‹ Œuvres de Balzac (volume 2)Chapitre 48 sur 55 · L'ENTRÉE DANS LE MONDE · texte numérisé non relu

L'ENTRÉE DANS LE MONDE

Vers la fin de cette première semaine du mois de décembre, Rastignac reçut deux lettres, l'une de sa mère, l'autre de sa sœur aînée. Ces écritures si con-

nues le firent à la fois palpiter d'aise et trembler de terreur. Ces deux frêles papiers contenaient un arrêt de vie ou de mort sur ses espérances. S'il concevait quelque terreur en se rappelant la détresse de ses parents, il avait trop bien éprouvé leur prédilection pour ne pas craindre d'avoir aspiré leurs dernières gouttes de sang.

La lettre de sa mère était ainsi conçue :

a Mon cher enfant, je t'envoie ce que tu m'as demandé. Fais un bon emploi de cet argent, car je ne pourrais , quand il s'agirait de te sauver la vie, trouver une seconde fois une somme aussi considérable sans que ton père en fût instruit, ce qui troublerait l'harmonie de notre ménage ; et, d'ailleurs, pour nous la procurer, nous serions obligés de donner des garanties sur notre terre. Il m'est impossible de juger le mérite de projets que je ne connais pas ; mais de quelle nature sont-ils donc pour te faire craindre de me les confier? Cette explication ne demandait pas des volumes ; il ne nous faut qu'un mot , à nous autres mères, et ce mot m'aurait évité les angoisses de l'incertitude. Je ne saurais te cacher l'impression douloureuse que m'a causée ta lettre. Mon cher fils , quel est donc le sentiment qui t'a contraint à jeter un tel effroi dans mon cœur? tu as dû bien souffrir en m'écrivanl, car j'ai bien souffert en te lisant. Dans quelle carrière t'engages-tu donc ? Ta vie , ton bonheur seraient attachés à paraître ce que tu n'es pas, à voir un monde où tu ne saurais aller sans faire des dépenses d'argent que tu ne peux soutenir, sans perdre un temps précieux pour tes études ? Mon bon Eugène, crois-en le cœur de ta mère, les voies tortueuses ne mènent à rien de grand. La patience et la résignation doivent être les vertus des jeunes gens qui sont dans ta position. Je ne te gronde pas , je ne voudrais communiquer à notre offrande aucune amertume. Mes paroles sont celles d'une mère aussi prévoyante que confiante. Si tu sais quelles sont tes obligations, je sais, moi, combien ton cœur est pur, combien tes intentions sont excellentes. Aussi puis-je te dire sans crainte: Va, mon bien-aimé, marche ! Je tremble parce que je SUIS mère, mais chacun de tes pas sera tendrement accompagné de nos vœux et de nos bénédictions. Sois prudent, cher enfant ; tu dois être sage comme un homme ; car les destinées de cinq personnes qui te sont chères reposent sur ta tête ; toutes nos fortunes sont en toi, comme ton bonheur est le nôtre. Nous prions tous Dieu de te seconder dans tes entreprises. Ta tante Marcillac a été, dans cette circonstance, d'une bonté inouïe; elle allait jusqu'à concevoir ce que tu me dis de tes gants. Mais elle a un faible pourl'aîné, disait-elle gaiement. Mon Eugène , aime-la bien ! Je ne te dirai ce qu'elle a

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fait pour toi que quand tu auras réussi ; autrement, son argent te brûlerait les doigts. Vous ne savez pas, enfants, ce que c'est que de sacrifier des souvenirs ! mais que ne vous sacrifierait-on pas? Elle me charge de le dire qu'elle te baise au front, et voudrait te communiquer par ce baiser la force d'être souvent heureux. Cette bonne et excellente femme t'aurait écrit si elle n'avait pas la goutte aux doigts. Ton père va bien. La récolte de 1819 passe nos espérances. Adieu, cher enfant. Je ne dirai rien de tes sœurs, Laure t'écrit. 3e lui laisse le plaisir de babiller sur les petits événements de famille. Fasse le ciel que tu réussisses ! Oh ! oui, réussis, mon Eugène, car tu m'as fait connaître une douleur trop vive pour que je puisse la supporter une seconde fois. J'ai su ce que c'était que d'êlre pauvre, en désirant la fortune pour la donner à son enfant. Allons, adieu. Ne nous laisse pas sans nouvelles , et prends ici le baiser que ta mère t'envoie. »

Quand Eugène eut achevé cette lettre, il était en pleurs, il pensait au père Goriot tordant son vermeil et le vendant pour aller payer la lettre de change de sa fille.

— Ta mère a tordu ses bijoux ! ta tante a pleuré sans doute en vendant quelques-unes de ses reliques ! De quel droit maudirais-tu Anastasie ? lu viens d'imiler pour l'égoïsme de ton avenir ce qu'elle a fait pour son amant ! Qui , d'elle ou de toi , vaut mieux ?

L'étudiant se sentit les entrailles rongées par une sensation de chaleur intolérable. 11 voulait renoncer au monde, il voulait ne pas prendre cet argent. Il éprouva ces nobles et beaux remords secrets dont les hommes ne savent pas apprécier le mérite, quand ils jugent leurs semblables, et qui font souvent absoudre par les anges du ciel , le criminel condamné par les juristes de la terre.

Rastignac ouvrit la lettre de sa sœur , dont les expressions innocemment gracieuses lui rafraîchirent le cœur.

« Ta lettre est venue bien à propos , cher frère, Agathe et moi nous voulions employer notre argent de tant de manières différentes, que nous ne savions plus à quel achat nous résoudre. Tu as fait comme le domestique du roi d'Espagne quand il a renversé les montres de son maître, tu nous a mises d'accord. ■\'raiment , nous étions constamment en querelle pour celui de nos désirs auquel nous donnerions la - préférence , et nous n'avions pas deviné , mon bon Eugène, l'emploi qui comprenait tous nos désirs. Agathe a sauté de joie. Enfin, nous avons été comme deux folles pendant toute la journée, à telles enseignes (style de tante) que ma mère nous disait de son air sévère : — Mais qu'avez-vous donc, mesdemoiselles ? Si nous avions été grondées un brin ,

nous en aurions été, je crois, plus contentes. Une femme doit trouver bien du plaisir à souffrir pour celui qu'elle aime ! Moi seule étais rêveuse et chagrine au milieu de jua joie. Je ferai sans doute une mauvaise femme, je suis trop dépensière. Je m'étais acheté deux ceintures, un joli poinçon pour percer les œillets de nos corsets, des niaiseries ! en sorte que j'avais moins d'argent que celte grosse Agathe, qui est économe, et entasse ses écus comme une pie. Elle avait deux cents francs ; et moi, mon pauvre ami, je n'ai que cinquante écus. Je suis bien punie, je voudrais jeter ma ceinture dans le puits ; il me sera toujours pénible de la porter. Je t'ai volé. Agathe a été charmante. Elle m'a dit : — Envoyons les trois cent cinquante francs, à nous deux ! Mais je n'ai pas tenu à te raconter les choses comme elles se sont passées. Sais-tu comment nous avons fait pour obéir à tes commandements ? Nous avons pris notre glorieux argent, nous avons été nous promener toutes deux, et quand une fois nous avons eu gagné la grande route, nous avons été bien vite à Ruffec, où nous avons tout bonnement donné la somme à H. Grimbert qui tient le bureau des Messageries royales. Nous étions légères comme des hirondelles en revenant. — Est-ce que le bonheur nous allégirait ? me demandait Agathe. Nous nous sommes dit mille choses que je ne vous répéterai pas, monsieur le Parisien, il était trop question de vous. Oh ! cher frère, nous t'aimons bien, voilà tout en deux mots. Quant au secret, selon ma tante, de petites masques comme nous sont capables de tout, même de se taire. Ma mère a été mystérieusement à Angoulême avec ma tante , et toutes deux ont gardé le silence sur la haute politique de leur voyage, qui n'a pas eu lieu sans de longues conférences dont nous avons été bannies, et M. le baron aussi. De grandes conjectures occupent les esprits dans l'Etat de Rastignac. La robe de mousseline semée de fleurs à jour que brodent les infantes pour sa majesté la reine avance dans le plus profond s-ecret. II n'y a plus que deux lés à faire. Il a été décidé qu'on ne ferait pas de mur du côté de Verteuil , il y aura une haie. Le menu peuple y perdra des fruits, des espaliers, mais on y gagnera une belle vue pour les étrangers. Si rhéritier présomptif avait besoin de mouchoirs, il est prévenu que la douairière de Marcillac, en fouillant dans ses trésors et ses malles, désignées sous le nom de Pompéia et d'Hcrculanum, a découvert une pièce de belle toile de Hollande, qu'elle ne se connaissait pas. Les princesses Agathe et Laure mettent à ses ordres leur fil, leur aiguille, et des mains toujours un peu trop rouges. Les deux jeunes princes don Henri et don Gabriel ont conservé la funeste habitude de se gorger de raisiné, de faire enrager leurs sœurs, de ne vouloir rien apprendre, de s'a-

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muser à dénicher des oiseaux, de lapager, et de couper, malgré les lois de l'État, des osiers pour s'en (aire des badines. Le nonce du pape, vulgairement appelé monsieur le curé, menace de les excommunier s'ils continuent à laisser les canons de la grammaire pour les canons du sureau belliqueux. Adieu, cher frère , jamais lettre n'a porté tant de vœux faits pour ton bonheur, ni tant d'amour salisfait. Tu auras donc bien des choses à nous dire , quand tu viendras ! Tu me diras tout à moi, je suis l'aînée. Ma tante nous a laissé soupçonner que tu avais des succès dans le monde.

L'on parle d'une dame et l'on se tait du reste.

Avec nous s'entend ! Dis donc, Eugène, si tu voulais, nous pourrions nous passer de mouchoirs et nous te ferions des chemises. Réponds-moi vite à ce sujet. S'il te fallait promptement de belles chemises bien cousues, nous serions obligées de nous y mettre tout de suite , et s'il y avait à Paris des façons que nous ne connussions pas, tu nous enverrais un modèle, surtout pour les poignets. Allons ! adieu, je l'embrasse au front du côté gauche, sur la tempe qui m'appartient exclusivement. Je laisse l'autre feuillet pour Agathe, qui m'a promis de ne rien lire de ce que je te dis ; mais pour en être plus sûre , je resterai près d'elle pendant qu'elle l'écrira. Ta sœur qui l'aime.

<i Lai;«e de Rastigxac. »

— Oh ! oui, se dit Eugène, oui, la fortune à tout prix ! Des trésors ne payeraient pas ce dévouement. Je voudrais leur apporter tous les bonheurs ensemble. — Quinze cent cinquante francs ! se dit-il après une pause. 11 faut que chaque pièce porte coup ! Laure a raison. Nom d'une femme ! je n'ai que des chemises de grosse toile. Pour le boidieur d'un autre, une jeune fille devient rusée autant qu'un voleur. Innocente pour elle, el prévoyante [jour moi ! Elle est comme l'ange du ciel qui pardonne les fautes de la terre sans les comprendre.

Le monde était à lui ! Déjà son tailleur avait été convoqué, sondé, conquis. En voyant M. de Trailles, Rastignac avait compris rinfluence qu'exercent les tailleurs sur la vie des jeunes gens. Hélas ! il n'existe pas de moyenne entre ces deux termes : un tailleur est, ou un ennemi mortel, ou un ami donné par la facture. Or, Eugène rencontra dans le sien un homme qui avait compris la paternité de son commerce, et qui se considérait comme un trait d'union entre le présent et l'avenir des jeunes gens ! Aussi, Rastignac reconnaissant a-l-il fait la fortune de cet homme par un de ces mois auxquels il excella plus lard.

— Je lui connais, se disail-il. deux babils qui

ont fait faire deux mariages de vingt mille livres de renies.

Quinze cents francs et des habits à discrétion ! En ce moment le pauvre Méridional ne douta plus de rien, et descendit au déjeuner avec cet air indéfinissable que donne à un jeune homme la possession d'une somme quelconque. A l'instant où l'argent se glisse dans la poche d'un étudiant, il se dresse en lui-même une colonne fantastique sur laquelle il s'appuie. Il marche mieux qu'auparavant ; il sent un point d'appui pour son levier ; il a le regard plein, direct, il a les mouvements agiles : la veille, humble et timide, il aurait reçu des coups; le lendemain , il en donnerait à un premier ministre. Il se passe en lui des phénomènes inouïs ; il veut tout et peut tout ; il désire à tort el à travers ; il est gai, il est généreux, il est expansif. Enfin, l'oiseau naguère sans ailes a retrouvé son envergure. L'étudiant sans argent happe un brin de plaisir, comme un chien qui dérobe un os à travers mille périls ; il le casse, en suce la moelle , et court encore : mais le jeune homme qui fait mouvoir dans son gousset quelques fugitives pièces d'or, déguste ses jouissances, il les détaille, il s'y complaît ; il se balance dans le ciel , il ne sait plus ce que signifie le mol misère. Paris lui appartient tout entier ! Age où tout est luisant, où tout scintille et flambe ! âge de force joyeuse dont personne ne profile, ni l'homme, ni la femme ! âge des dettes et des vives craintes qui décuplent tous les plaisirs ! Qui n'a pas pratiqué la rive gauche de la Seine, entre la rue Saint- Jacques et la rue des Sainls-Pères, ne connaît rien à la vie humaine !

— Ah ! si les femmes de Paris savaient ! se disait Rastignac, en dévorant les poires cuites à un liard pièce, servies par madame Vauquer, elles viendraient se faire aimer ici.

En ce moment un facteur des messageries royales se présenta dans la salle à manger, après avoir fait sonner la porle à claire-voie. Il demanda M. Eugène de Rastignac, auquel il tendit deux sacs à prendre, et un registre à émarger. Rastignac fut alors sanglé comme d'un coup de fouet par le regard profond que lui lança Vautrin.

— Vous aurez de quoi payer des leçons d'armes et des séances au tir , lui dil cet homme.

— Les galions sont arrivés, lui dil madame Vauquer en regardant les sacs.

31adcmoiselle Michonneau craignait de jeter les yeux sur l'argent, de peur de montrer sa convoitise.

— Vous avez une bonne mère, dil madame Couture.

— Monsieur a une bonne mère, répéta Poiret.

— Oui, la maman s'est saignée, dit Vautrin. Vous pourrez mainlenant faire vos farces, aller dans

I le monde, y pécher des dois, et danser avec des

LE Pi-:ilE GORIOT.

comtesses qui oui des fleurs do pocher sur la tôle. Pliais croyez-moi, jeune homme, rréquerilez le tir.

Et il fit le geste d'un homme qui vise son adversaire. Rastignac voulut donner pour boire au facteur, et ne trouva rien dans sa poche; Vautrin fouilla dans la sienne, et jeta vingt sous à l'homme.

— Vous avez bon crédit, reprit-il en regardant rétudiant.

Rastignac fut forcé de le remercier, quoique depuis les mots aigrement échanges, le jour où il était revenu de chez madame de Beauséant, cet homme lui fut insupportable. Pendant ces huit jours, Eugène et Vautrin étaient restés silencieusement en présence, et s'observaient l'un l'autre. L'étudiant se demandait vainement pourquoi. Sans doute les idées se projettent en raison directe de la force avec laquelle elles se conçoivent, et vont frapper là où le cerveau les envoie , par une loi mathématique comparable à celle qui dirige les bombes au sortir du mortier. Divers en sont les effets. S'il est des natures impressiblesoù les idées se logent etqu'elles ravagent, il est aussi des natures vigoureusement munies, des crânes à remparts d'airain sur lesquels les volontés des autres s'aplatissent et tombent comme les balles devant une muraille ; puis il est encore des natures flasques et cotonneuses où les idées d'autrui viennent mourir comme les boulets s'amortissent dans la terre molle des redoutes. Rastignac avait une de ces tètes pleines de poudre qui sautent à la moindre étincelle. 11 était trop vivacement jeune pour ne pas être accessible à cette projection des idées , à cette contagion des sentiments dont nous observons à notre insu de si bizarres phénomènes. Sa vue morale avait la portée lucide de ses yeux de lynx. Chacun de ses doubles sens avait cette longueur mystérieuse, cette flexibilité d'aller et de retour qui nous émerveille chez les gens supérieurs , ces bretteurs si habiles à saisir le défaut de toutes les cuirasses. Depuis huit jours il s'est d'ailleurs développé chez Eugène autant de qualités que de défauts. Ses défauts , le monde et l'accomplissement de ses croissants désirs les lui avaient demandés. Parmi ses qualités, se trouvait cette vivacité méridionale qui fait marcher droit à la difficulté pour la résoudre, et qui ne permet pas à un homme d'outre-Loire , de rester dans une incertitude quelconque, qualité que les gens du nord nomment un défaut, car, pour eux, si ce fut l'origine de la fortune de Murât , ce fut aussi la cause de sa mort. Il faudrait conclure de là que quand un Méridional sait unir la fourbe du nord à l'audace d'outre-Loire , il est complet et devient roi de Suède. Rastignac ne pouvait donc pas demeurer longtemps sous le feu des batteries de Vautrin, sans savoir si cet homme était son ami ou son ennemi.

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De moments en moments il lui semblait que ce singulier personnage pénétrait ses passions et lisait dans son cœur, tandis que, chez lui, tout était si bien clos, qu'il send)lait avoir la profondeur immobile d'un sphinx qui sait tout et ne dit rien. En se sentant le gousset plein, Eugène se mutina.

— Faites-moi le plaisir d'attendre, dit-il à Vautrin qui se levait pour sortir après avoir savouré les dernières gorgées de son café.

— Pourquoi? répondit le quadragénaire en mettant son chapeau à larges bords et prenant une canne en fer avec laquelle il faisait souvent des moulinets en homme qui n'aurait pas craint d'être assailli par quatre voleurs.

— levais vous rendre, reprit Rastignac qui défit promplcmcnt un sac, et compta cent quarante francs à madame Vauquer.

Les bons comptes font les bons amis, dit-il à la veuve; nous sommes quittes jusqu'à la Saint- Sylvestre. Changez-moi ces cent sous.

— Les bons amis font les bons comptes, répéta Poiret en regardant Vautrin.

— Voici vingt sous, dit Rastignac en tendant une pièce à ce sphinx en perruque.

— On dirait que vous avez peur de me devoir quelque chose ! s'écria Vautrin en plongeant son regard divinateur dans l'âme du jeune homme, auquel il jeta l'un de ces sourires goguenards et diogéniques dont Eugène avait été sur le point de se fâcher cent fois.

— Mais, oui, répondit l'étudiant qui tenait ses deux sacs à la main et s'était levé pour monter chez lui.

Vautrin sortait par la porte qui donnait dans le salon, l'étudiant se disposait à s'en aller par celle qui menait sur le carré de Tescalier.

— Savez-vous, monsieur le marquis de Rastignacorama, que ce que vous me dites n'est pas exactement poli ! fit Vautrin en fouettant la porte du salon et venant à l'étudiant qui le regarda froidement.

Rastignac ferma la porte de la salle à manger , en emmenant avec lui Vautrin au bas de l'escalier, dans le carré qui séparait la salle à manger de la cuisine, et où se trouvait une porte pleine donnanÉ sur le jardin, mais surmontée d'un long carreau garni de barreaux en fer. Là , l'étudiant dit devant Sylvie qui déboucha de sa cuisine : — Monsieiir Vautrin , je ne suis pas marquis , et je ne m'appelle pas Rastignacorama.

— Ils vont se battre ! dit mademoiselle Michonneau d'un air indifl'érent.

— Se battre ! fit Poiret.

—Que non, répondit madame Vauquer en caressant sa pile d'écus.

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— Mais les voilà qui vont sous les tilleuls ! cria mademoiselle Viclorine , en se levant pour regarder dans le jardin. Ce pauvre jeune homme a pourtant raison.

— Remontons, ma chère petite, dit madame Couture, ces affaires -là ne nous regardent pas.

Quand madame Couture et Victorine se levèrent, elles rencontrèrent, à la porte, la grosse Sylvie qui leur barra le passage.

— Quoi qui n'y a donc? dit-elle, M. Vautrin a dit à M. Eugène : — Expliquons-nous! Puis il l'a pris par le bras, et les voilà qui marchent dans nos artichauts.

En ce moment Vautrin parut.

— Maman Vauqucr! dit-il en souriant, ne vous effrayez de rien, je vais essayer mes pistolets sous les tilleuls.

— Oh! monsieur, dit Victorine en joignant les mains, pourquoi voulez-vous tuer M. Eugène?

Vautrin fit deux pas en arrière cl contempla Victorine.

— Autre histoire ! s'écria-t-il d'une voix railleuse qui fit rougir la pauvre fille.

Il est bien gentil, n'est-ce pas, ce jeune hommelà? roprit-il. Vous me donnez une idée, je ferai votre bonheur à tous deux, ma belle enfant!

Madame Couture avait pris sa pupille par le bras cl l'avait entraînée en lui disant à l'oreille : — Mais, Viclorine, vous êtes inconcevable ce malin!

— Je ne veux pas qu'on lire des coups de pistolet chez moi , dit madame Vauqucr. N'allez-vous pas effrayer le voisinage et amener la police , à c'tc heure !

— Allons , du calme , maman Vauqucr , répondit Vautrin. La la , tout beau, nous irons au tir.

Il rejoignit Rastignac qu'il prit familièrement par le bras.

— Quand je vous aurais prouvé qu'à trente-cinq pas, je mets cinq fois de suite ma balle dans un as de pique, lui dit-il, cela ne vous ôlerait pas votre courage. Vous m'avez l'air d'être un peu rageur, et et vous vous feriez tuer comme un imbécile.

— Vous reculez! dit Eugène.

— Ne m'échauffez pas la bile, répondit Vautrin. Il ne fait pas froid ce matin. Venez nous asseoir là- Las , dit-il en montrant les sièges peints en vert. Là, personne ne nous entendra. J'ai à causer avec vous. Vous êtes un bon petit jeune homme auquel je ne veux pas de mal. Je vous aime, foi de Tromp... (mille tonnerres !) foi de Vautrin. Pourquoi vous aimè-je? je vous le dirai. En attendant, je vous connais comme si je vous avais fait, et je vais vous le prouver.

Mettez vos sacs là , rcpril-il en lui montrant la table ronde.

Rastignac posa son argent sur la table et s'assit, en proie à une curiosité que développa chez lui au plus haut degré le changement soudain opéré dans les manières de cet homme , qui , après avoir parlé de le tuer, se posait comme son protecteur.

— Vous voudriez bien savoir qui je suis, ce que j'ai fait, ce que je fais? reprit Vautrin. Vous êtes trop curieux, mon petit. Allons, du calme. Vous allez en entendre bien d'autres ! Vous me répondrez après. Écoutez-moi d'abord. J'ai eu des malheurs. Voilà ma vie antérieure en trois mots. Ce que je suis? Vautrin. Ce que je fais? ce qu'il me plaît. Cela dit , passons. Voulez-vous connaître mon caractère? Je suis bon avec ceux qui me font du bien ou dont le cœur parle au mien : à ceux-là tout est permis, ils peuvent me donner des coups de pied dans les os des jambes sans que je leur dise : Tu me fais mal ! Mais , nom d'une pipé , je suis méchant comme le diable avec ceux qui me tracassent, ou qui ne me reviennent pas, El il est bon de vous apprendre que je me soucie de tuer un homme comme de ça! dit-il en lançant un jet de salive, seulement je m'efforce de le tuer proprement, quand il le faut absolument. Je suis ce que vous appelez un artiste. J'ai lu les Mémoires de Benvenulo Cellini , tel que vous me voyez, et en italien encore! Or j'ai appris de cet homme-là, qui était un fier luron, à imiter la Providence qui nous tue à tort et à travers. N'est-ce pas d'ailleurs une belle partie à jouer que d'être seul contre tous les hommes, et d'avoir la chance? J'ai bien réfléchi à la constitution actuelle de votre désordre social. Or, mon petit, le duel est un jeu d'enfant, une sottise. Quand de deux hommes vivants l'un doit disparaître , il n'y a qu'un imbécile qui puisse s'en remettre au hasard. Le duel ! croix ou pile : voilà! Je mets cinq balles de siiite dans un as de pique, en renfonçant chaque nouvelle balle sur l'autre, et à trente-cinq pas encore! Quand on est doué de ce petit talcnl-là, l'on peut se croire sur d'abattre son homme. Eh bien ! j'ai tiré sur un homme à vingt-cinq pas, et je l'ai manqué. Le drôle n'avait jamais manié de sa vie un pistolet. Tenez ! dit cet homme extraordinaire en défaisant son gilet et montrant sa poitrine velue comme le dos d'un ours, mais garnie d'un crin fauve qui causait une sorte de dégoût mêlé d'effroi. — Ce blancbec m'a roussi le poil , ajoula-t-il en mellant le doigt de Rastignac sur un trou qu'il avait au sein. Mais dans ce temps-là jetais un enfant, j'avais votre âge , vingt et un ans. Je croyais encore à quelque chose , à l'amour d'une femme , un tas de bêtises dans lesquelles vous allez vous embarbouiller. Nous nous serions battus, pas vrai? Vous auriez pu me tuer. Supposez que je sois en terre. Où en seriez- vous? Il faudrait décamper, aller en Suisse,

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niangcr l'argent du papa , qui n'en a guère. Je vais vous éclairer, moi, la position dans laquelle vous êtes; et je vais le faire avec la supériorité d'un homme qui, après avoir examiné les choses d'icibas , a vu qu'il n'y avait que deux partis à prendre, ou une stupide obéissance ou la révolte. Je n'obéis à rien. Est-ce clair? Savez-vous ce qu'il vous faut, à vous, au train dont vous allez? un million! et promptement, sans quoi, avec notre petite tête, nous pourrions aller flâner dans les fdels de Saint- Cloud, pour voir s'il y a un Etre suprême. Ce million , je vais vous le donner.

Il fit une pause en regardant Eugène.

— Ah ! ah ! vous faites meilleure mine à votre petit papa Vautrin! En entendant ce mot-là, vous êtes comme une jeune fille à qui l'on dit : — A ce soir! et qui se toilette en se pourléchant comme un chat qui boit du lait. A la bonne heure ! Allons donc. A nous deux! Voici votre compte, jeune homme ! Nous avons, là-bas, papa, maman, grand'tante, et deux sœurs (dix-huit ans et seize ans), deux frères (neuf et huit ans), voilà le contrôle de l'équipage. La tante élève vos sœurs ; le curé vient apprendre le latin aux deux frères ; l'on mange plus de bouillie de marrons que de pain blanc; le papa ménage ses culottes ; maman se donne à peine une l'obe d'hiver et une robe d'été; les sœurs font comme elles peuvent. Je sais tout, j'ai été dans le Midi. Les choses sont comme cela chez vous, parce que l'on vous envoie douze cents francs par an , et que votre terrine rapporte à peine trois mille francs. Nous avons une cuisinière et un domestique; car il faut garderie décorum, papa est baron. Quant à nous, nous avons de l'ambition, et nous avons des bottes percées; nous avons les Beauséant pour alliés, et nous allons à pied ; nous voulons la fortune, et nous n'avons pas le sou ; nous mangeons les ratatotiilles de maman Vauquer , et nous aimons les beaux dîners du faubourg Saint- Germain ; nous couchons sur un grabat, et nous voulons un hôtel. Je ne blâme pas vos vouloirs. Avoir de l'ambition, mon petit cœur, ce n'est pas donné à tout le monde! Demandez aux femmes quels hommes elles recherchent? les ambitieux! Les ambitieux ont les reins plus forts, le sang plus riche en fer, le cœur plus chaud que ceux des autres hommes. Et la femme se trouve si heureuse et si belle aux heures où elle est forte , qu'elle préfère à tous les hommes celui dont la force est énorme, fut-elle en danger d'être brisée par lui. Je fais l'inverUairede vos désirs afin de vous poser la question. Celte question , la voici. Nous avons une faim de loup , nos quenottes sont incisives, comment nous y prendrons-nous pour approvisionner la marmite? Nous avons d'abord le Code à manger, ce n'est pas amusant, et ça n'ap- j

prend rien , mais il le faut. Soit. Nous nous faisons avocat pour devenir président d'une cour d'assises, envoyer les pauvres diables qui valent mieux que nous, avec T F sur l'épaule, afin de prouver aux riches qu'ils peuvent dormir tranquiljes. Ce n'est pas drôle, et puis c'est long. D'abord, deux années à droguer dans Paris, à regarder sans y toucher les nanans dont nous sommes friands. C'est fatigant de désirer toujours sans jamais se satisfaire. Si vous étiez pâle et de la nature des mollusques, vous n'auriez rien à craindre. Mais nous avons le sang fiévreux des lions et un appétit à faire vingt sottises par jour; vous succomberez donc à ce supplice, le plus horrible que nous ayons aperçu dans l'enfer du bon Dieu. Admettons que vous soyez sage, que vous buviez du lait, il faudra, généreux comme vous l'êtes , commencer par devenir , après bien des ennuis et des privations à faire enrager un chien , le substitut de quelque drôle , dans un trou de ville, où le gouvernement vous jettera mille francs d'appointements, comme on jette une soupe à un dogue de boucher. Aboie après les voleurs, plaide pour la veuve et l'orphelin ! bien obligé. Si vous n'avez pas de protections , vous pourrirez dans votre tribunal de province, et vers trente ans, vous serez juge à douze cents francs par an , si vous n'avez pas jeté la robe aux orties. Quand vous aurez atteint la quarantaine, vous épouserez quelque fille de meunier, riche d'environ six mille livres de rentes. Merci. Ayez des protections, vous serez procureur du roi à trente ans , avec mille écus d'appointements. Si vous faites quelques-unes de ces petites bassesses politiques, comme de lire sur un bulletin Villèle au lieu de Manuel (ça rime, ça met la conscience en repos), vous serez, à quarante ans, procureur-général et pourrez devenir député. Remarquez, mon cher enfant, que nous aurons fait des accrocs à notre petite conscience, que nous aurons eu vingt ans d'ennuis, de misères secrètes, et que nos sœurs auront coiffé sainte Catherine. J'ai l'honneur de vous faire observer de plus qu'il n'y a que vingt procureurs-généraux en France, et que vous êtes vingt mille aspirants au grade , parmi lesquels il se rencontre des farceurs qui vendraient leur famille pour monter d'un cran ! Si le métier vous dégoûte, voyons autre chose. Le baron de Rastignac veut être avocat? Oh! joli. Il faut pâtir pendant dix ans , dépenser mille francs par mois , avoir une bibliothèque, un cabinet, aller dans le monde, baiser la robe d'un avoué pour avoir des causes. Si ce métier vous menait à bien, je ne dirais pas non, mais trouvez-moi dans Paris cinq avocats qui, à cinquante ans, gagnent plus de cinquante mille francs par an! Bah! plutôt que de m'amoindrir ainsi l'âme, j'aimerais mieux me faire

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corsaire. D'ailleurs, où prendre des écus? Tout ça n'est pas gai ! Nous avons une ressource dans la dot d'une femme. Voulez-vous vous marier? Ce sera vous mettre une pierre au cou. Mais si vous vous mariez pour de l'argent , que deviennent nos sentiments d'honneur, notre noblesse? Ce ne serait rien que se coucher comme un serpent devant une femme , lécher les pieds de la mère , faire des bassesses à dégoûter une truie , pouah ! Si vous trouviez au moins le bonheur ! mais vous serez malheureux comme les pierres d'égoulavec une femme que TOUS aurez épousée ainsi. \'aut encore mieux guerroyer avec les hommes, que de lutter avec sa femme. Voilà votre vie , jeune homme ! choisissez! Vous avez déjà choisi! Vous avez été chez notre cousin de Beauséant, et vous y avez flairé le luxe. Vous avez été chez madame de Reslaud, la fille du père Goriot et vous avez flairé la Parisiejine. Ce jour-là, vous êtes revenu avec un mot écrit sur votre front et que j'ai bien su lire: Parvenir! Parvenir à tout prix! Bravo! ai-je dit, voilà un gaillard qui me va. Il vous a fallu de l'argent ! Où en prendre? Vous avez saigné vos sœurs ! Tous les frères flouent leurs sœurs. Vos quinze cents francs arrachés. Dieu sait comme , dans un pays où l'on trouve plus de truff'es que de pièces de cent sous, vont filer comme des soldats à la maraude. Après, que ferez-vous? Vous travaillerez. Le travail , compris comme vous le comprenez en ce moment, donne, dans les vieux jours , un appartement chez maman Vauquer à des gars de la force de Poiret. Une rapide fortune est le problème que se proposent de résoudre en ce moment cinquante mille jeunes gens qui se Irouvcnt tous dans votre position. Vous êtes une unité de ce nombre-là. Jugez des efforts que vous avez à faire et de racharnemcnt du combat. Il faut vous manger les uns les autres comme des araignées dans un pot , car il n'y a pas cinquante mille bonnes places. Savez-vous comment l'on fait son chemin ici? Par l'éclat du génie ou par la corruption. Il faut entrer dans cette masse d"hommes comme un boulet de canon, ou s'y glisser comme une peste. L'honnêteté ne sertàrien. L'on plie sous le pouvoir du '^énie, on le hait, on lâche de le calomnier, parce qu'il prend sans partager; mais on plie s'il persiste. Ici, on l'adore à genoux, ou on l'enterre sous la boue. La corruption est en force , parce que le talent est rare ; la corruption étant l'arme de la médiocrité qui abonde, vous en sentirez partout la pointe. Vous verrez des femmes dont les maris ont six mille francs d'appointements pour tout potage, et qui dépensent plus de six mille francs à leur toilette ; vous verrez des employés à douze cents francs acheter des terres; des femmes se prostituer pour aller dans la voiture du fils d'un pair de France, qui peut

courir à Longchamps sur la chaussée du milieu; vous avez vu le pauvre bêta de père Goriot obligé de payer la lettre de change endossée par sa fille , dont le mari a cinquante mille livres de rentes. Je vous défie de faire deux pas dans Paris sans rencontrer des manigances infernales; et je parierais ma tête contre un pied de salade que vous donnerez dans un guêpier chez la première femme qui vous plaira, fut-elle riche , belle et jeune. Toutes sont bricolées par les lois , en guerre avec leurs maris à propos de tout. Je n'en finirais pas s'il fallait vous expliquer ces trafics qui se font pour des amants , pour des chiffons , pour les enfants , pour le ménage ou pour la vanité , rarement par vertu , soyez-en sûr. Aussi l'honnête homme est-il l'ennemi commun. Mais que croyez-vous que soit l'honnête homme? A Paris, l'honnête homme est celui qui se tait , et qui refuse de partager. Je ne vous parle pas de ces pauvres ilotes qui partout font la besogne sans être jamais récompensés de leurs travaux , et que je nomme la sainte confrérie des savates du bon Dieu. Certes, là est la vertu dans toute la fleur de sa bêtise, mais là est la misère. Je vois d'ici la grimace de ces braves gens si Dieu nous fait la mauvaise plaisanterie de s'absenter au jugement dernier. Si donc vous voulez promptemenl la fortune, il faut être déjà riche ou le paraître. Pour s'enrichir, il s'agit ici de jouer de grands coups, autrement, on carotte, et, votre serviteur! Si, dans les cent professions que vous pouvez embrasser , il se rencontre dix hommes qui y gagnent, à Tàge de quarante ans, cinquante mille francs par an, le public les appelle des voleurs. Tirez vos conclusions! Voilà la vie telle qu'elle est! ça n'est pas plus beau que la cuisiue , ça pue tout autant, et il faut se salir les mains, si l'on veut fricoter. Sachez seulement vous bien débarbouiller; voilà toute la morale de votre époque. Si je vous parle ainsi du monde , il m'en a donné le droit : je le connais. Croyez-vous que je le blâme ? du tout. Il a toujours été ainsi. Les moralistes ne le changeront jamais. L'homme est imparfait. Il est parfois plus ou moins hypocrite, et alors les niais disent qu'il a ou n'a pas de mœurs. Je n'accuse pas les riches en faveur du peuple : l'homme est le même en haut, en bas , au milieu. Il se rencontre par chaque million de ce haut bétail dix lurons qui se mettent audessus de tout, même des lois. J'en suis. Vous, si vous êtes un homme supérieur, allez en droite ligne et la tête haute; mais il faudra lutter contre l'envie , la calomnie, la médiocrité, contre tout le monde. Napoléon a rencontré un ministre de la guerre qui s'appelait Aubry, et qui a failli l'envoyer aux colonies. Tàtez-vous! Voyez si vous pourrez vous lever tous les matins avec plus de volonté que vous n'en aviez la veille. Dans ces conjonctures , je

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Gi'ô

vais vous faire une proposition que personne ne refuserait. Ecoutez bien. Moi, voyez-vous, j'ai une idée. Mon idée est d'aller vivre de la vie patriarcale au milieu d'un grand domaine, cent mille arpents, par exemple, aux Étals-Unis dans le sud. Je veux m'y faire planteur, avoir des esclaves , gagner quelques bons petits millions à vendre mes bœufs, mon tabac, mes bois, en vivant comme un souverain, en faisant mes volontés , en menant une vie qu'on ne conçoit pas ici, où l'on se tapit dans des terriers de plâtre. Je suis un grand poëte : mes poésies , je ne les écris pas ; ce sont des actions et des sentiments. Je possède en ce moment cinquante mille francs , qui me donneraient à peine quarante nègres. J'ai besoin de deux cent mille francs, parce que je veux deux cents nègres, afin de satisfaire mon goût pour la vie patriarcale. Des nègres, voyezvous, ce sont des enfants tout venus, dont on fait ce qu'on veut, sans qu'un curieux de procureur du roi vous en demande compte. Avec ce capital noir, en dix ans j'aurai trois ou quatre millions. Si je réussis , personne ne me demandera : — Qui es-tu? Je serai M. Qualre-Millions , citoyen des États-Unis. J'aurai cinquante ans, je ne serai pas encore pourri, je m'amuserai à ma façon. En deux mots, si je vous procure une dot d'un million, me donnerezvous deux cent mille francs? Vitigt pour cent de commission , bein ! est-ce trop cher? Vous vous ferez aimer de votre petite femme. Une fois marié , vous manifesterez des inquiétudes, des remords, vous ferez le triste pendant quinze jours. Une nuit, après quelques singeries, vous déclarerez, entre deux baisers, deux cent mille francs de dettes à votre femme, en lui disant : Mon amour! Ce vaudeville est joué tous les jours par les jeunes gens les plus distingués. Une jeune femme ne refuse passa bourse à celui qui lui a pris le cœur. Croyez-vous que vous y perdrez? Non. Vous trouverez le moyen de regagner vos deux cent mille francs dans une affaire. Avec votre argent et votre esprit vous amasserez une fortune aussi considérable que vous pourrez la souhaiter. Ergo vous aurez fait, en six mois de temps , votre bonheur, celui d'une femme aimable et celui de votre papa Vautrin ; sans compter celui de votre famille , qui souffle dans ses doigts, l'hiver, faute de bois. Ne vous étonnez ni de ce que je vous propose , ni de ce que je vous demande ! Sur soixante beaux mariages qui ont lieu dans Taris, il y en a quarante-sept qui donnent matière à des marchés semblables. La chambre des notaires a forcé monsieur...

— Que faut-il que je fasse ? dit avidement Rastignac en interrompant Vautrin.

— Presque rien , répondit cet homme en laissant échapper un mouvement de joie semblable à la

sourde expression d'un pécheur qui sent un poisson au bout de sa ligne. Écoutez-moi bien ! Le cœur d'une pauvre fille malheureuse et misérable est l'éponge la plus avide à se remplir d'amour , une éponge sèche qui se dilate aussitôt qu'il y tombe une goutte de sentiment. Faire la cour à une jeune personne qui se rencontre dans des conditions de solitude, de désespoir et de pauvreté, sans qu'elle se doute de sa fortune à venir ! Dame , c'est quinte et quatorze en main , c'est connaître les numéros à la loterie, c'est jouer sur les rentes on sachant les nouvelles. Vous construisez sur pilotis un amour indestructible. Viennent des millions à cette jeune fille, elle vous les jettera aux pieds, comme si c'étaient des cailloux. — Prends , mon bien-aimé ! Prends , Adolphe, Alfred! Prends, Eugène! dira-t-elle, si Adolphe, Alfred ou Eugène ont eu le bon esprit de se sacrifier pour elle. Ce que j'entends par des sacrifices , c'est vendre un vieil habit afin d'aller au Cadran-Bleu manger ensemble des croûtes aux champignons, et de là, le soir, à l'Ambigu-Comique ; c'est mettre sa montre au :.Iont-dc-pièlé pour lui donner un châle. Je ne vous parle pas du gribouillage de l'amour ni de fariboles auxquelles tiennent tant les femmes, comme, par exemple, de répandre des gouttes d'eau sur le papier à lettre en manière de larmes quand on est loin d'elles ; vous m'avez l'air de parfaitement connaître l'argot du cœur. Paris , voyez-vous , est comme une forêt du Nouveau-Monde, où s'agitent vingt espèces de peuplades sauvages , les Illinois , les Hurons qui vivent de la chasse , et vous êtes un chasseur de millions. Pour les prendre, vous usez de pièges, de pipeaux, d'appeaux. Il y a plusieurs manières de chasser. Les uns chassent à la dot, les autres chassent à la liquidation ; ceux-ci pèchent des consciences, ceux-là vendent leurs abonnés pieds et poings liés. Celui qui revient avec sa gibecière bien garnie est salué, fêté, reçu dans la bonne société ; car vous avez affaire à la ville la plus complaisante qui soit dans le monde. Si les Gères aristocraties de toutes les capitales de l'Europe refusent d'admettre dans leurs rangs un mil lionnaire infâme, Paris lui tend les bras, court à ses fêtes, mange ses dîners, et trinque avec son infamie.

— Mais où trouver une fille ? dit Eugène.

— Elle est à vous, devant vous !

— Mademoiselle \icîorine ?

— Juste !

— lié, comment !

— Elle vous aime déjà , votre petite baronne de Rastignac !

— Elle n'a pas un sou ! reprit Eugène étonné.

— Ha ! nous y voilà. Encore deux mots , dit Vautrin , et tout s'éclaircira. Le père Taillefer est un vieux coquin qui passe pour avoir assassiné l'un de

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ses amis pendant la révolution. C'est un de mes gaillards qui ont de l'indépendance dans les opinions. Il est banquier, principal associé de la maison Frédéric ïaillefer et compagnie. Il a un fils unique, auquel il veut laisser son bien, au détriment de Victorine. 3Ioi, je n'aime pas ces injustices-là. Je suis comme Don Quichotte , j'aime à prendre la défense du faible contre le fort. Si la volonté de Dieu était de lui retirer son fils, Taillefer reprendrait sa fille, car il voudrait un héritier quelconque, c'est dans la nature; et il ne peut plus avoir d'enfants , je le sais. Victorine est douce , elle est gentille, elle aura entortillé son père, et le fera tourner comme une toupie d'Allemagne avec le fouet du sentiment! Elle sera trop sensible à votre amour pour vous oublier, et vous l'épouserez. Moi je me charge du rôle de la Providence. Je ferai vouloir le bon Dieu. J'ai un ami pour qui je me suis dévoué , un colonel de l'armée de la Loire qui vient d'être employé dans la garde royale. Il écoute mes avis , et s'est fait ultra-royaliste, parce que ce n'est pas un de ces imbéciles qui tiennent à leurs opinions. Si j'ai encore un conseil à vous donner , mon ange , c'est de ne pas plus tenir à vos opinions qu'à vos paroles. Quand on vous les demandera, vendez-les. Un homme qui se vante de ne jamais changer d'opinion est un homme qui se charge d'aller toujours en ligne droite ,*un niais qui croit à l'infaillibilité. 11 n'y a pas de principes , il n'y a que des événements; il n'y a pas de lois , il n'y a que des circonstances ; et l'homme supérieur les épouse pour les conduire. S'il y avait des principes et des lois fixes, les peuples n'en changeraient pas comme nous changeons de chemise. L'homme n'est pas tenu (l'être plus sage que toute une nation. L'homme qui a rendu le moins de services à la France est un fétiche vénéré pour avoir toujours vu en rouge , il est au plus bon à mettre au Conservatoire, parmi les machines , en l'étiquetant La Fayette ; tandis que le prince auquel chacun lance sa pierre, et qui méprise assez l'humanité pour lui cracher au visage autant de serments qu'elle en demande , a empécîié le partage de la France , au congrès de Vienne : on lui doit des couronnes , on lui jette de la boue. Oh ! je connais les affaires , moi ! J'ai les secrets de bien des hommes ! Suffit. J'aurai une opinion inébranlable le jour où j'aurai rencontré trois boules d'accord sur l'emploi d'un principe, et j'attendrai longteinps , car on ne trouve pas dans les tribunaux trois juges qui aient le même avis sur un article de loi. Je reviens à mon homme. Il remettrait Jésus- Christ en croix, si je le lui disais. Sur un seul mot du papa Vautrin , il cherchera querelle à ce drôle qui n'envoie pas seulement cent sous à sa pauvre sœur, et...

Ici Vautrin se leva, se mit en garde, et fit le mouvement d'un maître d'armes qui se fend.

— Et, à l'ombre ! ajouta-t-il.

— Quelle horreur ! dit Eugène. Vous voulez plaisanter , monsieur Vautrin.

— La la la , du calme , reprit cet homme ; ne faites pas l'enfant! Cependant, si cela peut vous amuser, courroucez-vous, emportez-vous ! Dites que je suis un infâme, un coquin, un bandit, mais ne m'appelez ni escroc, ni espion! Allez, dites, lâchez votre bordée ! Je vous pardonne , c'est si naturel à votre âge ! J'ai été comme ça , moi ! Seulement , réfléchissez. Vous ferez pis quelque jour. Vous irez coqueter chez quelque jolie femme, vous en recevrez de l'argent. Vous y avez pensé ! dit Vautrin , car comment réussirez-vous , si vous n'escomptez pas voire amour? La vertu, mon cher étudiant , ne se scinde pas: elle est ou n'est pas. On nous parle de faire pénitence de nos fautes : encore un joli système ! Séduire une femme pour arriver à vous poser sur tel bâton de l'échelle sociale, jeter la zizanie entre les enfants d'une famille, enfin toutes les infamies qui se pratiquent sous le manteau d'une cheminée ou autrement dans un but de plaisir ou d'intérêt personnel , croyez-vous que ce soient des actes de foi , d'espérance et de charité ? Pourquoi deux mois de prison au dandy qui dans une nuit ôte à un enfant la moitié de sa fortune , et pourquoi le bagne au pauvre diable qui vole une poule avec les circonstances aggravantes? L'homme en gants et à paroles jaunes a commis des assassinats où l'on ne verse pas de sang, mais où l'on en donne. Entre ce que je vous propose et ce que vous ferez un jour, il n'y a que le sang de moins. Vous croyez à quelque chose de fixe dans ce monde-là! Méprisez donc les hommes , et voyez les mailles par où l'on peut passer à travers le réseau du Code. Le secret des grandes fortunes sans cause apparente est un crime oublié, parce qu'il a été proprement fait.

— Silence, monsieur, je ne veux pas en entendre davantage ; vous me feriez douter de moimême. En ce moment , le sentiment est toute ma science.

— A votre aise, bel enfant. Je vous croyais plus fort, fit Vautrin; je ne vous dirai plus rien... Un dernier mot cependant !

Il regarda fixement l'étudiant.

— Vous avez mon secret, lui dit-il.

— Un jeune homme qui vous refuse, saura bien l'oublier.

— Vous avez bien dit cela ! Un autre , voyez-vous, sera moins scrupuleux. Souvenez-vous de ce que je veux faire pour vous. Je vous donne quinze jours. C'est à prendre ou à laisser.

— Quelle tête de fer a donc cet homme ! se dit

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Raslignac en voyant Vautrin s'en aller tranquillement , sa canne sous le bras. Il m'a dit crûment ce que madame de Reauscant nie disait, en y mettant des formes. Il me décliirait le cœur avec des griffes d'acier. Pourquoi veux-je aller chez madame de Nucingcn ? En deux mots , ce brigand m'a plus dit de choses sur la vertu que ne m'en ont dit les hommes et les livres. Il est deux natures de crimes: ceux où l'on verse du sang, et ceux où l'on en donne. Si la vertu ne souffre pas de capitulation, j'ai donc volé mes sœurs! dit-il en jetant le sac sur la table.

Il s'assit , et resta là plongé dans une étourdissante méditation.

— Être fidèle à la vertu , martyre sublime ! F,ah ! tout le monde croit à la vertu ; mais qui est vertueux ? Les peuples ont la liberté pour idole; mais où est sur la terre un peuple libre? Ma jeunesse est encore bleue comme un ciel sans nuage ! vouloir être grand ou riche , n'est-ce pas se résoudre à mentir, plier, ramper, se redresser, flatter, dissimuler? n'est-ce pas consentir à se faire le valet de ceux qui ont menti, plié, rampé? car, avant d'être leur complice , il faut les servir. Eh bien , non ! Je veux travailler noblement, saintcmentj je veux travailler jour et nuit, ne devoir ma fortune qu'à mon labeur. Ce sera la plus lente des fortunes, mais chaque jour ma tête reposera sur mon oreiller sans une pensée mauvaise. Qu'y a-t-il de plus beau que de contempler sa vie et de la trouver pure comme un lis ? Moi et la vie, nous sommes comme un jeune homme et sa fiancée. Vautrin m'a fait voir ce qui arrive après dix ans de mariage. Diable , ma tête se perd ! Je ne veux penser à rien , le cœur est un bon guide !

Eugène fut tiré de sa rêverie par la voix de la grosse Sylvie, qui lui annonça son tailleur, devant lequel il se présenta, tenant à la main ses deux sacs d'argent, et il ne fut pas fâché de cette circonstance. Quand il eut essayé ses habits du soir, il remit sa nouvelle toilette de matin, qui le métamorphosait complètement.

— Je vaux bien M. de Trailles , se dit-il. Enfin j'ai l'air d'un gentilhomme !

— Monsieur, dit le père Goriot en entrant chez Eugène , vous m'avez demandé si je connaissais les maisons où va madame de Nucingen ?

— Oui!

— Eh bien , elle va lundi prochain au bal du maréchal due de Garigliano. Si vous pouvez y être, vous me direz si mes deux filles se sont bien amusées, comment elles seront mises, enfin tout.

— Comment avez-vous su cela, mon bon père Goriot? dit Eugène en le faisant asseoir à son feu.

— Sa femme de chambre me l'a dit. Je sais tout

ce qu'elles font par Joséphine et par Constance, reprit-il d'un air joyeux.

Le vieillard ressemblait à un amant encore assez jeune pour être heureux d'un stratagème qui le met eri communication avec sa maîtresse sans qu'elle puisse s'en douter.

— Vous les verrez , vous ! dit-il en exprimant avec riaïveté une douloureuse envie.

— Je ne sais pas, répondit Eugène. Je vais aller chez madame de lîeauséant lui demander si elle peut me présenter à la maréchale.

Eugène pensait avec une sorte de joie intérieure à se montrer chez la vicomtesse mis comme il le serait désormais. Ce que les moralistes nomment les abîmes du cœur humain sont uniquement les décevantes pensées , les involontaires mouvements de l'intérêt personnel. Ces péripéties , le sujet de tant de déclamations , ces retours soudains, sont des calculs faits au profit de nos jouissances. En se voyant bien mis, bien ganté, bien botté , Rastignac oublia sa vertueuse résolution. La jeunesse n'ose pas se regarder au miroir de la conscience quand elle verse du côté de l'injuste; tandis que l'âge mùr s'est vu : là gît toute la différence entre ces deux phases de la vie.

Depuis quelques jours, les deux voisins, Eugène et le père Goriot, étaient devenus bons amis. Leur secrète amitié tenait aux raisons psychologiques qui avaient engendré des sentiments contraires entre Vautrin et l'étudiant. Le hardi philosophe qui voudra constater les effets de nos sentiments dans le monde physique, trouvera sans doute plus d'une preuve de leur affective matérialité dans les rapports qu'ils créent entre nous et les animaux. Quel physiognomoniste est plus prompt à deviner un caractère qu'un chien l'est à savoir si un inconnu l'aime ou ne l'aime pas? Les atomes crochus, expression proverbiale dont chacun se sert, sont un de ces faits qui restent dans les langages pour démentir les niaiseries philosophiques dont s'occupent ceux qui aiment à vanner les épluchures des mots primitifs. On se sent aimé. Le sentiment s'empreint en toutes choses, et traverse les espaces. Une lettre est une âme; elle est un si fidèle écho de la voix qui parle, que les esprits délicats la comptent parmi les plus riches trésors de l'amour. Or , le père Goriot, que son sentiment irréfléchi élevait jusqu'au sublime de la nature canine, avait flairé la compassion , l'admirative bonté , les sympathies juvéniles qui s'étaient émues pour lui dans le cœur de l'étudiant. Cependant celte union naissante n'avait encore amené aucune confidence. Si Eugène avait manifesté le désir de voir madame de Nucingen, ce n'était pas qu'il comptât sur le vieillard pour être introduit par lui chez elle, mais il espérait qu'une

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indiscrétion pourrait le bien servir. Le père Goriot ne lui avait parlé de ses filles qu'à propos de ce qu'il s'était permis d'en dire publiquement le jour de ses deux visites.

Mon cher monsieur , lui avait-il dit le lendemain, comment avcz-vous pu croire que madame deRestaud vous en ait voulu d'avoir prononcé mon nom? Mes deux filles m'aiment bien. Je suis un heureux père. Seulement, mes deux gendres se sont mal conduits envers moi. Je n'ai pas voulu faire souffrir ces chères créatures de mes dissensions avec leurs maris, et j'ai préféré les voir en secret. Ce mystère me donne mille jouissances que ne connaissent pas les autres pères qui peuvent voir leurs filles quand ils veulent. Moi , je ne veux pas, comprenez-vous ? Alors, je vais, quand il fait beau , dans les Champs- Elysées , après avoir demandé aux femmes de chambre si mes filles sortent. Je les attends au passage ; le cœur me bat quand les voitures arrivent; je les admire dans leur toilette; elles me jettent en passant un petit rire qui me dore la nature comme s'il y tombaitun rayon de quelque beau soleil. Et je reste, elles doivent revenir. Je les vois encore! l'air leur a fait du bien ; elles sont roses. J'entends dire autour de moi : — Voilà une belle femme ! Ça me réjouit le cœur. N'est-ce pas mon sang ? J'aime les chevaux qui les traînent , et je voudrais être le petit chien qu'elles ont sur leurs genoux. Je vis de leurs plaisirs. Chacun a sa façon d'aimer ; et la mienne ne fait pourtant de mal à personne, pourquoi le monde s'occupe-t-il de moi ? Je suis heureux à ma manière. Est-ce contre les lois que j'aille les voir , le soir, au moment où elles sortent de leurs maisons pour se rendre au bal ? Quel chagrin pour moi si j'arrive trop lard, et qu'on médise: Madame est sortie! Un soir, j'ai attendu jusqu'à trois heures du matin pour voir Anastasie que je n'ai pas vue depuis deux jours. J'ai manqué crever d'aise ! Je vous en prie, ne parlez de moi que pour dire combien mes filles sont bonnes. Elles veulent me combler de toutes sortes de cadeaux , je les en empêche , je leur dis : — Gardez donc votre argent ! Que voulez-vous que j'en fasse ? il ne me faut rien. En effet, mon cher monsieur , que suis-jc ? un méchant cadavre dont l'âme est partout où sont mes filles.

Quand vous aurez vu madame de Nucingen , vous me direz celle des deux que vous préférez, dit le bonhomme après un moment de silence , en voyant Eugène qui se disposait à partir pour aller se promener aux Tuileries , en attendant l'heure de se présenter chez madame de Beauséant.

Cette promenade fut fatale à l'étudiant. Quelques femmes le remarquèrent. 11 était si beau , si jeune , et d'une élégance de si bon goût ! En se voyant l'objet d'une allcnlion presque admirative , il ne pensa

plus à ses sœurs ni à sa tante dépouillée , ni à ses vertueuses répugnances. Enfin il avait vu passer au-dessus de sa tête ce démon qu'il est si facile de prendre pour un ange , ce Satan aux ailes diaprées , qui sème des rubis , qui jette ses flèches d'or au front des palais , empourpre les femmes , revêt d'un sot éclat les trônes , si simples dans leur origine ; il avait écouté le dieu de cette vanité crépitante dont nous prenons le clinquant pour un symbole de puissance. La parole de Vautrin , quelque cynique qu'elle fut, s'était logée dans son cœur, comme dans le souvenir d'une vierge se grave le profil ignoble d'une vieille marchande à la toilette, qui lui a dit : — Or et amour , à flots !

Après avoir indolemment flâné, vers cinq heures, Eugène se présenta chez madame de Beauséant , et y reçut un de ces coups terribles contre lesquels les cœurs jeunes sont sans armes. Il avait jusqu'alors trouvé la vicomtesse pleine de cette aménité polie, de cette grâce melliflue donnée par l'éducation aristocratique , et qui n'est complète que si elle vient du cœur. Quand il entra , madame de Beauséant fit un geste sec, et lui dit d'une voix brève : — Monsieur de Rastignac, il m'est impossible de vous voir, en ce moment du moins ! je suis en affaire...

Pour un observateur, et Rastignac l'était devenu promptement, cette phrase, le geste, le regard, l'inflexion de voix étaient l'histoire du caractère et des habitudes de la caste. Il aperçut la main de fer sous le gant de velours; la personnalité, l'égoïsme , sous les manières; le bois, sous le vernis. Il entendit enfin le Moi le Roi qui commence sous les panaches du trône, et finit sous le cimier du dernier gentilhomme. Eugène s'était trop facilement abandonné sur sa parole à croire aux noblesses de la femme. Puis , comme tous les malheureux , il avait signé de bonne foi le pacte délicieux qui doit lier le bienfaiteur à l'obligé , et dont le premier article consacre entre les grands cœurs une complète égalité. La bienfaisance est une passion céleste aussi incomprise, aussi rare que l'est le véritable amour. L'un et l'autre est la prodigalité des belles âmes. Eugène voulait arriver au bal de la duchesse de Garigliano , il dévora cette bourrasque.

— 3Iadame, dit-il d'une voix émue, s'il ne s'agissait pas d'une chose importante, je ne serais pas venu vous importuner ; soyez assez gracieuse pour me permettre de vous voir plus tard, j'attendrai.

— Eh bien ! venez diner avec moi , dit-elle un peu confuse de la dureté qu'elle avait misedans ses paroles; car cette femme était vraiment aussi bonne que grande.

Quoique touché de ce retour soudain, Eugène se dit en s'en allant: — Rampe ! supporte tout ! Que doivent cire les autres, si, dans un moment, la

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meilleure des femmes efface les promesses de son amilic , le laisse là comme un vieux soulier ? Chacun pour soi , donc ! 11 est vrai que sa maison n'est pas une boutique , et que j'ai tort d'avoir besoin d'elle. Il faut , comme dit Vautrin , se faire boulet de canon.

Les amères réflexions de l'étudiant furent bientôt dissipées par le plaisir qu'il se promettait en dînant chez la vicomtesse. Aifisi, par une sorte de fatalité, les moindres événements de sa vie conspiraient à le pousser dans la carrière où , suivant les observations du terrible sphinx de la maison A^auquer, il fallait, comme sur un champ de "bataille, tuer pour ne pas être tué , tromper pour ne pas être trompé ; où il fallait déposer à la barrière sa conscience , son cœur, mettre un masque , se jouer sans pitié des hommes, et, comme à Lacédémone , saisir sa fortune sans être vu, pour mériter la couronne. Quand il revint chez la vicomicsse, il la trouva pleine de cette bonté gracieuse qu'elle lui avait toujours témoignée. Tous deux allèrent dans une salle à manger où le vicomte attendait sa femme , et où resplendissait ce luxe de table qui, sous la restauration, fut poussé, comme chacun le sait, au plus haut degré. M. deBeauséant, semblable à beaucoup de gens blasés, n'avait plus guère d'autres plaisirs que ceux de la bonne chère ; il était, en fait de gourmandise, de l'écolede Louis XVIII etdu ducd'Escars. Sa table offrait donc un double luxe, celui du contenant et celui du contenu. Jamais semblable spectacle n'avait frappé les yeux d'Eugène qui dînait pour la première fois dans une de ces maisons où les grandeurs sociales sont héréditaires. La mode venait de supprimer les soupers qui terminaient autrefois les bals de l'Empire , où les militaires avaient besoin de prendre des forces pour se préparer à tous les combats qui les attendaient au dedans comme au dehors. Eugène n'avait encore assisté qu'à des bais. L'aplomb qui le distingua plus tard si éminemment, et qu'il commençait à prendre, l'empêcha de s'ébahir niaisement. Mais en voyant cette argenterie sculptée, et les mille recherches d'une table somptueuse, en admirant pour la première fois un service fait sans bruit , il était difficile à un homme d'ardente imagination de ne pas préférer cette vie constamment élégante , à la vie de privations qu'il voulait embrasser le matin. Sa pensée l'ayant rejeté pendant un moment dans sa pension bourgeoise, il en eut une si profonde horreur, qu'il se jura de la quitter au mois de janvier, autant pour se mettre dans une maison propre que pour fuir Vautrin dont il sentait la large main sur son épaule. Si l'on vient à songer aux mille formes que prend la corruption à Paris, parlante ou muette. Vin homme de bon sens se demande par quelle aber-

ration l'État y met des écoles , y assemble des jeunes gens ? comment les jolies femmes y sont respectées ? comment l'or étalé par les changeurs ne s'envole pas magiquement de leurs sébiles ? .Mais si l'on vient à songer qu'il est peu d'exemples de crimes, voire même de délits commis par les jeunes gens, de quel respect ne doit-on pas être pris pour ces patients Tantales qui se combattent eux-mêmes , et sont presque toujours victorieux ! S'il était bien peint dans sa lutte avec l'aris , le pauvre étudiant fournirait un des sujets les plus dramatiques de notre civilisation moderne. Madame de Beauséant regardait vainement Eugène pour le convier à parler ; il ne voulut rien dire en présence du vicomte.

— 3Ie menez-vous ce soir aux Italiens? demanda la vicomtesse à son mari.

— Vous ne pouvez douter du plaisir que j'aurais à vous obéir, répondit-il avec une galanterie moqueuse dont l'étudiant fut la dupe; mais je dois aller rejoindre quelqu'un aux Variétés-

— Sa maîtresse ! se dit-elle.

— Vous n'avez donc pas d'Ajuda ce soir ? demanda M. de Beauséant.

— Non , répondit-elle avec humeur.

— Eh bien ! s'il vous faut absolument un bras, prenez celui de M. de Rastignac.

La vicomtesse regarda Eugène en souriant.

— Ce sera bien compromettant pourvous, dit-elle.

— Le Français aime le péri/, parce qu'il y trouve la gloire, a dit 31. de Chateaubriand , répondit Rastignac en s'inclinant.

Quelques moments après , il fut emporté près de madame de Beauséant, dans un coupé rapide, au théâtre à la mode , et crut à quelque féerie lorsqu'il entra dans une loge de face, et qu'il se vit le but de toutes les lorgnettes concurremment avec la vicomtesse dont la toilette était délicieuse. Il marchait d'enchantements en enchantements.

— Vous aviez à me parler, lui dit madame de Beauséant. Tenez, voici madame de Nucingen à trois loges de la nôtre. Sa sœur et M. de Trailles sont de l'autre côté.

En disant ces mots, la vicomtesse regardait la loge où devait être mademoiselle de Rochegude, et n'y voyant pas monsieur d'Ajuda, sa figure prit un éclat extraordinaire.

— Elle est charmante, dit Eugène après avoir regardé madame de Nucingen.

— Elle a les cils blancs.

— Oui , mais quelle jolie taille mince !

— Elle a de grosses mains.

— Les beaux yeux !

— Elle a le visage long.

— Mais la forme longue a de la distinction.

— Cela est heureux pour elle qu'il y en ait là.

LE PÈRE GORIOT

Voyez comment elle prend et quitte son lorgnon ! Le Goriot perce dans tous ses mouvements, dit la comtesse au grand étonneraenl d'Eugène.

En effet, madame de Beauséant lorgnait la salle et semblait ne pas faire attention à madame de Nucingen, dont elle ne perdait cependant pas un geste. L'assemblée était exquisement belle. Delphine de Kucingen ne fut pas peu flattée d'occuper exclusivement le jeune , le beau, l'élégant cousin de madame de Beauséant qui ne regarda qu'elle.

— Si vous continuez à la couvrir de vos regards , vous allez faire scandale, M. de Rasîignac. Vous ne réussirez à rien , si vous vous jetez ainsi à la tête des gens.

— Ma chère cousine, dit Eugène, vous m'avez déjà bien protégé ; si vous voulez achever votre ouvrage, je ne vous demande plus que de me rendre un service qui vous donnera peu de peine et me fera grand bien. Me voilà pris.

— Déjà ?

— Oui.

— Et de celte femme ?

— Mes prétentions seraient-elles donc écoutées ailleurs? dit-il en lançant un regard pénétrant à sa cousine. Madame la duchesse de Garigliano est attachée à madame la duchesse de Berry , reprit-il ; vous devez la voir; ayez la bonté de me présenter chez elle et de m'amener au bal qu'elle doiuie lundi. J'y rencontrerai madame de Nucingen, et je livrerai ma première escarmouche.

— Volontiers! dit-elle. Si vous vous sentez déjà du goût pour elle , vos affaires de cœur vont trèsbien. Voici M. de Marsay dans la loge de la princesse Galathionne. Madame de Nucingen est au supplice, elle se dépite. II n'y a pas de meilleur moment pour aborder une femme, surtout une femme de banquier. Ces dames de la Chaussée-d'Autin aiment toutes la vengeance.

— Que feriez-vous donc , vous , en pareil cas ?

— Moi ! je souffrirais en silence.

En ce moment M. d'Ajuda se présenta dans la loge de madame de Beauséant.

— J'ai mal fait mes affaires afin de venir vous retrouver, dit-il, et je vous en instruis pour que ce ne soit pas un sacrifice.

Les rayonnements du visage de la vicomtesse apprirent à Eugène à reconnaître les expressions d'un véritable amour , et à ne pas les confondre avec les simagrées de la coquetterie parisienne. Il admira sa cousine, devint muet et céda sa place à M. d'Ajuda, en soupirant.

— Quelle noble , quelle sublime créature est une femme qui aime ainsi! se dit-il. Et cet homme la trahirait pour une poupée! Comment peut-on la trahir?

11 se sentit au cœur une rage d'enfant. Il aurait voulu se rouler aux pieds de madame de Beauséant ; il souhaitait le pouvoir des démons afin de l'emporter dans son cœur, comme un aigle enlève de la plaine dans son aire une jeune chèvre blanche qui tette encore. Il était humilié d'être, dans ce grand Musée de la beauté, sans son tableau, sans une maîtresse à lui.

— Avoir une maîtresse est une position quasiroyale ! se disait-il , c'est le signe de la puissance.

Il regarda madame de Nucingen, comme un homme insulté regarde son adversaire. La vicomtesse se retourna vers lui pour lui adresser sur sa discrétion mille remercîments dans un clignement d'yeux. Le premier acte était fini.

— Vous connaissez assez madame de Nucingen pour lui présenter M. de Rastignac? dit-elle à M. d'Ajuda.

— Mais elle sera charmée de voir monsieur, dit le marquis.

Le beau Portugais se leva , prit le bras de l'étudiant, qui en un clin d'œil se trouva chez madame de Nucingen.

— Madame la baronne, dit M. d'Ajuda, j'ai l'honneur de vous présenter M. de Rastignac, le cousin de la vicomtesse de Beauséant. Vous faites une si vive impression sur lui,. que j'ai voulu compléter son bonheur en le rapprochant de son idole.

Ces mots furent dits avec un certain accent de * raillerie qui en faisait passer la pensée un peu brutale, mais qui , bien sauvée, ne déplaît jamais à une femme. Madame de Nucingen sourit, et offrit à Eugène la place de son mari , qui venait de sortir.

— Je n'ose pas vous proposer de rester près de moi, monsieur, lui dit-elle; quand on a le bonheur dêlre auprès de madame de Beauséant , on y reste.

— Mais , lui dit à voix basse Eugène , il me semble, madame , que si je veux plaire à ma cousine, je demeurerai près de vous.

Avant l'arrivée de M. le marquis, nous parlions de vous et de la distinction de toute votre personne, dit-il à haute voix.

M. d'Ajuda se relira.

— Vraiment , monsieur , dit la baronne , vous allez me rester ? Nous ferons donc connaissance ; car madame de Restaud m'avait déjà donné le plus vif désir de vous voir.

— Elle est donc bien fausse ! elle m'a fait consigner à sa porte.

— Comment!

— .Madame , j'aurai la conscience de vous en dire la raison ; mais je réclame toute votre indulgence en vous confiant un pareil secret. Je suis le voisin de monsieur votre père ; et j'ai eu l'imprudence ,

LE PÈRE GORIOT

ignorant que madame de Restaud fut sa fille , d'en parler fort innocemment. J'ai fâché madame votre sœur et son mari. Vous ne sauriez croire combien madame la duchesse de Langeais et ma cousine ont trouvé cette apostasie filiale de mauvais goùl. Je leur ai raconté la scène, elles en ont ri comme des folles. Ce fut alors qu'en faisant un parallèle entre vous et votre sœur, madame de Beauséant me parla de vous en de fort bons termes, et me dit combien vous étiez excellente pour mon voisin, M. Goriot. Comment , en elTet, ne l'aimeriez-vous pas? Il vous adore si passionnément, que j'en suis Jaloux déjà. Nous avons parlé de vous ce matin pendant deux heures. Puis , tout plein de ce (jue votre père m'a raconté , ce soir , en dînant avec ma cousine , je lui disais que vous ne pouviez pas être aussi belle que vous étiez aimante. Voulant sans doute favoriser une si chaude admiration, madame de Beauséant m'a amené ici, en me disant avec sa grâce habituelle que je vous y verrais.

— Comment, monsieur , dit la femme du banquier , je vous dois déjà de la reconnaissance? Encore un peu , nous allons être de vieux amis.

— Quoique l'amitié doive être près de vous un sentiment peu vulgaire, dit Rastignac, je ne veux jamais être votre ami.

Ces sottises stéréotypées à l'usage des débutants paraissent toujours charmantes aux femmes, et ne sont pauvres que lues à froid. Le geste , l'accent , le regard d'un jeune homme, leur donnent d'incalculables valeurs. Madame de Nucingen trouva Rastignac charmant. Puis, comme toutes les femmes, ne pouvant rien dire à des questions aussi drument posées que l'étaient celles de l'étudiant, elle répondit à autre chose.

— Oui, ma sœur se fait tort par la manière dont elle se conduit avec ce pauvre père , qui vraiment a été pour nous un dieu. Il a fallu que M. de Nucingen m'ordonnât positivement de ne voir mon père que le matin , pour que je cédasse sur ce point. Mais j'en ai longtemps été bien malheureuse. Je pleurais. Ces violences , venues après les brutalités du mariage , ont été l'une des raisons qui troublèrent le plus mon ménage. Je suis certes la femme de Paris la plus heureuse aux yeux du monde, la plus malheureuse en réalité. Vous allez me trouver folle de vous parler ainsi. Mais vous connaissez mon père; à ce titre, vous ne pouvez pas m'étre étranger.

— Vous n'aurez jamais rencontré personne, lui dit Eugène, qui soit animé d'un plus vif désir de vous appartenir. Que cherchez- vous toutes ? le bonheur , reprit-il d'une voix qui allait à l'âme. Hé bien ! si , pour une femme, le bonheur est d'être aimée, adorée, d'avoir un ami à qui elle puisse confier ses désirs , ses fantaisies , ses chagrins , ses joies ; se

montrer dans la nudité de son âme, avec ses jolis défauts et ses belles qualités, sans craindre d'être trahie; croyez-moi, le cœur dévoué , toujours ardent , ne peut se rencontrer que chez un honmic jeune, plein d'illusions, qui peut mourir sur un seul de vos signes , qui ne sait rien encore du monde et n'en veut rien savoir , parce que vous devenez le monde pour lui. Moi , voyez-vous , vous allez rire de ma naïveté, j'arrive du fond d'une province, neuf à tout, n'ayant connu que de belles âmes, et je comptais rester sans amour. Il m'est arrivé de voir ma cousine, qui m'a mis trop près de son cœur; elle m'a fait deviner les mille trésors de la passion; et je suis comme Chérubin , l'amant de toutes les femmes, en attendant que je puisse me dévouera quelqu'une d'entre elles. En vous voyant, quand je suis entré , je me suis senti porté vers vous comme par un courant électrique. J'avais déjà tant pensé à vous! Mais je ne vous avais pas rêvée aussi belle que vous l'êtes en réalité. x^Iadame de Beauséant m'a ordonné de ne pas vous tant regarder. Elle ne sait pas ce qu'il y a d'attrayant à voir vos jolies lèvres rouges, votre teint blanc, vos yeux si doux. Moi aussi, je vous dis des folies, mais laissez-les-moi dire.

Rien ne plait plus aux femmes que de s'entendre débiter ces douces paroles. La plus sévère dévote les écoute , même quand elle ne doit pas y répondre. Après avoir ainsi commencé , Rastignac défila son chapelet d'une voix coquettement sourde; et madame de Nucingen encourageait Eugène par des sourires, en regardant de temps en temps 31. de Marsay, qui ne quittait pas la loge de la princesse Galathionne. Rastignac resta près de madame de Nucingen jusqu'au moment où son mari vint la chercher pour l'emmener.

— Madame , lui dit Eugène , j'aurai le plaisir de vous aller voir avant le bal de la duchesse de Garigliano.

— Buisque matame fous encache, dit le baron, épais Alsacien dont la figure ronde annonçait une dangereuse finesse , fous êtes sir d'êdre pien reçu.

— Mes affaires sont en bon train, car elle ne s'est pas bien effarouchée en m'cntendant lui dire : — M'aimerez-vous bien ? Le mors est mis à ma bête , sautons dessus et gouvernons-la! se dit Eugène en allant saluer madame de Beauséant , qui se levait et se retirait avec M. d'Ajuda. Le pauvre étudiant ne savait pas que la baronne était distraite , et attendait de M. de Marsay une de ces lettres décisives qui déchirent l'âme. Tout heureux de son faux succès, Eugène accompagna la vicomtesse jusqu'au péristyle , où chacun attend sa voiture.

— Voire cousin ne se ressemble plus à lui-même, dit le Portugais en riant à la vicomtesse , quand Eugène les eut quittés. 11 va faire sauter la banque.

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LE PERE GORIOT

II est souple comme une anguille, et je crois qu'il ira loin. Vous seule avez pu lui trier sur le volet une femme au moment où il faut la consoler.

— 3Iais , dit madame de Beauséant , il faut savoir si elle aime encore celui qui l'abandonne.

L'étudiant revint à pied du Théâtre-Italien à la rue Neuve-Sainte-Geneviève , en faisant les plus doux projets. Il avait bien remarqué l'attention avec laquelle madame de Restaud l'avait examiné, soit dans la loge de la vicomtesse , soit dans celle de madame de Xucingen, et il présuma que la porte de la comtesse ne lui serait plus fermée. Ainsi déjà quatre relations majeures ( car il comptait bien plaire à la maréchale) allaient lui être acquises au cœur de la haute société parisienne. Or, sans trop s'expliquer les moyens, il devinait par avance que, dans le jeu compliqué des intérêts de ce monde , il devait s'accrocher à un rouage et se trouver en haut de la machine , dont il se sentait la force d'enrayer la roue.

— Si madame de Nucingen s'intéresse à moi , je lui apprendrai à gouverner son mari. Ce mari fait des affaires d"or , il pourra m'aider à ramasser tout d'un coup une fortune.

Il ne se disait pas cela crûment , il n'était pas encore assez politique pour chiffrer une situation, l'apprécier et la calculer ; mais ces idées flottaient à l'horizon sous la forme de légers nuages ; et quoiqu'elles n'eussent pas l'âprelé de celles de Vautrin, si elles avaient élé soumises au creuset de la conscience, elles n'auraient rien donné de bien pur. Les hommes arrivent , par une suite de transactions de ce genre, à cette morale relâchée que professe l'époque actuelle , où se rencontrent plus rarement que dans aucun temps ces hommes rectangulaires , à formes droites, ces belles volontés, qui ne se plient jamais au mal , à qui la moindre déviation de la ligne droite semble être un crime , magnifiques images de la probité qui nous ont valu deux chefs-d'œuvre, Alceste de Molière, et récemment Jetiny Deans et son père dans l'œuvre de AValter Scott. Peut-être la page opposée , la peinture des sinuosités dans lesquelles un homme du monde, un ambitieux fait rouler sa conscience, en essayant de côtoyer le mal , afin d'arriver à son but en gardant les apparences, ne serait-elle ni moins belle, ni moins dramatique.

En arrivant à sa pension , Rastignac s'était épris de madame de Nucingen; elle lui avait paru svelte, fine comme une hirondelle. L'enivrante douceur de ses yeux , le tissu délicat et soyeux de sa peau , sous laquelle il avait cru voir couler le sang, le son enchanteur de sa voix, ses cheveux blonds , il se rappelait tout ; et peut-être la marche , en mettant son sang en mouvement ., aidait-elle à cette fascination.

L'étudiant frappa rudement à la porte du pèreGoriot.

— Mon voisin , dit-il , j'ai vu madame Delphine.

— Où?

— Aux Italiens.

— S'amuse-t-elle bien? Entrez donc.

Et le bonhomme , qui s'était levé en chemise, ouvrit sa porte et se recoucha promptement.

— Parlez-moi donc d'elle ! demanda-t-il. Eugène , qui se trouvait pour la première fois chez

le père Goriot , ne fut pas maître d'un mouvement de stupéfaction en voyant le bouge où vivait le père, après avoir admiré la toilette de la fille. La fenêtre était sans rideaux; le papier de tenture , collé sur les murailles, s'en détachait en plusieurs endroits par l'effet de l'humidité, et se recroquevillait en laissant apercevoir le plâtre jauni par la fumée. Le bonhomme gisait sur un mauvais lit et n'avait qu'une maigre couverture et un couvre-pied ouaté, fait avec les bons morceaux des vieilles robes de madame Vauquer. Le carreau était humide et plein de poussière. En face de la croisée se voyait une de ces vieilles commodes en bois de rose à ventre renflé , qui ont des mains en cuivre tordu en façon de sarments décorés de feuilles ou de fleurs ; un vieux meuble à tablette de bois sur lequel était un pot à eau dans sa cuvette et tous les ustensiles nécessaires pour se faire la barbe. Dans un coin, les souliers ; à la tête du lit, une table de nuit sans porte et sans marbre; au coin de la cheminée , où il n'y avait pas trace de feu , se trouvait la table carrée , en bois de noyer, dont la barre avait servi au père Goriot à dénaturer son écuelle en vermeil. Un méchant secrétaire sur lequel était le chapeau du bonhomme, un lauleuil foncé de paille et deux chaises, complétaient ce mobilier misérable. La flèche du lit , attachée au plancher par une loque, soutenait une mauvaise bande d'étoffe à carreaux rouges et blancs. Le pauvre commissionnaire était certes moins mal meublé, dans son grenier , que ne l'était le père Goriot chez madame Vauquer. L'aspect de cette chambre donnait froid, serrait le cœur; elle ressemblait au plus triste logement d'une prison. Heureusement M. Goriot ne vit pas l'expression qui se peignit sur la physionomie dEugène quand celui-ci posa sa chandelle sur la table de nuit. Le bonhomme se tourna de son côté en restant couvert jusqu'au menton.

— Hé bien ! qui aimez-vous mieux de madame de Restaud ou de madame de Nucingen?

— Je préfère madame Delphine, répondit l'étudiant, parce qu'elle vous aime mieux.

A cette parole chaudement dite , le bonhomme sortit son bras du lit et serra la main d'Eugène.

— -Merci , merci, répondit le vieillard ému. Que vous a-t-elle donc dit de moi ?

LE PÈRE GORIOT

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L'étudiant répéta les paroles de la baronne en les embellissant, et le vieillard l'écouta comme s'il eût entendu la parole de Dieu.

— Chère enfant ! oui, oui, elle m'aime bien. Mais ne la croyez pas dans ce qu'elle vous a dit d'Anastasie. Les deux sœurs se jalousent, voyez-vous! c'est encore une preuve de leur tendresse. Madame de Restaud m'aime bien aussi. Je le sais. Un père est avec ses enfants comme Dieu est avec nous , il va jusqu'au fond des cœurs, et juge les intentions. Elles sont toutes deux aussi aimantes. Oh! si j'avais eu de bons gendres, j'aurais élé trop heureux. Il n'est sans doute pas de bonheur complet ici-bas. Si j'avais vécu chez elles, mais rien que d'entendre leurs voix , de les savoir là , de les voir aller , sortir, comme quand je les avais chez moi, ça m'eut fait cabrioler le cœur. Etaient-elles bien mises?

— Oui, dit Eugène. Mais, monsieur Goriot, comment , en ayant des filles aussi richement établies que le sont les vôtres , pouvez-vous demeurer dans un taudis pareil?

— Ma foi, dit-il d'un air en apparence insouciant, à quoi cela me servirait-il d'être mieux? Je ne puis guère vous expliquer ces cboses-là , je ne sais pas dire deux paroles de suite comme il faut. Tout est là, ajouta-t-il, en se frappant le cœur. Ma vie, à moi, est dans mes deux filles. Si elles s'amusent, si elles sont heureuses , bravement mises , si elles marchent sur des tapis, qu'importe de quel drap je sois vêtu , et l'endroit où je me couche ? Je n'ai point froid si elles ont chaud , je ne m'ennuie jamais si elles rient. Je n'ai de chagrins que les leurs. Quand vous serez père, que vous vous direz, en voyant gazouiller vos enfants : — C'est sorti de moi! que vous sentirez ces petites créatures tenir à chaque goutte de votre sang , dont elles ont élé la fine fleur, car c'est ça ! vous vous croirez attaché à leur peau, vous croirez être agité vous-même par leur marche. Leur voix me répond partout ; un regard d'elles , quand il est triste , me fige le sang. Un jour , vous saurez que l'on est bien plus heureux de leur bonheur que du sien propre. Je ne peux pas vous expliquer ça , ce sont des mouvements intérieurs qui répandent l'aise partout. Enfin , je vis trois fois. Voulez-vous que je vous dise une drôle de chose? Eh bien ! quand j'ai été père , j'ai compris Dieu. Il est tout entier partout , puisque la création est sortie de lui. Monsieur ! je suis ainsi avec mes filles. Seulement j'aime mieux mes filles que Dieu n'aime le monde, parce que le monde n'est pas si beau que Dieu, et que mes filles sont plus belles que moi. Elles me tiennent si bien à l'âme , que j'avais idée que vous les verriez ce soir. Mon Dieu ! un homme qui rendrait ma petite Delphine aussi heureuse qu'une femme l'est quand elle est , là , bien aimée ,

mais je lui cirerais ses bottes , je lui ferais ses commissions. J'ai su par sa femme de chambre que ce petit M. de Marsay est un mauvais chien. H m'a pris des envies de lui tordre le cou. Ne pas adorer un bijou de femme ! une voix de rossignol ! faite comme un modèle ! Où a-t-elle eu les yeux d'épouser celte grosse souche d'Alsacien? Il leur fallait à toutes deux de jolis jeunes gens bien aimables. Enfin , elles ont fait à leur fantaisie.

Le père Goriot était subliirje. Jamais Eugène ne l'avait pu voir illuminé par les feux de sa passion paternelle. Une chose digne de remarque est la puissance d'infusion que possèdent les sentiments. Quelque grossière que soit une créature, dès qu'elle exprime une affection forte et vraie, elle exhale un fluide particulier qui modifie la physionomie, anime le geste , colore la voix ; et l'être le plus stupide arrive , sous l'effort de la passion , à la plus haute éloquence dans l'idée, si ce n'est dans le langage. Il se meut dans une sphère lumineuse. Il y avait en ce moment dans la voix, dans le geste de ce bonhomme, la puissance communicative qui signale le grand acteur. Mais nos beaux sentiments ne sont-ils pas les poésies de la volonté ?

— Eh bien ! vous ne serez peut-être pas fâché d'apprendre, lui dit Eugène, qu'elle va rompre sans doute avec M. de Marsay. Ce beau-fils l'a quittée pour s'attacher à la princesse Galalhionne. Quant à moi , ce soir , je suis tombé amoureux de madame Delphine.

— Bah ! dit le père Goriot.

— Oui. Je ne lui ai pas déplu. Nous avons parlé amour pendant une heure , et je dois aller la voir après-demain , samedi.

— Oh, que je vous aimerais, mon cher monsieur, si vous lui plaisiez ! Vous êtes bon, vous ne la tourmenteriez point. Si vous la trahissiez, je vous couperais le cou, d'abord. Une femme n'a pas deux amours, voyez-vous! Mon Dieu! mais je dis des bêtises , monsieur Eugène. Il fait froid ici pour vous. Mon Dieu! vous l'avez donc entendue? que vous a-telle dit pour moi?

— Rien , se dit en lui-même Eugène. — Elle m'a dit, répondit-il à haute voix, qu'elle vous envoyait un bon baiser de fille.

— Adieu, mon voisin, dormez bien, faites de beaux rêves, les miens sont tout faits avec ce mot-là. Que Dieu vous protège dans tous vos désirs! Vous avez été pour moi ce soir comme un bon ange ; vous me rapportez l'air de ma fille !

— Le pauvre homme ! se dit Eugène en se couchant; il y a de quoi toucher des cœurs de marbre. Sa fille n'a pas plus pensé à lui qu'au Grand Turc.

Depuis cette conversation, le père Goriot vit dans son voisin un confident inespéré , un ami. Il s'était

LE PÈRE GORIOT

établi entre eux les seuls rapports par lesquels ce vieillard pouvait s'attacher à un autre homme. Les passions ne font jamais de faux calculs. Le père Goriot se voyait un peu plus près de sa fille Delphine, il s'en voyait mieux reçu, si Eugène devenait cher à la haronne. D'ailleurs il lui avait confié l'une de ses douleurs. 3Iadame de Nucingen, à laquelle mille fois par jour il souhaitait le bonheur, n'avait pas connu les douceurs de l'amour. Certes, Eugène était, pour se servir de son expression, un des jeunes gens les plus gentils qu'il eût jamais vus , et semblait pressentir qu'il lui donnerait tous les plaisirs dont elle avait été privée. Le bonhomme se prit donc pour son voisin d'une amitié qui alla croissant, et sans laquelle il eût été sans doute impossible de connaître le dénoùment de celte histoire.

Le lendemain malin, au déjeuner, l'affection avec laquelle le père Goriot regardait Eugène, près duquel il se plaça , les quelques paroles qu'il lui dit , et le changement de sa physionomie , ordinairement semblable à un masque de plâtre , surprirent les pensionnaires. Vautrin, qui revoyait l'étudiant pour la première fois depuis leur conférence , semblait vouloir lire dans son âme. En se souvenant du projet de cet homme, Eugène, qui avant de s'endormir, avait, pendant la nuit, mesuré le vaste champ qui s'ouvrait à ses regards , pensa nécessairement à la dot de mademoiselle Taillefer, et ne put s'empêcher de regarder Victorine comme le plus vertueux jeune homme regarde une héritière. Par hasard, leurs yeux se rencontrèrent. La pauvre fille ne manqua pas de trouver Eugène charmant dans sa nouvelle tenue. Le coup d'oeil qu'ils échangèrent fut assez significatif pour que Rastignac ne doutât pas d'être pour elle l'objet de ces confus désirs dont toutes les jeunes filles sont atteintes , et qu'elles rattachent au premier être un peu séduisant qui s'offre à leurs regards. Une voix lui criait : — Huit cent mille francs ! Mais tout à coup il se rejeta dans ses souvenirs de la veille, et pensa que sa passion de commande pour madame de Nucingen était l'anlidote de ses mauvaises pensées involontaires.

— L'on donnait hier aux Italiens le Barbier de Seville de Rossini. Je n'avais jamais entendu de si délicieuse musique, dit-il. Mon Dieu! est-on heureux d'avoir une loge aux Italiens!

Le père Goriot saisit cette parole au vol comme un chien saisit un mouvement de son maître.

— Vous êtes comme des coqs en pâte, dit madame Vauquer, vous autres hommes, vous faites tout ce qui vous plaît !

— Comment ètes-vous revenu? demanda Vautrin.

— A pied , répondit Eugène.

— Moi, reprit le tentateur, je n'aimerais pas de demi-plaisirs; je voudrais aller là dans ma voiture,

dans ma loge, et revenir bien commodément. Tout ou rien ! voilà ma devise.

— Et qui est bonne! reprit madame Vauquer.

— Vous irez peut-être voir madame de Nucingen, dit Eugène à voix basse à M. Goriot. Elle vous recevra , certes , à bras ouverts, elle voudra savoir de vous mille petits détails sur moi. J'ai su qu'elle ferait tout au monde pour être reçue chez ma cousine , madame la vicomtesse de Reauséant. N'oubliez pas de lui dire que je l'aime trop pour ne pas penser à lui procurer cette satisfaction.

Et il s'en alla promptement à l'école de droit. Il voulait rester le moins de temps possible dans cette odieuse maison. Il flâna pendant presque toute la journée , en proie à celte fièvre de tête qu'ont connue les jeunes gens affectés de trop vives espérances. Les raisonnements de Vautrin le faisaient réfléchir à la vie sociale, au moment où il rencontra son ami Rianchon dans le jardin du Luxembourg.

— Où as-tu pris cet air grave? lui dit l'étudiant en médecine en lui prenant le bras pour se promener devant le palais.

— Je suis tourmenté par de mauvaises idées.

— En quel genre? Ça se guérit , les idées.

— Comment?

— En y succombant,

— Tu ris sans savoir ce dont il s'agit. As-ln lu Rousseau?

— Oui.

— Te souviens-tu de ce passage où il demande à son lecteur ce qu'il ferait au cas où il pourrait s'enrichir, en tuant par sa seule volonté un vieux mandarin de la Chine sans bouger de Paris?

— Oui.

— lié bien !

— Rah ! J'en suis à mon trente-troisième mandarin.

— Ne plaisante pas. Allons, s'il t'était prouvé que la chose est possible et qu'il te suffit d'un signe de tête , le ferais-tu ?

— Est-il bien vieux, le mandarin? Mais, bah! jeune ou vieux, paralytique ou bien portant, ma foi... Diantre ! Eh bien ! non!

— Tu es un brave garçon, Rianchon! Mais si tu aimais une femme à te mettre pour elle Pâme à l'envers, et qu'il lui fallût de l'argent, beaucoup d'argent pour sa toilelle, pour sa voiture, pour toutes ses fantaisies enfin?

— Mais tu m'ôtes la raison , et tu veux que je raisonne.

— Hé bien ! Rianchon, je suis fou, guéris-moi. J'ai deux sœurs , qui sont des anges de beauté, de candeur, et je veux qu'elles soient heureuses. Où prendre deux cent mille francs pour leur dot d'ici à cinq ans? 11 est , vois-tu , des circonstances dans

LE PÈRE GORIOT

la vie où il faut jouer gros jeu et ne pas user son bonheur à gagner des sous.

— 31ais tu poses la question qui se trouve à l'entrée de la vie pour tout le monde , et tu veux couper le nœud gordien avec l'épce. Pour agir ainsi, mon cher , il faut être Alexandre, sinon l'on va au bagne. Moi , je suis heureux de la petite existence que je me créerai en province, où je succéderai tout bêtement à mon père. Les affections de l'homme se satisfont dans le plus petit cercle aussi pleinement que dans une immense circonférence. Napoléon ne dînait pas deux fois, et ne pouvait pas avoir plus de maîtresses qu'en prend un étudiant en médecine, quand il est interne aux Capucins. TNotre bonheur, mon cher, se tiendra toujours entre la plante de nos pieds et notre occiput; et, qu'il coûte un million par an ou cent louis, la perception intrinsèque en est la même au dedans de nous. Je conclus à la vie du Chinois.

— Merci, tu m'as fait du bien , Bianchon! nous serons toujours amis.

— Dis donc , reprit l'étudiant en médecine , en sortant du cours de M. Cuvier au Jardin-des-Plantes, je viens d'apercevoir laMichonneau et lePoiret causant sur un banc avec un monsieur que j'ai vu dans les troubles de l'année dernière aux environs de la Chambre des Députés , et qui m'a fait l'effet d'être un homme de la police déguisé en honnête bourgeois vivant de ses rentes. Eludions ce couple-là! je te dirai pourquoi. Adieu, je vais répondre à mon appel de quatre heures.

Quand Eugène revint à la pension , il trouva le père Goriot qui l'attendait.

— Tenez , dit le bonhomme , voilà une lettre d'elle. Hein , la jolie écriture !

Eugène décacheta la lettre et lut :

« Monsieur , mon père m'a dit que vous aimiez la musique italienne. Je serais heureuse si vous vouliez me faire le plaisir d'accepter une place dans ma loge. Nous aurons samedi la Fodor et Pellegrini ; je suis sûre alors que vous ne me refuserez pas. M. de INucingen se joint à moi pour vous prier de venir dîner avec nous sans cérémonie. Si vous acceptez, vous le rendrez bien content de n'avoir pas à s'acquitter de sa corvée conjugale en m'accompagnant. TSe me répondez pas, venez, et agréez mes compliments.

<c D. deN. 11

— Montrez-la-moi , dit le bonhomme à Eugène , quand il eut lu la lettre. Vous irez, n'est-ce pas? ajouta-t-il après avoir flairé le papier. Cela sent-il bon ! Ses doigts ont frôlé ça pourtant !

— Une femme ne se jelle pas ainsi à la tête d'un homme ! se disait l'étudiant. Elle veut se servir de moi pour ramener M. deMarsay. Il n'y a que le dépit qui fasse faire de ces choses-là.

— lié bien ! dit le père Goriot, à quoi pensezvous donc ?

Eugène ne connaissait pas le délire de vanité dont certaines femmes étaient saisies en ce moment, et ne savait pas que, pour s'ouvrir une porte dans le faubourg Saint-Germain, la femme d'un banquier était capable de tous les sacrifices. A cette époque, la mode commençait à mettre au-dessus de toutes les femmes celles qui étaient admises dans la société du faubourg Saint-Germain, dites les dames du Petit-Chàleau, parmi lesquelles madame de Beauséant et son amie la duchesse de Langeais tenaient le premier rang. Rastignac seul ignorait la fureur dont étaient saisies les femmes de la Chausséed'Antin, pour entrer dans le cercle supérieur où brillaient les constellations de leur sexe. Mais sa défiance le servit bien; elle lui donna de la froideur, et le triste pouvoir de poser des conditions au lieu d'en recevoir.

— Oui, j'irai, répondit-il.

Ainsi la curiosité le menait chez madame de Nucingen, tandis que, si elle l'eut dédaigné, peut-être y aurait-il été conduit par la passion. Néanmoins il n'attendit pas le lendemain et l'heure départir sans une sorte d'impatience. Pour un jeune homme , il existe dans sa première intrigue autant de charmes peut-être qu'il s'en rencontre dans un premier amour. La certitude de réussir engendre mille félicités que les hommes n'avouent pas, et qui font tout le charme de certaines femmes. Le désir ne naît pas moins de la difficulté que de la facilité des triomphes. Toutes les passions des hommes sont bien certainement excitées ou entretenues par l'une ou l'autre de ces deux causes, qui divisent l'empire amoureux. Peutêtre cette division est-elle une conséquence de la grande question des tempéraments , qui domine , quoi qu'on en dise, la société. Si les mélancoliques ont besoin du tonique des coquetteries , peut-être les gens nerveux ou sanguins décampent-ils si la résistance dure trop. En d'autres termes, l'élégie est aussi essentiellement lymphatique que le dithyrambe est bilieux. En faisant sa toilette , Eugène savoura tous ces petits bonheurs dont n'osent parler les jeunes gens, de peur de se faire moquer d'eux, mais qui chatouillent l'amour-propre. Il arrangeait ses cheveux en pensant que le regard d'une jolie femme se coulerait sous leurs boucles noires. Il se permit des singeries enfantines autant qu'en aurait fait une jeune fille en s'habillant pour le bal. Il regarda complaisamraent sa taille mince , en déplissant son habit.

LE PÈRE GORIOT

— II est certain, se dil-il, qu'on en peut trouver de plus mal tournés !

Puis il descendit au moment où tous les habitués de la pension étaient à table, et reçut gaiement le hourra de sottises que sa tenue élégante excita ; car un trait des mœurs particulières aux pensions bourgeoises est l'ébahissement qu'y cause une toilette soignée. Personne n'y met un habit neuf, sans que chacun dise son mot.

— Rt, kt, kt, kt, fit Bianchon en faisant claquer sa langue contre son palais, comme pour exciter un cheval.

— Tournure de duc et pair ! dit madame Vauquer .

— Monsieur va en conquête ? fit observer mademoiselle Michonneau.

— Kocquériko ! cria le peintre.

— Mes compliments à madame votre épouse, dit l'employé au 3Iuséum.

— Monsieur a une épouse ? demanda Poiret.

— Une épouse à compartiments, qui va sur l'eau, garantie bon teint, dans les prix de vingt-cinq à quarante, dessins à carreaux du dernier goût , susceptible de se laver, d'un joli porter, moitié fil, moitié coton , moitié laine , guérissant le mal de dents, et autres maladies approuvées par l'Académie

'royale de médecine ! excellente d'ailleurs pour les enfants ! meilleure encore contre les maux de tète, les plénitudes et autres maladies de l'œsophage, des yeux et des oreilles! cria Vautrin avec la volubilité comique et l'accentuation d'un opérateur. Mais combien cette merveille, me direz-vous , messieurs? deux sous ? Non. Rien du tout. C'est un reste des fournitures faites au grand Mogol, et que tous les souverains de l'Europe, y compris le grrrrrrand-duc de Bade, ont voulu voir ! Entrez droit devant vous! et passez au petit bureau. Allez, la musique ! Broooun, là, là, trin ! là, là, boum, boum ! Monsieur de la clarinette, tu joues faux, reprit-il d'une voix enrouée, je te donnerai sur les doigts !

— Mon Dieu ! que cet homme-là est agréable! dit madame Vauquer à madame Couture ; je ne m'ennuierais jamais avec lui.

Au milieu des rires et des plaisanteries dont ce discours comiquement débité fut le signal, Eugène put saisir le regard furtif de mademoiselle Taillefcr, qui se pencha sur madame Couture à l'oreille de laquelle elle dit quelques mots.

— Voilà le cabriolet, dit Sylvie.

— Où dine-t-il donc ? demanda Bianchon.

— Chez madame la baronne de Nucingen.

— La fille de M. Goriot ! répondit l'étudiant.

A ce nom , les regards se portèrent sur l'ancien vermicellicr, qui contemplait Eugène avec une sorte d'envie. Ilaslignac arriva rue Saint-Lazare, dans une de ces maisons légères, à colonnes minces, à por-

tiques mesquins, qui constituent le joli à Paris, une véritable maison de banquier, pleine de recherches coûteuses , des stucs , des paliers d'escalier en mosaïque de marbre. Il trouva madame de Nucingen dans un petit salon à peintures italiennes, dont le décor ressemblait à celui des cafés. La baronne était triste. Les efforts qu'elle fit pour cacher son chagrin intéressèrent d'autant plus vivement Eugène qu'il n'y avait rien de joué. Il croyait rendre une femme joyeuse par sa présence , et la trouvait au désespoir. Ce désappointement piqua son amourpropre.

— J'ai bien peu de droits à votre confiance , madame, dit-il après l'avoir lutinée sur sa préoccupation ; mais si je vous gênais, je compte sur votre bonne foi, vous me le diriez franchement.

— Restez, dit-elle, je serais seule si vous vous en alliez. M. de Nucingen dineen ville, et je ne voudrais pas être seule, j'ai besoin de distraction.

— 3lais qu'avez-vous ?

— Vous seriez la dernière personne à qui je le dirais ! s'écria-t-elle.

— Je veux le savoir , car je dois alors être pour quelque chose dans ce secret.

— Peut-être ! Mais non, reprit-elle, ce sont des querelles de ménage qui doivent être ensevelies au fond du cœur : je vous le disais avant-hier, je ne suis pas heureuse. Les chaînes d'or sont les plus pesantes.

Quand une femme dit à un jeune homme qu'elle est malheureuse, si ce jeune homme est spirituel, bien mis , s'il a quinze cents francs d'oisiveté dans sa poche , il doit penser ce que se disait Eugène , et devient fat.

— Que pouvez-vous désirer ? répondit-il. Vous êtes belle, jeune, aimée, riche.

Elle fit un sinistre mouvement de tête.

— Ne parlons pas de moi, dit-elle. Nous dînerons ensemble, tête à tète ; nous irons entendre la plus délicieuse musique. Suis-je à votre goût ? reprit-elle en se levant et montrant sa robe en cachemire blanc, à dessins perses de la plus riche élégance.

— Je voudrais que vous fussiez toute à moi , dit Eugène. Vous êtes charmante.

— Vous auriez une triste propriété, dit-elle en souriant avec amertume. Rien ici ne vous annonce le malheur, et cependant, malgré ces apparences, je suis au désespoir. Mes chagrins m'ôtent le sommeil , je deviendrai laide.

— Oh ! ça est l'impossible, dit l'étudiant. Mais je suis curieux de connaître ces peines qu'un amour • dévoué n'efl'acerait pas !

— Ah! si je vous les confiais, vous me fuiriez, dit-elle, parce que-vous ne m'aimez encore que par une galanterie qui est de coutume chez vous : cl si

LE Pf'.RK GORIOT,

vous m'aimiez bien, vous tombciioz dans un iléscspoir affreux. Vous voyez que je dois me taire. De grâce, rcprit-elle, parlons d'autre chose. Veticz voir mes appartements.

— Non, restons ici, répondit Eugène en s'asseyant sur une causeuse devant le feu près de madame de Nucingen, dont il prit la main avec assurance.

Elle la laissa prendre et l'appuya même sur celle «lu jeune homme par un de ces mouvements de Ibrce concentrée qui trahissent de profondes émotions.

— Écoutez, lui dit Rastignac, si vous avez des chagrins, vous me les devez. Je veux vous prouver que je vous aime, pour vous. Ou vous parlerez et me confierez vos peines afin que je puisse les dissiper, fallùt-il tuer six hommes, ou je sortirai pour ne plus revenir.

— Eh bien! s'écria-t-elle, saisie par une pensée de désespoir qui la fit se frapper le front, je vais vous mettre à l'instant même à l'épreuve. Oui, se dit-elle, il n'est plus que ce moyen.

Elle sonna.

— La voiture de monsieur est-elle attelée? dit vUe à son valet de chambre.

— Oui, madame.

— Je la prends. Vous lui donnerez la mienne et mes chevaux. Vous ne servirez à dîner qu'à sept heures.

Allons, venez, dit-elle à Eugène, qui crut rêver en se trouvant dans le coupé de M. de Nucingen, à côté de cette femme.

— Au Palais-Royal, dit-elle, près du Théâtre- Français.

En route, elle parut agitée, et refusa de répondre aux mille interrogations d'Eugène, qui ne savait que penser d'une résistance muette, compacte, obtuse.

— En un moment elle m'échappe, se disait-il. Quand la voiture s'arrêta, la baronne regarda l'étudiant d'un air qui imposa silence à ses folles paroles, car il s'était emporté.

— Vous m'aimez bien? dit-elle.

— Oui, répondit-il en cachant l'inquiétude dont il fut soudainement saisi.

— Vous ne penserez rien de mal sur moi, quoi que je puisse vous demander?

— Non.

— Êtes-vous disposé à m'obéir?

— Aveuglément.

— Avez-vous été au jeu ? dit-elle d'une voix tremblante.

— Jamais.

— Ah! je respire. Vous aurez du bonheur. Voici ma bourse, dit-elle. Prenez donc! il y a cent francs, c'est tout ce que possède cette femme si heureuse!

PE ItAl.ZAC. T. IV,

Montez dans une maison de jeu ! Je ne sais où elles sont; mais je sais qu'il y en a au Palais-Royal. Risquez les cent francs à un jeu qu'on nomme la roulette, et perdez tout, ou rapporlcz-moi six mille francs. Alors je vous dirai mes chagrins.

— Je veux bien que le diable m'emporte si je comprends quelque chose à ce que je vais faire; mais je vais vous obéir, dit-il avec une joie causée par cette pensée : — Elle se compromet avec moi, clic n'aura rien à me refuser.

Eugène prend la jolie bourse, court au tke>te-six , après s'être fait indiquer par un marchand d'habits la plus prochaine maison de jeu. Il y monte, se laisse prendre son chapeau; mais il entre et demande ce que c'est que la roulette. A l'étoiinement des habitués, le garçon de salle le mène devant une longue table. Eugène, suivi de tous les spectateurs, demande sans vergogne où il faut mettre l'enjeu.

— Si vous placez un louis sur un seul de ces trente-six numéros, et qu'il sorte, vous aurez trentesix louis, lui dit un vieillard respectable à cheveux blancs.

Eugène jeta les cent francs sur le chiffre de son âge, vingt et un. Un cri d'étonnement part sans qu'il ait eu le temps de se reconnaître. Il avait gagné sans le savoir.

— Retirez donc votre argent, lui dit le vieux monsieur; l'on ne gagne pas deux fois dans ce système-là.

Eugène prend un râteau que lui tend le vieux monsieur, ettireàlui les trois mille six cents francs; mais, toujours sans le savoir, il les place sur la rouge. La galerie le regarde avec envie, en croyant qu'il continue à jouer. La roue tourne, il gagne encore, et le banquier lui jette encore trois mille six cents francs.

— Vous avez sept mille deux cents francs à vous, lui dit à l'oreille le vieux monsieur. Si vous m'en croyez, vous vous en irez : la rouge a passé huit fois. Si vous êtes charitable, vous reconnaîtrez ce bon avis en soulageant la misère d'un ancien préfet de Napoléon, qui se trouve dans le dernier besoin.

Rastignac, étourdi, se laisse prendre dix louis par l'homme à cheveux blancs, et descend avec les sept mille francs, ne comprenant encore rien au jeu, mais stupéfié de son bonheur.

— Ah ça! où me mènerez-vous maintenant? dil-il en montrant les sept mille francs à madame de Nucingen, quand la portière fut refermée.

Delphine le serra par une étreinte folle et l'embrassa vivement, mais sans passion.

— Vous m'avez sauvée! Et des larmes de joie coulèrent en abondance sur ses joues. Je vais tout vous dire, mon ami; car vous serez mon ami, n'est-ce pas? Vous me voyez riche, opulente; rien

LE PÈRE GORIOT

ne me manque. Eh bien ! sachez que M. deNucingen ne me laisse pas disposer d'un sou. Il paye foute la maison, mes voitures, mes loges; il m'alloue pour ma toilette une somme insuffisante; il me réduit à une misère secrèle par calcul. Je suis trop fière pour l'implorer. Je serais la dernière des créatures si j'achetais son argent au prix oîi il veut me le vendre. Comment, moi, séparée de biens, riche de sept cent mille francs, me suis-je laissé dépouiller? Par lierlé, par indignation. >'ous sommes si jeunes, si naïves, quand nous commençons la vie conjugale!

La parole par laquelle il fallait demander de l'argent à mon mari me déchirait la bouche; je n'osais jamais, je mangeais l'argent de mes économies et celui que me donnait mon pauvre père; puis je me suis endettée. Le mariage était pour moi la plus horrible des déceptions. Je ne puis pas vous en parler. Qu'il vous suffise de savoir que je me jetterais par la fenêtre s'il fallait vivre avec M. de Nucingen autrement qu'en ayant chacun notre appartement séparé. Quand il a fallu lui déclarer mes dettes de jeune femme, des bijoux, des fantaisies (mon pauvre père nous avait accoutumées à ne nous rien refuser), j'ai souffert le martyre; mais enfin j'ai trouvé le courage de les dire. N'avais-je pas une fortune à moi? M. de Nucingen s'est emporté; il m'a dit que je le ruinerais, des horreurs ! J'aurais voulu être à cent pieds sous terre. Comme il avait pris ma dot, il a payé; mais en stipulant désormais pour mes dépenses personnelles une pension à laquelle je me suis résignée, afin d'avoir la paix. Depuis, j'ai voulu répondre à Tamour-propre de quelqu'un que vous connaissez, dit-elle. Si j'ai été trompée par lui, je serais mal venue à ne pas rendre justice à la noblesse de son caractère. Mais enfin il m'a quittée indignement! On ne devrait jamais abandonner une femme à laquelle on a jeté, dans un jour de détresse, un tas d'or... On doit l'aimer toujours. Vous, belle âme de vingt et un ans, vous jeune et pur, vous me demanderez comment une femme peut accepter l'or d'un homme? Mon Dieu! n'est-il pas naturel de tout partager avec l'être auquel nous devons notre bonheur? Quand on s'est tout donné, qui pourrait s'inquiéter d'une parcelle de ce tout? L'argent ne de- \ient quelque chose qu'au moment où le sentiment n'est plus. N'est-on pas lié pour la vie? car qui de nous prévoit une séparation en se croyant bien aimée? Vous nous jurez un amour éternel; alors comment avoir des intérêts distincts? Vous ne savez pas ce que j'ai souff'ert aujourd'hui, lorsque M. de Nucingen m'a positivement refusé de me donner six mille francs, lui qui les donne tous les mois à sa maîtresse, une fille de l'Opéra ! Je voulais me tuer. Les idées les plus folles me passaient par la tête. Il y a eu des moments où j'enviais le sort d'une ser-

vante, de ma femme de chambre. Aller trouver mon père! folie! Anastasie et moi nous l'avons égorgé, le pauvre père! Il se serait vendu s'il pouvait valoir six mille francs. J'aurais été le désespérer en vain. Vous m'avez sauvé de la honte et de la mort, j'étais ivre de douleur. Ah ! monsieur, je vous devais cette explication, car j'ai été bien déraisonnablement folle avec vous ! Quand vous m'avez quittée, et que je vous ai eu perdu de vue, je voulais m'enfuir à pied... Où? je ne sais. Voilà la vie de la moitié des femmes de Paris : un luxe extérieur, des soucis cruels dans l'âme. Je connais de pauvres créatures encore plus malheureuses que je ne le suis. Il y a pourtant des femmes obligées de faire faire de faux mémoires par leurs fournisseurs. D'autres sont forcées de voler leurs maris : les uns croient que des cachemires de cent louis se donnent pour cinq cents francs, les autres qu'un cachemire de cinq cents francs vaut cent louis. Il se rencontre de pauvres femmes qui font jeûner leurs enfants, et grapillent pour avoir une robe. Moi, je suis pure de ces odieuses tromperies; voici ma dernière angoisse. Si quelques femmes se vendent à leurs maris pour les gouverner, moi, je suis libre au moins! Je pourrais me faire couvrir d'or par M. de Nucingen, et je préfère pleurer sur le cœur d'un homme que je puisse estimer. Ah! ce soir, M. de 3Iarsay n'aura pas le droit de me regarder comme une femme qu'il a payée.

Elle se mit le visage dans ses mains , pour ne pas montrer ses pleurs à Eugène, qui lui dégagea la figure pour la contempler, car elle était sublime ainsi.

— Mêler l'argent aux sentiments, n'est-ce pas horrible? Vous ne pourrez pas m'aimer.

Ce mélange des bons sentiments qui rendent les femmes si grandes , et des fautes que la constitution actuelle de la société les force à commettre, bouleversait Eugène, qui disait des paroles douces et consolantes en admirant celte belle femme, si naïvement imprudente dans son cri de douleur.

— Vous ne vous armerez pas de ceci contre moi ? dit-elle; promettez-le-moi.

— Ah! madame, dit-il, j'en suis incapable! Elle lui prit la main et la mit sur son cœur par

un mouvement plein de reconnaissance et de gentillesse.

— Grâce à vous, me voilà redevenue libre et joyeuse. Je vivais pressée par une main de fer ! Je veux maintenant vivre simplement, ne rien dépenser. Vous me trouverez bien comme je serai, mon ami, n'est-ce pas? Gardez ceci, dit-elle en ne prenant que six billets de banque. En conscience, je vous dois mille écus, cent louis, car je me suis considérée comme étant de moitié avec vous.

LE PÈRK GORIOT.

Eugène se défendit comme une vierge; mais la baronne lui ayant dit : Je vous regarde comme mon ennemi si vous n'êtes pas mon complice , il prit l'argent en disant : — Ce sera une mise de fonds en cas de malheur.

— Voilà le mot que je redoutais ! s'ccria-t-ellcen pâlissant. Si vous voulez que je sois quelque chose pour vous, jurez-moi, dit-elle, de ne jamais retourner au jeu! Mon Dieu, moi, vous corrompre ! j'en mourrais de douleur.

Ils étaient arrivés. Le contraste de cette misère et de cette opulence étourdissait l'étudiant, dans les oreilles duquel les sinistres paroles de Vautrin vinrent retentir.

— Mettez-vous là, dit la baronne en entrant dans sa chambre et montrant une causeuse auprès du feu; je vais écrire une lettre bien difficile! Conseillez-moi.

— iS'écrivez pas, lui dit Eugène ; enveloppez les billets , mettez l'adresse , et envoyez-les par voire femme de chambre.

— Mais vous êtes un amour d'homme, dit-elle. Ah ! voilà, monsieur, ce que c'est que d'avoir été bien élevé ! Ceci est du Beauséantt oui pur, dit-elle en souriant.

— Elle est charmante! se dit Eugène qui s'éprenait de plus en plus. 11 regarda cette chambre où respirait la voluptueuse élégance d'une riche courtisane.

— Cela vous plaît-il? dil-eile en sonnant sa femme de chambre.

Thérèse , portez cela vous-même à monsieur de Marsay, et remettez-le à lui-même. Si vous ne le trouvez pas, vous me rapporterez la lettre.

Thérèse ne partit pas sans avoir jeté un malicieux coup d'oeil sur Eugène. Le dîner était servi. Rastignac donna le bras à madame de Nucingen , qui le mena dans une salle à manger délicieuse, où il retrouva le luxe de table qu'il avait admiré chez sa cousine.

— Tous les jours d'Italiens, dit-elle, vous viendrez dîner avec moi , et vous m'accompagnerez.

— Je m'accoutumerais à cette douce vie, si elle devait durer : mais je suis un pauvre étudiant qui ai ma fortune à faire.

— Elle se fera, dit-elle en riant. Vous voyez, tout s'arrange; je ne m'attendais pas à être si heureuse.

Il est dans la nature des femmes de prouver l'impossible parle possible, de détruire les faits par des pressentiments.

Quand madame de Nucingen et Rastignac entrèrent dans leur loge aux Bouffons , elle eut un air de contentement qui la rendait si belle, que chacun se permit de ces petites calomnies contre lesquelles les femmes sont sans défense , et qui font souvent croire à des désordres inventés à plaisir.

Ouand on coiniait Paris, on ne croit à rien de ce qui s'y dit , et l'on ne dit rien de ce qui s'y fait. Eugène prit la main de la baronne, et tous deux se parlèrent par des pressions plus ou moins vives, en se communiquant les sensations que leur donnait la musique. Pour eux cette soirée fut enivrante. Ils sortirent ensemble, et madame de Nucingen voulut reconduire Eugène jusqu'au Pont-Neuf, en lui disputant, pendant toute la route, un des baisers qu'elle lui avait si chaleureusement prodigués au Palais- Royal. Eugène lui reprocha cette inconséquence.

— Tantôt, répondit-elle, c'était delà reconnaissance pour un dévouement inespéré; maintenant ce serait une promesse.

— Et vous ne voulez m'en faire aucune , ingrate !

Il se fâcha. Mais, en faisant un de ces gestes d'impatience qui ravissent un amant, elle lui donna sa main à baiser, qu'il prit avec une mauvaise grâce dont elle fut enchantée.

— A lundi, au bal! dit-elle.

En s'en allant à pied , par un beau clair de lune, Eugène tomba dans de sérieuses réflexions. Il était à la fois heureux et mécontent : heureux d'une aventure dont le dénoùment probable lui donnait une des plus jolies et des plus élégantes femmes de Paris, objet de ses désirs; mécontent de voir ses projets de fortune renversés; et ce fut alors qu'il éprouva la réalité des pensées indécises auxquelles il s'était livré l'avant-veille. L'insuccès nous accuse toujours la puissance de nos prétentions. Plus Eugène jouissait de la vie parisienne, moins il voulait demeurer obscur et pauvre. Il chiffonnait son billet de mille francs dans sa poche, en se faisant mille raisonnements captieux pour se l'approprier. Enfin, il arriva rue Neuve-Sainte-Geneviève , et quand il fut en haut de l'escalier, il y vit de la lumière. Le père Goriot avait laissé sa porte ouverte et sa chandelle allumée, afin que l'étudiant n'oubliât pas de lui raconter sa fille, suivant son expression. Eugène ne lui cacha rien.

— Mais, s'écria le père Goriot dans un violent désespoir de jalousie, elles me croient ruiné; j'ai encore treize cents livres de rentes ! 3Ion Dieu! la pauvre petite, que ne venait-elle ici ! j'aurais vendu mes rentes, nous aurions pris sur le capital, et avec le reste, je me serais fait du viager. Pourquoi n'êtes-vous pas venu médire ça , mon brave voisin? Comment avez-vous eu le cœur d'aller risquer au jeu ses pauvres petits cent francs ! c'est à fendre l'âme. Voilà ce que c'est que des gendres! Oh! si je les tenais, je leur serrerais le cou ! Mon Dieu! pleurer! Elle a pleuré!

— La tête sur mon gilet , dit Eugène.

— Oh ! donnez-le-moi, dit le père Goriot. Comment ! il y a eu là des larmes de ma fdie , de ma

LE PÈRE GORIOT

chère Delphine , qui ne pleurait jamais étant petite ! Oh ! je vous en achèterai un autre, ne le portez plus, laissez-le-moi. Tuais elle est séparée de biens. Ah ! je vais aller trouver M. Derville, un avoué, dès demain. Je vais faire exiger le placement de sa fortune. Je connais les lois ; je suis un vieux loup , je dois retrouver mes dents.

— Tenez , père , voici mille francs qu'elle a voulu me donner sur notre gain. Gardez-les-lui , dans le gilet.

M. Goriot regarda Eugène, lui tendit la main pour prendre la sienne , sur laquelle il laissa tomber une larme.

— Vous réussirez dans la vie , lui dit le vieillard, "Dieu est juste, voyez-vous ! Je me connais en probité, moi ! Je puis vous assurer qu'il y a bien peu d'hommes qui vous ressemblent. Vous voulez donc être aussi mon cher enfant ? Allez , dormez. Vous pouvez dormir, vous n'êtes pas encore père... Elle a pleuré, j'apprends ça, moi, qui étais là tranquillement à manger comme un imbécile pendant qu'elle souffrait; moi, moi qui vendrais le Père, le Fils et le Saint-Esprit , pour leur éviter une larme à toutes deux!

— Par ma foi , se dit Eugène en se couchant , je crois que je serai honnête homme toute ma vie. Il y a du plaisir à suivre les inspirations de sa conscience.

II n'y a peut-être que ceux qui croient en Dieu qui font le bien en secret, et Eugène croyait en Dieu.

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