‹ Œuvres de Balzac (volume 2)Chapitre 46 sur 55 · LE PÈRE · texte numérisé non relu

LE PÈRE

pilié, de consolation vraie dans aucun regard. Si un homme leur dit de douces paroles , il les dit par spéculation.

Dans le désir de parfaitement bien connaître son échiquier avant de tenter l'abordage de la maison Nucingen , Rastignac voulut se mettre au fait de la vie antérieure du père Goriot , et recueillit des renseignements certains qui peuvent se réduire à ceci :

Jean-Joachim Goriot était , avant la révolution , un simple ouvrier vermicellicr , habile, économe et assez entreprenant pour avoir acheté le fonds de son maître, que le hasard rendit victime du premier soulèvement de 1789. Il s'était établi rue de la Jussienne , près de la Halle aux Blés , et avait eu le gros bon sens d'accepter la présidence de sa section , afin de faire proléger son commerce par les personnages les plus influents de cette dangereuse époque. Cette sagesse avait été l'origine de sa forlune, qui commença dans la disette, fausse ou vraie, par suite de laquelle les grains acquirent un prix énorme à Paris. Le peuple se tuait à la porte des boulangers, tandis que certaines personnes allaient chercher sans émeute des pâles d'Italie chez les épiciers. Pendant cette année , le citoyen Goriot amassa les capitaux qui plus tard lui servirent à faire son commerce avec toute la supériorité que donne une grande masse d'argent. Il lui arriva ce qui arrive à tous les hommes qui n'ont qu'une capacité relative. Sa médiocrité le sauva. D'ailleurs , sa fortune n'étant connue qu'au moment où il n'y avait plus de danger à être riche, il n'excita l'envie de personne. Le commerce de grains semblait avoir absorbé toute son intelligence. S'agissail-il de blés , de farines , de grenailles , d'en reconnaître les qualités, les provenances, de veiller à leur conservation, de prévoir les cours, de prophétiser l'abondance ou la pénurie des récoltes , de se procurer les céréales à bon marché , de s'en approvisionner en Sicile, en Ukraine, M. Goriot n'avait pas son second. A lui voir conduire ses affaires, expliquer les lois sur l'exportation , sur l'importation des grains , en étudier l'esprit , en saisir les défauts , un homme l'eût jugé capable d'être un bon minisire d'Etat. Il était patient, actif, énergique, constant , rapide dans ses expéditions, il avait un coup d'œil d'aigle; il devançait tout , il prévoyait tout, il savait tout, il cachait tout! diplomate pour concevoir, soldat pour marcher. Sorti de sa spécialité, de sa simple et obscure boutique sur le pas de laquelle il demeurait pendant ses heures d'oisiveté, l'épaule appuyée contre le monlant de la porte , il redevenait l'ouvrier stupide et grossier , l'homme incapable de comprendre un raisonnement , insensible à tous les plaisirs de l'esprit, l'homme qui s'endormait au spectacle, un de ces calibans parisiens qui ne sont

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