‹ Œuvres de Balzac (volume 2)Chapitre 40 sur 55 · LES PROSCRITS · texte numérisé non relu

LES PROSCRITS

En 1308, il existait peu de maisons sur le terrain formé par les alluvions et les sables de la Seine, en haut de la Cité, derrière l'église Notre-Dame. Le premier qui osa se bâtir un logis sur cette grève soumise à de fréquentes inondations fut un sergent de la ville de Paris qui avait rendu quelques menus services à messieurs du chapitre Notre-Dame ; en récompense, l'évêque lui bailla vingt-cinq perches de terre et le dispensa de toute censive ou redevance pour le fait de ses constructions. Sept ans avant le jour où commence cette histoire , Joseph Tirechair, l'un des plus rudes sergents de Paris , comme son nom le prouve, avait donc , grâce à ses droits dans les amendes par lui perçues pour les délits commis es rues de la Cité, bâti sa maison au bord de la Seine , précisément à l'extrémité de la rue du Port- Saint-Landry. Afin de garantir de tout dommage les marchandises déposées sur le port , la ville avait construit une espèce de pile en maçonnerie qui se voit encore sur quelques vieux plans de Paris , et qui préservait le pilotis du port en soutenant à la tète du Terrain les efforts des eaux et des glaces. Le sergent en avait profité pour asseoir son logis , en sorte qu'il fallait monter plusieurs marches pour arriver chez lui. Semblable à toutes les maisons du temps, sa chétive bicoque était surmontée d'un toit pointu qui figurait au-dessus de la façade la moitié supérieure d'une lozange. Au regret des historiographes, il existe à peine un ou deux modèles de ces toits à Paris. Une ouverture ronde éclairait le grenier dans lequel la femme du sergent faisait sécher le

linge du Chapitre , car elle avait l'honneur de blanchir Notre-Dame, qui n'était pas une mince pratique. Au premier étage étaient deux chambres qui, bon an , mal an , se louaient aux étrangers à raison de quarante sous parisis pour chacune, prix exorbitant, justifié d'ailleurs par le luxe que Tirechair avait mis dans leur ameublement. Des tapisseries de Flandre garnissaient les murailles. Un grand lit orné d'un tour en serge verte , semblable à ceux de nos paysans, était honorablement fourni de matelas, et recouvert de bons draps en toile une. Chaque réduit avait son chauffe-doux , espèce de poêle dont la description est inutile. Le plancher, soigneusement entretenu par les apprenties de la Tirechair , brillait comme le bois d'une châsse. Au lieu d'escabelles, les locataires avaient pour sièges de grandes chaires en noyer sculpté provenues sans doute du pillage de quelque château. Deux bahuts incrustés en étain, une table à colonnes torses complétaient un mobilier digne des chevaliers bannerets les mieux huppés que leurs affaires amenaient à Paris. Les vitraux de ces deux chambres donnaient sur la rivière. Par Tune, vous n'eussiez pu voir que les rives de la Seine et les trois îles désertes dont les deux premières ont été réunies plus tard et forment l'ile Saint-Louis aujourd'hui , la troisième est l'ile Louviers. De l'autre, vous auriez aperçu, à travers une échappée du port Saint-Landry , le quartier de la Grève , le pont Notre-Dame avec ses maisons , les hautes tours du Louvre récemment bâties par Philippe-Auguste, et qui dominaient ce Paris cliétif et

pauvre dont l'imaginalion des poètes raconte tant de fausses merveilles. Le bas de la maison à Tirechair, pour nous servir de l'expression alors en usage, se composait d'une grande chambre où travaillait sa femme et par où les locataires étaient obligés de passer pour se rendre chez eux en gravissant un escalier pareil à celui d'un moulin. Puis , derrière , se trouvaient la cuisine et la chambre à coucher qui avait vue sur la Seine. Un petit jardin conquis sur les eaux étalait au pied de cette humble demeure ses carrés de choux verts , ses oignons et quelques pieds de rosiers défendus par des pieux formant une espèce de haie. Une cabane construite en bois et en boue servait de niche à un gros chien, gardien nécessaire de cette maison isolée. A la niche commençait une enceinte où criaient des poules dont les œufs se vendaient aux chanoines. Çà et là , sur le Terrain fangeux ou sec, suivant les caprices de l'atmosphère parisienne , s'élevaient quelques petits arbres incessamment battus par le vent , tourmentés , cassés par les promeneurs , des saules vi\aces , des joncs et de hautes herbes. Le Terrain, la Seine, le Port, la maison, étaient encadrés à l'ouest par l'immense basilique de Notre-Dame , qui projetait au gré du soleil son ombre froide sur cette terre. Alors comme aujourd'hui , Paris n'avait pas de lieu plus solitaire, de paysage plus solennel ni plus mélancolique. La grande voix des eaux, le chant des prêtres ou les sifileraents du vent troublaient seuls celte espèce de bocage, où parfois se faisaient aborder quelques couples amoureux pour se confier leurs secrets, lorsque les offices retenaient à l'église les gens du chapitre.

Par une soirée du mois d'avril , en l'an 1308 , Tirechair rentra chez lui singulièrement fâché. Depuis trois jours il trouvait tout en ordre sur la voie publique. En sa qualité d'homme de police, rien ne l'affectait plus que de se voir inutile. Il jeta sa hallebarde avec humeur, grommela de vagues paroles en dépouillant sa jaquette mi-partie de rouge et de bleu , pour endosser un mauvais lioqueton de camelot. Après avoir pris dans la huche un morceau de pain sur lequel il étendit une couche de beurre, il s'établit sur un banc, examina ses quatre murs blanchis à la chaux, compta les solives de son plancher , inventoria ses ustensiles de ménage appcndus à des clous, maugréa d'un soin qui ne lui laissait rien à dire , et regarda sa femme, laquelle ne soufflait mot en repassant les aubes et les surplis de la sacristie.

— Par mon salut, dit-il pour entamer la conversation, je ne sais, Jacqueline, ou tu vas pécher tes apprenties. En voihà une , ajouta-t-il en montrant une ouvrière qui plissait assez maladroitement une nappe d'autel, en vérité, plus je la mire, plus je

pense qu'elle ressemble à une fille folle de son corps , et non à une bonne grosse serve de campagne. Elleades mains aussi blanches que celles d'une dame ! Jourde Dieu , ses cheveux sentent le parfum, je crois! Et ses chausses sont fines comme celles d'une reine. Par la double corne de Mahom , les choses céans ne vont pas à mon gré.

L'ouvrière se prit à rougir, et guigna Jacqueline d'un air qui exprimait une crainte mêlée d'orgueil. La blanchisseuse répondit à ce regard par un sourire , quitta son ouvrage , et d'une voix aigrelette : — Ah çà , dit-elle à son mari, ne m'Impatiente pas! Ne vas-tu point m'accuser de quelques manigances ? Trotte sur ton pavé tant que tu voudras, et ne te mêle de ce qui se passe ici que pour dormir en paix , boire ton vin , et manger ce que je te mets sur la table. Sinon , je ne me charge plus de t'entretenir en joie et en santé. Trouvez-moi dans toute la ville un homme plus heureux que ce singe-là ! ajouta-t-elle en lui faisant une grimace de reproche. 11 a de l'argent dans son escarcelle, il a pignon sur Seine, une vertueuse hallebarde d'un côlé, une honnête femme de l'autre , une maison aussi propre, aussi nette que mon œil;' et ça se plaint comme un pèlerin ardé du feu Saint-Antoine !

— Ah ! reprit le sergent , crois-tu, Jacqueline, que j'aie envie de voir mon logis rasé , ma hallebarde aux mains d'un autre et ma femme au pilori?

Jacqueline et la délicate ouvrière pâlirent.

— Explique-loi donc , reprit vivement la blanchisseuse, et fais voir ce que tu as dans ton sac. Je m'aperçois bien , mon gars , que depuis quelques jours tu loges une sottise dans ta pauvre cervelle. Allons, viens çà! et défile-moi ton chapelet! Il faut que tu sois bien couard pour redouter le moindre grabuge en portant la hallebarde du parloir aux bourgeois , et en vivant'sous la protection du Chapitre. Les chanoines mettraient le diocèse en interdit si Jacquelineseplaignaitàeuxde lapins minceavanie.

En disant cela , elle marcha droit au sergent et le prit par le bras: — ^'iens donc, ajoula-t-elle en le faisant lever et l'emmenant sur les degrés.

Quand ils furent au bord de leau, dans leur jardinet , Jacqueline regarda son mari d'un air moqueur:— Apprends, vieux truand , que quand cette belle dame sort du logis , il entre une pièce d'or dans notre épargne.

— Oh ! oh ! fit le sergent, qui resta pensif et coi devant sa femme; mais il reprit bientôt: — Eh donc, nous sommes perdus! Pourquoi celle dame vient-elle chez nous ?

— Elle vient voir le petit clerc que nous avons là-haut , reprit Jacqueline en montrant la chambre dont la fenêtre avait vue sur la vaste étendue de la Seine.

— Walédiclion ! s'écria le sergent, l'uur quelques traîtres écus, tu m'auras ruiné, Jacqueline. Est-ce là un métier que doive faire la sage cl prude fcinnie d'un sergent ? Mais i'ùtelie comtesse ou baronne, cette dame ne saurait nous tirer du lra(iuenard où nous serons tôt ou tard emboisés. ^'aurons nous pas contre nous un mari puissant et grandement ofFensé , car, jarnidi ! elle est bien belle.

— Oui-da, elle est veuve, vilain oison ! Comment oses-tu soupçonner ta femme de vilenies et de bêtises? Cette dame n'a jamais parlé à notre gentil clerc. Elle se contente de le voir et de penser à lui. Pauvre enfant! sans elle, il sérail déjà mort de l'aim. El le est quasiment sa mère. Et lui , le chérubin, il est aussi facile de le tromper que de bercer un nouveau-né. Il croit que ses deniers vont toujours, et il les a déjà deux fois mangés depuis six mois.

— Femme, répondit gravement le sergent en lui montrant la place de Grève, le souviens-tu d'avoir vu d'ici le feu dans lequel on a brillé l'autre jour celte Danoise ?

— Eh bien ? dit Jacqueline effrayée.

— Eh bien! reprit Tirechair, les deux étrangers que nous aubergeons sentenl le roussi. Il n'y a chapitre, comtesse, ni protection qui tiennent. Voilà l'âques venues, l'année finie, il faut les mettre à la perle, et vile el tôt. Apprendras-lu donc à un sergent à reconnaître le gibier de potence? Nos deux hôtes avaient pratiqué la Porrelte , cette hérétique de Danemarckou de Norwége dont tu as entendu d'ici le dernier cri. C'était une courageuse diablesse, elle n'a point sourcillé sur son fagot, ce qui prouvait abondamment son accointance avec le diable. Je l'ai vue comme je te vois. Elle prêchait encore l'assistance, disant qu'elle était dans le ciel et voyait Dieu. Eh bien ! depuis ce jour, je n'ai point dormi tranquillement sur mon grabat. Le vieux seigneur couché au-dessus de nous est plus sûrement sorcier que chrétien. J'ai, loi de sergent, le frisson quand il passe près de moi. La nuit, jamais il ne dort. Si je m'éveille, sa voix retentit comme le bourdonnement des cloches el je lui entends faire ses conjurations dans la langue de l'enfer. Lui as-tu jamais vu manger une honnête croule de pain , une fouace faite par la main d'un talmellier catholique? Sa peau brune a été cuite elhâlée par le feu de l'enfer. n y a , jour de Dieu ! dans ses yeux un charme , comme dans ceux d'un serpent ! Jacqueline , je ne veux pas de ces deux hommes-là chez moi. Je vis trop près de la justice pour ne pas savoir qu'il faut ne jamais rien avoir à démêler avec elle. ïu mettras nos deux locataires à la porte : le vieux parce qu'il m'est suspect , le jeune parce qu'il est trop mignon. L'un et l'autre ont l'air de ne point hanter les chrétiens. Ils ne vivent, certes, pas comme nous

vivons. Le petit regarde toujours la lune, les étoiles et les nuages , en sorcier qui guette l'heure de monter sur son balai. L'autre sournois se sert bien certainement de ce pauvre enfant pour quelque sortilège. Mon bouge est déjà sur la rivière , j'ai assez de cette cause de ruine sans y attirer le feu du ciel ou l'amour d'une comtesse. J'ai dit. Ne bronche pas.

Malgré le despotisme qu'elle exerçait au logis , Jacqueline resta stupéfaite en entendant l'espèce de réquisitoirefulminé par le sergenlcontresesdeux hôtes. En ce moment , elle regarda nîachinalemenl la fenêtre de la chambre où logeait le vieillard , et frissonna d'horreur en y rencontrant tout à coup la face sombre el mélancolique, le regard profond qui faisaient tressaillir le sergent , quelque habitué qu'il fût à voir des criminels. A cette époque, petits et grands , clercs el laïques , tout tremblait à la pensée d'un pouvoir surnaturel. Le mot de magie était aussi puissant que la lèpre pour briser les sentiments, rompre les liens sociaux, et glacer la pitié dans les cœurs les plus généreux. La femme du sergent pensa soudain qu'elle n'avait jamais vu ses deux hôtes faisant acte de créature humaine. Quoique la voix du plus jeune fût douce et mélodieuse comme les sons d'une flûte, elle l'entendait si rarement, qu'elle fut tentée de la prendre pour l'ellet d'un sortilège. En se rappelant l'étrange beauté de son visage blanc et rose , en revoyant par le souvenir sa chevelure blonde et les feux humides de son regard , elle crut y reconnaître les artifices du démon. Elle se souvint d'être restée pendant des journées entières sans avoir entendu le plus léger bruit chez les deux étrangers. Où étaient-ils pendant ces longues heures ? Tout à coup, les circonstances les plus singulières revinrent en foule à sa mémoire. Elle fut complètement saisie par la peur et voulut voir une preuve de magie dans l'amour que la riche dame portait à ce jeune Godefroy, pauvre orphelin venu de Flandre à Paris pour étudier à l'Université. Elle mit promptement la main dans une de ses poches, en tira vivement quatre livres tournois en grands blancs et regarda les pièces par un sentimenl d'avarice mêlé de crainte.

— Ce n'est pourtant pas là de la fausse monnaie ? dit-elle en montrant les sous d'argenl à son mari. — Puis, ajouta-l-elle, comment les mettre hors de chez nous après avoir reçu d'avance le loyer de Tannée prochaine?

— Tu consulteras le doyen du chapitre, répondit le sergent. N'est-ce pas à lui de nous dire comment il faut nous comporter avec des êtres extraordinaires?

— Oh , oui , bien extraordinaires , s'écria Jacqueline. Voyez la malice! venir se gîter dans le giron même de Notre-Dame! Mais, reprit elle, avant de

consulter le doyen , pourquoi ne pas prévenir celle noble et digne dame du danger qu'elle court?

En achevant ces paroles , Jacqueline et le sergent qui n'avait pas perdu un coup de dent rentrèrent au logis. Tirechair, en homme vieilli dans les ruses de son métier, feignit de prendre l'inconnue pour une véritable ouvrière ; mais celte indifférence apparente laissait percer la crainte d'un courtisan qui respecte un royal incognito. En ce moment, six heures sonnèrent au clocher de Saint-Denis-dul'as, petite église qui se trouvait entre Noire-Dame et le port Saint-Landry, la première cathédrale bâtie à Paris, au lieu même où saint Denis a été mis sur Je gril , disent les chroniques. Aussitôt l'heure vola de cloche en cloche par toute la cilé. Tout à coup , des cris confus s'élevèrent sur la rive gauche de la Seine, derrière Noire-Dame, à l'endroit où fourmillaient les écoles de l'Université. A ce signal, le vieil hôle de Jacqueline se remua dans sa chambre. Le sergent, sa femme et l'inconnue entendirent ouvrir et fermer brusquement une porte , et le pas lourd de l'étranger retentit sur les marches de l'escalier intérieur.

Les soupçons du sergent donnaient à l'apparition de ce personnage un si haut intérêt que les visages tJe Jacqueline el du sergent offrirent tout à coup une expression bizarre dont la dame fut saisie. Kapportanl, comme toutes les personnes qui aiment, l'effroi du couple à son protégé, l'inconnue attendit avec une sorte d'inquiétude ce qu'annonçait la peur de ses prétendus maîtres. L'étranger resta pendant un instant sur le seuil de la porte à examiner les trois personnes qui étaient dans la salle, en paraissant y chercher son compagnon. Le regard qu'il leur jela, quelque insouciant qu'il fut, troubla les cœurs. Il était vraiment impossible à tout le monde, et même à un homme ferme, de ne pas avouer que la natureavait départi des pouvoirs exorbitants à cet être en apparence surnaturel. Quoique ses yeux fussent assez profondément enfoncés sous les grands arceaux dessinés par ses sourcils, ils étaient comme ceux d'un milan enchâssés dans des paupières si larges et bordés d'un cercle noir si vivement marqué sur le haut de sa joue , que leurs globes semblaient être en saillie. Cet œil magique avait je ne sais quoi de despotique et de perçant qui saisissait l'âme par un regard pesant et plein de pensées, un regard brillant et lucide comme celui des serpents ou des oiseaux, mais qui stupéfiait, qui écrasait par la véloce communication d'un immense malheur ou de quelque puissance surhumaine. Tout était en harmonie avec ce regard de plomb et de feu, fixe et mobile, sévère et calme. Si dans ce grand œil d'aigle les agitations terrestres paraissaient en quelque sorte éteintes, le visage maigre et sec portail aussi

les traces de malheureuses passions et de grands événements accomplis. Le nez tombait droit et se prolongeait de telle sorte que les narines semblaient le retenir. Les os de la face étaient nettement accusés par des rides droites et longues qui en creusaient les joues décharnées. Tout ce qui formait un creux dans sa figure paraissait sombre. Vous eussiez dit le lit d'un torrent où la violence des eaux écoulées était attestée par la profondeur des sillons qui trahissaient quelque lutte horrible, éternelle. Semblables à la trace laissée par les rames d'une barque sur les ondes, de larges plis parlant de chaque côté de son nez accentuaient fortement son visage, et donnaient à sa bouche, ferme et sans sinuosités, un caractère d'amère tristesse. Au-dessus de l'ouragan peint sur ce visage, son front tranquille s'élançait avec une sorte de hardiesse et le couronnait comme d'une coupole en marbre. L'étranger gardait cette attitude intrépide et sérieuse que contractent les hommes habitués au malheur, faits par la nature pour affronter avec impassibilité les foules furieuses, et pour regarder en face les grands dangers. Il semblait se mouvoir dans une sphère à lui, d'où il planait au-dessus de l'humanité. Ainsi que son regard, son geste était d'une irrésistible puissance. Ses mains décharnées étaient celles d'un guerrier. S'il fallait baisser les yeux quand les siens plongeaient sur vous, il fallait trembler quand sa parole ou son action s'adressaient à votre âme. Il marchait entouré d'une majesté silencieuse qui le faisait prendre pour un despote sans gardes, pour quelque dieu sans rayons. Son costume ajoutait encore aux idées qu'inspiraient les singularités de sa démarche ou de sa physionomie. L'âme, le corps et l'habit s'harmoniaient ainsi de manière à impressionner les imaginations les plus froides. Il portait une espèce de surplis en drap noir, sans manches, qui s'agrafait par devant et descendait jusqu'à mi-jambe, en lui laissant le col nu et sans rabat. Son justaucorps et ses bottines, tout était noir. Il avait sur la tête une calotte en velours, semblable à celle d'un prêtre, et qui traçait une ligne circulaire au-dessus de son front sans qu'un seul cheveu s'en échappât. C'était le deuil le plus rigide et l'habit le plus sombre dont un homme put être revêtu. Sans une longue épée qui pendait à son côté, soutenue par un ceinturon de cuir que l'on apercevait à la fente du surtout noir, un ecclésiastique l'eût salué comme un frère. Quoiqu'il fût de taille moyenne, il paraissait grand, mais en le regardant au visage, il était gigantesque.

— L'heure a sonné, la barque attend, ne viendrez-vous pas?

Ces paroles, prononcées en mauvais français, retentirent dans le silence grave qui régnait alors. A ces mots, un léger frémissement se fit entendre dans

l'aulro chambre. Tout à coup le jeune homme descendit l'escalier avec la rapidité d'un oiseau. Quand il se montra, le visage de la dame s'empourpra, elle Ircmhla, tressaillit, et se lit un voile de ses mains blanches. Toute femme eut partagé cette émotion en contemj)lant un homme de vingt ans environ , mais dont la taille et les formes étaient si frêles qu'au premier coup d'œil vous eussiez cru voir un enfant ou quelque jeune fdie déguisée. Son chaperon noir, semblable au béret des Basques, laissait apercevoir un front blanc comme de la neige où la grâce et l'innocence étincelaient en exprimant une suavité divine, rcflctdune âme pleine de foi. L'imagination des poêles aurait voulu y chercher cette étoile que, dans je ne sais quel conte, une mère pria la fée-marraine d'empreindre sur le front de son enfant abandonné , comme Moïse au gré des flots. L'amour respirait dans les milliers de boucles blondes qui retombaient sur ses épaules. Son cou, véritable cou de cygne, était blanc et d'une admirable rondeur. Ses yeux bleus pleins de vie, limpides, semblaient réfléchir le ciel. Les traits de son visage, la coupe de son front étaient d'un fini , d'une délicatesse à ravir un peintre. La fleur de beauté qui nous émeut si puissamment sur les figures de femme, cette exquise pureté dans les lignes, celle lumineuse auréole posée sur des traits adorés, se mariaient à des teintes mâles, à une puissance, à une fermeté qui formaient de délicieux contrastes. C'était enfin un de ces visages mélodieux qui, muets, nous parlent et nous attirent. Cependant, en le contemplant avec un peu d'attention, peut-être aurait-on reconnu l'espèce de flétrissure qu'imprime une grande pensée ou la passion , dans une verdeur mate qui faisait ressembler sa figure à une jeune feuille se dépliant au soleil.

Aussi, jamais opposition ne fut-elle plus brusque ni plus vive que ne l'était celle offerte par la réunion de ces deux êtres. Il semblait voir un gracieux et faible arbuste né dans le creux d'un vieux saule, dépouillé par le temps, sillonné par la foudre, décrépit, un de ces saules majestueux, l'admiration des peintres. Le timide arbrisseau s'y met à l'abri des orages. L'un était un dieu, l'autre était un ange : celui-ci, le poëte qui sent; celui-là, le poêle qui traduit; un prophète souffrant, un lévite en prière. Ils passèrent en silence.

— Avez-vous vu comme il l'a sifflé? s'écria le sergent de ville au moment où le pas des deux étrangers ne s'entendit plus sur la grève. N'est-ce point un diable et son page?

— Ouf! répondit Jacqueline, j'étais oppressée. Jamais je ne les avais examinés si attentivement. Il est malheureux, pour nous autres femmes, que le démon puisse prendre un aussi gentil visage!

— Oui, jette-lui de l'eau bénite, s'écria Tircchair, et tu le verras se changer en crapaud. Je vais aller tout dire à l'oflicialité.

En entendant ce mot , la dame se réveilla de la rêverie dans laquelle elle était plongée, et regarda le sergent qui mettait sa casaque bleue et rouge.

— Où courez-vous? dit-elle.

— Informer la justice que nous logeons des sorciers, bien à notre corps défendant.

L'inconnue se prit à sourire.

— Je suis la comtesse Mahaut, dit-elle en se levantavec une dignitéqui rendit le sergent tout pantois. Gardez-vous de faire la plus légère peine à vos hôtes. Honorez surtout le vieillard. Je l'ai vu chez le roi votre seigneur qui l'a courtoisement accueilli. Vous seriez mal avisé de lui causer le moindre encombre. Quant à mon séjour chez vous, n'en sonnez mot , si vous aimez à vivre.

La comtesse se tut et tomba dans sa méditation. Elle releva bientôt la lête, fit un signe à Jacqueline, et toutes deux montèrent à la chambre de Godefroy. La belle comtesse regarda le lit, les chaires de bois, le bahut, les tapisseries, la table, avec un bonheur semblable à celui du banni qui contemple, au retour, les toits pressés de sa ville nalale , assise au pied d'une colline.

— Si tu ne m'as pas trompée, dit-elle à Jacqueline, je te promets cent écus d'or.

— Tenez, madame, répondit l'hôtesse, le pauvre ange est sans méfiance, voici tout son bien !

Disant cela, Jacqueline ouvrait un tiroir de la table, et montrait quelques parchemins.

— 0 Dieu de bonté ! s'écria la comtesse en saisissant un contrat qui attira soudain son attention et où elle lut : Gotuofredls comes gatîtiacus.

Elle laissa tomber le parchemin, passa la main sur son front; mais, se trouvant sans doute compromise de laisser voir son émotion à Jacqueline , elle reprit une contenance froide.

— Je suis contente ! dit-elle.

Puis elle descendit et sortit de la maison. Le sergent et sa femme se mirent sur le seuil de leur porte, et lui virent prendre le chemin du port. Un bateau se trouvait amarré près de hà. Quand le frémissement du pas de la comtesse put être entendu , un marinier se leva soudain, aida la belle ouvrière à s'asseoir sur un banc, et rama de manière à faire voler le bateau comme une hirondelle, en aval de la Seine.

— Es-tu bête! dit Jacqueline en frappant familièrement sur l'épaule du sergent. Nous avons gagné ce matin cent écus d'or.

— Je n'aime pas plus loger des seigneurs que loger des sorciers. Je ne sais qui des uns ou des autres nous mènent plus vilement au gibet, répondit Ti-

rechair en prenant sa hallebarde. Je vais, reprit-il, aller faire ma ronde du côté de Champfleuri. Ah! que Dieu nous protège, et me fasse rencontrer quelque galloise ayant mis ce soir ses anneaux d'or pour briller dans l'ombre comme un ver luisant!

Jacqueline, restée seule au logis, monta précipitamment dans la chambre du seigneur inconnu, pour tâcher d'y trouver quelques renseignements sur cette mystérieuse affaire. Semblable à ces savants qui se donnent des peines infinies pour compliquer les princqjes clairs et simples de la nature, elle avait déjà bâti un roman informe qui lui servait à expliquer la réunion de ces trois personnages sous son pauvre toit. Elle fouilla le bahut, examina tout, et ne put rien découvrir d'extraordinaire. Elle vit seulement sur la table une écritoire et quelques feuilles de parchemin; mais comme elle ne savait pas lire, cette trouvaille ne pouvait lui rien apprendre. Un sentiment de femme la ramena dans la chambre du beau jeune homme, d'oîi elle aperçut par la croisée ses deux hôtes qui traversaient la Seine dans le bateau du passeur.

— Ils sont comme deux statues, se dit-elle. — Ah! ah! ils abordent devant la rue du Fouarre. Est-il leste le petit mignon ! il a sauté à terre comme un bouvreuil. Près de lui, le vieux ressemble à quelque saint de pierre de !a cathédrale. Ils vont à l'ancienne école des Quatre-Nations. Preste ! je ne les vois plus. C'est là qu'il respire, ce pauvre chérubin ! ajoula-t-elle en regardant les meubles de la chambre. Est-ilgalantctplaisanl! Ah ! ces seigneurs, c'est autrement fait que nous.

Et Jacqueline descendit après avoir passé la main sur la couverture du lit, épousselé le bahut, et s'être demandé pour la centième fois depuis six mois : — A quoi diable passc-t-il toutes ses saintes journées? II ne peut pas toujours regarder dans le bleu du temps et dans les étoiles que Dieu a pendues là haut comme des lanternes. Le cher enfant a du chagrin. Mais pourquoi le vieux maître et lui ne se parlentils presque point? Puis elle se perdit dans ses pensées, qui, dans sa cervelle de femme, se brouillèrent comme un écheveau de fil.

Le vieillard et le jeune homme étaient entrés dans une des écoles qui rendaient à cette époque la rue du Fouarre si célèbre en Europe. L'illustre Sigier, le plus fameux docteur en Théologie mystique de l'Université de Paris, montait à sa chaire au moment où les deux locataires de Jacqueline arrivèrent à l'ancienne école des Qualre-Nalions, dans une grande salle basse, de plain-pied avec la rue. Les dalles froides étaient garnies de paille fraîche , sur laquelle un bon nombre d'étudiants avaient tous un genou appuyé, l'autre relevé pour sténographier l'iniprovisalion du maître à l'aide de ces abrévia-

tions qui font le désespoir des déchiffreurs modernes. La salle était pleine, non-seulement d'écoliers, mais encore des hommes les plus distingués du clergé, de la cour et de l'ordre judiciaire. Il s'y trouvait des savants étrangers, des gens d'épée et de riches bourgeois. Là se rencontraient ces faces larges, ces fronts protubérants, ces barbes vénérables qui nous inspirent une sorte de religion pour nos ancêtres à l'aspect des portraits du moyen âge. Des visages maigres aux yeux brillants et enfoncés, surmontés de crânes jaunis dans les fatigues d'une scolastique impuissante, la passion favorite du siècle, contrastaient avec de jeunes têtes ardentes, avec des hommes graves, avec des figures guerrières, avec les jeues rubicondes de quelques financiers. Ces leçons, ces dissertations, ces thèses soutenues par les génies les plus brillants du treizième et du quatorzième siècle, excitaient l'enthousiasme de nos pères; elles étaient leurs combats de taureaux, leurs Italiens, leur tragédie, leurs grands danseurs, tout leur théâtre enfin. Les représentations de mystères ne vinrent qu'après ces luttes spirituelles qui peut-être engendrèrent la scène française. Une éloquente inspiration qui réunissait l'attrait de la voix humaine habilement maniée, les subtilités de l'éloquence et des recherches hardies dans les secrets de Dieu, satisfaisait alors à toutes les curiosités, émouvait les âmes , et composait le spectacle à la mode. La Théologie ne résumait pas seulement les sciences, elle était la science même, comme le fut autrefois la Grammaire chez les Grecs, et présentait un fécond avenir à ceux qui se distinguaient dans ces duels , où , comme Jacob, les orateurs combattaient avec l'esprit de Dieu. Les anibassades, les arbitrages entre les souverains, les chancelleries, les dignités ecclésiastiques appartenaient aux hommes dont la parole s'était aiguisée dans les controverses théologiques. La chaire était la tribune de l'époque. Ce système vécut jusqu'au jour où Rabelais immola l'ergolisme sous ses terribles moqueries, comme Cervantes tua la chevalerie avec une comédie écrite. Pour comprendre ce siècle extraordinaire, l'esprit qui en dicta les chefs d'œuvre inconnus aujourd'hui, quoique immenses , enfin pour s'en expliquer tout jusqu'à la barbarie , il suffît d'étudier les constitutions de l'Université de Paris, et d'examiner l'enseignement bizarre , alors en vigueur. La Théologie se divisait en deux Facultés, celle de Théologie proprement dite, et celle de Décret. La faculté de Théologie avait trois sections : la Scolastique , la Canonique et la Mystique. Il serait fastidieux d'expliquer les attributions de ces diverses parties de la science, puisqu'une seule , la Mystique , est le sujet de cette Étude. La théologie mystique embrassait l'ensemble des révélations divines et l'explication

des mystères. Celle branche de raiicicniio lliéologie esl secrètement resiée en honneur parmi nous. Jacob lîœhm, Swedenborg, Marlinez Pasquallis, Sainl- Marlin , Molinos, mesdames Gujon, l>ourignon el Krudcncr, la grande secte dos extatiques, celle des illuminés, ont, à diverses époques, dignement conservé les doctrines de cette science dont le but a quelque chose d'effrayant et de gigantesque. Aujourd'hui, comme au temps du docteur Sigier, il s'agit de donner à l'honnne des ailes pour pénétrer dans le sanctuaire où Dieu se cache à nos regards. Cette digression était nécessaire pour l'intelligence de la scène à laquelle le vieillard et le jeune homme partis du Terrain Notre-Uame venaient assister. Puis elle défendra de tout reproche cette Élude que certaines personnes hardies à juger pourraient soupçonner de mensonge et taxer d'hyperbole.

Le docteur Sigier était de haute taille et dans la force de l'âge. Sauvée de l'oubli par les fastes universitaires, sa figure offrait de frappantes analogies avec celle de Mirabeau. Elle était marquée au sceau d'une éloquence impétueuse , animée , terrible. Le docteur avait au front les signes d'une croyance religieuse et d'une ardente foi qui manquèrent à son Sosie ; sa voix possédait de plus une douceur persuasive , un timbre éclatant et flatteur. En ce moment, le jour, que les croisées à petits vitraux garnis de plomb répandaient avec parcimonie , colorait cette assemblée de teintes capricieuses, en y créant çà et là de vigoureux contrastes par le mélange de la lueur et des ténèbres. Ici, des yeux étincelaicnt en des coins obscurs ; là, de noires chevelures caressées par des rayons semblaient lumineuses audessus de quelques visages ensevelis dans l'ombre; puis, plusieurs crânes découronnés, conservant une faible ceinture de cheveux blancs, apparaissaient au-dessus de la foule comme des créneaux argentés par la lune. Toutes les têtes tournées vers le docleur restaient muettes, impatientes. Les voix monotones des autres professeurs dont les écoles étaient voisines, retentissaient dans la rue silencieuse comme le murmure des flots de la mer. Le pas des deux inconnus qui arrivèrent en ce moment attira l'atlention générale. Le docteur Sigier, prêt à prendre la parole, vit le majestueux vieillard debout, lui chercha de l'œil une place, et n'en trouvant pas, tant la foule était grande, il descendit , vint à lui d'un air respectueux, et le fit asseoir sur l'escalier de la chaire en lui prêtant son escabeau. L'assemblée accueillit cette faveur par un long murmure d'approbation, en reconnaissant dans le vieillard le héros d'une admirable thèse récemment soutenue à la Sorbonne. L'inconnu jeta sur l'auditoire au-dessus duquel il planait, ce profond regard qui racontait tout un poëme de malheurs, t'.ceux qu'il atteignit

é|)rouvèrent d'indéfinissables tressaillements. L'enfant qui suivait le vieillard s'assit sur une des marches, et s'appuya contre la chaire, dans une pose ravissante de grâce el de tristesse. Le silence devint profoml , le seuil de la porte, la rue même furent obstrués en peu d'instanls par une foule d'écoliers qui désertèrent les autres classes.

Le docteur Sigier devait résumer , en un dernier discours, les théories qu'il avait données sur la résurrection , sur le ciel el l'enfer, dans ses leçons précédentes. Sa curieuse doctrine répondait aux sympathies de l'époque, et satisfaisait à ces désirs immodérés du merveilleux qui tourmentent les hommes à tous les âges du monde. Cet effort exorbitant de l'homme pour saisir un infini qui échappe sans cesse à ses mains débiles, ce dernier assaut de la pensée avec elle-même, était une œuvre digne d'une assemblée où brillaient alors toutes les lumières de ce siècle , où scintillait peut-être la plus vaste des imaginations humaines. D'abord le docteur rappela simplement, d'un ton doux et sans emphase, les principaux points précédemment établis.

« Aucune intelligence ne se trouvait égale à une autre. L'homme était-il en droit de demander compte à son créateur de l'inégalité des forces morales données à chacun? Sans vouloir pénétrer tout à coup les desseins de Dieu, ne devait-on pas reconnaître en fait que, par suite de leurs dissemblances générales, les intelligences se divisaient en de grandes sphères ? Depuis la sphère où brillait le moins d'intelligence jusqu'à la plus translucide où les âmes apercevaient le chemin pour aller à Dieu, n'existaitil pas une gradation réelle de spiritualité ? les esprits appartenant à une même sphère ne s'enlcndaientils pas fraternellement, en âme, en chair, en pensée, en sentiment ? »

Là, le docteur développait de merveilleuses théories relatives aux sympathies. Il expliquait dans un langage biblique les phénomènes de l'amour, les répulsions instinctives, les attractions vives qui méconnaissent les lois de l'espace, les cohésions soudaines des âmes qui semblent se reconnaître. Quant aux divers degrés de force dont nos affections étaient susceptibles, il les résolvait par la place plus ou moins rapprochée du centre que les êtres occupaient dans leurs cercles respectifs. Il révélait sophistiquement une grande pensée de Dieu dans la coordonnation des différentes sphères humaines. Par l'homme, disait-il, ces sphères créaient un monde intermédiaire entre l'intelligence de la brute et l'intelligence des anges. Selon lui la Parole divine nourrissait la Parole spirituelle, la Parole spirituelle nourrissait la Parole animée, la Parole animée nourrissait la Parole animale, la Parole animale nourrissait la Parole végétale, et la Parole végétale ex-

LE LIVRE 3IYSTIQUE.

inimail la vie de la Parole stérile. Les successives transformations de chrysalide que Dieu imposait ainsi à nos âmes , et cette espèce de vie infusoire qui, d'une zone à l'autre, se communiquait toujours plus vive, plus spirituelle, plus clairvoyante, développait confusément, mais assez merveilleusement peut-être pour ses auditeurs inexpérimentés , le mouvement imprimé par le Très-Haut à la Nature. Secouru par de nombreux passages empruntés aux livres sacrés, et dont il se servait pour se commenter lui-même, pour exprimer par des images sensibles les raisonnements abstraits qui lui manquaient, il secouait l'esprit de Dieu comme une torche à travers les profondeurs de la création , avec une éloquence qui lui était propre et dont les accents sollicitaient la conviction de son auditoire. Déroulant ce mystérieux système dans toutes ses conséquences , il donnait la clef de tous les symboles, justifiait les vocations, les dons particuliers , les génies , les talents humains. Devenant tout à coup physiologiste par instinct, il rendait compte des ressemblances animales inscrites sur les Ogures humaines, par des analogies primordiales et par le mouvement ascendant de la création. II vous faisait assister au jeu de la nature, assignait une mission, un avenir aux minéraux, à la plante, à l'animal. La Bible à la main, après avoir spiritualisé la Matière et matérialisé l'Esprit, après avoir fait entrer la volonté de Dieu en tout, et imprimé du respect pour ses moindres œuvres, il admettait la possibilité de parvenir par la foi d'une sphère à une autre.

Telle fut la première partie de son discours dont il appliqua par d'adroites digressions les doctrines au système de la féodalité. La poésie religieuse et profane, l'éloquence abrupte du temps avaient une large carrière dans cette immense théorie , où venaient se fondre tous les systèmes philosophiques de l'antiquité; mais d'où le docteur les faisait sortir, éclaircis, purifiés , changés. Les faux dogmes des deux principes et ceux du panthéisme tombaient sous sa parole qui proclamait l'unité divine en laissant à Dieu et à ses anges la connaissance des fins dont les moyens éclataient si magnifiques aux yeux de l'homme. Armé des démonstrations par lesquelles il expliquait le monde matériel, le docteur Sigier construisait un monde spirituel dont les sphères graduellement élevées nous séparaient de Dieu, comme la plante était éloignée de nous par une infinité (le cercles à franchir. Il peuplait le ciel , les étoiles , les astres , le soleil. Au nom de saint Paul , il investissait les hommes d'une puissance nouvelle ; il leur était permis de monter de monde en monde jusqu'aux sources de la vie éternelle. L'échelle mystique de Jacob était, tout à la fois, la formule religieuse de ce secret divin et la preuve traditionnelle

du fait. Il voyageait dans les espaces en entraînant les âmes passionnées sur les ailes de sa parole, et faisait sentir l'infini à ses auditeurs , en les plongeant dans l'océan céleste. Le docteur expliquait ainsi logiquement l'enfer par d'autres cercles disposés en ordre inverse des sphères brillantes qui aspiraient à Dieu , où la souffrance et les ténèbres remplaçaient la lumière et l'esprit. Les tortures se comprenaient aussi bien que les délices. Les termes de comparaison existaient dans les transitions de la vie humaine , dans ses diverses atmosphères de douleur et d'intelligence. Ainsi les fabulations les plus extraordinaires de l'enfer et du purgatoire se trouvaient naturellement réalisées. Il déduisait admirablement les raisons fondamentales de nos vertus. L'homme pieux , cheminant dans la pauvreté, fier de sa conscience , toujours en paix avec luimême , et persistant à ne pas se mentir dans son cœur, malgré les spectacles du vice triomphant, était un ange puni , déchu, qui se souvenait de son origine , pressentait sa récompense, accomplissait sa tâche et obéissait à sa belle mission. Les sublimes résignations du christianisme apparaissaient alors dans toute leur gloire. Il mettait les martyrs sur les bûchers ardents, et les dépouillait presque de leurs mérites, en les dépouillant de leurs souffrances. Il montrait l'ange ultérieur dans les cieux, tandis que l'homme extérieur était brisé par le fer des bourreaux. Il peignait , il faisait reconnaître à certains signes célestes, des anges parmi les hommes, comme il en existait au-dessus des hommes. Il allait alors arracher dans les entrailles de l'entendement le véritable sens du mot chute , qui se retrouve en tous les langages. Il revendiquait les plus futiles traditions, afin de démontrer la vérité de notre origine. Il expliquait avec lucidité la passion que tous les hommes ont de s'élever, de monter, ambition instinctive, révélation perpétuelle de noire destinée. Il faisait épouser d'un regard l'univers entier, et décrivait la substance de Dieu même, coulant à pleins bords comme un fleuve immense , du centre aux extrémités , des extrémités vers le centre. La nature était une et compacte. Dans l'œuvre la pluschétive en apparence, comme dans la plus vaste, tout obéissaità cette loi. Chaque création en reproduisait en petit une image exacte , soit la sève de la plante , soit le sang de l'homme, soit le cours des astres. Il entassait preuve sur preuve, et configurait toujours sa pensée par un tableau mélodieux de poésie. Il marchait, d'ailleurs, hardiment au-devant des objections. Ainsi lui-même foudroyait sous une éloquente interrogation les monuments de nos sciences et les superfétations humaines, à lacouslruction desquelles les sociétés employaient les éléments du monde terrestre. 11 demandait si nos guerres, si

nos malheurs, si nos dépravations empêchaient le grand mouvement imprime par Dieu à tous les mondes. Il faisait rire de l'impuissance humaine en nionlrant nos efforts elTaccs partout. Il évoquait les mânes de Tyr, do Carlliage, de llabylone , il ordonnait à Babel, à Jérusalem de comparaître; il y cherchait, sans les trouver, les sillons éphémères de la charrue civilisatrice. I/humanité flottait sur le monde, comme un vaisseau dont le sillage disparait sous le niveau paisible de l'Océan.

Telles étaient les idées fondamentales du discours [)rononcépar le docteur Sigier, idées qu'il enveloppa dans le langage mystique et le latin bizarre en usage à cette époque. Les Ecritures dont il avait fait une étude particulière lui fournissaient les armes sous lesquelles il apparaissait à son siècle pour en presser la marche. Il couvrait comme d'un manteau sa hardiesse sous un grand savoir, et sa philosophie sous la sainteté de ses mœurs. En ce moment, après avoir mis son audience face à face avec Dieu , après avoir fait tenir le monde dans une pensée, et dévoilé presque la pensée du monde, il contempla l'assembléesilencieuse , palpitante ,etinterrogea l'étranger par un regard. Aiguillonné sans doute par la présence de cet être singulier , il ajouta ces paroles, dégagées ici de la latinité corrompue du moyen âge.

« Où croyez-vous que l'homme puisse prendre ces vérités fécondes, si ce n'est au sein de Dieu même? Que suis-je? Le faible traducteur d'une seule ligne léguée par le plus puissant des apôtres , une seule ligne entre mille aussi brillantes de lumière. Avant nous tous, saint Paul avait dit: In Deo vivimus , moreviiis et sumus. Nous vivons, nous sommes, nous marchons dans Dieu même. Aujourd'hui, moins croyants et plus savants , ou moins instruits et plus incrédules, nous demanderions à l'apôtre, à quoi bon ce mouvement perpétuel? Où va cette vie distribuée par zones? Pourquoi cette intelligence qui commence par les perceptions confuses du marbre, et va, de sphère en sphère, jusqu'à l'homme, jusqu'à l'ange, jusqu'à Dieu? Où est la source , où est la mer ? Si la vie , arrivée à Dieu à travers les mondes et les étoiles, à travers la matière et l'esprit, redescend vers un autre but? Vous voudriez voir l'univers des deux côtés. Vous adoreriez le souverain , à condition de vous asseoir sur son trône un moment. Insensés que nous sommes! nous refusons aux animaux les plusinlelligents le don de comprendre nos pensées et le but de nos actions, nous sommes sans pitié pour les créatures des sphères inférieures , nous les chassons de notre monde, nous leur dénions la faculté de deviner la pensée humaine , et nous voudrions connaître la plus élevée de toutes les idées , l'idée de l'idée ! Eh

bien! allez, partez! montez par la foi de globe en globe , volez dans les espaces ! La pensée , l'amour et la foi en sont les clefs mystérieuses. Traversez les cercles, parvenez au trône! Dieu est plus clément que vous ne l'êtes, il a ouvert son temple à toutes ses créations. Mais n'oubliez pas l'exemple de Moïse ! Déchaussez-vous pour entrer dans le sanctuaire , dépouillez-vous de toute souillure, quittez bien complètement votre corps, autrement vous seriez consumés, car Dieu... Dieu , c'est la lumière ! »

Au moment où le docteur Sigier, la face ardente , la main levée, prononçait cette grande parole, un rayon de soleil pénétra par un vitrail ouvert, et fit jaillir comme par magie une source brillante, une longue et triangulaire bande d'or qui revêtit l'assemblée comme d'une écharpe. Toutes les mains battirent, car les assistants acceptèrent cet effet du soleil couchant comme un miracle. Un cri unanime s'éleva : — rhat ! vivat! Le ciel lui-même semblait applaudir. Godefroy, saisi de respect, regardait tour à tour le vieillard et le docteur Sigier qui se parlaient à voix basse.

— Gloire au maître ! disait l'étranger.

— Qu'est une gloire passagère ? répondait Sigier.

— Je voudrais éterniser ma reconnaissance, répliqua le vieillard.

— Eh bien ! une ligne de vous , reprit le docteur, ce sera me donner l'immortalité humaine.

— Hé ! peut-on donner ce qii'on n'a point ? s'écria l'inconnu.

Accompagnés par la foule qui, semblable à des courtisans autour de leurs rois, se pressait sur leurs pas, en laissant entre elle et ces trois personnages une respectueuse distance, Godefroy, le vieillard et Sigier marchèrent vers la rive fangeuse où dans ce temps il n'y avait point encore de maisons, et où le passeur les attendait. Le docteur et l'étranger ne s'entretenaient ni en latin ni en langue gauloise, ils parlaient gravement un langage inconnu. Leurs mains s'adressaient tour à tour aux cieux et à la terre. Plus d'une fois, Sigier, à qui les détours du rivage étaient familiers, guidait avec un soin particulier le vieillard vers les planches étroites jetées comme des ponts sur la boue. L'assemblée les épiait avec curiosité , et quelques écoliers enviaient le privilège du jeune enfant qui suivait ces deux souverains de la parole. Enfin le docteur salua le vieillard, et vit partir le bateau du passeur.

Au moment où la barque flotta sur la vaste étendue de la Seine en imprimant ses secousses à l'âme, le soleil , semblable à un incendie qui s'allumait à l'horizon, perça les nuages, versa sur les campagnes des torrents de lumière , colora de ses tons rouges , de ses reflets bruns et les cimes d'ardoises et les toits de chaume , borda de feu les tours de Phi-

lippe-Auguste, inonda les deux, teignit les eaux, fit respleii(]ir les herbes , réveilla les insectes à moilié endormis. Cette longue gerbe de lumière embrasa les nuages. C'était comme le dernier vers de rhymne quotidien. Tout cœur devait tressaillir, alors la nature fut sublime. Après avoir contemplé ce spectacle, l'étranger eut ses paupières humectées par la plus Caible de toutes les larmes humaines. Godefroy pleurait aussi , sa main palpitante rencontra celle du vieillard qui se retourna, lui laissa voir son émotion ; mais sans doute pour sauver sa dignité d'homme qu'il crut compromise , il lui dit d'une voix profonde : — Je pleure mon pays ! Je suis banni ! Jeune homme, à cette heure même j'ai quitté ma patrie. Biais là-bas , à cette heure, les lucioles sortaient de leurs frêles demeures, et se suspendaient, comme autant de diauKints, aux rameaux des glaïeuls. A cette heure, la brise douce comme la plus douce poésie s'élevait d'une vallée trempée de lumière, en exhalant de suaves parfums. A l'horizon , je voyais une ville d"or, semblable à la Jénisalem céleste, une ville dont je ne puis prononcer le nom en pays étranger. Là serpentait aussi une rivière. Cette ville et sa rivière, dont les monuments , dont les ravissantes perspectives, dont les nappes d'eau bleuâtres se confondaient, se mariaient, se dénouaient, lutte harmonieuse qui réjouissait ma vue et m'inspirait l'amour, où sont-elles? A cette heure, les ondes prenaient sous le ciel du couchant des teintes fantastiques et figuraient de capricieux tableaux. Les étoiles distillaient une lumière caressante, la lune tendait partout ses pièges gracieux, elledonnait une autre vieaux arbres, aux couleurs , aux formes, et diversifiait les eaux brillantes, les collines muettes, les édifices éloquents. La ville parlait, scintillait ; elle me rappelait , elle ! Des colonnes de fumée se dressaient auprès des colotmes antiques dont les marbres étincelaient de blancheur au sein de la nuit. Les lignes de l'horizon se dessinaient encore à travers les vapeurs du soir. Tout était harmonie et mystère. La nature ne me disait pas adieu, elle voulait me garder. Ah ! c'était tout pour moi : ma mère et mon enfant, mon épouse et ma gloire! Les cloches elles-mêmes pleuraient alors ma proscription. 0 terre merveilleuse ! elle est aussi belle que le ciel ! Depuis cette heure , j'ai eu l'univers pour cachot. .Ma chère patrie, pourquoi m'as-tu proscrit? Mais j'y triompherai ! s'écria-t-il en jetant ce mot avec un tel accent de conviction et d'un timbre si éclatant que le batelier tressaillit en croyant entendre le son d'une trompette.

Le vieillard était debout, dans une attitude prophétique et regardait dans les airs vers le sud , en montrant sa patrie à travers les régions du ciel. La pâleur ascétique de son visage avait fait place à

la rougeur du triomphe, ses yeux étincelaient, il était sublime comme un lion hérissant sa crinière.

— Et loi , pauvre enfant , reprit-il en regardant Godefroy, dont les joues étaient bordées par un chapelet de gouttes brillantes , as-tu donc comme moi étudié la vie sur des pages sanglantes ? Pourquoi pleurer? Que peux-tu regretter à ton âge ?

— Hélas ! dit Godefroy, je regrette une patrie plus belle que toutes les patries de la terre , une patrie que je n'ai point vue et dont j'ai souvenir. Oh ! si je pouvais fendre les espaces à plein vol , j'irais...

— Où ? dit le Proscrit.

— Là-haut, répondit l'enfant.

En entendant ce mot, l'étranger tressaillit, arrêta son regard lourd sur le jeune homme, et le fit taire. Tous deux s'entretinrent par une inexplicable effusion d'âme en écoutant leurs vœux au sein d'un fécond silence, et voyagèrent fraternellement comme deux colombes qui parcourent les cieux d'une même aile , jusqu'au moment où la barque, en touchant le sable du Terrain , les tira de leur profonde rêverie. Tous deux ensevelis dans leurs pensées , marchèrent en silence vers la maison du sergent.

— Ainsi , disait en lui-même le grand étranger, ce pauvre petit se croit un ange banni du ciel. Et qui parmi nous aurait le droit de le détromper ? Sera-ce moi ? moi qui suis enlevé si souvent par un pouvoir magique loin delà terre! moi qui appartiens à Dieu! moi qui suis pour moi-même un mystère ! N'ai-je donc pas vu le plus beau des anges vivant dans cette boue ? Cet enfant est-il donc plus ou moins insensé que je le suis ? A-t-il fait un pas plus hardi dans la foi ? Il croit ! Sa croyance le conduira sans doute en quelque sentier lumineux semblable à celui dans lequel je marche. Mais, s'il est beau comme un ange, n'est-il pas trop faible pour résister à de si rudes combats !

Intimidé par la présence de son compagnon dont la voix foudroyante lui exprimait ses propres pensées, comme l'éclair traduit les volontés du ciel , l'enfant se contentait de regarder les étoiles avec les yeux d'un amant. Accablé par un luxe de sensibilité qui lui écrasait le cœur , il était là faible et craintif comme un moucheron inondé de soleil. La voix céleste de Sigier leur avait déduit les mystères du monde moral , le grand vieillard devait les revêtir de gloire. L'enfant les sentait en lui-même sans pouvoir en rien exprimer; ils transfiguraient tous trois par de vivantes, par de nobles images la science, la poésie et le sentiment.

En rentrant au logis, l'étranger s'enferma dans sa chambre, alluma sa lampe inspiratrice, et se confia au terrible démon du travail , en demandant des mots au silence, des idées à la nuit. Godefroy

s'assit au bord de sa fenêtre, regarda tour à tour les reflets de la lune dans les eaux , étudia les mystères du ciel. Livré à l'une de ces extases qui lui étaient familières , il voyagea de sphère en sphère , de visions en visions, écoutant et croyant entendre de sourds frémissements et des voix d'anges, voyant ou croyant voir des lueurs divines au sein desquelles il se perdait, essayant de parvenir au point éloigné, source de toute lumière, principe dé toute harmonie. Bientôt la grande clameur de Paris propagée par les eaux de la Seine s'apaisa, les lueurs s'éteignirent une à une en haut des maisons, le silence régna dans toute son étendue, et la vaste cité s'endormit comme un géant fatigué. Minuit sonna. Le plus léger bruit , la chute d'une feuille ou le vol d'un choucas changeant de place dans les cimes de Notre-Dame, eussent alors rappelé l'esprit de l'étranger sur la terre, eussent fait quitter à l'enfant les hauteurs célestes vers lesquelles son âme était montée sur les ailes de l'extase. En ce moment , le vieillard entendit avec horreur dans la chambre voisine un gémissement qui se confondit avec la chute d'un corps lourd que l'oreille expérimentée du banni reconnut pour être un cadavre. Il sortit précipitamment, entra chez Godcfroy , le vit gisant comme une masse informe, aperçut une longue corde serrée à son cou et qui serpentait à terre. Quand il l'eut dénouée, l'enfant ouvrit les yeux.

— Où suis-je ? demanda-t-il avec une expression de plaisir.

— Chez vous, dit le vieillard en regardant avec surprise le cou de Godcfroy , le clou auquel la corde avait été attachée, et qui se trouvait encore au bout.

— Dans le ciel ? répondit l'enfant d'une voix délicieuse.

— Non , sur la terre ! reprit le vieillard. Godcfroy marcha dans la ceinture de lumière

tracée par la lune à travers la chambre dont le vitrail était ouvert, et revilla Seine frémissante, les saules , les herbes du Terrain. Une nuageuse atmos-phère s'élevait au-dessus des eaux comme un dais de fumée. A ce spectacle pour lui désolant, il se croisa les mains sur la poitrine et prit une attitude de désespoir. Le vieillard vint à lui , l'étonnement peint sur la figure.

— Vous avez voulu vous tuer ! lui demanda t-il.

— Oui, répondit Godefroy, en laissant l'étranger lui passer à plusieurs reprises les mains sur le cou pour examiner l'endroit où les efforts de la corde avaient porté.

Malgré de légères contusions , le jeune homme avait dû peu souffrir. Le vieillard présuma que le clou avait promptement cédé au poids du corps , et que ce fatal essai s'était terminé par une chute sans danger.

— Pourquoi donc , cher enfant, avez vous tenté de mourir ?

— Ah ! répondit Godefroy ne retenant plus les larmes qui roulaient dans ses yeux, j'ai entendu la voix d'en-haut ! Elle m'appelait par mon nom ! Elle ne m'avait pas encore nommé; mais cette fois , elle me conviait au ciel ! Oh ! combien cette voix est douce ! Ne pouvant m'élancer dans les cieux , ajouta-t-il avec un geste naïf, j'ai pris pour aller à Dieu la seule roule que nous ayons.

— Oh ! enfant ! enfant sublime ! s'écria le vieillard en crdaçant Godefroy dans ses bras et le pressant avec enthousiasme sur son cœur. Tu es poëte , tu sais monter intrépidement sur l'ouragan ! Ta poésie , à toi , ne sort pas de ton cœur ! Tes vives , tes ardentes pensées , tes créatio.is marchent et grandissent dans ton âme. Va , ne livre pas tes idées au vulgaire ! sois l'autel, la victime et le prêtre tout ensemble ! Tu connais les cieux, n'est-ce pas? Tu as vu ces myriades d'anges aux blanches plumes, aux sistres d'or qui tous tendent d'un vol égal vers le trône , et tu as admiré souvent leurs ailes qui , sous la voix de Dieu , s'agitent comme les touffes harmonieuses des forêts sous la tempête. Oh ! combien l'espace sans bornes est beau ! dis ?

Le vieillard serra convulsivement la main de Godefroy , et tous deux contemplèrent le firmament dont les étoiles semblaient leur parler.

— Oh ! voir Dieu ! s'écria doucement Godefroy.

— Enfant ! reprit tout à coup l'étranger d'une voix sévère , as-tu donc sitôt oublié les enseignements sacrés de notre bon maître le docteur Sigier ? Pour revenir , toi dans ta patrie céleste et moi dans ma patrie terrestre ne devons-nous pas obéir à la voix de Dieu? Marchons résignés dans les rudes chemins où son doigt puissant a marqué notre route. Ne frémis-tu pas du danger auquel tu t'es exposé ? Venu sans ordre , ayant dit : Me voilà ! avant le temps , ne serais-tu pas retombé dans un monde inférieur à celui dans lequel ton âme voltige aujourd'hui ? Pauvre chérubin égaré, ne devrais-tu pas bénir Dieu de l'avoir fait vivre dans une sphère où tu n'entends que de célestes accords ? N'es-tu pas pur comme un diamant , beau comme une fleur ? Ah ! si, semblable à moi , tu ne connaissais que la cité des douleurs ! A m'y promener, je me suis usé le cœur. Oh ! fouiller dans les lombes pour leur demander d'horribles secrets ; essuyer des mains altérées de sang, les compter pendant toutes les nuits , les contempler levées vers moi, en implorant un pardon que je ne puis accorder ; étudier les convulsions de l'assassin et les derniers cris de sa victime ; écouter d'épouvantables bruits et d'affreux silences, le silence d'un père dévorant ses fils morts; interroger le rire des damnés; chercher quelques formes

humaines parmi des masses décolorées que le crime a roulées et tordues; apprendre des mois que les hommes vivants n'entendent pas sans mourir; toujours évoquer les morts , pour toujours les traduire et les juger, est-ce donc une vie ?

— Arrêtez ! s'écria Godefroy , je ne saurais vous regarder, vous écouter davantage ! Ma raison s'égare, ma vue s'obscurcit. Vous allumez en moi un feu qui me dévore.

— Je dois cependant continuer, reprit le vieillard en secouant sa main par un mouvement extraordinaire qui produisitsurle jeune homme l'effet d'un charme. Pendant un moment, l'étranger fixa sur Godefroy ses grands yeux éteints et abattus ; puis il étendit le doigt vers la terre. Vous eussiez cru voir alors un gouffre entr'ouvert à son commandement. Il resta debout, éclairé par les indécis et vagues reûels de la lune qui firent resplendir son front d'où s'échappa comme une lueur solaire. Si d'abord une expression presque dédaigneuse se perdit dans les sombres plis de son visage , bientôt son regard contracta cette fixité qui semble indiquer la présence d'un objet invisible aux organes ordinaires de la vue. Certes, ses yeux contemplèrent alors les lointains tableaux que nous garde la tombe. Jamais peut-être cet homme n'eut une apparence aussi grandiose. Une lutte terrible bouleversa son âme , vint réagir sur sa forme extérieure; et quelque puissant qu'il parut être, il plia comme une herbe qui se courbe sous la brise messagère des orages. Godefroy resta silencieux , immobile, enchanté. Une force inexplicable le cloua sur le plancher ; et , comme lorsque notre attention nous arrache à nousmêmes, dans le spectacle d'un incendie ou d'une bataille, il ne sentit plus son propre corps.

— Veux-tu que je te dise la destinée au-devant de laquelle tu marchais , pauvre ange d'amour? Ecoute ! Il m'a été donné de voir les espaces immenses, les abîmes sans fin où vont s'engloutir les créations humaines , cette mer sans rives où court notre grand fleuve d'hommes et d'anges. En parcourant les régions des éternels supplices, j'étais préservé delà mort par le manteau d'un Immortel, ce vêtement de gloire du au génie et que se passent les siècles, moi, chétif! Quand j'allais par les campagnes de lumière où se pressent les heureux , l'amour d'une femme, les ailes d'un ange, me soutenaient; porté sur son cœur , je pouvais goûter ces plaisirs ineffables dont l'étreinte est plus dangereuse pour nous, mortels, que ne le sont les angoisses du monde mauvais. En accomplissant mon pèlerinage à travers les sombres régions d'en-bas, j'étais parvenu de douleur en douleur, de crime en crime, de punitions en punitions , de silences atroces en cris déchirants sur le gouffre supérieur aux cercles

de l'Enfer. Déjà , je voyais dans le lointain la clarté du Paradis qui brillait à une distance énorme. J'étais dans la nuit , mais sur les limites du jour. Je volais, emporté par mon guide, entraîné par une puissance semblable à celle qui pendant nos rêves nous ravit dans les sphères invisibles aux yeux du corps. L'auréole dont nos fronts étaient ceints faisait fuir les ombres sur notre passage, comme une impalpable poussière. Loin de nous , les soleils de tous les univers jetaient à peine la faible lueur des lucioles de mon pays. J'allais atteindre les champs de l'air où, vers le paradis, les masses de lumière se multiplient, où l'on fend facilement l'azur, où les innombrables mondes jaillissent comme des fleurs dans une prairie. Là , sur la dernière ligne circulaire qui appartenait encore aux fantômes que je laissais derrière moi , semblable à des chagrins qu'on veut oublier, je vis une grande ombre. Debout et dans une attitude ardente, cette âme dévorait les espaces du regard ; ses pieds restaient attachés par le pouvoir de Dieu sur le dernier point de cette ligne où elle accomplissait sans cesse la tension pénible par laquelle nous projetons nos forces lorsque nous voulons prendre notre élan , comme des oiseaux prêts à s'envoler. Je reconnus un homme , il ne nous regarda , ne nous entendit pas ; tous ses muscles tressaillaient et haletaient ; par chaque parcelle de temps il semblait éprouver, sans faire un seul pas, la fatigue de traverser l'infini qui le séparait du paradis où sa vue plongeait sans cesse, où il croyait entrevoir une image chérie. Sur la dernière porte de l'enfer comme sur la première , je lus une expression de désespoir dans l'espérance. Le malheureux était si horriblement écrasé par je ne sais quelle force, que sa douleur passa dans mes os et me glaça. Je me réfugiai près de mon guide dont la protection me rendit à la paix et au silence. Semblable à la mère dont l'œil perçant voit le milan dans les airs ou l'y devine , l'ombre poussa un cri de joie. Nous regardâmes là où il regardait, et nous vîmes comme un saphir flottant au-dessus de nos têtes dans les abîmes de lumière. Cette éclatante étoile descendait avec la rapidité d'un rayon de soleil quand il apparaît au matin sur l'horizon , et que ses premières clartés glissent furtivement sur notre terre. La Splendeur devint distincte, elle grandit, j'aperçus bientôt le nuage glorieux au sein duquel vont les anges , espèce de fumée brillante émanée de leur divine substance , et qui çà et là pétillait en langues de feu. Une noble tête, dont il est impossible de supporter l'éclat sans avoir revêtu le manteau, le laurier, la palme , attribut des Puissances, s'élevait au-dessus de cette nuée aussi blanche , aussi pure que la neige. C'était une lumière dans la lumière ! Ses ailes en frémissant semaient d'c-

Li: LIVRE MYSTIQUK.

blouissantos oscillalions dans les splières i)ar lesquelles il passait, coiniiie jjassc le regard de Dieu à travers les mondes. Enfin je vis l'archange dans sa gloire! La fleur d'éternelle beauté qui décore les anges de l'Esprit brillait en lui. 11 tenait à la main une palme verle, et de l'autre un glaive flamboyant; la palme pour en décorer l'ombre pardonnée , le glaive pour faire reculer l'Enfer entier par un seul geste. A son approche, nous sentîmes les parfums du ciel qui tombèrent comme une rosée. Dans la région où demeura l'Ange, l'air prit la couleur des opales , et s'agita par des ondulations dont il était cause. M arriva , regarda l'ombre , lui dit : — J demain! puis il retourna vers le ciel par un mouvement gracieux , étendit ses ailes, franchit les sphères comme un vaisseau fend les ondes en laissant à peine voir ses blanches voiles à des exilés laissés sur quelque plage déserte. L'ombre poussa d'efl'royables cris auxquels les damnés répondirent depuis le cercle le plus profondément enfoncé dans l'immensité des mondes de douleur jusqu'à celui plus paisible à la surface duquel nous étions. La plus poignante de toutes les angoisses avait fait un appel à toutes les autres. La clameur se grossit des rugissements d'une mer de feu qui servait comme de base à la terrible harmonie des innombrables millions d'âmes souffrantes. Puis tout à coup l'ombre prit son vol à travers la cité dolente et descendit de sa place jusqu'au fond même de l'Enfer; elle remonta subitement , revint , se replongea dans les cercles infinis , les parcourut dans tous les sens, semblable à un vautour qui, mis pour la première fois dans une volière, s'épuise en efforts superflus. L'ombre avait le droit d'errer ainsi , et pouvait traverser les zones de l'Enfer, glaciales, fétides, brûlantes, sans participer à leurs souffrances. Elle glissait dans cette immensité comme un rayon de soleil se fait jour au sein de l'obscurité. — Dieu ne lui a point infligé de punition , me dit le maître ; mais aucune de ces âmes dont tu as successivement contemplé les tortures , ne voudrait changer son supplice contre l'espérance sous laquelle cette âme succombe. En ce moment, l'ombre revint près de nous, ramenée par une force invincible qui la condamnait à sécher sur le bord des enfers. Mon divin guide devina la curiosité dont j'étais saisi , toucha de son rameau le malheureux occupé peut-être à mesurer le siècle de peine qui se trouvait entre ce moment et le lendemain toujours fugitif. L'ombre tressaillit, et nous jeta un regard plein de toutes les larmes qu'elle avait déjà versées. — Vous voulez connaître mon infortune? dit-elle d'une voix triste. Oh ! j'aime à la raconter. Je suis ici, Térésa est là-haut! voilà tout. Sur terre, nous étions heureux, nous étions toujours unis. Quand je vis pour la première fois

DE UALZAC. T. IV.

ma chère Térésa Donali , clic avait dix ans. Nous nous aimâmes alors , sans savoir ce qu'était l'amour. Notre vie fut une même vie. Je palissais de sa pâleur, j'étais heureux de sa joie. Etisemble, nous nous livrâmes au charme de penser , de sentir, et l'un par l'aiilrc nous apprîmes l'amour. Nous fûmes mariés dans Crémone, jamais nous ne connûmes nos lèvres que parées des perles du sourire, nos yeux rayonnèrent toujours; nos chevelures ne se séparèrent |)as plus que nos vœux; toujours nos deux tôles se confondaient quand nous lisions , toujours nos pas s'unissaient quand nous marchions. La vie fut un long baiser. Notre maison fut une couche. Un jour Térésa pâlit et me dit pour la première fois: Je souffre! — Et je ne souffrais pas! Elle ne se releva plus. Je vis, sans mourir, ses beaux traits s'altérer , ses cheveux d'or s'endolorir. Elle souriait pour me cacher ses douleurs; mais je les lisais dans l'azur de ses yeux dont je savais interpréter les moindres tremblements. Elle me disait : — Honorine, je t'aime ! au moment où ses lèvres blanchirent. Enfin , elle serrait encore ma main dans les siennes quand la mort les glaça. Aussitôt je me tuai pour qu'elle ne couchât pas seule dans le lit du sépulcre, sous son drap de marbre. Elle est là-haut, Térésa, moi, je suis ici. Je voulais ne pas la quitter, Dieu nous a séparés. Pourquoi donc nous avoir unis sur la terre? Il est jaloux. Le paradis a été sans doute bien plus beau du jour où Térésa y est montée. La voyez-vous? elle est triste dans son bonheur, elle est sans moi ! Le paradis doit être bien désert pour elle. — Maître , dis-je en pleurant, car je pensais à mes amours, au moment où celui-ci souhaitera le paradis pour Dieu seulement, ne serat-il pas délivré? Le père de la poésie inclina doucement la tête en signe d'assentiment. Nous nous éloignâmes en fendant les airs, sans faire plus de bruit que les oiseaux qui passent quelquefois sur nos télés quand nous sommes étendus à l'ombre d'un arbre. Nous eussions vainement tenté d'empêcher l'infortuné de blasphémer ainsi. Un des malheurs des anges de ténèbres est de ne jamais voir la lumière, même quand ils en sont environnés. Celui-ci n'aurait pas compris nos paroles.

En ce moment, le pas rapide de plusieurs chevaux retentit au milieu du silence , le chien aboya , la voix grondeuse du sergent lui répondit; des cavaliers descendirent , frappèrent à la porte , et le bruit s'éleva tout à coup avec la violence d'une détonation inattendue. Les deux proscrits, les deux poêles tombèrent sur la terre de toute la hauteur qui nous sépare des cieux. Le douloureux brisement de cette chute courut comme un autre sang dans leurs veines, mais en sifflant, en y roulant des pointes acérées et cuisantes. Pour eux , la douleur

fut en quelque sorte une cmolion électrique. La lourde et sonore démarche d'un iionune d'armes dont l'épée , dont la cuirasse et les éperons produisaient un cliquetis ferrugineux retentit dans l'escalier; puis un soldat se montra bientôt devant l'étranger surpris.

— Nous pouvons rentrer à Florence, dit cet homme, dont la grosse voix paru-t douce en prononçant des mots italiens.

— Que dis-tu? demanda le grand vieillard.

— Les blancs triomphent !

— Ne te tron)pes-tu pas? reprit le poëte.

— Non, Dante! répondit le soldat dont la voix guerrière exprima les frissonnements des batailles et les joies de la victoire.

— A LIorence ! à Florence ! Orna Florence! cria vivement Dante Aughieri, qui se dressa sur ses pieds, regarda dans les airs, crut voir l'Italie, et devint gigantesque.

— Et moi ! quand serai-je dans le ciel? dit Godefroy qui restait un genou en terre, devant le poëte immortel , comme un ange en face du sanctuaire.

— Viens à Florence! lui dit Dante d'un son de

voix compatissant. V'a ! quand tu verras les amoureux paysages de Fiesolè, lu te croiras au paradis. Le soldat se mit à sourire. Pour la première , pour la seule fois peut-être , la sombre et terrible figure de Danle respira une joie. Ses yeux , son front exprimaient les peintures du bonheur dont son Paradis est si prodigue. 11 lui semblait peut-être entendre la voix de Béatrix. En ce moment, le pas léger d'une femme et le frémissement d'une robe retentirent dans le silence. L'aurore jetait alor« ses premières clartés. La belle comtesse Mabaut entra , courut à Godefroy :

— Viens, mon enfant, mon fils! il m'est maintenant permis de t'avouer! Et le paradis, ce sera pour toi le cœur de ta mère.

— Je reconnais la voix du ciel , cria l'enfant ravi.

Ce cri réveilla Dante qui regarda le jeune homme enlacé dans les bras delà comtesse, il les salua par un regard et laissa son compagnon d'étude sur le sein maternel.

— Partons, cria-t-il d'une voix tonnante. Mort aux Guelfes!

Paris, octobre i83i.

SERAPHITUS.

A voir sur une carte les côtes de la Norwége, quelle imagination ne serait émerveillée de leurs fantasques découpures , et de celle longue dentelle de granit où mugissent incessamment les flots de la mer du Nord? Qui n'a rêvé les majestueux spectacles offerts par ces rivages sans grèves , par cette multitude de criques, d'anses, de petites baies dont aucune ne se ressemble , et qui toutes sont des abîmes sans chemins? Ne dirait-on pas que la nature s'est plu à dessiner par d'ineffaçables hiéroglyphes le symbole de la vie norwégienne, en donnant à ces côtes la conGguralion des arêtes d'un immense poisson ; car la pêche forme le principal commerce cl fournit presque toute la nourriture de quelques liommes attachés comme une touffe de lichen à ces arides rochers? Là, sur quatorze degrés de longueur , à peine existe-t-il sept cent mille âmes, (irâce aux périls dénués de gloire, aux neiges constantes que réservent aux voyageurs ces pics de la Norwége, dont le nom donne froid déjà , leurs sublimes beautés sont restées vierges et s'harmonieront aux phénomènes humains, vierges encore, pour la poésie du moins , qui s'y sont accomplis , et dont voici l'histoire.

Lorsqu'une de ces baies , simple Ossure aux yeux des aigles, est assez ouverte pour que la mer ne gèle pas entièrement dans cette prison de pierre où elle se débat, les gens du pays nomment ce petit golfe un fiord, mot que presque tous les géographes ont

essayé dénaturaliser dans leurs langues respectives. Malgré la ressemblance qu'ont entre eux ces espèces de canaux, chacun a sa physionomie particulière : partout la mer est violemment entrée dans leurs cassures , mais partout les rochers s'y sont diversement fendus, et leurs tumultueux précipices défient les termes bizarres delà gcomélrie; ici, le roc s'est dentelé comme une scie; là, ses tables trop droites ne souffrent ni le séjour de la neige, ni les sublimes aigrettes des sapins du nord ; plus loin, les commotions du globe ont arrondi quelque sinuosité coquelte, belle vallée que meublent par étages des arbres au noir plumage ; vous seriez tenté de nommer ce pays la Suisse des mers. Entre Drontheim et Christiania se trouve une de ces baies, nommée le Stromfiord. Si le Stromfiord n'est pas le plus beau de ces paysages , il a du moins le mérite de résumer les magnificences terrestres de la Norwége, et d'avoir servi de théâlre aux scènes d'une histoire toute céleste,

La forme générale du Stromfiord est au premier aspect celle d'un entonnoir ébréché par la mer. Le passage que les flots s'y étaient ouvert présente à l'œil l'image d'une lutte entre l'Océan et le granit, deux créalions également puissantes , l'une par son inertie, l'autre par sa mobilité. Pour preuve, quelques écueils de formes fantastiques en défendent l'entrée aux vaisseaux. Les intrépides enfants de la NorAvége peuvent, en quelques endroits, sauter d'un roc à un autre sans s'étonner d'un abime profond de cent toises , large de six pieds. Tantôt un frêle

cl chancelant morceau de gneiss , jeté en travers , unit deux rochers. Tantôt les chasseurs ou les pêcheurs ont lancé des sapins , en guise de pont , pour joindre les deux quais taillés à pic au fond desquels gronde incessamment la mer. Ce dangereux goulet se dirige vers la droite par un mouvement de serpent, y rencontre une montagne élevée de trois cents toises au-dessus du niveau de la mer, et dont les pieds forment un banc vertical d'une demi-lieue de longueur où l'inflexible granit ne commence à se briser, à se crevasser, à s'onduler qu'à deux cents pieds environ au-dessus des eaux. Entrant avec violence , la mer est donc repoussée avec une violence égale par la terrible force d'inertie de la montagne vers les bords opposés auxquels les réactions du flot ont imprimé de douces courbures. Le fiord est fermé dans le fond par un bloc de gneiss couronné de forêts , d'où tombe en cascades une rivière qui à la fonte des neiges devient un fleuve , forme une nappe d'une immcnseétondue, s'échappe avec fracas en vomissant de vieux sapins et d'antiques mélèzes, aperçus à peine dans la chute des eaux. Vigoureusement plongés au fond du golfe , ces arbres reparaissent bientôt à sa surface , s'y marient et construisent des îlots qui viennent échouer sur la rive gauche, où les habitants du petit village assis au bord du Stronifiord les retrouvent brisés , fracassés, quelquefois entiers, mais toujours nus et sans branches. La montagne qui dans le Stromfiord reçoit à ses pieds les assauts de la mer et à sa cime ceux des vents du nord , se nomme le Falberg. Sa créle , toujours enveloppée d'un manteau de neige et de glace, est la plus aiguë de la Norvvége , où le voisinage du pôle produit , à une hauteur de dix-huit cents pieds, un froid égal à celui qui règne sur les montagnes les plus élevées du globe. La cime de ce rocher, droite vers la mer, s'abaisse graduellement vers l'est et se joint aux chutes de la Sieg par des vallées disposées en gradins sur lesquels le froid ne laisse venir que des bruyères et des arbres souffrants. La partie du fiord d'où s'échappent les eaux, sous les pieds de la forêt , s'appelle le Sicgdalhen , mot qui pourrait être traduit par le versant de la Sieg , nom de la rivière. La courbure qui fait face aux tables du Falberg est la vallée de Jarvis , joli paysage dominé par des collines chargées de sapins, de mélèzes , de bouleaux, de quelques chênes et de hêtres, la plus riche, la mieux colorée de toutes les tapisseries que la nature du Nord ait tendues sur ses âpres rochers. Là, l'œi! pouvait facilement saisir la ligne où les terrains réchaufl'és par les rayons solaires commencent à souffrir la culture et laissent apparaître les végétations de la Flore norwégienne. En cet endroit, le golfe est assez large pour que la mer, refoulée par le Falberg, vienne expirer en murmu-

rant sur la dernière frange de ces collines , rive doucernent bordée d'un sable fin, parsemé de mica, de paillettes, de jolis cailloux, de porphyres, de marbres aux mille nuances amenés de la Suède par les eaux de la rivière, et de débris marins , de coquillages , fleurs de la mer que poussent les tempêtes , soit du pôle , soit du midi.

Au bas des montagnes de Jarvis se trouve le village composé de deux cents maisons de bois , où vit une population perdue là, comme dans une forêt ces ruches d'abeilles qui, sans augmenter ni diminuer, végètent heureuses, en butinant leur vie au sein d'une sauvage nature. L'existence anonyme de ce village s'explique facilement. Peu d'hommes avaient la hardiesse de s'aventurer dans les récifs pour gagner les bords de la mer et s'y livrer à la pêche que font en grandies Norwégiens sur les côtes moins dangereuses. Les nombreux poissons du fiord suffisent en partie à la nourriture de ses habitants ; les pâturages des vallées leur donnent du lait et du beurre ; puis quelques terrains excellents leur permettent de récolter du seigle, du chanvre, des légumes qu'ils savent défendre , et contre les rigueurs du froid , et contre l'ardeur passagère mais terrible de leur soleil , avec toute l'habileté que déploie le Norwégien dans cette double lutte. Le défaut de communications, soit par terre où les chemins sont impraticables , soit par mer où de faibles barques peuvent seules parvenir à travers les défilés maritimes du fiord , les empêche de s'enrichir en tirant parti de leurs bois. 11 faudrait des sommes aussi énormes pour déblayer le chenal du golfe , que pour s'ouvrir une voie dans l'intérieur des terres. Les routes de Christiania à Drontheim tournent toutes le Stromfiord , et passent la Sieg sur un pont situé à plusieurs lieues de sa chute. La côte, entre la vallée de Jarvis et Drontheim, est garnie d'immenses forêts inabordables, enfin le Falberg se trouve également séparé de Christiania par d'inaccessibles précipices. Le village de Jarvis aurait peutêtre pu communiquer avec la Norwége intérieure et la Suède par la Sieg; mais pour être mis en rapport avec la civilisation , le Stromfiord voulait un homme de génie , et ce génie parut en effet : ce fut un poêle, un Suédois religieux qui mourut en admirant et respectant les beautés de ce pays, comme un des plus magnifiques ouvrages du Créateur.

Maintenant, les hommes doués par l'étude de cette vue intérieure dont les véloces perceptions amènent tour à tour dans l'âme comme sur une toile les paysages les plus contrastants du globe, peuvent facilement embrasser l'ensemble du Stromfiord. Eux seuls, peut-être, sauront s'engager dans les tortueux récifs du goulet où se débat la mer, fuir . avec ses flots le long dci liUjIes éternelles du Fal-

LE LIVRE MYSTIOUE.

o'iO

berg dont les pyramides blanches se confondent avec les nuées brumeuses d'un ciel presque toujours gris de perle; admirer la jolie nappe écluincrécdu golfe, y entendre les chutes de la Sieg qui pend en longs filets et tombe sur un abalis pittoresque de beaux arbres confusément épars, debout ou couchés parmi des fragments de gneiss; puis, se reposer sur les riants tableaux que présentent les collines abaissées de Jarvis d'où s'élancent les plus riches végétaux du Nord, par familles, par myriades : ici, des bouleaux gracieux comme des jeunes filles et penchés comme elles ; là, des colonnades de hêtres aux fûts centenaires et moussus ; tous les contrastes des différents verts , de blanches nuées parmi les sapins noirs, des landes de bruyères pourprées et nuancées à l'infini, enfin toutes les couleurs, tous les parfums de cette Flore aux merveilles ignorées. Étendez les proportions de ces amj)hilhéàtres, élancez-vous dans les nuages , perdez-vous dans le creux des roches où reposent les chiens de mer, votre pensée n'atteindra ni à la richesse, ni aux poésies decesitenorwégien ! Votre pensée pourrait-elle élre aussi grande que l'Océan qui le borne, aussi capricieuse que les fantastiques figures dessinées par ses forcis, ses nuages, ses ombres, et par les changements de sa lumière? Voyez-vous, au-dessus des prairies de la plage, sur le dernier pli de terrain qui s'ondule en bas des hautes collines de Jarvis, deux ou trois cents maisons couvertes en iiœier , espèce de couvertures faites avec l'écorce du bouleau, maisons toutes frêles, plates, et qui ressemblent à des vers à soie sur une feuille de mûrier jetée là par les vents? Au-dessus de ces humbles, de ces paisibles demeures est une église construite avec une simplicité qui s'harmonie à la misère du village. Un cimetière entoure le chevet de cette église, et plus loin se trouve le presbytère. Encore plus haut, sur une bosse de la montagne, est située une habitation , la seule qui soit en pierre, et que pour celte raison les habitants ont nommée le château du Suédois. En effet , un homme riche vint de Suède , trente ans avant le jour où cette histoire commence, et s'établit à Jarvis dont il s'efforça d'améliorer la fortune. Cette petite maison , construite dans le but d'engager les habitants à s'en bâtir de semblables, était remarquable par sa solidité, par un nmr d'enceinte, chose rare en Norwége , où, malgré l'abondance des pierres , l'on se sert de bois pour toutes les clôtures, même pour celles des champs. La maison, ainsi garantie des neiges, s'élevait sur un tertre, au milieu d'une cour immense. Les fenêtres en étaientabrilées par ces auvents d'une saillie prodigieuse appuyés sur de grands sapins équarris qui donnent aux constructions du nord une espèce de physionomie patriarcale, Sous ces abris,

il était facile d'apercevoir les sativagcs nudités du Ealbcrg, de comparer l'infini de la [)leine mer à la goutte d'eau du golfe écumeux, d'écouter les vastes épanchements de la Sieg dont la nappe semblait de loin immobile en tombant dans sa coupe de granit, bordée sur trois lieues de tour par les glaciers du nord, enfin tout le paysage où vont se passer les surnaturels et simples événements de cette histoire. L'hiverde 1791) à 1800 fut un des plus rudes dont les Européens aient gardé le souvenir. La mer de Norwége se prit entièrement dans les fiords où la violence du ressac l'empêche ordinairement dégeler. Un vent dont les effets ressemblaient à ceux du levantis espagnol , avait balayé la glace du Stromfiord en repoussant les neiges vers le fond du golfe. Depuis longtemps il n'avait pas été permis aux gens de Jarvis de voir en hiver le vaste miroir des eaux réfléchissant les couleurs du ciel, spectacle curieux au sein de ces montagnes dont tous les accidents étaient nivelés sous les couches successives dci la neige , et où les plus vives arêtes comme les vallons les plus creux ne formaient que de faibles plis dans l'immense tunique jetée par la naturesur ce paysage, alors tristement éclatant et monotone. Les longues nappes de la Sieg, subitement glacées, décrivaient une énorme arcade sous laquelle les habitants eussent pu passer à l'abri des tourbillons, si quelquesuns d'entre eux eussent été assez hardis pour s'aventurer dans le pays. Mais les dangers de la moindre course retenaient au logis les plus intrépides chasseurs qui craignaient de ne plus recoimaitre sous la neige les étroits passages pratiqués au bord des précipices, des crevasses ou des versants. Aussi nulle créature n'animait-elle ce désert blanc où régnait la bise du pôle , seule voix qui résonnât en de rares moments. Le ciel, presque toujours grisâtre, donnait au lac les teintes de l'acier bruni. Peut-élre un vieil eider traversait-il parfois impunément l'espace à l'aide du chaud duvet sous lequel glissent les songes des riches , dont aucun ne soupçonne par combien de dangers celte plume s'achète. Mais, semblable au Bédouin qui sillonne seul les sables de l'Afrique, l'oiseau n'était ni vu ni entendu; l'atmosphère engourdie , privée de ses communications électriques, ne répétait ni le sifflement de ses ailes, ni ses joyeux cris. Quel œil assez vif eût d'ailleurs pu soutenir l'éclat de ce précipice garni de cristaux étincelants, et les rigides reOets des neiges, à peine irisées à leurs sommets par les rayons d'un pâle soleil qui apparaissait par moments, comme un moribond jaloux d'attester sa vie? Souvent, lorsque des amas de nuées grises , chassées par escadrons à I travers les montagnes et les sapins , cachaient le ciel j sous de triples voiles, la terre, à défaut de lueurs : célestes, s'éclairait par elle-même. Là donc se ren-

LE LIVRE MYSTIOUE.

contraient toutes les majestés du froid éternellement assis sur le pôle , et dont le principal caractère est le royal silence au sein duquel vivent les monarques absolus. Tout principe extrême porte en soi l'apparence d'une négation , et les symptômes de la mort : la vie n'est-elle pas le combat de deux forces ? Là, rien ne trahissait la vie. Une seule puissance, la force improductive de la glace, régnait sans contradiction. Le bruissement de la pleine mer agitée n'arrivait même pas dans ce muet bassin, si bruyant durant les trois courtes saisons où la nature se bâte de produire les chétives récoltes nécessaires à la vie de ce peuple patient. Quelques hauts sapins élevaient leurs noires pyramides chargées de festons neigeux , et la forme de leurs rameaux à barbes inclinées complétait le deuil de ces cimes où , d'ailleurs , ils n'apparaissaient que comme des points bruns. Chaque famille restait au coin du feu, dans une maison soigneusement close, fournie de biscuits, de beurre fondu, de poisson sec, de provisions faites à l'avance pour les sept mois d'hiver. A peine voyait-on la fumée de ces habitations. Presque toutes sont ensevelies sous les neiges , contre le poids desquelles elles sont néanmoins préservées par de longues planches qui parlent du toit et vont s'attacher à une grande distance sur de solides poteaux en formant un chemin couvert autour de la maison. Pendant ces terribles hivers, lesfenmies lissent et teignent les étoffes de laine ou de toile dont se font les vêtements ; tandis que la plupart des hommes lisent ou se livrent à ces prodigieuses méditations qui ont enfanté les profondes, théories , les rêves mystiques du Nord, ses croyances, ses études si complètes sur un point de la science fouillée comme avec une sonde ; mœurs à demi monastiques qui forcent Tàme à réagir sur elle-même, à y trouver sa nourriture , et qui font du paysan nor- ■R'égien un être à part dans la population européenne. Dans la première année du dix-neuvième siècle, et vers le milieu du mois de mai, tel était donc l'état du Stromfiord.

Par une matinée où le soleil éclatait au sein de ce paysage en y allumant les feux de tous les diamants éphémères produits par les cristallisations de la neige et des glaces, deux personnes passèrent sur le golfe, le traversèrent et volèrent le long des bases du Falberg, vers le sommet duquel elles s'élevèrent do frise en frise. Était-ce deux créatures, était-ce deux Hèches ? Qui les eût vues à celte hauteur les aurait prises pour deux eiders cinglant de conserve à travers les nuées. Ni le pêcheur le plus superstitieux, ni le chasseur le plus intrépide n'eût attribué à des créatures humaines le pouvoir de se tenir le long des faibles lignes tracées sur les flancs du granit, où ce couple glissait néanmoins avec reffrayante

dextérité que possèdent les somnambules quand, ayant oublié toutes les conditions de leur pesanteur et les dangers de la moindre déviation , ils courent au bord des toits en gardant leur équilibre sous l'empire d'une force inconnue.

— Arrête-moi, Séraphitùs, dit une pâle jeune flile, et laisse-moi respirer. Je n'ai voulu regarder que toi en côtoyant les murailles de ce gouffre ; autrement, que serais-je devenue? Mais aussi ne suisje qu'une bien faible créature. Te faligué-je ?

— ^'on , dit l'être sur le bras duquel elle s'appuyait. Allons toujours , Minna ! la place où nous sommes n'est pas assez solide pour nous y arrêter.

De nouveau, tous deux firent siffler sur la neige de longues planches attachées à leurs pieds, et parvinrent sur la première plinthe que le hasard avait franchement dessinée sur les pans de cet abîme. La personne que Minna nommait Séraphilus s'appuya sur son talon droit pour relever la planche longue d'environ une toise, étroite comme un pied d'enfant, et qui était attachée à son brodequin par deux courroies en cuir de chien marin. Celte planche, épaisse de deux doigts, était doublée en peau de renne dont le poil, en se hérissant sur la neige, arrêta soudain Séraphilus ; il ramena son pied gauche, dont le patin n'avait pas moins de deux toises de longueur, tourna lestement sur lui-même, vint saisir sa peureuse compagne, l'enleva, malgré les longs patins dont ses pieds étaient également armés, et l'assit sur un quartier de roche, après en avoir balayé la neige d'un coup de pelisse.

— Ici, Minna, tu es en sûreté, tu pourras y trembler à Ion aise.

— Nous sommes déjà montés au tiers du Bomiet de glace , dit-elle en regardant le pic auquel elle donna le nom populaire sous lequel on le connaît en Norwége. Je ne le crois pas encore.

3Iais, trop essoufflée pour parler davantage , elle sourit à Séraphilus qui, sans répondre, la tenait dans ses bras en écoulant , la main posée sur son cœur, de sonores palpitations aussi précipitées que celles d'un jeune oiseau surpris.

— 11 bat souvent aussi vite sans que j'aie couru, dit-elle.

Séraphilus inclina la tête salis dédain ni froideur. Malgré la grâce dont ce mouvement était empreint, il n'en trahissait pas moins une négation qui, chez une femme, eût été d'une enivrante coquetterie. Séraphilus pressa vivement la jeune fille. Minna prit cette caresse pour une réponse, et continua de le contempler. Au moment où Séraphilus releva la tôle en rejetant en arrière, par un geste presque impatient, les rouleaux dorés de sa chevelure , afin de se découvrir le front, il vit du bonheur dans les yeux de sa compagne.

mi

— Oui, Minna, dit-il d'une voix toute paternelle et charmante chez un être encore adolescent, regarde-moi, n'abaisse pas la vue.

— Pourquoi ?

— Tu veux savoir ? essaye.

Minna jeta vivement un regarda ses pieds et cria soudain comme un enfant qui aurait rencontré un tigre. L'horrible sentiment des abîmes l'avait envahie, et ce seul coup d'œil avait suffi pour lui en communiquer la contagion. Le fiord , jaloux de sa proie, avait une grande voix par laquelle il l'étourdissait en tintant à ses oreilles, comme pour la dévorer plus sûrement en s'interposant entre elle et la vie. Puis, de ses cheveux à ses pieds, le long de son dos, tomba un frisson glacial d'abord, mais qui bientôt lui versa dans les nerfs une insupportable chaleur, battit dans ses veines, et brisa toutes ses extrémités par des atteintes électriques semblables à celles que cause le contact de la torpille. Trop faible pour résister , elle se sentait attirée, par une force inconnue, en bas de cette table où elle croyait voir quelque monstre qui lui lançait son venin, un monstre dont les yeux magnétiques la charmaient, et dont la gueule ouverte semblait broyer sa pâture par avance.

— Je meurs, mon Scraphîlus, n'ayant aimé que toi, dit-elle en faisant un mouvement machinal pour se précipiter.

Séraphîtûs lui souflîa doucement sur le front et sur les yeux. Tout à coup, semblable au voyageur délassé par un bain , Minna n'eut plus que la mémoire de ses vives douleurs déjà dissipées par cette haleine caressante qui pénétra son corps, et l'inonda de balsamiques effluves, aussi rapidement que le souffle avait traversé l'air.

— Qui donc es-tu ? dit-elle avec un sentiment de terreur douce. Mais je le sais, tu es ma vie. — Comment peux-tu regarder ce gouffre sans mourir ? reprit-elle après une pause.

Séraphîtiis laissa Minna cramponnée au granit, et s'alla poser, comme eût fait une ombre, sur le bord de la table d'où ses yeux plongèrent au fond du fiord, en en déQant l'éblouissante profondeur. Son corps ne vacilla point, son front resta blanc et impassible comme celui d'une statue de marbre. Abîme contre abîme.

— Séraphîlûs, si tu m'aimes, reviens ! cria la jeune fdle. Ton danger me rend mes douleurs. — Qui donc es-tu pour avoir cette force surhumaine à ton âge? lui demanda-t-elle en se sentant de nouveau dans ses bras.

— Mais , répondit Séraphîtûs , tu regardes sans peur des espaces encore plus immenses. Et, de son doigt levé, cet être singulier lui montra l'auréole bleue que les nuarjes dessinaient en laissant un espace clair au-dessus de leurs tèles.

— Quelle différence ! dit-elle en souriant.

— Tu as raison, répondit-il, nous sommes nés pour tendre au ciel. La patrie, comme le visage d'une mère , n'effraye jamais un enfant.

Sa voix vibra dans les entrailles de sa compagne, devenue muette.

— Allons, viens, reprit-il.

Et tous les deux s'élancèrent sur les faibles sentiers tracés le long de la montagne , en y dévorant les distances, et volant d'étage en étage, de ligne en ligne, avec la rapidité dont est doué le cheval arabe, cet oiseau du désert. En quelques moments ils atteignirent un tapis d'herbes, de mousses et de fleurs, sur lequel personne ne s'était encore assis.

— Le joli sœler ! dit Minna en donnant à cette prairie son véritable nom, mais comment se trouvct-il à celte hauteur?

— Là cessent, il est vrai, les végétations de la Flore norwégienne, dit Séraphîtûs, mais s'il se rencçntre ici quelques herbes et des lleurs, elles sont dues à ce rocher qui les garantit contre le froid du nord. — ?ilets celte touffe dans ton sein, Minna, dit-il en arrachant une fleur, prends cette suave création qu'aucun œil humain n'a vue encore, et garde cette fleur unique comme un souvenir de celte matinée unique dans ta vie ! Non, tu ne trouveras plus de guide pour te mener à ce sœler.

Et il lui donna soudain une plante hybride que ses yeux d'aigle lui avaient fait apercevoir parmi des silènes acaules et des saxifrages, véritable merveille éclose sous le souffle des anges. Minna saisit avec un empressement enfantin la touffe d'un vert transparent et brillant comme celui de l'émeraude , formée par de petites feuilles roulées en cornet, d'un brun clair au fond, mais qui, de teinte en teinte, devenaient vertes à leurs pointes partagées en découpuresd'unedélicatesseinGnie.Cesfeuillesélaicnt si pressées qu'elles semblaient se confondre, et produisaient une foule de jolies rosaces. Çà et là, sur ce tapis, s'élevaient des étoiles blanches, bordées d'un filet d'or, du sein desquelles sortaient des anthères pourprées, sans pistil. Une odeur qui tenait à la fois de celle des roses et des calices de l'oranger, mais fugitive et sauvage, achevait de donner je ne sais quoi de céleste à cette fleur mystérieuse que Séraphîlûs conlemplait avec mélancolie, comme si la senteur lui eUt exprimé de plaintives idées dont il comprenait le langage. Mais, à Minna, ce phénomène inouï parut être un caprice par lequel la nature s'était plu à douer quelques pierreries de la fraîcheur, de la mollesse et du parfum des plantes. — Pourquoi serait-elle unique? Elle ne se reproduira donc plus ? dit la jeune fille à Séraphîlûs, qui rougit et cha.ngea brusquement de conversation.

— Asseyons-nous , relourne-loi , vois ! A celle hauteur, peul-êlre, ne tremblcras-lu point. Les abinies sont assez profonds pour que lu n'en distingues plus )a profondeur ; ils ont acquis la perspective unie de la nier, le vague des nuages, la couleur du ciel : la glace du fiord est une assez jolie turquoise; tu n'aperçois les forêts de sapins que comme de légères lignes de bistre; pour vous, les abfmes doivent être parés ainsi.

Séraphitûs jeta ces paroles avec celte onction dans l'accent et le geste connue seulement de ceux qui sont parvenus au sommet des hautes montagnes du globe, et contractée si involontairement que le maître le plus orgueilleux se trouve obligé de traiter son guide en frère, et ne s'en croit le supérieur qu'en s'abaissant vers les vallées où demeurent les hommes. 11 défaisait les patins de Minna, aux pieds de laquelle il s'était agenouillé. L'enfant ne s'en apercevait pas, tant elle s'émerveillait du spectacle imposant que présente la vue de la Norwége dont elle pouvait embrasser d'un seul coup d'œil les longs rochers ; tant elle était émue par la solennelle permanence dont ses cimes froides donnent une idée que les paroles ne peuvent exprimer.

— Nous ne sommes pas venus ici par la seule force humaine , dit-elle enjoignant les mains, je rêve sans doute.

— Vous appelez surnaturels les faits dont vous ne voyez pas les causes, répondit-il.

— Tes réponses, dit-elle, sont toujours empreintes de je ne sais quelle profondeur. Près de toi , je comprends tout sans effort. Ah ! je suis libre.

— Tu n'as plus tes patins, voilà tout.

— Oh ! dit-elle, moi qui aurais voulu délier les tiens en te baisant les pieds.

— Garde ces paroles pour Wilfrid, répondit doucement Séraphiliis.

— Wilfrid ! répéta Minna d'un ton de colère qui s'apaisa dès qu'elle eut regardé son compagnon. — Tu ne l'emportes jamais, toi ! dit-elle en essayant, maison vain, de lui prendre la main, tu es en toute chose d'une perfection désespérante.

— Alors tu en conclus que je suis insensible. Minna fut effrayée d'un regard si lucidement jelé

dans sa pensée.

— Tu me prouves que nous nous entendons, répondit-cUe avec la grâce de la femme qui aime.

Séraphîtiis agita mollement la tète en lui lançant un regard à la fois triste et doux.

— Toi qui sais tout, reprit Minna, dis moi pourquoi la timidité que je ressentais là-bas, près de toi, s'est dissipée en montant ici ? pourquoi j'ose le regarder, pour la première fois, en face, tandis que Jà-bas, à peine osé-je te voir à la dérobée ?

— Ici, peut-Olre, avons-nous dépouillé les peti-

tesses de la terre, répondit-il en défaisant quelques brandebourgs de sa pelisse.

— Jamais lu n'as été si beau , dit Minna en s'asseyant sur une roche moussue et s'abimant dans la contemplation de l'être qui l'avait conduite sur une partie du pic qui de loin semblait inaccessible.

Jamais, à la vérité, Séraphiliis n'avait brillé d'un si vif éclat, seule expression qui puisse rendre les effets de son visage et l'aspect de sa personne. Celle splendeur était-elle due à la nitescence que donne au teint l'air pur des montagnes et le reflet des neiges, ou au mouvement interne qui anime le corps à l'instant où il se repose d'une longue agitation? provenait-elle du contraste subit entre la clarté d'or projetée par un nouveau soleil, et l'obscurité des nuées à travers lesquelles ce joli couple venait de passer ? l'eut-élre , à ces causes, faudrait-il encore ajouter les effets d'un des plus beaux phénomènes qui puissent se rencontrer en l'organisation humaine. Si quelque habile physiologiste eut examiné celte créature qui dans ce moment, à voir la fierté de son front et l'éclair de ses yeux, paraissait être un jeune homme âgé d'environ dix-sept ans ; s'il eût cherché les ressorts de cette florissanle vie sous le tissu le plus blanc dont la nature septentrionale ait vêtu ses enfants, il aurait cru sans doute, soit à l'existence de quelque fluide phosphorique en des nerfs qui semblaient reluire sous l'épiderme, soit à la constante présence d'une lumière intérieure qui colorait Séraphîlùs ardemment, mais doucement et à la manière de ces lueurs contenues dans une coupe d'albâtre. Quelque mollement effilées que fussent ses mains qu'il avait dégantées pour délier les palins de Minna, elles paraissaient avoir une force égale à celle que le Créateur a mise dans les diaphanes attaches du crabe. Les feux jaillissant de son regard d'or luttaient évidemment avec les rayons du soleil , et il semblait ne pas en recevoir, mais lui donner J

de la lumière. Son corps, mince et grêle comme celui d'une femme, attestait une de ces natures faibles en apparence, mais dont la puissance égale toujours le désir, et qui, fortes à temps, sont à l'élat normal presque débiles. De taille ordinaire, Sérapliilus se grandissait en présentant son front, comme s'il eût voulu s'élancer. Ses cheveux, bouclés par la j

main d'une fée, et comme soulevés par un souffle , '

ajoutaient à l'illusion que produisait son attitude aérienne. Mais ce maintien dénué d'efforts résultait plus d'un phénomène moral que d'une habitude corporelle. L'imagination de Minna était complice de cette constante hallucination sous l'empire de laquelle chacun serait tombé, et qui prêtait à Sérapliilùs l'apparence des ligures rêvées dans un heureux sommeil. Nul type connu ne pourrait donner une image, même vague, de celle figure majestucU'-

LE LIVRE MYSÏIOUE.

sèment mâle pour Minna ; mais qui, aux yeux d'un homme, eût cclipsc, par sa grâce IVmininc, les plus belles lèlcs dues à Raphaël. Ce peintre des cieux a constamment mis une sorte de joie tranquille, une amoureuse suavité dans les lignes de ses heaulés angéliques ; mais à moins de contempler Séra[)liilus lui-même, quelle âme inventerait le voile de tristesse mêlée d'espérance qui imançait les sentiments ineffables empreints dans ses traits? Qui saurait, même dans les fantaisies d'artiste où tout devient possible, voir les ombres que jetait une mystérieuse terreur sur ce front intelligent qui semblait interroger les cieux et toujours plaindre la terre ? Celte lête savait planer avec dédain comme un sublime oiseau de proie dont les cris troublent l'air, et se résigner comme la tourterelle dont la voix verse la tendresse au fond des bois silencieux, l.e teint de Séraphitûs était d'une blancheur surprenante , que faisaient encore ressortir des lèvres rouges, des sourcils bruns et des cils soyeux, seuls traits qui tranchassent sur la pâleur d'un visage dont la parfaite régularité ne nuisait en rien à l'éclat des sentiments qui s'y reflétaient sans secousse ni»vioIence, mais avec celte majestueuse et naturelle gravité dont nous aimons à douer les êtres supérieurs. Tout, dans celte figure marmorine, exprimait la force et le repos. Minna se leva pour prendre la main de Séraphîlùs, en espérant qu'elle pourrait ainsi l'attirer à elle, et déposer sur ce front séducteur un baiser arraché plus à l'admiration qu'à l'amour ; mais un regard du jeune homme, regard qui la pénétra comme un rayon de soleil traverse le prisme, glaça la pauvre fille. Elle sentit, sans le comprendre, un abîme entre eux, détourna la tèle et pleura. Tout à coup une main puissante la saisit par la taille, une voix pleine de suavité lui dit : — Viens. Elle obéit, posa sa tête soudain rafraîchie sur le cœur du jeune homme, qui réglant son pas sur le sien, douce et attentive conformité, la mena vers une place d'où ils purent voir les radieuses décorations de la nature polaire.

— Avant de regarder et de t'écouter , dis-moi , Séraphitûs , pourquoi tu me repousses ! T'ai-je déplu ? comment ? dis. Je voudrais ne rien avoir à moi; je voudrais que mes richesses terrestres fussent à toi, comme y sont déjà les richesses de mon cœur ; que la lumière ne me vînt que par tes yeux , comme ma pensée me vient de ta pensée ; je ne craindrais plus de t'offenser en te renvoyant ainsi les reflets de ton âme , les mots de ton cœur , le jour de ton jour , comme nous renvoyons à IJieu les contemplations dont il nourrit nos esprits. Je voudrais êlre tout toi !

— Hé bien, Minna , un désir constant est une promesse que nous fait l'avenir. Espère ! Mais si tu

veux êlre pure , mêle toujours l'idée du Toul-1'uissant aux affections d'ici-bas, alors lu aimeras toutes les créatures , et ton cœur ira bien haut !

— Je ferai ce que tu voudras, répondit-elle en levant les yeux sur lui par un mouvement timide.

— Je ne saurais êlre ton con)pagnon , dit Séraphitûs avec tristesse.

Jl réprima quelques pensées, étendit les bras vers Christiania, qui se voyait comn)e un point à l'horizon, et dit : — Vois !

— Nous sommes bien petits , répondit elle.

— Oui, mais nous devenons grands par le sentiment et par l'intelligence , reprit Séraphitûs. A nous seuls, Minna, commence la cormaissance des choses; le peu que nous apprenons des lois du monde visible nous fait découvrir l'immensité des mondes supérieurs. Je ne sais s'il est temps de te parler ainsi; mais je voudrais tant te communiquer la flamme de mes espérances! Peul-êlre serions-nous un jour ensemble , dans le monde où l'amour ne périt pas.

— Pourquoi pas maintenant et toujours? ditelie en murinurant.

— Rien n'est stable ici , reprit-il dédaigneusement. Les passagères félicités des amours terresires sont des lueurs qui trahissent à certaines âmes l'aurore de félicités plus durables , de même que la découverte d'une loi de la nature en fait supposer, à quelques êtres privilégiés, le système entier. Notre fragile bonbeur d'ici-bas n'est-il donc point l'attestalion d'un autre bonheur complet , comme la terre, fragment du monde , atteste le monde ? Nous ne pouvons mesurer l'orbite immense de la pensée divine, dont nous ne sommes qu'une parcelle; mais nous pouvons en pressentir l'étendue , nous agenouiller, adorer, attendre. Les hommes se trompent toujours dans leurs sciences, en ne voyant pas que tout , sur leur globe, est relatif et s'y coordonne à une révolulion générale, à une production constante qui nécessairement entraine un progrès et une lin. L'homme lui-même n'est pas une création finie , sans quoi , Dieu ne serait pas !

— Comment as-tu trouvé le temps d'apprendre tant de choses ? dit la jeune fille.

— Je me souviens, répondit-il.

— Tu me semblés plus beau que tout ce que je vois , répondit-elle.

— Nous sommes un des plus grands ouvrages de Dieu. Ne nous a-t-il pas donné la faculté de réfléchir la nature , de la concentrer en nous par la pensée , et de nous en faire un marche-pied pour nous élancer vers lui ? Nous nous aimons en raison du plus ou du moins de lumière que contiennent nos aines. Mais ne sois pas injuste, Minna, vois le spectacle qiii s'élalc à les pieds, n'estil pas grand? A

les pieds, l'océan se déroule comme un tapis, les montagnes sont comme les murs d'un cirque, le ciel est au-dessus comme le voile arrondi de ce théâtre, et d'ici l'on respire les pensées de Dieu comme un parfum. Vois , les lefnpètes qui brisent des vaisseaux chargés d'hommes ne nous semblent, ici, que de faibles bouillonnements, et si lu lèves la léte au-dessus de nous , tout est bleu. Voici comme un diadème d'étoiles. Ici, disparaissent les nuances des expressions terrestres. Appuyée sur cette nature subtilisée par l'espace , ne sens-tu point en toi plus de profondeur que d'esprit, n'as-lu l)as plus de grandeur que d'enthousiasme, plus d'énergie que de volonté ? n'éprouves-tu pas des sensations dont le corps n'est plus l'interprète? Ne le sens-tu pas des ailes ? Prions.

Séraphilus plia le genou , se posa les mains en croix sur le sein , et 3Iinna tomba sur ses deux genoux en pleurant. Ils restèrent ainsi pendant quelques instants. Pendant quelques instants l'auréole bleue qui s'agitait dans les cieux au-dessus de leurs lètes s'agrandit, et, à leur insu, de lumineux rayons les enveloppèrent.

— Pourquoi ne pleures-tu pas quand je pleure ? lui dit 51inna d'une voix entrecoupée.

— Les esprits ne pleurent pas , répondit Scraphltùs en se levant. Comment pleurerais-je ? je ne vois plus les misères humaines. Ici, le bien éclate dans toute sa majesté ; en bas , j'entends les supplications et les angoisses de la harpe des douleurs qui vibre sous les mains de l'esprit captif. D'ici , j'écoule le concert des harpes heureuses. En bas, vous avez l'espérance , ce beau conmiencement de la foi ; mais ici règne la foi , qui est l'espérance réalisée !

— Tu ne m'aimeras jamais , je suis trop imparfaite, tu me dédaignes, dit la jeune fille,

— 3Iinna , la violette cachée au pied du chêne , se dit : « Le soleil ne m'aime pas , il ne vient pas. » Le soleil se dit : <; Si je l'éclairais , elle périrait, cette pauvre fleur ! » Ami de la fleur , il glisse ses rayons à travers le^ feuilles du chêne, et les afi"aiblit pour colorer le calice de sa bien-aimée. Je ne me trouve pas assez de voiles et crains que tu ne me voies encore trop , lu frémirais si tu me connaissais davantage. Ecoute , je suis sur la lerre sans goût pour vos fruits , sans âme pour vos joies. Je comprends malheureusement tout, et , comme ces empereurs débauchés de la Rome profane , je suis arrivé au dégoût de loutes*choses. Enfin , j'ai honte de moi ! — Abandonne-moi , dit douloureusement Séraphilus.

Puis il s'alla poser sur un quartier de roche , en laissant tomber sa lète sur son sein.

— Pourquoi me déscspèrcs-lu donc ainsi? lui dit îlinna.

— Va-t'en ! s'écria Séraphitûs, je n'ai rien de ce que tu veux de moi. Ton amour est trop grossier pour moi. Pourquoi n'airaes-tu pas Y\ ilIVid ? Wilfrid est un homme , un homme éprouvé par les passions , qui saura le serrer dans ses bras nerveux , qui le fera sentir une main large et forte. Il a de beaux cheveux noirs , des yeux pleins de pensées humaines , un cœur qui verse des torrents de lave dans les mots que sa bouche prononce. Il te brisera de caresses. Ce sera ton bien-aimé , Ion époux. A loi AYilfrid.

3Iinna pleurait à chaudes larmes.

— Oses-tu dire que lu ne l'aimes pas ? dil-il d'une voix qui entrait dans le cœur comme un poignard.

— Grâce, grâce, mon Séraphitûs !

— Aime-le , pauvre enfant de la terre , oiî ta destinée te cloue invinciblement, dit le terrible Séraphitûs en s'emparant de Minna par un geste qui la força de venir au bord du sœler, d'où la scène était si étendue qu'une jeune fille pleine d'enthousiasme pouvait facilement se croire au-dessus du monde. Je souhaitais un compagnon pour retourner dans la patrie, j'ai voulu te montrer ce morceau de boue, et je l'y vois encore attachée. Adieu. Resles-y, jouis par les sens , obéis à ta nature, pâlis avec les hommes pâles , rougis avec les femmes , joue avec les enfants, prie avec les coupables, lève les yeux vers le ciel dans tes douleurs; tremble, espère, palpite; lu auras un compagnon , tu pourras encore rire et pleurer, donner et recevoir. 31oi , je suis comme un proscrit, loin du ciel; et comme un monstre, loin de la terre. Mon cœur ne palpite plus ; je ne vis que par moi et pour moi. Je sens par l'espril , je respire par le front , je vois par la pensée , je meurs d'impatience et de désirs. Personne ici-bas n'a le pouvoir d'exaucer mes souhaits , de calmer mon impatience , et j'ai désappris à pleurer. Je suis donc seul , je me résigne et j'attends.

Séraphitûs regarda le tertre plein de fleurs sur lequel il avait placé Jlinna , puis il se tourna du côte des monts sourcilleux dont les pitons étaient couverts de nuées épaisses dans lesquelles il jeta le reste de ses pensées.

— N'entendez-vous pas un délicieux concert , ,«Minna ? reprit-il de sa voix de tourterelle, car l'aigle avait assez crié. Ne dirait-on pas la musique des harpes éoliennes que vos poètes mettent au sein des forêts et des montagnes? Voyez-vous les indistinctes figures qui passent dans ces nuages? apercevez-vous les pieds ailés de ceux qui préparent les décorations du ciel? Ces accents rafraichissent l'âme, le ciel va bientôt laisser tomber les fleurs du printemps, une lueur s'est élancée du pôle. Fuyons, il est temps.

En un moment leurs patins furent rattachés , et

liSt

tous deux descendirent le Falberg par les pentes rapides qui l'unissaient aux vallées de la Sieg. Une inlclligence miraculeuse présidait à leur course , ou pour mieux dire, à leur vol. Quand une crevasse couverte de neige se rencontrait , Séraphîlus saisissait Blinna et s'élançait par un mouvement rapide sans peser plus qu'un oiseau sur la fragile couche qui couvrait un abîme. Souvent en poussant sa compagne, il faisait une légère déviation pour éviter un précipice, un arbre, un quartier de roche qu'il semblait voir sous la neige , comme certains marins habitués à l'Océan en devinent les écueils à la couleur, au remous, au gisement des eaux. Quand ils atteignirent les chemins du Siegdalhen et qu'il leur fut permis de voyager presque sans crainte en ligne droite pour regagner la glace du Slromfiord , Séraphîlus arrêta Minna : — Tu ne me dis plus rien ? demanda-t-il.

— Je croyais, répondit respectueusement la jeune fille, que vous vouliez penser tout seul.

— llâtons-nous , ma Minnette , la nuit va venir , reprit-il.

Minna tressaillit en entendant la voix, pour ainsi dire nouvelle, de son guide, voix pure et faible comme celle d'une jeune fille. Cette voix dissipa les lueurs fantastiques du songe à travers lequel jusqu'alors elle avait marché. Séraphîtûs commençait à laisser sa force mâle et à dépouiller ses regards de leur trop vive intelligence. Bientôt ces deux jolies créatures cinglèrent sur le fiord , atteignirent la prairie de neige qui se trouvait entre la rive du golfe et la première rangée des maisons de Jarvis ; puis, pressées par la chute du jour, elles s'élancèrent en montant vers le presbytère, comme si elles eussent gravi les rampes d'un immense escalier.

— Mon père doit être inquiet , dit Minna.

— Non , répondit Séraphîlus.

En ce moment , le couple était devant le porche de l'humblêdemeure oùM. Bccker, le pasleurde Jarvis, lisait en attendant sa fille pour le repas du soir.

— Cher monsieur Becker, dit Séraphîlus , je vous ramène Minna saine et sauve.

— Merci, mademoiselle, répondit le veillard en posant ses lunettes sur le livre. Vous devez être fatiguées.

— Nullement, dit Minna qui reçut en ce moment sur le front le souffle de sa compagne.

— Ma petite, voulez-vous après-demain soir venir chez moi prendre du thé ?

— Volontiers, chère.

— Monsieur Becker, vous me l'amènerez.

— Oui, mademoiselle.

Séraphîtiis inclina la tète par un geste coquet, salua le vieillard, partit, et en quelques instants

arriva dans la cour du château suédois. Un serviteur octogénaire apparut sous l'immense auvent, en tenant une lanterne. Séraphîlus quitta ses patins avec la dextérité gracieuse d'une femme, s'élança dans le salon du château, tomba sur un grand divan couvert de pelleteries , et s'y coucha.

— Qu'allez-vous prendre? lui dit le vieillard en allumant les bougies démesurément longues dont on se sert en Norwége.

— Bien , David , je suis trop lasse.

Sérapliîliis défit sa pelisse fourrée de martre, s'y

roula et dormit. Le vieux serviteur resta pendant quelques moments debout à contempler avec amour l'èlre singulier qui reposait sous ses yeux, et dont personne n'eût su définir le genre. A le voir ainsi posé, enveloppé de son vêlement habituel , qui ressemblait autant à un peignoir de femme qu'à un manleau d'homme, il était impossible de ne pas attribuer à une jeune fille les pieds menus qu'il laissait pendre, comme pour monlrer la délicatesse avec laquelle la nature les avait attaches; mais son front , mais le profil de sa tête , eût semblé l'expression de la force humaine arrivée à son plus haut degré.

— Elle souffre et ne veut pas me le dire, pensa le vieillard , elle se meurt comme une fleur frappée par un rayon de soleil trop vif.

Et il pleura, le vieil homme.

SERAPIIITA.

Pendant la soirée , David rentra dans le salon.

— Je sais qui vous m'annoncez, lui dit Séraphîla d'une voix endormie. Wilfrid peut entrer.

En entendant ces mots, un homme se présenta soudain, et vint s'asseoir près d'elle.

— Ma chère Séraphîla, souffrez-vous? Je vous trouve plus pâle que de coutume.

Elle se tourna lentement vers lui, après avoir chassé ses cheveux en arrière comme une jolie femme qui accablée par la migraine , n'a plus la force de se plaindre.

— J'ai fait, dit-elle, la folie de traverser le fiord avec Minna, des enfantillages! Nous avons monté sur le Falberg.

— Vous vouliez donc vous tuer! dit-il avec l'effroi d'un amant.

— N'ayez pas peur, bon Wilfrid, j'ai eu bien soin de votre Minna.

Wilfrid frappa violemment de sa main la table, se leva, fit quelques pas vers la porte en laissant échapper une exclamation pleine de douleur, puis il revint et voulut exprimer une plainte.

— Pourquoi ce tapage, si vous croyez que je souffre? dit Scraphila.

— Pardon, grâce! rcpondit-il en s'agenouillant. Parlez-moi durement, exigez de moi tout ce que vos cruelles fantaisies de femme vous feront imaginer de plus cruel à supporter; mais, ma bien-aiméc, ne mettez pas en doute mon amour. Vous prenez Minna comme une hache, et m'en frappez à coups redoublés. Grâce!

— Pourquoi me dire de telles paroles , mon ami , quand vous les savez inutiles? répondit-elle en lui jetant des regards qui finissaient par devem'r si doux que Wilfrid ne voyait plus les yeux de Séraphita, mais une ûuide lumière dont les tremblements ressemblaient aux dernières vibrations d'un chant plein de mollesse.

— Ah ! l'on ne meurt pas d'angoisse, dit-il.

— Vous souffrez? reprit-elle d'une voix dont les émanaliuiis produisaient au cœur de cet homme un effet semblable à celui des regards. Que puis-je pour vous?

— Aimez-moi comme je vous aime.

— Pauvre 31inna! répondit-elle.

— Je n'apporte jamais d'armes ! cria Wilfrid.

■ — Vous clés d'une humeur massacrante, dit en souriant Séraphita. N'ai-je pas bien dit cela comme ces Parisiennes dont vous me racontez les amours?

AVilfrid s'assit, se croisa les bras, et contempla Séraphita d'un air sombre.

— Je vous pardonne , dit-il , car vous ne savez ce que vous faites.

— Oh! reprit-elle, une femme, depuis Eve, a toujours fait sciemment le bien et le mal.

— Je le crois, dit-il.

— J'en suis sùrc , Wilfrid. Notre instinct est précisément ce qui nous rend si parfaites. Ce que vous apprenez, vous autres, nous le sentons, nous.

— Pourquoi ne sentez-vous pas alors combien je vous aime?

— Parce que vous ne n'aimez pas.

— Grand Dieu !

— Pourquoi donc vous plaignez-vous de vos angoisses? dcmanda-t elle.

— Vous êtes terrible ce soir, Séraphita. Vous êtes un vrai démon.

— Non, je suis une pauvre créature douée du malheur de comprendre. La douleur, Wiifrid , est une lumière qui nous éclaire la vie.

— Pourquoi donc alliez-vous sur le Falberg?

— Mintia vous le dira, moi je suis trop lasse pour parler. A vous la parole , à vous qui savez tout, qui avez tout ap|)ris , n'avez rien oublié , vous qui avez passé i>ar tant d'épreuves sociales. Amusez-moi , j'écoute.

-— Que vous dirai-jc , que vous ne sachiez? D'ail-

leurs votre demande est une raillerie. Vous n'admettez rien du monde, vous en brisez les nomenclatures , vous en foudroyez les lois , les mœurs , les sentiments , les sciences , en les réduisant aux proportions que ces choses contractent quand on se pose en dehors du globe.

— Vous voyez bien, mon ami , que je ne suis pas une femme. Vous avez tort de m'aimer. Quoi! je quitte les régions élhérées de ma prétendue force, je me fais humblement petite, je me courbe à la manière des pauvres femelles de toutes les espèces , et vous me rehaussez aussitôt ! Enfin je suis en pièces , jesuisbrisée,je vous demande du secours, j'ai besoin de votre bras, et vous me repoussez. Nous ne nous entendons pas.

— Vous êtes ce soir plus méchante que je ne vous ai jamais vue.

— Méchante, dit-elle en lui lançant un regard qui fondait tous les sentiments en une sensation céleste , non, je suis souffrante, voilà tout. Alors quittezmoi, mon ami. Ne sera-ce pas user de vos droits d'homme? Nous devons toujours vous plaire, vous délasser, être toujours gaies, et n'avoir que les caprices qui vous amusent. Quedois-je faire, mon ami? Voulez-vous que je chante, que je danse, quand la fatigue m'ôlc l'usage de la voix et des jambes? 3Iessicurs, fussions-nous à l'agonie, nous devons encore vous sourire! Vous appelez cela, je crois, régner. Les pauvres femmes ! je les plains. Dites-moi , vous les abandonnez quand elles vieillissent, elles n'ont donc ni cœur ni ànie? Eh bien! j'ai plus de cent ans, Wilfrid, allez-vous-en ! allez aux pieds de Minna.

— Oh! mon éternel amour!

— Savez-vous ce qu'est l'éternité? Taisez-vous, Wilfrid. Vous me désirez et ne m'aimez pas. Ditesmoi, ne vous rappclé-je pas bien quelque femme coquette?

— Oh! certes, je ne reconnais plus en vous la pure et céleste jeune fille que j'ai vue pour la première fois dans l'église de Jarvis.

A ces mots, Séraphita se passa les mains sur le front, et quand elle se dégagea la figure , Wilfrid fut étonné de la religieuse et sainte expression qui s'y était répandue.

— Vous avez raison , mon ami. J'ai toujours tort de mettre les pieds sur votre terre.

— Oui , chère Séraphita , soyez mon étoile , et ne quittez pas la place d'où vous répandez sur moi de si vives lumières.

En achevant ces mots, il avança la main pour prendre celle de la jeune fille, qui la lui retira sans dédain ni colère. Wilfrid se leva brusquement et s'alla placer près de la fcnèlrc, vers laquelle il se tourna pour ne pas laisser voir à Séraphita quelques , larmes qui lui roulèrent dans les yeux.

LE LIVRE MYSTIOUE.

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— Pourquoi pleurez-vous? lui dil-elle. "\'ous n'otcs plus un enfant, Wilfrid. Allons, revenez près de moi , je le veux. Vous me boudez quand je devrais me fâcher. Vous voyez que je suis souffrante, et vous me forcez, je ne sais par quels doutes, de penser, de parler, ou de partager des caprices et des idées qui me lassent. Si vous aviez rintelligcnce de ma nature, vous m'auriez fait de la musique! vous auriez endormi mes ennuis; mais vous m'aimez pour vous et non pour moi.

L'orage qui bouleversait le cœur de Wilfrid fut soudain calmé par ces paroles; il se rapprocha lentement, afin de pouvoir contempler la séduisante créature qui gisait étendue à ses yeux, mollement couchée, la télé appuyée sur sa main et accoudée dans la pose la plus amoureusement décevante.

— Vous croyez que je ne vous aime point , repritelle. Vous vous trompez. Écoutez-moi, Wilfrid. Vous commencez à savoir beaucoup, vous avez beaucoup souffert. Laissez-moi vous expliquer votre pensée. Vous vouliez ma main.

Elle se leva sur son séant, et ses jolis mouvements semblèrent jeter des lueurs.

— Une jeune fille qui se laisse prendre la main , ne fait-elle pas une promesse, et ne doit-elle pas l'accomplir? Vous savez bien que je ne puis être à vous. Deux sentiments dominent les amours qui séduisent les femmes de la terre. Ou elles se dévouent à des êtres souffrants , dégradés, criminels , qu'elles veulent consoler, relever, racheter; ou elles se donnent à des êtres supérieurs, sublimes, forts, qu'elles veulent adorer, comprendre, et par lesquels souvent elles sont écrasées. Vous êtes grand et dégradé ; vous vous êtes épure dans les feux du repentir; mais je suis trop faible pour être votre égale, et trop religieuse pour m'humilier sous une puissance autre que celle d'en haut. Ceci, mon ami, n'est-il pas bien métaphysique? Mais vous avez aimé la métaphysique ! Puis nous sommes dans le nord , parmi les imées.

— Vous me tuez, Séraphîta, lorsque vous parlez ainsi, répondit-il. Je souffre toujours en vous voyant user de la science monstrueuse avec laquelle vous dépouillez toutes les choses humaines des propriétés que leur donnent le temps , l'espace , la forme, pour les considérer mathématiquement sous je ne sais quelle expression pure, ainsi que le fait la géométrie pour les corps dont elle abstrait la solidité.

— Bien , Wilfrid , je vous obéirai. Laissons cela. Comment trouvez-vous ce tapis de peau d'ours que mon pauvre David a tendu là?

— 3Iais très-bien.

— Vous ne me connaissiez pas celte Doucha • greka ?

C'était une espèce de pclissç eu cachemire dou-

blée de martre zibeline, dont le nom signifie chaude à l'âme.

— Croyez-vous, reprit-elle, que, dans aucune cour, un souverain possède une fourrure semblable ?

— Ellle est sans prix , et digne d'ailleurs de celle qui la porte.

— Et que vous trouvez bien belle?

— Les mots humains ne lui sont pas applicables, il faut lui parler de cœur à cœur.

— AVilfrid , vous êtes bon d'endormir mes douleurs par de douces paroles... que vous avez dites à d'autres.

— Adieu.

— Restez. Je vous aime bien, vous et Minna, croyez-le î 3Iais je vous confonds en un seul être. Réunis ainsi, vous êtes un frère, ou, si vous voulez, une sœur pour moi. Mariez-vous, que je vous voie heureux avant de quitter pour toujours cette sphère d'épreuves et de douleurs. Mon Dieu, de simples femmes ont tout obtenu de leurs amants! Elles leur ont dit : — ïaisez-vous ! Ils ont été muets. Elles leur ont dit : — 3Iourez ! Ils sont morts. Elles leur ont dit : — Aimez-moi de loin ! Ils sont restés à distance comme les courtisans devant un roi. Elles leur ont dit : — Mariez-vous! Ils se sont mariés. Moi, je veux que vous soyez heureux, et vous me refusez. Je suis donc sans pouvoir ? Eh bien ! "Wilfrid , écoutez, venez plus près de moi. Oui , je serais fâchée de vous voir épouser 3Iinna ; mais quand vous ne me verrez plus , alors... dites oui.

— Je vous ai délicieusement écoulée , Séraphîta. Quelque incompréhensibles que soient vos paroles, elles ont des charmes. Mais que voulez-vous dire?

— Vous avez raison , j'oublie d'être folle , d'être cette pauvre créature dont vous n'aimez que la faiblesse. Je vous tourmente, et vous êtes venu dans cette sauvage contrée pour y trouver le repos, vous, brisé par les impétueux assauts d'un génie méconnu, vous, exténué par les patients travaux de la science, vous qui avez trempé vos mains dans le crime et porté les chaînes de la justice humaine.

Wilfrid était tombé demi-mort sur le tapis , mais Séraphila soufila sur le front de cet homme qui dormit aussitôt paisiblement à ses pieds.

— Dors, repose-loi, dit-elle en se levant.

Après avoir imposé pour ainsi dire ses mains audessus du front de Wilfrid, ces phrases s'échappèrent une à une de ses lèvres , toutes différentes d'accent, mais toutes mélodieuses et empreintes d'une bonlé qui semblait émaner de sa tête par ondées nuageuses , comme les lueurs dont la déesse profane entoure chastement son berger bien-aimé duraiH son sommeil.

i[ Je puis me montrer à toi, cher Wilfrid , tel que je suis j à toi qui es fort.

ÏÏ6S

« L'heure est venue , l'heure où les brillantes lumières tle l'avenir jettent leurs reflets sur les âmes, l'heure où l'âme s'agite dans sa liberté.

a Maintenant il m'est permis de te dire combien je t'aime. Ne vois-tu pas quel est mon amour, un amour sans aucun propre intérêt, un sentiment plein de toi seul , un amour qui te suit dans l'avenir, pour l'éclairer l'avenir, car cet amour est la vraie lumière. Conçois-tu maintenant avec quelle ardeur je voudrais te savoir quitte de cette vie qui te pèse, et te voir plus près que tu ne l'es encore du monde où l'on aime toujours? ÏN'esl-ce pas souffrir que d'aimer pour une vie seulement? N'as-tu pas senti le goût des éternelles amours ? Comprends-tu maintenant à quels ravissements une créature complète s'élève , alors qu'elle est double à aimer celui qui ne trahit jamais l'amour , celui devant lequel on s'agenouille en adorant?

«Je voudrais avoir des ailes, Wilfrid, pour t'en couvrir , avoir de la force à te donner pour te faire entrer par avance dans le monde où les plus pures joies du plus pur attachement qu'on éprouve sur cette terre feraient une ombre dans le jour qui vient incessamment éclairer et réjouir les cœurs.

o Pardonne à une âme amie, de t'avoir présenté en un mot le tableau de les fautes , dans la charitable intention d'endormir les douleurs aiguës de tes remords. Entends les concerts du pardon. Rafraîchis tonâme en respirant l'aurore qui se lèvera pour toi par delà les ténèbres de la mort. Oui, ta vie est par delà.

« Que mes paroles revêtent les brillantes formes des rêves, qu'elles se parent d'images , flamboient et descendent sur toi. Monte, monte au point où tous les hommes se voient distinctement, quoique pressés et petits comme des grains de sable au bord des mers. L'humanité s'est déroulée comme un simple ruban ; regarde les diverses nuances de cette fleur des jardins célestes. Vois-tu ceux auxquels manque l'intelligence, ceux qui commencent à s'en colorer , ceux qui sont éprouvés , ceux qui sont dans l'amour , ceux qui sont dans la sagesse et aspirent au monde de lumière ?

«i Comprends-tu par cette pensée visible la destinée de l'humanité? d'où elle vient, où elle va? Persiste en la voie. En alteignant au but de ton voyage , tu entendras sonner les clairons de la toutepuissance , retentir les cris de la victoire , et des accords dont un seul ferait trembler la terre, mais qui se perdent dans un monde sans orient et sans occident.

« Comprends-tu , pauvre cher éprouvé , que sans les engourdissements , sans les voiles du sommeil, de tels spectacles emporteraient et déchireraient ton intelligence, comme le vent des tempêtes emporte et déchire une faible toile, et raviraient pour tou-

jours à un homme sa raison? Comprends -tu que l'âme seule, élevée à sa toute-puissance, résiste à peine, dans le rêve , aux dévorantes communications de l'esprit ?

« Vole encore à travers les sphères brillantes et lumineuses, admire, cours. En volant ainsi, tu te reposes, tu marches sans fatigue. Comme tous les hommes , tu voudrais être toujours ainsi plongé dans ces sphères de parfums, de lumière, où tu vas, léger de tout ton corps évanoui , où tu parles par la pensée ! Cours , vole , jouis un moment des ailes dont tu seras armé bientôt , quand l'amour sera si complet en toi que tu n'auras plus de sens, et que tu seras tout intelligence et tout amour ! Vois celui qui te parle, celui qui te soutient au-dessus de ce monde, où sont les abîmes. Plus haut tu montes et moins tu conçois les abîmes ! Il n'y a point de précipices dans les cieux. Vois , contemple-moi encore un moment , car tu ne me verras plus qu'imparfaitement , comme tu me vois à la clarté du pâle soleil de la terre. »

Là , Séraphîla se dressa sur ses pieds , resta la tête mollement inclinée, les cheveux épars, dans la pose aérienne que les plus sublimes peintres ont tous donnée aux Messagers d'en haut. Les plis de son vêtement eurent cette grâce indéfinissable qui arrête l'artiste , l'homme qui traduit tout par le sentiment , devant les délicieuses lignes du voile de la Polymnie antique. Puis elle étendit la main, et Will'rid se leva. Quand il regarda Séraphîla, la blanche jeune fille était couchée sur la peau d'ours, la têle appuyée sur sa main , le visage calme , les yeux brillants. AVilfrid la contempla silencieusement , mais une crainte respectueuse animait sa figure , et se trahissait par une contenance timide.

— Oui, chère, dit-il enfin comme s'il répondait à une question , nous sommes séparés par des mondes entiers. Je me résigne, et ne puis que vous adorer. Mais que vais-je devenir, moi pauvre, seul?

— Wilfrid , n'avezvous pas votre Minna ? Il baissa la tête.

— Oh! ne soyez pas si dédaigneux! La femme comprend tout par l'amour! Quand elle n'entend pas, elle sent; quand elle ne sent pas, elle voit; quand elle ne voit, ni ne sent, ni n'entend, eh bien ! cet ange de la terre vous devine pour vous protéger, et cache ses protections sous la grâce de l'amour.

— Séraphîla , suis-je digne d'appartenir à une femme ?

— Vous êtes devenu soudain bien modeste ! Ne serait-ce pas un piège ? Une femme est toujours si touchée de voir sa faiblesse glorifiée ! Eh bien, aprèsdemain soir, venez prendre le thé chez moi ; le bon M, Becker y sera ; vous y verrez Minna, la plus can-

LE LIVRE 3IYSTIQUE.

dide créature que je saclic en ce monde. Laissezmoi niaiiitcnant, mon ami, j'ai ce soir de longues prières à faire pour expier n.'es l'aules.

— Comment pouvez-vous pécher?

— Pauvre cher, abuser de sa puissance, n'est-ce pas de l'orgueil ? Je crois avoir été trop orgueilleuse aujourd'hui. Allons, parlez. A demain.

— A demain, dit faiblement Wilfrid en jetant un long regard sur cette créature dont il voulait emporter une image ineffaçable.

Et il sortit ; mais quoiqu'il voulût s'éloigner, il demeura pendant quelques moments debout, occupé à regarder la lumière qui brillait par les fenêtres du château suédois.

— Qu'ai-je donc vu ? se demandait-il. Non ce n'est pas une simple créature, mais toute une création. De ce monde, entrevu à travers des voiles et des nuages, il me reste des retentissements semblables aux souvenirs d'une douleur dissipée, ou pareils aux éblouissements causés par ces rêves dans lesquels nous entendons le gémissement des générations passées qui se mêle aux voix harmonieuses des sphères élevées où tout est lumière et amour. Veillé-je ? Suis-je encore endormi ? Ai-je gardé mes yeux de sommeil, ces yeux devant lesquels de lumineux espaces se reculent indéfiniment , et qui suivent les espaces ? Malgré le froid de la nuit , ma vie est encore en feu. Allons au presbytère ! entre le pasteur et sa fille, je pourrai rasseoir mes idées.

Mais il ne quitta pas encore la place d'où sa vue pouvait plonger dans le salon de Séraphîta. Cette mystérieuse créature semblait être le centre rayonnant d'un cercle qui formait autourd'elle une atmosphère plus étendue que ne l'est celle des autres êtres ; et quiconque y entrait, subissait le pouvoir d'un tourbillon declartés et de pensées dévorantes. Obligé de se débattre contre cette inexplicable force, Wilfrid n'en triompha pas sans de grands efforts ; mais, après avoir franchi l'enceinte de cette maison, il reconquit son libre arbitre, marcha précipitanmient vers le presbytère, et se trouva bientôt sous la haute voûte en bois qui servait de péristyle à l'habitiition de M. Becker. Il ouvrit la première porte, garnie de nœver, contre laquelle le vent poussait la neige, et frappa vivement à la seconde , en disant : — Voulez-vous me permettre de passer la soirée avec vous, monsieur Becker ?

— Oui, crièrent deux voix qui confondirent leurs intonations.

En entrant dans le parloir, Wilfrid revint par degrés à la vie réelle. Il salua fort affectueusement Minna, serra la main de M. Becker, promena ses regards sur un tableau dont les images calmèrent les convulsions de sa nature physique, chez laquelle s'opérait un phénomène comparable à celui qui sai-

sit parfois les hommes habitués à de longues contemplations. Si quelque pensée vigoureuse enlève sur ses ailes de Chimère un savant ou un poëte, et l'isole parfaitement des circonstances extérieures qui l'enserrent ici-bas, en lui Jaisant parcourir les régions sans bornes où les plus immenses collections de faits deviennent des abstractions, où les plus vastes ouvrages de la nature sont des images; malheur à lui si quelque bruit soudain frappe ses sens et rappelle dans sa prison d'os et de chair cette âme voyageuse. Le choc de ces deux puissances, le Corps et l'Esprit, dont l'une participe de l'invisible action de la foudre , et l'autre partage avec la nature sensible cette molle résistance qui défie momentanément la destruction ; ce combat , ou mieux cet horrible accouplement engendre des souffrances inouïes. Le corps a redemandé la flamme qui le consume , et la flamme a ressaisi sa proie; mais cette fusion ne s'opère pas sans les bouillonnements , sans les explosions et les tortures dont la chimie nous offre de visibles témoignages, quand se séparent deux principes ennemis qu'elle s'était plu à réunir. Dejjuis quelques jours, lorsque Wilfrid entrait chez Séraphîta, son corps y tombait dans un gouffre. Par un seul regard , cette singulière créature l'entraînait en esprit dans la sphère où la méditation entraîne le savant, où la prière transporte l'âme religieuse, où la vision emmène un artiste, où le sommeil emporte quelques hommes; car à chacun sa voie pour aller aux abîmes supérieurs , à chacun son guide pour s'y diriger, à tous la souffrance au retour. Là seulement se déchirent les voiles et se montre à nu la Révélation , cette ardente et terrible confidence d'un monde inconnu , dont l'esprit ne rapporte icibas que des landjeaux. Pour Wilfrid, une heure passée près de Séraphîta ressemblait souvent à ce délicieux songe qu'affectionnent et que désirent incessamment les thériakis , et où chaque papille nerveuse devient le centre d'une jouissance rayon-, nante. Il en sortait brisé comme une jeune fille qui s'est épuisée à suivre la course d'un géant. Le froid commençait à calmer par ses flagellations aiguës la trépidation morbide que lui causait la combinaison de ses deux natures violemment disjointes ; puis, il revenait toujours au presbytère , attiré près de Minna par le spectacle de la vie vulgaire dont il avait soif, autant qu'un aventurier d'Europe a soif de la patrie, quand la nostalgie le saisit au milieu des féeries orientales qui l'avaient séduit. En ce moment, plus fatigué qu'il ne l'avait jamais été , cet étranger tomba dans un fauteuil, et regarda quelque temps autour de lui , comme un homme qui s'éveille. M. Becker, accoutumé sans doute, aussi bien que sa fille, à l'apparente bizarrerie de leur hôte, continuèrent tous deux à travailler.

mo

LE LIVRE MYSTIOUE.

Le parloir avait pour ornement une collection des insectes et des coquillages de la Norwcgc. Ces curiosités, habilement disposées sur le front jaune du sapin qui boisait les murs, y formaient une riche tapisserie à laquelle la fumée du tabac avait imprimé ses teintes fuligineuses. Au fond , en face de la porte principale, s'élevait un poèie énorme en fer forgé qui , soigneusement frotté par la servante , brillait comme s'il eût été d'acier poli. Assis dans un grand fauteuil en tapisserie, près de ce poêle, devant une table, et les pieds dans une espèce de chancelière, M. Becker lisait un in-folio placé sur d'autres livres comme sur un pupitre; à sa gauche était un broc de bière et un verre ; à sa droite brûlait une lampe fumeuse, entretenue par de l'huile de poisson. Le ministre paraissait âgé d'une soixantaine d'années. Sa figure appartenait à ce type affectionné par les pinceaux de Rembrandt : c'étaient bien ces petits yeux vifs , enchâssés par des cercles de rides et surmontés d'épais sourcils grisormants; ces cheveux blancs qui s'échappent en deux lames flocormeuses de dessous un bonnet de velours noir, ce front large et chauve ; celte coupe dévisage que l'ampleur du menton rend presque carrée; puis ce calme profond qui dénote à l'observateur une puissance quelconque, soit la royauté que donne l'argent, soit le pouvoir tribunitien du bourgmestre, soit la conscience de l'art , ou la force cubique de l'ignorance heureuse. Ce beau vieillard, dont l'embonpoint annonçait une santé robuste , était enveloppé dans une robe de chambre en drap grossier simplement orné de sa lisière. Il tenait gravement à sa bouche une longue pipe en écume de mer, et lâchait par temps égaux la fumée du tabac en en suivant d'un œil disirait les fantasques tourbillons, occupé sans doute à s'assimiler par quelque méditation digestive les pensées de l'auteur dont il lisait les œuvres. De l'autre côté du poêle et près d'une porte qui communiquait à la cuisine, Minna se voyait indistinctement dans le brouillard produit par la fumée, à laquelle elle paraissait habituée. Devant elle , sur une petite table , étaient les ustensiles nécessaires à une ouvrière, une pile de serviettes , des bas à raccommoder , et une lampe semblable à celle qui faisait reluire les pages blanches du livre dans lequel son père semblait absorbé. Sa figure fraîche, à laquelle des contours délicats imprimaient une grande pureté, s'harmoniait avec la candeur exprimée sur son front blanc et dans ses yeux clairs. Elle se tenait droite sur sa chaise en se penchant un peu vers la lumière pour y mieux voir et montrait à son insu la beauté de son corsage. Elle était déjà vêtue pour la nuit d'un peignoir en toile de cotoi» blanche. Un simple bonnet de percale , sans autre orucraent qu'une ruche de même

étoffe . enveloppait sa chevelure. Elle paraissait plongée dans quelque conlcmplalion secrète qui ne l'empêchait pas de compter les fils de sa serviette ou les mailles de son bas. Elle offrait ainsi l'image la plus complète, le type le plus vrai de la femme destinée aux œuvres terrestres, dont le regard pourrait percer les nuées du sanctuaire, mais qu'une pensée à la fois humble et charitable maintient à hauteur d'homme. Wilfrid s'était jeté sur un fauteuil, entre ces deux tables, et contemplait avec une sorte d'ivresse ce tableau plein d'harmonies, et auquel les nuages de fumée ne messeyaient point. La seule fenêtre qui éclairât ce parloir pendant la belle saison était alors soigneusement close. Eu guise de rideaux, une vieille tapisserie, fixée sur un bâton, pendait en formant de gros plis. Là, rien de pilloresque, rien d'éclatant, mais une simplicité rigoureuse, une bonhomie vraie , le laisser-aller de la nature, et toutes les habitudes d'une vie domestique sans troubles ni soucis, Beaucoup de demeures ont l'apparence d'un rêve ; l'éclat du plaisir qui passe semble y cacher des ruines sous le froid sourire du luxe; mais ce parloir était sublime de réalité, harmonieux de couleur, et réveillait les idées patriarcales d'une vie pleine et recueillie. Le silence n'était troublé que par les trépignements de la servante occupée à préparer le souper, et par les frissonnements du poisson séché qu'elle faisait frire dans le beurre salé, suivant la méthode du pays.

— Voulez-vous fumer une pipe ? dit le pasteur en saisissant un moment où il crut que AVilfrid pouvait l'entendre.

— Merci, cher monsieur Becker, répondit-il.

— Vous semblez aujourd'hui plus souffrant que vous ne l'êtes ordinairement, lui dit Minna frappée de la faiblesse que trahissait la voix de l'étranger.

— Je suis toujours ainsi quand je sors du château. Blinna tressaillit.

— Il est habité par une étrange personne , monsieur le pasteur , reprit-il après une pause. Depuis six mois que je suis dans ce village, je n'ai point osé vous adresser de questions sur elle, et suis obligé de me faire violence aujourd'hui pour vous en parler. J'ai commencé par regretter bien vivement de voir mon voyage interrompu par l'hiver, et d'être forcé de demeurer ici; mais depuis ces deux derniers mois chaque jour les chaînes qui m'attachent à Jarvis se sont plus fortement rivées; et j'ai peur d'y finir mes jours. Vous savez comment j'ai rencontré Séraphita, quelle impression me fit son regard et sa voix, enfin comment je fus admis chez elle qui ne veut recevoir personne. Dès le premier jour , je revins ici pour vous demander des renseignements sur celte créature mystérieuse. Là CQminença pouv tnoi celte série d'enchantements...

— D'eiicliaiUcmcnts ! sYcria le paslcur en secouant les cendres do sa [-.ipc dans un plat grossier plein de sable qui lui servait de crachoir. Existetil des enchantements?

— Certes, vous qui lisez en ce moment si consciencieusement ce livre des I\ca.>tatioms de Jean Wier, vous comprendrez l'explication que je puis vous donner de mes sensations , reprit aussitôt Wilfrid. Si l'on étudie attentivement la nature dans ses grandes révolutions comme dans ses plus petites œuvres , il est impossible de ne pas reconnaître l'impossibilité d'un enchantement , en donnant à ce mot sa véritable signification. L'homme ne crée pas de forces , il emploie la seule qui existe , et qui les résume toutes, le mouvement, souHle incompréhensible du souverain fabricateur des mondes. Les espèces sont trop bien séparées pour que la main humaine puisse les confondre ; et le seul miracle dont elle était capable s'est accompli dans la combinaison de deux substances ennemies. Encore la poudre est-elle germaine de la foudre ! Quant à faire surgir une création soudaine, toute création exige le temps, et le temps n'avance ni ne recule sous le doigt. Ainsi, en dehors de nous, la nature plastiqueobéità des lois dont aucuîiemain d'homme n"inlerverlira ni Tordre ni l'exercice. î^lais, après avoir ainsi fait la part de la Matière, il serait déraisonnable de ne pas reconnaître en nous l'existence d'un monstrueux pouvoir dont les effets sont tellement incommensurables que les générations connues ne les ont pas encore parfaitement classés. Je ne vous parle pas de la faculté de tout abstraire et de contraindre la nature à se renfermer dans le Verbe, acte gigantesque auquel le vulgaire ne réfléchit pas plus qu'il ne songe au mouvement; mais qui a conduit les théosophes indiens à expliquer la création par un verbe auquel ils ont donné la puissance inverse. La plus petite portion de leur nourriture, un grain de riz d'où sort une création, et dans lequel cette création se résume alternativement , leur offrait une si pure image du verbe créateur et du verbe abstracteur, qu'il était bien simple d'appliquer ce système à la production des mondes. La plupart des hommes devaient se contenter du grain de riz semé dans le premier verset de toutes les Genèses. Saint Jean, disant que le Verbe était en Dieu , n'a fait que compliquer la difficulté. Mais la granification, la germination et la floraison de nos idées est peu de chose , si nous comparons cette propriété, partagée entre beaucoup d'hommes , à la faculté tout anormale de communiquer à cette propriété des forces plus ou moins actives par je ne sais quelle concentration, de la porter à une troisième , à une neuvième , à une vingt-septième puissance, de la faire mordre ainsi sur des musses, et

DE EAllAC. T. IT.

d'obtenir des résultats magiques en condensant les eflels de la nature. Or je nomme des enchantements, ces exorbitantes actions jouées entre deux membranes sur la toile de notre cerveau. 11 se rencontre, dans la nature inexplorée et nommée le Monde Spirituel , des êtres humains qui sont armés de ces facultés inouïes , comparables à la terrible puissance que possèdent les gaz, les acides ou les sels dans le monde physique, et qui se combinent avec d'autres êtres, les pénètrent comme cause active, produisent en eux des sortilèges contre lesquels ces pauvres ilotes sont sans défense. Ils les enchantent, les dominent, les réduisent à un horrible vasselage et font peser sur eux les magnificences et le sceptre d'une nature supérieure, en agissant tantôt à la manière de la torpille qui élcclrise et engourdit le pêcheur; tantôt comme une dose de phosphore qui exalte la vie , en accélère la projection ; tantôt comme l'opium qui endort la nature corporelle, dégage l'esprit de ses liens, le laisse voltiger sur le monde, le lui montre à travers un prisme, et lui en extrait la pâture qui lui plait le plus; tantôt enfin comme la catalepsie qui annule toutes les facultés au profit d'une seule vision. Les miracles, les enchantements , les incantations , les sortilèges, enfin les actes, improprement appelés surnaturels, ne sont possibles et ne peuvent s'expliquer que par le despotisme avec lequel un Esprit nous contraint à subir les effets d'une optique mystérieuse qui grandit, rapetisse, exalte la création, la fait mouvoir en nous à son gré , nous la défigure ou nous l'embellit, nous ravit au ciel ou nous plonge en enfer , les deux termes par lesquels s'expriment l'extrême plaisir et l'extrême douleur. Ces phénomènes sont en nous et non au dehors. L'être que nous nommons Séraphîta me semble un de ces rares et terribles démons auxquels il est donné d'étreindre les hommes, de presser la nature et d'entrer en partage avec l'occulte pouvoir de Dieu. Le cours de ses enchantements a commencé chez moi par le silence qui m'était imposé. Chaque fois que j'osais vouloir vous interroger sur elle , il me semblait que j'allais révéler un secret dont je devais être l'incorruptible gardien ; chaque fois que j'ai voulu vous questionner, un sceau brûlant s'est posé sur mes lèvres, et j'étais le ministre involontaire de celte mystérieuse défense. Vous me voyez ici , pour la centième fois, abattu, brisé, pour avoir été jouer avec le monde hallucinateur que porte en elle cette jeune fille douce et frêle pour vous deux , mais pour moi la magicienne la plus dure. Oui, elle est pour moi comme une sorcière qui , dans sa main droite, porte un appareil invisible pour agiter le globe, et dans sa main gauche la foudre pour tout dissoudre à son gré. Enfin je ne sais plus regarder son front,

LE LIVRE MYSTIOFE.

il est d'une insupportable clarté. Je côtoie trop inhabilement depuis quelques jours les abîmes de la folie, pour ne pas parler. Je saisis donc le moment où j'ai le courage de résister à ce monstre qui nj'en- Iraîne après lui ,, sans me demander si je puis suivre son vol. Qui est-elle? L'avez-vous vue jeune? Estelle née jamais, a-t-elle eu des parents? Est-elle enfantée par la conjonction de la glace et du soleil? Elle glace et brûle! elle se montre et se retire comme une vérité jalouse! elle m'attire et me repousse ! elle me donne tour à tour la vie et la mort ! je l'aime et je la hais. Je ne puis plus vivre ainsi, je veux être tout à fait ou dans le ciel ou dans l'enfer. Gardant d'une main sa pipe toute chargée, et de l'autre le couvercle sans le remettre, M. Becker écoutait Wilfrid d'un air mystérieux, en regardant par instants sa fdle qui paraissait comprendre ce langage, en harmonie avec l'être qui l'inspirait. AVilfrid était beau comme ïlamlet résistant à l'ombre de son père, avec laquelle il converse en la voyant se dresser pour lui seul , au milieu des vivants.

— Ceci ressemble fort au discours d'un homme amoureux , dit naïvement le bon pasteur.

— Amoureux ! reprit Wilfrid , oui , selon les idées vulgaires, Mais, mon cher monsieur Becker, aucun mot ne peut exprimer la frénésie avec laquelle je me précipite vers cette sauvage créature.

— Vous l'aimez donc ? dit Minna d'un ton de reproche.

— Mademoiselle , j'éprouve des tremblements si singuliers quand je la vois , et de si profondes tristesses quand je ne la vois plus , que , chez tout homme, de telles émotions annonceraient l'amour; mais ce sentiment rapproche ardemment les êtres, tandis que toujours, entre elle et moi, s'ouvre je ne sais quel abime dont je sens le froid quand je suis en sa présence, et dont je n'ai plus la conscience quand je suis loin d'elle. Je la quitte toujours plus désolé, je reviens toujours avec plus d'ardeur; comme les savants qui cherchent un secret, et que la nature repousse; comme le peintre qui veut mettre la vie sur une toile , et se brise avec toutes les ressources de l'art dans celte vaine tentative.

— Monsieur, répondit naïvement la jeune fille, tout cela me paraît bien juste.

— Comment pouvez-vous le savoir, Minna ? demanda le vieillard.

— Ah! mon père, si vous aviez été ce matin avec nous sur les sommets du Falberg, et que vous l'eussiez vu priant, vous ne me feriez pas cette question! Vous diriez , comme M. Wilfrid , quand il l'aperçut pour la première fois dans notre temple : C'est le<iénie de la Prière.

Ces derniers mots furent suivis d'un moment de silence.

— Ah! certes, reprit Wilfrid, elle n'a rien de commun -avec les créatures qui s'agitent dans les trous de ce globe.

—Sur le Ealberg ! s'écria le vieux pasteur. Comment avez-vous fait pour y parvenir?

— Je n'en sais rien , répondit Minna. Ma course est maintenant pour moi comme un rêve dont on se souvient! Je n'y croirais peut-être point sans ce témoignage matériel.

Elle tira la fleur de son corsage et la montra. Tous trois restèrent les yeux attachés sur la jolie saxifrage encore fraîche , qui , bien éclairée par les lampes, brilla dans le nuage de fumée comme une autre lumière.

— Voilà qui est surnaturel , dit le vieillard en voyant une fleur éclose en hiver.

— Un ahime, fit Wilfrid exalté par le parfum.

— Cette fleur me donne le vertige! s'écria Minna. Je crois encore entendre sa parole qui est la musique de la pensée, comme je vois encore la lumière de son regard qui est l'amour.

— De grâce, mon cher monsieur Becker, ditesmoi la vie de Séraphita , énigmatique fleur humaine dont celle touffe mystérieuse semble être l'image.

— Mon cher hôte , répondit le vieillard en lâchant une bouffée de tabac , pour vous expliquer la naissance de cette créature , il est nécessaire de vous débrouiller les nuages de la plus obscure de toutes les doctrines chrétiennes ; mais il n'est pas facile d'être clair en parlant de la plus incompréhensible des révélations, dernier éclat de la foi qui ait, dil-on, rayonné sur notre las de boue. Connaissez-vous Swedenborg?

— De nom seulement; mais de lui, de ses livres, de sa religion , je ne sais rien.

— Hé bien ! je vais vous raconter Swedenborg en entier.

SERAPHITA-SERAPHITUS.

Après une pause pendant laquelle le pasteur parut recueillir ses souvenirs , il reprit en ces termes:

— Emmanuel de Swedenborg est né à Upsal, en Suède , dans le mois de janvier 168S , suivant quelques auteurs; en 1689, suivant son épitaphe; son père était évêque de Skara; il vécut quatre-vingtcinq années, sa mort étant arrivée à Londres le 29 mars 1772. Je me sers de cette expression pour exprimer un simple changement d'état. Selon ses disciples. Swedenborg aurait été vu à Jarvis et à Paris postérieurement à cette date.

Permettez, mon cher monsieur AVilfrid, dit M. Becker en faisant un geste pour prévenir toute interruption , je raconte des faits sans les affirmer,

Li; LIVRE MYSTIOUE.

sans les iiior. Écoutez, cl après, vous penserez (Je tout ceci ce que vous voudrez. Je vous préviendrai lorsque je jugerai , critiquerai, discuterai les doctrines, afin de censlaler ma neutralité inteiligenlielle entre la raison et lui!

La vie d'Emmanuel Swedenborg fut scindée en deux parts, reprit le pasteur. De 1G88 à 1743, le baron Emmanuel de Swedenborg apparut dans le monde comme un homme du plus vaste savoir, estimé, chéri pour ses vertus, toujours irré()rochabie, constamment utile. Tout en remplissant de hautes fonctions en Suède, il a publié de 1709 à 1740, sur la minéralogie, la physique, les mathématiques et l'astrononiic, des livres nombreux et solides qui ont éclairé le monde savant. Il a inventé la méthode de bâtir des bassins propres à recevoir les vaisseaux; il a écrit sur les questions les plus importantes, depuis la hauteur des marées jusqu'à la position de la terre; il a trouvé tout à la fois les moyens de construire de meilleures écluses pour les canaux, et des procédés plus simples pour l'extraction des métanx ; enfin , il ne s'est pas occupé d'une science sans lui faire faireun progrès. 11 étudia pendant sa jeunesse les langues hébraïque, grecque, latine, eties languesorientalesdont laconnaissaucelui devint si familière, que plusieurs professeurs célèbres l'ont consulté souvent, et qu'il put reconnaître dans la Tartarie les vestiges du plus ancien livre de la Parole, nommé les gcerres de jehovah, et les É\0NCÉs dont il est parlé par Moïse dans les nombres (xxi, 14, lo, 27 — 30); par Josué, par Jérémie et par Samuel. Les guerres de jehovah seraient la parlie historique , et les énoncés la partie prophétique de ce livre antérieur à la Genèse. Swedenborg a même affirmé que le jaschar , ou le livre du juste , mentionné par Josué, existait dans la Tartarie- Orientale, avec le culte des Correspondances. Un Français a , dit-on, récemment justifié les prévisions de Swedenborg, en annonçant avoir trouvé à iîagdad plusieurs parties de la Bible inconnues en ]'-urope. Lors de la discussion presque européenne que souleva le magnétisme animal à Paris, et à laquelle presque tous les savants prirent une part active, en 178S5, M. le marquis de Thonié vengea la mémoire de Swedenborg en relevant des assertions échappées aux commissaires nommés par le roi de Fraiu:e pour examiner le magnétisme. Ces messieurs prétendaient qu'il n'existait aucune théorie de l'aimant, tandis que Swedenborg s'en était occupé dès l'an 1720. BL de Thomé saisit cette occasion pour démontrer les causes de l'oubli dans lequel les hommes les plus célèbres laissaient le savant Suédois afin de pouvoir fouiller ses trésors et s'en aider pour leurs travaux. « Quelques-uns des plus illustres, dit M. de Thomé en faisant allusion

h la Théorie de la terre par lîuflon , ont la faiblesse de se parer des plumes du paon sans lui en faire hommage. » Enfin, il prouva par des citations victorieuses, tirées des œuvres encyclopédiques de Swedenborg, que ce grand prophète avait devancé de plusieurs siècles la marche lente des sciences humaines. Il suffît, en effet, de lire ses œuvres phylosophiqucs et miuéralogiques, pour en être convaincu. Dans tel passage, il se fait le précurseur de la chimie actuelle, en annonçant que les productions de la nature organisée sont toutes décomposables, et que l'eau, l'air, le feu, ne sont pas des éléiitents ; dans tel autre, il va par quelques mots au fond des mystères magnétiques dont il ravit ainsi la première connaissance à Mesmer. — Enfin , voici de lui , dit M. Becker en montrant une longue planche attachée entre le poêle et la croisée, sur laquelle étaient des livres de toutes grandeurs , voici dix-sept ouvrages différents, dont un seul, ses OEuvres Philosophiques et Minéralogiques , publiées en 1734, ont trois volumes in-folio. Ces productions , qui attestent les connaissances positives de Swedenborg, m'ont étédonnées parM. Séraphîtiis , son cousin , père de Séraphîta.

En 1740, Swedenborg tomba dans un .silence absolu, d'où il ne sortit que pour quitter ses occupations temporelles, et penser exclusivement au monde spirituel. Il reçut les premiers ordres du ciel en 174Î5. Voici comment il a raconté sa vocation : Un soir, à Londres, après avoir dîné de grand appétit, un brouillard épais se répandit dans sa chambre. Quand les ténèbres se dissipèrent, une créature qui avait pris la forme humaine se leva du coin de sa chambre et lui dit d'une voix terrible : i\e mange pas tant! Il fit une diète absolue. La nuit suivante le même homme vint, rayonnant de lumière , et lui dit : Je suis envoyé par Dieu qui t'a choisi ]70iir expliquer aux hommes le sens de sa parole et de ses créations. Je te dicterai ce que tu dois écrire. La vision dura peu de moments. LE SEI- GNEDPi était, disait-il, vêtu de pourpre. Pendant cette nuit, les yeux de son homme intérieur furent ouverts et disposes pour voir dans le Ciel, dans le monde des Esprits et dans les Enfers, trois sphères différentes où il rencontra des personnes de sa connaissance, dont les unes avaient péri dans leur forme humaine depuis longtemps, les autres depuis peu. Dès ce moment, Swedenborg a constamment vécu de la vie des Esprits , et resta dans ce monde comme Envoyé de Dieu. Si sa mission lui fut contestée par les incrédules, sa conduite fut évidemment celle d'un être supérieur à l'humanité. D'abord , quoique borné par sa fortune au strict nécessaire , il à donné des sommes immenses , et notoirement relevé , dans plusieurs villes de commerce, de grandes maisons

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tombées ou qui allaient faillir. Aucun de ceux qui firent un appel à sa générosité ne s'en alla sans êlre aussitôt satisfait. Un Anglais incrédule s'est mis à sa poursuite, l'a rencontré dans Paris et a raconté que chez lui les portes restaient constamment ouvertes. Un jour, son domestique s'étant plaint de cette négligence, qui l'exposait à être soupçonné des vols dont il serait immanquablement victime: — Qu'il soit tranquille, dit Swedenborg en souriant, je lui pardonne sa défiance, il ne voit pas le gardien qui veille à ma porte. En effet, jamais, en quelque pays qu'il habitât, il ne ferma ses portes, et rien ne fut perdu chez lui. A Gothembourg, ville située à soixante milles de Stockholm, il annonça trois jours avant l'arrivée du courrier l'heure précise de l'incendie qui ravageait Stockholm, en faisant observer que sa maison n'était pas brûlée; ce qui était vrai. La reine de Suède dit à Berlin au roi son frère, qu'une de ses dames étant assignée pour payer une somme qu'elle savait avoir été rendue par son mari avant qu'il mourût, mais n'en trouvant pas la quittance, alla chez Swedenborg et le pria de demander à son mari où pouvait être la preuve du payement. Le lendemain, Swedenborg lui indiqua l'endroit où était la quittance; mais comme, suivant le désir de cette dame, il avait prié le défunt de lui apparaître , celle-ci vit en songe son mari vêtu de la robe de chambre qu'il portait avant de mourir, il lui montra la quittance dans l'endroit désigné par Swedenborg, et où elle était effectivement cachée. Un jour, en s'embarquant à Londres dans le navire du capitaine Dixon , il entendit une dame qui demandait si l'on avait fait beaucoup de provisions: — Il n'en faut pas tant, répondit-il; dans huit jours, à deux heures, nous serons dans le port de Stockholm. Ce qui arriva. L'état de vision dans lequel Swedenborg se mettait à son gré, relativement aux choses de la terre , et qui étonna tous ceux qui l'approchèrent par des effets merveilleux, n'était qu'une faible application de sa faculté de voir les cieux. Parmi ces visions, celles où il raconte ses voyages dans les terres astrales, ne sont pas les moins curieuses, et ses descriptions doivent nécessairement surprendre par la naïveté des détails. Un homme dont l'immense portée scientifique est incontestable , qui réunissait en lui la conception , la volonté, l'imagination, aurait certes inventé mieux , s'il eût inventé. La littérature fantastique des Orientaux n'offre rien qui puisse donner une idée de cette œuvre étourdissante et pleine de poésies en germe, s'il est permis de comparer une œuvre de croyance aux œuvres de la fantaisie arabe. L'enlèvement de Swedenborg par l'ange qui lui servit de guide dans son premier voyage est d'une sublimité qui dépasse, de toute la distance que

Dieu a mise entre la ferre et le soleil , celle des épo'pées de Klopstock , de Millon , du Tasse et de Dante. Cette partie , qui sert de début à son ouvrage sur les TERRES ASTRALES, u'a jamais été publiée; elle appartient aux traditions orales laissées par Swedenborg aux trois disciples qui étaient au plus près de son cœur. M. Silverichm la possède écrite. M. Séraphitiis a voulu m'en parler quelquefois ; mais le souvenir de la parole de son cousin était si brûlant , qu'il s'arrêtait aux premiers mots et tombait dans une rêverie d'où rien ne le pouvait tirer. Le discours par lequel l'Ange prouve à Swedenborg que ces corps ne sont pas faits pour être errants et déserts, écrase, me disait le baron, toutes les sciences humaines, sous le grandiose d'une logique divine. Selon lui, les habitants de Jupiter ne cultivent point les sciences qu'ils nomment des ombres; ceux de Mercure délestent l'expression des idées par la parole qui leur semble trop matérielle, ils ont un langage oculaire; ceux de Saturne sont continuellement tentés par de mauvais esprits; ceux de la Lune sont petits comme des enfants de six ans , leur voix part de l'abdomen, et ils rampent; ceux de Vénus sont d'une taille gigantesque, maisstupides , et vivent de brigandages; néanmoins une partie de cette planète a des habitants d'une grande douceur qui vivent dans l'amour du bien. Enfin , Swedenborg décrit les mœurs des peuples attachés à ces globes, et traduit le sens général de leur existence par rapport à l'univers, en des termes si précis; il donne des explications qui concordent si bien aux effets de leurs révolutions apparentes dans le système général du monde, que, peut-êtreunjour, les savants viendront-ils s'abreuver à ces sources lumineuses. Voici, dit M. Becker après avoir pris un livre en l'ouvrant à l'endroit marqué par le signet, voici par quelles paroles il a terminé cette œuvre. « Si l'on « doute que j'aie été transporté dans un grand nomit bre de terres astrales , qu'on se rappelle mes oba servalions sur les distances dans l'autre vie ; elles « n'existent que relativement à l'étal externe de (c l'homme; or, ayant été disposé intérieurement « comme les Esprits Angéliques de ces terres , j'ai « pu les connaître. »

Les circonstances auxquelles nous avons dû de posséder dans ce canton le baron Séraphîlûs, cousin bien-aimé de Swedenborg, ne m'ont laissé étranger à aucun événement de cette vie extraordinaire. Il fut accusé dernièrement d'imposture dans quelques papiers publics de l'Europe , qui rapportèrent le fait suivant, d'après une lettre du chevalier Beylon. Swedenborg, disait-on, instruit par des sénateurs de la correspondance secrète de la feue reine de Suède avec le prince de Prusse, son frère, en révéla les mystères à cette princesse, et la laissa croire qu'il

LE LlVRIi .U\Sil()LE.

en avait été instruit par des moyens surnaturels. Un homme digne de foi , M. Charles-Léonhard de Slahlhammcr, capitaine dans la garde royale , cl chevalier de l'Lpée, a répondu par une lettre à celte calomnie. Le pasteur chercha dans le tiroir de sa table parmi quelques papiers, finit par y trouver une gazelle, et la tendit à Wilfrid qui lut à haute voix la lettre suivante :

o Stockholm, i3 mai 1788.

<! J'ai lu avec étonnement la lettre qui rapporte l'entretien qu'a eu le fameux Swedenborg avec la reine Louise-Ulrique; les circonstances en sont tout à fait fausses , et j'espère que l'auteur me pardonnera si, par un récit fidèle qui peut être attesté par plusieurs personnes de distinction qui étaient présentes, et qui sont encore en vie, je lui montre combien il s'est trompé. En 17o8, peu de temps après la mort du prince de Prusse, Swedenborg vint à la cour : il avait coutume de s'y trouver régulièrement. A peine eut-il été aperçu de la reine, qu'elle lui dit : « A propos, monsieur l'assesseur, avez-vous vu mon frèrePu Swedenborg répondit que non, et la reine lui répliqua : u Si vous le rencontrez , saluez-le de ma part. » En disant cela, elle n'avait d'autre intention que de plaisanter, et ne pensait nullement à lui demander la moindre instruction touchant son frère. Huit jours après, et non pas vingt-quatre jours après, ni dans une audience particulière, Swedenborg vint de nouveau à la cour, mais de si bonne heure, que la reine n'avait pas encore quitté son appartement, appelé la Chambre-Blanche, où elle causait avec ses dames d'honneur et d'autres femmes de la cour. Swedenborg n'attend point que la reine sorle, il entre directement dans son appartement et lui parle bas à l'oreille. La reine, frappée d'étonnement, se trouva mal, et eut besoin de quelque temps pour se remettre. Revenue à elle-même, elle dit aux personnes qui l'entouraient : u 11 n'y a que Dieu et mon frère qui puissent savoir ce qu'il vient de me dire! n Elle avoua qu'il lui avait parlé de sa dernière correspondance avec ce prince, dont le sujet n'était connu que d'eux seuls. Je ne puis expliquer comment Swedenborg eut connaissance de ce secret; mais ce que je puis assurer sur mon honneur, c'est que ni le comte H.... , comme le dit l'auteur de la lettre, ni personne, n'a intercepté ou lu les lettres de la reine. Le sénat d'alors lui permettait d'écrire à son frère dans la plus grande sécurité, et regardait cette corespondance comme très -indifférente à l'Etat. 11 est évident que l'auteur de la susdite lettre

n'a pas du tout connu lecaraclèredu comte H Ce

seigneur respectable , qui a rendu les services les plus importants à sa patrie, réunit aux talents de l'esprit les qualilés du cœur, et son âge avancé u'al-

faiblit point en lui ces dons précieux. 11 joignit toujours, pendant toute son administration, la politique la plus éclairée à la plus scrupuleuse intégrité, et se déclara l'ennemi des intrigues secrètes et des menées sourdes, qu'il regardait comme des moyens indignes pour arriver à son but. L'auteur n'a pas mieux connu l'assesseur Swedenborg. La seule faiblesse de cet homme , vraiment honnête, était de croire aux apparitions des esprits; mais je l'ai conim pendant très-longtemps, et je puis assurer qu'il était aussi persuadé de parler et de converser avec des esprits, que je le su-is, moi, dans ce moment, d'écrire ceci. Comme citoyen cl comme ami, c'était Ihonmie le plus ititègre, ayant en horreur l'imposture, et menant une vie exemplaire. L'explication qu'a voulu donner de ce fait le chevalier Beylon est, par conséquent, destituée de fondement ; cl la visite faite pendant la nuit à Swedeidjorg, par les comtes II.... et T..., est entièrement conlrouvée. Au reste, l'auteur de la lettre peut être assuré que je ne suis rien moins que sectateur de Swedenborg ; l'amour seul de la vérité m'a engagé à rendre avec Gdélité un fait qu'on a si souvent rapporté avec des détails entièrement faux, et j'affirme ce que je viens d'écrire, en apposant la signature de mon nom.»

— Les témoignages que Swedenborg a donnés de sa mission aux familles de Suède et de Prusse ont sans doute fondé la croyance dans laquelle vivent plusieurs personnages de ces deux cours, reprit M. Becker en remettant la gazette dans son tiroir. — jNéanmoins, dit-il en continuant, je ne vous dirai pas tous les faits de sa vie matérielle et visible; ses mœurs s'opposaient à ce qu'ils fussent exactement connus. 11 vivait caché, sans vouloir s'enrichir ou parvenir à la célébrité. Il se distinguait même par une sorte de répugnance à faire des prosélytes, s'ouvrait à peu de personnes, et ne communiquait ses dons extérieurs qu'à celles en qui éclataient la foi, la sagesse et l'amour. Il savait reconnaître par un seul regard l'état de l'âme de ceux qui l'approchaient, et changeait en Voyants ceux qu'il voulait toucher de sa parole intérieure. Ses disciples ne lui ont, depuis l'année 174a, jamais rien vu faire par aucun motif humain. Une seule personne, un prêtre suédois, nommé 31althésius , l'accusa de folie. Par un hasard extraordinaire, ce Matlhésius, ennemi de Swedenborg et de ses écrits, devint fou peu de temps après, et vivait encore il y a quelques années à Stockholm avec une pension accordée par le roi de Suède. L'éloge de Swedenborg a d'ailleurs été composé avec un soin minutieux, quant aux événements de sa vie, et prononcé, dans la grande salle de l'Académie royale des sciences, à Stockholm, par M. de Saiidcl, conseiller au collège des Mines, en 1786.

Enfln une déclaration reçue par ie lord-maire, à Londres, constate les moindres délailsde la dernière maladie et de la mort de Swedenborg, qui fut alors assisté par M. Férélius, ecclésiastique suédois de la plus haute distinction. Les personnes comparucs attestent que, loin d'avoir démenti ses écrits, Swedenborg en a constamment attesté la vérité. — « Dans cent ans, dit-il à M. Férélius, ma doctrine régira TEGLISE. » Il a prédit fort cxacLemenl le jour et l'heure de sa mort. Le jour même, le dimanche 29 mars 1 772, il demanda riieure. — Cinq heures, lui répondit-on. — Voilà qui est fini, dit-il, Dieu vous bénisse ! Puis, dix minutes après, il expira de la manière la plus tranquille en poussant un léger soupir. La simplicité, la médiocrité, la solitude, furent donc les traits de sa vie. Quand il avait achevé l'un de ses traités, il s'embarquait pour aller l'imprimer à Londres ou en Hollande, et n'en parlait jamais. Il publia successivement ainsi vingt-sept traités différents, tous écrits, dit-il, sous la dictée des anges. Que ce soit ou non, peu d'hommes sont assez forts pour en soutenir les flammes orales. Les voici tous, dit 3L Becker en montrant une seconde planche sur laquelle étaient une soixantaine de volumes. Les sept traités où l'esprit de Dieu jette ses plus vives lueurs, sont : les délices de l'amour conjugal, — LE ciel et l'eTFER, — l'aPOCALYPSE RÉVÉLÉE,

l'exposition du SENS INTERÎVE, l'aMOCR DIVIS,

LE VRAI CURlSTrAMSME, —LA SAGESSE ANGÉLIQUE DE l'03IMP0TENCE, OMMSCIENCE, omniprésence DE CEUX QUI PARTAGENT l'ÉTERNITÉ, l'iMMENSITÉ DE DIEU. SqU CX-

plication de l'Apocalypse commence par ces paroles, dit 31. Becker en prenant et ouvrant le premier volume qui se trouvait près de lui. Ici, je n'ai rien mis du mien, j'ai parlé d'après le Seigneur qui avait dit par le même ange à Jean: Te ne scelleras pas

LES PAROLES DE CETTE PROPHÉTIE. (ApOCalj pSC, 22. 10.)»

— 31on cher monsieur, dit M. Becker en regardant AVilfrid, j'ai souvent tremblé de tous mes membres pendant les nuits d'hiver, en lisant ces œuvres terribles, où cet homme déclare avec une parfaite innocence les plus grandes merveilles. «J'ai <t vu, dit il, les cieux et les anges. L'homme spiri- « luel voit l'homme spirituel beaucoup mieux que « l'homme terrestre ne voit l'homme terrestre. En « décrivant les merveilles des cieux, et au-dessous 'I des cieux, j'obéis à l'ordre que le Seigneur m'a « donné de le faire. On est le maître de ne pas me « croire, je ne puis mettre les autres dans l'état où « Dieu m'a mis; il ne dépend pas de moi de les faire «t converser avec les anges, ni d'opérer le miracle o de la disposition expresse de leur entendement, o Ils sont eux-mêmes les seuls instruments de leur « exaltation angclique. Voici vingt-huit ans que je « suis dans le monde spirituel avec les anges, et sur

« la terre avec leg hommes ; car il a plu au Seigneur c de m'ouvrir les yeux de l'Esprit, comme il les « ouvrit à Paul, à Daniel et à Elisée. » Néanmoins, certaines personnes ont des visions du monde spirituel par le détachement complet que le somnambulisme opère entre leur forme extérieure et leur homme intérieur. Dans cet état, dit Swedenborg en son traité de la sagesse Angélique (ti° 2a7), l'homme peut être élevé jusque dans la lumière céleste, parce que les sens corporels étant abolis, l'influence du ciel agit sans obstacle sur l'homme intérieur. Beaucoup de gens, qui ne doutent point que Swedenborg n'ait eu des révélations célestes, pensent néanmoins que tous ses écrits ne sont pas également empreints de l'inspiration divine. D'autres exigent une adhésion absolue atout Swedenborg, en admettant qu'il s'y rencontre des obscurités; mais ils croient que le prophète n'a pu. par suite de l'imperfection du langage terrestre, exprimer ses visions spirituelles, et que ses obscurités disparaissent dans l'entendement de ceux que la foi a régénérés; car, suivant l'admirable expression de l'un de ses disciples, la chair est une génération extérieure. Pour les poètes et les écrivains, son merveilleux est immense; pour les Voyants, tout en est d'une réalité pure. Ses descriptions ont été pour quelques chrétiens des sujets de scandale. Certains critiques ont ridiculisé la substance céleste de ses temples, de ses palais d'or, de ses villas superbes où s'ébattent les anges; d'autres se sont moqués de ses bosquets d'arbres mystérieux, de sesjardins où les fleurs parlent, où l'air est blanc, où les pierreries mystiques, la sardoine, l'cscarboucle, la chrysolilhe, la chrysoprase, la cyanée, la calcédoine, le béryl, I'urim et le thumim sont doués de mouvement, expriment des vérités célestes, et qu'on peut interroger, car elles répondent par des variations de lumière (vraie religion, 219); beaucoup de bons esprits n'adiuettent pas ses mondes où les couleurs font entendre de délicieux concerts, où les paroles flamboient, où le Verbe s'écrit en cornicules (vraie religion, 278). Même dans le Nord, quelques écrivains ont ri de ses portes de perles, des diamants qui tapissent et meublent les maisons de sa Jérusalem où les moindres ustensiles sont faits des substances les plus rares sur notre globe. » Mais, disent ses disciples, parce que tous ces objets sont clair semés dans ce monde, est-ce une raison pour qu'ils ne soient pas abondants en l'autre? Sur la terre, ils sont d'une substance terrestre, tandis que dans les cieux, ils sont sous les apparences célestes et relatives à l'état d'ange. » Swedenborg a d'ailleurs répété à ce sujet ces grandes paroles de JESUS-CURlST : Je vous enseigne en me servant des paroles terrestres, et vous ne m'entendes pas; si je parlais le langage du ciel, comment pourries-vous me corn-

LK I.IVRE MYSTIOUE.

prendre* (Jean, 3-12.) — Monsieur, moi, j'ai lu Swedenborg en entier, reprit M. I5ecker en laissant échapper un geste emphatique. Je le dis avec orgueil, puisque j'ai gardé ma raison. En le lisant, il faut ou perdre le sens ou devenir un Voyant. Ouoiquej'aie résisté à ces deux folies, j'ai souvent éprouvé des ravissements inconnus, des saisissements profonds, des joies intérieures que donnent seules la plénitude de la vérité, l'évidence de la lumière céleste. Tout ici-bas semble petit quand l'àme parcourt les pages dévorantes de ces Traités. Il est impossible de ne pas être frappé d'étonnement en songeant que, dans l'espace de trente ans. cet homme a publié sur les vérités du Monde Spirituel vingt-cinq volumes in-quarto, écrits en latin, dont le moindre a cinq cents pages, et qui sont tous imprimés en petits caractères. Il en a laissé, dit-on, vingt autres à Londres, déposés à son neveu, M. Silvericlim, ancien aumônier du roi de Suède. Certes, l'homme qui, de vingt à soixante ans, s'était presque épuisé par la publication d'une sorte d'encyclopédie, a du recevoir des secours surnaturels pour composer ces prodigieux traités, à l'âge où les forces de Ihomme commencent à s'éteindre. Dans ces écrits, il se trouve des milliers de propositions numérotées, dont aucune ne se contredit. Partout, l'exactitude, la méthode, la présence d'esprit, éclatent et découlent d'un même fait, l'existence des anges. Sa Vraie Religion, où se résume tout son dogme, œuvre vigoureuse de lu mière, a été conçue, exécutée à quatre-vingt-trois ans. Enfin, son ubiquité, son omniscience n'est démentie par aucun de ses critiques, ni par ses ennemis. Néanmoins, quand je me suis abreuvé à ce torrent de lueurs célestes. Dieu ne m'a pas ouvert les yeux intérieurs et j'ai jugé ces écrits avec la raison d'un homme non régénéré. J'ai donc souvent trouvé que l'i^iSPiRÉ Swedenborg avait dû parfois mal entendre les anges. J'ai ri de plusieurs visions auxquelles j'aurais dû, suivant les Voyants, croire avec admiration. Je n'ai conçu ni l'écriture corniculaire des anges, ni leurs ceintures dont l'or est plus ou moins faible. Si, par exemple, cette phrase : Il est DES ANGES SOLITAIRES, m'a Singulièrement attendri d'abord; par réflexion, je n'ai pas accordé cette solitude avec leurs mariages. Je n'ai pas compris pourquoi la V'ierge Marie conserve, dans le ciel, des habillements de salin blanc. J'ai osé me demander pourquoi les gigantesques démons Énakim et Héphilim venaient toujours combattre les chérubins dans les champs apocalyptiques d'Armageddon. J'ignorecomment les Satans peuventencore discuter avec les anges. M. le baron Séraphîtus m'objectait que ces détails concernaient les anges qui demeuraient sur la terre sous forme humaine. Souvent les visions du prophète suédois sont barbouillées de fi-

gures grotesques. Un de ses Mémorables, nom qu'il leur a donné, commence par ces paroles : — » Je vis (les esprits rassemblés, ils avaient des chapeaux sur leur tète. » Dans un autre Mémorable, il reçoit du ciel un petit |)apier sur lequel il vil, dil-il, les lettres dont se servaient les peuples primitifs, et qui étaient composées de lignes courbes, avec de petits anneaux qui se portaient en haut. Pour mieux attester sa communication avec les cieux, j'aurais voulu qu'il déposât ce petit pa|)ier à l'Académie royale des sciences de Suède. Eniin peut-être ai-je tort, peut-être les absurdités matérielles semées dans ses ouvrages ont-elles des significations spirituelles. Autrement comment admettre la croissante influence de sa religion? Son Église compte anjour* d'hui plus de sept cent mille fidèles, tant aux États- Unis d'Amérique, où différentes sectes s'y agrègent en masse, qu'en Angleterre, où sept mille Swedenborgistes se trouvent dans la seule ville de Manchester. Des hommes aussi distingués par leurs connaissances que par leur rang dans le monde, soit eu Allemagne, soit en Prusse et dans le Nord, ont publiquement adopté les croyances de Swedenborg, plus consolantes d'ailleurs que ne le sont celles des autres communions chrétiennes. Maintenant je voudrais bien pouvoir vous expliquer en quelques paroles succinctes les points capitaux de la doctrine que Swedenborg a établie pour son Église; mais cet abrégé, fait de mémoire, serait nécessairement fautif. Je ne puis donc me permettre de vous parler que des Arcanes qui concernent la naissance de Séraphita.

Ici M. Becker fit une pause pendant laquelle il parut se recueillir pour rassembler ses idées , et reprit ainsi : — Après avoir mathématiquement établi que l'homme vit éternellement en des sphères, soit inférieures, soit supérieures, Swedenborg appelle Esprits Angéliques les êtres qui, dans ce monde , sont préparés pour le eiel^, où ils se font anges. Selon lui , Dieu n'a pas créé d'anges spécialement , il n'en existe point qui n'ait été homme sur la terre; la terre est ainsi la pépinière du ciel. Les anges ne sont donc pas anges par eux-mêmes (SAG. A!SG. 57); ils le deviennent par une conjonction intime avec Dieu , à laquelle Dieu ne se refuse jamais; l'essence de Dieu n'étant jamais négative, mais incessamment active. Ces Esprits Angéliques passent par trois natures d'amour, car l'homme ne peut être régénéré que successivement (vraie rel.). D'abord I'amour de soi : la suprême expression de cet amour est le génie humain dont nous admirons les œuvres. Puis I'amocr do mosde, qui produit les prophètes, les grands hommes que la Terre prend pour guides et salue du nom de divins. Enfin I'ajiovr Di CIEL, qui fait les Esprits Angéliques. Ces

Esprils sont, pour ainsi dire, les fleurs de l'humanité qui s'y résume et travaille à s'y résumer. Ils doivent avoir ou l'Amour du ciel ou la Sagesse du ciel; mais ils sont toujours dans l'Amour avant d'être dans la Sagesse. Ainsi la première transformation de riiomme est I'amoir. Pour arriver à ce premier degré , ses exislers antérieurs ont dû passer par l'Espérance et la Charité qui l'engendrent pour la Eoi et la Prière. Les idées acquises par l'exercice de ces vertus se transmettent à chaque nouvelle enveloppe humaine sous laquelle se cachent les métamorphoses de I'Etre intérieur ; car rien ne se sépare, tout est nécessaire : l'Espérance ne va pas sans la Charité, la Foi ne va pas sans la Prière; les quatre faces de ce carré sont solidaires. « Faute d'une vertu , dit-il , l'Esprit Angélique est comme une perle brisée. » Chacun de ces existers est donc un cercle dans lequel s'enroulent les richesses célestes de l'état antérieur. La grande perfection des Esprits Angéliques vient de cctie mystérieuse progression par laquelle rien ne se perd des qualités successivement acquises pour arriver à leur glorieuse incarnation; car à chaque transformation ils se dépouillent insensiblement de la chair et de ses erreurs. Quand il vit dans l'Amour , l'homme a quitté toutes ses passions mauvaises. L'Espérance, la Charité, la Foi, la Prière, ont vanné, suivant le mot d'Isaïe , son intérieur qui ne doit plus être pollué par aucune des affections terrestres. De là cette grande parole de saint Luc : Faites-vous mi trésor gui ne périsse pas dans les deux. Et celle de Jésus- Christ : Laissez ce monde aux hommes, il est à eux; faites-vous purs, et venez chez monpère. La seconde transformation est la Sagesse. La Sagesse est la compréhension des choses célestes auxquelles l'Esprit arrive par l'Amour. L'Esprit d'Amour a conquis la force, résultat de toutes les passions terres- Ires vaincues ; il aime aveuglément Dieu. Mais l'Esprit de Sagesse a l'intelligence et sait pourquoi il aime. Les ailes de l'un sont déployées et l'emportent vers Dieu , les ailes de l'autre sont repliées par la terreur que lui donne la Science : il connaît Dieu ; l'un désire incessamment le voir et s'élance vers lui, l'autre y touche et tremble. L'union qui se fait d'un Esprit d'Amour et d'un Esprit deSagesse met la créature à l'état divin, pendant lequel son âme est femme , et son corps est homme , dernière expression humaine où l'Esprit l'emporte sur la Forme, où la Forme se débat encore contre l'Esprit divin ; car la forme, la chair ignore, se révolte, et veut rester grossière. Cette épreuve suprême engendre des souffrances inouïes dont les cieux sont seuls témoins , et que Christ a connues dans le jardin des Oliviers. Après la mort , le premier ciel s'ouvre à celte double nature humaine i;urili<Jc. Aussi les

hommes meurent-ils dans le désespoir, tandis que l'Esprit meurt dans le ravissement. Ainsi le îvatcrel, état dans lequel sont les êtres non régénérés ; le SPIRITUEL, état dans lequel sont les Esprits Angéliques; et LE DIVIN, état dans lequel demeure l'ange avant de briser son enveloppe , sont les trois degrés de l'exister par lesquels l'homme parvient au ciel. Une pensée de Swedenborg vous expliquera merveilleusement la différence qui existe entre le naturel et le SPIRITUEL : — Pour les honanes , dit-il , le Naturel passe dans le Spirituel , ils considèrent le monde sous ses formes visibles et le perçoivent dans une réalité propre à leurs sens. Mais pour l'Esprit Angélique, le Spirituel passe dans le Naturel, il considère le monde dans son esprit intime , et non dans sa forme. Ainsi, nos sciences humaines ne sont que l'analyse des formes. Le savant selon le monde est purement extérieur comme son savoir, son ititérieur ne lui sert qu'à conserver son aptitude à l'intelligence de la vérité. L'Esprit Angélique va bien au delà , son savoir est la pensée dont la science humaine n'est que la parole ; il puise la connaissance des choses dans le Verbe , en apprenant les CORRESPONDANCES par lesquclIcs les mondes concordent avec les cieux. La PAROLE de Dieu fut entièrement écrite par pures Correspondances , elle couvre un sens interne ou spirituel qui, sans la science des Correspondances , ne peut être compris. Il existe, dit Swedenborg (doctrine céleste, 26), des Arcanes innombrables dans le sens interne des Correspondances. Aussi les hommes qui se sont moqués des livres où les prophètes ont recueilli la Parole, étaient-ils dans l'état d'ignorance où sont ici-bas les hommes qui ne savent rien d'une science, et se moquent des vérités de cette science. Savoir les Correspondances de la Parole avec les cieux , savoir les Correspondances qui existent entre les choses visibles et pondérables du monde terrestre et les choses invisibles et impondérables du monde spirituel, c'est avoir les cieux dans son entendement. Tous les objets des diverses créations, étant émanes de Dieu , comportent nécessairement un sens caché , comme le disent ces grandes paroles d'Isaïe : La terre est un vêtement (Isaïe, S5 , 6). Ce lien mystérieux entre les moindres parcelles de la matière et les cieux constitue ce que Swedenborg appelle un Arcane Céleste. Aussi son traité des Arcanes Célestes, où sont expliquées les Correspondances ou signiliances du Naturel au Spirituel, devant donner, suivant l'expression de Jacob Bœhm , la signature de toute chose, n'a-t-il pas moins de seize volumes et de treize mille propositions, it Celle connaissance Il merveilleuse des Correspondances, que la bonté « de Dieu permit à Swedenborg d'avoir, dit un de a ses dibcipks , est le sccrel de riulcièt qu'inspirent

U: J.iVRK 3i^ST10I)K

liOi)

«SCS ouvrages. Selon ce commentateur, là tout « dérive du ciel , tout rappelle au ciel ; les écrits du Il prophclc sont sublimes et clairs ; il parle dans les « cicux et se lait eiileiidro sur la terre ; sur une de t< ses phrases on forait un volume. » Et le disciple cite celle-ci entre mille autres : Le royaume du ciel, dit Swedenborg (auca\. cèles.) , est le royaume des motifs. L'action se produit dans le ciel , de là dans le monde , et par degrés dans les infiniment petits de la terre ; les effets terrestres étant liés à leur causes célestes font que tout y est correspondant et SIGNIFIANT. L'homme est le moyen d'union entre le Naturel et le Spirituel. Les Esprits Angéliques connaissent donc essenlieileincnt les Correspondances qui relient au ciel chaque chose de la terre , et savent le sens intime des paroles prophétiques qui en dénoncent les révolutions. Ainsi , pour ces Esprits tout ici-bas a sa signifiance. La moindre fleur est une pensée , une vie qui correspond à quelque linéament du Grand Tout dont ils ont une constante intuition. Pour eux , L'ADULTERE et les débauches dont parlent les Ecritures et les Prophètes , souvent estropiés par de soi-disant savants, signifient l'état des âmes qui , dans ce monde , persistent à s"inlccter d'affections terrestres , et continuent ainsi leur divorce avec le ciel. Les nuées signifient les voiles dont s'enveloppe Dieu. Les flambeaux, les pains de proposition, les chevaux et les cavaliers, les prostituées, les pierreries, tout dans l'EClUTURE a pour eux un sens exquis et révèle l'avenir des faits terrestres dans leurs rapports avec le ciel. Tous peuvent pénétrer la vérité des Énoncés de saint Jean, que la science humaine démontre et prouve matériellement plus tard, tels que celui-ci : « gros, dit Swedenborg, de plusieurs sciences humaines. » Je vis un nouveau ciel et une nouvelle terre, car le premier ciel et la première terre étaient passés. ( Ap. , XXI, 1): Ils connaissent les festins où ron mange la chair des rois , des hommes libres et des esclaves , et auxquels convie un ange debout dans le soleil (Apocal. xix , 11 à 18). Ils voient la femme ailée, revêtue du soleil, et l'homme toujours armé ( Apocal. ). Le cheval de l'Apocalypse est , dit Swedenborg, l'image visible de l'intelligence humaine montée par la mort , car elle porte en elle son principe de destruction. Enfin, ils reconnaissent les peuples cachés sous des formes qui semblent fantastiques aux ignorants. Quand un homme est disposé à recevoir l'insufllalion prophétique des Correspondances, elle réveille en lui l'esprit de la Parole; il comprend alors que les créations ne sont que des transformations ; elle vivifie son intelligence, et lui donne pour les vérités une soif ardente qui ne peut s"étaiicher que dans le ciel. Il conçoit , suivant le plus ou le moins de pcrfccliun de son

intérieur, la puissance des Esprits Angéliques, et marche, conduit par le Désir, l'état le moins imparfait de riiomme non régénéré, vers l'Espérance qui lui ouvre le monde des Esprits , puis il arrive à la Prière qui lui donae la clef des Cieux. Quelle créature ne désirerait se rendre digue d'entrer dans la sphère des intelligences qui vivent secrètement par l'Amour ou par la Sagesse ? Ici-bas , pendant leur vie , ces Esprits restent purs ; ils ne voient, ne pensent et ne parlent point comme les autres hommes. Il existe deux perceptions: l'une interne, l'autre externe ; l'Homme est tout externe , l'Esprit Angélique est tout interne. L'Esprit va au fond des Nombres, dont il possède la totalité, dont il connaît les signilianccs, et il dispose du mouvement. Il s'associe à tout par l'ubiquité : Un ange, selon le Prophète suédois , est présent à un autre quand il le désire (sap. ang. de div. am,); car il a le don de se séparer de son corps , et voit les cieux comme les prophètes les ont vus, et comme Swedenborg les voyait lui-même. « Dans cet état , dit-il ( vraie religion, 13G), l'esprit de l'homme est transporté d'un lieu à un autre, le corps restant où il est, état dans lequel j'ai demeuré pendant vingt-six années. » Nous devons entendre ainsi toutes les paroles bibliques où il est dit : L'esprit m'emporta. La Sagesse angélique est à la Sagesse humaine ce que les innombrables forces de la nature sont à son action , qui est une. Tout revit , se meut , existe en l'Esprit , car il est en Dieu , ce qu'expriment ces paroles de saint Paul: a In Deo suinus , movemus, et vivinius , » nous vivons, nous agissons, nous sommes en Dieu. La Terre ne lui offre aucun obstacle , comme la Parole ne lui offre aucune obscurité. Sa divinité prochaine lui permet de voir la pensée de Dieu voilée par le Verbe, de même que, vivant par l'esprit, il communique avec le sens intime caché sous toutes les choses de ce monde. La Science est le langage du monde Temporel, l'Amour est celui du monde Spirituel. Aussi l'homme décrit-il plus qu'il n'explique, tandis que l'Esprit Angélique voit et comprend. La Science attriste l'homme, l'Amour exalte l'ange ; la Science cherche encore, l'Amour a trouvé. L'Homme juge la nature dans ses rapports avec elle, l'Esprit Angélique la juge dans ses rapports avec le ciel. Enfin tout parle aux Esprits; ils sont dans le secret de Iharmonie des créations entre elles. Ils s'entendent avec l'esprit des sons , avec l'esprit des couleurs , avec l'esprit des végétaux. Ils peuvent interroger le minéral , et le minéral répond à leurs pensées. Que sont pour eux les sciences et les trésors de la terre , quand ils les étreignent à tout moment par leur vue , et que les inondes , dont les hommes s'occupent tant, ne sont pour eux que la Ucrnièie marche d'où ils vont s'élaaccr à Dieu ?

LE LIVRE MYSTIOLE.

L'Amour du ciel ou la Sagesse du ciel s'annoncent en eux par un cercle de lumière qui les entoure et que voient les élus. Leur innocence , dont celle des enfants est la forme extérieure, a la connaissance des choses que n'ont point les enfants; ils sont innocents et savants. — «Et, dit Swedenborg , l'innocence c des cieux fait une telle impression sur Tâme , que i: ceux qu'elle affecte en gardent un ravissement « qui dure toute leur vie, comme je l'ai moi-même u éprouvé. Il sufïit peut-être, dit-il encore, d'en « avoir une mininic perception pour être à jamais u changé , pour vouloir aller aux cieux et entrer « ainsi dans la sphère de l'Espérance. « Sa doctrine sur les mariages peut se réduire à ce peu de mots : « Le Seigneur a pris la beauté , l'élégance de la vie de l'homme et l'a transportée dans la femme. Quand l'homme n'est pas réuni à cette beauté, à cette élégance de sa vie, il est sévère, triste et farouche; quand il y est réuni , il est joyeux , il est complet. ;i Les anges sont toujours dans le point le plus parlait de la beauté. Leurs mariages sont célébrés par des cérémonies merveilleuses. Dans cette union , qui ne produit point d'enfants, Ihoinme a domié l'e>te.\dejIent, la femme a donné la voloxté. lis deviennent un seul être , use seule chair ici-bas ; puis , ils vont aux cieux après avoir revêtu la forme céleste. Icibas, dans l'état naturel , le penchant mutuel des deux sexes vers les voluptés est un Effet qui entraine et fatigue et dégoût ; mais sous sa forme céleste, le couple devenu le même Esprit trouve en lui-même une cacse incessante de voluptés. Swedenborg a vu ce mariage des Esprits, qui, selon saint Luc, n'a point de noces (20, ôo ) , et qui ne donne que des plaisirs spirituels. Un ange s'offrit à le rendre témoin d'un mariage et l'entraîna sur ses ailes (les ailes sont un symbole et non une réalité terrestre). Il le revêtit de sa robe de tête , et quand Swedenborg se vit habillé de lumière, il demanda pourquoi. — Dans cette circonstance , répondit l'ange , nos robes s'allument , brillent et se font nuptiales. (DEI.1C1.T; SAP. DE AM. co>j. , 19, 20, 21 ). Il aperçut alors deux anges qui vinrent, l'un du Midi, l'autre de l'Orient; l'ange du Midi élail dans un char attelé de deux chevaux blancs, dont les rênes avaient la couleur et l'éclat de l'aurore; mais quand ils furent près de lui , dans le ciel, il ne vit plus ni les chars ni les chevaux. L'ange de l'Orient vêtu de pourpre, et l'ange du Midi vêtu d'hyacinthe accoururent comme deux souffles et se confondirent ; l'un était un ange d'Amour, l'autre était un ange de Sagesse. Le guide de Swedenborg lui dit qu'ils avaient été liés sur la terre d'une amitié intérieure et toujours unis , quoique séparés par les espaces. Le consentement, qui est l'essenco des bons mariages sur la terre, est l'état habituel des anges dans

le ciel. L'amour est la lumière de leur monde. Le ravissement éternel des anges vient de la faculté que Dieu leur communique de lui rendre à luimême la joie qu'ils en éprouvent. Cette réciprocité d'infini fait leur vie. Dans le ciel , ils deviennent infinis en participant de l'essence de Dieu qui s'engendre par lui-même. L'immensité des cieux où vivent les anges est telle , que si l'homme était doue d'une vue aussi continuellement rapide que l'est la lumière en venant du soleil sur la terre et qu'il regardât pendant l'éternité, ses yeux ne trouveraient pas un horizon où se reposer. La lumière explique seule les félicités du ciel. C'est, dit-il (sap. a?!g. , 7 , 2o , 26 , 27 ) , une vapeur de la vertu de Dieu , une émanation pure de sa clarté, d'une blancheur auprès de laquelle noire lumière serait l'obscurité. Elle peut tout, renouvelle tout, ne s'absorbe pas , environne l'ange et lui fait toucher Dieu par des jouissances iiifinies que l'on sent se multiplier infiniment par elles-mêmes. Cette lumière tue tout homme qui n'est pas préparé à la recevoir. Nul ici-bas , ni même dans le ciel , ne peut voir Dieu et vivre. Voilà pourquoi il est dit (£■./:. xix, 12, lô, 21, 22, 25 ) : La montagne où Moïse parlait au Seigneur était gardée , de peur que quelqu'un venant à y toucher, ne mourfit. Puis encore [Ex. xxxiv , 29 — 3o ) : Quand Moïse apporta les secondes Tables , sa face brillait tellement, qu'il fut forcé de la voiler pour ne faire mourir personne en parlant au peuple. La transfiguration de Jésus-Christ accuse également la lumière que jette un Messager du ciel et les ineffables jouissances que trouvent les anges à en être continuellement imbus. Sa face, dit saint Mathieu (xvi, 1-d), resplendit co?nme le soleil, ses vêtements devinrent comme la lumière, et un nuage couvrit ses disciples. Enfin quand le monde n'enferme plus que des hommes qui se refusent au Seigneur, que sa parole est méconnue, que les Esprits Angéliques ont été assemblés des quatre vents. Dieu envoie un Ange exterminateur pour changer la masse du monde réfraclaire qui n'est, pour lui, dans l'immensité de l'univers , que ce que peut être pour nous un germe infécond. En approchant du Glube , l'Ange Exterminateur , porté sur une comète , le fait tourner sur son axe; les continents deviennent le fond des mers, les plus hautes montagnes deviennent des îles, et les pays, jadis couverts des eaux marines, renaissent parés de leur fraîcheur en obéissant aux lois de la Genèse , et la parole de Dieu reprend sa force sur une terre qui garde en tous lieux les effets de l'eau terrestre et du feu céleste. Alors la lumière , que l'Ange appoilc d'En-Iiau-t, fait | âlir le soleil. Alors, comme dit Isaïe (19-20): Les hommes entreront dans des fentes do rochers, se blottiront dans la poussière. Ils

crieront (Apocalypse, vn, llî 17) aux montagnes : Tombez sur nous ! A la mer : prends-nous ! Âu.v airs : caches-nous de la fureur de l'J(/ueau ! L'Agneau est la grande figure dos anges méconnus et persécutés ici bas. Aussi (llirist a-l-il dit: /7cmreu.v ceux gui souffrent ! Ihmreux les simples ! Heureux ceux qui aiment ! Tout Swedenborg est là : Souffrir, Croire, Aimer. Pour bien aimer, ne l'a ut il pas avoir souffert, et ne faut il pas croire? L'Amour engendre la Force et la Force donne la Sagesse; de là rintciligencc, car la Force et la Sagesse comportent la Volonté. Être intelligent , n'est-ce pas Savoir, Vouloir et Pouvoir, les trois attributs de l'esprit Angélique. Si runivers a un sens, voilà le plus digne de Dieu, me disait M. Saint- Martin que je vis pendant le voyage qu'il fit en Suède. — Mais, monsieur, reprit M. Beeker après une pause, que signilient ces lambeaux pris dans l'étendue d'une œuvre dont on ne peut donner une idée qu'en la comparant à un fleuve de lumière, à des ondées de flammes ? Quand un homme s'y plonge , il est emporté par un courant terrible , et le poënie de Dante Aligliicri l'ait à peine l'effet d'un point, à qui veut se plonger dans les innombrables versets à l'aide desquels Swedenborg a rendu palpables les mondes célestes , comme Beethoven a bâti ses palais d'harmonie avec des milliers de notes, comme les architectes ont édifié leurs cathédrales avec des milliers de pierres. Vous y roulez dans des gouffres sans fin , où votre esprit ne vous soutient pas toujours, et il est nécessaire d'avoir une puissante intelligence pour en revenir sain et sauf à nos idées sociales.

— Swedenborg, reprit le pasteur, affectionnait particulièrement le baron de Séraphîlz, dont , suivant un vieil usage suédois, le nom avait pris depuis un temps immémorial la terminaison latine iis. Le baron fut le plus ardent disciple du Prophète suédois qui avait ouvert en lui les yeux de l'Honime Intérieur , et l'avait disposé pour une vie conforme aux ordres d'En-Haut. Il chercha parmi les femmes un Esprit Angélique, et Swedenborg le lui trouva dans une vision. Sa fiancée t"ut la fille d'un cordonnier de Londres, en qui, disait Swedenborg, éclatait la vie du ciel , et dont les épreuves antérieures avaient été accomplies. Après la transformation du Prophète, le baron vint à Jarvis pour faire ses noces célestes dans les pratiques de la prière. Quanta moi, monsieur, qui ne suis point un Voyant, je ne me suis aperçu que des œuvres terrestres de ce couple. Leur vie a bien été celle des saints et des saintes dont l'Église romaine exalte les vertus ; ils ont adouci la misère des habitants et leur ont donné à tous une fortune qui ne va point sans un peu de travail, mais qui suffit à leurs besoins. Les gens qui

vécurent près d'eux ne les ont jamais surpris dans un mouvement de colère ou d'impatience ; ils ont été constamment bienfaisants et doux, pleins d'aménité, de grâce et de vraie bonté. Leur mariage a été l'harmonie de deux âmes incessamment unies. Deux eiders volant du même vol, le son dans l'écho, la pensée dans la parole, sont peut-élre des images imparfaites de leur unioti. Ici chacun les aimait de celte affection dont l'amour de la [liante pour le soleil peut seul donner une idée La femme était simple dans ses manières, belle de formes, belle de visage, et d'une noblesse semblable à celle des personnes les plus augustes. En 1783, dans la vingtsixième année de son âge, celle femme conçut un enfant. Sa gestation fut une joie grave. Les deux époux faisaient ainsi leurs adieux au monde, car ils , me dirent qu'ils seraient sans doute transformés quand leur enfant aurait quille la robe de chair qui avait besoin de leurs soins jusqu'au moment où la force d'être par elle-même lui serait communiquée. L'enfant naquit et fut cette Séraphîta qui nous occupe en ce moment. Dès qu'elle fut conçue, son père et sa mère vécurent encore plus solitairement que par le passé, s'exaltant vers le ciel, par la prière. Leur espérance était de voir Swedenborg, et la foi réalisa leur espérance. Le jour de la naissance de Séraphîla, Swedenborg se manifesta dans Jarvis, et remplit de lumière la chambre où naissait l'enfant. Ses paroles furent , dit-on : — Vœuvre est accotnplie , les deux se réjouissent .' Les gens de la maison entendirent les sons étranges d'une mélodie qui, disaient-ils, semblait êire apportée des qualre points cardinaux par le souffle des venls. L'esprit de Swedenborg emmena ie père hors de la maison et le conduisit sur le fiord , où il le quitta. Quelques hommes de Jarvis s'étant alors approchés de M. Séraphîtus, l'entendirent prononçant ces suaves paroles de l'Écriture : — Combien sont beaux sur les montafjnes les pieds de l'ange que nous envoie lo Seigneur ! Je sortais du presbytère pour aller au château y baptiser l'enfant, le jjommer et accomplir les devoirs que m'imposent les lois, lorsque je rencontrai le baron. — Voire ministère est superflu , me dit-il, noire enfant doit être sans nom sur cette terre. Vous ne baptiserez pas avec l'eau de l'Eglise terrestre celui qui vient d'être ondoyé par le feu du Ciel ; cet eiiianl restera fleur, vous ne le verrez pas vieillir, vous le verrez passer; vous avez l'exister, il a la vie ; vous avez des sens extérieurs, il n'en a pas : il est tout intérieur. Ces paroles furent prononcées d'une voix surnaturelle dont je fus affecté plus vivement encore que de l'éclat empreint sur son visage qui suaiî la lumière. Son aspect réalisait les fantastiques images que nous concevons des inspirés, en lisant les prophéties de la Bible, mais de

tels effets ne sont pas rares au milieu de nos mon- LT^ncs, où le nilre des neiges subsistantes produit dans noire organisation d'étonnants phénomènes. Je lui demandai la cause de son émotion, — Swedenborg est venu, je le quitte, j'ai respiré l'air du ciel, me dit-il. — Sous quelle forme vous est-il apparu ? repris-je. — Sous son apparence mortelle , vêtu comme il l'était la dernière fois que je le vis à Londres, chez Richard Shcarsmilh, dans le quartier de Cold-Bath-Field, en juillet 1771. 11 portait son habit de ratine à rellets changeants, à grands boutons d'acier, son gilet fermé, sa cravate blanche, et la même perruque magistrale, à rouleaux poudrés sur les côtés, et dont les cheveux relevés par-devant lui découvraient ce front vaste et lumineux, en harmonie avec sa grande figure carrée, où tout est puissance et calme. J'ai reconnu ce nez à larges narines pleines de feu ; j'ai revu cette bouche qui a toujours souri, celte bouche angéiique d'où sont sortis ces mots pleins de mon bonheur : — A bientôt. Et j'ai senti les resplendissements de l'amour céleste. La conviction qui brillait dans le visage du baron m'interdisait toute discussion : je l'écoutais en silence; sa voix avait une chaleur contagieuse qui m'échauffail les entrailles; son fanatisme agilait mon cœur, comme la colère d'autrui nous fait vibrer les nerfs. Je le suivis en silence et vins dans sa maison, où j'aperçus l'enfant sans nom, couché sur sa mère, qui l'enveloppait mystérieusement. Séraphila m'entendit venir et leva la tête vers moi, ses yeux n'étaient pas ceux d'un enfant ordinaire ; pour exprimer l'impression que j'en reçus, il faudrait dire qu'ils voyaient et pensaient déjà. L'enfance de celle créature prédestinée fut accompagnée de circonstances extraordinaires dans notre climat. Pendant neuf années, nos hivers ont été plus doux et nos étés plus longs que de coutume. Ce phénomène causa plusieurs discussions entre les savants ; mais si leurs explications parurent sullisanles aux académiciens, elles firent sourire le baron quand je les lui communiquai. Janjais Séraphila n'a été vue dans sa nudité, comme le sont quelquefois les enfants. Jamais elle n'a été touchée ni par un homme ni par une femme. Elle a vécu vierge sur le sein de sa mère , et n'a jamais crié. Le vieux David vous confirmera ces faits , si vous le questionnez sur sa maîtresse pour laquelle il a d'ailleurs une adoration semblable à celle qu'avait pour l'arche sainte le roi dont il porte le nom. Dès l'âge de neuf ans, elle a commencé à se mettre en état de prière. La prière est sa vie. Vous l'avez vue dans notre temple , à Noël , seul jour où elle y vienne ; elle y est séparée des autres chrétiens par un espace considérable. Si cet espace n'existe pas entre elle cl les hommes, elle souffre ; aussi restet-clle la plupart du temps au château. Les événe-

ments de sa vie sont d'ailleurs inconnus, elle ne se montre pas ; ses facultés, ses sensations, tout est intérieur ; elle demeure la plus grande partie du temps dans l'état de contemplation mystique, habituel, disent les écrivains papistes, aux premiers chrétiens solitaires en qui demeurait la tradition de la parole du Christ. Son entendement, son âme, son corps, tout en elle est vierge comme la neige de nos montagnes. A dix ans elle était telle que vous la voyez maintenant. Quand elle eut neuf ans , son père et sa mère expirèrent ensemble, sans douleur, sans maladie visible, après avoir dit l'heure à laquelle ils cesseraient d'être. Debout, à leurs pieds, elle les regardait d'un œil calme, sans témoigner ni tristesse, ni douleur, ni joie, ni curiosité ; son père etsa mère lui souriaient. Quand nous vînmes prendre les deux corps, elle dit : — Emportez ! — Séraphila, lui dis-je, car nous l'avons appelée ainsi, n'étesvous donc pas affectée de la mort de votre père et de votre mère? il vous aimaient tant ! — Morts? dit-elle. Aon, ils sont en moi pour toujours. Ceci n'est rien, :> ajoula-t-elle en montrant sans aucune émotion les corps que l'on enlevait. Je la voyais pour la troisième fois depuis sa naissance. Au temple, il est diflicile de l'apercevoir, elle est debout près de la colonne à laquelle tient la chaire, dans une obscurité qui ne permet pas de saisir ses traits. Des serviteurs de cette maison, il ne restait, lors de cet événement , que le vieux David , qui , malgré ses quatre-vingt-deux ans , suffit à servir sa maîtresse. Quelques gens de Jarvis ont raconté des choses merveilleuses sur cette ûlle. Leurs contes ayant pris une certaine consistance dans un pays essentiellement ami des mystères, je me suis mis à étudier le traité des Incantations de Jean ^Vier, et les ouvrages relatifs à la démonologie où sont consignés les effets prétendus surnaturels en l'homme, afin d'y chercher des faits analogues à ceux qui lui sont attribués.

— Vous ne croyez donc pas en elle ? dit Wilfrid.

— Si fait, dit avec bonhomie le pasteur ; je vois en elle une fille extrêmement capricieuse, gâtée par ses parents qui lui ont tourné la tête avec les idées religieuses dont je viens de vous donner un léger aperçu.

Minna laissa échapper un signe de tête qui exprima doucement une négation.

— Pauvre fille ! disait le docteur en continuant. Ses parents lui ont légué l'exaltation funeste qui égare les mystiques et les rend plus ou moins fous. Elle se soumet à des diètes qui désolent le pauvre David. Ce bon vieillard ressemble à une plante chétive qui s'agite au moindre vent, qui s'épanouit au moindre rayon de soleil. Sa mailresse, dont il a pris le langage incompréhensible, est son vent et son soleil; elle a pour lui des piçds de diamant, soa

LE LIVRE MYSTIOUE.

front est parsemé d'oloilcs, elle marche environnée d'une lutnincuse cl blanche atmosphère, sa voix est accompagnée de musique, elle a le don de se rendre invisible. Demandez à la voir, il vous répondra qu'elle voyage dans les Terres Aslrales. 11 est difliciie de croire à de telles fables. Vous le savez, tout miracle ressemble plus ou moins à l'histoire de la dent d'or. Nous avons une dent d'or à Jarvis, voilà tout. Ainsi, Dunckerle pêcheur affirme l'avoir vue, tantôt se plongeant dans le fiord , d'où elle ressort sous la forme d'un eider , tantôt marchant sur les flots pendant la tempête. Fergus, qui mène les troupeaux dans les sœler, dit avoir vu , dans les temps pluvieux, le ciel toujours clair au-dessus du château suédois, et toujours bleu au-dessus de la tète de Séraphîla quand elle sort. Plusieurs femmes entendent les sons d'un orgue immense quand Séraphîta vient dans le temple, et demandent sérieusement à leurs voisines si elles ne les entendent pas aussi. Mais ma fdle, que, depuis deux ans Séraphîta prend en affection, n'a point entendu de musique, et n'a point senti les parfums du ciel qui , dit-on , embaument les airs quand elle se promène. Minna est souvent rentrée en m'exprimant une naïve admiration de jeune fille pour les beautés de notre printemps, elle revenait enivrée des odeurs que jettent les premières pousses des mélèzes, des pins ou des fleurs qu'elle avait été respirer avec elle ; mais après un si long hiver , rien n'est plus naturel que cet excessif plaisir. La compagnie de ce démon n'a rien de bien extraordinaire, dis , mon enfant ?

— Ses secrets ne sont pas les miens , répondit Minna. Près de lui, je sais tout; loin de lui, je ne sais plus rien. Près de lui, je ne suis plus moi; loin de lui , j'ai tout oublié de cette vie délicieuse. Le voir est un rêve dont je n'ai souvenance que suivant sa volonté. J'ai pu entendre près de lui, sans m'en souvenir loin de lui, les musiques dont parlent la femme de Banker et celle d'Érikson ; j'ai pu près de lui sentir des parfums célestes, contempler des merveilles, et ne plus en avoir idée.

— Ce qui m'a ici surpris le plus, depuis que je la connais, ce fut de la voir vous souffrir près d'elle, reprit le pasteur en s'adressant à AVilfrid.

— Près d'elle ! dit l'étranger, elle ne m'a jamais laissé ni lui baiser, ni même lui toucher la main. Quand elle me vit pour la première fois, son regard m'intimida. Elle me dit : — Soyez le bien-venu ici, car vous deviez venir. 11 me sembla qu'elle me connaissait. J'ai tremblé. La terreur me fait croire enellc.

— Et moi l'amour, dit Minna sans rougir.

— Ne vous moquez-vous pas de moi ? dit M. Becker en riant avec bonhomie, toi, ma fille, en te disant un Esprit d'Amour, et vous, monsieur, en vous faisant un Esprit de Sagesse?

Il but un verre de bière, et ne s'apcr.iit pas du singulier regard quo Wilfrid jeta sur .Minna.

— Plaisanterie à part, reprit le ministre, j'ai été fort surpris d'apprendre qu'aujourd'hui , pour la première fois, ces deux folles seraient allées sur le sommet du Falberg; mais n'est-ce pas une exagération déjeunes filles qui seront montées sur quelque colline? il est impossible d'atteindre à la cime du Falberg.

— Mon père, dit Minna d'une voix émue, j'ai donc été sous le pouvoir du démon , car j'ai gravi le Falberg avec lui.

— Voilà qui devient sérieux, dit M. Becker, Minna n'a jamais menti.

— M. Becker, reprit AVilfrid, je vous affirme que Séraphîta exerce sur moi des pouvoirs si extraordinaires, que je ne sais aucune expression qui puisse en donner une idée. Elle m'a révélé des choses dont moi seul suis instruit.

— Somnambulisme! dit le vieillard. D'ailleurs plusieurs efTets de ce genre sont rapportés par Jean AVier comme des phénomènes fort explicables et jadis observés en Egypte.

— Confiez -moi les œuvres théosophiques de Swedenborg, dit AVilfrid, je veux me plonger dans ces gouffres de lumière dont vous m'avez donné soif.

M. Becker tendit un volume à AVilfrid qui se mit à le lire aussitôt. Il était environ neuf heures du soir. La servante vint servir le souper. Minna fit le thé. Le repas fini, chacun d'eux resta silencieusement occupé, le pasteur à lire le traité des Incantations, AVilfrid à saisir l'esprit de Swedenborg, la jeune fille à coudre en s'abîmant dans ses souvenirs. Ce fut une veillée de Norwége, une soirée paisible, studieuse , pleine de pensées , des fleurs sous de la neige. En dévorant les pages du Prophète, AVilfrid n'existait plus que par ses sens intérieurs. Parfois, le pasteur le montrait d'un air moitié sérieux, moitié railleur à Minna , qui souriait avec une sorte de tristesse. Pour Minna, la tête de Séraphîliis lui souriait en planant sur le nuage de fumée qui les enveloppait tous trois. Minuit sonna. La porte extérieure fut violemment ouverte. Des pas pesants et précipités, les pas d'un vieillard effrayé se firent entendre dans l'espèce d'antichambre étroite qui se trouvait entre les deux portes. Puis, tout à coup David se montra dans le parloir.

— Violence! violence! s'écria-t-il. A'^encz! venez tous ! Les Satans sont déchaînés ! ils ont des mitres de feu. Ce sont des Adonis, des Verlumnes, des Sirènes! ils la tentent comme Jésus fut tenté sur la montagne. Venez les chasser.

— Reconnaissez-vous le langage de Swedenborg? le voilà pur, dit en riant le pasteur.

Mais AVilfrid et Minna regardaient avec terreur

le vieux David qui, ses cheveux blancs épars, les veux égarés, les jambes Iremblanles et couvertes de neige, car il était venu sans patins, restait agité comme si quelque vent tumultueux le tourmentait.

— Qu'est-il arrivé? lui dit 31inna.

— Eh bien ! les Salans espèrent et veulent la reconquérir.

Ces mots firent palpiter Wilfrid.

— Voici près de cinq heures qu'elle est debout, les yeux levés au ciel, les bras étendus; elle souffre elle crie à Dieu. Je ne puis franchir les limites, l'enfer a posé des Vertumnes en sentinelle. Ils ont élevé des murailles de fer entre elle et son vieux David. Si elle a besoin de moi , comment ferai-je? Secourez-moi! venez prier!

Le désespoir de ce pauvre vieillard était effrayant à voir.

— La clarté de Dieu la défend , mais si elle allait céder à la violence.

— Silence, David , n'extravaguez pas ! Ceci est un fait à vérifier, ^"ous allons vous accompagner, dit le pasteur , et vous verrez qu'il ne se trouve chez vous ni Vertumnes, ni Satans , ni Sirènes.

— Votre père est aveugle , dit tout bas David à Minna.

^\il^rid, sur qui la lecture d"un premier traité de Swedenborg qu'il avait rapidement parcouru, venait de produire un effet violent, était déjà dans le corridor, occupé à mettre ses patins. Minna fut prèle aussitôt. Tous deux laissèrent en arrière les deux vieillards , et s'élancèrent vers le château suédois.

— Entendez-vous ce craquement ? dit Wilfrid à Minna.

— La glace du Gord remue , répondit Minna. Mais voici bientôt le printemps.

Wilfrid garda le silence. Quand tous deux furent dans la cour, ils ne se sentirent ni la faculté ni la force d'entrer dans la maison.

— Que pensez-vous d'elle? dit AVilfrid.

— Quelles clartés! s'écria Minna qui se plaça devant la fenêtre du salon. Le voilà ! mon Dieu , qu'il est beau! 0 mon Sêraphiliis ! prends-moi ! L'exclamation de la jeune fille fut tout intérieure. Elle voyait Séraphilùs debout, légèrement enveloppé (i'un brouillard couleur d'opale qui s'échappait à ime faible distance de ce corps presque phosphorique.

— Comme elle est belle ! s'écria-t-il mentalement aussi.

En ce moment, M. Recker arriva, suivi de David ; il vit sa fille et l'étranger devant la fenêtre, vint près d'eux-, regarda dans le salon, et dit : — Eh bien! David, clic fait ses prières.

— Mais , monsieur , essayez d'entrer.

— Pourquoi troubler ceux qui prient? répondit le pasteur.

En ce moment, un rayon de la lune, qui se levait sur le Falberg, jaillit sur la fenêtre.

Tous se retournèrent émus par cet effet naturel qui les fit tressaillir, mais quand ils revinrent pour voir Séraphila, elle avait disparu.

— Voilà qui est étrange 1 dit Wilfrid surpris.

— Ob! j'entends des sons délicieux! dit Minna.

— Eh bien! quoi, dit le pasteur, elle va sans doute se coucher.

David était rentre. Ils revinrent en silence; aucun d'eux ne comprenait les effets de celte vision de la même manière : M. Becker doutait, Minna adorait, Wilfrid désirait.

Wilfrid était un homme de trente-six ans. Quoique largement développées, ses proportions ne manquaient pas d'harmonie. Sa taille était médiocre, comme celle de presque tous les hommmes qui se sont élevés au-dessus des autres; sa poitrine et ses épaules étaient larges , et son cou était court comme celui des hommes dont le cœur devait être rapproché de la tête. Ses cheveux étaient noirs , épais et fins; ses yeux, d'un jaune brun, possédaient un éclat solaire qui annonçait avec quelle avidité sa nature aspirait la lumière. Si ses traits mâles £t bouleversés péchaient par l'absence du calme intérieur que communique une vie sans orages, ils annonçaient les ressources inépuisables de sens fougueux et les appétits de l'instinct ; de même que ses mouvements indiquaient la perfection de l'appareil physique , la flexibilité des sens et la fidélité de leur jeu. Cet homme pouvait lutter avec le sauvage , entendre comme lui le pas des ennemis dans le lointain des forêts, en sentir le goût dans les airs, et voir à l'horizon le signal d'un ami. Son sommeil était léger comme celui de toutes les créatures qui ne veulent pas se laisser surprendre. Son corps se mettait promptement en harmonie avec le climat des pays où le conduisait sa vie à tempêtes. L'art et la science eussent admiré dans cette organisation une sorte de modèle humain; en lui tout s'équilibrait : l'action et le cœur, l'intelligence et la volonté. Au premier abord , il semblait devoir être classe parmi les êtres purement instinctifs qui se livrent aveuglément aux besoins matériels; mais dès le malin de la vie, il s'était élancé dans le monde social avec lequel ses sentiments l'avaient commis; l'élude avait agrandi son intelligence, la méditation avait aiguisé sa pensée, les sciences avaient élargi son entendement. 11 avait étudié les lois humaines, le jeu des intérêts mis en présence par les passions, et paraissait s'être familiarisé de bonne heure avec les abslraclions sur lesquelles reposent les sociétés. Il avait pâli sur les livres qui

LE LIVRE MYSTIOIIE.

sont les aciions humaines mortes; puis, il avait veillé dans les capitales curojiéennes au milieu des fêles, il s'clail éveillé dans plus d'un lit, il avait dormi peut-être sur le champ de bataille pendant la nuit qui précède le combat et pendant celle qui suit la victoire; peut-être sa jeunesse orageuse l'avait-cllc jeté sur le tillac d'un corsaire à travers les pays les plus contrastants du globe; il connaissait ainsi les actions humaines vivantes. Il avait donc le présent et le passé; l'histoire double , celle d'autrefois , celle d'aujourd'hui. Beaucoup d'hommes ont été, comme WillVid, également puissants par la main, par le cœur et par la tête; comme lui, la plupart ont abusé de leur triple pouvoir; mais si cet homme tenait encore par son enveloppe à la partie limoneuse de l'humanité, certes il appartenait également à la sphère où la force est intelligente. Malgré les voiles dans lesquels s'enveloppait son âme , il se rencontrait en lui ces indicibles symptômes visibles à l'œil des êtres purs, à celui des enfants dont l'innocence n'a reçu le souflle d'aucune passion mauvaise, à celui du vieillard qui a reconquis la sienne; ces marques dénonçaient un Gain auquel il restait une espérance , et qui semblait chercher quelque absolution au bout de la terre. Jlinna soupçonnait le forçat de la gloire en cet homme, et Séraphîta le connaissait; toutes deux l'admiraient et le plaignaient. D'où leur venait cette prescience? Rien à la fois de plus simple et de plus extraordinaire. Dès que l'homme veut pénétrer dans les secrets de la nature , où rien n'est secret, où il s'agit seulement de voir, il s'aperçoit que le simple y produit le merveilleux.

— Séraphilùs , dit un soir i^Iinna quelques jours après l'arrivée de Wilfrid à Jarvis, vous lisez dans lame de cet étranger , tandis que je n'en reçois que de vagues impressions. 11 me glace ou m'échauffe; mais vous paraissez savoir la cause de ce froid ou de cette chaleur. Vous pouvez me le dire, car vous savez tout de lui.

—Oui , j'ai vu les causes , dit Séraphitiis en abaissant sur ses yeux ses larges paupières.

— Par quel pouvoir? dit la curieuse Minna.

— J'ai le don de Spécialité , lui répondit-il , une espèce de vue intérieure qui pénètre tout et dont tu ne comprendras la portée que par une comparaison. Dans les grandes villes de l'Europe d'où sortent des œuvres où la main humaine cherche à représenter les effets de la nature morale aussi bien que ceux de la nature physique, il est des hommes sublimes qui expriment des idées avec du marbre. Le statuaire agit sur le marbre, il le façonne, il y met Tm monde de pensées. Il existe des marbres que la main de l'homme a doués de la faculté de représenter tout Un côté sublime, ou tout un côté mauvais

de l'humanité, La plupart des hommes y voient une figure humaine et rien de plus; quelques autres, un peu plus haut placés sur l'échelle des êtres, y aperçoivent une partie des pensées traduites par le sculpteur, ils y admirent la forme. Biais les initiés aux secrets de l'art sont tous d'intelligence avec le statuaire en voyant son marbre ; ils y recoruiaissent le monde entier de ses pensées; ceux-là sont les princes de l'art, ils portent en eux-mêmes un miroir où vient se réfléchir la nature avec ses plus légers accidents. Eh bien! il est en moi comme un miroir où vient se réfléchir la nature morale avec ses causes et ses effets; je devine l'avenir et le passé en pénétrant ainsi la conscience. Comment? me diras-tu toujours. Fais que le marbre soit le corps d'un homme, fais que le statuaire soit le sentiment, la passion, le vice ou le crime, la vertu, la faute ou le repentir; tu comprendras comment j'ai lu dans l'âme de l'étranger, sans néanmoins l'expliquer la Spécialité; car pour concevoir ce don, il faut le posséder.

Si Wilfrid tenait aux deux premières portions de l'humanité si distinctes , aux hommes de force et aux hommes de pensée, ses excès, sa vie tourmentée et ses fautes l'avaient souvent conduit vers la Foi, car le doute a deux côtés : le côté de la lumière et le côté des ténèbres. Wilfrid avait trop bien pressé le monde dans ses deux formes , la Matière et l'Esprit, pour ne pas être atteint de la soif de l'inconnu, du désir d'aller au delà, dont sont presque tous saisis les hommes qui savent, peuvent et veulent. Mais ni sa science, ni ses actions, ni son vouloir n'avaient de direction. Il avait fui la vie sociale par nécessité , comme le grand coupable cherche le cloître. Le remords, cette vertu des faibles , ne l'atteignait pas ; le remords est une impuissance, il recommencera sa faute; le repentir seul est une force, il termine tout. Mais en parcourant le monde dont il s'était fait un cloitre, Wilfrid n'avait trouvé nulle part de baume pour ses blessures, il n'avait vu nulle part une nature à laquelle il se pût attacher. En lui, le désespoir avait desséché les sources du désir. Il était de ces esprits qui , s'élant pris avec les passions , s'étant trouvés plus forts qu'elles, n'ont plus rien à presser dans leurs serres; auxquels l'occasion manquant de se mettre à la tête de quelques-uns de leurs égaux pour fouler sous le sabot de leurs montures des populations entières , achèteraient , au prix d'un horrible martyre, la faculté de se ruiner dans une croyance; espèces de rochers sublimes qui attendent un coup de baguette qui ne vient pas, et qui pourrait en faire jaillir les sources lointaines. Jeté par un dessein de sa vie inquiète et chercheuse dans les chemins de la Korwége , l'hiver l'y avait surpris à Jarvis. Le

rC

jour où, pour la première fois, il vit Scraphîta , celte renconlre lui fit oublier le passé de sa vie. La jeune fille lui causa ces sensations extrêmes qu'il ne croyait plus ranimables ; les cendres laissèrent échapper une dernière flamme , et se dissipèrent au premier souflle de cette voix. Qui jamais s'est senti redevenir jeune et pur après avoir froidi dans la vieillesse et s'être sali dans l'impureté ! Tout à coup AVilfrid aima comme il n'avait jamais aimé , il aima secrètement, avec foi , avec terreur, avec d'intimes folies. Sa vie était agitée dans la source même de la vie, à la seule idée de voir Séraphîta. En l'entendant, il allait en des mondes inconnus; il était muet devant elle, elle le fascinait. Là, sous les neiges, parmi les glaces, avait grandi sur sa tige celte fleur céleste à laquelle aspiraient ses vœux jusque-là trompés , et dont la vue réveillait les idées fraîches . les espérances , les sentiments qui se groupent autour de nous , pour nous enlever en des régions supérieures, comme les anges enlèvent aux cieux les Élus dans les tableaux symboliques dictés aux peintres par quelque génie familier. Un célesle parfum amollissait le granit de ce rocher, une lumière douée de la parole lui versait les divines mélodies qui accompagnent dans sa roule le voyageur pour le ciel. Après avoir épuisé la coupe de l'amour terrestre dont ses dents avaient tout broyé jusqu'aux graviers, il apercevait le vase d'élection où brillaient les ondes limpides , et qui donne soif des délices immarcessibles à qui peut y approcher des lèvres assez ardentes de foi pour n'en point faire éclater le cristal. Il avait rencontré ce mur d'airain à franchir qu'il cherchait sur la terre. Il allait impétueusement chez Séraphita dans le dessein de lui exprimer la portée d'une passion sous laquelle il bondissait comme le cheval de la fable sous ce cavalier de bronze que rien n'émeut, qui reste droit, et que les efforts de l'animal fougueux rendent toujours plus pesant et plus pressant. Il arrivait pour dire sa vie, pour peindre la grandeur de son âme par la grandeur de ses fautes , pour montrer les ruines de ses déserts; mais quand il avait franchi l'enceinte, et qu'il se trouvait dans la zone immense embrassée par ces yeux dont le scintillant azur ne rencontrait point de bornes en avant et n'en offrait aucune en arrière , il devenait calme et soumis comme le lion qui , lancé sur sa proie dans une plaine d'Afrique , reçoit sur l'aile des vents un message d'amour, et s'arrête. Il s'ouvrait un abime où tombaient les paroles de son délire , et d'où s'élevait une voix qui le changeait; il était enfant, enfant de seize ans , timide et craintif devant la jeune fille au front serein , devant cette blanche forme dont le calme inaltérable ressemblait à la cruelle impassibilité de la justice humaine. Et le combat n'avait

jamais cessé que pendant celle soirée, où d'un regard elle l'avait enfin abattu , comme un milan qui après avoir décrit ses étourdissantes spirales autour de sa proie, la fait tomber stupéfiée avant de l'emporter dans son aire. Il est en nous-mêmes de longues luttes dont nos actions deviennent le terme, et qui font comme un envers à l'humanité. Cet envers est à Dieu, l'endroit est aux hommes. Plus d'une fois Séraphîta s'était plu à prouver à Wilfrid qu'elle connaissait cet envers si varié, qui compose une seconde vie à la plupart des hommes. Souvent elle lui avait dit de sa voix de tourterelle : — Nous étions bien en colère ! quand A\ ilfrid se promettait en chemin de l'enlever afin d'en faire une chose à lui. Wilfrid seul était assez fort pour jeter le cri de révolte qu'il venait de pousser chez M. Becker, et que le récit du vieillard avait calmé. Cet homme si moqueur, si insulteur , voyait enfin poindre la clarté d'une croyance sidérale en sa nuit ; il se demandait si Séraphita n'était pas une exilée des sphères supérieures en route pour la pairie. Les déifications dont abusent les amants en tout pays, il n'en décernait pas les honneurs à ce lis de la Norwége, il y croyait. Pourquoi restait-elle au fond de ce fiordPqu'y faisait-elle? Les interrogations sans réponse abondaient dans son esprit. Qu'arriverait-il entre eux surtout? Quel sort l'avait amené là ? Pour lui , Séraphîta était ce marbre immobile , mais léger comme une ombre, que Minna venait de voir se posant au bord du gouffre ; elle demeurait ainsi devant tous les gouffres sans que rien pût l'alteindrc , sans que l'arc de ses sourcils fléchit, sans que la lumière de sa prunelle vacillât. C'était donc un amour sans espoir, mais non sans curiosilé. Dès le moment où Wilfrid soupçotma la nature élhérée dans la magicienne qui lui avait dit le secret de sa vie en songes harmonieux, il voulut tenter de se la soumettre , de la garder , de la ravir an ciel où peut-être elle était attendue. L'Humanité, la Terre, ressaisissant leur proie, il les représenterait. Son orgueil , seul sentiment par lequel l'homme puisse être exalté longtemps, le rendrait heureux de ce triomphe pendant le reste de sa vie. A cette idée, son sang bouillonna dans ses veines , son cœur se gonfla. S'il ne réussissait pas , il la briserait. Il est si naturel de détruire ce qu'on ne peut posséder, de nier ce qu'on ne comprend pas, d'insulter à ce qu'on envie !

Le lendemain, AVilfrid, préoccupé par les idées que devait faire naître le spectacle extraordinaire dont il avait été le témoin la veille, voulut interroger David, et vint le voir en prenant le prétexte de demander des nouvelles de Séraphîta. Quoique M. Becker crût le pauvre homme tombé en enfance , l'étranger se fia sur sa perspicacité pour découvrir

LE LIVRE MYSTIOUE.

Ils parceilosdo vérité que roiileriiit le scr\ilciir dans le torrent de ses divagations,

David avait la physionomie immobile et indécise de l'octogénaire; sous ses cheveux blancs se voyait un front où les rides (orniaient des assises ruinées; son visage était creusé comme le lit d'un torrent à sec. Sa vie semblait s'ètreenlièremenl réfugiée dans les yeux où brillait un rayon , mais cette lueurétait comme couverte de nuages , et comportait l'égarement actif, aussi bien que la slupide fixité de l'ivresse. Ses mouvements lourds et lents annonçaient les glaces de l'âge et les communiquaient à qui s'abandonnait à le regarder longtemps, car il possédait la force de la torpeur. Son intelligence bornée ne se réveillait qu'au son de la voix, à la vue, au souvenir de sa maîtresse. Elle était l'âme de ce fragment tout matériel. En voyant David seul, vous eussiez dit un cadavre ; Séraphita se montrait elle , parlait-elle, était-il question d'elle .... le mort sortait de sa tombe, il retrouvait le mouvement et la parole. Jamais les os desséchés que le souille divin doit ranimer dans la vallée de .Tosaphat , jamais cette image apocalyptique ne fut mieux réalisée que par ce Lazare sans cesse rappelé du sépulcre à la vie par la voix de la jeune fille. Son langage constamment figuré, souvent incompréhensible, empêchait les habitants de lui parler; mais ils respectaient en lui cet esprit profondément dévié de la route vulgaire que le [teuple admire iiislinclivemenl. AVilfrid le trouva dans la première salle, en apparence endormi près du poêle. Comme le chien qui reconnaît les amis de la maison, le vieillard leva les yeux, aperçut l'étranger, et ne bougea pas.

— Eh bien! où est-elle? demanda Wilfrid au vieillard en s'asseyant près de lui.

David agita ses doigts en l'air comme pour peindre le vol d'un oiseau.

— Elle ne souffre plus ? demanda Wilfrid.

— Les créatures promises au ciel savent seules souffrir, sans que la souffrance diminue leur amour, répondit gravement le vieillard comme un instrument essayé donne une note au hasard. Ceci est la marque de la vraie foi.

— Qui vous a dit ces paroles?

— L'Esprit.

— Que lui est-il donc arrivé hier au soir? Avezvous enfin forcé les Vertumnes en sentinelle? vous êles-vous glissé à travers les Mammons?

— Oui, répondit David en se réveillant comme d'un songe.

La vapeur confuse de son œil se fondit sous une lueur comme venue de l'âme qui le rendit par degrés brillant comîne celui d'un aigle, intelligent comme celui d'un poëte.

DE BALZAC, T, IV

— Ou'avcz-vous vu? lui demanda ^^ ilfrid étonné de ce ehangcinent subit.

— J'ai vu les Espèces et les Formes, j'ai entendu l'Esprit des choses , j'ai vu la révolte des Mauvais, j'ai écouté la parole des Bons! Ils sont venus sept démotis, il est descendu sept archanges; les archanges étaient loin, ils contemplaient voilés; les démons étaient près, ils brillaient et agissaient. Mammon est venu sur sa conque nacrée, et sous la forme d'une belle femme nue ; la neige de son corps éblouissait, jamais les formes humaines ne seront aussi parfaites, et il disait: — « Je suis le plaisir, et tu me posséderas ! :> Lucifer, le prince des serpents , est venu dans son appareil de souverain, et l'Homme était en lui beau comme un ange , et il a dit : — «c Lhumanilé te servira ! » La reine des avares , celle qui ne rend rien de ce qu'elle a reçu, la Mer, est venue enveloppée de sa mante verte ; elle s'estouvertlesein , elle a montré son écrin de pierreries , elle a vomi ses trésors et les a offerts; elle a fait arriver des vagues de saphirs et d'émeraudes, et ses productions se sont émues; elles ont surgi de leurs retraites, elles ont parlé; la plus belle d'entre les perles a déployé ses ailes de papillon ; elle a rayonné, elle a fait enlcndre ses musiques marines, elle a dit : — « Toutes deux filles de la souffrance , nous sommes sœurs, attends-moi! nous partirons ensemble, je n'ai plus qu'à devenir femme. » L'Oiseau qui a les ailes de l'aigle et les pattes du lion, une tête de femme et la croupe du cheval, l'Animal s'est abattu , lui a léché les pieds , promettant sept cents années d'abondance à sa fille bienaimée. Le plus redoutable, l'Enfant, est arrivé jusqu'à ses genoux en pleurant et lui disant: — « Me quitterastu, moi faible et souffrant? reste, ma mère! » H jouait avec les autres , il répandait la paresse dans l'air, et le ciel se serait laissé aller à sa plainte. La Vierge au chant pur a fait entendre ses concerts qui détendent l'âme. Les rois de l'Orient sont venus avec leurs esclaves, leurs armées et leurs femmes; les Blessés ont demandé d'être secourus, les Malheureux ont (endulamain: — <; Ne nous quittez pas! ne nous quittez pas ! » Moi-même j'ai crié : — » Ne nous quittez pas ! Nous vousadorerons , restez ! » Les fleurs sont sorties de leurs graines en l'entourant de leuis parfums qui disaient: — u Restez !n Le géant Enakim est sorti de Jupiter, amenant l'Or et ses amis, amenant les Esprits des Terres Astrales qui s'étaient joints à lui; tous ont dit: — « Nous serons à toi pour sept cents années. ;> Enfin , la 3Iort est descendue de son cheval pâle et a dit: — « Je t'obéirai ! tv Tous se sont prosternés à ses pieds , et si vous les aviez vus , ils remplissaient la grande plaine, et tous lui criaient: — n Nous l'avons nourrie, tu es notre enfant, ne nous abandonnepas. »

La Vie est sortie de ses Eaux Rouges, et a dit: — «Je ne te quitterai pas! » Elle a relui comme le soleil en s'ccriant : — « Je suis la lumière !» — La lumière est là ! s'est-elle écriée en montrant les nuages où s'agitaient les archanges. Elle était fatiguée, le Désir lui avait brisé les nerfs, elle ne pouvait que crier : — « 0 mon Dieu ! » Mais Dieu l'entendait, elle a vaincu. Combien d'Esprits Angéliques, en gravissant la montagne, et près d'atteindre au sommet, ont rencontré sous leurs pieds un gravier qui les a fait rouler et les a replongés dans l'abfmc! Tous ces Esprits déchus admiraient sa constance ! ils étaient là formant un Chœur immobile et tous lui disaient en pleurant : u Courage ! » Enfin elle a vaincu le Désir déchaîné sur elle sous toutes les Formes et dans toutes les Espèces. Elle est restée en prières, et quand elle a levé les yeux , elle a vu le pied des anges revolant aux cieux.

— Elle a vu le pied des anges ? répéta Wilfrid.

— Oui , dit le vieillard.

— C'était un rêve qu'elle vous a raconté? demanda "Wilfrid.

— Un rêve aussi sérieux que celui de votre vie, répondit David ; j'y étais.

Le sérieux du vieux serviteur frappa Wilfrid, qui s'en alla se demandant si ces visions étaient moins extraordinaires que celles dont Swedenborg avait écrit les relations , et qu'il avait lues la veille.

— Si les esprits existent, ils doivent agir, se disait-il en entrant au presbytère , où il trouva M. Eccker seul.

Cher pasteur, dit Wilfrid , Séraphita ne lient à nous que parla forme , et sa forme est impénélrablc. Ne me traitez ni de fou, ni d'amoureux! une conviction ne se discute point. Convertissez ma croyance en suppositions scientifiques , et cherchons à nous éclairer. Demain soir nous irons tous deux chez elle.

— Eh bien ! dit M. Becker.

— Si son œil ignore l'espace , reprit Wilfrid , si sa pensée est une vue intelligente qui lui permet d'embrasser les choses dans leur essence, et de les reliera révolution générale des mondes; si , en un mot, elle sait et voit tout , asseyons la pythonissc sur son trépied, forçons cet aigle implacable à déployer ses ailes en le menaçant. Aidez-moi , je respire un feu qui me dévore , je veux l'éteindre ou me laisser consumer. Enfin j'ai découvert une proie , je la veux.

— Ce serait, dit le ministre, une conquête assez difTicilc à faire , car cette pauvre fille est...

— Est...? reprit Wilfrid.

— Folle , dit le ministre.

— Je ne vous conteste pas sa folie , ne me contestez pas sa supériorité. Cher M. Becker, elle m'a

souvent confondu par son érudition. A-t-elle voyagé?

— De sa maison au fiord.

— Elle n'est pas sortie d'ici! s'écria Wilfrid, elle a donc beaucoup lu?

— Pas un feuillet, pas un iota! moi seul ai des livres dans Jarvis. Les œuvres de Swedenborg, les seuls ouvrages qui fussent au château, les voici! Jamais elle n'en a pris un seul.

— Avez-vous jamais essayé de causer avec elle?

— A quoi bon?

— Personne n'a vécu sous son toit ?

— Elle n'a pas eu d'autres amis que vous et Mirma , ni d'autre serviteur que David.

— Elle n'a jamais entendu parler de sciences, ni d'arts?

— Par qui ? dit le pasteur.

— Si elle disserte pertinemment de ces choses, comme elle en a souvent causé avec moi, que croirez-vous ?

— Que cette fille a conquis peut-être, pendant quelques années de silence, les facultés dont jouis-

V sait Apollonius de Thyane et beaucoup de prétendus sorciers que l'inquisition a brûlés, ne voulant pas admettre la seconde vue.

— Si elle parle arabe, que penserez-vous ?

— L'histoire des sciences médicales consacre plusieurs exemples de filles qui ont parlé des langues à elles inconnues.

— Que faire? dit Wilfrid. Elle connaît dans le passé de ma vie des choses dont j'avais seul le secret.

— Nous verrons, dit M. Becker, si elle médit les pensées que je n'ai confiées à personne.

Miiuia rentra.

— Hé bien ! ma fille, que devient ton démon ?

— Il souffre , mon père , répondit-elle en saluant Wilfrid. Les passions humaines, revêtues de leurs fausses richesses, l'ont entouré pendant la nuit, et lui ont déroulé des pompes inouïes. Mais vous traitez ces choses de contes...

— Avec ou sans ta permission, mon enfant, dit le pasteur en souriant.

— Satan, reprit-elle, n'at-il pas transporté le Sauveur sur le haut du temple, en lui montrant les nations à ses pieds ?

— Les Évangélistcs, répondit le pasteur, n'ont pas si bien corrigé les copies qu'il n'y ait plusieurs versions.

— Vous croyez à la réalité de ses versions, dit AVilfrid à Minna.

— Qui peut en douter quand il les raconte?

— 11, il? demanda Wilfrid, qui ?

— Celui qui est là , répondit i^Iinna en montrant le château.

— \'ous parlez de Séraphita? dit l'étranger surpris.

La jeune fille Laissa la lêlc en lui jetant un regard plein de douce malice.

— Et vous aussi , reprit Wilfrid , vous vous plaisez à confondre mes idées. Qui est-ce? que pensezvous d'elle?

— Ce que je sens, reprit Minna en rougissant, est inexplicable.

— Vous êtes fous, s'écria le pasteur.

— A demain! dit Wilfrid.

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