‹ Œuvres de Balzac (volume 2)Chapitre 47 sur 55 · GORIOT · texte numérisé non relu

GORIOT

forts qu'en bêlise. Ces natures se ressemblent presque toutes ; à prescpie toutes vous trouveriez un scntiuient sublime au cœur. Deux senlinients exclusifs avaient renipli le cœur du vermicellier , en avaient absorbé l'humide , comme le commerce des grains avait employé toute son intelligence. Sa femme , la fille unique d'un riche fermier de la Brie , avait été pour lui l'objet d'une admiration religieuse , d'un amour sans bornes, (ioriot avait admiré en elle une nature frêle et forte, sensible et jolie, qui contrastait si vigoureusement avec la sienne. Or, s'il est un sentiment inné dans le cœur de l'homme , c'est l'orgueil de la proteclion exercée à tout moment en faveur d'un être faible; joignez-y l'amour, cette reconnaissance vive de toutes les âmes franches pour les principes de leurs plaisirs, et vous comprendrez une foule de bizarreries morales. Après sept ans de bonheur sans nuages, M. Goriot avait, malheureusement pour lui, perdu sa femme; car elle commençait à prendre de l'empire sur lui , en dehors de la sphère des sentiments. Peut-être eùt-elle cultivé celte nature inerte, peut-être y eùt-elle jeté l'intelligence des choses du monde et de la vie. Dans cette situation, le sentiment de la paternité s'était développé chez M. Goriot jusqu'à la déraison. Il avait reporté ses affections, trompées par la mort, sur ses deux filles, qui, d'abord, satisfaisaient pleinement tous ses sentiments. Quelque brillantes que fussent les propositions qui lui furent faites par des négociants ou des fermiers jaloux de lui donner leurs filles , il voulut rester veuf. Son beau-père, le seul homme pour lequel il avait eu du penchant , prétendait savoir pertinemment que Goriot avait juré de ne pas faire d'infidélité à sa femme, quoique morte. Les gens de la halle, incapables de comprendre celle sublime folie, en plaisantèrent, et donnèrent à Goriot quelque grotesque sobriquet. Le premier d'entre eux qui , en buvant le vin du marché, s'avisa de le prononcer, reçut du vermicellier un coup de poing sur l'épaule qui l'envoya , la tête la première , sur une borne de la rue Oblin. Le dévouement irréfléchi, l'amour ombrageux et délicat que portait Goriot à ses filles était si connu, qu'un jour un de ses concurrents, voulant le faire partir du marché pour rester maître du cours , lui dit que Delphine venait d'être renversée par un cabriolet. Le vermicellier, pâle et blême, quitta aussitôt la halle. Il fut malade pendant plusieurs jours par suite de la réaction des sentiments les plus contraires auxquels le livra cette fausse alarme. S'il n'appliqua pas sa tape meurtrière sur l'épaule de cet homme , il le chassa de la halle en le forçant , dans une circonstance critique, à faire faillite. L'éducation de ses deux filles fut naturellement déraisonnable. Riche de plus de soixante mille livres de rente, et

LE PÈRE GORIOT

ne dépensant pas douze cents francs pour lui, le bonheur de M. Goriot était de satisfaire les fantaisies de ses filles. Les plus excellents maîtres furent chargés de les douer des talents qui signalent une bonne éducation. Elles eurent une demoiselle de compagnie, et heureusement pour elles ce fut une femme d'esprit et de goût. Elles allaient à cheval , elles avaient voiture, elles vivaient comme auraient Vécu les maîtresses d'un vieux seigneur. Il leur suffisait d'exprimer les plus coûteux désirs pour voir leur père s'empresser de les combler ; il ne demandait en retour de ses offrandes qu'une caresse. Il les mettait au rang des anges, et nécessairement audessus de lui , le pauvre homme ! Il aimait jusqu'au mal qu'elles lui faisaient. Quand elles furent en âge d'être mariées , elles purent choisir leurs maris suivant leurs goûts , car chacune d'elles devait avoir en dot la moitié de la fortune de leur père. Anastasie , courtisée pour sa beauté par le comte de Restaud , avait des penchants aristocratiques qui la portèrent à quitter la maison paternelle pour s'élancer dans les hautes sphères sociales. Delphine, qui aimait l'argent, épousa M. de Nucingen, banquier d'origine allemande, et baron du Saint-Empire. M. Goriot resta , lui , vermicellier. Ses filles et ses gendres se choquèrent bientôt de lui voir continuer ce commerce, quoique ce fût toute sa vie. Après avoir subi pendant deux ans leurs instances, il consentit à se retirer avec le produit de son fonds et les bénéfices qu'il avait faits pendant ces deux dernières années, capital que madame Vauquer, chez laquelle il était venu s'établir, avait estimé rapporter de huit à dix mille livres de rente. Il s'était jeté dans cette pension par suite du désespoir qui l'avait saisi en voyant ses deux filles obligées par leurs maris de refuser non-seulement de le prendre chez elles , mais encore de l'y recevoir ostensiblement.

Ces renseignements étaient tout ce que savait M. Muret sur le compte du père Goriot, dont il avait acheté le fonds. Les suppositions que Rastignac avait entendu faire par la duchesse de Langeais se trouvaient ainsi confirmées.

Ici se termine l'exposition de cette obscure, mais effroyable tragédie parisienne.

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