‹ Œuvres de Balzac (volume 2)Chapitre 49 sur 55 · TROH1PE.LA.-MORT · texte numérisé non relu

TROH1PE.LA.-MORT

Le lendemain, à l'heure du bal, Raslignac alla chez madame de Beauséant , qui l'emmena pour le présenter à la duchesse de Garigliano. Il reçut le plus gracieux accueil de la maréchale, chez laquelle il retrouva madame de Nucingen. Delphine s'était parée avec rinlcntion de plaire à tous pour mieux plaire à Eugène , dont elle attendait impatiemment le coup d'œil, en croyant cacher son impatience. Pour qui sait deviner les émotions d'une femme , ce moment est plein de délices. Qui ne s'est souvent plu à faire attendre son opinion , à déguiser foqucltcment son plaisir, à chcrcherdes aveux dans l'inquiétude que l'on cause, à jouir des craintes qu'on dissipera par un sourire ? Pendant cette fête, réludiaiit mesura tout à coup la portée de sa position , et comprit qu'il avait un état dans le monde en étant le cousin avoué de madame de r.eauséant.

La conquête de madame la baronne de Nucingen, qu'on lui donnait déjà , le mettait si bien en relief, que tous les jeunes gens lui jetaient des regards d'envie; et, en en surprenant quelques-uns, il goûta les premiers plaisirs de la fatuité. Puis, en passant d'un salon dans un autre , en traversant les groupes , il entendit vanter son bonheur. Les femmes lui prédisaient toutes des succès. Delphine, craignant de le perdre, lui promit de ne pas lui refuser le soir le baiser qu'elle s'était tant défendue d'accorder l'avant-veille. A ce bal , Raslignac reçut plusieurs engagements. Il fut présenté par sa cousine à quelques femmes, qui toutes avaient des prétentions à l'élégance, et dont les maisons passaient pour être agréables. Enfin , il se vit lancé dans le plus grand et le plus beau monde de Paris. Cette soirée eut donc pour lui les charmes d'un brillant début, et il devait s'en souvenir jusque dans ses vieux jours , comme une jeune fille se souvient du bal où elle a eu des triomphes.

Le lendemain, quand, en déjeunant, il raconta ses succès au père Goriot devant les pensionnaires , Vautrin se prit à sourire d'une façon diabolique.

— Et vous croyez , s'écria ce féroce logicien . qu'un jeune homme à la mode peut demeurer rue Neuve-Sainle-Geneviève, dans la Maison-Vauquer, pension infiniment respectable sous tous les rapports, certainement, mais qui n'est rien moins que fashionable! Elle est cossue, elle est belle de son abondance, elle est fîère d'être le manoir momentané d'un Raslignac , mais enfin elle est rue Neuve- Sainte-Geneviève , et ignore le luxe, parce qu'elle est purement patrîarcaloraiiia. — Mon jeune ami. reprit Vautrin d'un air paternellement railleur, si vous voulez faire figure à Paris , il vous faut trois chevaux et un tilbury pour le matin, un coupé pour le soir, en tout neuf mille francs pour le véhicule. Vous seriez indigne de votre destinée si vous ne dépensiez trois mille francs chez votre tailleur, six cents francs chez le parfumeur , cent écus chez le bottier, cent écus chez le chapelier. Quant à votre blanchisseuse , elle vous coûtera mille francs. Les jeunes gens à la mode ne peuvent pas se dispenser d'être très-forts sur l'article du linge; c'est ce qu'on examine le plus souvent en eux. L'amour et l'église veulent de belles nappes sur leurs autels. Nous sommes à quatorze mille. Je ne vous parle pas de ce que vous perdrez au jeu, en paris, en présents; il est impossible de ne pas compter pour deux mille francs l'argent de poche. J"ai mené cette vie-là, j'en connais les débours! Ajoutez à ces nécessités premières trois cents louis pour la pâtée, mille francs pour la niche. Allez, mon enfant, nous en avons pour nos petits vingt-cinq mille par an dans les flancs, nu nous tombons dans la crolto,

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nous nous raisons moquer lic nous, nous soinines (Jeslilués de noire avenir, de nos succès, de nos niai- Ircsses ! .Toublic le valet de chambre et le groom ! Est-ce Christophe qui portera vos billets doux? Les écrircz-vous sur le paj)ier dont vous vous servez.' Ce serait vous suicider. — Croyez-en un vieillard plein d'expérience ! reprit-il en faisant un rinforzando dans sa voix de basse. Ou déportez-vous dans une vertueuse mansarde, et mariez-vous-y avec le travail , ou prenez une autre voie.

Et Vautrin cligna de l'œil en guignant mademoiselle Taillefer de manière à rappeler et résumer dans ce regard les raisonnements séducteurs qu'il avait semés au cœur de l'étudiant pour le corrompre. Plusieurs jours se passèrent pendant lesquels Rastignac mena la vie la plus dissipée. 11 dînait presque tous les jours avec madame de Nucingen qu'il accompagnait dans le monde. 11 rentrait à trois ou quatre heures du malin , se levait à midi pour faire sa toilette , allait se promener au bois avec Delphine^ quand il faisait beau, prodiguant ainsi son temps sans en savoir le prix , et aspirant tous les enseignements , toutes les séductions du luxe avec l'ardeur dont est saisi l'impatient calice d'un dattier femelle, pour les fécondantes poussières de son hyménée. 11 jouait gros jeu, perdait ou gagnait beaucoup, et linit par s'habituer à la vie exorbitante des jeunes gens de Paris. Sur ses premiers gains, il avait renvoyé quinze cenls francs à sa mère et à ses sœurs, en accompagnant sa restitution de jolis présents. Quoiqu'il eût annoncé vouloir quitter la Maison- Vauquer , il y était encore dans les derniers jours du mois de janvier, et ne savait comment en sortir. Les jeunes gens sont soumis presque tous à une loi en apparence inexplicable, mais dont la raison vient de leur jeunesse même , et de l'espèce de furie avec laquelle ils se ruent au plaisir. Riches ou pauvres, ils n'ont jamais d'argent pour les nécessités de la vie , tandis qu'ils en trouvent toujours pour leurs caprices. Prodigues de tout ce qui s'obtient à crédit, ils sont avares de tout ce qui se paye à l'instant même , et semblent se venger de ce qu'ils n'ont pas, en dissipant tout ce qu'ils peuvent avoir. Ainsi , pour nettement poser la question , un étudiant prend bien plus soin de son chapeau que de son habit. L'énormilé du gain rend le tailleur essentiellement créditeur, tandis que la modicité de la somme due fait du chapelier un des êtres les plus intraitables parmi ceux avec lesquels il est forcé de parlementer. Si le jeune homme assis au balcon d'un théâtre offre à la lorgnette des jolies femmes d'étourdissants gilets , il est douteux qu'il ait des chaussettes ; car le bonnetier est encore un des charançons de sa bourse. Rastignac en était là. Toujours vide pour madame Vauqucr , toujours pleine

pour les exigences de la vanité, sa bourse avait des revers et des succès lunatiques en désaccord avec les payements les plus naturels. Afin de quitter la pension puante, ignoble, où s'humiliaient périodiquement ses prétentions, ne fallait-il pas payer un mois à son hôtesse, et acheter des meubles pour son appartement de dandy? C'était toujours la chose impossible. Si, pour se procurer l'argent nécessaire à son jeu , Rastignac savait acheter chez son bijoutier des montres et des chaînes d'or chèrement payées sur ses gains, et qu'il portait au Mont-depiété , ce sombre et discret ami de la jeunesse, il se trouvait sans invention comme sans audace quand il s'agissait de payer sa nourriture, son logement, ou d'acheter les outils indispensables à l'exploitation de la vie élégante. Une nécessité vulgaire, des dettes contractées pour des besoins satisfaits, ne l'inspiraient plus. Comme la plupart de ceux qui ont connu celle vie de hasard , il attendait au dernier moment pour solder des créances sacrées aux yeux des bourgeois , comme faisait Mirabeau , qui ne payait son pain que quand il se présentait sous la forme dragonantc d'une lettre de change. Vers cette époque , Rastignac avait perdu son argent, et s'était endetté. L'étudiant commençait à comprendre qu'il 4ui serait impossible de continuer cette existence sans avoir des ressources fixes. Mais tout en gémissant sous les piquantes atteintes de sa situation précaire, il se sentait incapable de renoncer aux jouissances excessives de celle vie, et voulait la continuer à tout prix. Les hasards sur lesquels il avait compté pour sa forlune devenaient chimériques, et les obstacles réels grandissaient. En s'initiant aux secrets domestiques de M. et de madame de Nucingen , il s"était aperçu que , pour convertir l'amour en instrument de fortune, il fallait avoir bu toute honte, et renoncer aux nobles idées qiii sont l'absolution des fautes de la jeunesse. Celte vie extérieurement splendidc , mais rongée par tous les ténia du remords, et dont les fugitifs plaisirs étaient chèrement expiés par de persistantes angoisses , il l'avait épousée ; il s'y roulait en se faisant, comme le Distrait de la Bruyère, un lit dans la fange du fossé; mais, comme le Distrait, il ne souillait encore que son vêlement.

— Nous avons donc tué le mandarin? lui dit un jour Biancuon en sortant de table.

—Pas encore, répondil-il , mais il râle. L'étudiant en médecine prit ce mot pour une plaisanterie, et ce n'en était pas une. Eugène qui , pour la première fois depuis longtemps, avait dîné à la pension , s'était montré pensif pendant le repas. Au lieu de sortir au dessert, il resta dans la salle à manger assis auprès de mademoiselle Taillefer , à laquelle il jela de temps en temps des regards ex-

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prcssifs. Quelques pensionnaires étaient encore attablés et mangeaient des noix , d'autres se promenaient en continuant les discussions commencées. Ainsi que presque tous les soirs chacun s'en allait à sa fantaisie, suivant le degré d'intérêt qu'il prenait à la conversation, ou selon le plus ou le moins de pesanteur que lui causait sa digestion. En hiver il était rare que la salle à manger fût entièrement évacuée avant huit heures, moment où les quatre femmes demeuraient seules et se vengeaient du silence que leur sexe leur imposait au milieu de cette réunion masculine. Frappé de la préoccupation à laquelle Eugène était en proie, Vautrin resta dans la salle à manger , quoiqu'il eût paru d'abord empressé de sortir, et se tint constamment de manière à n'être pas vu d'Eugène, qui dut le croire parti.

Puis, au lieu d'accompagner ceux des pensionnaires qui s'en allèrent les derniers , il stationna sournoisement dans le salon. Il avait lu dans l'âme de l'étudiant et pressentait un symptôme décisif.

Rastignac se trouvait en effet dans une situation perplexe que beaucoup déjeunes gens ont dû connaître. Aimante ou coquette, madame de Nucingcn avait fait passer Rastignac par toutes les angoisses d'une passion véritable, en déployant pour lui les ressources de la diplomatie féminine en usage à Paris. Après s'être compromise aux yeux du public pour fixer près d'elle le cousin de madame de Beauséant, elle hésitait à lui donner réellement les droits dont il paraissait jouir. Depuis un mois elle irritait si bien les sens d'Eugène, qu'elle avait fini par attaquer le cœur. Si , dans les premiers moments de sa liaison, l'étudiant s'était cru le maître, madame de Nucingen était devenue la plus forte, à l'aide de ce manège qui mettait en mouvement chez Eugène tous les sentiments, bons ou mauvais , des deux ou trois hommes qui sont dans un jeune homme de i'aris. Etait-ce en elle un calcul ? Non. Les femmes sont toujours vraies, même au milieu de leurs plus grandes faussetés, parce qu'elles cèdent à quelque sentiment naturel. Peut-être Delphine, après avoir laissé prendre tout à coup tant d'empire sur elle par ce jeune homme, et lui avoir montré trop d'affection , obéissait-elle à un sentiment de dignité qui la faisait, ou revenir sur ses concessions , ou se plaire à les suspendre. Il est si naturel à une Parisienne, au moment même où la passion l'entraîne, d'hésiter dans sa chute , d'éprouver le cœur de celui auquel elle va livrer son avenir! Toutes les espérances de madame de Nucingen avaient été trahies une première fois, et sa fidélité pour un jeune égoïste venait d'être méconnue. Elle pouvait être défiante à bon droit. Peut-être avait-elle aperçu dans les manières d'Eugène, que son raj)idc succès

avait rendu fat, une sorte de mésestime causée par les bizarreries de leur situation. Elle désirait sans doute paraître imposante à un homme de cet âge, et se trouver grande devant lui , après avoir été si longtemps petite devant celui dont elle était abandonnée. Elle ne voulait pas qu'Eugène la crût une facile conquête , précisément parce qu'il savait qu'elle avait appartenu à M. de Marsay. Enfin, après avoir subi le dégradant plaisir d'un véritable monstre, un libertin jeune , elle éprouvait tant de douceur à se promener dans les régions fleuries de l'amour , que c'était sans doute un charme pour elle d'en admirer tous les aspects, d'en écouler longtemps les frémissements , et de se laisser longtemps caresser par de chastes brises. Le véritable amour payait pour le mauvais. Ce contre-sens sera malheureusement fréquent tant que les hommes ne sauront pas combien de fleurs fauchent dans l'âme d'une jeune femme les premiers coups de la tromperie. Quelles que fussent ses raisons , Delphine se jouait de Rastignac, et se plaisait à s'en jouer, sans doute parce qu'elle se savait aimée et sûre de faire cesser les chagrins de son amant, suivant son royal bon plaisir de femme. Eugène, par respect de lui-même, ne voulait pas que son premier combat se terminât par une défaite , et persistait dans sa poursuite , comme un chasseur qui veut absolument tuer une perdrix à sa première fête de Saint-Hubert. Ses anxiétés, son amour-propre offensé, ses désespoirs, faux ou véritables, l'attachaient de plus en plus à cette femme. Tout Paris lui donnait madame de Nucingen, auprès de laquelle il n'était pas plus avancé que le second jour où il Pavait vue. Ignorant encore que la coquetterie d'une femme offre quelquefois plus de bénéfices que son amour ne donne de plaisir, il tombait dans de sottes rages. Si la saison pendant laquelle une femme se dispute à l'amour offrait à Rastignac le butin de ses primeurs, elles lui devenaient aussi coûteuses qu'elles étaient vertes , aigrelettes et délicieuses à savourer. Parfois , en se voyant sans un sou, sans avenir, il pensait, malgré la voix de sa conscience, aux chances de fortune dont Vautrin lui avait démontré la possibilité dans un mariage avec mademoiselle Taillefer. Or, il se trouvait alors dans un moment où sa misère parlait si haut, qu'il céda presque involontairement aux artifices du terrible sphinx par les regards duquel il était souvent fasciné.

Au moment où Poiret et mademoiselle Michonncau remontèrent chez eux, Rastignac , se croyant seul entre madame Vauquer et madame Coulure, qui se tricotait des manches de laine en sommeillant auprès du poêle , regarda mademoiselle Taillefer d'une manière assez tendre pour lui faire baisser les veux.

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— Auriez-vous des chagrins, monsieur Eugène? lui dit Victorine, après un moment de silence.

— Quel homme ira passes chagrins? répondit Rastignac. Si nous étions sûrs, nous autres jeunes gens, d'être hien aimés, avec un dévouement qui nous récompensât des sacrifices que nous sommes toujours disposés à faire , nous n'aurions peut-être jamais de chagrins.

3Iademoiselle Taiilefer lui jeta , pour toute réponse, un regard qui n'était pas équivoque.

— Vous, mademoiselle, vous vous croyez sûre de votre cœur aujourd'hui, mais répondriez-vous de ne jamais changer?

Un sourire vint errer sur les lèvres de la pauvre fille comme un rayon jaillit de son âme, et fit si bien reluire sa figure, qu'Eugène fut effrayé d'avoir provoqué une aussi vive explosion de sentiment.

— Quoi ! si demain vous étiez riche et heureuse, si une immense fortune vous tombait des nues, vous aimeriez encore le jeune homme pauvre qui vous aurait plu durant vos jours de détresse !

Elle fit un joli signe de tête.

— Un jeune homme bien malheureux?

Nouveau signe.

— Quelles bêtises dites-vous donc là? s'écria madame Vauquer.

— Laissez-nous, répondit Eugène; nous nous entendons.

— Il y aurait donc alors promesse de mariage entre M. le baron Eugène de Rastignac et mademoiselle Victorine Taiilefer? dit Vautrin de sa grosse , voix en se montrant tout à coup à la porte de la salle à manger.

— Ah , vous m'avez fait peur ! dirent à la fois madame Couture et madame Vauquer.

— Je pourrais plus mal choisir, répondit en riant Eugène, à qui la voix de Vautrin causa la plus cruelle émotion qu'il eût jamais ressentie.

— Pas de mauvaises plaisanteries, messieurs! dit madame Coulure. Ma fille , remontons chez nous.

Madame Vauquer ayant suivi ses deux pensionnaires , afin d'économiser sa chandelle et son feu en passant la soirée chez elles , Eugène se trouva seul et face à face avec Vautrin.

— Je savais bien que vous y arriveriez ! lui dit cet homme en gardant un imperturbable sang-froid. jjais écoutez! j'ai de la délicatesse tout comme un autre, moi! Ne vous décidez pas dans ce moment, vous n'êtes pas dans votre assiette ordinaire. Vous avez des dettes. Je ne veux pas que ce soit la passion, le désespoir, mais la raison qui vous détermine à venir à moi ! Peut-être vous faut-il quelque millier d'écus? Tenez, les voulez-vous?

Ce démon prit dans sa poche un portefeuille , et

en tira trois billets de banque qu'il fit papilloter aux yeux de l'étudiant. Eugène était dans la plus cruelle des situations. 11 devait à M. d'Ajuda et à M. de Trailles cent louis perdus sur parole; et ne les ayant pas, il n'osait aller passer la soirée chez madame de Restaud où il était attendu. C'était une de ces soirées sans cérémonie où l'on mange des petits gâteaux, où l'on boit du thé, mais où l'on peut perdre dix mille francs au whist.

— Monsieur, lui dit Eugène en cachant avec peine un tremblement convulsif , après ce que vous m'avez confié, vous devez comprendre qu'il m'est impossible de vous avoir des obligations...

— Eh bien ! vous m'auriez fait de la peine de parler aulremetit! reprit le tentateur. Vous êtes un beau jeune homme , délicat, fier comme un lion et doux comme une jeune fille. Vous seriez une belle proie pour le diable. J'aime celte qualité de jeunes gens. Encore deux ou trois réflexions de haute politique , et vous verrez le monde comme il est. En y jouant quelques peliteSi scènes de vertu , l'homme supérieur y satisfait toutes ses fantaisies , aux; grands applaudissements des niais du parterre. Avant peu de jours vous serez à nous. Ha! si vous vouliez devenir mon élève , je vous ferais arriver à tout. Vous ne formeriez pas un désir qui ne fût à l'instant comblé, quoi que vous pussiez souhaiter: honneurs, fortune, femmes. On vous réduirait toute la civilisation en ambroisie. Vous seriez notre enfant gâté , notre Benjamin , nous nous exterminerions tous pour vous avec plaisir ! Tout ce qui vous ferait obstacle serait aplati. Si vous conservez des scrupules, vous me prenez donc pour un scélérat? Hé bien ! un homme qui avait autant de probité que vous croyez en avoir encore, M. de Turenne, faisait, sans se croire compromis, de petites affaires avec des brigands. Vous ne voulez pas être mon obligé, hein? — Qu'à cela ne tienne! reprit Vautrin en laissant échapper un sourire. Prenez ces chiffons, et mettez-moi là-dessus, dit-il en tirant un timbre, là , en travers , Accepté pour la sonune de trois mille cinq cents francs payable à un an. Et datez ! L'intérêt est assez fort peur vous ôter tout scrupule; vous pouvez m'appeler juif, et vous regarder comme quitte de toute reconnaissance. Je vous permets de me mépriser encore aujourd'hui , sûr que plus tard vous m'aimerez. Vous trouverez en moi de ces immenses abîmes, de ces vastes sentiments concentrés que les niais appellent des vices, mais vous ne me trouverez jamais ni lâche ni ingrat. Enfin , je ne suis ni un pion , ni un fou , mais une tour, mon petit!

— Quel homme êtes-vous donc? s'écria Eugène. Vous avez été créé pour me tourmenter !

— Mais non , je suis un bonhomme qui veut se

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trolter pour que \ou!* soyez à l'abri de la boue pour le reste de vos jours. Vous vous demandez pourquoi ce dénoùmcnt? lié bien ! je vous le dirai tout doucement quelque jour dans le tuyau de l'oreille. Je vous ai d'abord surpris en vous montrant le carillon de l'ordre social, et le jeu de la machine! Bah! votre premier effroi se passera comme celui du conscrit sur le champ de bataille, et vous vous accoutumerez à ridée de considérer les hommes comme des soldats destinés à périr pour le service de ceux qui se sacrent rois eux-mêmes. Les temps sont bien changés. Autrefois on disait à un brave : Voilà cent ccus , tue-moi monsieur un tel. Et l'on soupait tranquillement après avoir mis un homme à l'ombre pour un oui , pour un non. Aujourd'hui je vous propose de vous donner une belle fortune contre un signe de tête qui ne vous compromet en rien , et vous hésitez! Le siècle est mou!

Eugène signa la traite, et l'échangea contre des billets de banque.

— Hé bien! voyons, parlons raison, reprit Vautrin. Je veux partir d'ici à quelques mois pour l'Amérique, aller planter mon tabac. Je vous enverrai les cigares de l'amitié. Si je deviens riche, je vous aiderai. Si je n'ai pas d'enfants (cas probable; je ne suis pas curieux de me replanter ici par bouture), hé bien ! je vous léguerai ma fortune. Est-ce être Tami d'un homme? .Mais je vous aime, moi! J'ai la passion de me dévouer pour un autre. Je l'ai déjà fait! Voyez-vous, nion petit, je vis dans une sphère plus élevée que celle des autres hommes. Je considère les actions comme des moyens, et ne vois que le but. Qu'est-ce qu'un homme pour moi? — Ça! fit-il, en faisant claquer l'ongle de son pouce sous une de ses dents. Un homme est tout ou rien. 11 est moins que rien quand il se nomme Poirel; on peut l'écraser comme une punaise; il est plat et il pue. Mais un homme est un dieu quand il vous ressemble : ce n'est plus une machine couverte en peau, mais un théâtre où s'émeuvent les plus beaux sentiments; et je ne vis que par les sentiments. Un sentiment! n'est-ce pas le monde dans une pensée? Voyez le père Goriot? Ses deux filles sont pour lui tout l'univers, elles sont le fil avec lequel il se dirige dans la création. Hé bien! pour moi qui ai bien creusé la vie, il n'existe qu'un seul sentiment réel, une amitié d'homme à homme. Pierre et Jaffîer, voilà ma passion. Je sais Denise sauvée par cœur. Avcz-vous vu beaucoup de gens assez poilus pour, quand un camnradcdit : «Allons enterrer un corps! » y aller sans souffler mot ni l'ennuyer de morale? J'ai fait ça, moi ! Je ne parlerais pas ainsi à tout le jnonde. Biais vous, vous êtes un homme supérieur, on peut tout vous dire, vous savez tout comprendre. \'uus ne patrouillerez pas loni,-lomps dans les maré-

cages où vivent les crapoussiiis qui nous entourent ici. Eh bien! voilà qui est dit. Vous épouserez. Poussons chacun nos pointes ! La mienne est en fer et ne mollit jamais... hé, hé.

Vautrin s'en alla sans vouloir entendre la réponse négative de l'étudiant, afin de le mettre à son aise. Il semblait connaître le secret de ces petites résistances, de ces combats dont les hommes se parent devant eux-mêmes, et qui leur servent à se justifier leurs actions blâmables.

— Qu'il fasse comme il voudra, je n'épouserai certes pas mademoiselle ïaillefer, se dit Eugène.

Après avoir subi le malaise d'une fièvre intérieure que lui causa l'idée d'un pacte fait avec cet homme dont il avait horreur, mais qui grandissait à ses yeux par le cynisme même de ses idées et par l'audace avec laquelle il étreignail la société, Rastignac s'habilla, demanda une voiture, et vint chez madame de Restaud. Depuis quelques jours, celte femme avait redoublé de soins pour un jeune homme dont chaque pas était un progrès au cœur du grand monde, et dont l'influence paraissait devoir être un jour redoutable. Il paya M. de Trailles et M. d'Ajuda, joua au whist une partie de la nuit, et regagna ce qu'il avait perdu. Superstitieux comme le sont la plupart des hommes dont le chemin est à faire, et qui sont plus ou moins fatalistes, il voulut voir dans son bonheur une récompense du ciel pour sa persévérance à rester dans le bon chemin. Le lendemain malin, il s'empressa de demander à Vautrin s'il avait encore sa lettre de change ; et sur une réponse affirmative, il lui rendit les trois mille francs, en manifestant un plaisir assez naturel.

— Tout va bien! lui dit Vautrin.

— Mais je ne suis pas votre complice , dil Eugène.

— Je sais, je sais, répondit Vautrin en l'interrompant. Vous faites encore des enfantillages. Vous vous arrêtez aux bagatelles de la porte.

Deux jours après, M. Poiret et mademoiselle Michonneau se tcouvaient assis sur un banc, au soleil, dans une allée solitaire du Jardin des Plantes, et causaient avec le monsieur qui paraissait à bon droit suspecl à l'étudiant en médecine.

— Mademoiselle, disait M. Gondureau, je ne vois pas d'où naissent vos scrupules. Son Excellence monseigneur le ministre de la police générale du royaume...

— Ha ! Son Excellence monseigneur le ministre de la police générale du royaume... répéta Poiret.

— Oui, Son Excellence s'occupe de celte affaire, dit Gondureau.

A qui ne paraitra-t-il pas invraisemblable que M. Poiret, ancien employé, sans doute homme de

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vcrlus bourgeoises, quoique détiué d'idées, continuai d'écouter le prétendu rentier de la rue de Bufron,au moment où il prononçait le mot de police et laissait ainsi voir la physionomie d'un agent de la rue de Jérusalem à ti avers son masque d'honnête homme? Cependant rien n'était plus naturel. Chacun comprendra mieux l'espccc particulière à laquelle appartenait M. Poiret, dans la grande famille des niais, après une remarque déjà faite par certains observateurs, mais qui jusqu'à présent n'a pas été publiée. 11 est une nation plumigèrc, serrée au budget entre le premier degré de latitude qui comporte les traitements de douze cents francs, espèce de Groenland administratif, et le troisième degré où commencent les traitements un peu plus chauds de trois à six mille francs, région tempérée, où s'acclimate la gratiGcalion , où elle fleurit malgré les difficultés de la culture. Un des traits caractéristiques qui trahit le mieux l'infirme étroitesse de cette gent subalterne, est une sorte de respect involontaire, machinal, instinctif, pour ce grand lama de tout ministère, connu de l'employé par une signature illisible et sous le nom de So>' Excelleisce Monseig>ecr i.eJUimstre, cinq mots qui équivalent à Vil Bondo Cani du Calife de Bagdad, et qui, aux yeux de ce peuple aplati , représente un pouvoir sacré, sans appel. Comme le pape pour les chrétiens, monseigneur est administrativement infaillible aux yeux de l'employé; l'éclat qu'il jette se communique à ses actes, à ses paroles, à celles dites en son nom; il couvre tout de sa broderie, et légalise les actions qu'il ordonne, car son nom d'Excellence, qui atteste la pureté de ses intentions et la sainteté de ses vouloirs, sert de passeport aux idées les moins admissibles. Ce que ces pauvres gens ne feraient pas dans leur intérêt, ils s'empressent de l'accomplir dès que le mot Son Excellence est prononcé. Les bureaux ont leur obéissance passive, comme l'armée a la sienne. Système qui étouffe la conscience, annihile un homme, et finit, avec le temps, par l'adapter comme une vis ou un écrou à la machine gouverfiementale. Aussi 3L Gondureau, qui paraissait se connaître en hommes, distingua-t-il promplcment en Poiret un de ces niais bureaucratiques, et fit-il sortir le Deus ex machina, le mot talismanique de Son Excellence, au moment où il fallait, en démasquant ses batteries, éblouir le Poiret qui lui semblait le mâle de la 3Iichonneau, la Michonneau qui lui semblait la femelle du Poiret.

— Du moment où Son Excellence elle-même. Son Excellence monseigneur le... Ah! c'est trèsdifférent, dit Poiret.

— Vous entendez monsieur, dans le jugement duquel vous paraissez avoir confiance? reprit le faux rentier en s'adressant à mademoiselle Michonneau.

]:ii bien! Son Excellence a maintenant la certitude la plus complète que le prétendu Vautrin, logé dans la Maison-Vauqucr, est un forçai évadé du bagne de Toulon, où il est connu sous le nom de Trompe-la-Mort.

— Ah! Trompe-la-Mort, dit Poiret; il est bien heureux, s'il a mérité ce nom-là.

— Mais oui, reprit l'agent; ce sobriquet est dû au bonheur qu'il a eu de ne jamais perdre la vie dans les entreprises extrêmement audacieuses qu'il a exécutées. Cet homme est dangereux, voyez- vous! Il a des qualités qui le rendent extraordinaire. Sa condamnation est même une chose qui lui a fait dans sa partie un honneur infini...

— C'est donc un homme d'honneur? dernanda Poiret.

— A sa manière. Il a consenti à prendre sur son compte le crime d'un autre, un faux commis par un jeune homme qu'il aimait beaucoup, un jeune Italien assez joueur, entré depuis au service militaire, où il s'est d'ailleurs parfaitement comporté,

— jlais si Son Excellence le ministre de la police est sûr que 31. Vautrin soit Trompe-la-Mort , pourquoi donc aurait-il besoin de moi ? dit mademoiselle Michonneau.

— Ah! oui, dit Poiret, si en effet le ministre, comme vous nous avez fait l'honneur de nous le dire, a une certitude quelconque...

— Certitude n'est pas le mot; seulement on se doute. Vous allez comprendre la question. Jacques Collin, surnommé Trompe-la-Mort, a toute la confiance des trois bagnes qui l'ont choisi pour être leur agent et leur banquier. Il gagne beaucoup à s'occuper de ce genre d'affaires, qui nécessairement veut un homme de marque.

— Ah! ah! comprenez-vous le calembour, mademoiselle? dit Poiret. Monsieur l'appelle un homme de marque, parce qu'il a été marqué.

— Le faux Vautrin, dit l'agent en continuant, reçoit les capitaux de messieurs les forçats, les place, les leur conserve, et les tient à la disposition de ceux qui s'évadent, ou de leurs familles, quand ils en disposent par testament, ou de leurs maîtresses, quand ils tirent sur lui pour elles.

— De leurs maîtresses ! Vous voulez dire de leurs fenmies, fit observer Poiret.

— Non, monsieur. Le forçat n'a généralement que des épouses illégitimes, que nous nommons des concubines.

— Ils vivent donc tous en état de concubinage ?

— Conséquemment.

— Eh bien! dit Poiret, voilà des horreurs que Son Excellence ne devrait pas tolérer. Puisque vous avez l'honneur de la voir, c'est à vous, qui me paraissez avoir des idées philanthropiques, de l'éclairer

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sur la conduite immorale de ces gens, qui donnent un très-mauvais exemple au reste de la société.

— Mais, monsieur, le gouvernement ne les met pas là pour offrir le modèle de toutes les vertus.

— C'est juste. Cependant, monsieur, permettez...

— Slais laissez donc dire monsieur , mon cher mignon! dit mademoiselle Miclionneau.

— Vous comprenez, mademoiselle, reprit M. Gotidureau, le gouvernement peut avoir un grand intérêt à mettre la main sur une caisse illicite, que l'on dit monter à un total assez majeur. ïrompe-la-Mort encaisse des valeurs considérables en recelant nonseulement les sommes possédées par quelques-uns «le ses camarades, mais encore celles qui proviennent de la société des Dix mille...

— Dix mille voleurs! s'écria Poiret effrayé.

— • Non; la société des Dix mille est une association de hauts voleurs, de gens qui travaillent en grand, et ne se mêlent pas d'une affaire où il n'y a pas dix mille francs à gagner. Cette société se compose de tout ce qu'il .y a de plus distingué parmi ceux denos hommesqui vontdroiten courd'assises. Ils connaissent le code, et ne risquent jamais de se faire appliquer la peine de mort quand ils sont pinces. Collin est leur homme de confiance, leur conseil. A l'aide de ses immenses ressources, cet homme a su se créer une police à lui, des relations fort étendues qu'il enveloppe d'un mystère impénétrable. Quoique depuis un an nous l'ayons entouré d'espions, noi's n'avons pas encore pu voir dans son jeu. Sa caisse et ^es talents servent donc constamment à solder le vice, à faire les fonds au crime el entretiennent sur pied une armée de mauvais sujets qui sont dans un perpétuel état de guerre avec la société. Saisir Ïrompe-la-Mort et s'emparer de sa banque ce sera couper le mal dans sa racine. Aussi cette expédition est-elle devenue une affaire d'État et de haute politique, susceptible d'honorer ceux qui coopéreront à sa réussite. Vous-même, monsieur, pourriez être de nouveau employé dans l'administralion, devenir secrétaire d'un commissaire de police, fonctions qui ne vous empêcheraient point de toucher votre pension de retraite.

— Mais pourquoi, dit mademoiselle Michonneau, Trompela-Morl ne s'en va-t-il pas avec la caisse?

— Oh! fit l'agent, partout où il irait, il serait suivi d'un homme charge de le tuer. Puis une caisse ne s'enlève pas aussi facilement qu'on enlève une demoiselle de bonne maison. D'ailleurs, Collin est un gaillard incapable de faire un trait semblable. Il se croirait déshonoré.

— Monsieur, dit Poiret, vous avez raison, il serait tout à fait déshonoré.

— Tout cela ne nous dit pas pourquoi vous ne

venez pas tout bonnement vous emparer de lui? demanda mademoiselle Michonneau.

— Eh bien , mademoiselle, je réponds ! — JMais, lui dit-il à l'oreille, empêchez votre monsieur de m'inlerrompre, ou nous n'en aurons jamais fini. Il doit avoir beaucoup de fortune pour se faire écouter, ce vieux-là. Trompela-Mort, en venant ici, a chaussé la peau d'un honnête homme ; il s'est fait bon bourgeois de Paris, il s'est logé dans une pension sans apparence; il est fin, allez! on ne le prendra jamais sans vert. Donc M. Vautrin est un homme considéré, qui fait des affaires considérables.

— Naturellement, se dit Poiret à lui-même.

— Le ministre, si l'on se trompait en arrêtant M.Vautrin, ne veut pas se mettre à dos le commerce de Paris, ni l'opinion publique. M. le préfet de police branle dans le manche, il a des ennemis. S'il y avait erreur, ceux qui veulent sa place proûteraientr des clabaudages et des criailleries libérales

I pour le faire sauter. Il s'agit ici de procéder comme ' dans l'affaire de Cogniard, le faux comte de Sainte- Hélène : si ça avait été un vrai comte de Saintej Hélène , nous n'étions pas propres. Aussi faut-il I vérifier ! Nous avions fait vérifier Cogniard par une j femme.

I — Oui, mais c'était une jolie femme, dit vive- { ment mademoiselle Michonneau.

i — Trompe-la-Mort ne se laisserait pas aborder I par une femme, dit l'agent, il n'aime pas les femmes. j — Mais je ne vois pas alors à quoi je suis bonne ! pour une semblable vérification, une supposition i que je consentirais à la faire pour deux mille francs. I — Rien de plus facile, dit l'inconnu. Je vous remettrai un flacon contenant une dose de liqueur préparée pour donner un coup de sang qui n'a pas le moindre danger, et simule une apoplexie. Cette ;' drogue peut se mêler également au vin et au café. Sur-le-champ vous transportez votre homme sur un lit, et vous le déshabillez afin de savoir s'il ne se meurt pas. Au moment où vous serez seule, vous lui donnerez une claque sur l'épaule, paf! et vous verrez reparaître les lettres.

— Mais c'est rien du tout, ça, dit Poiret.

— Hé bien! consentez-vous? dit M. Gondureau à la vieille fille.

— Mais , mon cher monsieur, dit mademoiselle Michonneau, au cas où il n'y aurait point de lettres, aurais-je les deux mille francs?

— Kon.

— Quelle sera donc l'indemnité?

— Cinq cents francs.

— Faire une chose pareille pour si peu ! Le mal est le même dans la conscience, et j'ai ma conscience à calmer , monsieur.

— Je vous afiirme, dit Poiret, que mademoiselle

LE PERE GORIOT

a beaucoup de conscience, outre que c'est une trèsaimable personne et bien entendue.

— Hé bien! reprit mademoiselle Michonneau, donnez-moi trois mille francs si c'est Trompe-la- Mort, et rien si c'est un bourgeois.

— Ça va, dit Gondureau, mais à condition que l'affaire sera faite demain,

— Pas encore, mon cher monsieur ; j'ai besoin de consulter mon confesseur.

— Finaude! dit l'agent en se levant. A demain alors ! Et si vous étiez pressée de me parler, venez petite rue Sainte-Anne, au bout de la cour de la Sainte-Chapelle. Il n'y a qu'une porte sous la voûte. Demandez M. Gondureau.

Bianchon, qui revenait du cours de M, Cuvier, eut l'oreille frappéedu mol assez original de Trompela-Mort, et entendit le ça va du célèbre chef de la police de sûreté.

— Pourquoi n'en finissez-vous pas ? ce serait trois cents francs de rente viagère, dit Poiret à mademoiselle Michonneau.

— Pourquoi? dit-elle. Mais il faut y réfléchir. Si M. Vautrin était Trompe-la-Mort, peut-être y aurait-il plus d'avantage à s'arranger avec lui. Cependant lui demander de l'argent, ce serait le prévenir, et il serait homme à décamper gratis. Ce serait un po?// abominable.

— Quand il serait prévenu, reprit Poiret, ce monsieur ne nous a-t-il pas dit qu'il était surveillé? Mais vous, vous perdriez tout.

— D'ailleurs, pensa mademoiselle Michonneau, je ne l'aime point, cet homme ! Il ne sait que me dire des choses désagréables.

— Mais, reprit Poiret, vous feriez mieux; car, ainsi que l'a dit ce monsieur, qui me parait fort bien, outre qu'il est très-proprement couvert, c'est un acte d'obéissance aux lois que de débarrasser la société d'un criminel, quelque vertueux qu'il puisse être. Qui a bu boira. S'il lui prenait fantaisie de nous assassiner tous? Mais, que diable, nous serions coupables de ces assassinats, sans compter que nous en serions les premières victimes.

La préoccupation de mademoiselle Michonneau ne lui permettait pas d'écouter les phrases tombant une à une de la bouche de Poiret, comme les gouttes d'eau qui suintent à travers le robinet d'une fontaine mal fermée. Quand une fois ce vieillard avait commencé la série de ses phrases, et que mademoiselle Michonneau ne l'arrêtait pas. il parlait toujours, à l'instar d'une mécanique montée. Après avoir entamé un premier sujet, il était conduit par ses parenthèses à en traiter de tout opposés, sans avoir rien conclu. En arrivant à la Maison-Vauquer, il s'était faufilé dans une suite de passages et de citalions transitoires qui l'avaient amené à raconter sa

déposition dans l'affaire de M. Ragoulleau et de la dame Morin , où il avait comparu en qualité de témoin à déciiarge. En entrant, sa com|);igtie ne manqua pas d'apercevoir Eugène de Rastignac engagé avec mademoiselle Taillefer dans une intime causerie, dont rinlérèl était si palpitant que le couple ne fit aucune attention au passage des deux vieux pensionnaires quand ils traversèrent la salle à manger.

— Ça devait finir par là , dit mademoiselle Michonneau à M. Poiret. Ils se faisaient des yeux à s'arracher l'àme, depuis huit jours.

— Oui, répondit-il. Aussi fut-elle condamnée.

— Qui?

— Madame Morin.

— Je vous parle de mademoiselle Yiclorine, dit mademoiselle Michonneau en entrant, sans y faire attention, dans la chambre de M. Poiret, et vous me répondez par madame 3Iorin. Qu'est-ce que c'est que cette femme-là?

— De quoi serait donc coupable mademoiselle Yictorine? demanda Poiret.

— Elle est coupable d'aimer M. Eugène de Rastignac, et va de l'avant sans savoir où ça la mènera, pauvre innocente! Toutes les blondes sont comme ça. La moindre frime les met aux genoux d'un homme.

Eugène avait été, pendant la matinée, réduit au désespoir par madame de >«ucingen. Dans son for intérieur, il s'était abandonné complètement à Vautrin , sans vouloir sonder ni les motifs de l'amitié que lui portait cet homme extraordinaire, ni lavenir d'une semblable union. Il fallait un miracle pour le tirer de l'abime où il avait déjà mis le pied depuis une heure, en échangeant avec mademoiselle Taillefer les plusdouces promesses. Yiclorine croyait entendre la voix d'un ange ; les cieux s'ouvraient pour elle ; la Maison-Yauquer se parait des teintes fantastiques que les décorateurs donnent aux palais de théâtre : elle aimait, elle était aimée; elle le croyait du moins ! Et quelle femme ne l'aurait cru comme elle en voyant Rastignac, en l'écoutant durant cette heure dérobée à tous les argus de la maison? En se débattant contre sa conscience, en sachant qu'il faisait mal et voulant faire mal, en se disant qu'il rachèterait ce péché véniel par le boaheur d'une femme, il s'était embelli de son désespoir, et resplendissait de tous les feux de l'enfer qu'il avait au cœur. Heureusement pour lui, le miracle eut lieu. Vautrin entra joyeusement, et lut dans l'âme des jeunes gens qu'il avait mariés par les combinaisons de son infernal génie, mais dont il troubla soudain la joie en chantant de sa grosse voix railleuse :

Ma Fanchette est charmante Dans sa simplicité...

ces

LE PÈRE GOKIOT.

Victoritie se sauva emportaiil autant do bonheur qu'elle avait eu jusqu'alors de malheur dans sa vie. Pauvre fille ! un serrement de mains , sa joue effleurée par les cheveux de Rastignac, une parole dite si près de son oreille qu'elle avait senti la chaleur des lèvres de l'étudiant, la pression de sa taille par un bras tremblant, un baiser pris sur son cou, furent les accordailles de sa passion, que le voisinage de la grosse Sylvie, menaçant d'entrer dans cette radieuse salie à manger, rendit plus ardentes, plus vives, plus engageantes que les plus beaux témoignages de dévouement racontés dans les plus célèbres histoires d'amour. Ce?, menus suffrages, suivant unejoiie expression de nos ancêtres, paraissaient être des crimes à une pieuse jeune fille confessée tous les quinze jours. En celte heure, elle avait prodigué plus de trésors d'âme que, plus tard , riche et heureuse, elle n'en aurait donné en se livrant tout entière.

— L'affaire est faite! dit Vautrin à Eugène. Nos deux dandies se sont pioches. Tout s'est passé convenablement. Affaire d'opinion. Notre pigeon a insulté mon faucon. A demain, dans la redoute de (llignancourt, à huit heures et demie; mademoiselle Taillefer héritera de l'amour et de la fortune de son père, pendant qu'elle sera là tranquillement à tremper ses mouillettes de pain beurré dans son café. N'est-ce pas drôle à se dire? Ce petit Taillefer est très-fort à l'épéc; il est confiant comme un brelan carré; mais il sera saigné par un coup que j'ai inventé, une manière de relever l'épée et de vous piquer le front. Je vous montrerai cette botte-là, car elle est furieusement utile.

Rastignac écoutait d'un air stupide, et ne pouvait rien répondre. En ce moment, le père Goriot, Bianchon et quelques autres pensionnaires arrivèrent.

— Voilà comme je vous voulais, lui dit Vautrin. Vous savez ce que vous faites. Bien, mon petit aiglon ! vous gouvernerez les hommes; vous êtes fort, carré, poilu. Vous avez mon estime.

Il voulut lui prendre la main. Rastignac retira \ ivemeiit la sienne, et tomba sur une chaise en pâlissant; il croyait voir une mare de sang devant lui.

— Ah ! nous avons encore quelques petits langes tachés de vertu! dit Vautrin à voix basse. Papa d'Oliban a trois millions; je sais sa fortune : elle vous rendra blanc comme une robe de mariée, et à vos propres yeux !

Rastignac n'hésita plus. Il résolut d'aller prévenir pendant la soirée MM. Taillefer père et fils. En ce moment, Vautrin l'ayant quitté, le père Goriot lui dit à l'oreille : — Vous êtes triste , mon enfant! je vais vous égayer, moi. Venez!

Et le vieux vcrmiccllier allumait son ral-de-cave

à l'une des lampes. Eugène le suivit tout ému de curiosité.

— Entrons chez vous, dit le bonhomme qui avait demandé la clef de l'étudiant à Sylvie. Vous avez cru ce matin qu'elle ne vous aimait pas, hein! reprit-il. Elle vous a renvoyé de force, et vous vous en êtes allé fâché, désespéré. Nigaudinos ! elle m'attendait! Comprenez-vous? Nous devions aller achever d'arranger un bijou d'appartement dans lequel vous irez demeurer d'ici à trois jours. Ne me vendez pas. Elle veut vous faire une surprise; mais je ne tiens pas à vous cacher plus longtemps le secret. Vous serez rue d'Artois, à deux pas delà rue Saint-Lazare. Vous y serez comme un prince ; nous vous avons eu des meubles comme pour une épousée! car nous avons fait bien des choses depuis un mois , en ne vous en disant rien. 3Ion avoué s'est mis en campagne, et ma fille aura ses trente-six mille francs par an ! l'intérêt de sa dot. Et je vais faire exiger le placement de ses huit cent mille francs en bons biens au soleil.

Eugène était muet et se promenait, les bras croisés, de long en long , dans sa pauvre chambre en désordre. Le père Goriot saisit un moment où l'étudiant lui tournait le dos, et mit sur la cheminée une boîte en maroquin rouge, sur laquelle étaient imprimées en or les armes de Rastignac.

— Mon cher enfant, disait le pauvre bonhomme, je me suis mis dans tout cela jusqu'au cou. Mais, voyez-vous , il y avait à moi bien de l'égoïsme ! je suis intéressé dans votre changement de quartier. Vous ne me refuserez pas, hein! si je vous demande quelque chose?

— Que voulez-vous ?

— Hé bien ! au-dessus de votre appartement , au cinquième, il y a une chambre qui en dépend ; j'y demeurerai , pas vrai? Je me fais vieux , je suis trop loin de mes filles; je ne vous gênerai pas; seulement, je serai là. Vous me parlerez d'elle tous les soirs. Ça ne vous contrariera pas, dites ? Quand vous rentrerez, que je serai dans mon lit, je vous entendrai , je me dirai : — Il vient de voir ma petite Delphine. 11 l'a menée au bal, elle est heureuse par lui. Si j'étais malade, ça me mettrait du baume dans le cœur de vous écouter revenir, vous remuer, aller. 11 y aura tant de ma fille en vous ! Je n'aurai qu'un pas à faire pour être aux Champs-Elysées où elles passent tous les jours; je les verrai toujours, tandis que quelquefois j'arrive trop tard. Et puis, elle viendra chez vous peut-être! Alors je l'entendrai, je la verrai dans sa douillette du matin, trotter, aller gentiment comme une petite chatte. Elle est redevenue, depuis un mois, ce qu'elle était, jeune fille, gaie, pimpante! Son âme est en convalescence, elle vous doit le bonheur. Oh! je ferais pour vous l'iru-

LE PÈRE GORIOT

possible. Elle me disait tout à l'heure en revenant : ,( — Papa, je suis bien heureuse ! » Quand elles me disent ccrtMnoiiieuscmcnl : Mon père! elles me glacent; mais quand elles m'appellent papa! il me semble encore les voir petites; elles me rendent tous mes souvenirs. Je suis mieux leur père; je crois qu'elles ne sont encore à personne !

Le bonhomme s'essuya les yeux, il pleurait.

— Il y a longtemps que je n'avais entendu cette phrase, longtemps qu'elle ne m'avait donné le bras! Oh oui, voilà bien dix ans que je n'ai marché côte à cùle avec une de mes filles! Est-ce bon de se frotter à sa robe, de se mettre à son pas, de partager sa chaleur! Enfin, j'ai mené Delphine, ce matin, partout! J'entrais avec elle dans les boutiques! Et je Pai reconduite chez elle! Oh! gardez-moi près de vous! Quelquefois vous' aurez besoin de quelqu'un pour vous rendre service, je serai là. Oh ! si celte grosse souche d'Alsacien mourait, si sa goutte avait l'esprit de remonter dans l'estomac ! Ma pauvre fille serait-elle heureuse! Vous seriez mon gendre! vous seriez ostensiblement son mari ! Bah ! elle est si malheureuse de ne rien connaître aux plaisirs de ce monde, que je l'absous de tout! Le bon Dieu doit être du côté des pères qui aiment bien! Elle vous aime trop! dit-il en hochant la tête après une pause. En allant, elle causait de vous avec moi : « — N'est-ce pas, mon père, il est bien? II a bon cœur! Parlet-il de moi? » Bah, elle m'en a dit depuis la rue d'Artois jusqu'au passage des Panoramas , des volumes, quoi! Elle m'a enfin versé son cœur dans le mien. Pendant toute cette matinée , je n'étais plus vieux, je ne pesais pas une once ! Je lui ai dit que vous m'aviez remis le billet de mille francs! Oh ! la chérie, elle en a été émue aux larmes. Qu'avez-vous donc là sur votre cheminée ? dit enfin le père Goriot qui se mourait d'impatience en voyant Raslignac immobile.

Eugène, tout abasourdi, regardait son voisin d'un air hébété. Ce duel, annoncé par Vautrin pour le lendemain, contrastait si violemment avec la réalisation de ses plus chères espérances, qu'il éprouvait toutes les sensations du cauchemar. 11 se tourna vers la cheminée, y aperçut la petite boîte carrée, l'ouvrit, et trouva dedans un papier qui couvrait une délicieuse montre de Bréguet. Sur ce papier étaient écrits ces mots ;

it Je veux que vous pensiez à moi à toute heure, parce que...

u Delphine, »

Ce dernier mot faisait sans doute allusion à quelque scène qui avait eu lieu entre eux, car Eugène en fut atlondri. Ses armes étaient intérieurement

émaillées dans l'or de la boite. Ce bijou si longtemps envié, la chaîne, la clef, la façon, les dessins répondaient à tous ses vœux. Le père Goriot était radieux. Il avait sans doute promis à sa fille de lui rapporter les moindres effets de la surprise que causerait son présent à Eugène, car il était en tiers dans ces jeunes émotions, et ne paraissait pas le moins heureux. Il aimait déjà Rastignac et pour sa fille et pour lui-même.

— Vous irez la voir ce soir, elle vous attend. La grosse souche d'Alsacien soupe chez sa danseuse. Ah! ah! il a été bien sot quand mon avoué lui a dit son fait. Ne prétend-il pas aimer ma fille à l'adoration ! Qu'il y touche, et je le tue ! L'idée de savoir ma Delphine à... (il soupira) me ferait commettre un crime; mais ce ne serait pas un homicide, c'est une tête de veau sur un corps de porc! Vous me prendrez avec vous, n'est-ce pas?

— Oui, mon bon père Goriot, vous savez bien que je vous aime...

— Je le vois; vous n'avez pas honte de moi, vous! Laissez-moi vous embrasser.

Et il serra l'étudiant dans ses bras.

— Vous la rendrez bien heureuse, promettez-lemoi. Vous irez ce soir, n'est-ce pas?

— Oh oui ! Je dois sortir pour des affaires qu'il est impossible de remettre.

— Puis-je vous être bon à quelque chose?

— Ma foi, oui ! Tenez, pendant que j'irai chez madame de Nucingen , allez chez M. Taillefer le père, lui dire de me donner une heure dans la soirée pour lui parler d'une affaire de la dernière importance.

— Serait-ce donc vrai, jeune homme? dit le père Goriot en changeant de visage. Eeriez-vous la cour à sa fille, comme le disent ces imbéciles d'en bas? Tonnerre de Dieu ! vous ne savez pas ce que c'est qu'une tape à la Goriot. El si vous nous trompiez, ce serait l'affaire d'un coup de poing. Oh ! ce n'est pas possible !

— Je vous jure que je n'aime qu'une femme au monde! dit l'étudiant, je ne le sais que depuis un moment!

— Ah ! quel bonheur ! fil le père Goriot.

— Mais, reprit l'étudiant, le fils de M. Taillefer se bat demain , et j'ai entendu dire qu'il sera tué.

— Qu'est-ce que cela vous fait? dit Goriot.

— Mais il faut lui dire d'empêcher son fils de se rendre... s'écria Eugène.

En ce moment, il fut interrompu par la voix de Vautrin, qui se fit entendre sur le pas de sa porte, où il chaulait :

0 Richard, ô mon roi !

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