‹ Œuvres de Balzac (volume 2)Chapitre 52 sur 55 · LES DEUX FILLES · texte numérisé non relu

LES DEUX FILLES

Vers midi, heure à laquelle les facteurs arrivaient dans le quartier du Panthéon , Eugène reçut une lettre élégamment enveloppée , cachetée aux armes de Beauséant. Elle contenait une invitation adressée à M. et madame de Nucingen pour le grand bal annoncé depuis un mois, et qui devait avoir lieu chez la vicomtesse. A cette invitation était joint un petit mot pour Eugène.

« J'ai pensé , monsieur , que vous vous chargeriez avec plaisir d'être l'interprète de mes sentiments auprès de madame de Nucingen. Je vous envoie l'invitation que vous m'avez demandée, et serai charmée de faire la connaissance de la sœur de madame de Restaud. Amenez-moi donc cette jolie personne, et faites en sorte qu'elle ne prenne pas toute

Totre affection ; vous m'en devez beaucoup en retour de celle que je vous porte. »

<i Vicomtesse de Beauséakt. »

— Mais, dit Eugène en relisant ce billet, madame de Beauséant me dit assez clairement qu'elle ne veut pas de M. de Nucingen.

Il alla promptement chez Delphine, heureux d'avoir à lui procurer une joie dont il recevrait sans doute le prix. Madame de Nucingen était au bain, Raslignac attendit dans le boudoir, on butte aux impatiences naturelles à un jeune homme ardent et pressé de prendre possession d'une maîtresse, l'objet de deux ans de désirs. Ce sont des émotions qui ne se rencontrent pas deux fois dans la vie des jeunes gens. La première femme réellement femme à laquelle s'attache un homme, c'est-à-dire celle qui se présente à lui dans la splendeur des accompagnements que veut la société parisienne, celle-là n'a jamais de rivale. L'amour à Paris ne ressemble en rien aux autres amours. Ni les hommes ni les femmes n'y sont dupes des montres pavoisées de lieux communs que chacun étale par décence sur ses affections soi-disant désintéressées. En ce pays , une femme ne doit pas satisfaire seulement le cœur et les sens, elle sait parfaitement qu'elle a de plus grandes obligations à remplir envers les mille vanités dont se compose la vie. Là surtout , l'amour est essentiellement vantard, effronté, gaspilleur, charlatan et fastueux. Si toutes les femmes de la cour de I^ouis XIV ont envié à mademoiselle de La Val- Hère l'entraînement de passion qui lit oublier à ce grand prince que ses manchettes coûtaient chacune mille écus , quand il les déchira pour faciliter au duc de Vermandois son entrée sur la scène du monde, que peut-on demander au reste de l'humanité ? Soyez jeunes, riches et titrés, soyez mieux encore si vous pouvez ; plus vous apporterez de grains d'encens à brûler devant l'idole , plus elle vous sera favorable, si toutefois vous avez une idole. L'amour est une religion , et son culte doit coûter plus cher que celui de toutes les autres religions; il passe promptement , et passe en gamin qui tient à marquer son passage par des dévastations. Le luxe du sentiment est la poésie des greniers ; sans cette richesse, qu'y deviendrait l'amour? S'il est des exceptions à CCS lois draconiennes du code parisien , elles se rencontrent dans la solitude , chez les âmes qui ne se sont point laissé entraîner par les doctrines sociales , qui vivent près de quelque source aux eaux claires , fugitives , mais incessantes ; qui , fidèles à leurs ombrages verts , heureuses d'écouter le langage de l'infini, écrit pour elles en toute chose, et qu'elles retrouvent en elles-mêmes, attendent patiemment leurs ailes en plaignant ceux de la terre,

J.E PERE GORIOT

Mais Rastignac , semblable à la plupart des jeunes gens qui, par avance, ont goûté les grandeurs, voulait se présenter tout armé dans la lice du monde ; il en avait épousé la fièvre, et se sentait peut-être la force de le dominer, mais sans connaître ni les moyens ni le but de cette ambition. A défaut d'un amour pur et sacré qui remplit la vie, cette soif du pouvoir peut devenir une belle chose : il suffit de dépouiller tout intérêt personnel et de se proposer la grandeur d'un pays pour objet. Mais l'étudiant n'était pas encore arrivé au point d'où l'homme peut contempler le cours de la vie et la juger. Jusqu'alors il n'avait même pas complètement secoué le charme des fraîches et suaves idées qui enveloppent comme d'une frondaison la jeunesse des enfants élevés en province. 11 avait continuellement hésité à franchir le Rubicon parisien. Malgré ses ardentes curiosités, il avait toujours conservé quelques arrière-pensées de la vie heureuse que mène le vrai gentilhomme dans son château. Néanmoins ses derniers scrupules avaient disparu la veille, quand il s'était vu dans son appartement. En jouissant des avantages matériels de la fortune , comme il jouissait depuis quelque temps des avantages moraux que donne la naissance, il avait dépouillé sa peau d'homme de province, et s'était doucement établi dans une position d'oîi il découvrait un bel avenir. Aussi , en attendant Delphine, mollement assis dans ce joli boudoir qui devenait un peu le sien , se voyait-il si loin du Rastignac venu l'année dernière à Paris , qu'en le lorgnant par un effet d'oplique morale, il se demandait s'il se ressemblait en ce moment à luimême.

— Madame est dans sa chambre, vint lui dire Thérèse qui le fit tressaillir.

Il trouva Delphine étendue sur sa causeuse , au coin du feu, fraîche, reposée. A lavoir ainsi étalée en des Ilots de mousseline, il était impossible de ne pas la comparer à ces belles plantes de l'Inde dont le fruit vient dans la fleur.

— Hé bien, nous voilà ! dit-elle avec émotion.

— Devinez ce que je vous apporte, dit Eugène en s'asseyant près d'elle et lui prenant le bras pour lui baiser la main.

Madame de Nucingen fit un mouvement do joie en lisant l'invitation. Elle tourna sur Eugène ses yeux mouillés , et lui jeta ses bras au cou pour l'attirer à elle dans un délire de satisfaction vaniteuse.

— Et c'est vous! (loi! lui dit-elle à l'oreille, mais Thérèse est dans mon cabinet de toilette, soyons prudents ! ) vous à qui je dois ce bonheur! Oui, j'ose appeler cela un bonheur. Obtenu par vous, n'est-ce pas plus qu'un triomphe d'amourpropre? Personne ne m'a voulu présenter dans ce

monde. Vous me trouvez peut-être en ce moment petite, frivole, légère comme une Parisienne; mais pensez , mon ami , que je suis prête à tout vous sacrifier, et que si je souhaite plus ardemment que jamais d'aller dans le faubourg Saint-Germain, c'est que vous y êtes.

— Ne pensez -vous pas , dit Eugène , que madame de Beauséant a l'air de nous dire qu'elle ne compte pas voir M, de Nucingen à son bal ?

— Mais oui , dit la baronne en rendant la lettre à Eugène. Ces femmes-là ont le génie de l'impertinence. Mais n'importe, j'irai. Ma sœur doit s'y trouver , je sais qu'elle prépare une toilette délicieuse. — Eugène, reprit-elle à voix basse, elle y va pour dissiper d'affreux soupçons. Vous ne savez pas les bruits qui courent sur elle? M. de Nucingen est venu me dire ce matin qu'on en parlait hier au Cercle sans se gêner. A quoi tient, mon Dieu ! l'honneur des femmes et des familles? Je me suis sentie attaquée, blessée dans ma pauvre sœur. Selon certaines personnes , M. de Trailles aurait souscrit des lettres de change montant à cent mille francs, presque toutes échues, et pour lesquelles il allait être poursuivi. Dans cette extrémité, ma sœur aurait vendu ses diamants à un juif, ces beaux diamants que vous avez pu voir et qui viennent de madame de Restaud la mère. Enfin , depuis deux jours il n'est question que de cela. Je conçois alors qu'Anastasie se fasse faire une robe lamée, et veuille attirer sur elle tous les regards chez madame de Beauséant, en y paraissant dans tout son éclat et avec ses diamants. Mais je ne veux pas être au-dessous d'elle. Elle a toujours cherché à m'écraser, elle n'a jamais été bonne pour moi qui lui rendais tant de services , qui avais toujours de l'argent pour elle quand elle n'en avait pas! Mais laissons le monde ! Aujourd'hui , je veux être tout heureuse !

Rastignac était encore à une heure du matin chez madame de Nucingen qui, en lui prodiguant l'adieu des amants, cet adieu plein des joies à venir , lui dit avec une expression de mélancolie : — Je suis si peureuse, si superstitieuse, donnez à mes pressentiments le nom qu'il vous plaira , que je tremble de payer mon bonheur par quelque affreuse catastrophe....

— Enfant! ditTîugène.

— Ah! c'est moi qui suis l'enfant, ce soir, ditelle en riant.

Eugène revint à la Maison-Vauquer , avec la certitude de la quitter le lendemain ; et il s'abandonna pendant la roule à ces jolis rêves que font tous les jeunes gens quand ils ont encore sur les lèvres le goût du bonheur.

— Hé bien ? lui dit le père Goriot quand Rastignac passa devant sa porte.

LE PERE GORIOT

— 116 bien ! répondit Eugène , je vous dirai tout demain.

— Tout , n'est-ce pas ? cria le bonhomme. Couchez-vous ! Nous allons commencer demain noire vie heureuse.

Le lendemain, M. Goriot et Raslignac n'attendaient plus que le bon vouloir d'un commissionnaire pour partir de la pension bourgeoise; quand, vers midi, le bruit d'un équipage qui s'arrêtait précisément à la porte de la Maison-Vauquer retentit dans la rue Neuve-Sainte-Geneviève. Madame de Nucingen descendit de sa voiture, demanda si son père était encore à la pension. Sur la réponse allirmalivc de Sylvie, elle monta lestement l'escalier. Eugène se trouvait chez lui , sans que son voisin le sût. Il avait , en déjeunant , prié le père Goriot d'emporter ses effets, en lui disant qu'ils se retrouveraient à quatre heures rue d'Artois. Mais pendant que le bonhomme avait été chercher des porteurs , Eugène ayant promptement répondu à l'appel de l'École, était revenu sans que personne l'eût aperçu , pour compter avec madame Yauquer , ne voulant pas laisser celte charge à M. Goriot, qui, dans son fanatisme, aurait sans doute payé pour lui. L'hôtesse était sortie. Eugène remonta chez lui pour voir s'il n'y oubliait rien , et s'applaudit d'avoir eu celte pensée en voyant dans le tiroir de sa table l'acccplation en blanc, souscrite à Vautrin, qu'il avait insouciarament jetée là le jour où il l'avait acquittée. N'ayant pas de feu , il allait la déchirer en petits morceaux , quand en reconnaissant la voix de Delphine , il ne voulut faire aucun bruil, et s'arrêta pour l'entendre, en pensant qu'elle ne devait avoir aucun secret pour lui. Puis, dès les premiers mots, il trouva la conversation entre le père et la fille trop intéressante pour ne pas l'écouter.

— Ha , mon père ! dit-elle, plaise au ciel que vous ayez eu l'idée de demander compte de ma fortune assez à temps pour que je ne sois pas ruinée. Puisje parler ?

— Oui , la maison est vide , dit le père Goriot d'une voix altérée.

— Qu'avez-vous donc, mon père? reprit madame de Nucingen.

— Tu viens, répondit le vieillard, de me donner un coup de hache sur la tête. Dieu te pardonne, mon enfant ! Tu ne sais pas combien je t'aime ! si tu l'avais su , tu ne m'aurais pas dit brusqucjiient de semblables choses ! surtout si rien n'est désespéré. Ou'est-il donc arrivé de si pressant pour que tu sois venue me chercher ici quand, dans quelques instants, nous allions être rue d'Artois?

— lié! mon père, est-on maître de son premier mouvement dans une catastrophe? Je suis folle! Votre avoué nous a fait découvrir un peu plus tôt

le malheur qui sans doute éclatera plus tard. Votre vieille expérience commerciale va nous devenir nécessaire, et je suis accourue vous chercher comme on s'accroche à une branche quand on se noie. Lorsque M. Derville a vu M. de Nucingen lui opposer mille chicanes, il l'a menacé d'un procès, en lui disant que l'autorisation du président ('u tribunal serait promptement obtetme. Alors, M. de Nucingen est venu ce matin chez moi, pour me demander si je voulais sa ruine et la mienne. Je lui ai répondu que je ne me connaissais à rien de tout cela , que j'avais une fortune, que je devais être en possession de ma fortune, et que tout ce qui avait rapport à ce démêlé regardait mon avoué, parce que j'étais de la dernière ignorance, et dans l'impossibilité de rien entendre à ce sujet. N'était-ce pas ce que vous m'aviez recommandé de dire ?

— Bien, répondit le père Goriot.

— Alors, reprit Delphine, il m'a mis au fait de ses affaires. Il a jeté tous ses capitaux et les miens dans des cnlre[)rises à peine commencées et pour lesquelles il a fallu mettre de grandes sommes en dehors. Si je le forçais à me représenter ma dot, il serait obligé de déposer son bilan; tandis que si je veux attendre un an, il s'engage sur l'honneur à me rendre une fortune double ou triple de la mienne, en plaçant mes capitaux dans des opérations territoriales, à la fin desquelles je serai maîtresse de tous les biens. Mon cher père, il était sincère, il m'a effrayée. Il m'a demandé pardon de sa conduite, il m'a rendu ma liberté, m'a permis de me conduire à ma guise, à la condition de le laisser entièrement maître de gérer les affaires sous mon nom. Il m'a promis , pour me prouver sa bonne foi, d'appeler M. Derville toutes les fois que je le voudrais pour juger si les actes en vertu desquels il m'instituerait propriétaire seraient convenablement rédigés. Enfin il s'est remis entre mes mains, pieds et poings liés. II demande encore pendant deux ans la conduite de la maison, et m'a suppliée de ne rien dépenser pour moi de plus qu'il ne m'accorde. Il m'a prouvé que tout ce qu'il pouvait faire était de conserver les apparences, qu'il avait renvoyé sa danseuse, et qu'il allait être contraint à la plus stricte , mais à la plus sourde économie, afin d'atteindre au terme de ses spéculations sans altérer son crédit. Je l'ai malmené , j'ai tout mis en doute , afin de le pousser à bout et d'en apprendre davantage. Alors il m'a montré ses livres , enfin il a pleuré. Je n'ai jamais vu d'homme en pareil état. Il avait perdu la tête, il parlait de se tuer, il délirait. 11 m'a fait pitié.

— Et tu crois à tout ! s'écria le père Goriot. C'est un comédien ! J'ai rencontré des Allemands en affaires , ces gens-là sont presque tous de bonne foi,

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pleins de candeur; mais quand sous leur air de franchise et de bonhomie ils se mettent à être malins et charlatans, ils le sont alors plus que les autres. Ton mari t'abuse. Il se sent serré de près, il fait le mort; il veut rester plus maître sous ton nom qu'il ne l'est sous le sien, il va profiter de cette circonstance pour se mettre à l'abri des chances de son commerce. Il est aussi fin que perfide, c'est un mauvais gars. Non, non, je ne m'en irai pas au Père-Lachaiseen laissant mes filles dénuées de tout. .Te me connais encore un peu aux affaires. Il a, ditil, engagé ses fonds dans des entreprises. lié bien ! ses intérêts sont représentés par des valeurs , par desreconnaissances, par des traités? qu'il les montre, et liquide avec toi. Nous choisirons les meilleures spéculations, nous en courrons les chances, et nous auronsles titres récognitifs en notre nom A& Delphine Goriot, épouse séparée, quant aux biens, du baron (leNiicingen. Mais nous prend-il pour des imbéciles, celui-là? Croit-il que je puisse supporter pendant deux jours l'idée de le laisser sans fortune , sans pain? je ne le supporterais pas un jour, pas une nuit, pas deux heures ! Si cette idée était vraie, je n'y survivrais pas. Hé quoi ! j'aurai travaillé pendant quarante ans de ma vie, j'aurai porté des sacs sur mon dos, j'aurai sué des averses, je me serai privé pendant toute ma vie pour vous, mes anges, qui me rendiez tout travail, tout fardeau léger; et aujourd'hui, ma fortune, ma vie s'en irait en fumée! Ceci me ferait mourir enragé. Par tout ce qu'il y a de plus sacré sur terre et au ciel, nous allons tirer ça au clair, vérifier les livres, la caisse, les entreprises ! Je ne dors pas, je ne me couche pas, je ne mange pas, qu'il ne me soit prouvé que ta fortune est là tout entière. Dieu merci, tu es séparée de biens, tu auras maître Derville pour avoué, un honnête homme heureusement. Jour de Dieu! tu garderas ton bon petit million, tes cinquante mille livres de rente jusqu'à la fin de tes jours, ou je fais un tapage dans Paris, ha! ha ! Mais je m'adresserais aux chambres, si les tribunaux nous viclimaient. Te savoir tranquille et heureuse du côté de l'argent, mais cette pensée allégeait tous mes maux et calmait mes chagrins. L'argent, c'est la vie. Monnaie fait tout ! — Que nous chante-l-il donc, cette grosse souche d'Alsacien? Delphine, ne fais pas une concession d'un quart de liard à cette grosse béte qui t'a mise à la chaîne et t'a rendue malheureuse. S'il a besoin de loi, nous le tricolerons ferme, et nous le forons marcher droit! Mon Dieu ! j'ai la têlc en feu ! j'ai dans le crâne quelque chose qui me brûle. Ma Delphine sur la paille ! Oh ! ma Fiûne, toi ! Sapristie ! où sont mes gants? Allons, partons, je veux aller tout voir, les livres, les affaires, la caisse, la correspondance, à l'instant ! Je ne serai calme que quand il me sera

prouvé que ta fortune ne court plus de risques, et que je la verrai de mes yeux.

— Mon cher père! allez-y prudemment. Si vous mettiez la moindre velléité de vengeance en celte affaire, et si vous montriez des intentions Irop hostiles, je serais perdue. Il vous connaît, il a trouvé tout naturel que, sous votre inspiration, je m'inquiétasse de ma fortune; mais, je vous le jure, il la tienten ses mains et a voulu la tenir. Il est homme à s'enfuir avec tous les capitaux, et à nous laisser là, le scélérat ! II saitbien que je ne déshonorerai pas moi-môme le nom que je porte en le poursuivant. 11 est à la fois fort et faible. J'ai bien tout examiné. Si nous le poussons à bout, je suis ruinée.

— Mais c'est donc un fripon?

— Hé bien! oui, mon père, dit-elle en se jetant sur une chaise en pleurant. Je ne voulais pas vous l'avouer, pour vous épargner le chagrin de m'avoir mariée à un homme de cette espèce-là! Mœurs secrètes et conscience, l'âme et le corps, tout en lui s'accorde ! c'est effroyable, je le hais et le méprise. Oui, je ne puis plus estimer M. de Nucingen après tout ce qu'il m'a dit. Un homme capable de se jeter dans les combinaisons commerciales dont il m'a parlé, n'a pas la moindre délicatesse, et mes craintes viennent de ce que j'ai lu parfaitement dans son âme. Il m'a nettement proposé, lui, mon mari, la liberté ; vous savez ce que cela signifie ? si je voulais élre, en cas de malheur, un instrument entre ses mains; enfin si je voulais lui servir de prêtenom.

— Mais les lois sont là ! Mais il y a une place de Grève pour les gendres de cette espèce-là ! s'écria le père Goriot; mais je le guillotinerais moi-même, s'il n'y avait pas de bourreau.

— Non , mon père ! il n'y a pas de lois contre lui. Écoulez en deux mots son langage, dégagé des circonlocutions dont il l'enveloppait : «t — Ou tout est perdu, vous n'avez pas un liard, vous êtes ruinée, car je ne saurais choisir pour complice une autre personne que vous; ou vous me laisserez conduire à bien mes entreprises. » Est-ce clair? Il tient encore à moi. Ma probité de femme le rassure; il sait que je lui laisserai sa fortune, et me contenterai de la mienne. C'est une association improbe et voleuse à laquelle je dois consentir sous peine d'êlre ruinée. Il m'achète ma conscience et la paix en me laissant être à mon aise la femme d'Eugène. « — Je te permels de commettre des fautes ; laisse-moi faire des crimes en ruinant de pauvres gens! n Ce langage est-il encore assez clair ? Savez-vous ce qu'il nomme faire des opérations ? Il achète des terrains nus et sans nom. Puis il y fait bâtir des maisons par des hommes de paille. Ces hommes concluent les marchés pour les bâtisses avec les entrepreneurs qu'ils

LE PÈllE GORIOT,

payent en effets à longs tonnes ; puis, ils consentent, moyennant une légère somme, à donner quittance à 31. de Nucingen, qui alors est le possesseur des maisons, tandis que ces hommes s'acquittent avec les entrepreneurs dupés en faisant faillite. Le nom de la maison de Nucingen et C« a servi ù éblouir les pauvres constructeurs. J'ai compris cela. J'ai compris aussi que pour prouver, en cas de besoin, lepayemcnt de sommes énormes, M. de Nucingen a envoyé des valeurs considérables à Amsterdam, à Londres, à Naples, à Vienne. Comment les saisirions-nous?

Eugène entendit le son lourd des genoux du père Goriot, qui tomba sans doute sur le carreau de sa chambre.

— Mon Dieu! que t'ai-je fait? Ma fdle livrée à ce misérable ! Il exigera tout d'elle, s'il le veut. Pardon, ma fille! cria le vieillard.

— Oui, si je suis dans un abîme, il y a peut-être de votre faute ! dit Delphine. Nous avons si peu de raison quand nous nous marions ! Connaissons-nous le monde, les affaires, les hommes, les mœurs? Les pères devraient penser pour nous. Cher père ! je ne vous reproche rien ! pardonnez-moi ce mot! En ceci, la faute est toute à moi! Non, ne pleurez point, papa! dit-elle en baisant le front de son père.

— Ne pleure pas non plus, ma petite Delphine! Donne tes yeux, que je les essuie en les baisant. \a\ je vais retrouver ma caboche, et débrouiller l'écheveau mêlé par ton mari !

— Non , laissez-moi faire, je saurai le manœuvrer. Il m'aime, hé bien, je me servirai de mon empire sur lui pour l'amener à me placer promptement quelques capitaux en propriétés. Peut-être lui ferai-je racheter sous mon nom Nucingen, en Alsace; il y tient. Seulement venez demain pour examiner ses livres, ses affaires. M. Derville ne sait rien de ce qui est commercial. Non, ne venez pas demain. Je ne veux pas me tourner le sang. Le bal de madame de Beauséantalieuaprès-demain,jeveux me soigner pour y être belle, reposée, et faire honneur à mon cher Eugène ! Allons donc voir sa chambre.

En ce moment , une voiture s'arrêta dans la rue Neuve-Sainte-Geneviève, et l'on entendit dans l'escalier la voix de madame de Restaud qui disait à Sylvie : — Mon père y est-il?

Cette circonstance sauva heureusement Eugène, qui méditait déjà de se jeter sur son lit et de feindre d'y dormir.

— Ah! mon père, vous a-t-on parlé d'Anastasie? dit Delphine en reconnaissant la voix de sa sœur. Il paraîtrait qu'il lui arrive aussi de singulières choses dans son ménage !

— Quoi donc? dit le père Goriot , ce serait donc ma fin! Ma pauvre tête ne tiendra pas à un double nialheur.

— Bonjour, mon père, dit la comtesse en entrant. Ah ! te voilà, Delphine!

Madame de Restaud parut endjarrassée de rencontrer sa sœur.

— Bonjour, Nasie ! dit la baronne : trouves-tu donc ma présence extraordinaire? Je vois mon père tous les jours , moi.

— Depuis quand?

— Si lu venais, tu le saurais.

— Ne me taquine pas, Delphine, dit la comtesse d'une voix lamentable; je suis bien malheureuse! Je suis perdue, mon pauvre père ! Oh ! bien perdue, cette fois !

— Qu'as-tu, Nasie? cria le père Goriot. Dis-nous tout, mon enfant. Elle pâlit. Delphine, allons, secours-la donc! sois bonne pour elle , je t'aimerai encore mieux, si je peux, toi !

— Ma pauvre Nasie ! dit madame de Nucingen en asseyant sa sœur, parle ! Tu vois en nous les deux seules personnes qui t'aimeront toujours assez pour te pardonner tout. Vois-tu, les affections de famille sont les plus sures.

Elle lui fit respirer des sels, et la comtesse revint à elle.

— J'en mourrai ! dit le père Goriot. Voyons, reprit-il en remuant son feu de mottes, approchezvous là toutes les deux. J'ai froid. Qu'as-tu, Nasie? dis vite, tu me tues...

— Hé bien ! dit la pauvre femme, mon mari sait tout. Figurez-vous, mon père, il y a quelque temps, vous souvenez-vous de cette lettre de change de Maxime? Hé bien ! ce n'était pas la première. J'en avais déjà payé beaucoup. Vers le commencement de janvier, M. de Trailles me paraissait bien chagrin : il ne me disait rien; mais il est si facile de lire dans le cœur des gens qu'on aime, un rien suffit : puis il y a des pressentiments. Enfin, il était plus aimant, plus tendre que je ne l'avais jamais vu; j'étais toujours plus heureuse. Pauvre Maxime! dans sa pensée, il me faisait ses adieux, m'a-t-il dit, il voulait se brûler la cervelle. Enfin, je l'ai tant tourmenté, tant supplié, je suis restée deux heures à ses genoux. Il m'a dit qu'il devait cent mille francs ! Oh ! papa, cent mille francs! je suis devenue folle. Vous ne les aviez pas, j'avais tout dévoré...

— Non, dit le père Goriot, je ne les aurais pas pu faire, à moins d'aller les voler. Mais j'y aurais été , Nasie ! J'irai !

A ce mot, lugubrement jeté comme un son du râle d'un mourant, et qui accusait l'agonie du sentiment paternel réduit à l'impuissance , les deux sœurs firent une pause. Quel égoïsme serait resté froid à ce cri de désespoir qui, semblable à une pierre lancée dans un gouffre , en révélait la pro» fondeur !

DE BALZAC. T. IV

LE PÈRE GORIOT

— Je les ai trouvés, en disposant de ce qui ne m'appartenait pas, mon père, dit la comtesse en fondant en larmes.

Delphine fut émue et pleura en mettant la lêle sur le cou de sa sœur.

— Tout est donc vrai ? lui dit-elle.

Anaslasie baissa la tète. Madame de Nucingen la saisit à plein corps, la baisa tendrement, et l'appuyant sur son cœur :

— Ici, tu seras toujours aimée sans être jugée, lui dit-elle.

— Mes anges ! dit Goriot d'une voix faible, pourquoi votre union est-elle due au malheur!

— Pour sauver la vie de Maxime , enfin tout mon bonheur, reprit la comtesse encouragée par ces témoignages d'une tendresse chaude et palpitante, j'ai porté chez cet usurier que vous connaissez, un homme fabriqué par l'enfer , que rien ne peut attendrir, ce M. Gobseck, les diamants de famille auxquels tient tant M. de Restaud, les siens , les miens, tout, je les ai vendus ! Vendus ! comprenez-vous? Il a été sauvé ! Mais , moi , je suis morte ; M. de Restaud Ta su.

— Par qui ? comment? Que je le tue ! cria le père Goriot.

— Hier, il m'a fait appeler dans sa chambre. J'y suis allée. — « Anaslasie, m'a-t-il dit d'une voix... (oh! sa voix a suffi, j'ai tout deviné) où sont vos diamants? » — Chez moi. — « Non, m'a-t-il dit en me regardant, ils sont là, sur ma commode. » Et il m'a montré l'écrin qu'il avait couvert de son mouchoir. — « Vous savez d'où ils viennent? » m'a-t-il dit. Je suis tombée à ses genoux, j'ai pleuré, je lui ai demandé de quelle mort il voulait me voir mourir.

— Tu as dit cela ! s'écria Goriot. Par le sacré nom de Dieu, celui qui vous fera mal à l'une ou à l'autre, tant que je serai vivant, peut être sur que je le brûlerai à petit feu ! Oui , je le déchiqueterai comme...

Le père Goriot se tut, les mots expiraient dans sa gorge.

— Enfin, ma chère, il m'a demandé quelque chose de plus difficile à faire que de mourir. Le ciel préserve toute femme d'entendre ce que j'ai entendu!

— J'assassinerai cet homme, dit le père Goriot tranquillement. Mais il n'a qu'une vie, et il m'en doit deux. Enfin, quoi? reprit-il en regardant Anaslasie.

— lié bien , dit la comtesse en continuant, après une pause il m'a regardée : « — Anastasie, m'a-t-il dit , j'ensevelis tout dans le silence : nous resterons ensemble, parce que nous avons des enfants. Je ne tuerai pas M. de Trailles , parce qu'en duel je pour-

rais le manquer, et que, pour m'en défaire autrement, je pourrais me heurter contre la justice humaine. Le tuer dans vos bras, ce serait déshonorer /es enfants. Mais pour ne voir périr ni vos enfants, ni leur père, ni moi, je vous impose deux conditions. Répondez: Ai-je un enfant à moi?» J'ai dit oui. — Il Lequel? « a-t-il demandé. — Ernest, l'aîné. — « Bien, a-t-il dit. Maintenant, jurez-moi de m'obéir désormais sur un seul point. n J'ai juré. — n Vous signerez la vente de vos biens, quand je vous le demanderai.»

— Ne signe pas, cria le père Goriot! Ne signe jamais cela. Ah ! ah ! M. de Restaud , vous ne savez pas ce que c'est que de rendre une femme heureuse, elle va chercher le bonheur là où il est, et vous la punissez de votre niaise impuissance! Je suis là, moi ! haltc-là! il me trouvera dans sa route. Nasie, sois en repos. Ah, il lient à son héritier! bon, bon. Je lui empoignerai son fils, qui, sacré tonnerre! est mon petit-fils. Je puis bien le voir, ce marmot! Je le mets dans mon village , j'en aurai soin, sois bien tranquille! Alors je le ferai capituler, ce monstre-là ! en lui disant : — A nous deux! Si tu veux avoir ton fils , rends à ma fille son bien , et laisse-la se conduire à sa guise.

— Mon père !

— Oui, ton père! Ah! je suis un vrai père! Que ce drôle de grand seigneur ne maltraite pas mes filles! Tonnerre! je ne sais pas ce que j'ai dans les veines. J'y ai le sang d'un tigre, je voudrais dévorer ces deux hommes. Ornes enfants! voilà donc voire vie ! Mais c'est ma mort. Que deviendrez-vous donc quand je ne serai plus là? Les pères devraient vivre autant que leurs enfants. Mon Dieu ! comme ton monde est mal arrangé ! Et tu as un fils cependant , à ce qu'on nous dit ! Tu devrais nous empêcher de souffrir dans nos enfants^ Mes chers anges, quoi! ce n'est qu'à vos douleurs que je dois votre présence ! Vous ne me faites connaître que vos larmes, lié bien! oui, vous m'aimez, je le vois ! Venez, venez vous plaindre ici : mon cœur est grand, il peut tout recevoir. Oui, vous aurez beau le percer, les lambeaux feront encore des cœurs de père! Je voudrais prendre vos peines, souffrir pour vous. Ah ! quand vous étiez petites, vous étiez heureuses...

— Nous n'avons eu que ce temps-là de bon! dit Delphine. Où sont les moments où nous dégringolions du haut des sacs dans le grand grenier!

— Mon père! ce n'est pas tout, dit Anastasie à l'oreille de M. Goriot, qui fil un bond. Les diamants n'ont pas été vendus cent mille francs. Maxime est poursuivi. Nous n'avons plus que douze mille francs à payer. Il m'a promis d'être sage, de ne plus jouer. 11 ne me reste au monde que son amour, et je l'ai payé trop cher pour ne pas mourir s'il m'é-

T,E PERE GORTOT.

chappait. Je lui ai sacrifiai foriunc, honneur, repos, cnfanls. Oh! faites qu'au moins Maxime soit libre, honoré; qu'il puisse demeurer dans le monde où il saura se faire une position. Maintenant, il ne me doit pas que le bonheur, nous avons des enfants qui seraient sans fortune. Tout sera perdu s'il est mis à Sainte-Pélagie.

— Je ne les ai pas , Nasie. Plus , plus rien ! plus rien ! C'est la fin du monde ! Oh, le monde va crouler, c'est sur; allez-vous-en, sauvez-vous avant! Ha! j'ai encore mes boucles d'argent, six couverts, les premiers que j'ai eus dans ma vie! Enfin, je n'ai plus que douze cents francs de rentes viagères...

— Qu'avez-vous donc fait de vos renies perpétuelles?

— Je les ai vendues, et me réservant ce petit bout de revenu pour mes besoins. Il me fallait douze mille francs pour arranger un appartement à Fifine.

— Chez toi, Delphine? dit madame de Restaud à sa sœur.

— Oh ! qu'est-ce que cela fait, reprit le père Goriot, puisque les douze mille francs sont employés?

— Je devine ! dit la comtesse. Pour M. de Raslignac ! lia ! ma pauvre Delphine, arrête-toi ! Vois où j'en suis !

— Ma chère, M.deRastignac est un jeune homme incapable de ruiner sa maîtresse.

— Merci, Delphine! Dans la crise où je me trouve , j'attendais mieux de toi ; mais tu ne m'as jamais aimée.

— Si , elle t'aime , Nasie ! cria le père Goriot , elle me le disait tout à l'heure. Nous parlions de toi, elle me soutenait que tu étais belle et qu'elle n'était que jolie, elle!

— Elle ! répéta la comtesse. Elle est d'un beau froid.

— Quand cela serait, dit Delphine en rougissant, comment t'es-tu comportée envers moi? Tu m'as reniée, tu m'as fait fermer les portes de toutes les maisons où je souhaitais aller ; enfin , tu n'as jamais manqué la moindre occasion de me causer de la peine ! Et moi , suis-je venue , comme toi , soutirer à ce pauvre père , mille francs à mille francs , sa fortune , elle réduire dans l'état où il est? Voilà Ion ouvrage , ma sœur ! 31oi , j'ai vu mon père tant que j'ai pu , je ne l'ai pas mis à la porte , et ne suis pas venue lui lécher les mains quand j'avais besoin de lui. Je ne savais seulement pas qu'il eût employé ses douze mille francs pour moi. J'ai de l'ordre, moi ! tu le sais. D'ailleurs, quand papa m'a fait des cadeaux, je ne les ai jamais quêtes.

— Tu étais plus heureuse que moi ! 31. de Blarsay était riche, tu en sais quelque chose. Tu as toujours été vilaine comme l'or , intéressée. Adieu , je n'ai ni sœur, ni...

— Tais-toi , Nasie ! cria le père Goriot.

— Il n'y a qu'une sœur comme toi qui puisse répéter ce que le monde ne croit plus ! Tu es un monstre ! lui dit Delphine.

— Mes enfants, taisez-vous, ou je me tue devant vous.

— Va, Nasie, je te pardonne ! dit madame de Nucingcn en continuant, tu es malheureuse. Mais je suis meilleure que tu ne l'es. Me dire cela au moment où je me sentais capable de tout pour le secourir, même d'entrer dans la chambre de mon mari, ce que je ne ferais ni pour moi, ni pour... ceci est digne de tout ce que tu as commis de mal contre moi depuis neuf ans.

— Mes enfants, mes enfants, embrassez-vous ! dit le père. Vous êtes deux anges.

— Non, laissez-moi, cria la comtesse, que M. Goriot avait prise par le bras et qui secoua l'embrassement de son père. Elle a moins de pitié pour moi que n'en aurait mon mari. Ne dirait-on pas qu'elle est l'image de toutes les vertus?

— J'aime encore mieux passer pour devoir de l'argent à M. de Marsay que d'avouer que M. de Trailles me coûte plus de deux cent mille francs , répondit madame de Nucingen.

— Delphine! cria la comtesse en faisant un pas vers elle.

— Je te dis la vérité, quand tu me calomnies, répliqua froidement la baronne.

— Delphine , tu es une...

Le père Goriot s'élança, retint la comtesse et l'empêcha de parler en lui couvrant la bouche avec sa main.

— Mon Dieu ! mon père , à quoi donc avez-vous touché ce matin? lui dit Anastasie.

— Hé bien , oui , j'ai tort , dit le pauvre père en s'essuyant les mains à son pantalon. Mais je ne savais pas que vous viendriez , et je déménage.

Il était heureux de s'être attiré un reproche qui détournait sur lui la colère de sa fille.

— Ha ! reprit-il en s'asseyant, vous m'avez fendu le cœur. Je me meurs, mes en^ints ! Le crâne me cuit intérieurement , comme s'il y avait du feu. Soyez donc gentilles , aimez-vous bien ! Vous me feriez mourir. Delphine, Nasie, allons, vous aviez raison, vous aviez tort toutes les deux. Voyons, Dedel? reprit-il en tournant sur la baronne des yeux pleins de larmes, il lui faut douze mille francs , cherchons-les. Ne vous regardez pas comme ça.

Il se mit à genoux devant Delphine.

— Demande-lui pardon pour me faire plaisir! lui dit-il à l'oreille; elle est la plus malheureuse, voyons !

— Ma pauvre Nasie, dit Delphine épouvantée de la sauvage et folle expression que la douleur impri-

LE PÈRE GORIOT

mait sur le visage de son père, j'ai eu tort, erabrasse-moi...

— Ah ! vous me mettez du baume sur le cœur ! cria le père Goriot. Mais où trouver douze mille francs? Si je me proposais comme remplaçant?...

— Ah , mon père! dirent les deux filles en l'enlourant , non , non.

— Dieu vous récompensera de cette pensée, car notre vie n'y suffirait point! N'est-ce pas, Nasie? reprit Delphine.

— Et puis , pauvre père , ce serait une goutte d'eau, fit observer la comtesse.

— Mais on ne peut donc rien faire de son sang! cria le vieillard désespéré. Je me voue à celui qui te sauvera, Nasie! je tuerai un homme pour lui. Je ferai comme Vautrin , j'irai au bagne ! je...

Il s'arrêta comme s'il eût été foudroyé.

— Plus rien! dit-il en s'arrachant les cheveux. Si je savais où aller pour voler , mais il est encore difficile de trouver un vol à faire. Et puis il faudrait du monde et du temps pour prendre la Banque! Allons, il faut mourir, je n'ai plus qu'à mourir. Oui, je ne suis plus bon à rien, je ne suis plus père! non. Elle me demande, elle a besoin! et moi , misérable, je n'ai rien ! Ah ! tu t'es fait des rentes viagères , vieux scélérat ! et lu avai.s des filles ! Mais iu ne les aimes donc pas! Crève, crève comme un chien que tu es ! Oui, je suis au-dessous d'un chien, un chien ne se conduirait pas ainsi! Oh ! ma tête, elle bout !

— Mais , papa ! crièrent les deux jeunes femmes qui l'entouraient pour l'empêcher de se frapper la tête contre les murs , soyez donc raisonnable.

Il sanglotait. Eugène épouvanté prit la lettre de change souscrite à Vautrin , et dont le timbre comportait une plus forte somme; puis après en avoir corrigé le chiffre , en en faisant une lettre de change régulière de douze mille francs à l'ordre de M. Goriot, il entra.

— Voici tout votre argent, madame, dit-il en présentant le papier. Je dormais, votre conversation m'a réveillé ; j'ai pu savoir ainsi ce que je devais à M. Goriot. En voici le titre que vous pouvez négocier, je l'acquitterai fidèlement.

La comtesse immobile tenait le papier.

— Delphine, dit-elle, pâle et tremblante de colère, de fureur, de rage, je te pardonnais tout, Dieu m'en est témoin; mais ceci! Comment, monsieur était là! tu le savais ! tu as eu la petitesse de le venger en me laissant lui livrer mes secrets, ma vie , celle de mes enfants , ma honte , mon honneur! Va , tu ne m'es plus de rien , je te hais , je te ferai tout le mal possible, je...

La colère lui coupa la parole, et son gosier se sécha.

— Mais c'est mon fils , notre enfant , Ion frère , ton sauveur! criait le père Goriot. Embrasse-le donc, Nasie! Tiens, moi, je l'embrasse, reprit-il en serrant Eugène avec une sorte de fureur. Oh ! mon enfant, je serai plus qu'un père pour toi, je veux être une famille. Je voudrais être Dieu, je te jetterais l'univers aux pieds. Mais baise-le donc , Nasie ! ce n'est pas un homme , mais un ange , un vrai ange!

—Laissez-la, mon père ! elle est folle en ce moment, dit Delphine.

— Folle! folle! Et toi, qu'es-tu? demanda madame de Restaud.

— Mes enfants , je meurs si vous continuez ! cria le vieillard en tombant sur son lit, comme frappé par une balle.

Elles me tuent! dit-il.

La comtesse regarda Eugène , qui restait immobile, abasourdi par la violence de cette scène.

— Monsieur..., lui dit-elle en l'interrogeant du geste, de la voix et du regard, sans faire attention à son père dont Delphine défaisait le gilet.

— Madame, je payerai , et je me tairai , réponditil sans attendre la question.

— Tu as tué notre père, Nasie! dit Delphine en montrant à sa sœur le vieillard évanoui.

La comtesse se sauva.

— Je lui pardonne bien , dit le bonhomme en ouvrant les yeux; sa situation est épouvantable, et tournerait une meilleure tête.

— Console Nasie, sois douce pour elle, promets-le à ton pauvre père qui se meurt, demandat-ilà Delphine en lui pressant la main.

— 3Iais qu'avez-vous? dit-elle effrayée.

— Rien , rien , répondit le père , ça se passera. J'ai quelque chose qui me presse le front, une migraine ! Pauvre Nasie, quel avenir !

En ce moment la comtesse rentra , se jeta aux genoux de son père.

— Pardon! cria-t-elle.

— Allons, dit le père Goriot, lu me fais encore plus de mal , maintenant.

— iMonsieur, dit la comtesse à Rastignac, les yeux baignés de larmes , la douleur m'a rendue injuste. Vous serez un frère pour moi, reprit-elle en lui tendant la main.

— Nasie, lui dit Delphine en la serrant, ma petite Nasie , oublions tout.

— Non , dit-elle , je m'en souviendrai, moi l

— Les anges ! s'écria le père Goriot , vous m'enlevez le rideau que j'avais sur les yeux, votre voix me ranime. Embrassez-vous donc encore.

— lié bien , Nasie , cette lettre de change te sauvera-t-elle?

— Je l'espère. Dites donc, papa, voulee-vous y mettre votre signature?

LK l'fîRE GORIOT.

— Tiens, c'est vrui ! J'élais bèlc, moi, d'oublier ça! Mais je me suis trouvé mal, Nasie! Ne m'en veux pas. Envoie-moi dire que tu es hors de peine. Non , j'irai. Mais non, je n'irai pas, je ne puis plus voir ton mari , je le tuerais net. Ouant à dénaturer ses biens, je serai là. Va, va vile, mon enfant, et fais que M. Maxime devienne sage.

Eugène était stupéfait.

— Cette pauvre Anastasie a toujours été si violente ! dit madame de Nucingen ; mais elle a bon cœur.

— Elle est revenue pour l'endos ! dit Eugène à roreille de Delphine.

— Vous croyez?

— Je voudrais ne pas le croire ! Méfiez-vous d'elle, répondit-il en levant les yeux comme pour confier à Dieu des pensées qu'il n'osait exprimer.

— Oui, elle a toujours été un peu comédienne, et mon pauvre père se laisse prendre à ses mines,

— Comment allez-vous, mon père Goriot? demanda Raslignac au vieillard.

— J'ai envie de dormir, répondit-il.

Eugène aida M. Goriot à se coucher. Puis , quand le bonhomme se fut endormi en tenant la main de Delphine, sa fille se retira.

— Ce soir aux Italiens! dit-elle à Eugène, et tu me diras comment il va. Demain, vous déménagerez, monsieur. Voyons votre chambre!

Oh! quelle horreur! dit-elle en y entrant. Mais vous étiez là plus mal que n'est mon père. Eugène, tu t'es bien conduit. Je vous aimerais davantage si c'était possible; mais, mon enfant, si vous voulez faire fortune, il ne faut pas jeter comme ça des douze mille francs par les fenêtres. 31. de Trailles est joueur. Ma sœur ne veut pas voir ça... Il aurait été chercher ses douze mille francs là où il sait perdre ou gagner des monts d'or.

Un gémissement les fit revenir chez M. Goriot, qu'ils trouvèrenten apparence endormi; mais quand les deux amants approchèrent, ils entendirent ces mots :

— Elles ne sont pas heureuses !

Qu'il dormît ou qu'il veillât, l'accent de cette phrase frappa si vivement le cœur de la fille, qu'elle s'approcha du grabat sur lequel gisait son père, et le baisa au front. Il ouvrit les yeux en disant : — C'est Delphine?

— Hé bien, comment vas-tu?

— Bien , dit-il. Ne sois pas inquiète , je vais sortir. Allez, allez, mes enfants, soyez heureux.

Eugène accompagna Delphine jusque chez elle; mais, inquiet de l'état dans lequel il avait laissé M. Goriot, il refusa de dîner avec elle, et revint à la Maison-Vauquer. Il y trouva le père Goriot debout et prêt à s'attabler. Bianchon s'était mis de

manière à bien examiner la ligure du vermicellicr. Quand il lui vit prendre son pain et le sentir pour juger de la farine avec laquelle il était fait, l'étudiant, ayant observé dans ce mouvement une absence totale de ce que l'on pourrait nommer la conscience de l'acte, fit un geste sinistre.

— Viens donc près de moi, monsieur l'interne à Cochin! dit Eugène.

Bianchon s'y transporta d'autant plus volontiers qu'il allait être près du vieux i)cnsionnairc.

— Qu'a-t-il? demanda llastignac.

— A moins que je ne me trompe, il est flambé! Il a dû se passer quelque chose d'extraordinaire en lui, car il me semble être sous le poids d'une apoplexie séreuse imminente. Quoique le bas de la figure soit assez calme , les traits supérieurs du visage se tirent vers le front , malgré lui , vois ! Puis , les yeux sont dans l'état particulier qui dénote l'invasion du sérum dans le cerveau. Ne dirait-on pas qu'ils sont pleins d'une poussière fine? Demain matin j'en saurai davantage.

— Y aurait-il quelque remède ?

— Aucun. Peut-être pourra-t-on retarder sa mort si l'on trouve les moyens de déterminer une réaction vers les extrémités, vers les jambes; mais si demain soir les symptômes ne cessent pas, le pauvre bonhomme est perdu. Sais-tu par quel événement la maladie a été causée? car il a dû recevoir quelque coup violent sous lequel son moral aura succombé.

— Oui , dit Rastignac en se rappelant que les deux filles avaient battu sans relâche sur le cœur de leur père.

Au moins, se disait Eugène, Delphine aime son père, elle!

Le soir, aux Italiens, Rastignac prit quelques précautions afin de ne pas trop alarmer madame de Nucingen.

— N'ayez pas d'inquiétude , répondit-elle aux premiers mots que lui dit Eugène, mon père est fort. Seulement, ce matin , nous l'avons un peu secoué. Nos fortunes sont en question ! Songez-vous à l'étendue de ce malheur? Je ne vivrais pas si votre affection ne me rendait pas insensible à ce que j'aurais regardé naguère comme des angoisses mortelles. Il n'est plus aujourd'hui qu'une seule crainte, un seul malheur pour moi, c'est de perdre l'amour qui m'a fait sentir le plaisir de vivre. En dehors de ce sentiment , tout m'est indifférent , je n'aime plus rien au monde. Vous êtes tout pour moi. Si je sens le bonheur d'être riche, c'est pour mieux vous plaire. Je suis , à ma honte, plus amante que je ne suis fille. Pourquoi? je ne sais. Toute ma vie est en vous. Mon père m'a donné un cœur, mais vous l'avez fait battre. Le monde entier peut me blâmer ,

LE PÈRE GORIOT

que m'importe , si vous, qui n'avez pas le droit de m'en vouloir, m'acquittez des crimes auxquels me condamne un sentiment irrésistible ! Me croyezvous une Dlle dénaturée? oh, non ! il est impossible de ne pas aimer un père aussi bon que l'est le nôtre. Pouvais-je empêcher qu'il ne vît enfln les suites naturelles de nos déplorables mariages ? Pourquoi ne les a-t-il pas empêchés? N'était-ce pas à lui de réfléchir pour nous? Aujourd'hui, je le sais, il souffre autant que nous; mais que pouvions-nous y l'aire? Le consoler! nous ne le consolerions de rien. Notre résignation lui ferait plus de douleur que nos reproches ou nos plaintes ne lui causeraient de mal. 11 est des situations dans la vie où tout est amertume.

Eugène resta muet, saisi de tendresse par l'expression naïve d'un sentiment vrai. Si les Parisiennes sont souvent fausses, ivres de vanité, personnelles , coquettes, froides , il est sur que quand elles aiment réellement, elles sacrifient plus de sentiments que les autres femmes à leurs passions ; elles se grandissent de toutes leurs petitesses, et deviennent sublimes. Puis Eugène était frappé de l'esprit profond et judicieux que la femme déploie pour juger les sentiments les plus naturels, quand une affection privilégiée l'en sépare et la met à distance. Madame de Nucingen se choqua du silence que gardait Eugène.

— A quoi pensez-vous donc? lui deraanda-t-elle.

— J'écoute encore ce que vous m'avez dit. J'ai cru jusqu'ici vous aimer plus que vous ne m'aimiez.

Elle sourit et s'arma contre le plaisir qu'elle éprouva , pour laisser la conversation dans les bornes imposées par les convenances. Elle n'avait jamais entendu les expressions vibrantes d'un amour jeune et sincère; et, quelques mots de plus, elle ne se serait plus contenue.

— Eugène, dit-elle en changeant de conversation, vous ne savez donc pas ce qui se passe ? Tout Paris sera demain chez madame de Beauséant. Les Rochegude et M. d'Ajuda se sont entendus pour ne rien ébruiter; mais le roi signe demain le contrat de mariage, et votre pauvre cousine ne sait rien encore. Elle ne pourra pas se dispenser de recevoir, et M. d'Ajuda ne sera pas à son bal. On ne s'entretient que de cette aventure.

— Et le monde se rit d'une infamie ! et il y trempe ! Vous ne savez donc pas que madame de Beauséant en mourra?

— Non, dit Delphine en souriant, vous ne connaissez pas ces sortes de femmes-là. Mais tout Paris viendra chez elle, et j'y serai! Je vous dois ce bonheur-là pourtant.

— Mais, dit Raslignac , n'est-ce pas un de ces l)ruits absurdes comme on en fait tant courir à Paris?

— Nous saurons la vérité demain.

Eugène ne rentra pas à la Maison- Yauquer. Il ne put se résoudre à ne pas jouir de son nouvel appartement. Si, la veille, il avait été forcé de quitter Delphine à une heure après minuit, ce fut Delphine qui le quitta vers deux heures pour retourner chez elle. Il dormit le lendemain assez tard, attendit vers midi madame de Nucingen, qui vint déjeuner avec lui. Les jeunes gens sont si avides de ces jolis bonheurs , qu'il avait presque oublié le père Goriot. Ce fut une longue fête pour lui que de ^habituer à chacune des élégantes choses qui lui appartenaient. Madame de Nucingen était là, donnant à tout un nouveau prix. Cependant, vers quatre heures, les deux amants pensèrent au père Goriot en songeant au bonheur qu'il se promettait à venir demeurer dans celte maison. Eugène fit observer qu'il était nécessaire d'y transporter promptement le bonhomme, s'il devait être malade, et quitta Delphine pour courir à la Maison-Vauquer. Ni le père Goriot , ni Bianchon n'étaient à table.

— Hé bien ! lui dit le peintre , le père Goriot est clopé. Bianchon est là-haut près de lui. Le bonhomme a vu l'une de ses filles , la comtesse de Restaurama. Puis il a voulu sortir, et sa maladie a empiré. La société va être privée d'un de ses plus beaux ornements.

Raslignac s'élança vers l'escalier.

• — Hé, monsieur Eugène!

— Monsieur Eugène! madame vous appelle, cria Sylvie.

— Monsieur, lui dit la veuve, monsieur Goriot et vous , vous deviez sortir le quinze de février. Voici trois jours que le quinze est passé , nous sommes au dix-huit, il faudra me payer un mois pour vous et pour lui ; mais, si vous voulez garantir 31. Goriot, votre parole me suffira.

— Pourquoi? n'avez-vous pas confiance?

— Confiance ! Si le bonhomme n'avait plus sa tète et mourait, ses filles ne me donneraient pas un liard , et toute sa défroque ne vaut pas dix francs. Il a emporté ce matin ses derniers couverts , je ne sais pourquoi. Il s'était mis en jeune homme. Dieu me pardonne, je crois qu'il avait du rouge, il m'a paru rajeuni.

— Je réponds de tout , dit Eugène en frissonnant d'horreur, et appréhendant une catastrophe.

Il monta chez le père Goriot. Le vieillard gisait sur son lit , et Bianchon était auprès de lui.

— Bonjour, père, lui dit Eugène.

Le bonhomme lui sourit doucement , et répondit en tournant vers lui des yeux glauques ;

— Comment va-t-elle?

— Bien. Et vous?

— Pa'j mal.

LE PKRE GORIOT.

69lj

— Ne le fatigue pas , dit Bianchon en entraînant Eugène dans un coin de la chambre.

— Hé bien? lui dit Raslignac.

— Il ne peut être sauvé que par un miracle! La congestion séreuse a eu lieu ; il a les sinapismes; heureusement il les sent , ils agissent.

— Peut-on le transporter?

— Impossible. Il faut le laisser là , lui éviter tout mouvement physique et toute émotion...

— Mon bon Bianchon , dit Eugène, nous le soignerons à nous deux.

— J'ai déjà (ait venir le médecin en chef de mon hôpital.

— Hé bien?

— Il prononcera demain soir. H m'a promis de venir après sa journée. Malheureusement ce fichu bonhomme a commis ce matin une imprudence sur laquelle il ne veut pas s'expliquer. Il est entêté comme une mule. Quand je lui parle , il fait semblant de ne pas entendre, et dort pour ne pas me répondre ; ou bien . s'il a les yeux ouverts . il se met à geindre. 11 est sorti vers le matin, il a été à pied dans Paris , on ne sait où. Il a emporté tout ce qu'il possédait de vaillant; il a été faire quelque sacré trafic pour lequel il a outre-passé ses forces ! Une de ses filles est venue.

— La comtesse? dit Eugène. Une grande brune , l'oeil vif etbien coupé , joli pied, taille souple?

— Oui.

— Laisse-moi seul un moment avec lui , dit Raslignac. Je vais le confesser, il me dira tout, à moi.

— Je vais aller dîner pendant ce temps-là. Seulement tâche de ne pas trop l'agiter; nous avons encore quelque espoir.

— Sois tranquille.

— Elles s'amuseront bien demain! dit le père Goriot à Eugène quand ils furent seuls. Elles vont à un grand bal !

— Qu'avez-vous donc fait ce matin, papa, pour être si souffrant ce soir qu'il vous faille rester au lit?

— Rien.

— Anastasie est venue? demanda Rastignac.

— Oui, répondit le père Goriot.

— Hé bien ! ne me cachez rien. Que vous a-t-elle encore demandé?

— Ah ! reprit-il en rassemblant ses forces pour parler , elle était bien malheureuse , allez , mon enfant! Nasie n'a pas un sou depuis l'affaire des diamants. Elle avait commandé , pour ce bal , une robe lamée qui doit lui aller comme un bijou. Sa couturière , une infâme , n'a pas voulu lui faire crédit , et sa femme de chambre a payé mille francs en àcompte sur la toilette. Pauvre >'asie , en être venue là ! Ça m'a déchiré le cœur. Mais la femme de chambre, voyant M. de Reslaud retirer toute sa con-

fiance à Nasie, a eu peur de perdre son argent, et s'entend avec la couturière pour ne livrer la robe que si les mille francs sont rendus. Le bal est demain, la robe est prêle, Nasie est au désespoir. Elle a voulu m'em[)runtcr mes couverts pour les engager. Son mari veut qu'elle aille à ce bal pour tnontrer à tout Paris les diamants qu'on prétend vendus par elle. Peut-elle dire à ce monstre : — n Je dois mille francs , payez-les? » Non. J'ai compris ça , moi ! Sa sœur Delphine ira là dans une toilette superbe : Anastasie ne doit pas être au-dessous de sa cadette. Et puis elle est si noyée de larmes, ma pauvre fille! J'ai été si humilié de n'avoir pas eu douze mille francs hier, que j'aurais donné le reste de ma misérable vie pour racheter ce tort-là. Voyez-vous, j'avais eu la force de tout supporter; mais mon dernier manque d'argent m'a crevé le cœur.. Oh ! oh î je n'en ai fait ni un ni deux ! je me suis rafistolé , requinqué , j'ai vendu pour six cents francs de couverts et de boucles , puis j'ai engagé , pour un an , mon titre de rente viagère contre quatre cents francs une fois payés, au papa Gobseck. Bah! je mangerai du pain ! ça me sufïisait quand j'étais jeune , ça peut aller. Au moins elle aura une belle soirée, ma Nasie. Elle sera pimpante; j'ai le billet de mille francs là sous mon chevet. Ça me réchauffe d'avoir là sous la tête ce qui va faire plaisir à la pauvre >'asie. Elle pourra mettre sa mauvaise Victoire à la porte. At-on vu cela? des domestiques ne pas avoir confiance en leurs maîtres ! Demain je serai bien , Nasie vient à dix heures. Je ne veux pas qu'elles me croient malade : elles n'iraient point au bal , elles me soigneraient. Nasie m'embrassera demain comme son enfant, ses caresses me guériront. Enfin, n'aurais-je pas dépensé mille francs chez l'apothicaire? j'aime mieux les donner à mon Guéril-Tout , à ma Nasie ! Je la consolerai dans sa misère , au moins ! Ça m'acquitte du tort de m'être fait du viager. Elle est au fond de l'abîme, et moi je ne suis plus assez fort pour l'en tirer. Oh ! je vais me remettre au commerce. J'irai à Odessa pour y acheter du grain. Les blés valent là trois fois moins que les nôtres ne coûtent. Si l'introduction des céréales est défendue en nature, les braves gens qui font les lois n'ont pas songé à prohiber les fabrications dont les blés sont le principe. Hé, hé!... J'ai trouvé cela, moi, ce matin ! Il y a de beaux coups à faire dans les amidons.

— Il est fou , se dit Eugène en regardant le vieillard. Allons , restez en repos , ne parlez pas.

Eugène descendit pour dîner quand Bianchon remonta. Puis tous deux passèrent la nuit à garder le malade à tour de rôle, en s'occupant , l'un à lire ses livres de médecine , l'autre à écrire à sa mère et à ses sœurs.

Le lendemain, les symptômes qui se déclarèrent

LE PÈRE GORIOT

chez le malade furent, suivant Bianchon , d'un favorable augure; mais ils exigèrent des soins continuels dont les deux étudiants étaient seuls capables, et dans le récit desquels il est impossible de compromettre la pudibonde phraséologie de l'époque. Les sangsues mises sur le corps appauvri du bonhomme furent accompagnées de cataplasmes , de bains de pieds , de manœuvres médicales pour lesquelles il fallait d'ailleurs la force et le dévouement des deux jeunes gens. Madame de Restaud ne vint pas, elle envoya chercher sa somme par un commissionnaire.

— Je croyais qu'elle serait venue elle-même. Mais ce n'est pas un mal, elle se serait inquiétée, dit le père en paraissant heureux de cette circonstance.

A sept heures du soir , Thérèse vint apporter une lettre de Delphine.

1! Que faites-vous donc, mon ami? A peine aimée, serais-je déjà négligée? Vous m'avez montré, dans ces confidences versées de cœur à cœur , une trop belle âme pour n'être pas de ceux qui restent toujours fidèles en voyant combien les sentiments ont de nuances. Comme vous l'avez dit en écoutant la prière de Mosè : <[ Aux uns, c'est une même note; aux autres, c'est l'infini de la musique! » Songez que je vous attends ce soir pour aller au bal de madame de Beauséant. Décidément lecontrat de M. d'Ajuda s'est signé ce matin à la cour, et la pauvre vicomtesse ne l'a su qu'à deux heures. Tout Paris va se porter chez elle, comme le peuple encombre la Grève quand il doit y avoir une exécution. N'est-ce pas horrible d'aller voir si cette femme cachera sa douleur , si elle saura bien mourir ! Je n'irais certes pas, mon ami, sij'avais été déjà chez elle; mais elle ne recevra plus sans doute, et tous les efforts quej'ai faits seraient superflus. Ma situation est bien différente de celle des autres. D'ailleurs, j'y vais pour vous aussi. Je vous attends. Si vous n'étiez pas près de moi dans deux heures, je ne sais si je vous pardonnerais cette félonie, n

Raslignac prit une plume et répondit ainsi :

a J'attends un médecin pour savoir si votre père doit vivre encore. 11 est mourant ! J'irai vous porter l'arrêt , et j'ai peur que ce ne soit un arrêt de mort. Vous verrez si vous pouvez aller au bal. Mille tendresses. »

Le médecin vint à huit heures et demie , et , sans donner un avis favorable , il ne pensa pas que la mort dût être imminente. Il annonça des mieux et des rechutes alternatives d'où dépendraient la vie et la raison du bonhomme.

— 11 vaudrait mieux qu'il mourut promptcment, fut le dernier mot du docteur.

Eugène confia le père Goriot aux soins de Bianchon, et partit pour aller porter à madame de Nu-

cingen les tristes nouvelles qui , dans son esprit, encore imbu des devoirs de famille, devaient suspendre toute joie.

— Dites-lui qu'elle s'amuse tout de même, lui cria le père Goriot qui paraissait assoupi, mais qui se dressa sur son séant au moment où Rastignac sortit.

Le jeune homme se présenta navré de douleur à Delphine, et la trouva coiffée, chaussée, n'ayant plus que sa robe de bal à mettre. Mais , semblables aux coups de pinceau par lesquels les peintres achèvent leurs tableaux, les derniers apprêts voulaient plus de temps que n'en demandait le fond même de la toile.

— Hé quoi , vous n'êtes pas habillé? dit-elle.

— Mais, madame, votre père...

— Encore mon père ! s'écria-t-elle en l'interrompant ; mais vous ne m'apprendrez pas ce que je dois à mon père. Je connais mon père depuis longtemps ! Pas un mot , Eugène. Je ne vous écouterai que quand vous aurez fait votre toilette. Thérèse a tout préparé chez vous; ma voiture est prête , prenez-la , revenez. Nous causerons de mon père en allant au bal. Il faut partir de bonne heure; car si nous sommes pris dans la file des voitures, nous serons bien heureux de faire notre entrée à onze heures...

— Madame...

— Allez ! pas un mot.

Elle courut dans son boudoir pour y prendre un collier.

— Mais, allez donc, monsieur Eugène! vous fâcherez madame , dit Thérèse en poussant le jeune homme épouvanté de cet élégant parricide.

II alla s'habiller en faisant les plus tristes, les plus décourageantes réflexions. Il voyait le monde comme un océan de boue dans lequel un homme se plongeait jusqu'au cou s'il y trempait le pied.

— Il ne s'y commet que des crimes mesquins! se dit-il. Vautrin est plus grand.

Il avait vu les trois grandes expressions de la société : l'Obéissance, la Lutte et Ri Révolte; la Famille, le 3Ionde et Vautrin. Et il n'osait prendre parti. L'Obéissance était ennuyeuse, la Révolte impossible, et la Lutle incertaine. Sa pensée le reporta au sein de sa famille. Il se souvint des pures émotions de cette vie calme; il se rappela les jours passés au milieu des êtres dont il était chéri, et qui, en se conformant aux lois naturelles du foyer domestique, y trouvaient un bonheur plein, continu, sans angoisses. Malgré ses bonnes pensées, il ne se sentit pas le courage de venir confesser la foi des âmes pures à Delphine, en lui ordonnant la Vertu au nom de l'Amour. Déjà son éducation commencée avait porté ses fruits. Il aimait égoïsleraeut

LE PERE GORIOT

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déjà. Son tacl lui avait permis de reconnaitre la nature du cœur de Delphine. 11 pressentait qu'elle était capable de marcher sur le corps de son père pour aller au bal , et il n'avait ni la force de jouer le rôle d'un raisonneur , ni le courage de lui déplaire , ni la vertu de la quitter.

Elle ne me pardonnerait jamais d'avoir eu raison contre elle dans cette circonstance, se dit-il.

Puis il commenta les paroles des médecins , il se plut à penser que le père Goriot n'était pas aussi dangereusement malade qu'il le croyait; enfin, il entassa des raisonnements assassins pour juslifier Delphine. Elle ne connaissait pas l'état dans lequel était son père. Le bonhomme lui-même la renverrait au bal , si elle l'allait voir. Souvent la loi sociale, implacable dans sa formule, condamne là où le crime apparent est excusé par les innombrables modifications qu'introduisent au sein des familles la différence des caractères , la diversité des intérêts et des situations. Eugène voulait se tromper luimême; il était prêta faire à sa maîtresse le sacrifice de sa conscience , car depuis deux jours tout était changé dans sa vie. La Femme y avait jeté ses désordres , elle avait fait pâlir la Famille, elle avait tout confisqué à son profit. Rastignac et Delphine s'élaicnt rencontrés dans les conditions voulues pour éprouver l'un par l'autre les plus vives jouissances. Leur passion bien préparée avait grandi par ce qui tue le désir. En possédant cette femme , Eugène s'aperçut que jusqu'alors il ne l'avait que désirée. Il ne l'aima qu'au lendemain du bonheur, car l'amour n'est peut-être que la reconnaissance du plaisir. Infâme ou sublime, il adorait cette femme pour toutes les voluptés qu'il lui avait apportées en dot, et pour toutes celles qu'il en avait reçues ; de même que Delphine aimait Rastignac autant que Tantale aurait aimé l'ange qui serait venu satisfaire sa faim , ou étancher la soif de son gosier desséché.

— Hé bien! comment va mon père? lui dit madame de Nucingen quand il fut de retour et en costume de bal.

— Extrêmement mal , répondit-il ; et si vous voulez me donner une preuve de votre affection , nous courrons le voir.

— Hé bien, oui, dit-elle; mais après le bal. Mon bon Eugène, sois gentil ! Ne me fais pas de morale , viens !

Ils partirent. Eugène resta silencieux pendant une partie du chemin.

— Qu'avez-vous donc? dit-elle.

— J'entends le râle de votre père, répondit-il avec l'accent de la fâcherie.

Et il se mit à raconter avec la chaleureuse éloquence du jeune âge la féroce action à laquelle madame de Restaud avait été poussée par la vanité , la

crise mortelle que le dernier dévouement du père avait déterminée, et ce que coulerait la robe lamée d'Anastasie. Delphine pleurait.

— Je vais être laide, pcnsa-t-elle.

Ses larmes se séchèrent.

— J'irai garder mon père ; je ne quitterai pas sou chevet, reprit-elle.

— Ha ! le voilà comme je le voulais, s'écria Rastignac.

Les lanternes de cinq cents voitures éclairaient les abords de l'Iiùtel de Ikauséant. De chaque coté de la porte illuminée piaffait un gendarme. Le grand monde afiluail si abondamment, et chacun mettait tant d'empressement à voir une femme grande au moment de sa chute, que les appartements, situés au rez-de-chaussée de l'hôtel, étaient déjà pleins quand madame de Nucingen et Rastignac s'y présentèrent. Depuis le moment où toute la cour se rua chez la grande Mademoiselle à qui Louis XIV arrachait son amant , nul désastre de cœur ne fut plus éclatant que ne l'était celui de madame de Reauséant. En cette circonstance , la dernière fille de la quasi-royale maison de fiourgogne se montra supérieure à son mal, et domina jusqu'à son dernier moment le monde dont elle n'avait accepté les vanités que pour les faire servir au triomphe de sa passion. Les plus belles femmes de Paris encombraient ses salons de fleurs et de toilcllcs gracieuses. Les hommes les plus distingués de la cour, les ambassadeurs , les ministres , les illustrations de tout genre, chamarrés de croix , de plaques , de cordons multicolores, se pressaient autour de la vicomtesse. L'orchestre faisait résonner les motifs de sa musique dans les lambris dorés de ce palais, désert pour elle. Madame de Reauséant se tenait debout dans son premier salon pour recevoir ses pfétendus amis. Elle était vêtue de blanc, et n'avait aucun ornement dans ses cheveux, simplement nattés. Elle semblait calme , et n'affichait ni douleur , ni fierté , ni fausse joie. Personne ne pouvait lire dans son âme. C'était une Niobé de marbre. Son sourire à ses intimes amis fut parfois railleur ; mais elle parut à tous semblable à elle-même, et se montra si bien ce qu'elle était quand le bonheur la parait de ses rayons, que les plus insensibles l'admirèrent comme les jeunes Romaines applaudissaient le gladiateur qui savait sourire en expirant. Le monde semblait s'être paré pour faire ses adieux à l'une de ses souveraines.

— Je tremblais que vous ne vinssiez pas , dit-eile à Rastignac.

— Madame, répondit-il d'une voix émue en prenant ce mot pour un reproche, je suis venu pour rester le dernier.

— Rien, dit-elle en lui pressant la main; vous êtes le seul ici peut-être auquel je puisse me fier.

LE PÈRE GORIOT

Mon ami, aimez une femme que vous puissiez aimer toujours. N'en abandonnez aucune.

Elle prit le bras de Raslignac et le mena sur un canapé, dans lesalon où l'on jouait.

— Allez , lui dit-elle , chez 31. d'Ajuda. Jacques , mon valet de chambre , vous y conduira et vous remettra une lettre pour lui. Je lui demande ma correspondance. Il vous la remettra tout entière, j'aime à le croire. Si vous avez mes lettres , montez dans ma chambre. On me préviendra.

Elle se leva pour aller au-devant de la duchesse de Langeais, sa meilleure amie, qui venait aussi, llastignac partit, flt demander M. d'Ajuda chez M. de Rochegude , où il devait passer la soirée, et cù il le trouva. Le marquis l'emmena chez lui , remit une boite à l'étudiant, et lui dit : — Elles y sont toutes.

Il parut vouloir parler à Eugène , soit pour le questionner sur les événements du bal et sur la vicomtesse, soit poiir lui avouer que déjà peut-être il était au désespoir de son mariage , comme il le fut plus tard ; mais un éclair d'orgueil brilla dans ses yeux, et il eut le déplorable courage de garder le secret sur ses plus nobles sentiments.

— Ne lui dites rien de moi, mon cher Eugène.

Il pressa la main de Rastignac par-un mouvement affectueusement triste, et lui flt signe de partir. Eugène revint à l'hôtel de Beauséant, et fut introduit dans la chambre de la vicomtesse, où il vit les apprêts d'un départ. Il s'assit auprès du feu , regarda la cassette en cèdre, et tomba dans une profonde mélancolie. Pour lui , madame de Beauséant avait les proportions des déesses de l'Iliade.

— Ha ! mon ami ! dit la vicomtesse en entrant et appuyant sa main sur l'épaule de Rastignac.

Il aperçut sa couswie en pleurs, les yeux levés, la main pendante. Elle prit tout à coup la boite, la plaça dans le feu et la vit brûler.

— Ils dansent! ils sont venus tous bien exactement, tandis que la mort viendra lard.

Chut ! mon ami, dit-elle en mettant un doigt sur la bouche de Rastignac, prêt à parler. Je ne verrai plus jamais ni Paris ni le monde. A cinq heures Ju malin, je vais partir pour aller m'ensevclir a;i fond de la Normandie. Depuis trois heures après midi, j'ai été obligée de faire mes préparatifs, signer des actes, voir à des affaires; je ne pouvais envoyer personne chez...

Elle s'arrêta.

— Il était sûr qu'on le trouverait chez...

Elle s'arrêta encore accablée de douleur. En ces moments tout est souffrance, et certains mots sont impossibles à prononcer.

— Enfin, reprit-elle, je comptais sur vous ce soir pour ce dernier service. Je voudrais vous donner un

gage de mon amitié. Je penserai souvent à vous, qui m'avez paru bon et noble, jeune et candide au milieu de ce monde où ces qualités sont si rares. Je souhaite que vous songiez quelquefois à moi. Tenez, dit-elle en jetant les yeux autour d'elle, voici le coffre où je mettais mes gants. Toutes les fois que j'en ai pris avant d'aller au bal ou au spectacle, je me sentais belle, parce que j'étais heureuse, et je n'y touchais que pour y laisser quelque pensée gracieuse : il y a beaucoup de moi là-dedans, il y a toute une madame de Beauséant qui n'est plus. Acceptez-le. J'aurai soin qu'on le porte chez vous, rue d'Artois. Madame de Nucingen est fort bien ce soir, aimez-la bien. Si nous ne nous voyons plus, mon ami, soyez sur que je ferai des vœux pour vous, qui avez été bon pour moi. Descendons, je ne veux pas leur laisser croire que je pleure. J'ai Téternité devant moi , j'y serai seule , et personne ne m'y demandera compte de mes larmes. Encore un regard à cette chambre.

Elle s'arrêta ; puis , après s'être un moment caché les yeux avec sa main , elle se les essuya , les baigna d'eau fraîche , et prit le bras de l'étudiant.

— Marchons ! dit-elle.

Rastignac n'avait par encore senti d'émotion aussi violente que le fut le contact de cette douleur si noblement contenue.

En entrant dans le bal , Eugène en fit le tour avec madame de Beauséant, dernière et délicate attention de cette gracieuse femme. En entrant dans la galerie où l'on dansait, Rastignac fut surpris de rencontrer un de ces couples que la réunion de toutes les beautés humaines rend sublimes à voir. Jamais il n'avait eu l'occasion d'admirer de telles perfections. Pour tout exprimer en un mot, l'homme était un Antinous vivant, et ses manières ne détruisaient pas le charme qu'on éprouvait à le regarder. La femme était une fée; elle enchantait le regard, elle fascinait l'âme, irritait les sens les plus froids. La toilette s'harmonisait chez l'un et chez l'autre avec la beauté. Tout le monde les contemplait avec plaisir et enviait le bonheur qui éclatait dans l'accord de leurs yeux et de leurs mouvements.

— Mon Dieu, qui est cette femme? dit Rastignac.

— Oh! la plus incontestablement belle, répondit la vicomtesse. C'est lady Brandon; elle est aussi célèbre par son bonheur que par sa beauté. Elle a tout sacrifié à ce jeune homme. Ils ont, dit-on, des enfants. Mais le malheur plane toujours sur eux. On dit que lord Brandon a juré de tirer une effroyable vengeance de sa femme et de cet amant. Ils sont heureux, mais ils tremblent sans cesse.

— Et lui?

— Comment! vous ne connaissez pas le beau colonel Franchcssini ?

LE PÈRE GORIOT

— Celui qui s'est battu...

— Il y a trois jours, oui. II avait été provoque par le fils d'un banquier : il ne voulait que le blesser, mais il l'a tué.

— Oh!

— Qu'avez-vous donc? vous frissonnez , dit la vicomtesse.

— Je n'ai rien , répondit llaslignac.

Une sueur froide lui coulait dans le dos. Vautrin lui apparaissait avec sa figure de bronze. Le héros du bagne donnant la main au héros du bal changeait pour lui l'aspect de la société. Bientôt il aperçul les deux sœurs, madame de Restaud et madame de Nucingen. La comtesse était magnifique avec tous ses diamants étalés, qui, pour elle, étaient brûlants sans doute : elle les portait pour la dernière fois. Quelque puissants que fussent son orgueil et son amour, elle ne soutenait pas bien les regards de son mari. Ce spectacle n'était pas de nature à rendre les pensées de Rastignac moins tristes. S'il avait revu Vautrin dans le colonel italien , il revit alors , sous les diamants des deux sœurs, le grabat sur lequel gisait le père Goriot. Son attitude mélancolique ayant trompé la vicomtesse, elle lui retira son bras.

— Allez! je ne veux pas vous coûter un plaisir, dit-elle.

Eugène fut bientôt réclamé par Delphine, heureuse de l'effet qu'elle produisait, et jalouse de mettre aux pieds de l'étudiant les hommages qu'elle recueillait dans ce monde où elle espérait être adoptée.

— Comment trouvez-vous Nasie? lui dit-elle.

— Elle a, dit Rastignac, escompté jusqu'à la mort de son père !

Vers quatre heures du matin, la foule des salons commençait à s'éclaircir. Bientôt la musique ne se fit plus entendre. La duchesse de Langeais et Rastignac se trouvèrent seuls dans le grand salon. La vicomtesse, croyant n'y rencontrer que l'étudiant, y vint, après avoir dit adieu à M. de Beauséant qui s'alla coucher, en lui répétant : — Vous avez tort, ma chère, d'aller vous enfermer à votre âge! Restez donc avec nous.

En voyant la duchesse, madame de Beauséant ne put retenir une exclamation.

— Je vous ai devinée, Clara, dit madame de Langeais; vous parlez pour ne plus revenir; mais vous ne partirez pas sans m'avoir entendue et sans que nous nous soyons comprises.

Elle prit son amie par le bras, l'emmena dans le salon voisin, et là, la regardant avec des larmes dans les yeux, elle la serra dans ses bras et la baisa sur les joues.

— Je ne veux pas vous quitter froidement , ma chère ; ce serait un remords trop lourd. Vous pouvez

compter sur moi comme sur vous-même. Vous avez été grande ce soir ; je me suis sentie digne de vous, et veux vous le prouver. J'ai eu des torts envers vous, je n'ai pas toujours été bien : pardonnez-moi, ma chère ; je désavoue tout ce qui a pu vous blesser; je voudrais reprendre mes paroles. Une même douleur a réuni nos âmes, et je ne sais qui de nous sera la plus malheureuse. M. de Montriveau n'était pas ici ce soir, comprenez-vous ? Qui vous a vue pendant ce bal, Clara, ne vous oubliera jamais! Moi, je tente un derin'er effurt. Si j'échoue, j'irai dans un couvent! Où allez-vous, vous?

— En Kormandic, à Courcelles, aimer, prier jusqu'au jour où Dieu me retirera de ce monde.

Venez, monsieur de Rastignac, dit la vicomtesse d'une voix émue, en pensant que ce jeune homme attendait.

L'étudiant plia le genou, reprit la main de sa cousine et la baisa.

— Antoinette, adieu! soyez heureuse. Quant à vous, vous l'êtes, vous êtes jeune! vous pouvez croire à quelque chose, dit-elle à l'étudiant. A mon départ de ce monde, j'aurai eu, comme les mourants, de religieuses, de sincères émotions autour de moi !

Rastignac s'en alla vers cinq heures, après avoir vu madame de Beauséant monter dans sa berline de voyage, après avoir reçu son dernier adieu mouillé de larmes qui prouvaient que les personnes les plus élevées ne sont pas mises hors de la loi du cœur et ne vivent pas sans chagrins, comme quelques courtisans du peuple voudraient le faire croire. Eugène revint à pied vers la 3Iaison-Vauquer, par un temps humide et froid. Son éducation s'achevait.

— Nous ne sauverons pas le pauvre père Goriot, lui dit Bianchon quand Rastignac entra chez son voisin.

— Mon ami, lui dit Eugène après avoir regardé le vieillard endormi , va , poursuis la destinée modeste à laquelle tu bornes tes désirs. Moi, je suis en enfer, et il faut que j'y reste. Quelque mal que l'on te dise du monde, crois-le! il n'y a pas de Juvénal qui puisse en peindre l'horreur couverte d'or et de pierreries.

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