‹ Œuvres de Balzac (volume 2)Chapitre 5 sur 55 · DE DAI.ZAC. T. IT · texte numérisé non relu

DE DAI.ZAC. T. IT

Nicol eut bientôt et trop t(H planté un poteau au-dessus duquel il mit un morceau de bois en travers, qu'il fixa par une corde... L'huile bouillait...

— Allons, vile! dit Enguerry, dépêchons!...

Alors Nicol saisit la vieille, l'attache par les aisselles au bout de la poutre , qui s'avance au-dessus de la chaudière; et, prenant la place du soldai, qui la haussait à trois pieds de l'huile enflée par des bouillons jaunâtres, il attendit l'ordre du chef insensible...

— Parleras-tu maintenant , vieille sorcière? s'écria Enguerry.

La pauvre femme, quoique suspendue dans les airs au-dessus de la mort, regardait la tête chérie de son enfant , avec l'égarement d'une mère au désespoir... Elle ne voyait qu'une chose... cette tête!...

— Où sont tes trésors? répéta Enguerry, les yeux étincelants de colère.

La vieille ne lui répondit qu'en croisant son index droit sur l'index gauche, et en faisant des gestes ironiques , qui nous prouvent que la chanson de On vous en ratisse est de la plus haute antiquité... Le visage de la vieille se plissa, et elle poussa un rire fanatique.

Cette plaisanterie féminine mit Enguerry en fureur.

— Plonge, Nicol! — Et la vieille fut plongée, à moitié , dans la chaudière , et relevée presque aussilôî.

Un cri d'horreur s'éleva parmi les paysans; mais Enguerry les regardant d'un air farouche, ils se turent et restèrent cois.

— Vieille infernale ! où sont tes écus?... La baillive recommença ses gestes ironiques.

— Plonge, Nicol, et laisse-l'y.

La vieille obstinée resta dans la chaudière, et tout en poussant un hurlement terrible, l'œil sec et regardant son fils, elle nargua le Mécréant jusqu'à son dernier soupir. — A ce spectacle, un' des habitants mourut de douleur.

— De profundis , dit le soldat qui le vit tomber.

Enguerry , furieux , massacra, une dizaine de paysans , et donna l'ordre de brûler le village. Le feu fut mis par Nicol. Lorsque la flamme (ut générale , et qu'au milieu des tourbillons de cendre, de brandons et de fumée, les toits tombèrent , un faible cri, plaintif et unanime, s'échappa du groupe consterné; quelques-uns s'écrièrent : Au feu! au secours !... de l'eau !... par instinct et sans savoir ce

qu'ils disaient Heureusement pour eux, leurs

voix se perdirent dans l'épouvantable craquement de l'incendie...

— Ça n'a pas rendu ! dit Enguerry en chargeant un cheval de tout son butin ; mais, ajouta-t-il en se

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retournant vers les paysans , la somme est complète : je vous donne la vie....

— Direz-vous merci? cria Nicol aux paysans, muets à celte largesse.

— Vive monseigneur!... s'écrièrent-ils en chœur. Au moment où le 3Iccrcanl montait à cheval, la

jeune Clle qui devait épouser le fils du bailli, s'étant saisie de l'épée de Nicol, voulut percer le Mécréant au déf;iul de sa colle de marlles. Malheureusement l'arme glissa, et Enguerry se retournant la prit par la taille , et la plongea lui-même dans la fatale chaudière. Elle' y mourut en tenant entre ses bras la main de son bien-aimé.

Les soldais n'en continuèrent pas moins à chercher avec ardeur dans les cendres des chaumières; ils y firent un ample bulin dans les murs; et les cendres des meubles où les paysans avaient resserré leur or, le chaume des toits, les bois de lits creusés, découvrirent des cachettes antiques et des monnaies enfouies depuis ionglemps.

Un des soldats, enfonçant une huche oubliée dans une basse-cour, y vit une pauvre femme à qui il demanda : Que fais-tu là? — Je me promène, ditelle. Que ne peut l'épouvante!

Tant que les soldais restèrent, les habitants n'osaient ni pleurer ni remuer. Enfin , au son du cor d'Enguerry , les soudards revinrent un à un. Des charrellcs emportaient les moissons, les fourrages et les huiles... Le bourg n'offrant plus rien à prendre, ces brigands n'y laissèrent que le désespoir, la rage, et les habitants dénués de tout.

— Mes amis, leur dit en parlant Enguerry d'une voix doucereuse , vous êles miens , et je vous l'ai prouvé : or , désormais ma protection vous est acquise cl vous accompagnera toujours ; je vous défendrai envers et contre tous , pourvu que le tribut s'acquitte fidèlement; une autre fois arrangeonsnous à l'amiable.

— Vive monseigneur ! s'écrièrent les paysans.

Enguerry s'approcha du poteau qui était à l'entrée du bourg, effaça sa croix rouge , et en mit une blanche. — Sa troupe se rangea en bataille , et prit le chemin du château. Le Mécréant suivit l'escadron.

Aussitôt qu'il fui parti, les paysans se regardèrent en pleurant et la mort dans l'âme. Des plaintes, ils passèrent aux murmures, et finirent par se reprocher mutuellement leurs torts, chacun rejeta le malheur public sur son voisin en l'injuriant.

— Vieil avare! tu as caché ton argent... que ne le donnais-tu?

— C'est toi, Lancy , qui le premier as refusé la conlribulion.

— Moi, non, c'est Jehan.

— Avare !,.. Elc.

Bref, ils se battirent et déchargèrent sur eux-mê-

mes la fureur que leur ruine avait allumée Ce

fut bien pis quand les fuyards revinrent des bois!.... Image de bien des Etats !

Cependant Enguerry continuait sa roule, et chaque personne qui de loin apercevait la branche de cyprès que tout soldat du Mécréant portait à son casque, s'éloignait au plus vite, ou sinon faisait d'humbles salutations aux terribles brigands.

A moitié roule, un cavalier bien armé, galopant à toute bride, attira l'atlenlion du sire Enguerry.

Le cavalier l'eut bientôt rejoint.

— Ah ! te voilà , le Barbu , d'où viens-tu ?.... de Casin-Grandes, je parie?....

— Non, monseigneur.

— Prends garde à ce que tu dis, il y va de ta tête ; d'où viens-tù?...

— Monseigneur, je n'ai élé que jusqu'à la colline des Amants, où j'ai poursuivi des fuyards.

— Tu mens, double chien ! lu avais un rendezvous avec quelque fillette du châleau de Casin- Grandes Crois-tu que j'ignore tes pas?.... Le

Barbu, mon ami, un soldat amoureux, ne le fùt-il que depuis quinze jours, est un mauvais outil, et je le casse.

— Je ne dis rien que je ne prouve, monseigneur, et voici la preuve, répondit l'imperturbable le Barbu. — En achevant ces mois il ôla son casque et en tira un sac d'or. — Tenez, ajouta-t-il, j'ai rencontré un Juif, qui courait lestement, je l'ai poursuivi, et lorsqu'il s'est senli près d'être alleint, le castor m'a lâché sa peau.

— Allons, le Barbu, l-t paix est faite ; garde le sac pour toi, et va le metlre à la têle de la troupe ; par le tranchant de mon épée je t'aurais lue, si je t'eusse trouvé amoureux. Gorgez-vousdans le pillage; mais, morbleu! rien de sérieux, ou l'on n'est pas mon fait ! . .

— Par le ventre de défunt ma pauvre chère mère, jejure, capitaine, que je ne songe pas au mariage !...

On arriva au châleau fort d'Enguerry, situé sur une hauteur : c'était une de ces positions imprenables tant que le canon ne fut pas connu ; on pouvait y braver la colère de tous les rois, pourvu qu'on eut des vivres, et c'est ce donlEnguerry avaitsoin. Celle position lui donnait son assurance, car jamais il ne déguisait ses desseins !... la force est toujours franche...

Les soudards partagèrent fidèlement entre eux le bulin fait à iMonlyral ; ils se mirent à boire, chaiiter et rire sans nul souci de la justice divine et humaine, impuissante dans ces temps-là.... Enguerry monta dans son appartement et serra soigneusement sa contribution en un trésor habilement caché dans les murs épais de ce château... Il le contempla un moment, eti mesurant de l'œil la quantité qui n'était pas encore assez considérable pour qu'il put

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entreprendre de vasles desseins dont l'époque justifiait la hardiesse... Il ne tendait rien moins qu'à la conquête d'une principauté , dont l'héritière chassée par ses sujets serait forcée d'accepter la main

d'Enguerry On n'a jamais su quelle était cette

princesse, attendu que ce dessein fut le seul sur lequel Enguerry garda le silence.

Se trouvant fatigué, le Mécréant se disposait à se coucher, lorsque la sentinelle placée sur la tour d'observation sonna du cor.

D'«nimaux malfaisants c'était un très-bon plat. (La Fostaoe, Fables.)

II y a des héros en mal comme en bien.

(La RocHiroucAriD, lOO'' maxime.)

Et gavisi sunt et pacti stint pecuniam illi clare. ( Ev. sec. LrcAffl , Ch. XXII , v. 5. )

Ils se réjouirent , convinrent du prix , et la perte de l'innocence fut résolue.

( Trad. libre.)

Mon cher lecteur, je trouve dans les manuscrits de ces bons Camaldules une note que je m'empresse de vous communiquer: ayant pris la charge de vous translater ces manuscrits de latin en français, en les ornant de quelques détails que la narration sèche de ces bons pères ne contient pas, je dois ne rien négliger pour votre instruction. Or, il résulte de cettesusdite nolequele personnage dusire Enguerry est parfaitement historique, en ce sens qu'ils ont voulu peindre Louis d'Anjou , oncle de Charles VI , dont ces braves moines avaient à se plaindre... Ceci prouve qu'il ne faut jamais déplaire aux prêtres. — Vous me permettrez, en conséquence, de passer une foule de petites notes marginales, où il est dit à chaque prouesse d'Enguerry :... C'est comme fit monseigneur d'Anjou, etc.

Nous avons laissé Enguerry prêt à se coucher, tout à coup le Barbu entre précipitamment en lui disant :

— Monseigneur , un inconnu demande à vous parler.

— Quel est-il?

— C'est, m'a-t-on dit, un fort joli garçon.

— Que veut-il?

— Il se prétend ambassadeur.

— D'où?

— De Venise.

— Fais-le attendre dans la salle basse, j'y suis dans un instant.

Le Barbu descendit et trouva l'étranger dans la cour s'amusant à considérer les groupes de tous les soldats, jouant l'argent de leur butin, buvant le vin qu'ils avaient pillé, et mangeant, plus [jour manger que par besoin Toutes ces figures farouches

éclairées par la lune et pur des torches exprimaient une foule de passions et de caractères, jusqu'aux sentinelles, qui du haut des tours, gémissaient de ne pas avoir été de l'expédition.

— Nicol, s'écria le Barbu, mets ce cheval aux écuries! Puis regardant l'étranger : <i Par le ventre de défunte ma pauvre mère, vous ressemblez furieusement à un homme à qui j'ai grand sujet d'en vouloir pour certain coup!...

— Est-ce un honnête homme? demanda l'étranger en riant.

— Jeveux que le diablem'emporte si jele sais !...

— Alors, reprit l'inconnu , <;omraent veux-tu que je sache si c'est moi?...

— Allons, honnête homme ou coquin, suivezmoi. Et le Barbu alluma une lanterne.

— Me mènes-tu donc à la cave ?

— Non...

Le Vénitien fut introduit par le Barbu dans un vaste salon lambrissé tout en chêne uni , pavé avec de grandes dalles de marbre blanc et noir, à croisées ogives garnies de petits carreaux de couleur, et sans autre ornement que des fauteuils de bois de noyer; seulement, au milieu de cette pièce, un morceau de bois noir, travaillé en forme du dessus d'une de nos chaires d'église, surmontait un fauteuil de drap rouge élevé sur une estrade. A côté était une table d'ébène.

L'inconnu se mita examiner les armures attachées de distance en distance à la boiserie, et il en demanda l'usage au Barbu qui allumait deux grosses chandelles de cire jaune.

— Ce sont les armures que monseigneur donne à ceux qui se distinguent.

— C'est donc ici qu'il reçoit ?

— Jamais autre part.

A ces mots Enguerry entra et fut s'asseoir sur son fauteuil rouge, en disant à l'étranger : « Soyez le bienvenu.... x et faisant un signe au Barbu; le soldat resta près de la porte.

— Est-ce au comte Enguerry que j'ai l'honneur extrême de parler? dit l'Italien.

— A lui-même, répondit le Mécréant, en jetant un coup d'oeil scrutateur sur l'étranger.

— Monseigneur, ce que j'ai à vous dire est de la plus haute importance et veut que nous soyons seuls.

— Je n'ai de secret pour personne, ce que je médite tout le monde le sait...

— Monseigneur, croyez...!

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— Suffît. — Le Barbu , sors, et dis à ceux qui jouent sous les fenêtres de s'en aller plus loin ! place une croix rouge à la porte de la salle, pour qu'on ne nous interrompe pas. En achevant ces paroles le Mécréant mit un doigt en l'air... Ce signe signifiait apparemment de rester en dehors, car cinq minutes après , on entendit dans la galerie le bruit du sabre de riioiinêlc lieutenant.

— Monseigneur, dit l'Ilalien, c'est assez inutile de se flatter; je vous préviens donc sans façon que je suis le fameux Michel l'Ange , au service de quiconque a des ennemis , de l'or et la force de me protéger; je suis Vénitien et j'ai le bras très-agile; tel que vous me voyez , j'ai déjà eu l'honneur d'expédier pour le troisième hémisphère deux ou trois princes, après toutefois m'être fait donner l'absolution....

— M. l'Ange, vous moquez-vous de moi?....

— Permettez, monseigneur.... Le personnel de l'ambassadeur expliqué, et possédant tant de droits à votre bienveillance, j'en viens à ma mission. Foscari , doge de Venise , fort honnête homme en son particulier , mais obligé de commettre de petits crimes par son état de doge , m'a chargé d'une ambassade dont vous êtes l'objet.

— Très-flatté suis-je, M. Michel-l'Ange, d'obtenir l'attention de la République, répondit Enguerry ne sachant à quoi s'en tenir, d'après le visage riant de l'envoyé.

— Vous devez cet honneur à votre courageuse scélératesse...

— Maître l'Ange! dit le Mécréant en mettant la main sur son épée.

— Là, là, monseigneur, calmez-vous; l'on n'a pas l'argent et la bonne mine des joueurs ; on n'est pas honnête honmie et brigand tout ensemble; il faut opter en ce bas monde!... L'enfer, pour un péché mortel ou pour cent , on va toujours rôtir avec le diable; nous n'y serons pas seuls !... La compagnie sera bonne , nous y aurons plus d'un prince... Le brigandage a son beau côté , et comme la vérité n'est pas une injure ,... apaisez-vous !

— Vous le prenez sur un ton...

— Plaisant, monseigneur; les choses de ce bas monde le sont, la vie comme la mort; c'est, j'espère, tout comprendre, soyons donc toujours joyeux!...

— Enfin quel est l'objet de votre mission? dit Enguerry s'impalicntanl de l'air léger , de la figure doucement perfide et des retards de l'Italien.

— Une bagatelle pour vous.... comme pour moi à cet égard-là!... Il s'agirait (à ce mot l'Italien parla à voix basse) , il s'agirait de s'emparer de la respectable personne do .Ican 11 , roi de Chypre, et de celle de sa jolie fille Clotilde... Le conseil des Dix vient d'apprendre qu'ils sont réfugiés ici près. Or vous pensez bien , seigneur, qu'il est impossible à l'ho-

norable république de laisser exister ces deux personnages, quand leur vie l'empêche d'être légitime souveraine de l'Ile de Chypre, qu'elle leur a prise l'année dernière. Concevez-vous, seigneur, ce que c'est que la légitimité de droit et de fait des choses et des personnes? et voyez-vous d'ici comment par un peu depoison, Venise, reineiilégilime de Chypre, deviendra reine très légitime, quand les Lusignans auront été voir leurs ancêlres? Au surplus, c'est leur rendre service; ils iront droit en paradis, car j'ai pour eux un bref in articulo viortis ; et l'absolution d'un digne cardinal pour vous et pour moi; je suis , vous le voyez , un homme de précaution.

— Vous raisonnez en vrai diable , maître l'Ange, répondit le Mécréant embarrassé des deux petits yeux verts de l'Italien qui le fixait avec obstination; mais pour vous répondre avec votre encre, me direz-vous si dans le monde vous trouverez, hors le tigre et vous, un brigand qui fasse le mal pour le plaisir de le faire?... Par combien de besans d'or cet honnête Foscari appuie t-il sa proposition et ses raisonnements?

— Ici, je me flatte, monseigneur, que vous vous apercevrez que la République est libérale et connait le tarif Que souhaitez-vous ?

— Cinq cent mille francs.

— Elle en donne le triple; un million pour vous, le reste à moi...

— Le Barbu!... cria le Mécréant dont la figure se dilata.

— De plus, monseigneur, la République accorde un asile dans ses Etats, et un excellent voilier pour fuir; il est à Marseille d'où je viens...

— Le Barbu !.. le Barbu ! Ce dernier parut.

— Apporte-nous de ce bon vin d'Orléans que nous avons pris à ces coquins d'Anglais.

Le vin arriva bientôt.

— Buvons, M. Michel l'Ange, et montrez-moi vos cédules, reprit Enguerry avec un sourire diabolique.

Le digne Vénitien ne se fit pas prier, et il chercha dans sa ceinture.

— Cependant m'expliquerezvous, mon ami, pourquoi votre République se sert de moi?

— Parce qu'elle a appris votre adresse et votre courage, et qu'elle ne voulait pas se mettre à découvert, en envoyant ses troupes assiéger Casin-Grandes. Tenez?... Alors l'Italien montra le billet du Doge, qui n'était acquitlable qu'en plein conseil des Dix, et qui portail la mention expresse de la translation à Venise du prince détrôné et de sa fille...

— Buvons!.... Certes, dit Enguerry, vous êtes un admirable homme, ftl. l'Ange, et vous n'aurez pas affaire à un ingrat.. En vérité, je ne comprends

CLOÏILDE DE LUSIGNAN.

pas que pour un million il n'y ail que deux personnes à occire! Mais, j'ai un pelil scrupule. Jeansans-1'eur, ce brave due de Bourgogne, que Dieu veuille avoir son àine! professait un principe dont il ne s'écarla jamais quelle que i'ùl son envie d'amasser ce métal précieux, qui nous rend honnêtes gens de scélérats que nous sommes; ce qui fut certes bien prouvé par le célèbre Jean Petit, honnête cordelier aimant fort l'argent, et qui iit voir, moyennant bonne somme, comment le duc de Jiourgogne eut raison de tuer le duc d'Orléans, et ce, sans crime aucun.... Or ce principe de mon cher maître, principe qui l'aida puissamment à consentir et ordonner même une foule d'exécutions, que l'on a nommées assassinats, parce que le public ne comprend rien à la politique des grands, dont la seule différence avec nous c'est qu'ils sont criminels sans l'avouer —

— Et que nous l'avouons, monseigneur; mais votre principe, de grâce?...

— Ce principe, continua le Mécréant en tâchant de percer l'enveloppe du cœur de l'Italien, est de n'attaquer persoime sans cause.... Alors on n'est plus un brigand, on se venge, comprenez-vous?

— Oui...

— Or, l'envie de gagner loyalement un million ne suffit pas pour que j'aille tuer de braves gens, de plus souverains, que, du reste, je me proposais bien d'aller visiter...

— J'admire, seigneur, répondit l'Dalien avec le rire de Satan, votre philosophie profonde et voire philanthropie : mais, nous avons de ces dilemmes diplomatiques qui rendent les hommes d'État bien rares, et qui sont tout le secret de la haute politique qui consiste à s'emparer de tout ce qui nous convient. Moi qui vous parle, seigneur, je suis connu dans l'Europe pour cette espèce de talent ; les papes me paient pension; plusieurs princes sont en marché de m'avoir; j'ai fait trois apologies à Charles-le- Blauvais et je suis l'auteur des manifestes de tous

ceux qui se prétendent rois de Naples Or voici,

continua le cauteleux Italien, ce que je vous propose Allez à Casin-Grandes !

— Buvons un coup , interrompit Enguerry, car il y a un petit bout de chemin.

— Votre vin est délicieux!.... Arrivé à Casin- Grandes, vous ne commettez aucurj mal, et... vous demandez en mariage la belle Clolilde... On vous la refuse.

— Certainement ils auront cette indignité-là! s'écria le Mécréant.

—Tant mieux, sire chevalier ; car alors vous vous mettez dans une colère furieuse, et vous jurez la mort de ceux qui vous outragent; vous ravagez le château.

— Certes, je le ravagerai!...

— Oui.... 3Iais ceci demande d'anlant plus de célérité, ajouta l'Italien en prenant un ton confidentiel pour dire son mensonge, que je vous ap[)ortc l'avis charitable que nous avons rencontré cent chevaliers bannerets et mille hommes d'armes cinglant vers la Provence, où Gaston, le fils du roi de Naples, leur a donné rendez-vous. Il a quitté la Palestine l'année dernière; il s'est même trouvé à Chypre lors de la prise de Nicosie ; et c'est là que son père lui envoya l'investiture de ce beau comté de Provence... Je ne crois pas qu'il vous laisse en repos : un asile et de l'argent, c'est ce qu'il vous faut au plus vite, et je vous offre tout cela !....

— Corbleu ! quoique j'aie l'un et l'autre ici, et que je défie cet amoureux transi, qui court après le parfait amour jusque dans l'Asie... et ce... sans le trouver... Le Mécréant s'arrêta, parut réfléchir, mais, serrant la main du Vénitien, il s'écria : « .Morbleu!... allons, tu es un brave garçon, Michel l'Ange !... :>

— Je le sais certes bien!... et maint seigneur que j'ai délivré de ses ennemis ou de ses oncles trop riches, me l'a dit plus d'une fois; surtout lorsqu'il n'était pas vengé; car après le paiement, ils sont aussi ingrats que des grands peuvent l'être... ; mais, s'il leur arrive de me mépriser, je ne suis pas en reste avec eux !...

— Tu es aussi habile que Jean Petit le cordelier! s'écria Enguerry consterné par la nouvelle du retour de Gaston II.

— Mais, monseigneur, c'est tout simple : nous autres gens à talent, nous jugeons le monde et la vie ce qu'ils valent. Quand on monte sur le pinacle, que l'on nomme pouvoir, on ne voit l'homme qu'en masse ! alors, qu'est-ce qu'un homme isolé, lorsqu'il s'agit de sauver les grands troupeaux que l'on nomme nations? Par saint Marc, le salut de l'État est une bien bonne raison! et, j'en ai bien souvent profité pour l'acquit de ma conscience... comme le font les potentats qui sont des géants; ils écrasent les hommes, comme les hommes écrasent les fourmis en marchant.... et le plaisant, c'est qu'on se plaint!...

— Buvons un coup, maître l'Ange, et vivons bien ! j'ai grand' peur que nous ne mourions pas de maladie !...

— Seigneur, nous en comptons une de plus que le reste des hommes : on VappeWc potence, jugement, corde, car nos médecins varient... On se sert même du mot gibet!... Gibet, soit! Être écrasé par un chêne, ou y mourir accroché, c'est tout un... Il n'y a que la différence du public qui nous voit... et moi, j'ai toujours aimé la compagnie ! aussi, j'ai préféré l'enfer où j'irai, joyeux comme durant ma vie. Après tout, nous sommes ici-bas aussi passa-

CLOTILDE DE LUSIGNAN

gers qu'un éclair ! une minute de plus, une minute de moins; être une comète désolante, ou une paisible étoile;... ce fut de tout temps l'histoire de chaque homme. Spartacus, Alexandre, Jean de Bourgogne, Viriate, Sylla, Procuste et autres brigands nos chefs de file, valent bien les bons bourgeois qui se lèvent à huit heures et se couchent à neuf, à côté d'une femme qu'ils aiment et qui s'inquiète d'un péché véniel !

— Il me semble que nous blasphémons un tant soit peu ?... car enfin, la vertu....

— Eh ! monseigneur, j'ai l'absolution. Ecoulez ! nous autres savants, nous expliquons tout: vous ne vous doutez pas que vous servez la vertu ? si les coquins comme nous n'existaient pas, comment saurait-on que cette vertu si rare existe !...

— Oh! oh!...

— Ma foi, monseigneur, j'ai la science du crime, je m'y adonne tout entier, je l'ai aimé dès le bas âge ! . . . Hé quoi, le marchand trompe pour gagner son argent ! le maltôlier ne prend-il pas la sueur des malheureux ? le militaire n'assomme-t-il pas de pauvres malheureux à prix fixe, et moyennant mes dilemmes qu'il ignore?... Nous autres, au moins, nous ne tuons que par-ci par-là... et nous gagnons bien notre argent en loyaux corsaires; corbleu ! vive la corde!... C'est la panacée universelle, elle guérit de tous les maux; ma foi, vogue la galère !..

— Vous avez raison, mon ami l'Ange ; nous prenons l'élat de brigand par instinct , et les autres prennent le leur au hasard !...

— Tout cela est bel et bon , monseigneur, mais revenons à notre sujet.

— Buvons donc, maître l'Ange?

— Nenni. Convenons de nos faits? Consentezvous à servir la République ?

— Je jure, s'écria le Mécréant en se levant, d'exterminer les Lusignans, moyennant un million cependant, dit-il en baissant le ton; je le jure par les mânes de Jean-sans-Peur , mon cher mailre , honnête brigand s'il en fut... Mais il était couronné; je ne le suis pas, cl si Jean-Pelit l'accompagne, le cordelierest capable d'en imposer au Père éternel. Dites un peu un De profundis pour lui.

— Dix , si vous voulez , répliqua Michel l'Ange, car c'est très-utile à ceux qui ne sont plus rien !.... Quant à moi, monseigneur, je jure par le lion de Saint Marc...

— Que jures-tu , mon ami ?..

— Tout ce que vous voudrez.

Le Mécréant sentit la force de cette réponse et l'inutililé de faire jurer le Vénitien, alors il s'écria : « Buvons par là-dessus, mon cher l'Ange ! >• Et Engucrry versa une ample rasade à son digne compagnon.

Le Mécréant, en donnant si souvent à boire au Vénitien, avait de bonnes raisons : c'était de le faire expliquer sur certaines choses qui le tracassaient. In vino veritas!.... Mais, xtlichel l'Ange n'était pas un homme à qui l'on cachât une pensée, et il eut soin de boire à grands coups pour conserver son entendement. Feignant, quand Enguerry buvait, de lui exposer un raisonnement, il lui arrêtait le bras, de manière à ce qu'il fit trois coups d'une rasade, pendant que lui Michel n'en faisait qu'une et laissait son verre à moitié plein.

L'on n'a jamais su quelle était l'intention de Michel l'Ange, en voulant enivrer le Mécréant; quant à ce dernier , il manifesta promplement la sienne, alors qu'il fut entre deux vins.

— Mon cher ami l'Ange, dit-il en tournant ses yeux brillants sur l'Italien, j'ai un certain doute J que je vais l'exposer avec franchise, car je suis i franc!... ah franc! comme un Franc !... Ion diable

de conseil des Dix, avec sa clause d'acquitlement, me chiffonne; si l'on se servait de moi pour tirer les marrons du feu?... On ne lâche pas facilement un million!.. On pourrait fort bien m'envoyer au pont des Soupirs!... et toi l'en tirer!... tu m'entends, mon loyal ami?...

— Ah seigneur !..

— Mon ami l'Ange, ne m'appelle pas seigneur !.. je suis un franc vaurien comme loi ! et mon comté !..

— Que dites-vous, monseigneur?

— Drôle !... je suis un brave soldat et pas plus; mais quand on a cinq cents hommes d'armes, on est tout ce qu'on veut....

— Eh ! comment avez-vous fait ?

— Mon ami, buvez donc!... Voici comment: après avoir été lieutenant des ducs de Bourgogne , je devins celui du comte Enguerry... à la bataille d'Azincourl, il fut pris par les Anglais, je ne sais même pas si je n'y ai pas conlribué !... Je sauvai sa compagnie et m'en vins par ici , me disant son frère... Dieu veuille qu'il reste en Angleterre le plus longtemps possible !.. C'est mon bienfaiteur, et je soigne ses domaines en véritable ami !..

— Ne craignez-vous pas ses parents?.. — Le geste horizontal par lequel le Mécréant répondit, équivalait au vixeiunt de l'orateur romain.

— Et vos soldais doivent savoir?...

— Rien. J'ai eu soin de les mettre , un à un , aux postes les plus dangereux, cl . . .j'ai eu le malheur de les perdre!... De profundis! et il se signa... Vive Dieu ou le diable!

— Je suis pour le diable, observa l'Italien.

— Vive le diable donc !... Ceux que j'ai maintenant sont de rudes coquins que j'ai choisis de tous les pays... Mais ce sénat, mon ami ! je disais que ce sénat....

CLOTILDE UE LUSIGNAN

— Le sénat est le sénat, ré[)liqua l'adroit Vénitien.

— Je le sais morbleu bien ; mais quelles sont vos précauliorïs contre ce sénat?...

— Les quinze cent mille francs sont en main tierce.

— Et à qui la main-tierce est-elle dévouée ?

— A moi.

— A toi!... s'écria le Blécréant, qui, malgré son ivresse, parut illuminé d'une soudaine lumière.

— Aimericzvous mieux que ce l'Ut au sénat ?

— C'est bien... M. l'Ange, allons nous coucher! je réfléchirai au mariage que vous me proposez.

— Mais ce n'est pas un mariage...

— Ah ! ce n'est pas un mariage... ïu me démens, double coquin !... s'écria Enguerry tirant son épée.

L'Italien, voyant la fureur du Mécréant, répondit doucement: «Mon cher hôte, allons nous coucher?»

— Mon ami... vous... avez raison. Nicol... le pendard!... le Barbu ! veux-je dire?... — Le Barbu parut.

— Conduis cet honnête garçon à la chambre rouge, et qu'on le respecte à l'égal de moi-même; il est tout aussi respeccable, l'ambassadeur!... et il a de plus tout l'esprit de Jean Petit de cordelière mémoire!... — Ce vin d'Orléans est bon, pas vrai notre féal?... Et il frappa rudement l'épaule de l'italien cauteleux, très-occupé à réûéchir... — Il fallait que sa figure eut quelque chose de sinistre, car le brave soldat eut encore peur, en le conduisant. — Bientôt le calme le plus grand régna dans celte enceinte, et ces brigands dormirent tout aussi bien que les vertueux habitants de Casin-Grandes, dont la perte venait d'être jurée!... Qu'on dise maintenant que les criminels ont des remords !

Voir ce qu'on aime est un premier bonheur !

{Pointe de Moïse sauve'.)

Les manies sont aux vrais goûts que la nature nous a donnés , ce que les ils taillés, les décorations de buis des jardins du 17*^ siècle étaient à la beauté des champs et des forets.

(MiEAsnoL, VI* livre.)

Les grands croient être seuls parfaits, et sont jaloux de leurs prérogatives.

(La Bbotkbe.)

Qu'à ce monstre à l'instant l'âme soit arrachée, Apaisons par sa mort et la terre et des cieux.

( Racibe , Esther, acte III, scène VI. )

On ne s'avoue que bien tard son amour.

(Le comte Uaxime Odix.)

Depuis une heure le soleil dorait les tours de Casin-Grandes, et l'aurore trouva l'intendant mon-

tant éveiller sa fille, pour qu'elle fût prête au réveil de la princesse.

— Bien, mon enfant ! lui dit l'avare en la voyant levée, il ne faut jamais être en retard auprès des princes; ne manque [)as d'arriver au coup de siilk't de la princesse : elle récompensera ton zèle.

— Ah! elle l'a déjà fait, répliqua l'imprudente Josette en montrant une riche bourse.

— Donne, donne, mon enfant! s'écria Borrd)ans en ouvrant de grands yeux et prenant un ton paternel, lu n'as pas besoin de cet argent !... je le ferai valoir; et quant à la bourse , je la vendrai : elle est trop riche pour nous.

— U mon père! laissez -la- moi ! c'est un souvenir!...

— Elle vaut vingt angelots! Et l'intendant la remit avec peine à sa fille.... Je t'avais bien dit que la princesse était généreuse.

— Et bonne, douce, point difficile à servir...

— Mais, Josette, dis-moi, comment es-tu avec elle?...

— Comme me voilà , mon père.

— Ce n'est pas cela. A-t-elle de l'amilié pour toi? te rudoiet-elle? est-elle franche, confiante?

— Mon père, nous sommes comme deux amies!...

— Bien, bien!... deviens sa (avorile... elle nous soutiendra contre l'envie.

— Vous parlez toujours de malheur! que craignez-vous? n'êles-vous pas honnête homme ?

— Oui, répliqua l'intendant embarrassé, mais tâche d'en convaincre la princesse ? les grands croient aussi difficilement le bien , qu'ils croient facilement le mal!... Surtout, ma fille, ne va pas me ruiner en babils somptueux : depuis quinze jours, tu as mis deux robes différentes; nous ne sommes pas riches : je me suis ruiné au service du prince !... Allons, va dans l'antichambre de ta mallresse.

La jolie Provençale sortit, et son père fouilla toute la chambre , pour voir si Josette ne lui avait pas caché quelque ducaton, ayant également peur d'en trouver et de n'en trouver pas ! La recherche fut inutile; aussi s'en alla-t-il gronder les gens et les faire hâter...

Josette, en entrant chez la princesse, éveilla le farouche Caslriot qui , couché en travers du seuil , dormait à la porte de la chambre de Clotilde. L'Albanais calculait sa reconnaissance : « En effet , se disait-il, que dois-je faire? Empêcher la race de Lusignan de finir : or, on peut tuerie prince!... c'est un très-grand malheur sans doute; mais le malheur serait irréparable si la princesse mourait, puisque tout périt avec elle... » Clotilde était donc l'objet de tous ses soins grossiers, mais empreints de la plus vive reconnaissance 11 avait soin d'ouvrir la porte des appartements du prince; et alors

il pouvait veiller en même temps sur le père et la fille, car la salle des gardes n'était séparée de l'antichambre de Clolilde que par le péristyle d'un escalier tout en marbre.

— Allons, Castriot, levez-vous! s'écria Josette, il est temps que je vous remplace.

— C'est vous, belle enfant, dit l'Albanais en faisant une affreuse grimace qu'il prenait pour un sourire; et il s'en alla, en remettant son sabre dans le fourreau.

Les pas de l'Albanais fidèle éveillèrent Clotilde... Sa première pensée fut pour le beau Juif: au moins, c'est ce qu'on peut présumer d'après sa promptitude à sauter hors de son lit pour courir à sa fenêtre... Sa jolie petite et blanche main entr'ouvrit bien légèrement les rideaux; et son tendre cœur agita le simple vêtement qui couvrait à peine deux trésors d'amour, quand elle aperçut les beaux yeux noirs du Juif appliqués à la croisée, avec une telle avidité qu'on aurait cru qu'il admirait Clotilde!... Mais Nephtaly, voyant le soleil s'avancer dans les cieux, fit les mouvements d'un homme qui songe à la retraite avec chagrin.

La princesse fut curieuse de voir comment il sortirait du péril inouï dans lequel il s'était engagé , pour savourer la vue de l'appartement habité par sa bienfaitrice.

En cet endroit , le pic de la Coquette avait !a roideur perpendiculaire d'une muraille de soixante pieds de haut : peut-être l'ai-je déjà dit , mais pardonnez-moi cette répétition !

Qu'on se figure donc, au milieu de ce mur bâti par la nature, c'est-à-dire à trente pieds du haut comme du bas, une pierre rocailleuse dont la saillie offre trois pieds de large.

Or , l'angle solide , que forme la Coquette du côté de la mer, ayant la roideur de l'angle d'un bastion ; et la falaise, qui longe la 3Iéditerranée, étant beaucoup trop rapide et trop dangereuse pour qu'on eût la pensée de s'y hasarder, il semblait que Nephtaly n'avait pu parvenir à cette rocaille que par le haut du pic ; car l'on doit se rappeler que le seul côté accessible de la Coquette , celui qui s'en allait en mourant vers la terre, lui était défendu puisqu'il faisait partie du parc. Aux premiers mouvements que le Juif osa se permettre sur un si petit espace, la princesse trembla de tous ses membres.

Ce dernier, ne sachant pas qu'il est vu, saisit de ses deux mains une corde remplie de nœuds que Clotilde n'avait pas aperçue. . . . preuve que le beau Juif attirait toute son attention! Cette corde était fixée sur le piton de la montagne : tout à coup Nephtaly s'élança, et posant, en forme d'arc-boutant, ses deux pieds sur le rocher, il se trouva

horizontalement suspendu , par rapport au fossé , et parvint, en faisant manœuvrer ses pieds avec adresse, à gagner la première crevasse de la falaise. Bientôt la princesse, immobile de frayeur, le vit sur le haut du pic détacher sa corde et disparaître au milieu des aspérités, des pointes de rocher et de l'écume de la mer , qui blanchissait les crevasses en s'y glissant. . . ,

Il régna, dans tous ces mouvements du beau Juif, une grâce dont la nature gratifie au hasard certains êtres. La force , l'élégance , l'adresse et toutes les beautés de Nephtaly, parurent aux yeux de la curieuse princesse , qui savourait l'espèce de plaisir que l'on éprouve à l'aspect des dangers d'aulrui. Involontairement, sans doute, elle imitait les mouvements de Nephtaly, et, lorsqu'il atteignit la plage , elle fit un cri de joie , auquel Josette accourut.

— Qu'avez-vous, mademoiselle?...

— Rien, rien, Josette répondit Clolilde toute

tremblante; je ne vous appelais pas , pourquoi donc êtes-vous entrée?....

— J'ai cru vous entendre jeter un cri.... redoutant quelque malheur, je suis vite accourue.

En effet, Josette était émue, et l'inquiétude se peignait sur ses traits.

La princesse lui lança quelque petit sourire d'amitié , comme pour la remercier ; mais je suis fâché d'avoir à dire qu'il entra dans ce sourire quelque chose de trop distrait pour ne pas dévoiler une méditation profonde.

Josette, trop habile pour ne pas le remarquer, respecta la rêverie de sa maîtresse, et fut ouvrir la fenêtre du côté de la mer ; puis elle en vint à celle qui donnait sur la Coquette : Ah!... s'écria-t-elle.

— Qu'avez-vous? dit Clotilde effrayée.

— A h ! madame , les belles fleurs ! . . . Clolilde, en un centième de seconde, fut auprès

de Josette. Elle vit sur la fenêtre des fleurs tout récemment cueillies, elles contenaient mémeencore des gouttes de rosée , semblables à des perles orientales... ces fleurs sentirent très-bon pour la jeune Provençale; mais pour la fille des Lusignans, ce lui fut un parfum céleste!.. Les fleurs annonçaient une pensée dominante par leur gracieuse simplicité, et la disposition de leurs couleurs.... Clotilde, craignant de la comprendre, osait à peine les regarder.

— Madame !.. A ce mot, Josette s'arrêta , car, se tournant vers sa maîtresse pensive , elle lui trouva une expression qui n'avait jamais animé sa belle figure ; alors la Provençale se mit aussi à réfléchir. Néanmoins, comme il serait peu convenable que deux jeunes filles restassent plus de dix miimtes sans parler, Josette se hâta de sauver l'honneur du sexe.

— Madame, répéta-t-elle, que faut-il faire de ces fleurs?...

— Commentsont-ellesvenues?... s'écria Clotilde, Et la princesse prenant , par un mouvement macliinal , une rose d'églantier , en savoura l'odeur fugitive avec une espèce d'avidité.

— Madame désire les conserver? demanda Josette en voyant l'action de sa maîtresse. Cette observation fit naître sur les joues de Clotilde l'incarnat de la honte ; elle aperçut rapidement les conséquences de la conservation de ces fleurs, et s'écria : u Vous pouvez les jeter. i>

— Oh! madame, c'estdommage!... Et néanmoins, la soubrette d'un coup de main les fit voler vers la terre. D'après le mouvement que Clotilde laissa échapper, la soubrette put conclure que c'était un grand sacrifice pour la princesse , et cependant Clotilde lui dit :

— Josette, nous avons eu raison de les ôter! regardez ! elles se sont efl'euillées en chemin !.. Puisse l'espérance se dissiper ainsi... le sylphe n'en apportera plus !...

Après ces paroles qui tombèrent une à une , Clotilde s'habilla dans le plus grand silence , elle prit son ouvrage de tapisserie, Josette le sien, et, de temps en temps, elles regardèrent la fenêtre

Au-dessous de la salle des gardes, se trouvait une vaste galerie voûtée et garnie des petites colonnes assemblées qui distinguent l'ordre gothique ; une de ses portes de forme ogive donnait sur la plateforme large de près de cinquante pieds, qui séparait le château des vagues mugissantes; et l'autre porte offrait une sortie sous le péristyle de l'escalier de marbre qui menait aux appartements du prince... Cette salle, messieurs du centre, était la salle à manger... Salut... trois fois salut !... En ce moment, les trois ministres, finissant de déjeuner, quittaient une table ornée de plusieurs pièces d'argenterie massive, et ils achevaient une conversation très-sérieuse, avant de livrer cette salle à l'appétit des officiers de seconde classe , pour le service desquels on retirait les pièces d'argenterie.

— Enfin, monsieur le connétable, disait Monestan, de quoi pourrons-nous entretenir le roi?... Le conseil d'aujourd'hui sera sans intérêt ! Depuis deux mois que nous sommes à Casin-Grandes, nous avons tout expédié : notes secrètes à nos émissaires, instructions à nos partisans, envois d'argent, affaires intérieures et extérieures... tout est épuisé.

— 11 est vrai que la cavalerie et les armées ne peuvent pas nous fournir de grands sujets de con-

seil... Nous n'en avons plus! A ce mot le grand Kéfalein poussa un soupir de regret.

— Et, continua Alonestan, nous ne recevons aucune réponse de nos envoyés dans toutes les cours de l'Europe !...

— Est-ce que vous pensez que Venise les aura laissés parvenir? dit l'évèque en haussant les épaules.

— Oue va donc devenir le roi ? s'écria kéfalein.

— On pourrait, reprit le prélat, lui forger une dépêche fort im[)ortante.

— Oh ! monsieur, dit Monestan, faire un mensonge, et se jouer du prince !...

— M. le comte, répondit Ililarion, on ignore le mot de mensonge dans la haute politique; et du reste, si le prince s'en aperçoit, nous ferons pendre le courrier qui sera censé apporter la dépêche.

— 11 est écrit : tune mentiras point!... s'écria le pieux ministre.

— Cependant monsieur le comte, répliqua l'évèque, tous les jours un général invente un stratagème pour battre l'ennemi : il envoie de prétendus espions qui se laissent prendre, et qui, pour avoir leur grâce, font de faux rapports sur le nombre, etc. Notre ennemi c'est l'ennui du prince, et pour tuerie temps, on peut bien...

— Grand Dieu ! se permettre une chose indigne de la majesté du souverain!... interrompit le premier ministre ; pour qui prenez-vous le roi Jean II ? C'est de nous tous le plus sage, le plus religieux, et le plus politique...

— Au reste, reprit l'évèque en affectant un air de mépris pour le ministre, une affaire importante est bientôt trouvée. Ne peut-on pas concerter le plan à suivre pour reprendre l'île de Chypre? mais... le prince a la manie de l'initiative! il veut toujours avoir parlé le premier des choses et les proposer!...

— Vous pensez juste, monsieur, répondit Monestan ; n'ayant plus rien qui s'applique au présent, il faudrait pouvoir s'occuperde l'avenir, et faire voir au prince les abus qu'il devra détruire en entrant dans son royaume.

— Mais nous nous occuperons d'abord des moyens de reprendre ce royaume?... s'écria l'évèque.

— Soit, dit Monestan ; je conviens que c'est le plus essentiel : et après, la religion sera...

— 3Iessieurs. interrompit Kéfalein, je vous laisserai tenir le conseil sans moi : tirez-vous de cette difficulté, vous avez plus de talent que moi pour les discussions ; mais s'il s'agissait d'une charge de cavalerie comme celle que je fis à Edesse!... Ah! quel combat! m.essieurs.... Il allait entamer le récit de la bataille où il fut fait connétable et où il sauva l'Etat, quand il aperçut Castriot; aussitôt il courut vers l'Albanais.

— - Je crois, dit l'évèque avec un sourire et un

CLOTILDE DE LUSIGNÂN.

geste contempteur, qu'il ne nous serait pas grandement utile... ce pauvre général!... quid nobis ?

— J'avoue, monsieur, que le connétable n'est pas un aigle, mais l'Éternel a ses raisons en distribuant aux hommes leurs divers talents, et Kéfalein est brave, il a sauvé l'Etal.

— Il vous l'a bien assez répété pour que vous le sachiez !...

— 31. l'évoque, la religion nous ordonne de souffrir les défauts des autres, parce que nous en avons tous ; et que sans cette tolérance, l'amour fraternel qu'elle recommande n'existerait plus... Si vous n'estimez que les grands capitaines , Kéfalein n'estime que ceux qui montent à cheval 5 Trousse, ceux qui se portent bien et ne pensent pas; Bombans ne juge un homme que sur sa richesse, et que de gens comme lui !... chacun sa marotte i l'indulgence est utiedes premières vertus du vrai chrétien !...

Kéfalein et Castriot sortirent ensemble, accompagnés des quinze chevaux que le connétable exerçait : il avait le chagrin de n'avoir pu trouver que (iix personnes en état de les monter; aussi s'occupail-ii à faire des recrues dans le domaine !...

Le chef et le soldat cheminèrent quelque temps sans rien dire ; seulement, le connétable retournait sa petite télé longue pour examiner comment ses néophytes équestres s'en tiraient.

Enfin Castriot, comprenant que le devoir lui dictait au moins une interrogation, risqua la suivante :

— Monseigneur, une difficulté m'a toujours occupé ; lorsqu'on fait une charge de cavalerie doit-on tenir son sabre en l'air ou en ligne droite?

— Castriot, c'est une grave question ! répondit le joyeux connétable, en arrêtant Vol-au-vent. Si tous les gouvcrnemenls avaient des hommes exercés comme toi dans l'art de se servir du sabre des Turcomans, on devrait le tenir sans cesse prêt à décrire une courbe rapide; mais remarque que l'objet de la cavalerie n'est pas précisément de tuer les soldats ennemis, elle les dissipe ; voilà pourquoi les charges de cavalerie décident le succès d'une bataille, comme à celle d'Édesse, où je sauvai l'État par une charge brillante, que je vais te représenter:... Ici,... continua Kéfalein en montrant un champ de blé, ici se trouvaient les bataillons ennemis presque entames ; et dans cette position-là (il indiquait un champ d'avoine) nos soldats les attaquaient avec courage. L'ennemi pressé tente un dernier effort, et fond sur les noires; à cette furieuse irruplion nos soldats étonnés s'enfuient....

— C'étaient des lâches ! interrompit Castriot en colère.

— Soit : mais poslé depuis longtemps à un millier de pas avec ma cavalerie, je me disposais à donî)cr ; lorsqu'un vieux soudard , qui, par parenthèse,

fut tué, médit : « Monseigneur, ils ne sont pas encore assez en désordre , vous risqueriez d'être j abîmé... » Je suivis ce conseil, et lorsque leurs * rangs commencèrent à se rompre je fondis...

A ce mot Kéfalein pressant les flancs de son cheval, VoI-au-vent partit au grand galop ; les autres chevaux suivirent cette impulsion par instinct en cherchant à se devancer ; de manière que, lorsque le connétable se trouva dans le champ de blé, il aperçut sept de ses cavaliers sur dix, étendus par terre et criant comme des aveugles sans bâton.

— Celle manœuvre sauva PElal, dit-il tristement à Caslriot, le seul homme qui lut à ses colés. Comment, belilres, s'écria-l-il quand les maladroits revinrent chercher leurs chevaux, après douze leçons vous vous laissez désarçonner?... Jamais, non jamais, le roi n'aura de cavalerie dans ce maudit pays!...

— Coquins!... continua Castriot, vous devez savoir montera cheval puisque monseigneur le veut! sachez-le demain, ou sinon !... Il leur ût une affreuse menace avec son sabre.

— Il faut convenir cependant qu'un bon cavalier est une chose rare, répondit le connétable en ramenant vers la têle de son cheval ses deux lon^mes jambes en fuseau, qui lui donnaient l'air d'une paire de pincettes ; et il força son beau cheval arabe à caracoler. Après celte manœuvre, il regarda ses gens avec l'air de supériorité d'un acteur qui rentre dans ■ la coulisse, au bruit des applaudissements.

Les cavaliers, honteux, remonlérent en silence sur leurs chevaux, et l'escadron continua sa roule à travers les domaines.

Pendant ce temps-là, les deux ministres, fort embarrassés de ce qu'ils allaient dire à leur souverain, traversaient le péristyle: au bruit de leurs pas la garde du prince, c'est-à-dire, trois Cypriotes qui jouaient aux dés, saisirent leurs hallebardes et prirent une position serai-militaire. Les deux ministres entrèrent au salon, en se dirigeant vers le cabinet royal, lorsque le docteur Trousse, une verge d'ébène à la main, les arrêta.

— Messeigneurs, le roi n'est pas encore visible.

— Serait-il indisposé, maître Trousse? demanda Monestan.

— Un roi sans royaume se trouve toujours malade, monseigneur; moi, je prétends qu'il ne s'en porte que mieux. Mais vous, messeigneurs, votre sanlé doit toujours être chancelante,' car les affaires de l'Etal emportent une somme considérable de vos idées, et plus nous en perdons, plus la maladie a de prise sur nous. Moi, vous le savez, je crois que les nerfs sont la cause immédiate de nos douleurs ; et les nerfs, visibles ou invisibles, élant les agents immédiats de la pensée, la pensée les détériore et cause

CLOTILDK ])E LUSIGNAN.

nos maladies cl notre mort. Nos pères, qui pensaient peu, se portaient bien; et de nos jours les maladies augmentent avec les sciences!... Ali! les médecins dans quatre cents ans auront de la besogne ! . . . moi. . . A ce mot favori du docteur-huissier, un léger bruit se fit entendre dans le cabinet, il y transporta sa ronde et lourde petite machine, en pensant le moins possible.

— Sire, dit-il, vos ministres se présentent pour avoir l'honneur...

— Vous pouvez faire entrer.

— 31essieurs, répéta Trousse en s'inclinant, le roi m'a dit : « Vous pouvez faire entrer. » Trousse se tapit respectueusement contre la porte, en criant d'une voix clairette : « M. le comte de Moncstan et M. l'évèque de Nicosie. » — On pourrait croire, d'après la fidélité avec laquelle Trousse rendait les paroles du roi, qu'il avait lu Homère!...

Monestan seul salua profondément Jean II , qui était assis dans un fauteuil de bois doré, près d'une table ronde couverte d'une étoffe verte et de papiers. — L'évèque entra d'un air très-cavalier.

— Sire, nous attendons vos ordres! ditMonestan.

— Messieurs, je vous permets de vous asseoir à cause de votre grand âge...

Ces paroles, depuis trois ans, servaient de prélude à toute espèce de conseil. — Un assez long silence suivit cet ordre, et les deux ministres se regardèrent, comme pour se demander : Qu'allons-nous faire?...

— Eh bien ! messieurs , dit le prince avec le geste d'un homme accablé de travail, de quoi s'agit-il aujourd'hui?...

— Sire , répfiqua l'évèque qui ne doutait de rien, parce qu'il se croyait la plus forte tête du conseil ; nous pourrions nous occuper de la marche à suivre pour reconquérir l'île de Chypre?...

— En avons-nous déjà parlé? reprit fièrement le monarque aveugle en se retournant plus loin que l'endroit où se trouvait le prélat; c'est à nous seuls à juger quand et comment il conviendra de le faire...

— Si je proposais cette chose , c'est que je présumais, d'après quelques paroles de monseigneur, que tel était son dessein.

— Ce fut toujours le nôtre ! reprit Jean II avec orgueil ; mais nous ne pensons pas qu'il soit temps.

— Vous avez raison, monseigneur, ajouta i\lonestan... Avant-hier, sire, à l'occasion de votre ambassade au Très-Saint Père, n'avez-vous pas parlé d'envoyer l'un de nous à Venise, afin de...

— Nous y renonçons, répliqua le monarque fâché de ce simulacre de conseil , et de ce qu'on n'attendait pas ses ordres.

— Monseigneur a-t-il appris que le comte Enguerry-le-Mécréanl s'est approché jusqu'à 3Iontyral? demanda l'évèque.

—Croyez-vous que nous ignorions quelque ctiose ? nous le savons !...

— Hé bien ! sire , n'est-ce pas un grand sujet... ? continua Ililarion.

— Oui interrompit le monarque avec colère,

c'est sur ce dangereux voisinage que nous voulions attirer votre allonlion : mais, ne pensez pas, messieurs, nous persuader que nous régnons encore ; à chaque instant, les circonstances nous le rappellent assez énergiquement ; néanmoins, il nous semble que le caractère indélébile que nous portons, réclame toujours un peu de respect? et nous saurons, dans notre adversité, conserver une plus grande pruderie de royauté que si nous étions à Nicosie. Ne croyez donc pas qu'il nous faille chaque jour un conseil ! désormais , nous vous manderons lorsque les secrets de l'État nous feront désirer de consulter votre expérience.

L'évèque voulut dire un mot. — Paix!... s'écria le roi.

— Sire, reprit Monestan, vous cormaissez notre dévouement; jamais nous n'avons eu l'intention d'ajouter aux peines de votre exil...

— Nous vous rendons justice. Et Jean II serra la main de son vieil ami.

— Sire, je ne suis pas seul ici !... s'écria Monestan. Le roi se leva, fut à l'évèque, et lui dit: u Nous vous avons accordé les honneurs de la fidélité, en vous amenant dans celte retraite; cette distinction vaut plus que vous ne pensez, quoique Tonne croie pas à l'amiLié des rois. — Le vieillard croisa sa dalmatique , revint à sa place avec une dignité que sa cécité rendait touchante, et les deux rivaux furent attendris de la bonté de leur souverain.

— Monestan, dit le monarque, quelle est votre opinion sur Icsmesuresà prendreçonire f^nguerry ?..

— Sire, je pense qu'il n'est pas digne de la majesté d'un roi de Chypre et de Jérusalem , d'aller au-devant d'un tel brigand ; s'il a cinq cents hommes d'armes, vous avez ici deux cents personnes qui mourraient pour vous, si le château de vos ancêtres n'était pas inexpugnable. — Le vieux roi tressaillit.

— Et vous Hilarion? dit-il tout ému.

— Monseigneur , je crois au contraire qu'il serait important de vous concilier le cœu r de ce compagnon valeureux de Jean-Sans-Peur. Il est grand capitaine, et ses invincibles soldats seraient un commencement des trente initie hommes...

— En nous associant à un tel homme, interrompit le minisire, nous perdrions notre dignité aux yeux des habilanls de ce pays, qui attendent avec impatience l'arrivée du prince Gaston II , pour en être délivrés, et du reste, sa troupe peryertirait l'enfer!..

— M. le comle, reprit l'évèque, dans l'état actuel

CLOTILDE DE LUSIGNAN

de la France, un rebelle heureux, quand il a cinq cents hommes d'armes et un châleau-fort imprenable , n'est jamais en danger ; il partage ses trésors avec le prince , quand il est lâche; et quand il est brave, il lasse sa patience...

— Le connétable est donc absent?., demanda le roi.

— Oui , sire...

— 11 faut donc attendre son retour, puisque vous êtes d'opinion différente... Il se fit un moment de silence. Nous avons , reprit le roi , dont la figure exprimait le contentement; nous avons à vous entretenir d'une chose beaucoup plus importante...

Les deux ministres se regardèrent et prêtèrent une oreille attentive.

— Notre bicn-aimée fille arrive à l'âge où l'on se marie, et sa beauté , ses droits au trône , peuvent nous procurer u;i allié puissant; mais le généreux chevalier qui nous sauva la vie , quand les Vénitiens envahissaient notre palais, nous dit en nous conduisant au vaisseau qu'il nous procura : « Vous avez une fille! » Alors son émotion nous prouva qu'il avait vu Clotilde; et ces mots semblent annoncer que son bienfait ne sera pas gratuit...

— Ah ! sire, ne l'accusez pas d'un tel calcul, le Chevalier Noir est trop brave pour être déloyal !..

— Nous ne l'accusons ni ne nous en plaignons, reprit le prince; ce serait s'emporter contre l'arbre qui nous écrase! mais il n'est point venu réclamer Clotilde, et nous pouvons, je crois....

A ces paroles un grand bruit de chevaux se fit entendre dans la cour et le roi s'arrêta.

— Quel est ce tumulte?... demanda-l-il.

Monestan s'avança vers la croisée. — Le connétable amène un jeune pâtre garrotté, répondit le ministre; nous allons être instruits.

En effet Kéfalcin, sachant l'embarras de ses collègues, apportait la matière d'une discussion.

— Sire, dit-il en entrant avec le jeune pâtre contenu par Castriot; nous venons de saisir ce braconnier, assez audacieux pour poursuivre un chevreuil jusque dans le parc et le tirer : il est, du reste, très-bon archer.

— Connétable, répondit le roi d'un air sévère, nous ne vous avons pas fait appeler! oublierez-vous toujours les choses les plus ordinaires? retirezvous! Jean prit son sifflet et Trousse parut au

son de l'instrument.

— Maître Trousse, sur quel ordre avez-vous laissé pénétrer le connétable?....

— Moi, sire, j'étais occupé à démontrer que les cordes trop serrées allaient faire périr le coupable, car ses nerfs se trouvaient tellement attaqués que sans moi

Le monarque interrompit Trousse, en permettant

au connétable de reprendre sa place. .Tean II, malgré son désir de conserver sa dignité, tout en satisfaisant le plaisir qu'il trouvait à tenir ses conseils, manifesta cette fois sa joie, à l'aspect de ce surcroît de besogne.

Le beau pâtre était debout ; sa figure ronde et spirituelle n'annonçait pas la crainte; et son œiJ furtif semblait chercher une autre personne. La hardiesse du jeune criminel indisposa l'évêque.

— Est-il vrai , lui dit le roi, que vous ayez commis le crime dont on vous accuse?...

— Oui, monseigneur, répondit-il avec franchise.

— En ce cas, il mérite la mort, s'écria l'évêque.

— C'est juste, ditRéfalein en levant sa petite tête oblongue.

A ces mots 31onestan pâlit et répliqua : «i Sire, vous m'avez toujours vu frémir à l'idée de la destruction d'un être, tel chétif qu'il fût : mais ici, quelle cruauté l'on exercerait en faisant mourir un homme pour un plat de gibier ! La religion de Jésus défend une telle doctrine; elle met la vie d'un homme à un plus haut prix que celle d'une perdrix.

Kéfalein s'écria : C'est vrai!....

— Sire, reprit l'évêque, il convient d'imprimer à ces misérables l'idée de votre puissance; trop de bonté nuit aux princes !...

— Que pensez-vous, monsieur le connétable? demanda le prince.

— M. l'évêque a raison, répondit-il.

— Hé quoi ! répliqua Alonestan , n'est-il aucune circonstance atténuante? Si c'était pour soutenir son vieux père qu'il aurait chassé ce chevreuil ? cette légère faute deviendrait une belle œuvre. Sire , lorsqu'un homme arrive à vingt ans, la nature a décrété qu'il vivra; et l'homme ne doit pas s'opposer à l'Eternel...

— C'est vrai, je me range à l'avis de M. le comte, ajouta Kéfalein.

— Si l'on tue aujourd'hui les chevreuils du parc sans être puni, demain que n'oseront-ils pas? observa le vindicatif prélat.

— Alors il faut le pendre pour assurer notre tranquillité , dit le connétable.

— Sans l'entendre? répliqua Slonestan.

— Entendons-le pour la forme ! répondit le sage Kéfalein.

— Parle donc! s'écria Castriot, qui crut que le geste de son souverain signifiait de frapper rudement le beau chevricr. Ce dernier se retourna brusquement, mais il réprima son mouvement d'indignation trop vite pour que l'on s'en aperçut.

— Par quel motif avez-vous tué ce chevreuil ? lui demanda le roi.

— Sire, répondit le jeune pâtre en souriant, un

chevalier vient d'aborder à l'instant dans les récifs, il mourait de faim et je n'ai pu résister à sa prière.

— Quel est ce chevalier?

— Je l'ignore. 11 a grand soin de dérober sa figure aux regards; la visière de son casque est baissée; ses armes sont d'un acier bruni; la barque et le vaisseau qui l'ont amené portaient le pavillon anglais ; ils disparurent dès qu'il fut sur la plage.

— Serait-ce tnon bienfaiteur? murmura le prince.

— Frivole excuse! dit l'évêque; les lois veulent la mort de ce jeune rebelle , les lois sont au-dessus de tout, et Dieu, monsieur le comte, exécute celles qu'il s'est tracées!...

— Je suis de cet avis, observa Kéfalcin. Moneslan, gémissant de voir ce jeune homme

périr pour si peu de chose, essaya de ramener Kéfalein à son opinion, en lui disant :

— Monsieur le connétable , on pourrait faire de ce jeune pâtre un très-bon cavalier.

L'évêque, prenant un malin plaisir à l'emporter sur Moncstan , l'interrompit : « Monsieur le comte, s'écria-t-il, ce serait compromettre notre sûreté en l'admettant... ;>

— Ce n'est pas à nous à prononcer un arrêt , interrompit à son tour le roi qui se retira tout pensif dans son appartement.

Le pâtre fut donc condamné : les ministres s'en allèrent en causant de l'émotion que le roi avait manifestée lorsque le pâtre dépeignit le chevalier.

Le chevrier fut remis entre les mains du docteur Trousse, qui le conduisit à la loge de Marie, en se promettant bien de le disséquer, afin de prouver son système aux incrédules ; et il eut la bonhomie de le dire au prisonnier.

— Allons, Marie, levez-vous, et faites place à ce condamné!

La folle grogna comme un jeune chien.

— C'est un de tes malades qui ressuscite, Trousse mon ami ! Je n'en veux pas chez moi , ma réputation en souffrirait!...

— Tes nerfs seront donc toujours attaqués!....

— Aussi longtemps que ion cerveau, docteur du diable; rends-moi mon fils !

— Mais vioi!

— Mon ami, dit ITnnocente au jeune pâtre, je plains ta mère!..

Aussitôt le jeune pâtre incarcéré. Trousse s'en fut au plus vite à son poste.

L'Innocente resta près de la grille. « Mon enfant, dit-elle au captif, personne ne te consolera !... si j'avais la clef je te délivrerais... mais tu es un scélérat... ils me battraient !... et puis, mon fils ne reviendra jamais de dessous terre !.. «

— Madame, dit le pâtre, si vous pouvez me faire parler à l'intendant.... — Elle se mit à rire. — Cela

me sauverait peut-être. — Elle rit encore plus fort.

I.ejcune homme, voyant l'inutilité de sa demande, ne dit plus rien; mais l'Innocente n'en resta pas moins assise sur une pierre, à côté de la grille...

Heureusement pour le condamné, sur le soir, lîombans arriva suivi d'un aide de cuisine qui portait le dernier repas du chevrier.

— Êtes-vous l'intendant du château? demanda le captif.

— Oui, pour le moment...

— J'ai besoin de vous parler, reprit le chevrier en faisant sonner de l'or.

— Va-t'en, drôle, dit l'intendant au petit marmiton.

— De quoi s'agit-il ? continua Rombans qui pensa que le condamné voulait racheter sa vie, ainsi que les lois de ce temps-là le permettaient.

— Il s'agit, s'écria le pâtre en saisissant l'intendant par son vieil habit, il s'agit de me délivrer !...

L'intendant resta immobile parce qu'il prévit que sa résistance lui coûterait un habit ; il s'y opérait déjà certains craquements qui l'inquiétaient fort; il se contenta donc de crier au secours !...

Mais le chevrier lui glissa son poing si fort à propos dans la bouche, que force fut à Bombans de se taire : Economie de parole! dut-il penser.

— Si tu ne te sers pas de la princesse Clotilde pour obtenir ma grâce, je déclare au roi Jean, avant de mourir, que tu as pour cent mille francs de biens dans les terres de monseigneur Gaston II.

— Tout le monde le sait donc ? s'écria l'intendant pétrifié.

— Vilain cancre.' dit la folle en riant aux éclats et montrant à Bombans une basque qu'elle avait détachée de son habit en en mordant rélofTe...

— Je suis ruiné!... cria Bombans, un habit de trois marcs !

— La même corde nous servira, maître Hercule, ajouta le chevrier.

A cette sage réQexion du malin pâtre, Bombans fit un signe de consentement, non pas à la pendaison, mais à la précédente proposition du captif.

— Songe toujours que ma mort sera la tienne !... lui cria ce dernier en le voyant se diriger vers la cour des appartements royaux. — Bombans obtint de sa fille qu'elle parlât sur-le-champ à la princesse. Aussitôt Clotilde se rendit chez Jean II, qui se laissa séduire par sa fi'lle chérie; mais il lui déclara que cette grâce serait la dernière qu'il accorderait à sa prière, en ajoutant qu'il n'entendait pas qu'elle se mêlât des affaires de l'État.

Rentrée chez elle, la princesse attendit avec assez d'impatience que Josette en fût sortie... : à peine la jeune Provençale eut-elle fermé la porte en jetant un dernier coup d'oeil à cette fenêtre que la prin-

CLOTILDE DE LUSIGNAN

cesse avait regardée toute la journée , que Clotildc courut en cntr'ouvrir les rideaux; elle revit le beau Juif déjà placé sur sa rocaille. La lune étant couverte d'un nuage , il cherchait vainement à distinguer si ses fleurs ornaient la fenêtre de sa bienfaitrice ; la princesse attentive devina cette pensée et fut touchée de compassion, lorsqu'un faible rayon de lune, perçant le nuage, flt voira Aephîaly ses fleurs gisant à terre. Il regarda douloureusement la fenêtre, des larmes sillonnèrent son beau visage, et le chemin qu'elles y laissèrent fut brillante par les doux feux de Diane.

Clotilde voudrait bien ouvrir la fenêtre, sans être aperçue, afin d'être plus rapprochée du Juif.....; un verre est bien peu de chose ! dira-t-on, mais encore c'est un obstacle , et ceux qui ont aimé comprendront pourquoi la princesse était gênée par cette importune croisée ! Elle parvint à l'ouvrir sans bruit aucun; et elle étendit légèrement le rideau sur tout l'espace de la fenêtre, en s'y ménageant une place pour son œil... Alors elle respire avec délices l'air qui s'engouffre, en pensant que cet élément vient d'efileurer le corps de son protégé. L'air est un messager fidèle ; cet air est le même qu'aspire Nephialy; enfin l'air ne les sépare point; tout à coup l'air modulé transmit les paroles suivantes, prononcées avec l'accent de la plainte.

— Dieu n'écoute pas toujours nos prières, il en faut beaucoup pour le fléchir!.. La croisée fermée, Clotilde aurait-elle reconnu l'organe enchanteur de Nephialy? Ces paroles pleines d'une mélancolie gracieuse remplirent l'àme de Clotilde d'une volupté suave comme l'odeur de la rose du malin.... Le calme de la nuit répandait un grand charme sur ce religieux et muet hommage de l'Israélite ; et ce culte de la reconnaissance émut tellement la jeune fille, qu'elle aperçut, à l'oscillation de son sein, le danger qu'elle courait à celte douce contemplation.... Elle eut la force de se réfugier dans son lit; elle ne le gagna qu'à pas lents !...

11 est, entre la veille et le sommeil, un état mixte oîi notre âme réfléchit encore, mais nos pensées pâles et comme fantastiques n'offrent, pour ainsi dire, que l'ombre des pensées ; ce fut pendant cette rêverie vaporeuse que Clotilde examina quel sentiment elle portait au beau Juif

« Je le protège! se disait-elle, il est recon-

« naissant... S'il vient toujours, je serai contente!... « ce bonheur me suffira... car je ne puis l'aimer !... « Cependant, qui pourrait savoir le secret de mon «'cœur?... personne.... » Elle s'endormit néanmoins , sans convenir avec elle-même qu'elle aimât le beau Juif.

Le lendemain, un faible souvenir de cette pensée fugitive s'offrit à Clotilde, elle s'en indigna, elle

courut à sa croisée, et... l'Israélite à genoux frappa ses regards; sa contenance semblait dire : u Je ne veux que de l'espoir... Ne tuez pas mon bonheur!... grâce!.. » — Le courroux de la jeune fille se dissipa comme un nuage fugace. Aussitôt Nephtaly retiré, Clotilde ouvre elle-même la fenêtre, y voit des fleurs nouvelles; en respire l'odeur délicieuse, les touche , et les jette , afin que Josette ne les aperçoive pas. — «c Nous verrons s'il aura de la constance!.. » — se dit-elle. Et, sans achever, elle se remit au lit en sifflant Josette... La curieuse Provençale accourut et ne manqua pas d'ouvrir la fenêtre de la Coquette la première.

— Madame, il n'y a plus de fleurs aujourd'hui!... s'écria la suivante.

— Probablement ce sont des oiseaux qui les apportèrent hier pour commencer leur nid.

Josette fit un sourire d'incrédulité, sans cependant concevoir pourquoi, s'il s'en était trouvé la veille, il ne s'en trouvait plus le lendemain; elle douta par instinct...

A ce moment le jeune chevrier fit réclamer, par Bombans, la faveur de remercier la princesse.

— Madame, dit le pâtre avec des manières et un son de voix qui n'annonçaient pas la rusticité d'un vilain du quinzième siècle, qu'il me soit permis de vous témoigner ma reconnaissance !... Il s'arrêta presque interdit de la beauté de Clotilde; cet embarras est la louange qui flatte le plus ; aussi la princesse sourit.

— Madame je vous souhaite, continua-t-il, le seul thcàlre digne de vos charmes, une cour brillante. J'ai vu celles de l'Europe !... partout, je vous assure, vous auriez la palme de la beauté. Adieu madame. Raoul cherchera quelque jour à s'acquitter : puisse l'occasion se présenter bientôt!...

— Ne m'aviez-vous pas dit que c'était un chevrier?

— Oui, madame!..

— Raoul! s'écria la princesse pensive, quel est ce nom?

Pendant six jours le beau Juif ne cessa de venir, chaque soir , contempler la croisée de Clotilde, et chaque malin, les fleurs les plus belles et les plus rares l'embellirent; chaque matin, elles furent jetées sans aucune pitié...

Le soir du sixième jour, Nephtaly, les voyant encore dédaignées , chanta la romance suivante, au moment où Clotilde allait s'endormir, après avoir contemplé le Juif pendant deux heures entières, en croyant toujours ne le regarder qu'un moment.

Je me fais un devoir de copier cette romance telle qu'elle est dans les manuscrits des Camaldules,

CLOïlLDE DE LUSIGNAN.

sans chercher à la rajeunir; c'est une des plus (;imeuscs chansons d'un spirituel troubadour de Provence.

le ne fay rien que requérir,

Sans aequérir L'aueu d'amoureuse liesse , Las!... ma maytressc, Dictes quand est-ce Qu'il nous plaira me secourir; Ne fay rien que le requérir.

Voflre beaulté qu'on uoit fleurir,

Me fayct mourir :

Ainsyj'ayme ce<|ui me blesse; C'est grand' simplesse, Mais {jranil" liesse, Pourneu que meueuillez guarir.

le ne fay rien que requérir.

La pureté du chant de Nephtaly, la douce tnélancolie de l'air, la naïveté des paroles, le murmure gracieux de sa voix flexible et les accords de son luth, plongèrent la princesse dans une extase ravissante, le beau Juif avait cessé, que Ciolilde crut entendre errer dans les airs des restes de celte mélodie enchanteresse... Au tendre refrain de l'Israélite, elle se reprocha sa cruauté, el résolut de ne plus jeter les fleurs...

— Mais à quoi cela servira-t-il ?... se dit-elle, à lui donner de l'espoir... Que d'idées ce mot entraîne

à sa suite ! Ne suis-je pas sûre de mon cœur...?

Quelle dislance entre nous!... Sa qualité de Juif est le marbre funéraire de tout sentiment excepté ma pitié... mais...

Une jolie gondole, tourmentée par les vcnls étésiens, est une image fidèle de l'âme de Clotilde... Elle s'endormit pour ne plus réfléchir. Qu'a-t-elie décidé... ? D'accepter les fleurs et de laisser fuire aux Dieux.

Un négociant, au milieu d'une foule de spéculations, à la veille de proclamer sa banqueroute, source de fortune, ne sachant ni ce qu'il a, ni ce qu'il doit, tenant encore à l'honneur, tremble de se convaincre et prolonge son incertitude!... ainsi de Clotilde!

L'air siffle, le ciel gronde et Tonde au loin mugit, Les vents sont déchaînés sur les vagues émues, La foudre étincelante éclate dans les nues, Et le feu des éclairs et Tabime des flots,

Montraient partout la mort

(V^oiTAiRE, Henriade , chant I".)

La terre est le grand cercueil que nous prépara la nature.

{Anonyme. )

Au petit jour, Clotilde se lève... incertaine, elle n'ose approcher de la fenêtre... Sa conscience lui

reproche chacune de ses pensées, l'état de son cœur, et de n'être plus auprès de son père; à peine paraissait-elle un instant le soir! Il est vrai qu'elle chantait au bon vieillard des lensons et des i)alla(lcs où l'amour jouait un grand rùlo,el que Jean II Irouvait, dans la voix de sa fille, un charme extraordinaire... Etait-ce assez?... Abandonner son père pour contempler l'endroit où se pose un Juif!... Mais le monarque ne s'apercevait |)as de l'absence de sa fille!... Des conseils se tenaient fréquemment, el Clotilde ignorait que son mariage en fût l'objet!...

Ainsi parlait la voix de sa conscience et Clotilde

n'en hésitait que davantage; elle attend que cette voix secrète se taise, pour ouvrir un peu le rideau... — Tu vas faire un pas, criait-elle toujours; ce pas le mène vers le don d'amoureuse liesse, de même que le premier pas de la vie mène vers la mort... En prenant les fleurs tu proclames que ton cœur n'est plus vierge!... Attends au moins qu'il soit parti !....

Maugré cettuy sage aduertissemeiU , la pucelle feit ung maie pas. Elle se délibéra de tirer le ridelet moult doulcettement, et, par le pertuiz, vist le soûlas de son cueur : elle gorgia ses oeilz de ce Juif, qui

l'affoloyt, en l'esguardant ores-cj ores-là tant ,

qu'on l'auroft cujdé incongneu à la bachelette

Ce repast d'amour parachetié , son cueur se mollifia, adonc sa conscience , qui douloft , se tinst mule et quoye (coie), ung aullrc appetisi, occjt ses clainours. . . Les bons Camaldules ne disent pas quel est cet appétit.

Au moment où le beau Juif s'élançait sur la crevasse protectrice , après avoir salué la fenêtre d'un geste plein de mélancolie, le bruit de la croisée, bien qu'ouverte avec précaution , retentit légèrement, et le fit retourner sur-le-champ; l'attention le rendit immobile... La princesse se rejeta dans sa chambre , et n'osa pas revenir, de peur d'être aperçue

Attirée cependant par une force invincible, elle s'approche à petits pas et s'arrange de manière à ce qu'un seul de ses yeux lance un regard fugitif..... Nephtaly se trouvait toujours sur la crevasse périlleuse; et sans voir que la mer atteignait son pied , tout ehtier à l'espoir, il attendait, avant de partir,

s'il se réaliserait Deux heures se passent il

est encore là.... L'imprudent oublie l'heure du départ! Que n'oublierait-on pas, pour jouir de

l'aspect de s^ bienfaitrice!,..

Les fleurs sont sur l'appui gothique de la fenêtre ogive; Clotilde les dévore de l'œil et brûle de les tenir, par cela même qu'elle ne le peut pas. Elle tâche d'en aspirer l'odeur délicieuse!... de temps en temps une secrète œillade lui découvre la constance de Nephtaly... Tout à coup, elle songe que Josette

CLOTILDE DE LUSIGNAN

va venir et verra les fleurs qu'elle a décidé de ne plus Hélrir.

0 génie féminin , nous devons te rendre les armes ! Lecteur, cet aveu devient précieux, car il

échappe à des moines... Clotilde s'habille elle-même à la hâte; elle ordonne à Josette de la suivre; et les deux jeunes filles se rendent sur la petite plateforme qui régnait au bas du château, du côté de la mer. Clotilde veut y respirer l'air frais du malin et cueillir des fleurs; Clotilde aime les fleurs; elle en désire chez elle, et ne conçoit pas qu'elle s'en soit passée jusqu'ici ! ^e lui faut-il pas garnir deux magnifiques vases de cristal qui sont sur son prie-Dieu ? Josette trouve ce goût bien subit; néanmoins , elle aide la princesse, et Clotilde remonte avec un charmant bouquet, en éloignant toutefois la suivante, sous un prétexte quelconque.

Elle rentre, et, pleine de dépit, jette dans la mer les fleurs qu'elle vient de cueillir; l'onde les emporte en les balançant Nephtaly, du haut de sa

falaise, a vu la blanche main de Clotilde lancer les fleurs : il se plonge dans la mer pour saisir ce trésor !.... La princesse court à l'autre fenêtre, s'empare avidement des fleurs de l'israëiite, et les sent avec une sorte de délire. A la voir, on dirait qu'il existe pour elle une odeur de plus dans la nature!...

— 11 n'y est plus, s'écria-t-elle en jetant un regard furlif sur la crevasse.

A peine a-t elle prononcé ces mots, que Nephtaly, mouillé par l'onde amère, reparaît le bouquet à la main; il en secoue l'eau salée, le met au soleil levant; il se tourne vers la fenêtre qu'il aperçoit à peine , la salue par son refrain ; et son attitude toujours respectueuse, semble dire : J'ai plus que je n'espérais!... Tous ses gestes exprimèrent la joie d'un cœur en délire : cette joie n'offensa point Clotilde, parce qu'elle était joyeuse sans savoir pourquoi....

La douceur de ces petits riens, qui sont de grands événements d'amour, répandit un tel charme , que la princesse ne songea point combien le hasard l'avait compromise. «Peut-être , lui dit sa conscience, que le Juif n'a pas vu que ses fleurs étaient acceptées ! l'honneur est encore sauf!.... n

Clotilde regardait toujours celte crevasse, maintenant déserte ; et le reste de l'iimocente volupté qui saisissait son âme l'empêcha d'entendre que Josette avait exécuté ses ordres; enfin, elle revint à elle , et Josette revêtit sa maîtresse de la même parure qu'elle portail lejour de la rencontre du beau Juif, en observant toutefois qu'il manquait un gland à la tunique.

Clotilde rougit.... Pourquoi rougir ?... Qui aime ledie! ...

— Madame, continua Josette, il y a huil jours que vous n'êtes sortie...

— C'est vrai..... Mettez de l'eau dans les vases de cristal...

— Madame sortira-t-elle?

Cette question fit penser à la princesse qu'elle n'avait pas encore parcouru les périlleuses falaises que le Juif affrontait chaque jour pour arrivera cette rocaille , où le diable seul parviendrait , si des hommes passionnés ne valaient pas mieux que le diable.... Elle résolut donc d'aller visiter les chemins que prenait l'Israélite , et répondit : u Oui, je sortirai.... »

Josette fit une jolie petite moue, que je traduirais volontiers ainsi :

u Peste soit du service des princes! on a un u rendez-vous et l'on ne peut y courir. Les rendez- <t vous sont la vie d'une Provençale; faut-il m'en

« priver! Vivre sans amour, c'est mourir d'a-

« vance !... »

Alors la soubrette se hasarda à demander :

— Madame aurait elle la bonté de me permettre d'aller voir un de mes oncles à Monlyrat?

— C'esl bien loin pour vous. Vous êtes d'une hardiesse!... Quelqu'un vous accompagne-t-il?

— Oui, madame, répliqua l'amoureuse Josette.

— Si le comte Enguerry vous rencontrait?

— Que voulez-vous qu'il me prenne? La

princesse ne dit mot. Mais, se souvenant de l'embarras et de la rougeur de Josette , au seul nom des soldats d'Enguerry , le jour de la rencontre de Nephtaly :

— Josette, répliqua-t-elle en se saisissant de sa main, vous avez des secrets et vous me les cachez!..

— Madame, s'écria la fille de l'intendant, par grâce, ne les demandez pas! demain, je vous ouvrirai mon cœur. Permettez que j'aille à Monlyrat; mon père me remplacera pendant votre promenade.

— Mon enfant, répondit Clotilde énme des pleurs de Josette , va partout où tu voudras.... Votre cœur ne m'appartient pas, et la pensée est la seule chose qui soit hors du domaine des rois.

— Ah! madame, dit Josette en se tordant les mains , mon cœur est bien à vous ; Dieu du ciel ! en doulez-vous?.... je vous aime comme lui!..

Heureusement pour la Provençale, Clolilde se trompa sur le sens de ce dernier mot, et Josette ne jugea pas à propos de la tirer de son erreur, en l'instruisant de ses amours avec le Barbu.

Aussitôt son service fini, la jeune suivante mit son jii[)on rouge, son joli corset, et courut à Montyrat avec toute l'ardeur des filles de ce pays des amours

Les ministres, occupés à tenir conseil, ne purent accompagner Clolilde. Alors, le docteur Trousse,

CLOTILDE DE LUSIGNAN

Caslriot et l'intendant, reçurent l'ordre de suivre la princesse de Chypre.

Hercule Bombaiis, jugeant qu'il était en grande faveur, ne voulut rien négliger pour s'y maintenir. Clotilde aimant la toilette, il se revêtit d'un pourpoint à gros boulons, tout neuf depuis deux ans; il mit ses belles bragucllcs, découpées et garnies de ferrets d'argent; il sortit de son cofTrc des bas pers et de riches souliers à la polonaise , qui , depuis , furent appelés à la poulaine, et une fraise brodée par sa fille. Il s'alla promener fastueusement dans les cours, en jouant avec sa médaille et son bâton de majordome, aux armes de Chypre; ayant soin de se faire voir aux gens , afin de leur imprimer du respect; il fut même, à ce sujet, un peu plus hargneux que de coutume; il regarda le temps avec anxiété , et ne se rassura qu'à l'aspect de Pazur du ciel.

La princesse ne larda pas à passer, suivie de Castriot et du docteur Trousse. Elle avait à la main deux des fleurs les plus rares, apportées par le beau Juif; et , de temps en temps, elle les sentait avec un visible plaisir.

— M. l'inlendantest d'une somptuosité ! s'écria Clotilde en apercevant Bombans.

— Ah ! madame , je dois encore le prix de cet habillement, répondit l'avare effrayé.

— Il faut acquitter vos dettes...

— Cela lui attaque les nerfs !... observa Trousse.

— Hélas ! quand on est pauvre... L'intendant se tut, parce qu'il prévit un orage, d'après les regards de l'Albanais.

Clotilde prit à travers le parc et se mit à gravir le pic de la Coquette ; son pas léger , animé par le désir, était trop rapide et fatiguait horriblement le pauvre Trousse , dont le ventre pouvait passer pour un second lui-même; pour ne pas déplaire, il souffrit en silence.

La princesse, parvenue au sommet, put jugerdes difficultés inouïes que le beau juif avait à surmonter, pour arriver seulement à la crevasse, qui altérait la pureté de l'angle droit formé par le coin de la Coquelle; la pente rapide delà falaise ne laissait, pour tout chemin, que de rares inégalités et des sables mouvants, dont les éboulements annonçaient les pas de Nephtaly... après un quart de lieue de cette côte, on apercevait alors un chemin moins dangereux, car le bord de la mer offrait des déchirements de terre, des anfractuosités et des grottes curieuses, parmi lesquelles on distinguait \e rocher du Gé««^, dont le sommet avait l'air d'une immense tête d'homme courbée vers la mer; ce caprice de la nature effrayait la vue par sa bizarrerie; jusque-là l'on ne découvrait aucune trace humaine quelques plantes maritimes, des mousses, des algues et i>r; K\ti\<:. t. iv.

des coquillages diminuaient, |)ar un simulacre de végétation, le jaune foncé des rochers et l'horreur de ces lieux sauvages.

lia princesse remarqua les vestiges des pieds et des mains de Nephtaly. L'idée d'essayer à courir le même danger que le Juif, lui sourit; mais lorsqu'elle la manifcsla , Trousse et l'inlendanl se récrièrent :

— Madame, c'est risquer d'attaquer vos nerfs très-fortement par la peur de la mort que vous allez affronter à chaque pas; elmoi, comme médecin, je m'y oppose ; songez donc que moi, gros comme je suis, je ne pourrai jamais descendre.

— Tu rouleras, dit Caslriot.

— Madame, observa Bombans, mon habit

Un regard terrible de l'Albanais glaça le visage jaunâtre de l'avare.

— Un désir de la princesse est un arrêt du destin pour nous! — Ayant- dit, Caslriot s'élança après Clotilde, qui, légère comme un faon, sauta d'inégalités en inégalités, en imprimant la marque de son joli pied sur les traces de celui de Nephtaly. La princesse ayant un peu froissé les deux fleurs qu'elle tenait à la main, les mil dans son sein, prévoyant qu'elle s'aiderait de ses mains, poursuivre le chemin du Juif.

Trousse et l'intendant, effrayés, restèrent sur le haut de la falaise, à se regarder l'un l'autre, pour se donner du courage.

— On risque de tomber à la mer! s'écria le médecin.

— Si ce n'était que cela... répondit tristement Bombans, mais mon habit, mes souliers !.... J'avais bien dit qu'il tn'arricerait malheur!

— Moi! je suis trop gras pour dégringoler;

la masse totale de mes nerfs m'emportera jusqu'au fond de la Méditerranée, mais vous!

La princesse et Caslriot riaient de l'embarras des deux poltrons. — Descendrez-vous ? cria l'Albanais, puisque cela plaît à madame : descendez, ou je remonte !

— Oui !... répondit le docteur, plus eff"rayé de la menace que du danger ; moi, je descends ! Elle pauvre Trousse, recommandant ses nerfs à l'Eternel, roula comme une boule, sans s'inquiéter des déchirures de son pourpoint noir. Heureusement Caslriot le retint, car il eut dégringolé jusqu'au fond de la mer.

Pour l'inlendanl, il s'aida de ses pieds et de ses mains, en ayant soin que ses habits ne fussent pas souillés ; mais il ne put empêcher que la moitié de la cor^eretle ne se déchirât, et qu'une des pointes de ses souliers ne restât, pour échantillon, sur un caillou maudit.

C'était un curieux spectacle de voir ces quatre

CLOTILDE DE LUSIGNAN

personnes errer au-dessus des flots : Bombans et Trousse marchaient comme sur des charbons ardents; la peur leur donnait des vertiges; mais le

cœur de la princesse battait de joie Elle voulut

aller jusqu'à ce qu'elle ne vit plus de traces" de la marche du Juif. Pendant qu'ils s'avançaient vers le rocher du Géant, où les guidaient les pas de l'Israélite, un immense nuage noir envahissait les cieux : il semblait qu'une déesse malfaisante étendit un crêpe funèbre marqueté de ces petits nuages blancs, que l'on nomme fleurs d'orage. Quand Clotilde et sa suite aperçurent le jour cesser derrière eux, les flots de la mer s'agiter par des mouvements intestins, et bouillonner, en enfantant de grosses vagues qui, semblables à des moutons bondissants, couraient les unes après les autres, ils se retournèrent, et l'elTroi

les saisit! Caslriot lui-même trembla pour sa

maîtresse, parce que tout courage devenait inutile; nul doute que les torrents de pluie allaient rendre la falaise impraticable et les entraîner dans la mer. Chacun se regarda avec celle niuelte horreur que cause la vue de la mort; ce silence fut rompu par ces trois phrases qui partirent en même temps :

— Sauvons au moins la princesse!... dit Castriot.

— Et moi !... s'écria Trousse.

— Mon habit !... dit l'inlendanl.

— Voilàdonc, murmura Clotilde, lesdangers qu'il affronte pour m'apporler ses fleurs !...

A ces mots, les éclairs se succèdent, un bruit horrible s'étend au loin, et l'orage éclate avec une furie sans exemple; le ciel et la mer semblent ne faire qu'un et se déchaînent en se menaçant l'un l'autre ; l'eau ruisselle par torrents, et sifïle en tombant. Castriot se dépouille de ses vêtements, s'accroche à des cailloux pointus et lâche de former un

abri pour la lêle de Clotilde Aussitôt le vent

l'emporte, l'Albanais jure !,..

La mer s'enfle par degrés, el son onde parait vouloir atteindre le haut des falaises : les lames menaçantes arrivent déjà jusqu'aux pieds des spectateurs imprudents, tandis que l'eau qui se précipite du haut de la côte, forme des torrents partiels qui creusent le sable et l'entraînent. La petite plateforme où est Clotilde se trouve sur le chemin de l'un de ces ruisseaux. Le caillou protecteur ne résiste pas longtemps, et la princesse, mouillée, tremblante de froid, tombe, en mettant sa main sur l'endroit de son sein où sont les fleurs qu'elle veut préserver ; elle resta, passive comme le rocher qui la reçut durement.

En la voyant étendue, et l'eau se diviser sur sa tète en détachant ses noirs cheveux qu'elle emporte, l'Albanais se mit à pleurer et à écumer de rage; il s'enfonça dans le sable jusqu'à mi-corps pour rete-

nir la princesse mourante, et , tirant son sabre , il essaya de renvoyer l'eau qui les envahissait graduellement.

L'intendant , cramponné sur deux cailloux , ne disait mot, tant sa douleur était grande, en apercevant l'eau qui dégouttait de ses vêtements en absorber la couleur, et la grêle couper les ferrets d'argent qui garnissaient les découpures de ses braguettes. Son œil , suivant cette couleur fugitive qui devenait la proie de la mer, ne se tourna pas une seule fois sur la pâle Clotilde, dont Castriot protégeait la tête au moyen de son casque.

Trousse, ne s'inquiétant ni de ses habits, ni de personne, roulait son gros petit corps à travers les ccueils et les ruisseaux, sans s'occuper de la commotion de ses nerfs; animé par l'amour de la vie , il cherchait à atteindre le rocher du Géant, dont le flanc ruiné promettait un asile.

Il n'est rien de tel qu'un égoïste en danger, ce qu'il trouve pour lui sert aux autres. Trousse, en arrivant à celte roche salutaire, s'écria :

— Moi je suis à l'abri !... Ce mot fit tourner la tête à Castriot; ilse dégage du sable, prend Clotilde dans ses bras ; et rapide commel'éclair qui sillonna la nue dans ce moment, il franchit les obstacles, et parvint heureusement à la roche, car le tonnerre tomba au même endroit où était Clotilde. Les brusques mouvements de l'Albanais dégagèrent du sein de la princesse une des fleurs du Juif : au milieu de son épouvante elle en gémit, une larme roula dans son œil quand elle vit cette tendre fleur emportée par l'onde furieuse.

Restait l'intendant , qui , séparé de tout , et presque envahi par la mer , s'écria douloureusement :

— On m'abandonne !...y'ara/s6/e« dit qu'il m'arrireraii malheur'... mon habit est perdu ; vingt-cinq marcs jetés à l'eau ! Je suis mort ! au moins , mon enterrement et mon cercueil ne me coûteront rien...

Ayant dit , il chercha à gagner le rocher du Géant ; Castriot lui tendit le fourreau de son sabre, et il aida l'intendant à grimper sur le récif; mais , dans cette opération salutaire, les deux souliers à la poulaine et la médaille d'or restèrent sur des cailloux, et Bombans les montra du doigt sans rien dire , lorsque la mer les emporta.

— Moi \& n'ai rien perdu , répondit Trousse à ce mouvement de l'avare, seulement mes nerfs sont agacés ; et les vôtres, madame?... La princesse, presque morte de froid, ne répliqua rien.

Cependant la mer en furie menaçait de son onde blanchissante les endroits qu'on aurait crus les plus inaccessibles, l'eau tombant du haut rocher du Géant, se réunissait dans la grotte, plus basse que sa plate-forme qui saillait dans la mer. A mesure que l'onde s'avance, Clotilde et sa suite, entrant par

CLOTILDE DE LUSIGNAN

la petite ouverture de la caverne , se retirent vers le fond... Tout à coup un horrible éclat de tonnerre se fait entendre , il est suivi d'un craquement effroyable, et la masse informe, cette tète du rocher, qui se penchait vers la mer, se détache et ferme

l'entrée de la caverne Un cri terrible s'élance

dans les airs, et l'on auraitpu distinguer l'inévitable moi de Trousse. Il servit d'oraison funèbre ; un affreux silence succéda... Cette porte fut la pierre tumul.iirc de ce sépulcre, ouvrage du hasard et de la nature..., et pour que le ci-git n'y manquât même pas, au-dessus du rocher fendu par la foudre, un jeune et gracieux arbuste lutte contre la furie du vent, au milieu de trois troncs d'arbres déracinés.

Dès le commencement de l'orage, Raoul s'est élancé vers le château ; mais comment trouvera-ton les victimes? —

Le ciel se nettoie, l'azur reparaît, les oiseaux chantent, et la nature a repris sa suavité pittoresque; la mer est calme , et les chèvres de Raoul se suspendent sur les rochers !

li monta sur son palefroi ,

Prêt à semer reffroi ,

Le carnage et la guerre

» Par toute l'Angleterre.

[Ballade de Nicoplew .)

Il ne faut pas croire que Sacripanti ne prenait pas ses précautions.

{Histoire de Sacripanti. )

N'oublions pas le sire Enguerry le Mécréant. Après huit jours de réflexions, il résolut de partir pour le château de Casin-Grandes; Nicol et le Rarbu reçurent le commandement de la forteresse , et l'ordre de veiller sur Michel l'Ange, et surtout de ne pas le laisser approcher de la chambre d'Enguerry. Le Rarbu tint l'étrier et le Mécréant prit la route de l'asile du roi de Chypre, en pensant: l"que si le roi de Chypre lui donnait sa fille, il hériterait du royaume, qu'alors ses desseins s'accompliraient ; et qu'il livrerait Michel l'Ange. 2" Qu'au cas contraire, il serait toujours le maître du cauteleux Vénitien en gardant chez lui le prince et la princesse et ne les délivrant qu'à bonnes enseignes, c'est-à-dire, en recevant le million promis; qu'alors les difficultés qu'il avait trouvées dans les cédules de l'Italien disparaissaient et qu'il serait \c maître du sénat vénitien.

Z" Que puisque Gaston II ne s'était pas montré en Provence, depuis huit jours que le Vénitien avait annoncé son arrivée , il pouvait assiéger Casin- Grandes en toute sûreté, s'il éprouvait un refus.

Alors, il donna un grand coup d'éperon à son cheval , et galopa vers Casin-Grandes , en ôlant toutefois de son casque la branche de cyprès qui l'eût fait reconnaître...

Au bout d'une lieue, l'orage, fatal à la pauvre Clotilde, arrêta la marche du Mécréant, et il se réfugia dans une hôtellerie située à l'endroit où la route d'Aix rejoignait celle de Casin-Grandes....

la mort a des rigueurs à nulle autre pareille* ,

On a beau la prier, I.a cruelle qu'elle est se bouche les oreilles,

Et nous laisse crier.

(Malhesbe.)

le suys ung paoure diable, On m'écrase à plaisir, C'est bien espouuentable Si uous uencî à me trahir.

(Romance du Lépreux. )

.lét regina gravi jam dudum saucia cura y%ilnus alit venis.

(ViRC, livre IV.)

La masse de lave qui formait la porte éternelle de la grotte du Géant, ne joignait pas le haut du rocher assez hermétiquement, pour ne pas laisser pénétrer un peu de jour; mais celle fenêtre légère , en jetant une faible lumière, ne servait qu'à rendre l'obscurité plus affreuse et à faire évanouir tout espoir de salut.

L'humidité de la grotte et la pluie dont les vêlements de Clotilde sont chargés, ont pénétré jusque dans ses veines ; son sang s'est glacé, elle est pâle et froide... Castriot cherche en vain à la ranimer!...

— Trousse!... Trousse!... s'écrie-t-il.

Mais le docteur ne l'entend point; il est occupé à fureter, comme une souris poursuivie, s'il n'est pas quelque fente, quelque trou qui puisse le sauver de la mort inévitable.

— Trousse ! répéta Castriot d'une voix formidable.

Celui-ci, pour s'excuser, lui répondit : « Le prince a la bonté de m'appeler maître Trousse, i'

— Le malheur nous rend égaux, répliqua le farouche soldat ; arrive donc et vois ce qu'éprouve la princesse!

Le docteur se dirigea vers Clotilde qui était éten-

CLOTILDE DE LUSIGNAN

(lue sur une pierre aussi froide qu'elle; Castriot, soulevant la lête endolorie de sa bienfaitrice , l'appuya sur ses genoux , en cherchant à rétablir Tordre parmi ses longs cheveux noirs souillés par le sable et parmi ses vêtements.

— Ses nerfs sont trop faibles pour de pareilles émotions, s'écria le docteur en lui tâtant le pouls; je le crois bien, car moi , je sens que les miens ne sont pas en trop bon état, de semblables pensées sont trop fortes, l'âme n'a qu'une somme d'énergie, et....

— Imbécile! reprit Castriot, penset-elle maintenant ?

— Non ....

— Alors elle devrait bien se porter selon ton jargon.

— Aussi, mot, je prétends que les morts se portent comme il faut.

— Serait-elle morte? s'écria l'Albanais; et ses yeux étincelants effrayèrent Trousse, qui se hâta de^ répondre :

— Je ne dis pas cela , mais moi !

— 11 ne s'agit pas de loi, guéris la princesse.... ou sinon.... Il caressa son sabre.

— Comment voulez-vous que je la guérisse si le sang est figé dans les divers coins où il est distribué pour toujours! ... et d'ailleurs, Castriot, voyez celte prison! C'est notre tombeau: moi comme vous,

nous allons y mourir Grand Dieu, mourir !....

aucun espoir!.... Savez-vous ce que c'est que la mort ?

— Et toi , le sais-tu?..

— Que trop , dit le tremblant médecin.

— Et tu penses vivre !... s'écria le soldat, lâche!.. Si quelque chose est rien, la mort est encore moins.

— C'est bien facile à dire, mais vivre est notre plus beau patrimoine , et notre père commun fut juste, car...

— Lâche ! interrompit encore Castriot.

— Qu'a (le plus que moi le plus grand roi du monde?... Dans le vivre, je ne le cède qu'à Dieu!.... Lui !.... il vit toujours.

— Lâche! répéta Castriot en caressant son sabre. A ce moment, un léger bruit se fit entendre, et le

docteur tressaillit d'espérance pour lui-même.

— Serais-je sauvé !... dit-il.

L'Albanais s'écria : « l'ourrait-elle l'être !... » en ne pensant qu'à sa bienfaitrice. Ils prêtèrent une oreille attentive : mais c'était l'intendant qui secouait ses habits, en pressait l'eau , tâchait de les sécher et de les brosser, en se servant alternativement de chacune de ses manches ; il comptait combien il lui manquait de ses ferrets d'argent...

— Au moins, murmurait-il , je ne craindrai plus la corde!.... je mourrai de ma belle mort; et, en-

core, vivrai-je au moins trois jours sans rien dépenser !...

Castriot, tout en colère, réchauffait la princesse en répétant : Le lâche !... Enfin, un rayon de soleil, perçant le voile épais des nuages , fit voir au fidèle Albanais Clotilde ouvrant ses deux beaux yeux bleus affaiblis par la souffrance !...

— Où suis-je?.... dit-elle d'une voix douce.

— lîélas ! madame, je suis rayé de la liste des vivants ! répondit le docteur.

— Tais-toi, vieux radoteur; lâche! n'effraie pas les autres. Madame, dit l'Albanais en se tournant

vers Clotilde, nous sommes en danger mais

vous vous sauverez peut-être. . . .

— Et comment? s'écria Trousse; les morts n'ont jamais levé leur marbre funéraire ! . . .

A ces mots, Clotilde leva les yeux sur les flancs rougeâlres de celle espèce de tombe , et chacun l'imita. Cet aspect lugubre n'attrista point la princesse En général , la jeunesse, insouciante

et gaie, ne conçoit pas la mort ; au printemps de la vie on ne voit partout que des roses ! . . .

— C'est un bienfait du ciel . . . murmura-t-elle; que de malheurs celte mort m'évite! Jh! je sens que je rmtrai's aimé ! Je meurs au moment de goûter le festin de la vie ! N'importe, je me retire enivrée! oui, si l'existence réside en l'usage, j'aurai vécu huit jours pleins! huit siècles !... et je serai pleurée! ...

A cette pensée, elle tire de son sein la fleur de l'israëlile et la sent avec délices; pour elle, cette fleur possède un charme rare, elle semble cueillie sur les bords du Léthé, car Clotilde oublie le danger présent, et son âme, toute en proie à des voluptés idéales, déguise l'horreur de celte tombe, en brodant de fleurs le suaire dont s'enveloppe son amour sans espoir.

— Madame, murmura le docteur, quelle horrible situation pour un homme qui n'a pas gaspillé sa vie de la perdre par un tel événement !...

— Mon pauvre maître Trousse, je sens combien je suis coupable ; j'ai causé votre perle ; j'en suis au désespoir !...

L'intendant, se rapprochant de Clotilde , s'écria : il. J'avais bien dit qu'il nrarrirei ait malheur!... » Puis, il s'assit sur une pierre avec une résignation morne.

Le silence régnait dans la grotte, comme si personne ne l'habitait; et ces malheureux se jetèrent des regards désespérés ; la princesse seule avait sur ses lèvres pâlies le doux sourire des amours; sûre de mourir, elle se livait tout entière au charme de s'avouer sa flamme innocente, et ses yeux brillaient de joie Elle repassa dans sa mémoire

les moindres événements de ces huit jours, et s'en-

CLOTILDE DE LUSIGNAN

vironna de tous les enchantcinciils do rainour...

Caslriot pleurait de rage en voyant le visage gracieux de sa mailresse.

— Elle a [dus de courage que moi!... se disaitil, et voilà les Lusigiians [)erdus !...

Il se lève, et suivi de ses compagnons d'inforlune , ils se hissent près de la rente du rocher, et s'écrient à la fois , avec toute la force du désespoir : — Au secours ! Us entendirent les sons de leur voix s'étendre sur la vaste plaine des eaux , et les échos des montagnes les prolonger.... l'uinl de réponse!...

Trois fois ils crièrent, et trois fois l'imperturbable silence de la nature leur signifia qu'ils devaienl mourir !...

Alors la rage s'empara de leurs cœurs, ils assemblèrent leurs forces contre le rocher, et semblables à ces enfants qui frappent la pierre dont ils sont blessés, ils déchargèrent leur fureur sur cette masse de lave, en cherchant vainement à l'ébranler : le destin n'est pas plus inflexible!.... Castriot, tirant son sabre, essaya de miner la fente légère, mais il s'aperçut que ce rocher de granit userait son sabre, avant d'avoir laissé place pour le passage d'une souris.

Le découragement se glissa dans leurs âmes et en consuma la force, aussi rapidement que le feu dévore un toit de chaume. Ils revinrent prendre leurs places et l'attitude du désespoir; leurs yeux fixes regardèrent la terre en paraissant craindre l'aspect

de ce groupe de douleur faiblement éclairé Cette

lueur fugitive, ce rayon fluet était l'image du peu de vie qui leur restait!... les plus tristes réflexions vinrent errer dans leur imagination et le silence de la mort régna par avance !...

Oublieuse du danger et toujours suspendue dans un monde idéal, la princesse en fut tirée par la vue de la douleur morne de ses compagnons. « 3Ies amis, leur dit-elle sans que sa voix enchanteresse fit impression sur leurs âmes, car nul mets n'a de goût pour un condamné ; mes amis, pourquoi nous attrister, si notre douleur ne change pas l'arrêt du destin ?... Vivons toute notre vie ! la dernière heure est quelquefois la plus suave ; il est un charme dans les adieux!..

— Ah ! madame, vivre est tout ! s'écria le docteur.

— Si cependant on gagnait à mourir !... dit l'intendant.

— Teut-ètre!... répliqua Castriot; après tout, les mortels se passent ie flambeau de la vie les uns après les autres; dans quel but?... nous l'ignorons....

A ce mot, le silence de la vie ne fut plus interrompu

( Il y a dans le mamiscril une lacune. )

Trousse s'écria: J'ai faim !

La voix de l'égoïste avait une expression qui faisait frémir.

— El vous, madame? demanda l'Albanais à Clotilde.

— Je souffre et je me lais !... ré[)ondit-elle d'une voix altérée.

— Enlendstu?.... dit l'Albanais au docteur avec un regard de reproche. — Les boyaux de la jeune fille retentirent de ce bruit qui précède l'extrême faim !

A cet avertissement, Castriot, fronçant ses noirs sourcils, jeta de temps en temps des regards avides sur Hercule Bombans et le docleui- Trousse , en les comparant l'un à l'autre.

Le pauvre docteur ne les comprit que trop, et l'Albanais n'avait pas besoin d'y ajouter , pour commentaire, cette caresse habituelle qu'il faisait à la poignée de son sabre.

" — Moi!,., je ne suis pas très-gras, observa Trousse en tremblant, et ces événements, en agaçant mes nerfs, auront rendu ma chair très-coriace, car j'ai soixante ans!... ajouta-t-il en se veillissant de vingt ans.

— J'en ai soixante-dix! s'écria Bombans effrayé.

— Cela ne changera pas ma résolution, dit l'impitoyable Castriot; aussitôt que la princesse ressentira la faim , je tuerai Trousse, comme le plus gras ; l'intendant après Trousse , et moi-même après l'intendant !...

— Qu'entends-je? s'écria Clotilde. Castriot, j'aime mieux cent fois périr !...

— Non, madame ,... di' l'Albanais avec l'accent immuable du destin.

— Castriot, je vous ordonne,... répliqua-t-elle en pleurant.

— Madame, dit-il en tirant son sabre, je suis le maître , et...

A ces mots la princesse s'évanouit... Castriot,

croyant que c'était de besoin, brandit son sabre

Trousse et l'intendant, se comprenant par un regard, se jetèrent sur l'Albanais furieux, pour lui arracher son arme... Un combat s'engagea sur le cadavre de Clotilde...

La lutte ne fut pas longue; Caslriot, se reculant de trois pas , abattit d'un coup violent l'intendant, qui tomba par terre ; et roulant des yeux animés par la rage, il levait son sabre sur le col de Trousse, lorsque la princesse, se relevant, arrêta son bras en s'écriant d'une voix déchirante : » Je n'ai plus faim!... i>

A ce moment, un horrible craquement retentit; et son bruit semblait annoncer de nouveaux malheurs ; le fond de la grotte parut se mouvoir ; la princesse fut joyeuse, en pensant qu'ils allaient tous mou-

CLOTILDE DE LUSIGNAN

rir d'un coup. L'intendant, malgré sa résignation, et le pauvre Trousse, tremblèrent comme les feuilles en novembre, et Castriot éleva ses mains pour soutenir la voûte au-dessus de la tête de Clotilde!...

Le flanc de la grotte se retira comme par enchantement, une lumière vive illumina ce théâtre d'horreur, et, du milieu d'un palais souterrain, l'on aperçut, comme un Dieu protecteur , le beau Juif, environné d'un nuage de lumière et d'une auréole céleste !... Soudain un cri de joie frappa la voûte, rendue moins sonore par les ornements de tout le luxe de l'Orient. En effet, les étoffes les plus précieuses, plissées avec élégance, forment un dais de pourpre et descendent en tapissant les parois volcaniques de la grotte. Tous les plis ondulés de l'étoffe se rattachent , au milieu de la voûte, à une rosace d'or du plus beau travail , et de cette rosace pend une lampe d'argent, remplie d'huile odorante ; un magniGque tapis de Perse déguise le sol poudreux ; tout à l'entour de cet appartement règne un divan en bois d'ébène enrichi d'or; des coussins moelleux et à glands de soie y sont à profusion ; aux quatre coins, s'élèvent des colonnes brisées; elles supportent des trépieds d'or d'un goût exquis , d'où s'échappe la fumée bleuâtre des parfums de l'Arabie; des vases précieux, des pierreries, des curiosités ,

des livres, embellissent cette délicieuse retraite !

L'étonnement a saisi chacun , et l'intendant reste la

Louche béante devant tant de richesses Ce coup

d'œil fut l'affaire d'un moment !...

— Madame ! dit l'Israélite aussitôt qu'il parut ; je n'hésite pas à vous découvrir un asile devant lequel, depuis deux cents ans, ma famille vit expirer la haine de la terre et le pouvoir des rois !... Je sais, qu'en vous sauvant , je perds tout , car l'intolérante persécution et la haine n'ont point de mémoire dans le cœur.... Lorsqu'on nous poursuivra, ce refuge, fruit de la prudence de mes ancêtres, ne sera plus impénétrable, et nos richesses seront la proie de nos persécuteurs. Mais j'éprouve une douceur extrême à tout sacrifier pour votre vie!... elle vaut tous les

biens delà terre et tous les Juifs qui l'habitent!

Venez, ô ma bienfaitrice! venez, je vais vous rendre

au jour Quel que soit le faible luxe qui décore

ces parois , rien n'est beau que le ciel , et vous croirez , comme moi quand je sors, assister au premier jour de la création.,..

11 aurait pu parler cent ans.... cent ans Clotilde l'eût écouté!.... IN'en croyant passes yeux, elle contemple le beau Juifd'un œil affamé Elle le quitte

un instant pour parcourir d'un regard curieux cette demeure qui recèle Nephtaly. Sur une table d'ivoire et d'or , elle remarque son bouquet placé dans un vase murrhin et tout près d'un luth précieux dont elle entendit naguère les tendres accords

A cette vue, une joie céleste s'empara de son âme, et Castriot attribua l'oscillation de son sein à la surprise de devoir la vie à un Juif.

Avant que l'on entrât , le bel Israélite s'élança , et la princesse inquiète le vit se diriger vers sa place habituelle ; il ôte , avec une soigneuse précipitation, le gland de la tunique qui se trouvait , comme une relique d'amour, posé sur un coussin précieux; songeant que ce talisman pourrait être reconnu , il le cacha sous son luth.

Cette délicatesse de sentiment toucha plus Clotilde , que le soin qu'il avait eu de lui sauver la vie ; elle comprit que cet homme l'aimait pour elle-même, et que la vanité cédait à l'amour.

Aussi, quand il revint, Clolilde tirant de son sein sa fleur chérie, la sentit, en souriant de ce doux

sourire produit par la seule volupté de l'âme En

reconnaissant la fleur qu'il apporta le matin, le beau Juif change de couleur, il pâlit et s'écrie :

— Ah! je sens que l'on peut mourir déplaisir!

quand on a sauvé sa bienfaitrice, ajouta-t-il en remarquant l'œil ardent de l'Albanais Ai-je besoin de dire que Clotilde le comprit?

Ces mouvements furent rapides et incompréhensibles pour les trois spectateurs, qui, du reste, ne se lassaient pas d'admirer ce lieu qui semblait le trône du roi des Gnomes.

— Je suis lasse et veux me reposer un moment

dit la princesse en courant s'emparer avec avidité de la place que le froissement des coussins indiquait être celle du bel Israélite ; elle s'y pose complaisamment, étale ses bras d'ivoire en foulant la pourpre; et regarde les riches ornements , le luth , les vases , surtout les fleurs qu'elle jeta le matin dans les flots... et qui semblaient l'amulette protecteur du Juif.

La douceur des parfums , la gracieuse recherche de ce lieu tout plein de Nephtaly, sa présence, le souvenir du danger qu'il venait de prévenir, et, plus que tout cela, la correspondance secrète de leurs âmes embellissaient ce moment d'un charme inexprimable : la princesse ne pouvait s'empêcher de porter fréquemment sa vue sur Nephtaly, qui fit asseoir ses hôtes sur des coussins , et leur présenta de l'hypocras et du vin de Chio... Quant à lui, il resta debout dans une humble contenance.

Gracieux Raphaël ! toi seul pourrais rendre la molle langueur des regards du Juif et de la princesse, et cette altitude extatique qui dévoile l'amour Mille pensées, légères comme les bizarreries d'un songe, voltigèrent dans leur imagination , et ces pensées leur furent communes. Si Nephtaly rêva des baisers imaginaires savourés sur la bouche de rose de Clotilde,... Clotilde retint Nephtaly dans ses bras; elle le pressa, posa cette tète charmante

CLOTILDE 1)E LUSIGNAN

sur son sein palpitant.... et son eliaste cœur ne devina pas de plus suaves voluptés!...

Ce sont ces idées involontaires qui , retenues captives par la pudeur, font briller nos yeux du feu de Promélhée. En vain Clotilde veut les cliasscr; un malin démon les enfante à plaisir, et, quoiqu'elle détourne souvent ses re^jards de dessus le Juif immobile, ce démon la pousse à lever ses yeux plus souvent encore enfin elle s'écrie d'une voix enchanteresse :

— Nephtaly !.... Autant elle eut de joie en prononçant ce nom, autant en ressentit le Juif en s'en-

lendant nommer par Clotilde Nephtaly, je vous

donne l'assurance que votre asile sera respecté :

j'oublierai, s'il se peut, de l'avoir vu ! Quanta ces

gens, soyez sur de leur discrétion Leur silence

sera' semblable à celui de la mort dont vous les avez sauvés !...

Le Juif, les yeux toujours attachés sur la fleur avec laquelle la princesse badinait, resta muet, et Clotilde comprit son silence.

— C'était un bien honnête homme ! dit tout bas l'intendant en se promettant bien de lui redemander les cinq cents livres qu'il croyait lui être dues. Trousse savourait la vie, et ne répondit rien... mais Castriotse lève, s'approche de Nephtaly, lui saisit la main et lire son sabre :

— Mon ami, tu n'es plus Juif pour moi, puisque tu viens de te dévouer pour sauver ma bienfaitrice : songe que Castriot et ceci le défendront contre tous tes ennemis , lorsque le salut et l'intérêt du prince

ne s'y opposeront pas ! Et vous, ma bienfaitrice,

je sais que vous m'avez recueilli, tenu lieu de mère, que j'ai mangé votre pain de bienfaisance, il me fut délicieux, madame! dit-il d'un ton plus grave, jecrois m'acquitter de tout, en taisant que vous avez été dans la lanière d'un Juif!... du reste, mon silence sera comme mon dévouement.... éternel!...

La princesse le remercia par un de ces regards qui donnent la vie et qui font naître dans le cœur des ouragans de désirs.

— Vous, ...reprit Castriot en s'adressantà Trousse et à Bombans qui buvaient toujours, s'il vous arrive d'en lâcher une parole et de nuire au Juif

Nephtaly toi, Bombans, je déclare au prince

que lu possèdes....

— Chut!... dit l'intendant, j'obéirai!

— Et toi, continua l'Albanais en faisant voir de près son sabre à Trousse, si tu n'oublies pas cet asile, je le trousse Tu aimes la vie?...

— Moi...

— Silence! s'écria Castriot, si tu veux vivre! La princesse et Nephtaly , se dévorant l'un l'autre des yeux, n'entendirent pas ce colloque.

— Si je pouvais l'aimer.... ma vie serait une ex-

tase perpétuelle... mais un Juif... le dernier des hommes!.... Ainsi pensait Clotilde!... — Qu'elle

dise,ye Vaime, et je meurs content ! Ainsi [len-

sailNcpthaly : et leurs regards trahirent leurs |)ensées , car les trois quarts de ce cjui se dit en amour s'exprime par l'œil... Aussi Clotilde s'écria-t-elle tout bas :

— L'air de ces lieux est mortel pour mon bonheur !... Nephtaly , conliima-t-elle à voix basse , en lui montrant le divan pour qu'il vint s'y asseoir, si vous avez un sentiment généreux pour Clotilde,... promettez-moi de ne plus venir sur la Coquette

Une grosse larme humecta l'œil du Juif et la princesse sentit tressaillir le plus profond de son cœur.

— Madame, répondit-il à voix basse, ma vie vous est consacrée; lorsque vous médirez : meurs!... je mourrai... Toutefois, sachez que c'est me l'ordonner que de me faire renoncer à votre aspect; l'endroit que vous habitez est pour moi tout l'univers! et le reste... l'autre monde !

— Nepthaly, combien de fois faudra-t-il donc que vous voyiez 'votre bienfaitrice. . . Voulez-vous que. . .?

Elle s'arrêta de peur d'en trop dire.

— Madame, vous venez du bord de la mer; si vous en avez compté les grains de sable, vous aurez marqué combien d'années vivra ma reconnaissance.

Clotilde soupira.

— llélas! je sais tout ce que me dit ce soupir

Malheureux , s'écria-t-il en déchirant sa précieuse dalmatique, peux-tu donc oublier que tu es un animal immonde, rebut de la terre qui le dénie les droits de l'homme!... Depuis le jour que je vous vis, madame, mon cœur m'a convaincu de l'injustice de la terre!... 0 Judas! que de malheureux tu as faits!...

— Nephtaly, quel est donc votre espoir?... A son tour il soupira.

— Que devenir?...

A ce mot l'Israélite leva ses yeux et sa main droite vers le ciel comme pour lui redemander , par ce geste, l'égalité de la nature, puis il revint tristement puiser la vie dans l'aspect de la princesse.

— Songez-vous, Nephtaly, que le ciel ne peut rien et que vous devez...

A la contenance du Juif il était facile de voir qu'il allait répondre ; « L'amour ennoblit tout , et le temps tire de l'urne du destin les arrêts les plus

bizarres.... Si vousdeveniez orpheline! pauvre,

abandonnée!... cette retraite...

La princesse le comprit et s'arrêta... Et comme l'homme espère jusqu'au tombeau, Clotilde, écartant tout ce qui pourrait troubler sa pensée, crut entrevoir une ombre d'espérance, que la réflexion devait détruire; mais, pour le moment, elle s'y livra tout entière et la prudence s'envola en gémissant.

CLOTILDE DE LUSIGNAN

La modeste retenue du beau Juif qui n'exigeait rien, son culte silencieux émurent le cœur de la princesse, et le donnèrent à jamais à l'Israélite; celte minute décida de l'âme de Clotilde, sans que la jeune bachelctte s'en aperçût, car elle avait encore un reste de fierté qui l'empêchait de se l'avouer à elle-même.

Tastriot , regardant une magnifique clepsydre, s'écria : <! Madame, il est bien tard et le roi doit être au supplice !... »

Clotilde se leva précipitamment ; alors l'Israélite furieux brisa l'horloge importune en mille pièces ; bien en fut-il récompensé par un regard d'amour!... Ce fut à regret qu'il guida ses hôtes à travers un labyrinthe d'escaliers et de grottes ménagées dans l'intérieur du rocher du Géant. Bientôt Clotilde se trouva dans le cratère d'un volcan éteint... Nephlaly leur montra la falaise et dit à (>lotilde un «Adieu madame!... » qui fit tressaillir jusqu'au terrible Castriot. La princesse salua son libérateur par un geste de main plein de mélancolie ; et plus pensive que jamais, elle s'en fut à pas lents !... En sortant de cette rêverie, elle remarqua que ses vêtements étaient souillés, que sa chevelure en désordre couvrait son sein d'un voile noir, qui, laissant des interstices, rendait plus éclatante la blancheur de sa peau satinée : sa tunique mouillée, les algues et les mousses qui ornaient sa tête, lui donnaient l'air d'une naïade; et l'amour avait jeté sur cette scène un tel charme, que le Juif ne s'en était pas plus aperçu qu'elle... Clotilde se retourna pour admirer la beauté pittoresque des rochers du Géant, bouleversés par l'orage... Alors elle vit le bel Israélite, qui , plongé dans une extase profonde, la suivait de ses regards; il ressemblait, par son immobilité, à Niobé près de devenir rocher.

L'air purgé par l'orage était suave et la mer apaisée; les fleurs exhalaient leurs plus doux parfums; le chant des oiseaux avait quelque chose de voluptueux ; enfin la nature semblait solliciter l'attention de Clotilde par cette amoureuse coïncidence... mais non! La jeune fille ne voit rien de tout cela.... son pied léger foule à peine la terre ; et elle paraît dédaigner le ciel, tant elle est heureuse et tant son cœur est chargé de pensées nouvelles!... Le bonheur nous rend presque athées... les infortunés seuls regardent les cieux !

Ce fut alors que Clolilde conçut la vie!... et semblable à l'athlète qui vient pour la première fois aux jeux olympiques, elle admira l'étendue du cirque : l'espérance, aux doigts fragiles, en ouvrit la barrière et son imagination le parcourut semé de fleurs, de

même que l'athlète croit à victoire! Mais que

d'anxiétés dans l'amour !... Pauvre Clotilde !...

Et Ton Terra venir sur un beau destrier

Un étrange inconnu, de plus bon écuyer,

Beau, bien fait, amoureux, ayant tout le courage

Des fils aimés des cieux , et des rois le lignage !...

(Prédictions de Merlin, mises en vers par un artonijme7)

Les plaisirs près de moi vous chercheront en fuule. Le bonheur des méchants comme untorrenls"écôuIe. ( Racisï , ^(/laJi'e. )

Si les plaisirs peuvent se comparer à des fleurs, la joie d'un père est un lis d'aune pureté, d*une blancheur éclatante.

( Asoiïint.)

Malgré tout le plaisir que l'on éprouve à suivre cette charmante Clolilde, l'abrégé des perfections humaines, il nous faut revenir à celle hôtellerie située au coin de la jonction de la route d'Aix et de celle qui conduit au château de Casin Grandes.

Le sire Enguerry rongea son frein en entendant son éloge, fait de main de maître par.plusicurs paysans ruinés; il s'impatienta!... Une femme impatientée ouvre la bouche et ne la referme que pour prononcer indistinctement les mots que lui souffle la colère, mais un homme... se promène sans rien dire. C'est ce que fit le Mécréant. Il marcha de long en large, notant du coin de l'œil les paysans qui le maudissaient, et à chaque fois qu'il arrivait à une mauvaise fenêtre qui se trouvait contre la porte de l'hôtellerie, il regardait si l'orage cessait, ce qui ne tarda pas; mais il fallait encore attendre que les eaux fussent écoulées ; alors il prit le parti de s'asseoir au coin d'une vaste cheminée.

Une jeune et jolie fille vint aussi chercher un asile dans l'hôtellerie; ses pieds n'avaient aucune tache de boue et ses vêtements étaient â peine mouillés. C'est celte circonstance qui la rendit l'objet de l'altention générale lorsqu'elle entra; chacun tâchant de deviner comment il se pouvait que cette petite sorcière eût reçu l'averse sans se crotter la jambe... mais ce n'était pas là le plus extraordinaire de son aventure !...

— Vous voilà, mademoiselle, dit l'hôtesse, en allant au-devant d'elle avec un certain respect; approchez-vous du feu! faites-lui place, vous autres!... Je croyais que votre service auprès de la princesse vous prenait tout votre temps. Que se passe-t-il au château?... Que vous êtes heureuse d'être avec la fille d'un roi! Comment se porte M. Hercule Bombans votre père?...

A ces mots les paysans ne pensèrent plus mal de la fille de l'intendant, et Josette répondit :

— Très-bien madame !...

— Est-il toujours soucieux?...

CLOTILDE DE LUSIGNAN

— C'est un bien honnête homme!... s'écria un paysan dont le terme du fermage approchait.

— El d'où venez- vous, sans curiosilé ?... demanda l'hôtesse.

— De Montyrat, répondit Josette en rougissant jusque dans le blanc de ses yeux.

La jeune Provençale était tout en émoi ; ses joues pâles, ses cheveux dérangés, et ses yeux fatigués annonçaient qu'elle venait de faire une bien grande course!... et, je crois, en vérité, qu'il n'existe pas dans la vie, hors la minute qui précède la mort, une traversée plus longue que celle de Josette, telle

courte qu'elle puisse sembler Josette n'osait

presque lever les yeux ; cependant elle trouva moyen de lancer sur l'assemblée des coups d'œil plus savants que ceux du malin : ses œillades friandes avaient ce feu qui distingue les yeux du midi ; je ne sais quel épanouissement régnait sur la figure animée de Josette : quand on a bu de l'ambroisie, il en reste toujours une certaine odeur!... Cet étal, que toute femme devine, n'échappa donc pas à l'hôlesse qui trouva l'ample matière des discours du lendemain... Alors il courut les bruils les plus élranges

sur la fille d'Hercule Bombans mais j'affirme,

sur mon honneur, qu'elle était innocente!... sans cependant affirmer qu'elle eût conservé ce dont on est épris en France et ce qu'on méprisait à Sparle!...

— Vous êtes donc du château de Casin-Grandes? demanda le Mécréant.

— Oui, monsieur.

— Vous êles fille de l'intendant?...

— Oui , monsieur.

— Alors vous savez si la princesse Clotilde...!

A ce mot, Enguerry fut interrompu par l'arrivée d'un autre personnage extraordinairemcnt intéressant. Il venait de la route d'Aix, capitale de la Provence, et il allait prendre celle de Casin-Grandes, lorsqu'en passant devant l'hôtellerie, il entendit prononcer ie nom de la princesse de Chypre. Or rien ne fut si facile , car il laissait marcher négligemment son cheval, dans le moment où Enguerry parla de Clotilde; je dis dans ce moment-là; car, le destrier étant couvert d'écume, cela suppose une marche très-précipitée. Or, à ce compte, il y aurait contradiclion dans la conduite de l'étranger; mais, les Camaldules ont tout expliqué... voici comme...

Les grands chagrins, disenl-ils, produisent à la longue une mélancolie qui se fait sentir dans les moindres actions de ceux qui sont attaqués de cette langueur morale...

Ainsi le cheval d'un mélancolique sera forcé de galoper une lieue, et d'aller au pas l'autre lieue, selon les distractions de son mailre...

Néanmoins, les mêmes Camaldules avouent que ce personnage n'acait pas de chagrin, ,. mais il n'é-

tait pas joyeux non plus : la mélancolie est peutêtre la moyenne proportionnelle entre ces deux quantités morales.

... Une âme forte et grande surmonte la fortune, bonne ou mauvaise ; une ûmc basse penche vers le crime; il n'appartient donc qu'aux gens d'un caractère tranquille, d'un esprit tant soit peu superstitieux, et d'une imagination disposée à la rêverie de devenir mélancoliques...

Eh bien, foi d'auleur! le personnage dont il est question possède une âme magnanime, il est brave, bel homme; point superstilieux, pour rêveur? je n'en répondrais pas.

... Les injustices de l'amour, la perte de ce qui nous est cher sont les principales causes de cet état qui n'est ni maladie, ni défaut , ni perfection de l'ume...

Or je déclare, moi, lord Rboone, que ce cavalier

n'a rien perdu d'essentiel, soit dans sa famille !

hélas, que dis-je?... il a perdu sa mère!... cependant, comme elle mourut en le mettant au monde, il ne l'a pas connue et parlant ne peut avoir aucun sentiment pour elle. Je reprends donc... qu'il n'a rien perdu de ce qui nous est cher; et qu'alors il est très-apte à fournir une longue carrière, sans que son cheval bronche. Il n'est point marié, n'a point d'enfants, et conséqueraraent il ne peut ressentir aucune des grandes peines de l'humanité, puisque son père vit encore !... et cependant, disent les Camaldules Il est mélancolique

Le serail-il de caractère? qu'a-l-il enfin?... demandons plulôt ce qu'il n'a pas?...

En commençant par ce qu'il a, car c'est le plus visible, nous viendrons peut-être à trouver ce qui manque à son bonheur!... je gage que toutes les femmes qui me liront l'ont déjà deviné! néanmoins elles ne savent pas ce que je vais dire :

Il a d'abord un très-beau casque d'acier bronzé, surmonté de belles plumes noires, son gorgerin est noir, sa cuirasse est iioire, ses brassards, sa cotte de mailles, le fourreau de sa large épée, ses cuissards, ses gants, le harnais de son beau cheval noir, tout est noir; son écusson n'offrait aucune marque héraldique, si ce n'est un tournesol privé de l'astre qui lui donne la vie, et l'on lisait (ceux qui savaient lire), en lettres noires : dueuilà qui n'est pasaimé... Il régnait, dans les mouvements de ce cavalier, une grandeur simple et naturelle, un air dégagé, sans apprêt, qui dévoile les hommes au-dessus du vulgaire, car sans démentir l'épigraphe de ce livre, on distingue l'allure d'un pauvre auteur et d'un homme de peine, de celle d'un gros banquier; cela ne prouve pas néanmoins que nous ne sommes pas é-^aux!... tous les chênes sont chênes, mais il en est de gros, de fluets, de tortus, de droits!...

Ce chevalier, sur lequel les Camaldules appellent

CLOTILDE DE LUSIGNAN

loute notre atlenlion, était sans doute un de ces paladins, grands redresseurs de torts et servant les princes opprimés, un fils de famille allant chercher, à cheval, les aventures que de nos jours nos jeunes gens cherchent en poste, sous prétexte de s'instruire : enfin un de ces preux, comme cette époque en fournit encore quelques-uns ; hélas! ce furent les derniers ! et ce beau temps, l'âge d'or de l'Europe , ce temps où les hommes se battaient sur les grands chemins pour les dames, espérant sans doute que quelque jour elles se battraient pour nous ; cette époque où, pour un bien, arrivaient mille maux; enfin ce règne de l'adresse individuelle disparut devant l'invention déloyale du canon : Vultîma ratioreijum, la logique éternelle!...

Ce qui prouve que ce cavalier noir était un homme au-dessus du commun, c'est qu'il sentit qu'il devait dire quelque chose en entrant : aussi demanda-t-il d'un air de curiosité :

— Quelle est la route qui mène à Casin-Grandes?... 3Iais sa curiosité jalouse se portait plus particulièrement sur le Mécréant, auteur de la question sur Clotilde ; ce qui peut faire présumer qu'il connaissait Clolilde, car je veux tout expliquer, pour éviter les commentateurs, si, par hasard , cet ouvrage ne meurt pas en huit jours.

L'hôtesse indiqua le chemin... certes on indique un chemin du doigt en disant : « Le voici : » mais l'hôtesse prit le chemin de Lafonlaine quand il allait à l'Académie :

— 3Ionsieur, s'écria-t-el!e d'une voix criarde , ah! vous voulez savoir la route de Casin-Grandes ! mais elle est faite depuis longtemps, c'est vous dire qu'elle n'est pas en trop bon état et qu'elle doit être impraticable; si vous attendiez , j'ai du vin d'Orléans; et voici la fille de l'intendant du château qui s'en retourne dans une minute, elle vous tiendra compagnie, et certes elle est gentille et dans ce pays nous avons assez généralement de l'esprit et les Provençales sont de bonne compagnieet..., etc., etc.

Qu'il vous suffise d'apprendre qu'elle parla pendant cinq minutes, et que ce qu'elle débita remplirait de vide vingt bonnes pages.

Le cavalier noir et le sire Enguerry s'examinaient avec l'attention farouche de deux rivaux, mais le Mécréant ne put en aucune manière voir le visage de l'étranger, sa visière était baissée et les jours si serrés que l'un n'apercevait rien au travers.

— La princesse Clotilde n'est pas mariée? dit le Mécréant en reprenant sa conversation interrompue par l'arrivée de l'inconnu.

— Non, monsieur, répondit Josette avec un petit air d'importance.

— C'est bon , s'écria-t-il , car mon voyage serait fini....

A ce mot le cavalier noir se tourna brusquement vers le Mécréant avec un air d'étonnement mêlé de dédain qui semblait dire : « Qui es-tu pour prétendre au parangon des femmes?... à une reine?... »

Ces pensées furent arrêtées par l'interrogation suivante faite par l'hôtesse à l'étranger :

— Monsieur vient d'Aix...?

— Peut-être , répondilil.

— Dit-on, demanda le Mécréant, que le prince Gaston soit arrivé d'Asie, de Chypre , du diable!... avec je ne sais combien de chevaliers bannerets?

— On l'ignore, répliqua le taciturne chevalier.

— Tant mieux, répondit Enguerry; sans doute il soupire auprès de quelque pièce de satin , pour savoir si le contenu d'icelle l'aime ou ne l'aime

pas, plutôt que de régner! Au surplus tant mieux

3Ion bel ami, continua-t-il enchanté de cette nouvelle , si vous allez à Casin-Grandes nous ferons route ensemble !...

Pendant ce discours l'étranger donna quelques signes de colère en grattant la terre avec la pointe de son épée et en frappant du pied.

Enguerry se leva et le cavalier noir l'imita sans rien dire.

— Allez avec eux, mademoiselle, dit l'hôtesse à Josette, la nuit s'approche.

— Nenni, répondit Josette, et ma réputation?....

— Bon s'il n'y en avait qu'un?.... mais deux! Malgré ce profond raisonnement de l'hôtesse,

Josette attendit et les suivit de loin.

— Uirait-on pas qu'elle a grand' chose à perdre? s'écria l'hôtesse aussitôt qu'elle fut partie... Ce blasphème étonna les paysans , et il s'entama une dispute; le défenseur de l'honneur des Rombans fut le fermier qui n'avait pas encore payé son terme. Laissons-les se quereller, car je n'aime que les raccommodements.

Le Mécréant et l'inconnu cheminèrent quelque temps, sans que ce dernier desserrât les dents. Enguerry, toujours occupé de ses intérêts, songea, d'après l'encolure de ce cavalier et la manière dont il se tenait à cheval , que ce serait une excellente acquisition pour sa troupe, d'autant plus qu'il était mécontent de le Barbu son lieutenant ; il dit donc à l'inconnu :

— Beau sire, il parait que vous avez guerroyé?....

— Beaucoup.

— En France !...

— Tant mieux, dit en lui-même le 3Iécréant, je gage, conlinua-t-il , que vous êtes brave ! . . .

— L'ennemi le sait.

— Comment se fait-il qu'un bon soldat comme vous coure après une viande aussi creuse que l'amour, ainsi que le dit votre devise?

CLOTILDE DE LUSIGNAN

Chacun son faible, répliqua le taciturne étran-

ger.

— Croyez-moi, renoncez à celte chimère.

— Chimère !... 0 Dieu du ciel ! s'écria l'étranger en colère, n'as-lu pas rendu l'amour un allégement des misères de cette vallée de passage! et le cœur d'une femme qui nous chérit réellement n'esl-il pas la source du bien, l'antidote du mal?... Oui, qui ne se plaît pas au doux servage , je le tiens fé' Ion ou prêt à le devenir.

— Eh! l'ami, vous brillez dans les orémus... chansons que tout cela. L'amour n'existe pas.

— Cela peut se dire... mais alors on ment par sa gorge! — Le ton de l'étranger avait un tel ascendant, une telle conscience de supériorité, qu'Eiiguerry ne voulut point batailler; il était même enchanté de cette ardeur.

— Et quand on le prouve?... répondit-il.

— Cela est impossible, dit l'inconnu se radoucissant.

— Beau sire, repritleMécréant,avez-vous aimé?...

— Oui, répliqua le chevalier noir en soupirant , et sans l'être jamais ; mon rang ou mon abaissement, ma fortune ou ma pauvreté, ma laideur ou ma beauté, tout fut obstacle.

— C'est déjà prouver en ma faveur !.... Continuons.... Aimez-vous?...

— Oui, pour la dernière fois!...

— Bon : dans quel but?...

— D'être heureux, c'est notre cause finale.

— Ah ! mon cher soldat , est-ce de l'amour que d'aimer pour soi seul !.. Avouez que l'on ne cherche que son plaisir? et partant, l'on aime l'objet qui nous en donne le plus , si par amour l'on entend le plaisir, je suis d'accord.

— Hérétique, Mécréant !

— Aussi le suis-je. 3Iais convenez encore que si vous cessiez d'aimer votre maîtresse, il vous serait bien difficile de l'aimer une seconde fois ! Vilesvous jamais jeune fille amoureuse d'un vieillard ; car pour ce qui est des vieilles femmes, elles ne valent pas un zeste d'orange.

— Vous n'avez donc pas de mère?

— Si fait ; mais , avouez que Ion ne cherche que son plaisir; qu'alors les formes et la beauté sont nos points cardinaux. En France, on nous aime plutôt par vanité que par ardeur amoureuse. Paris est un pays de femmes glaciales : en Italie, on aime tout ce qui est homme; en Espagne, on nous aime un à un, en nous chérissant beaucoup, car elles veulent contenter le corps et l'âme; chaque pays, chaque mode; mais la mode éternelle, c'est l'intérêt.... 1/amour est donc un besoin comme le boire, et l'on ne boit pas toujours! dont bien nous fâche.. ^

— Sire chevalier, répondit l'incormu, laissez-moi mon erreur; elle m'est trop douce ; je veux encore croire un moment à ce sentiment qui n'embrasse que la perfection de l'âme, à cet amour exquis, pur connue la neige qui n'a pas touché la terre, suave comme l'odeur d'une rose, et dans lequel on est certain que notre belle maîtresse ne pense qu'à nous, comme on ne pense qu'à elle; enfin, que l'on est une même âme. Se reposer sur le sein d'une telle femme, c'est une jouissance du paradis!...

— Ce n'est plus de l'amour !... car si vous ne cherchez que ce point, l'imagination peut vous fournir, comme aux faiseurs de vers, une maîtresse idéale... J'en reviens à mon dire, qu'amour est une petite rage Ainsi pensait Jean-Sans-l'eur...

— Il tenait cependant à l'honneur de sa femme , car il fit assassiner le duc d'Orléans à ce sujet.

— Vous vous trompez! il fut, au contraire, trèscontent de ce prétexte pour tuer le duc , j'en sais quelque chose.... Ainsi pensait-il, ainsi je pense, ainsi pensèrent les grands capitaines, ainsi le veut la nature ; et je n'en permets pas plus à mes soldats ; l'homme et la société firent le reste...

— Et pourquoi sommes-nous donc au monde, si ce n'est pour aimer et jouir !...

— Jouir!... Certes, répliqua le Mécréant, donner de bons horions sans en recevoir, boire, rire, régner, se battre sans se soucier des robes et du dessous qui met martel en tète aux amoureux transis ; voilà ce qui doit occuper les hommes, et ce que je vous offre...

— Comment cela? demanda le cavalier.

— Ecoutez!... vous me semblez bon compagnon, je suis Enguerrx le Mécréant.

A ce nom , le chevalier noir fit un mouvement involontaire en regardant le Mécréant, qui lui dit :

— Auriez-vous peur ?

— Peur! répondit l'étranger; quel est ce mot? Est-il anglais? je ne le connais pas ; que signifie-til, je vous prie ?

— Bon! s'écria le Mécréant, en voyant la colère du chevalier, il me faut beaucoup de soldats comme vous. Venez avec moi ! vous aurez l'occasion de faire fortune : si mes desseins réussissent, je vous promets un comté comme celui de Provence ; en attendant, nul souci ne vous talonnera; le bon vin, la bonne chère, les filles des vaincus, ne vous manqueront jamais Tenez, incessamment nous

pillerons ce château de Casin-Grandes et tous les trésors de ce bon roi Jean.

— Comment cela ? interrompit le chevalier en cachant sa curiosité.

— Je viens demander la princesse ; et, si l'on fait la sottise de me la refuser, je saccage tout...

— Vous prétendez à la main de Clotilde ?

— Certes !....

CLOTILDE DE LUSIGNAN

— Et avcz-vous beaucoup de soldats?

— Sept à huit cents chevaux....

— Et vous êtes Enguerry?... s'écria l'étranger avec mépris.

— En chair et en os.

— En ce cas, votre chair et vos os n'ont guère de prudence de dévoiler les secrets qu'ils contiennent.

— L'ami, le pouvoir est franc, et le lion ne déguise rien.

— Le pouvoir ' Pour qui prenez-vous le souverain de ces lieux? s'écria l'étranger d'une voix fière et retentissante; ne croyez-vous pas à sa vengeance?...

— Ne savez-vous pas que je m'appelle Mécréant,

etde fait ne croyant ni à Dieu ni au diable Est-ce

que je connais les rois? ajoula-l-il avec un air de mépris.

— Vous ne les connaîtrez que trop tôt!... murmura l'étranger.

— Basle ! ne m'avez-vous pas dit que Gaston était toujours à chercher des aventures?

— 11 reviendra !...

— Au surplus, qu'il revienne, je m'en bals l'œil : je le défle. Ma retraite est un abri contre la vengeance des rois; elle en a vu périr plus d'un, aux pieds de ses remparts : on ne peut s'en emparer que par une certaine poterne, mais elle est toujours bien gardée,

— La foudre tombe partout, répondit brièvement le chevalier.

— Soit.

— Ce Gaston, reprit l'étranger, n'est donc pas brave, puisqu'on le redoute si peu?...

— Soudard!... dit Enguerry avec respect, le prince est une bonne lame, et je réponds pour lui. C'est me vanter que d'assurer que je le vaux. Allons, mon ami, voulez-vous mener la vie joyeuse d'un enfant sans souci?...

— Comte Enguerry, répliqua d'une voix sévère le chevalier noir, avez-vous regardé mes éperons?...

— Non, mon ami.

— Je m'en suis aperçu plus d'une fois Voyezles donc ! ils vous apprendront que j'ai fait les serments d'un loyal chevalier: Dunois les a reçus; ce serait me perdre d'honneur que d'être un de vos soudards, tous gibiers de potence !...

Ce mot fut comme le signal d'une tempête : en effet, une grêle de coups tomba : le Mécréant ayant détaché sa hache et le chevalier noir la sienne, ils se battirent à outrance. Josette, qui les suivait de près, admira quelques instants la vigueur d'Enguerry, l'adresse et le courage de l'étranger; puis, elle s'enfuit à Casin-Grandes, en pensant que ces chevaliers avaient une valeur intrinsèque au moins égale à celle de son cher Barbu.

Les deux adversaires luttèrent comme deux lions, mais le chevalier noirassenasur le chef du Mécréant un si vigoureux coup, que le cimier du brigand en fut brisé. La nuit ne leur permettant plus de contiimer :

— Bien, chevalier, s'écria le Mécréant étourdi du coup ; Dunois se connaît en hommes ; je suis bien sot de m'être fâché d'une vérité.... Touchez là, ditil en lui présentant sa main.

L'inconnu, faisant semblant de ne pas entendre, piqua des deux, et le AIccréant, déconcerté, l'imita. L'avenue de Casin-Grandes se trouvant iHuminée par des torches, les deux adversaires ne surent que penser de cette circonstance.

Ici, il faut nous reporter au moment où le pâtre, rapide comme la foudre, entra dans les cours de Casin-Grandes, ens'écriant: Au secours!... Madame est en danger!...

Ces mots retentirent et plongèrent le château dans un désordre presqu'aussi grand que celui dans lequel il se trouva, lorsque les pierres, la chaux, le sable, les charpentes qui devaient le former gisaient pêle-mêle.... Chacun s'ébranla, s'arma; tout, jusqu'à Marie, comprenant le danger, se précipita, en formant un groupe inquiet, dont les murmures frappèrent les airs très-inutilement...

Le chevrier arriva au conseil du prince, au moment où l'on venait de décider, au grand regret du jaloux évêque, que Monestan irait en ambassade à la cour deNaples, vanter la beauté de la princesse, assez adroitement pour enflammer le bon roi René, veuf depuis longtemps, et Titieiter à épouser l'héritière du royaume de Chypre ; et sinon s'adresser à Gaston II, son fils...

Raoul raconte comment il a vu la princesse se promener sur le bord de la mer, comment la tempête a fait grossir et monter les vagues à une hauteur prodigieuse, et comment il n'a plus vu Clo-

tiide ! A ce récit, le prince et ses trois ministres

sont comme frappés de la foudre'... Ivéfalein parla le premier, en s'écriant :

— A cheval ! vite, ma cavalerie! et il s'élança,

suivi du pâtre.

— Grand Dieu, dit Monestan, en levant les mains au ciel, l'auras-tu protégée!...

— Tous nos projets s'évanouissent ; plus de guerre, si la princesse est morte ! continua l'évêque; Chypre est à jamais perdue !...

— Morte!... répéta le prince machinalement. Il se leva; mais la douleur le lit retomber sur son siège : Ma fille!... ma fille!...

Il descendit, soutenu par ses deux ministres , et voulut aller sauver sa Clotilde.

("e fut un touchant spectacle que de voir le cortège de ce père désolé; entouré de tous ses gens, il se dirigea vers les falaises.

Les visages inquiets, la stupeur de chacun ne servaient qu'à prouver combien était grande la douleur du roi... La belle tète de ce vieillard, dénuée des couleurs vitales, portail l'empreinte d'une tristesse funèbre, quelques larmes s'échappaient de ses yeux privés de lumière, et son silence, plus morne que le silence du cortège, inspirait la terreur plutôt que les larmes. On alluma des torches; on se précipita vers la mer, et, malgré son grand âge, le roi, marchant avec la vigueur que donne le désespoir, se trouvait à la tète de cet escadron de fidèles serviteurs.

Vol au-vent fut digne de ce nom. En peu de tesnps Kéfalein eut parcouru le haut de la falaise; il était guidé par Raoul. Le connétable s'étonnant de voir le pâtre aussi savant que lui dans l'équitalion, tout en courant, lui criait :

— Bon cavalier!... Mon ami, la licutenance de ma cavalerie est à toi : tu es digne de commander; je suis sur que la charge que je fis à Édesse n'est pas plus... !

A ces mots il s'arrêta, car ils aperçurent la princesse; et Kéfalein revint, avec la rapidité de l'éclair, rassurer le monarque.

— Sire , elle existe!... s'écria-t-il en caressant Yol-au-vent couvert d'écume.

— Ah !... Ce monosyllabe fut toute la réponse de Jean IL II s'arrêta en s'appuyant sur Moneslan potir ne pas succomber à sa joie. Les rides du prince disparaissent, son front s'éclaircil, et, sans qu'il sourie, son visage offre les traits du bonheur; il dirige sa main vers le connétable, lui prend la sienne, et, la mettant sur son cœur, il fait entendre à Kéfalein qu'il battait un peu pour lui.

A ce geste, la plus belle des récompenses, le connétable regarda ses deux collègues avec orgueil , et s'écria :

— Que l'on dise que la cavalerie ne sert à rien !... L'attitude du prince, la larme de joie qu'il laissait

couler sur les traces de ses larmes de chagrin, émurent tous les cœurs.

— Ma fille! dit-il, en entendant son pas et le

bruit soyeux de ses vêtements encore humides.

— Mon père!...

Ils sont dans les bras l'un de l'autre! A ce

spectacle, à ces mots déchirants par leur accent, chacun , comme dans le conte de la Belle au bois dormant, garda sa même pose, tant on savourait le bonheur peint dans ce vivant tableau : les suaves caresses de la jeune épouse sont gracieuses, mais le baiser d'un père qui retrouve une fille qu'il croyait perdue, porte un caractère admirable : c'est la sain-

teté du sentiment, une volupté toute à part !... Le front large et majestueux, les cheveux argentés, le visage sévère et ridé de Jean II contrastent avec la blancheur, la naïveté, la douceur et la taille svcltc

de (".lolilde elle est dans les bras de son père,

comme une rose qui s'épanouit dans le creux d'un vieux chêne.

— Ma fille! te voilà donc? Il semblait à

Jean H qu'un siècle se fût écoulé.

— Mon père! j'ai pensé ne plus vous revoir!

— C'est vioi qui l'ai sauvée!... s'écria Trousse.

— Lâche ! taisloi , dit Castriot.

— J'y ai perdu dix de mes ferrets d'argent , mes soidiers et ma médaille , observa Bombans.

— Je vous en donnerai d'autres, répliqua le monarque.

— J'ai presque acquitté ma dette!... dit modestement le jeune chevrier.

— Cîiacun a fait son devoir, s'écria le prince, et , dans son ivresse, il tira sa bourse, et l'offrit au beau Raoul.

— Monseigneur, je suis payé , répondit-il avec finesse.

— Ouais!... s'écria l'intendant qui poussa le coude du chevrier, accepte toujours!...

— Ce drôle a de l'honneur, observa l'évêque.

— Voilà l'effet des bons principes , dit Monestan en caressant la joue du pâtre.

— Jeune homme, reprit Jean II, je vous offre une place d'écuyer.

— Il monte à cheval comme moi; vous devinez les talents des hommes, dit Kéfalein, car c'est à Édesse que vous me fîtes conné...

— Sire, je ne puis l'accepter, interrompit le jeune chevrier; et, sans attendre de réponse, il s'élança dans les montagnes...

La troupe s'étonna seule de ce désintéressement; car pour le prince et Clotilde, ils nageaient dans un fleuve de joie céleste.

On forma à la hâte une litière avec des branches, et l'on y porta en triomphe le monarque et sa fille. Les cris de joie font retentir les airs ; le bon prince, environné de cette petite foule bruyante, se croit encore à Nicosie; ses deux minisires, de chaque côté du palanquin, figurent sa cour; Kéfalein, avec ses quinze chevaux, forme escorte; et Josette s'est glissée sans rien dire derrière sa maîtresse.

Celle marche triomphale, éclairée par des torches, s'avançanl dans lavenue aux cris de : « Vive Jean II, vive Clotilde!... i' était ce qui causa l'étonnemenl d'Enguerry-le-Mécréant et du chevalier noir; aussitôt ils piquèrent des deux pour s'y joindre....

CLOTILDE DE LUSIGNAN

Cn ranlôme élégant se forma dans les airs.

(Le Comte H^xias Odij. )

Vn bienfaiteur peut-il être Difficile à reconnaître?

(Perbaiit.)

Et lui frappant le col d'un coup de cimeterre , L'envoya sur-le-champ goûter de la poussière. (Poëme de Josas. )

En arrivant près du château, la curiosité de chacun fut fortement excitée par un phénomène miraculeux.

La lueur incertaine des torches fit apercevoir, à dix pieds de terre, un grand fantôme blanc, d'une forme aérienne, qui se débattait dans les airs, en jetant des sons inarticulés comme ceux des sibylles; une auréole entourait sa tête prophétique, et le bruit infernal des chaînes servait d'accompagnement à ses cris.

On s'arrête, en regardant ce phénomène avec les yeux de la peur, qui se glissa dans l'âme des plus courageux.

— C'est une vapeur formée par les exhalaisons des fossés, dit l'évêque.

— Monsieur, répondit Monestan, la sainte Ecriture enseigne que le Seigneur fait souvent des miracles pour avertir les hommes.

Hilarion haussa les épaules par un mouvement imperceptible.

Cependant Monestan parut avoir raison , car l'on entendit distinctement ces paroles qu'une voix rauque lança dans les airs :

«Courage, prince, courage! Chypre sera reprise! Mais les malheurs et l'adversité ne sont

pas à leur terme! Je vois ton ennemi le plus

cruel s'approcher : le voilà ; le serpent est à tes côtés; le vois-tu? Regarde l'ange de bonté, le défenseur, le vaillant, le fort des forts !... Courage, et rendez le sang versé; me

Le bruit des chaînes empêcha d'entendre le reste... On s'examina mutuellement, et la stupeur fut au comble, quand on aperçut, à dix pas du prince, les deux chevaliers qui parurent tombés du ciel ; car chacun, le nez en l'air., ne les avait pas vus venir.

— C'est Marie!..,, s'écria Kéfalein revenant du portail; elle déraisonne à cheval sur les chaînes du pont-levis où elle a grimpé !....

En effet, rinnocentc, les cheveux épars, descendit et se jeta aux [lieds du prince en criant lamentablement :

— Sire, mon fils ! rendez-le-moi !...

— Pauvre folle!... dit le monarque, en trouvant au milieu de sa joie une infortune que toute la

puissance des rois ne pouvait adoucir. Cependant un regard de Clotilde fit taire Marie.

Castriot tournait autour des deux inconnus, en brandissant son sabre, avec l'air hargneux d'un chien de ferme lorsque deux pauvres y entrent.

Monestan , ne sachant pas si les deux cavaliers n'étaient point des anges descendus du ciel, leur dit, avec toute la douceur qu'annonçait sa figure aplatie, et sa contenance abbatiale :

— Seigneurs, qui êtes-vous et que demandezvous?...

— Beau cher sire, répondit le Mécréant, nos talons prouvent que nous sommes chevaliers, et je ne sache pas que l'on nous ait jamais refusé l'hospitalité dans aucun château.

— Voilà de bien beaux chevaux! s'écria le sage Kéfalein.

— Connétable!... interrompit le roi d'un air imposant ; ce seul mot fit taire Kéfalein. Messieurs, continua le prince, les rois de Jérusalem ont créé l'ordre des Hospitaliers, c'est assez vous en dire! notre château sera toujours ouvert aux chevaliers : soyez les bien-venus

— D'autant plus, répliqua le Mécréant, que nous avons à parlera vous!...

Le chevalier noir ne cessait de regarder la princesse : protégé par la sombre clarté des torches, il s'approcha le plus qu'il put de Clotilde, et l'on s'avança vers le pont-levis, au milieu du murmure général causé par les conversations dont l'apparition des chevaliers était le sujet. Castriot ne perdit pas de vue ces deux inconnus.

La princesse, en proie aux souvenirs d'un moment à peine écoulé, ne pensait point au désordre de ses vêtements et encore moins aux survenants...

Depuis deux mois que le prince habitait Casin- Grandes, il n'avait pas encore eu l'occasion de recevoir Il fut donc au comble de la joie, en pensant au simulacre de grandeur qu'il allait déployer; il se félicita que la circonstance eut rassemblé tout son peuple autour de lui, lors de l'arrivée des deux chevaliers, et il ne cessa de donner des ordres à Bombans.

A dix pas du château, le roi quitta son palanquin, et Clotilde fut transportée à son appartement afin d'avoir le temps de s'habiller; la jolie Provençale l'aida dans les apprêts d'une toilette bien simple !... la fille de Lusignan n'était plus jalouse que d'un seul suffrage !...

Arrivé sous le portail, le roi dit à ses deux hôles, en les confiant aux soins de ses trois ministres: «Le château, tout grand qu'il est, se trouve trop petit, mè.me pour les restes de notre splendeur presque éclipsée; si «ous étions en Chypre, vous seriez mieux reçus "

CLOTILDE DE LUSIGNAN

— Sire, répondit l'inconnu, votre honte, votre franchise décorent mieux votre hospitahté que tout lo luxe des cours.

A ces paroles , le prince tressaille , son cœur s'émeut, il rassemhie les vestiges dé sa vue, afin d'apercevoir le chevalier il ne le peut; un geste trahit

son impatience, et il se retire tout rêveur!....

Castriot, sur un mot du prince, s'empressa de grossir la garde royale par les dix apprentis-cavaliers du digne connélahle; il se mit à leur tête, et lâcha, par sa contenance, de donner un air martial et grandiose à la salle des gardes.

Le monarque passa sa dalmatique doublée d'hermine; il se décora de tous les attributs de son pouvoir, et vint presser les valets de pied, les serviteurs fidèles qui se dépêchaient d'ôter la housse de la balustrade d'or, de découvrir les meubles, d'allumer les torches de cire que contenaient des candélabres d'or appelés torchères.

Bombans, de son côté, pour rendre le souper digne d'un monarque, se concertait avec le fameux cuisinier Taillevant, qui, depuis, fut au service du roi de France, et qui nous laissa même un précieux traité sur la cuisine. Le souper convenu, l'intendant employa plusieurs Cypriotes affîdés pour sortir la vaisselle du trésor.

Pendant ces apprêts , les trois ministres promenaient les deux chevaliers dans les cours. Le grand écuyer, c'est ainsi que l'on nommait le palefrenier en chef, vint chercher les deux destriers.

— Ayez-en bien soin , Vérynel ! s'écria Kéfalein.

Sur un message secret de Jean II, Moncstan dit aux inconnus :

— Si vous vouliez monter au palais, sires chevaliers? il ne fait pas assez jour pour examiner les fortifications.

L'évéque ne se tenait pas de joie, en voyant Enguerry s'occuper de la forteresse en guerrier savant ; il discutait guerre et combats avec le Mécréant, et il le prit en amitié par un secret penchant.

Sur l'observation du comte de Monestan , ils s'acheminèrent vers le perron de l'aile de Hugues, et le sire Enguerry-le-Mécréant admira la beauté du portique et l'escalier de marbre.

Dans la salle des gardes , Castriot disposa ses quinze soldats tout contre- les trophées, de manière qu'ils parurent en plus grand nombre.

— Ce sont les chefs de nos compagnies d'ordonnance!... dit l'évéque au Mécréant, pour lui faire concevoir une haute idée de la puissance guerrière du prince ; il n'ajouta pas que les compagnies manquaient : ce mot produisit son effet. Enguerry crut le monarque entouré de mille hommes au moins.

— Je croyais le prince sans soldats!...

— Sans soldats?... reprit l'évéque avec un geste de hauteur; lorsque le reste de nos trente mille hommes sera disposé, Chypre nous appartiendra... A ces mots ils se dirigèrent vers la salle du trône.

— Le roi de Chypre est visible, sires chevaliers, leur dit Trousse en grand costume de maître des cérémonies ; et, prenant par la main les deux étrangers, il les introduisit dans le salon rouge, tout brillant de dorures, de pierreries et de choses précieuses. Jean II était assis sur son trône , dans une attitude majestueuse et calme; les trois ministres se rangèrent debout à côté du trône, deux vieux serviteurs qui servaient de pages, et six hobereaux de l'île de Chypre, trois musiciens, deux écuyers du prince, Vérynel le grand écuyer, le commandant des chasses , grand louvelier, le curé subalterne qui disait la messe, et cinq ou six autres personnes, formaient une espèce de cour : leurs habits somptueux et leur contenance firent croire au Mécréant que c'étaient des princes.

— Vous devez être fatigués , sires chevaliers, dit le monarque ; nous vous prions de vous asseoir.

Alors les deux pages, âgés d'une quarantaine d'années, apportèrent des escabelles garnies de coussins. A ce moment Clotilde se présenta, suivie de Josette: les deux étrangers se levèrent; et le Mécréant, profitant du charmant usage de ce tenips féodal, baisa Clotilde sur la bouche, tandis que l'inconnu lui prit la main et y déposa un respectueux baiser.

A ce geste, Clotilde frémit d'une terreur secrète, et pâlit en reconnaissant, à l'éclat des lumières, le chevalier noir qui sauva son père de la fureur des Vénitiens, et le transporta dans un navire anglais, avec tous ses trésors!... Les soins de ce chevalier mystérieux lui revinrent en la mémoire!... Nul doute qu'il n'allait réclamer sa main. Comme elle achevait cette parole en elle-même, une chouette, placée dans la vaste cheminée de ce salon, fit entendre des cris lugubres et plaintifs. — « Quel augure !... i> se dit-elle en s'asseyantàcôté de son père, qui , toujours intrigué de la présence de l'étranger, écoutait tous ses mouvements.

— Pâque Dieu! qu'elle est belle!... s'écria trèsinvolontairement Enguerry.

— Désirez-vous quitter vos armes ? leur demanda le prince.

— Un vœu me force de toujours garder les miennes , répondit l'inconnu.

— Il aura commis quelque crime! murmura l'évéque.

— Le ciel en ait pitié! dit Monestan, cherchant à se rappeler la tournure du chevalier dont il reconnaissait les armes.

— Quant à moi, reprit Enguerry, je garde volontiers les miennes par habitude.

CLOÏILDE DE LUSIGNAN.

Alors rintendant, revêtu momentanément de la haute dignité de maître-d'hôtel , parut, orné de la (lalmatiquedc Kcfalein; mais sa face jaunâtre, ses traits régulièrement grossiers et ses gros vilains sourcils, en annonçant son avarice, prouvèrent qu'un roturier ne joue jamais hieri le rôle d'un grand !... Avis aux anoblis!...

— Sire, dit-il, vous soupcrcz quand il vous plaira !...

A ce mot, le chevalier noir, qui n'avait pas cessé de regarder Clotilde, s'élança pour lui présenter j une main tremblante d'amour, et l'on descendit à la salle du festin.

Là commença le triomphe du prince et de l'intendant.

Sur un dressoir en vermeil, on aperçut une douzaine de grands plats d'argent, des aiguières, des drageoirs et des bassins en argent; au milieu de ce buffet brillait une grande nef , ou navire , octogone tout en or, représentant en bosse les douze pairs du temps de Charlemogne, ladite nef supportée par huit lions massifs, aux armes du prince; un baquet en or soulerm par quatre sirènes, des flacons et une foule d'aiguières, d'hydres, de quartes à contenir le vin , en même métal ; enfin des tasses en vermeil , douze salières en or, trente cuillers d'argent, autant de fourchettes, et des hanaps, des coupes, etc.

La table du festin , en bois d'ébène , ornée d'une lame d'argent très-épaisse, et sur laquelle on sculpta une vigne, était couverte d'une nappe peluchée , mise de manière à laisser ce chef-d'œuvre d'orfèvrerie à découvert.

Cette salle immense, voûtée et décorée par de petites colonnes gothiques en pierre et à base de marbre , avait aux quatre coins des torchères en argent, garnies de grosses chandelles de cire ; et, pour plus de luxe, sept valets magnifiquement habillés, tenaient des torches dans leurs mains , en mettant leur gloire à ne pas remuer. — Le haut bout de la table était orné d'un dais rouge, et dans cet endroit Enguerry remarqua une autre nef d'or soutenue par des centaures , et contenant, selon l'usage , la serviette brochée d'or du prince, sa salière, son hanap, son couteau , son sifflet, et à côté, la quarte dorée renfermant son vin particulier.

A la place de chaque convive se trouvait un hanap d'or (espèce de vase semblable à un calice) et un pot à boire de même métal , plein de vin d'Orléans ; les viandes qui surchargeaient la table étaient disposées en pyramide dans de magnifiques plats d'or; on avait parsemé la nappe de feuilles de roses, et deux chandeliers d'or, symétriquement placés, éclairaient la table et les mets du temps ; Taillevant nous en a donné le détail : c'étaient des poulets dorés avec des jaunes d'œufs , des chapons à l'huile, des gelées aux

armes du prince , des pâtés de gibier et des prunes confites à l'eau de rose, etc., etc.

Sur une vaste cheminée , remplie de feuillage et de fleurs, il y avait une horloge d'Orient, et du manteau de la cheminée pendait une bande de taffetas vert découpée en dents de loup , et sur laquelle les armes du prince étaient brodées. Le Mécréant désira bien ardemment qu'on lui refusât la princesse, en contemplant toutes ces richesses avec un œil d'envie.

Clotilde s'avança gracieusement , et présenta aux deux chevaliers une aiguière remplie d'eau parfumée; ils s'y lavèrent les mains, cl la princesse leur donna une serviette peluchée pour s'essuyer.

Celte cérémonie faite, l'évêque prononça négligemment le bcnedicile, et chacun s'assit sur un banc de bois de cèdre sculpté, sur lequel il n'y avait de coussins qu'à la place du monarque et de sa fille. Ces derniers se placèrent sous le dais rouge, dans le haut bout de la table : personne ne se mit à côté de Clotilde ; si ce n'est que le chevalier noir, ne voulant point manger, se posa doucement sur une escabelle, à l'angle de la cheminée; il prit sa tête dans sa main droite , et , l'appuyant sur un de ses genoux qu'il croisa sur l'autre, il parut plongé dans une rêverie profonde!... A gauche du monarque était Moneslan, venait ensuite l'évêque, puis le Mécréant, qui s'assit derrière le riche dressoir, en ayant le cotinétablc à sa gauche.

Le reste de la cour se tint debout, dans une attitude respectueuse.

('lotilde aidait son père à manger, en lui poussant avec adresse chaque chose sous sa main; elle lui versait à boire, coupait son pain, et tous ces soins délicats étaient empreints de trop d'amour filial, pour ne pas faire penser qu'elle serait une tendre épouse... Certes le monarque avait besoin de ces altentions. car il ne s'occupait que du chevalier noir, et lorsqu'il cul bu , laissant la moitié de son vin dans le hanap :

— Présentez le reste au chevalier! dit-il à sa fille.

Clotilde le lui donna; l'étranger s'arrangea pour toucher les doigts de Clotilde en le prenant, et il les pressa tout doucement; la jeune fille rougit.

— Sire!... s'écria l'étranger, c'est trop d'honneur et trop de plaisir; en vous voyant, on se croit à la table des dieux, et servi par llébé. Il rendit le hanap en tremblant , et Clolilde remarqua ses yeux brillera travers la visière serrée !... Un froid mortel se glissa dans les veines de la jeune vierge, en pensant que le beau Juif mourrait de chagrin en apprenant son mariage!... Le chevalier reprit sa position mélancolique.

Après le premier moment de silence qui sert de

CLOTILDE DE LUSIGNAN

préface à tous les repas, révoque fil la demande suivante au 3Iécréant :

— Dans quels pays avcz-vous porlé vos armes? sire chevalier.

— En France seulement, répondit Engucrry.

— C'est un très-beau métier! continua l'évéque.

— llélas ! dit Monestan, on désole la terre, au lieu de la cultiver !... Les hommes vont mourir en des pays qui ne les virent point naître!... que de larmes ont coulé!... que de larmes couleront encore dans cette vallée où la guerre les sème à chaque combat !

— Monestan, reprit le roi , la guerre est nécessaire; c'est une maladie de la race humaine, et une maladie salutaire : la guerre est juste quelquefois! lorsqu'on dépouille un prince, ne doit-il pas chercher à reconquérir son royaume ?

— Puis, dit l'évéque, si tous les hommes vivaient, la terre ne pourrait les contenir.

— Croyez-vous, s'écria Monestan, que le Seigneur ne l'ait pas prévu ? la terre est assez fertile ! . . .

— Ou plutôt les combats assez fréquents, dit Enguerry, en vidant son hanap.

— Oui, continua l'évéque, en soutenant le 3Iécréant pour lequel il avait un faible.

— C'est un point douteux, reprit le prince, et vous avez tort tous les deux : les combats n'ont pas toujours déchiré le monde, et alors la terre suffisait aux besoins des hommes, et ce, par le moyen des maladies contagieuses et partielles , dont l'Eternel laissa le germe chez nous : une profonde sagesse préside à nos maux comme à nos biens.

— C'est autoriser la guerre, dit Enguerry. • — Je ne le pense pas, répondit le prince.

— Cependant l'Eternel est appelé /e dieu des armées, observa l'évéque.

— Non pas dans l'Evangile, répliqua prestement Monestan.

— Cela ne prouve rien , reprit le prince ; Dieu n'a jamais autorisé la guerre, et si les rois étaient tous prudents, ce fléau n'existerait pas.

Les trois ministres se turent, et firent un signe au Mécréant prêt à répondre. En effet, on aurait parlé de faire de la toile, le bon prince eut été le meilleur tisserand; de cavalerie, c'était le meilleur cavalier; de politique, de guerre, de religion, il connaissait tout à fond; se fàchai,bde ne pas parler le premier, et contredisait chaque raisonnement, en croyant avoir convaincu lorsqu'on se taisait par respect.

C'est une maladie commune à tous les grands , à tous les rois, et j'ai vu beaucoup d'hommes qui sont empereurs sur cet article...

— Comment avez-vous trouvé notre forteresse? demanda l'évéque.

DR BVLZAC. T. IV.

— Que trop fortifiée, répondit le Mécréant avec humeur.

— Un château ne l'est jamais assez, dit le prince.

— Sire, il l'est toujours trop pour ceux qui l'assiègent!., observa le .Mécréant, en achevant, pour la seconde fois, de vider sa quarte de vin d'Orléans.

— Au contraire, continua le monarque, plus un castel est fort, plus il y a de gloire à l'emporter; et si nous avions bâti ce château, nous l'aurions encore mieux défendu, surtout du côté de la mer.

— Mais, monseigneur, répliqua le Mécréant, il n'y a pas besoin de fortifications, précisément à cet endroit.

— C'est vrai, dit l'évéque.

— En effet, observa Réfalein.

Clolilde était offensée des regards effrontés du Mécréant, et elle le fixa de manière à lui faire baisser les yeux. « Elle ne m'aimera pas, » pensa-t-il, et il se consola de cet échec, en buvant.

Le roi, comme accablé par l'approbation générale donnée au comte Enguerry , reprit en ces termes : Vous vous trompez, messieurs; vous n'avez donc pas étudié le mouvement de l'eau sur notre globe? Dans cent ans l'on abordera peut-être à Casin-Grandes aussi facilement que dans une rade, si la mer se retire , comme je le crois , ou plutôt y apporte des sables; il faut tout prévoir...

— Sire, vous avez raison, dit Kéfalein. L'évéque haussa les épaules, mais la princesse lui

lança un coup d'oeil de reproche.

— Vîtes-vous les fossés? continua l'aumônier.

— Certes, répondit Enguerry.

— Et l'épaisseur des murs ?

— lis sont indestructibles.

— Croyez-vous qu'il y ait un côté faible?...

— Non...

— Si, messieurs, reprit Jean II ; et rien n'est plus facile que de prendre...

Enguerry prêta l'oreille. A ce moment, le chevalier noir, dégageant sa tête, fit quelque bruit avec les plumes de son casque; Clolilde se retourne, et le chevalier, craignant que le prince ne trahit sa détresse, dit à voix basse :

— Cet homme est Enguerry

Clotilde laissa tomber sa fourchette d'or, et Monestan la vit pâlir.

Et rien n'est plus facile, observait le monarque, que de prendre Casin-Grandes

A ce mot , la princesse fit un signe au comte de Monestan; ce signe signifiait: Méfiez-vous d'Enguenj!... Le premier ministre le comprit heureusement

Hélas! continuait toujours Jean II , si nous

pouvions avoir assez de soldats pour dé.*'endre la façade d'entrée, ce château serait inexpugnable!

CLOTILDE DE LUSIGNAN

—Qne dites-vous, sire? interrompit brusquement l'évêque en achevant de vider son hanap, et confus de ne plus paraître un guerrier d'importance, et de ce que l'étranger allait découvrir qu'il en avait imposé ; sire, vous oubliez donc les quinze compagnies d'hommes d'armes dont les chefs vous servent de gardes-du-corps.

— lîilarion, répondit tristement le prince , je les

avais en Chypre, mais nous n'y sommes plus ! et

je crois qu'excepté Castriot, il serait difficile de trouver ici...

A ce mot funeste, Clotilde réitéra un signe de tète et d'yeux à Moneslan , pour lui donner à entendre qu'il fallait soutenir l'évêque dans ses assertions, et l'empêcher de parler au Mécréant.

De trouver ici d'autres soldats, acheva le

prince.

— Monseigneur ne veut pas que l'on connaisse ses forces, dit l'évêque à l'oreille du comte Engucrry.

Monestan se mit à tirer lîilarion par sa soutane, pour qu'il ne causât pas avec l'ennemi , mais l'opiniâtre lîilarion donna, par-dessous la table, de petits coups sur les doigts de Monestan, afin de défendre sa soutane ; il en résulta un combat intestin, le premier qu'ait soutenu l'évêque, et il continua de dire au Mécréant :

— Nous avons aussi des raisons d'État pour les lui cacher à lui-même.

Ici Monestan remporta la victoire et l'évêque en gémit. En effet, .Monestan avait tiré si fort la soutane, que force fut à l'aumônier de se retourner pour voir les signes du premier ministre.

En toute autre circonstance, Clotilde eut ri de celte bataille.

Malheureusement la nature mit une telle douceur dans les yeux bleus et la figure anodine de Monestan, que l'évêque n'y comprit rien; et il se mit à parler de nouveau à l'oreille du Mécréant.

Tout ceci fut l'affaire d'un moment.

— Sire, s'écria alors Monestan, vous ignorez donc que vous avez trois cents hommes dans le château, deux cents à Marseille, cinq cents à Aix!... une armée !...

— Une armée !.... répéta le roi dans un profond étonneinenl.

— Oui, mon père, dit Clotilde. Le Mécréant ne savait que penser.

— Et de plus, une cavalerie ottomane queje vous ai créée , ajouta Ivéfalein; il est vrai que ces Provençaux ne veulent pas devenir habiles....

— De la cavalerie ! dit Jean II.

— Oui , monseigneur, s'écria l'évêque au comble de la joie de se voir soutenu , vos armées jusqu'à présent ne vous ont rien coûté. Notre dévouement,

dût-il encourir votre disgrâce, les a préparées pour vos succès; et habilement disséminées dans divers endroits , elles attendent le moment où l'on s'embarquera pour aller reconquérir l'île de Chypre, et dès que nos trente mille hommes seront complets, vous n'aurez plus qu'à vous mettre à leur tête; et, débarquant à Nisaslro, vous volerez jusqu'à Nicosie de victoire en victoire; nous y entrerons entourés de drapeaux vénitiens, aux acclamations du peuple,

etlcsLusignans brilleront d'une gloire nouvelle!

on pourra même peut-être reprendre Jérusalem.

En disant ces derniers mois l'évêque n'était plus sur le banc ; il se remuait dans sa soutane, en brandissant son hanap comme un sabre.

— Certes, on le pourra , dit Kéfalein, car je formerai un corps de Maïuelucks, pour ne plus avoir à craindre la redoutable cavalerie des Turcs de l'Asie.

Le prince , ne pouvant deviner les motifs de cette conspiration , s'écria tout en colère :

— Que signifie cette multitudede soldats que vous me donnez si libéralement, lorsque vous savez notre détresse ? avons-nous dix hommes d'armes au château?... Oubliez-vous qui nous sommes, pour plaisanter ainsi?...

— Ah! sire répondirent à la fois les trois ministres, excités par les coups d'œil de Clotilde effrayée.

— Silence, messieurs, répliqua sévèrement le

monarque , nous n'avons pas d'armée maisnous

en aurons une, le jour que cela nous plaira

Lorsqu'on possède nos trésors, on peut espérer tout; et supposé que nous eussions les bataillons que vous nous créez, vous nous auriez donc abusé, lorsque vous confessiez notre dénuement, le jour où, d'après mes ordres , l'on discuta les mesures à prendre contre le fléau du pays, cet infâme scélérat

— Mon père! interrompit Clotilde, qui pressentait une catastrophe ; mon père, votre vin se renverse!....

— Contre ce traître Enguerry-le-Mécréant, acheva le prince.

— Traître! répéta le Mécréant échauffé par

le vin, jamaislecomie Enguerry n'a trahi personne!

— Ciel !.... le plus grand brigand !... dit le prince.

— Vous en avez menti par votre gorge. Et le Mécréant, se dressant, leva sa visière et s'écria : C'est moi qui suis Engucrry !...

A ce mot, l'épouvante est dans la salle; chacun est debout ; la figure altière de l'évêque est animée, Kéfalein met la main sur son épée, en regardant, avec ses yeux à fleur de tête , le terrible Mécréant ; Clolilde, comme évanouie, penche sa belle tête sur le dos du banc ; le chevalier noir reste impassible; la figure de Monestan indique une sainte hor-

CLOTILDE DE LLSIGNAN.

reur; et, au milieu du tuinulle, Bombans effrayé cache sous sa dalnialique les pièces de vaisselle les plus précieuses , el les reporte au trésor , en semant ralarme Le prince s'écria d'un accent guerrier :

— Mânes de mes ancêtres qui planez dans cette salle, vous indignez-vous assez de mon affront, et de voir votre descendant aveugle et sans épée... pour se venger !...

— Se venger!.... répéta Enguerry d'une voix retentissante, de q.uoi? Ne suis-je pas comte? Ai-je déshonoré votre table? Qui m'a déclaré félon et déloyal?

— Tes actions!.... dit le roi avec l'accent d'une rage concentrée.

— Je n'ai jamais tiré mon épée que pour me venger !... et j'avais , selon la maxime de Jean-sans- Peur, de bonnes raisons , et prenez garde de m'en

donnerune! Mais je m'explique, et vais déclarer

le dessein qui m'amène Je demande en mariage

la princesse Clolilde!....

A ce mot, la jeune fille s'évanouit, à l'aspect de la barbe rousse du Mécréant, et à l'idée d'être la femme de ce monstre d'iniquité : Monestan se signa, et Bombans emporta de nouvelles pièces d'argenterie.

— Voûtes, écrasez-nous donc! ... s'écria le prince... Kéfalein,Castriot! Caslriot, armez-vous! votre prince est insulté... Heureux que vous êtes de ne pas voir ce Mécréant!... La figure de ce vieillard en cheveux blancs était sublime de dépit et de colère !...

Kéfalein tira son épée et le Jlécréant la sienne.

— Le combat est inégal , dit l'évêque , le connétable est sans armure.

Le prince se lève, cherche sa fille et la prend dans ses bras, en lui demandant où est l'autre chevalier.

— Ah ! si notre libérateur était en ces lieux ! demanda Jean II.

A ce mot, l'étranger saisit le bras du prince.

— C'est lui! dit le roi, nous en étions sûr !...

A cet instant, Castriot, qui s'était entendu nommer parle monarque, franchit les escaliers ; il entre, voit le prince et sa fille dans les bras du chevalier noir, l'épouvante sur tous les visages, et l'imprudent Kéfalein près d'être percé par l'cpéc du Mécréant. Les yeux de l'Albanais lancent des éclairs ; il n'hésite pas, et décharge un tel coup de sabre sur la nuque du sire Enguerry, qu'il alla faire connaissance avec les dalles de marbre qui pavaient la salle, puis Castriot s'en alla sans rien dire. A cet instant Bombans avait emporté la dernière pièce d'argenterie.

— Il est mort, aussi vrai que moi je vis ! s'écria Trousse survenant : il est mort!...

A ce mot fatal, toute l'indignation de Jean 11 cessa, il réfléchit aux suites de sa colère, et le politique iMoncstan lui dit :

— S'il existe, nous sommes perdus; s'il est mort, monseigneur, c'est une tache à votre mémoire.

— Sire, dit le chevalier noir, le comte Enguerryle-Mécréant était votre hùte; vous avez violé les lois de l'hospitalité.

Pour toute réponse, le prince, reconnaissant tout à fait son libérateur, le serra dans ses bras : » Ma fille, c'est lui !... » dit-il.

— Je le savais, mon père !... Et Clotildc vit tressaillir le chevalier à ce mot, qu'il crut dicté par l'amour... u Pauvre chevalier, pensa-t-ellc en voyant ce mouvement de joie, je ne puis t'aimer !...

— Et vous ne me l'avez pas dit, cruelle! répondit le prince à sa fille. Enfants, dit-il en se tournant vers sa cour, parez de fleurs ce château! appelez les musiciens ! que l'on apprête un plus beau festin, et que l'on répande nos vins les plus précieux ! brûlez des parfums , et que tout respire la joie; notre libérateur est en ces lieux !... Il asauvévotrc prince!...

En ce moment, Enguerry se releva en s'écriant : (t Vengeance !...ronm"a fait grandement outrage!., on m'assassine quand je crois manger le pain de l'hospitalité!... c'est une félonie ! »

Mon âme avec plaisir vous destine ma 611e ;

n Tant la mériter!.... Quelle est votre famille?..,

(ASOXTJIE. )

Ah ! que je suis à plaindre!

Je ne fais qu'espérer, et je vois tout à craindre.

( CoRXEiLLï , le Cid. )

Ung grand effroy se respandit soubdain , Guerre ! . . . guerre ! . . .

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