recherches : tout à coup , ils jetèrent des cris de triomphe, et le Blécréant daigna porter ses yeux sur la maison la plus apparente de Montyrat, d'où partait le bruit. — C'était la demeure du plus riche du village, en un mot, de l'intendant calomnié, que Janus destitua et que le comte de Provence nomma bailli.
A ces clameurs soudaines, les habitants se retournèrent aussi, et ils frémirent, en voyant leur bienfaiteur indignement traîné par les soldats, qui le découvrirent au fond d'un puits, où il s'était caché. Son fils se trouvait, par malheur, à côtéd'Enguerry, et celui-ci remarqua la défaillance du jeune homme, quand il aperçut son vieux père couvert de boue, maltraité, menacé par les soldats, qui l'amenèrent devant le Mécréant. Le vieillard , au milieu de ce péril, avait l'air calme que le poëte lyrique signale comme l'enseigne de l'homme vertueux.
— Ah ! te voilà, dit Enguerry, séditieux personnage, qui persuades à les subordonnés de résister à l'autorité!... Avoue où sont tes trésors, et lu auras la vie!...
Le vieillard, immobile, resta muel.
— Réponds au chef! s'écria un soldat, en le frappant avec un bâton.
— Tu dois être riche, reprit Enguerry, tu as assez volé dans ton intendance, concussionnaire infâme!
A ce reproche , le vieillard s'anime et s'écrie : a Dieu m'est témoin!... »
— Témoin?... Tu vas le savoir, si tu ne déclares où sont tes trésors !
— Cherche-les ! lui répondit le bailli, ils ne sont pas loin! — Un brutal soldat lui appliqua un violent coup de plat d'épée sur la figure , en lui disant : a Parle avec plus de respect au chef!... n Le vieillard ne s'émut en rien.
— Tes trésors, hérétique? répéta Enguerry avec un ton qui ne souffrait pas de réplique.
— Les voici ! dit le bailli de Montyrat en montrant les habitants ; tous leurs cœurs sont à moi
prends-les si tu peux ....
— Certes, je le puis... » Ce mot fit trembler les paysans. «Ah! lu plaisantes, vieux pécheur! songe à toi !... Je ne t'interroge plus qu'une fois. Pense bien à ta réponse!.. Où sont les trésors et ceux de la commune?... » En disant cela, le Mécréant tira son épée et jeta un coup d'œil malicieux sur le fils du bailli. Le courageux vieillard resta toujours muet, en montrant un visage tranquille, au milieu de la forêt d'épées dont les pointes se tournaient vers lui.
— Vieillard!... songe que tu l'as voulu!... Et sur-le-champ, le Mécréant trancha d'un coup d'épée la tête du fils, il la prit et la posant sur la table à trois pas du vieux bailli, il lui dit froidement : « Répondras-tu?... !)
Le bonhomme, stupéfait et blême, murmura faiblement : « Mon fils !... » et il tomba roidc mort. A ce spectable horrible , les habitants se serrèrent les uns contre les autres.
— L'imbécile, s'écria Enguerry, il meurt sans dire ouest son argent !... que le diable l'emporte!.. Le Barbu, cherche sa femme.
— Le Barbu n'y est pas, répondit un soldat.
— Où est-il?
— Nous n'en savons rien !...
— Il aura affaire à moi!... Nicol, dit Enguerry à un autre de ses lieutenants, cherchez la femme de ce bailli de malheur!
Le corps de l'infortuné jeune homme était tombé sur sa fiancée ; elle le retint entre ses bras, en laissant couler le sang sur elle ; car elle contemplait
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d'un œil sec et égaré cette tête chérie posée sur la table, où elle souillait les besans d'or, les croix et les vases sacrés : elle semble chercher un regard , dans ses yeux que l'absence de la vie rend effrayants.... Les plus courageux tremblèrent à l'idée de ce qui pouvait leur arriver, si le IMécréant venait à se mettre en colère ; alors un horrible silence régna dans le village, et dans ce moment, l'on aperçut sur les montagnes d'alentour les têtes de quelques fugitifs se hasardant à regarder leur patrie.
Les soudards ne tardèrent pas à revenir, en traînant avec peine une femme dont les cheveux gris échevelés, les vêtements déchirés, et les bras nus, auraient annoncé la résistance , si le visage en sang des ravisseurs ne l'avait pas énergiquement attesté. On l'amena au milieu du cercle formé par les soldats, autour de la table devant laquelle est Enguerry.
A l'aspectdu corps de son mari, le parchemin ridé de ses joues maigres se contracta et une voix criarde sortit de sa bouche démeubléc.
— Brigand!... tu recevras le salaire de tes crimes!... Infâme, si notre bon roi René n'était pas à Naples, tu serais déjà pendu ! n'importe, son fils Gaston ne peut tarder , et ta dernière cravate se file !.. . Que j'en paierais volontiers le chanvre, assassin !... hérétique, qui renie Dieu! —
— Il ne s'agit pas de moi !... dit froidement Enguerry, en remuant, avec la pointe de son épée sanglante, les richesses accumulées sur la table... Ce mouvement fit apercevoir à la vieille la tête de son fils. Elle resta comme une statue : un cri plaintif sortit de son gosier.
— Tais-toi, vieux registre ! dit un soldat, le chef te parle
— Il s'agit, continua le Mécréant, de nous dire où sont tes trésors et ceux de la commune !...
La vieille ne répondit rien.
— M'entends-tu? reprit Enguerry. — Les yeux toujours fixés sur la tète de son cher fils, la vieille ne souffla mot.
— Le Barbu ?... le scélérat n'y est pas!... Nicol, donc, fais chauffer l'huile !
Les soldats , à la voix d'Enguerry , s'empressent d'apporter des meubles, ils les allument, dressent une immense chaudière et l'emplissent d'huile. Pendant que l'huile s'échauffa, ils continuèrent à fouiller les maisons , à rudoyer et tuer ceux qu'ils trouvaient cachés ; et le terrible Mécréant , séparant chaque chose du bout de son épée, s'amusa à compter de l'œil ce que pouvait valoir son butin. Les habitants avaient la fièvre, en voyant apprêter l'affreux supplice de la vieille, qui, veuve de tout ce qu'elle chérissait , restait immobile en se repaissant de la vue de celte tête.