‹ Œuvres de Balzac (volume 2)Chapitre 51 sur 55 · I.e combat deRaslignac dura longtemps. Quoique · texte numérisé non relu

I.e combat deRaslignac dura longtemps. Quoique

LE PÈRE GORIOT

la vicloire dut rcslcr aux vertus de la jcuucssc , il fut néanmoins ramené par une invincible curiosité , sur les quatre heures et demie , à la nuit tombante , vers la maison Vauqucr qu'il se jurait à lui-même de quitter pour toujours. Il voulait savoir si Vautrin était mort. Après avoir eu l'idée de lui administrer un vomitif, 15ianchon avait fait portera son hôpital les matières rendues par Vautrin, afin de les analyser chimiquement; car, en voyant l'insistance que mit mademoiselle Michonneau à vouloir les faire jeter, ses doutes se fortifièrent. Vautrin fut d'ailleurs trop promptement rétabli pour que Rianchon ne soupçonnât pas quelque complot contre le joyeux bouteen-train de la pension. A l'heure où rentra Rastignac, Vautrin se trouvait donc debout près du poêle dans la salle à manger. Attirés plutôt que de coutume par la nouvelle du duel de M. Taillefer le fils , les pensionnaires , curieux de connaître les détails de l'affaire et l'influence qu'elle avait eue sur la destinée de Victorine. étaient réunis, moins le père Goriot, et devisaientdecelteavenlure. Quand Eugène entra, ses yeux rencontrèrent ceux de l'imperturbable Vautrin , dont le regard pénétra si avant dans son cœur , et y remua si fortement quelques cordes mauvaises , qu'il en frissonna.

— Hé bien! cher enfant , lui dit le forçat évadé, la Camuse aura longtemps tort avec moi. J'ai, selon ces dames, soutenu victorieusement un coup de sang qui aurait dû tuer un bœuf.

— Ha ! vous pouvez bien dire un taureau , s'écria la veuve Vauquer.

— Seriez-vous donc fâché de me voir en vie? dit Vautrin à l'oreille de Rastignac, dont il crut deviner les pensées. Ce serait d'un homme dianlrement fort !

— Ha, ma foi! dit Bianchon, mademoiselle Michonneau parlait avant-hier d'un monsieur surnommé Trompe-la- Mort; ce nom-là vous irait bien.

Ce mot produisit sur Vautrin l'effet de la foudre. Il pâlit et chancela. Son regard magnétique tomba comme un rayon de soleil sur mademoiselle Michonneau , à laquelle il cassa les jarrets. La vieille fille se laissa couler sur une chaise. Poiret s'avança vivement entre elle et Vautrin, comprenantqu'elle était en danger, tant la figure du forçat devint férocement significative en déposant le masque bénin sous lequel se cachait sa vraie nature. Sans rien comprendre encore à ce drame, tous les pensionnaires restèrent ébahis. En ce moment, l'on entendit le pas de plusieurs hommes , et le bruit de quelques fusils que des soldats firent sonner sur le pavé de la rue. Au moment où Collin cherchait machinalement une issue , en regardant les fenêtres et les murs, quatre hommes se montrèrent à la porte du salon. Le premier était le chef de la police de sûreté , les trois autres étaient des officiers de paix.

— Au nom de la loi , du roi 1 dit un des officiers , dont le discours fut couvert par un murmure d'étonnement.

Bientôt le silence régna dans la salle à manger, et les pensionnaires se séparèrent pour livrer passage à trois de ces hommes, qui tous avaient la maitj dans leur poche de côté et y tenaient un pistolet armé. Deux gendarmes, qui suivaient les agents , occupèrent la porte du salon , et deux autres se montrèrent à celle qui sortait par l'escalier. Le pas et les fusils de plusieurs soldats retentirent sur le pavé caillouteux (jui longeait la façade. Tout espoir de fuite fut donc interdit à Trompe-la-Mort , sur qui tous les regards s'attachèrent irrésistiblement. Le chef alla droit à lui , commença par lui donner sur la tête une tape si violemment appliquée qu'il fit sauter la perruque et rendit à la tète de Collin toute son horreur. Accompagnées des cheveux rougebrique et courts qui leur donnaient un épouvantable caractère de force mêlée de ruse , celte tête et cette face , en harmonie avec le buste , furent intelligemment illuminées comme si les feux de l'enfer les eussent éclairées. Chacun comprit tout Vautrin, son passé, son présent, son avenir, ses doctrines implacables, la religion de son bon plaisir, la royauté que lui donnait le cynisme de ses pensées , de ses actes, et la force d'une organisation faite à tout. Le sang lui monta au visage , et ses yeux brillèrent comme ceux d'un chat sauvage. H bondit sur lui-même par un mouvement empreint d'une si féroce énergie, il rugit si bien qu'il arracha des cris de terreur à tous les pensionnaires. A ce geste de lion, ets'appuyantde laclamcur générale, les agents tirèrent leurs pistolets. Collin comprit son danger en voyant briller le chien de chaque arme , et donna tout à coup la preuve de la plus haute puissance humaine. Horrible et majestueux spectacle! sa physionomie présenta un phénomène qui ne peut être comparé qu'à celui de la chaudière pleine de cette vapeur fumeuse qui soulèverait des montagnes , et que dissout en un clin d'œil une goutte d'eau froide. La goutte d'eau qui froidit sa rage fut une réllexion rapide comme un éclair. 11 se mit à sourire et regarda sa perruque.

— Tu n'es pas dans tes jours de politesse, dil-il au chef de la police de sûreté.

11 tendit ses mains aux gendarmes en les appelant par un signe de tête.

— Messieurs les gendarmes , mettez-moi les menottes ou les poucettcs. Je prends à témoin les personnes présentes que je ne résiste pas !

Un murmure admiratif , arraché par la promptitude avec laquelle la lave et le feu sortirent et rentrèrent dans ce volcan humain, retentit dans la salle.

— Ça le la coupe, monsieur l'enfonceur, reprit

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le forçat en regardant le célèbre directeur de la police judiciaire.

— Allons, qu'on se déshabille, lui dit l'homme de la petite rue Sainte-Anne d'un air plein de mépris.

— Pourquoi ? dit Collin ; il y a des dames : je ne nie rien , et je me rends.

Il fit une pause, et regarda l'assemblée comme un orateur qui va dire des choses surprenantes.

— Ecrivez , papa Lachapelle, dit-il en s'adressant à un petit vieillard en cheveux blancs, qui s'était assis au bout de la table après avoir tiré d'un portefeuille le procès-verbal de l'arrestation. Je reconnais être Jacques Collin, dit Trompe-la-Mort , condamné à vingt ans de fers, et je viens de prouver que je n'ai pas volé mon surnom. — Si j'avais seulement levé la main, dit-il aux pensionnaires, ces trois mouchards-là répandaient tout mon raisiné sur le trimar domestique de maman Vauquer. Ces drôles se mêlent de combiner des gucts-apens !

Madame Vauquer se trouva mal en entendant ces mots.

— Mon Dieu! c'est à en faire une maladie; moi qui étais hier à la Gaieté avec lui ! dit-elle à Sylvie.

— De la philosophie, maman ! reprit Collin. Estce un malheur d'avoir été dans ma loge hier, à la Gaieté? s'écria-t-il. Etes-vous meilleure que nous? Nous avons moins d'infamie sur l'épaule que vous n'en avez dans le cœur , membres flasques d'une société gangrenée .' Le meilleur d'entre vous ne me résistait pas !

Ses yeux s'arrêtèrent sur Rastignac, auquel il adressa un sourire gracieux qui contrastait singulièrement avec la rude expression de sa figure.

— Notre petit marché va toujours , mon ange ! En cas d'acceptation , toutefois! Vous savez!

Il chanta :

Ma Fanchette est cliarmaiite Dans sa simplicité.

Ne soyez pas embarrassé, reprit-il ; je sais faire mes recouvrements. L'on me craint trop pour me flouer, moi !

Le bagne avec ses mœurs et son langage , avec ses brusques transitions du plaisanta l'horrible, son épouvantable grandeur, sa familiarité, sa bassesse, fut tout à coup représenté dans cette interpellation, et par cet homme, qui ne fut plus un homme , mais le type de toute une nation dégénérée , d'un peuple sauvage et logique , brutal et souple. En un moment Collin devint un poème infernal, où se peignirent tous les sentiments humains, moins un seul , celui du repentir. Son regard était celui de l'archange déchu qui veut toujours la guerre. Rastignac baissa les yeux en acccptr.nt ce

cousinage criminel comme une expiation de ses mauvaises pensées.

— Qui m'a trahi ? dit Collin en promenant son terrible regard sur l'assemblée. Et l'arrêtant sur mademoiselle Jlichonneau : — C'est toi , lui dit-il , vieille cagnotte ! tu m'as donné un coup de sang pour me faire saigner! En disant deux mots, je pourrais le faire scier le cou dans huit jours. Je te pardonne, je suis chrétien! D'ailleurs, ce n'est pas toi qui m'as vendu. Mais qui?

— Ah ! ah ! vous fouillez là-haut ! s'écria-t-il en entendant les officiers de la police judiciaire qui ouvraient ses armoires et s'emparaient de ses effets. Dénichés les oiseaux , envolés d'hier ! Et vous ne saurez rien : mes livres de commerce sont là , dit-il en se frappant le front. Je sais qui m'a vendu maintenant. Ce ne peut être que ce gredin de Fil-de- Soic ! — Pas vrai , père l'empoigneur ? dit-il au chef de police. Ça s'accorde trop bien avec le séjour de nos billets de banque là-haut. Plus rien, mes petits mouchards ! Quant à Fil-de-Soie, il sera terré sous quinze jours, lors même que vous le feriez garder par toute votre gendarmerie. — Que lui avez-vous donné, à cette Michonnette? dit-il aux gens de la police; quelque millier d'écus ! Je valais mieux que ça , Ninon cariée ! Pompadour en loques ! Vénus du Père-Lachaise ! Si tu m'avais prévenu , tu aurais eu six mille francs. Ah ! tu ne t'en doutais pas , vieille vendeuse de chair! J'aurais eu la préférence. Oui , je les aurais donnés pour éviter un voyage qui me contrarie et me fait perdre de l'argent, disait-il pendant qu'on lui mettait les menottes. Ces gens-là vont se faire un plaisir de me traîner un temps infini pour m'otolondrer. S'ils m'envoyaient tout de suite au bagne, je serais bientôt rendu à mes occupations, malgré nos petits badauds du Quai des orfèvres. Làbas, ils vont tous se mettre l'âme à l'envers pour faire évader leur général, ce bon Trompe-la-Mort! — Y a-t-il un de vous qui soit, comme moi, riche de plus de six cents amis prêts à tout faire pour vous? demanda-t-il aux pensionnaires avec fierté. Mais il y a du bon là, dit-il en se frappant le cœur; je n'ai jamais trahi personne! — Tiens, cagnotte, vois-les, dit-il en s'adressant à la vieille fille : ils me regardent avec terreur , et toi , tu leur soulèves le cœur de dégoût. Ramasse ton butin.

11 fit une pause en contemplant les pensionnaires.

— Etes-vous bêtes, vous autres! n'avez-vous jamais vu de forçai ? Un forçat de la trempe de Collin, ici présent, est un homme moins lâche que les autres , et qui proteste contre les profondes déceptions du contrat social , comme dit Jean-Jacques, dont je me glorifie d'être l'élève. Enfin, je suis seul contre le gouvernement avec un tas de tribunaux , de gendarmes , de budgets , et je les roule.

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— Diantre! dit le peintre, il est fameusement beau à dessiner!

— Dis-moi, menin de monseigneur le bourreau , gouverneur de la VEUVE (nom plein de terrible poésie que les forçats donnent à la guillotine), ajoula-l-il en se retournant vers le chef de la police de sûreté, sois bon enfant, dis-moi si c'est Fil-de- Soie qui m'a vendu? Je ne voudrais pas qu'il payât pour un autre ; ce ne serait pas juste.

En ce moment, les agents qui avaient tout ouvert et tout inventorié chez lui rentrèrent et parlèrent à voix basse au chef de l'expédition. Le procès-verbal était Oui.

— Messieurs, dit Collin en s'adressant aux pensionnaires, ils vont m'emmencr. Vous avez été tous très-aimables pour moi, pendant mon séjour ici; j'en aurai de la reconnaissance. Recevez mes adieux. Vous me permettrez de vous en voj er des figues de Provence.

Il fit quelques pas, et se retourna pour regarder Rastignac.

— Adieu, Eugène, dit-il d'une voix douce et triste qui contrastait singulièrement avec le ton brusque de ses discours. Si lu étais gêné, je t'ai laissé un ami dévoué.

Malgré les menottes, il put se mettre en garde, fit un appel de maître d'armes, cria : — Une, deux ! et se fendit.

— En cas de malheur, adresse-loi là ! Homme et argent , lu peux disposer de tout !

Ce singulier personnage mit assez de bouffonneries dans ces dernières paroles pour qu'elles ne pussent être comprises que de Rastignac et de lui. Quand la maison fut évacuée par les gendarmes, par les soldais et les agents de la police , Sylvie, qui frottait de vinaigre les tempes de sa maîtresse, regarda les pensionnaires étonnés.

— Eh bien ! dit-elle , c'était un bon homme tout de même!

Cette phrase rompit le charme que produisaient sur chacun l'affluence et la diversité des sentiments excités parcelle scène. En ce moment , les pensionnaires , après s'être examinés entre eux, virent tous à la fois mademoiselle Michonneau grêle, sèche et froide autant qu'une momie, tapie près du poêle, les yeux baissés , comme si elle eut craint que l'ombre de son abat-jour ne fût pas assez forie pour cacher l'expression de ses regards ; et celte figure, qui leur était antipathique depuis si longtemps , fut tout à coup expliquée. Un murmure qui, par sa parfaite unité de son, trahissait un dégoût unanime, retentit sourdement. Mademoiselle Michonneau l'entendit et resta. Bianchon, le premier, se pencha vers son voisin.

— Je décampe si cette fille doit continuer à dîner avec nous, dit-il à demi-voix.

En un clin d'œil chacun, moins Poiret, approuva la proposition de l'éludianl en médecine, qui, fort de l'adhésion générale, s'avança vers le vieux pensionnaire.

— Vous, qui êtes lié particulièrement avec mademoiselle Michonneau, lui dit-il, parlez-lui, faiteslui comprendre qu'elle doit s'en aller à l'instant même.

— A l'instant même ! répéta Poircl étonné. Puis il vint auprès de la vieille fille , et lui dit

quelques mots à l'oreille.

— Mais mon terme est payé , je suis ici pour mon argent comme tout le monde, dit-elle en lançant un regard de vipère sur les pensionnaires.

— Qu'à cela ne tienne , nous nous cotiserons pour vous le rendre ! dit Rastignac.

— 3Ionsieur soutient Collin? répondit-elle en jetant sur l'étudiant un regard venimeux et interrogateur. Il n'est pas difiicile de savoir pourquoi.

A ce mot, Eugène bondil comme pour se ruer sur la vieille fille et l'étrangler. Ce regard, dont il comprit les perfidies, venait de jeter une horrible lumière dans son âme.

— Laissez-la donc ! s'écrièrent les pensionnaires. Rastignac se croisa les bras et resta muet.

— Finissons-en avec mademoiselle Judas, dit le peintre en s'adressant à madame Vauquer. Madame, si vous ne mettez pas à la porte la Michonneau, nous quittons tous votre baraque, et nous dirons partout qu'il ne s'y trouvait que des espions et des forçais. Dans le cas contraire, nous nous tairons tous sur cet événement, qui, au bout du compte, pourrait arriver dans les meilleures sociétés, jusqu'à ce qu'on marque les galériens au front et qu'on leur défende de se déguiser en bourgeois de Paris, et de se faire aussi bêtement farceurs qu'ils le sont tous.

A ce discours, madame Vauquer retrouva miraculeusement la santé, se redressa, se croisa les bras , ouvrit les yeux clairs et sans apparence de larmes.

— Mais , mon cher monsieur , vous voulez donc la ruine de ma maison? Voilà M. Vautrin... — Oh, mon Dieu! se dit-elle en s'interrompant elle-même, je ne puis pas m'empêcher de l'appeler par son nom d'honnête homme ! — Voilà , reprit-elle , un appartement vide , cl vous voulez que j'en aie deux de plus à louer dans une saison où tout le monde est casé !

— Messieurs, prenons nos chapeaux, et allons dîner place Sorbonne , chez Elicoteaux , dit Bianchon.

Madame Vauquer calcula d'un seul coup d'œil le parti le plus avantageux, et roula jusqu'à mademoiselle Michonneau.

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— Allons , ma chère petite belle , vous ne voulez pas la mort de mon établissement, hein? Vous voyez à quelle extrémité me réduisent ces messieurs; remontez dans votre chambre pour ce soir.

— Du tout, du tout! crièrent les pensionnaires ; nous voulons qu'elle sorte à l'instant.

— Mais elle n'a pas diné, celte pauvre demoiselle, dit Poiret d'un ton piteux.

— Elle ira dîner où elle voudra! crièrent plusieurs voix.

— A la porte, la moucharde !

— A la porte, les mouchards!

— Messieurs, s'écria Poiret, qui s'éleva tout à coup à la hauteur du courage que l'amour prête aux béliers, respectez une personne du sexe.

— Les mouchards ne sont d'aucun sexe, dit le peintre.

— Fameux sexorama !

— A la porte !

— Messieurs, ceci est indécent! Quand on renvoie les gens, on doit y mettre des formes! Nous avons payé ! nous restons , dit Poiret en se couvrant de sa casquette et se plaçant sur une chaise à côté de mademoiselle Michonneau, que prêchait madame Vauquer.

— Méchant , lui dit le peintre d'un air comique, petit méchant , va !

— Allons, si vous ne vous en allez pas, nous nous en allons, nous autres, ditBianchon.

Et les pensionnaires firent en masse un mouvement vers le salon.

— Mademoiselle, que voulez-vous donc? s'écria madame Vauquer , je suis ruinée ! Vous ne pouvez pas rester; ils vont en venir à des actes de violence contre vous.

Mademoiselle Michonneau se leva.

— Elle s'en ira!

— Elle ne s'en ira pas !

— Elle s'en ira !

— Elle ne s'en ira pas !

Ces mots dits alternativement, et l'hostilité des propos qui commençaient à se tenir sur elle , contraignirent mademoiselle Jlichonneau à partir , après quelques stipulations faites à voix basse avec l'hôtesse.

— Je vais chez madame Buneaud , dit-elle d'un air menaçant.

— Allez où vous voudrez , mademoiselle , dit madame Vauquer , qui vit une cruelle injure dans le choix qu'elle faisait d'une maison avec laquelle clic rivalisait , et qui lui était conscquemment odieuse. Allez chez la Buneaud; vous aurez du vin à faire danser les chèvres , et des plats achetés chez les regrattiers.

Les pensionnaires se mirent sur deux files dans

le plus grand silence. Poiret regarda si tendrement mademoiselle Michonneau, il se montra si naïvement indécis, sans savoir s'il devait la suivre ou rester, que les pensionnaires, heureux du départ de mademoiselle Michonneau, se mirent à rire en se regardant.

— Xi , xi , xi , Poiret , lui cria le peintre. Allons, houp-là , haoup!

l^'employé au Muséum se mit à chanter comiquement ce début d'une romance connue :

Partant pour la Syrie, Le jeune et beau Dunois.

— Allez donc, vous en mourez d'envie : Trahit sua quemque volupta.s, dit Bianchou.

— Chacun suit sa particulière, traduction libre de Virgile, dit un répétiteur.

Mademoiselle Michonneau ayant fait le geste de prendre le bras de Poiret en le regardant, il ne put résister à cet appel , et vint donner son appui à la vieille fille. Des applaudissements éclatèrent , et il y eut une explosion de rires.

— Bravo, Poiret!

— Ce vieux Poiret!

— Apollon-Poiret.

— Mars-Poiret.

— Courageux Poiret!

En ce moment, un commissionnaire entra, remit une lettre à madame Vauquer, qui se laissa couler sur sa chaise après l'avoir lue.

— Mais il n'y a plus qu'à brûler ma maison! le tonnerre y tombe ! Le fils Taillefer est mort à trois heures ! Je suis bien punie d'avoir souhaité du bien à ces dames au détriment de ce pauvre jeune homme. 3Iadame Couture et Victorine me redemandent leurs effets, et vont demeurer chez son père! M. Taillefer permet à sa fille de garder la veuve Couture comme demoiselle de compagnie ! Quatre appartements vacants! cinq pensionnaires do moins !

Elle s'assit et parut près de pleurer.

— Le malheur est entré chez moi, s'écria-t-elle. Le roulement d'une voiture qui s'arrêtait retentit

tout à coup dans la rue.

— Encore quelque chape-chute! dit Sylvie.

M. Goriot montra soudain une physionomie brillante et colorée de bonheur , qui pouvait faire croire à sa régénération.

— Goriot en fiacre! dirent les pensionnaires, la fin du monde arrive.

l-iC bonhomme alla droit à Eugène , qui restait pensif dans un coin , et le prit par le bras.

— Venez! lui dit-il d'un air joyeux.

— Vous ne savez donc pas ce qui se passe? lui

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(lit Kiigùnc. j\I. Vautrin élail un forçat que l'on vient d'arrêter, et le lils Taillcfer est mort.

— Hé bien! qu'est-ce que ça nous l'ait? répondit le père Goriot. Je dîne avec ma fille chez vous! entendez-vous? Elle vous attend, venez!

Et il tira si violemment Raslignac par le bras, qu'il le fit marcher de force , et parut l'enlever comme si c'eut été sa maîtresse.

— Dînons! cria le peintre.

En un moment chacun eut pris une chaise et s'atlabla.

— Par exemple , dit la grosse Sylvie, tout est malheur aujourd'hui ; mon haricot de mouton s'est attaché. Bah, vous le mangerez brûlé, tant pire !

Madame Vauquer n'eut pas le courage de dire un mot en ne voyant que dix personnes , au lieu de dixhuit, autour de sa table. Chacun tenta de la consoler et de l'égayer. Si d'abord les externes s'entretinrent de Vautrin et des événements de la journée, ils obéirent bientôt à l'allure serpentine de leur conversation, et se mirent à parler des duels, du bagne, de la justice, des lois à refaire, des prisons ; puis ils se trouvèrent à mille lieues de Jacques Collin, de Victorine et de son frère. Quoiqu'ils ne fussent que dix, ils crièrent comme vingt, et semblaient en être plus nombreux qu'à l'ordinaire; ce fut toute la différence qu'il y eut entre ce dîner et celui de la veille. L'insouciance habituelle de ce monde égoïste qui, le lendemain, devait avoir dans les événements quotidiens de Paris une autre proie à dévorer, reprit le dessus, et madame Vauquer elle-même se laissa calmer par l'espérance, qui emprunta la voix de la grosse Sylvie.

Cette journée devait être jusqu'au soir une fantasmagorie pour Eugène , qui , malgré la force de son caractère et la bonté de sa tète , ne savait comment classer ses idées, quand il se trouva dans le fiacre à côté du père Goriot , dont les discours trahissaient une joie inaccoutumée, et retentissaient à son oreille, après tant d'émotions , comme les paroles que nous entendons en rêve.

— C'est fini de ce matin. Nous dînons tous les trois ensemble; ensemble! comprenez-vous? Voici quatre ans que je n'ai dîné avec ma Delphine, ma petite Delphine! Je vais l'avoir à moi pendant toute une soirée. Nous sommes chez vous depuis ce malin. J'ai travaillé comme un manœuvre, habit bas. J'aidais à porter les meubles. Ha! ha! vous ne savez pas comme elle est gentille à table; elle s'occupera de moi : ^i — Tenez, papa, mangez donc de cela, c'est bon ! » El alors je ne peux pas manger. Oh ! y a-l-il longtemps que je n'ai été tranquille avec elle , comme nous allons l'être !

— Mais , lui dit Eugène , aujourd'hui le monde est donc renversé?

— licnversé! dit h- père (ioriot. Mais à aucune époque le monde n'a si bien été. Je ne vois que des figures gaies dans les rues, des gens qui se donnent des poignées de main et qui s'embrassent , des gens heureux comme s'ils allaient tous dîner chez leurs filles, y gobichonner un bon petit dîner qu'elle a commandé devant moi au chef du Calé anglais. 31ais, bah! près d'elle le chicotin serait doux comme miel.

— Je crois revenir à la vie , se dit Eugène.

— Mais marchezdonc, cocher, cria lepèreGoriotcn ouvrant la glace de devant. Allez donc plus vite! Je vous donnerai cent sous pour boire, si vous me menez en dix minutes là où vous savez.

En entendant celte promesse , le cocher traversa Paris avec la rapidité de l'éclair.

— 11 ne va pas, ce cocher! disait le père Goriot.

— Mais où me conduisez-vous donc ? lui demanda Raslignac.

— Chez vous ! dit le père Goriot,

La voiture s'arrêta rue d'Artois. Le bonhomme descendit le premier et jeta dix francs au cocher , avec la prodigalité d'un homme veuf qui, dans le paroxysme de son plaisir, ne prend garde à rien.

— Allons, montons, dit-il à Rastignac en lui faisant traverser une cour et le conduisant à la porte d'un appartement situé au troisième étage, sur le derrière d'une maison neuve et de belle apparence.

Le père Goriot n'eut pas besoin de sonner. Thérèse, la femme de chambre de madame de Nucingen , ouvrit ; et Eugène se vit dans un délicieux appartement de garçon , composé d'une antichambre , d'un petit salon , d'une chambre à coucher et d'un cabinet ayant vue sur un jardin. Dans le petit salon , dont l'ameublement et le décor pouvaient soutenir la comparaison avec ce qu'il avait vu de plus joli, de plus gracieux, il aperçut, à la lumière des bougies , Delphine qui se leva d'une causeuse , au coin du feu, mit son écran sur la cheminée, cl lui dit , avec une intonation de voix chargée de tendresse: — Il a donc fallu aller vous chercher, monsieur qui ne comprenez rien?

Thérèse s'en alla. L'étudiant prit Delphine dans ses bras , la serra vivement et pleura de joie. Ce dernier contraste entre ce qu'il voyait et ce qu'il venait de voir, dans un jour où tant d'irritations avaient fatigué son cœur et sa tête, détermina chez Raslignac un accès de sensibilité nerveuse.

— Je savais bien, moi, qu'il t'aimait! dit tout bas le père Goriot à sa fille , pendant qu'Eugène abattu gisait sur la causeuse, sans pouvoir prononcer une parole, et sans se rendre compte encore de la manière dont ce dernier coup de baguette avait été frappé.

— Mais venez donc voir, lui dit madame de Nu-

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cingen , en le prenant par la main et l'emmenant dans une chambre dont les tapis, les meubles et les moindres détails lui rappelèrent, en de plus petites proportions, celle de Delphine.

— Il y manque le lit ! dit Rastignac.

— Oui, monsieur, dit-elle en rougissant et lui serrant la main.

Eugène la regarda , et comprit , jeune encore , tout ce qu'il y avait de pudeur vraie dans un cœur de femme aimante.

— Vous êtes une de ces créatures que l'on doit adorer toujours , lui dit-elle à l'oreille. Oui , j'ose vous le dire , puisque nous nous comprenons si bien: plus vif et sincère est l'amour, plus il doit être voilé , mystérieux. Ne donnons notre secret à personne.

— Oh ! je ne serai pas quelqu'un moi ! dit le père Goriot en grognant.

— Vous savez bien que vous êtes nous, vous...

— Ah , voilà ce que je voulais ! Vous ne ferez pas attention à moi, n'est-ce pas ? J'irai, je viendrai comme un bon esprit qui est partout et qu'on sait être là, sans le voir. lié bien, Delphinelte, Niiicllc , Dedel ! n'ai-je pas eu raison de te dire : — « Il y a un joli appartement rue d'Artois, meublonsle pour lui. » Tu ne voulais pas. Ah! ah! c'est moi qui suis l'auteur de ta joie , comme je suis l'auteur de tes jours. Les pères doivent toujours donner pour être heureux ; donner toujours , c'est ce qui fait qu'on est père.

— Comment? dit Eugène.

— Oui, e!!e ne voulait pas, elle avait peur qu'on ne dît des bêlises, comme si le monde valait le bonheur ! Mais toutes les femmes révent de faire ce qu'elle fait...

Le père Goriot parlait tout seul , madame de Nucingen avait emmené Rastignac dans le cabinet où le bruit d'un baiser retentit , quelque légèrement qu'il fût pris. Celte pièce était en rapport avec l'élégance de l'appartement, dans lequel rien d'ailleurs 1 ne manquait.

— A-t-on bien deviné vos vœux? dit-elle en revenant uans le salon pour se mettre à table.

— f; i , dit-il, trop bien ! Hélas ! ce luxe si complet , ros beaux rêves réalisés , toutes les poésies d'une vie jeune, élégante, je les sens trop pour ne pas les mériter; mais je ne puis les accepter de vous, et je suis trop pauvre encore pour...

— Ah ! ah ! vous me résistez déjà, dit-elle d'un petit air d'autorité railleuse, en faisant unç de ces jolies moues que font les femmes quand elles veulent se moquer de quelque scrupule pour le mieux dissiper.

Eugène s'était trop solennellement interrogé pendant cette journée, et l'arrestation de Vautrin, en

lui montrant la profondeur de l'abîme dans lequel il avait failli rouler, venait de trop bien corroborer ses sentiments nobles et sa délicatesse, pour qu'il cédât à cette caressante réfutation de ses idées généreuses. Une profonde tristesse s'empara de lui.

— Comment , dit madame de Nucingen , vous refuseriez ! Savez-vous ce que signifie un refus semblable? Vous doutez de l'avenir, vous n'osez pas vous lier à moi ! Vous avez donc peur de trahir mon affection ! Si vous m'aimez, si je... vous aime, pourquoi reculez-vous devant d'aussi minces obligations ? Si vous connaissiez le plaisir que j'ai eu à m'occupcr de tout ce ménage de garçon, vous n'hésiteriez pas, et vous me demanderiez pardon. J'avais de l'argent à vous, je l'ai bien employé, voilà tout ! Vous croyez être grand , et vous êtes petit. Vous demandez bien plus... (Ah! dit-elle eh saisissant un regard de passion chez Eugène) et- vous faites des façons pour des niaiseries. Si vous ne m'aimez point, oh î oui, n'acceptez pas. Mon sort est dans un mot. Parlez !

Mais, mon père, dites-lui donc quelques bonnes raisons , ajouta-t-elle en se tournant vers son père après une pause. Croit-il que je ne sois pas moins chatouilleuse que lui sur notre honneur?

Le père Goriot avait le sourire fixe d'un thérialîis en voyant , en écoutant cette jolie querelle.

— Enfant ! vous êtes à l'entrée de la vie, repritelle en saisissant la main d'Eugène , vous trouvez une barrière insurmontable pour beaucoup de gens, une main de femme vous l'ouvre, et vous reculez ! Mais vous réussirez, vous ferez une brillante fortune , le succès est écrit sur votre beau front ! Ne pourrez-vous pas alors me rendre ce que je vous prête aujourd'hui ? Autrefois les dames ne donnaient-elles pas à leurs chevaliers des armures, des épées, des casques, des cottes de mailles , des chevaux, afin qu'ils pussent aller combattre en leur nom dans les tournois ? Eh bien! Eugène, les choses que je vous offre sont les armes de l'époque , ce sont des outils nécessaires à qui veut être quelque chose. Il est joli le grenier où vous êtes, s'il ressemble à la chambre de papa ! Voyons , nous ne dînerons donc pas ? Voulez-vous m'attrister ? Répondez donc ! dit-elle en lui secouant la main.

Eugène restait immobile.

— Mon Dieu, papa, décidez-le donc, ou je sors et ne le revois jamais.

— Je vais vous décider, dit le père Goriot en sortant de son extase. Mon cher monsieur Eugène , vous allez emprunter de l'argent à des juifs, n'estce pas ?

— Il le faut bien , dit-il.

— Bon , je vous tiens , reprit le bonhomme en tirant un mauvais portefeuille en cuir tout usé. Je

LE PÈRE GORIOT

me suis fait juif, j'ai payé toutes les factures, les voici ! Vous ne devez pas un centime pour tout ce qui se trouve ici. Ça ne fait pas une grosse somme , tout au plus cinq mille francs ! Je vous les prête , moi ! Vous ne me refuserez pas ; je ne suis pas une femme. Vous m'en ferez une reconnaissance sur un chiffon de papier , et vous me les rendrez plus lard.

Quelques pleurs roulèrent à la fois dans les yeux d'Eugène et de Delphine, qui se regardèrent avec surprise. Rastignac tendit la main au bonhomme et la lui serra.

— Eh bien , quoi ! n'êtes-vous pas mes enfants ? dit Goriot.

— Mais , mon pauvre père , dit madame de Nucingcn , comment avez-vous donc fait ?

— Ha! nous y voilà, répondit-il. Quand je t'ai eu décidée à le mettre près de toi , que je t'ai vue acheter des choses comme pour une mariée , je me suis dit : « Elle va se trouver dans l'embarras ! i» L'avoué prétend que le procès à intenter à ton mari, pour lui faire rendre ta fortune, durera plus de six mois. Alors j'ai vendu mes treize cent cinquante livres de rente perpétuelle, je me suis fait, avec quinze mille francs, douze cents francs de renies viagères bien hypothéquées , et j'ai payé vos marchands avec le reste du capital , mes enfants. Moi, j'ai là-haut une chambre de cinquante écusparan, je peux vivre comme un prince avec quarante sous par jour, et j'aurai encore du reste. Je n'use rien , il ne me faut presque pas d'habits. Voilà quinze jours que je ris dans ma barbe, en me disant : —

«i Vont-ils être heureux ! » Eh bien ! n'êtes-vous pas heureux ?

— Oh , papa , papa ! dit madame de Nucingen en sautant sur son père, qui la reçut sur ses genoux.

Elle le couvrit de baisers, lui caressa les joues avec ses cheveux blonds , et versa des pleurs sur ce vieux visage, épanoui, brillant.

— Cher père , vous êtes un père ! Non , il n'existe pas deux pères comme vous sous le ciel. Eugène vous aimait bien déjà , que sera-ce maintenant ?

— Mais, mes enfants, dit le père Goriot qui depuis dix ans n'avait pas senti le cœur de sa fille battre sur le sien, maisDelphinette, tu veux donc me faire mourir de joie ! Mon pauvre cœur se brise. Allez , monsieur Eugène , nous sommes déjà quittes !

Et le vieillard serrait sa fille par une étreinte si sauvage, si délirante, qu'elle dit : — Ah ! tu me fais mal.

— Je t'ai fait mal ! dit-il en pâlissant.

Il la regarda d'un air surhumain de douleur; car pour bien peindre la physionomie de ce Christ de la paternité, il faudrait aller chercher des comparaisons dans les images que les princes de la palette

ont inventées pour peindre la passion soufferte au bénéfice des mondes par le Sauveur des hommes. Le père Goriot baisa bien doucement la ceinture que ses doigts avaient trop pressée.

— Non, non ; je ne l'ai [)as fait mal ? reprit-il en la questionnant par un sourire ; c'est loi qui m'as fait mal avec ton cri. — Ça coule plus cher, dit-il à l'oreille de sa fille en la lui baisant avec précaution, mais l'aut rattraper , sans quoi il se fâcherait.

Eugène était pétrifié par l'iiiépuisahle dévouement de cet homme, et le contemplait en exprimant cette naïve admiration qui , au jeune âge , est de la foi.

— Je serai digne de tout cela , s'écria-t-il.

— 0 mon Eugène , c'est beau ce que vous venez de dire là.

Et madame de Nucingen baisa l'étudiant au front.

— Il a refusé pour toi mademoiselle Tailicfcr et SCS millions, dit le père Goriot; car elle vous aimait la petite ! et son frère mort , la voilà riche comme Nessus.

— Oh ! pourquoi le dire ? s'écria Rastignac.

— Eugène, lui dit Delphine à l'oreille, maintenant j'ai un regret pour ce soir. Ah ! je vous aimerai bien , moi , et toujours.

— Voilà la plus belle journée que j'aie eue depuis vos mariages , s'écria le père Goriot. Le bon Dieu peut me faire souffrir tant qu'il lui plaira ; pourvu que ce ne soit pas par vous , je me dirai : — En février de celte année, j'ai été pendant un moment plus heureux que les hommes ne peuvent l'être pendant toute leur vie. Regarde-moi, Fifine! dit-il à sa fille. Elle est bien belle, n'est-ce pas? Ditesmoi donc , avez-vous rencontré beaucoup de femmes qui aient ses jolies couleurs et sa petite fossette? Non, pas vrai? Eh bien, c'est moi qui ai fait cet amour de femme ! et désormais , en se trouvant heureuse par vous, elle deviendra mille fois mieux. Je puis aller en enfer, mon voisin, dit-il ; s'il vous faut ma part de paradis , je vous la donne. Mangeons, mangeons ! reprit-il en ne sachant plus ce qu'il disait , ici tout est à nous.

— Ce pauvre père !

— Si lu savais, mon enfant, dit-il en se levant et allant à elle, lui prenant la tête et la baisant au milieu de ses nattes de cheveux , combien tu peux me rendre heureux à bon marché ! Viens me voir quelquefois, je serai là-haut, tu n'auras qu'un pas à faire. Promels-lc-moi , dis !

— Oui , cher père.

— Dis encore.

— Oui , mon bon père.

— Tais-toi ; je te le ferais dire cent fois, si je m'écoutais. Dînons.

La soirée tout entière fut employée en enfantilla-

LE PÈRE GORIOT

ges , et le père Goriot ne se montra pas le moins fou des trois. Il se couchait aux pieds de sa fille pour les baiser; il la regardait longtemps dans les yeux , il frottait sa tête contre sa robe ; enfin , il faisait des folies comme en aurait fait l'amant le plus jeune et le plus tendre.

— Voyez-vous, dit Delphine à Eugène, quand mon père est avec nous , il faut être tout à lui. Ce sera pourtant bien gênant quelquefois.

Eugène, qui s'était senti déjà plusieurs fois des mouvements de jalousie, ne pouvait pas blâmer ce mot, qui renfermait le principe de toutes les ingratitudes.

— Et quand l'appartement sera-t-il fini ? dit Eugène en regardant autour de la chambre. Il faudra donc nous quitter ce soir ?

— Oui; mais demain vous viendrez dîner avec moi , dit-elle d'un air fin. Demain est un jour d'Italiens.

— J'irai au parterre , moi ! dit le père Goriot.

Il était minuit ; la voiture de madame de Nucingen attendait, le père Goriot et l'étudiant retournèrent à la Maison-Vauqucr en s'entretenant de Delphine avec un croissant enthousiasme qui produisit un curieux combat d'expressions entre ces deux violentes passions. Eugène ne pouvait pas se dissimuler que l'amour du père, qu'aucun intérêt personnel n'entachait, écrasait le sien par sa persistance et son étendue. L'idole était toujours pure et belle pour le père, et son adoration s'accroissait de tout le passé comme de l'avenir. Us trouvèrent madame Vauquer seule, au coin de son poêle, entre Sylvie et Christophe. La vieille hôtesse était là comme 31arius sur les ruines de Carlhage. Elle attendait les deux seuls pensionnaires qui lui restassent, en se désolant avec Sylvie, Quoique lord Byron ait prêté d'assez belles lamentations au Tasse, elles sont bien loin de la profonde vérité de celles qui échappaient à madame Vauquer.

— Il n'y aura donc que trois tasses de café à faire demain matin, Sylvie! Hein! ma maison déserte, n'est-ce pas à fendre le cœur? Qu'est-ce que la vie sans mes pensionnaires? Rien du tout. Voilà ma maison démeublée de ses hommes! La vie est dans les meubles. Qu'ai-je fait au ciel pour m'êlre attiré tous ces désastres? Nos provisions de haricots, de pommes de terre, sont faites pour vingt personnes. La police chez moi ! Nous allons donc nemangerque des pommes de terre ! Je renverrai donc Christophe !

IjQ Savoyard, qui dormait, se réveilla soudain et dit : — Madame!

— Pauvre garçon! c'est comme un dogue, dit Sylvie.

— Une saison morte ! chacun s'est casé ! D'où me lombera-l-il des pensionnaires? J'en perdrai la léte !

Et cette sibylle de Michonneau qui m'enlève Poiret ! Qu'est-ce qu'elle lui faisait donc pour s'être attaché cet homme-là , qui la suit comme un toutou ?

— Ah ! dame , fit Sylvie en hochant la tête , ces vieilles filles , ça connaît les rubriques.

— Ce pauvre M. Vautrin dont ils ont fait un forçat ! reprit la veuve. Eh bien ! Sylvie, c'est plus fort que moi , je ne le crois pas encore ! Un homme gai comme ça, qui prenait du gloria pour quinze francs par mois , et qui payait rubis sur ongle.

— Et qui était généreux ! dit Christophe.

— Il y a erreur , dit Sylvie.

— Mais, non: il a avoué lui-même, reprit madame Vauquer. Et dire que toutes ces choses-là sont arrivées chez moi, dans un quartier où il ne passe pas un chat! Foi d'honnête femme, je rêve. Car vois- tu, Sylvie, nous avons vu Louis XVI avoir son accident, nous avons vu tomber l'Empereur, nous l'avons vu revenir et retomber; tout cela c'était dans l'ordre des choses possibles , tandis qu'il n'y a point de chances contre des pensions bourgeoises. On peut se passer de roi, mais il faut toujours qu'on mange; et quand une honnête femme, née de ConQans, donne à diner avec toutes bonnes choses, mais à moins que la fin du monde n'arrive... Mais c'est ça , c'est la fin du monde !

— Et penser que mademoiselle Michonneau, qui vous fait tout ce tort, va recevoir , à ce qu'on dit, mille écus de rentes! s'écria Sylvie.

— Ne m'en parlez pas , ce n'est qu'une scélérate ! dit madame Vauquer. Elle va chez la Buneaud, pardessus le marché ! Mais elle est capable de tout , elle a du faire des horreurs, elle a tué , volé dans son temps. Elle devait aller au bagne à la place de ce pauvre cher homme...

En ce moment , Eugène et le père Goriot sonnèrent.

— Ah! voilà mes deux fidèles, dit la veuve en soupirant.

Les deux fidèles, qui n'avaient qu'un fort léger souvenir des désastres de la pension bourgeoise, annoncèrent sans cérémonie à leur hôtesse qu'il s'en allaient demeurer à la Chaussée-d'Anlin.

— Ah! Sylvie, dit la veuve, voilà mon dernier atout. Vous m'avez donné le coup de la mort , messieurs ! ça m'a frappée dans l'estomac. J'ai une barre là. Voilà une journée qui me met dix ans de plus sur la tête. Je deviendrai folle, ma parole d'honneur. Que faire des haricots? Ah bien ! si je suis seule ici , tu t'en iras demain , Christophe. Adieu, messieurs; bonne nuit.

— Qu'a-t-elle donc? demanda Eugène à Sylvie.

— Dame ! voilà tout le monde parti par suite des affaires. Ça lui a troublé la tête. Allons , je l'entends qui pleure. Ça lui fera du bien de chigner. Voilà la

LE PERE GORIOT

pfemîère fois qu'elle se vide les yeux depuis que je suis à son service.

Le lendemain , madame Vauquer s'était , suivant son expression, raisomiée. Si clic parut aflligce comme une femme qui avait perdu tous ses pensionnaires , et dont la vie était Ijoulevcrsée , clic avait toute sa tète , et montra ce qu'était la vraie douleur, une douleur profonde , la douleur causée par l'inlérèt froissé, par les habitudes rompues. Certes, le regard qu'un amant jette sur les lieux habités par sa maîtresse, en les quittant, n'est pas plus triste que le fut celui de madame Vauquer sur sa table vide. Eugène la consola en lui disant que Bianchon, dont l'internat finissait dans quelques jours', viendrait sans doute le remplacer ; que l'employé du Muséum avait souvent manisfesté le désir d'avoir l'appartement de madame Coulure , et que dans peu de jours elle aurait remonté son personnel.

— Dieu vous entende ! mon cher monsieur , mais le malheur est ici. Avant dix jours , la mort y viendra, vous verrez, lui dit-elle en jetant un regard lugubre sur la salie à manger. Qui prendra-t-elle?

— Il fait bon déménager, dit tout bas Eugène au père Goriot.

— Madame, dit Sylvie en accourant effarée, voici trois jours que je n'ai vu Misligris.

— Ha bien! si mon chat est mort, s'il nous a quittés, je...

La pauvre veuve n'acheva pas. Elle joignit les mains , et se renversa sur le dos de son fauteuil , accablée par ce terrible pronostic.

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