LA MORT DU PERE
Le lendemain, Rastignac fut éveillé sur les deux heures après midi par Bianchon qui, forcé de sortir, le pria de garder le père Goriot, dont l'état avait fort empire pendant la matinée.
— Le bonhomme n'a pas deux jours, n'a peut-être
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que six heures à vivre, dit relève en médecine, et cependant nous ne pouvons pas cesser de combattre Je mal. Il va falloir lui donner des soins coûteux. Nous serons bien ses gardes-malade; mais je n'ai pas le sou, moi. J'ai retourné ses poches, fouillé ses armoires : zéro au quotient ! Je l'ai questionné dans un moment où il avait sa tète, il m'a dit ne pas avoir un liard à lui. Qu'as-tu, toi?
— Il me reste vingt francs, répondit Rastignac; mais j'irai les jouer, je gagnerai.
— Si tu perds?
— Je demanderai de l'argent à ses gendres et à ses filles.
— Et s'ils ne t'en donnent pas? reprit Bianchon. Le plus pressé dans ce moment n'est pas de trouver de l'argent : il faut envelopper le bonhomme d'un sinapisme bouillant, depuis les pieds jusqu'à la moitié des cuisses. S'il crie, il y aura de la ressource. Tu sais comment cela s'arrange? D'ailleurs, Christophe t'aidera. Moi, je passerai chez l'apothicaire répondre de tous les médicaments que nous y prendrons. Il est malheureux que le pauvre homme n'ait pas été Iransportable à noire hospice, il y aurait été mieux. Allons, viens que je t'installe, et ne le quitte pas que je ne sois revenu.
Les deux jeunes gens entrèrent dans la chambre où gisait le vieillard. Eugène fut effrayé du changement de cette face, convulsée, blanche et profondément débile.
— lié bien, papa! lui dit-il en se penchant sur le grabat.
M. Goriot leva sur Eugène des yeux ternes et le regarda fort attentivement sans le reconnaître. L'étudiant ne soutint pas ce spectacle, des larmes humectèrent ses yeux.
— r.ianchon, ne faudrait-il pas des rideaux aux fenêtres ?
— Non. Les circonstances atmosphériques ne l'affectent plus. Ce serait trop heureux s'il avait chaud ou froid. Néanmoins, il nous faut du feu pour faire les tisanes et préparer bien des choses. Je t'enverrai des falourdes qui nous serviront jusqu'à ce que nous ayons du bois. Hier et celle nuit , j'ai brûlé le lien et toutes les molles du pauvre homme. 11 faisait humide, l'eau dégoultait des murs. A peine ai-je pu sécher la chambre. Christophe l'a balayée, c'est vraiment une écurie. J'y ai brûlé du genièvre, ça puait trop.
— Mon Dieu ! dit Rastignac, mais ses filles!
— Tiens, s'il demande à boire, tu lui donneras de ceci, dit Tinterne en montrant à Rastignac un grand pot blanc. — Si tu l'entends se plaindre et que le ventre soit chaud et dur, tu te feras aider par Christophe pour lui administrer... tu sais. S'il y avait par hasard une grande exaltation, s'il par-
lait beaucoup, s'il avait enfin un petit brin de démence, laisse-le aller. Ce ne serait pas un mauvais signe. Mais envoie Christophe à l'hospice Cochin. Notre médecin , mon camarade ou moi , nous viendrions lui appliquer des moxas. Nous avons fait ce malin, pendant que tu dormais, une grande consultation avec un élève du docteur Gall, avec un médecin en chef de l'Hôtel-Dieu , et le nôtre. Ces messieurs ont cru reconnaître de curieux symptômes, et nous allons suivre les progrès de la maladie , afin de nous éclairer sur plusieurs points scientifiques assez importants. Un de ces messieurs prétend que la pression du sérum, si elle portait plus sur un organe que sur un autre, pourrait développer des faits particuliers. Écoute-le donc bien , au cas où il parlerait, afin de constater à quel genre d'idées appartiendraient ses discours : si ce sont des effets de mémoire, de pénétration, de jugement; s'il s'occupe de matérialités , ou de sentiments ; s'il calcule, s'il revient sur le passé; enfin sois en état de nous faire un rapport exact. Il est possible que l'invasion ait lieu en bloc , et alors il mourra imbécile comme il l'est en ce moment. Tout est bien bizarre dans ces sortes de maladies! Si la bombe crevait par ici , dit Bianchon en montrant l'occiput du malade, il y a des exemples de phénomènes singuliers : le cerveau recouvre quelques-unes de ses facultés , et la mort est plus lente à se déclarer. Les sérosités peuvent se détourner du cerveau , prendre des routes dont on ne connaît le cours que par l'autopsie. Il y a aux Incurables un vieillard hébété chez qui l'épanchement a suivi la colonne vertébrale; il souffre horriblement, mais il vit.
— Se sont-elles bien amusées? dit le père Goriot qui reconnut Eugène.
— Oh ! il ne pense qu'à ses filles, dit Bianchon. Il m'a dit plus de cent fois cette nuit : — Elles dansent ! Elle a sa robe ! Il les appelait par leurs noms. 11 me faisait pleurer, diable m'emporte, avec ses intonations. — Delphine! ma petite Delphine! Nasie ! Ma parole d'honneur, dit l'élève en médecine, c'était à fondre en larmes.
— Delphine ! dit le vieillard, elle est là, n'est-ce pas ? Je le savais bien.
Et ses yeux recouvrèrent une activité folle pour regarder les murs et la porte.
— Je descends dire à Sylvie de préparer les sinapismes, cria Bianchon; le moment est favorable.
Rastignac resta seul près du vieillard , assis au pied du lit, les yeux fixes sur celte tête effrayante et douloureuse à voir.
— Madame de Beauséant s'enfuit, celui-ci se meurt, dit-il. Les belles âmes ne peuvent pas rester longtemps en ce monde. Comment les grands sen-
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timents s'allieraient-ils, en effet, à une société mesquine, petite, superficielle ?
Les images de la fêle à laquelle il avait assisté se représentèrent à son souvenir et contrastèrent avec le spectacle de ce lit de mort. Bianchon reparut soudain.
— Dis donc, Eugène, je viens de voir notre médecin en chef, et je suis revenu toujours courant. S'il se manifeste des symptômes de raison, s'il parle, couche-le sur un long sinapisme, de manière à l'envelopper de moutarde depuis la nuque jusqu'à la chute des reins, et fais-nous appeler.
— Cher Bianchon ! dit Eugène.
— Oh! il s'agit d'un fait scientifique, reprit l'élève en médecine avec toute l'ardeur d'un néophyte.
— Allons, dit Eugène, je serai donc le seul à soigner ce pauvre vieillard par affection !
— Si tu m'avais vu ce matin , tu ne dirais pas cela , reprit Bianchon sans s'offenser du propos. Les médecins qui ont exercé ne voient que la maladie : moi, je vois encore le malade, mon cher garçon.
Et il s'en alla, laissant Eugène seul avec le vieillard, et dans l'appréhension d'une crise qui ne tarda pas à se déclarer.
— Ah ! c'est vous, mon cher enfant, dit le père Goriot en reconnaissant Eugène.
— Allez-vous mieux ? demanda l'étudiant en lui prenant la main.
— Oui , j'avais la tête serrée comme dans un étau, mais elle se dégage. Avez-vous vu mes filles ? Elles vont venir bientôt, elles accourront aussitôt qu'elles me sauront malade; elles m'ont tant soigné rue de la Jussienne 1 Mon Dieu ! je voudrais que ma chambre fût propre pour les recevoir. 11 y a un jeune homme qui m'a brûlé toutes mes mottes.
— J'entends Christophe , lui dit Eugène, il vous monte du bois que ce jeune homme vous envoie.
— Bon ! mais comment payer le bois ? je n'ai pas un sou, mon enfant ! J'ai tout donné, tout ! je suis à la charité. La robe lamée était-elle belle au moins ? (Ah ! je souffre !) Merci , Christophe ! Dieu vous récompensera, mon garçon; moi, je n'ai plus rien... (Ha ! ha ! ha !)
— Je te payerai bien, toi et Sylvie ! dit Eugène à l'oreille du garçon.
— Mes filles vous ont dit qu'elles allaient venir, n'est-ce pas , Christophe ? Vas-y encore , je te donnerai cent sous. Dis-leur que je ne me sens pas bien, que je voudrais les embrasser, les voir encore une fois avant de mourir. Dis-leur cela, mais sans trop les effrayer.
Christophe partit sur un signe de Rastignac.
— Elles vont venir, reprit le vieillard. Je les I
connais. Celte bonne Delphine , si je meurs , quel chagrin je lui causerai ! Nasie aussi. Je voudrais ne pas mourir, pour ne pas les faire pleurer. Mourir ! mon bon Eugène , c'est ne plus les voir. Là où l'on s'en va, je m'ennuierai bien. Pour un père, l'enfer, c'est d'être sans enfants , et j'ai déjà lait mon apprentissage depuis qu'elles se sont mariées. Mon paradis était rue de la Jussienne ! Dites donc , si je vais en paradis, je pourrai revenir sur terre en esprit autour d'elles ? J'ai entendu dire de ces choses-là. Sont-elles vraies ? (Ah ! je souffre comme un damné.) Je crois les voir en ce moment telles qu'elles étaient rue de la Jussienne. Elles descendaient le matin. Bonjour, papa ! Je les prenais sur mes genoux, je leur faisais mille agaceries, des niches ; elles me caressaient gentiment. Nous déjeunions tous les matins ensemble, nous dînions, enfin j'étais père, je jouissais de mes enfants, (lleun ! heun !) Quand elles étaient rue de la Jussienne, elles ne raisonnaient pas, elles ne savaient rien du monde, elles m'aimaient bien ! (Ilcun ! heun ! ) Mon Dieu ! pourquoi ne sont-elles pas restées toujours petites? (Oh ! je souffre, la tête me tire.) Ah! ah! pardon, mes enfants ! je souffre horriblement, et il faut que ce soit de la vraie douleur, vous m'avez rendu bien dur au mal. (Ha ! ha ! ha ! c'est à crier.) Mon Dieu ! si j'avais seulement leurs mains dans les miennes, je ne sentirais point mon mal. Croyez-vous qu'elles viennent? (Ha ! ha ! ) Christophe est si bête. J'aurais dû y aller moi-même. Il va les voir, lui. (Ha ! ha ! ) Mais vous avez été hier au bal. Dites-moi donc comment elles étaient ? Elles ne savaient rien de ma maladie , n'est-ce pas ? Elles n'auraient pas dansé, pauvres petites ! Oh ! je ne veux plus être malade. Elles ont encore trop besoin de moi. Leurs fortunes sont compromises. Et à quels maris sont-elles livrées ! Guérissez-moi ! guérissez-moi ! (Oh ! que je souffre ! Ah ! ah ! ah !) Voyez-vous, il faut me guérir, parce qu'il faut de l'argent , et je sais où aller en gagner. J'irai faire de l'amidon en aiguilles à Odessa. Je suis un malin, je gagnerai des millions. (Oh ! je souffre trop!)
M. Goriot garda le silence pendant un moment , en paraissant faire tous ses efforts pour rassembler ses forces afin de supporter la douleur...
— Si elles étaient là, je ne me plaindrais pas, dit-il. Pourquoi donc me plaindre ?
Un léger assoupissement survint et dura longtemps. Christophe revint. Rastignac, qui croyait le père Goriot endormi, laissa le garçon lui rendre compte à haute voix de sa mission.
— Monsieur, dit-il, je suis d'abord allé chez madame la comtesse, à laquelle il m'a été impossible de parler ; elle était dans de grandes affaires avec son mari. Comme j'insistais, M. deRestaud est venu
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lui-même , et m'a dit ça : — M. Goriot se meurt ! hé bien, c'est ce qu'il a de mieux à faire ! j'ai besoin de madame de Restaud pour terminer des affaires importantes, elle ira quand tout sera fini. Il avait l'air en colère ce monsieur-là. J'allais sortir, lorsque madame est entrée dans l'antichambre par une porte que je ne voyais pas, et m'a dit : — Christophe, dis à mon père que je suis en discussion avec mon mari, je ne puis pas le quitter ; il s'agit de la vie ou de la mort de mes enfants ; mais aussitôt que tout sera fini, j'irai... Quant à madame la baronne, autre histoire ! Je ne l'ai point vue, et je n'ai pas pu lui parler. — lia ! me dit la femme de chambre, madame est rentrée du bal à cinq heures un quart, elle dort ; si je l'éveille avant midi, elle me grondera. Je lui dirai que son père va plus mal quand elle me sonnera. Pour une mauvaise nouvelle, il est toujours temps de la lui dire. J'ai eu beau prier !... Ah ouin ! j'ai demandé à parler à monsieur le baron, il était sorti.
— Aucune de ses filles ne viendrait ! s'écria Rastignac. Je vais écrire à toutes deux.
Christophe se retira.
— Aucune ! répondit le vieillard en se dressant sur son séant. Elles ont des affaires, elles dorment, elles ne viendront pas ! ( Ileun ! heun ! ) Je le savais. (Hcun ! heun ! heun !) Il faut mourir pour savoir ce que c'est que des enfants ! Ah ! mon ami, ne vous mariez pas, n'ayez pas d'enfants ! Vous leur donnez la vie, il vous donnent la mort. Vous les faites entrer dans le monde, ils vous en chassent. (Heun ! heun ! heun ! heun... !) Non, elles ne viendront pas ! Je sais cela depuis dix ans. Je me le disais quelquefois, mais je n'osais pas y croire.
Une larme roula dans chacun de ses yeux, sur la bordure rouge, sans en tomber.
— Ha ! si j'étais riche, si j'avais gardé ma forlune, si je ne la leur avais pas donnée, elles seraient là, elles me lécheraient les joues de leurs baisers ! je demeurerais dans un hôtel, j'aurais de belles chambres, des domestiques, du feu à moi ; et elles seraient tout en larmes, avec leurs maris, leurs enfants. J'aurais tout cela. (Heun ! heun ! ) Mais rien ! L'argent donne tout, môme des filles. Oh, mon argent ! oîi est-il ? Si j'avais des trésors à laisser, elles me panseraient , elles me soigneraient 5 je les entendrais, je les verrais. Ah ! mon cher enfant, mon seul enfant, j'aime mieux mon abandon et ma misère ! Au moins quand un malheureux est aimé, il est bien sur qu'on l'aime. (Heun! heun ! heun !) Non , je voudrais être riche, je les verrais. Ma foi , (Heun !) qui sait? Elles ont toutes les deux des cœurs de roche. J'avais trop d'amour pour elles pour qu'elles en eussent pour moi ! (Heun ! heun !) Un père doit être toujours riche, il doit tenir ses
enfants en bride comme des chevaux sournois. El j'étais à genoux devant elles. (Je meurs, hâan !) Les misérables ! elles couronnent dignement leur conduite envers moi depuis dix ans. ( Heun ! heun ! ) Si vous saviez comme elles étaient aux petits soins pour moi dans les premiers temps de leur mariage ! (Oh ! je souffre un cruel martyre de cœur et de corps ! Heun ! heun !) Je venais de leur donner à chacune près de huit cent mille francs ; elles ne pouvaient pas, ni leurs maris non plus , être rudes avec moi. L'on me recevait : « — Mon bon père, par-ci, mon cher père, par-là. » Mon couvert était toujours mis chez elles. Enfin je dinais avec leurs maris qui me traitaient avec considération, (Heun! heun !) J'avais l'air d'avoir encore quelque chose. Pourquoi ça ? je n'avais rien dit de mes affaires. (Heun ! heun !) Un homme qui donne huit cent mille francs à ses filles était un homme à soigner. (Heun ! heun ! ) Et l'on était aux petits soins, mais c'était pour mon argent ! Le monde n'est pas beau. J'ai vu cela , moi ! L'on me menait en voiture au spectacle, et je restais comme je voulais aux soirées. Enfin elles se disaient mes filles, et elles m'avouaient pour leur père. J'ai encore ma finesse, allez, et rien ne m'est échappé. (Heun ! heun ! ) Tout a été à son adresse et m'a percé le cœur. Je voyais bien que c'étaient des frimes ; mais le mal était sans remède ! (Hàan ! ha ! aye ! heun !) Je n'étais pas chez elles aussi à l'aise qu'à la table d'en-bas. Je ne savais rien dire. Aussi quand quelques-uns de ces gens du monde demandaient à l'oreille de mes gendres : — Qui est-ce que ce monsieur-là? — C'est le père aux écus, il est riche. (Heun !) — Ah, diable! disait-on, et l'on me regardait avec le respect dû aux écus. Mais si je les gênais quelquefois un peu, je rachetais bien mes défauts ! D'ailleurs , qui donc est parfait ? (Heun , je souffre bien ! ma tête est une plaie.) Je souffre en ce moment ce qu'il faut souffrir pour mourir, mon cher monsieur Eugène. Eh bien ! ce n'est rien en comparaison de la douleur que m'a causée le premier regard par lequel Anastasie m'a fait comprendre que je venais de dire une bêtise dont elle était humiliée ! son regard m'a ouvert toutes les veines. J'aurais voulu tout savoir, mais ce que j'ai bien su, c'est que j'étais de trop sur terre. (Heun !) Le lendemain je suis allé chez Delphine pour me consoler, et voilà que j'y fais une bêtise qui me l'a mise en colère. J'en suis devenu comme fou. J'ai été huit jours ne sachant plus ce que je devais faire. Je n'ai pas osé les aller voir, de peur de leurs reproches. Et me voilà à la porte de mes filles. (Heun ! heun ! heun !) Oh, mon Dieu ! puisque tu connais les misères , les souffrances que j'ai endurées , puisque tu as compté les coups de poignard que j'ai reçus, dans ce temps qui m'a vieilli . changé,
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lue, blanchi (Heun ! hcbii !), pourquoi me fais-lu donc souffrir aujourd'hui ? (Ileun ! hcun ! heur» !) J'ai bien expié le péché de les trop aimer. Kilos se sont bien vengées de mon affection , elles m'ont tenaillé comme des bourreaux. (TIcun ! ayc ! oh , je meurs !) Eh bien, les pères sont si bêles! je les aimais tant, que j'y suis retourné comme un joueur au jeu ; car mes tilles , c'était mon vice à n)oi ! c'étaient (Ileun ! heun ! hâan !) c'étaient mes (Ilan !) maltresses ! (Hâan !) enfin tout, c'était tout ! Elles avaient toutes les deux besoin de quelque chose, de parures ; les femmes de chambre me l'ont dit, (Heun!) et je les ai données pour être bien reçu! Mais elles m'ont fait tout de même quelques petites leçons sur ma matiière d'être dans le monde. Oh ! elles n'ont pas attendu le lendemain ! Elles commençaient à rougir de moi. Voilà ce que c'est que de bien élever ses enfants ! A mon âge je ne pouvais pourtant aller à l'école. (Je souffre horriblement, mon Dieu ! les médecins ! les médecins ! Si l'on m'ouvrait la tête, je souffrirais moins.) Mes filles, mes filles, Anastasie, Delphine ! je veux les voir. Envoyez-les chercher par la gendarmerie ; de force ! la justice est pour moi, tout est pour moi, la nature, (Heun! hâan ! hâan!) le code civil. Je proteste! La patrie périra si les pères sont foulés aux pieds. Cela est clair. La société, le monde roulent sur la paternité , tout croule si les enfants n'aiment pas leurs pères (Heun! heun ! heun !). Oh! les voir, les entendre , n'importe ce qu'elles me diront, pourvu que j'entende leur voix ! ça calmera mes douleurs ! Delphine, surtout. Mais dites-leur, quand elles seront là , de ne pas me regarder froidement , comme elles font. Ha ! mon bon ami, monsieur Eugène, vous ne savez pas ce que c'est que de trouver l'or du regard changé tout à coup en plomb. Depuis le jour où leurs yeux n'ont plus rayonné sur moi , j'ai toujours été en hiver ici ! (Heun ! heun ! ) je n'ai plus eu que des chagrins à dévorer ! Et je les ai dévorés ! J'ai vécu pour être humilié , insulté. Je les aime tant, que j'avalais tous les affronts par lesquels elles me vendaient une pauvre petite jouissance honteuse. Un père se cacher pour voir ses filles ! Je leur ai donné ma vie, elles ne me donneront pas une heure aujourd'hui ! J'ai soif, j'ai faim, le cœur me brûle, elles ne viendront pas rafraîchir mon agonie, car je meurs, je le sens... (Heun ! heun ! heun !) Mais elles ne savent donc pas ce que c'est que de marcher sur le cadavre de son père ! Il y a un Dieu dans les cieux ; il nous venge malgré nous, nous autres pères... Oh ! elles viendront ! Venez, mes chéries, venez encore me baiser, un dernier baiser, le viatique de votre père qui priera Dieu pour vous, qui lui dira que vous avez été del)onnes filles, qui plaidera pour vous ! Après tout, vous êtes innocentes !
Elles sonliimoccnles, mon ami ! Ditcs-lc bien à tout le niontlc, ([u'on ne les inquiète pas à mon sujet ! (Ileun ! ) Tout est d(! ma faute , je les ai habituées à me fouler aux pieds. J'aimais cela, moi. Ça ne regarde personne, ni la justice humaine, ni la justice divine. Dieu serait injuste s'il les condamnait à cause de moi. Je n'ai pas su me conduire, j'ai fait la bêtise d'abdiquer mes droits. Je me serais avili pour elles ! (Ileun ! ) Que voulez-vous? le plus beau naturel , les meilleures âmes auraient succombé à la corruption de cette facilité paternelle. (Heun ! hâan ! ah ! ) Je suis un misérable ! je suis justement puni. Moi seul ai causé les désordres de mes filles ! je les ai gâtées. Elles voulaient autrefois du bonbop ! Je leur ai toujours permis de satisfaire leurs fantaisies déjeunes filles. A quinze ans, elles avaient voiture ! Rien ne leur a résisté. Moi seul je suis coupable... mais coupable par amour. Leur voix m'ouvrait le cœur !... (Heun ! heun ! heun !) Je les entends, elles viennent. Eh, oui ! elles viendront. La loi veut qu'on vienne voir mourir son père, la loi est pour moi. Puis... ça ne coûtera qu'une course. (Hâan ! hâan !) Je la (Ileun !) payerai! Écrivezleur que j'ai des millions à leur laisser ! Parole d'honneur. (Hâan ! hâan ! hâan !) J'irai faire des pâtes d'Italie à Odessa. Je connais la manière ! Il y a, dans mon projet, des millions à gagner. Personne n'y a pensé. Ça ne se gâtera point dans le transport, comme le blé ou comme la farine. Hé, hé, l'amidon ! il y aura là, des millions ! Vous ne mentirez pas ! Dites-leur des millions, et quand même elles viendraient par avarice, j'aime mieux être trompé, je les verrai... Je veux mes filles ! je les ai faites ! elles sont à moi ! dit-il, en se dressant sur son séant, en montrant à Eugène une tête dont les cheveux blancs étaient épars, et qui menaçait par tout ce qui pouvait exprimer la menace.
— Allons, lui dit Eugène, recouchez-vous, mon bon père Goriot, je vais leur écrire; et aussitôt que Bianchon sera de retour, j'irai si elles ne viennent pas.
— Si elles ne viennent pas ! répéta le vieillard en sanglotant. Mais je serai mort, mort dans un accès de rage, de rage! La rage me gagne (Hâan! heun! heun ! Hâan !) En ce moment, je vois ma vie entière. Je suis dupe! elles ne m'aiment pas, elles ne m'ont jamais aimé ! cela est clair. Si elles ne sont pas venues, elles ne viendront pas! (Hâan! ) Plus elles auront tardé, moins elles se décideront à me faire cettejoie ! Je les connais ! (Heun ! heun ! heun !) Elles n'ont jamais rien su deviner de mes chagrins , de mes douleurs, de mes besoins, elles ne devineront pas plus ma mort ! elles ne sont seulement pas dans le secret de ma tendresse. Oui , je le vois , pour elles l'habitude de m'ouvrir les entrailles a ôlé du
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prix à tout ce que je faisais. Elles auraient demandé à me crever les yeux , je leur aurais dit : — « Crevez-les ! » Je suis trop bêle. (Hâan! heun! heun!) Elles croient que tous les pères sont comme le leur. II faut toujours se faire valoir. (Heun! heun!) Leurs enfants me vengeront! Mais c'est dans leur intérêt de venir ici. Prévenez-les donc qu'elles compromettent leur agonie. (Heun! hàan ! heun!) Elles commettent tous les crimes en un seul. Mais allez donc, dites-leur donc que ne pas venir c'est un parricide ! elles en ont assez commis sans ajouter celuilà. Criez donc comme moi: — « Hé, Nasie! hé, Delphine ! venez à votre père qui a été si bon pour vous et qui souffre ! » Rien , personne ! Mourrai-je donc comme un chien? Voilà ma récompense ! l'abandon. (Heun ! heun ! houn !) Ce sont des infâmes, des scélérates ; je les abomine , je les maudis , je me relèverai , la nuit , de mon cercueil pour les remaudire; car enfin, mes amis, ai-je tort? Elles se conduisent bien mal! hein? (Hâan! hâan! heun! ma tête se brise! Qu'est-ce que je dis? Hâan! heun! hâan !) Hein, hein? ne m'avez-vous pas averti que Delphine est là? C'est la. meilleure des deux. Vous êtes mon fils, Eugène, vous! Aimez-la, soyez un père pour elle. L'autre est bien malheureuse. Et leurs fortunes ! Ah, mon Dieu ! (Hâan ! hàan !) J'expire , je souffre un peu trop ! Coupez-moi la tête, laissez-moi seulement le cœur. (Hàan ! hâan ! heun! heun! heuâ...!)
— Christophe , allez chercher Bianchon ! cria Eugène épouvanté du caractère que prenaient les plaintes et les cris du vieillard , et ramenez-moi un cabriolet.
Je vais aller chercher vos filles , mon bon père Goriot, je vous les ramènerai.
— De force ! de force ! Demandez la garde , la ligne, tout! dit-il en jetant à Eugène un dernier regard où brilla la raison. Dites au gouvernement, au procureur du roi qu'on me les amène , je le veux!
— Mais vous les avez maudites.
— Qui est-ce quia dit cela? répondit le vieillard stupéfait. Vous savez bien que je les aime (Heuâ! heun! hâan!) je les ado.... (Hâan!) re! (Heuâ!) Je suis guéri , si je les vois... Allez , mon bon voisin , mon cher enfant, allez, vous êtes bon, vous; je voudrais vous remercier, mais je n'ai rien à vous donner que les bénédictions d'un mourant. Ah! je voudrais au moins voir Delphine pour lui dire de m'acquitter envers vous. (Hâan! hàan!) Si l'autre ne peut pas , amenez-moi celle-là. Dites-lui que vous ne l'aimerez plus, si elle ne veut pas venir. Elle vous aime tant qu'elle viendra. A boire î les entrailles me brûlent ! Mettez-moi quelque chose sur la tête. La main de mes filles, ça me sauverait, je le sens... Mon Dieu! qui refera leurs fortunes si je m'en
vais ? Je veux aller à Odessa pour elles, (heun ! heun ! heun! hâan! hâan!) à Odessa, y faire des pâtes.
— Buvez ceci , dit Eugène en soulevant le moribond et le prenant dans son bras gauche tandis que de l'autre il tenait une tasse pleine de tisane.
— Vous devez aimer votre père et votre mère , vous ! dit le vieillard en serrant de ses mains défaillantes la main d'Eugène. Comprenez-vous que je vais mourir sans les voir, mes filles ! Avoir soif toujours, et ne jamais boire, voilà comment j'ai vécu depuis dix ans... Mes deux gendres ont tué mes filles. Oui , je n'ai plus eu de filles, (Heun ! heun ! hôan ! heuâh !) après qu'elles ont été mariées. Pères, dites aux Chambres de faire une loi sur le mariage! Enfin, ne mariez pas vos filles si vous les aimez. Le gendre est un scélérat qui gâte tout chez une fille, il souille tout! (Heun!) Plus de mariage! (Heuâ! heuâ! ah!) C'est ce qui nous enlève nos filles, et nous ne les avons plus quand nous mourons. Faites une loi sur la mort des pères. (Heun ! hâan !) C'est épouvantable, ceci! Vengeance! Ce sont mes gendres (Hàan !) qui les empêchent de venir. Tuezles ! A mort le Restaud, à mort l'Alsacien , mes assassins ! La mort ou mes filles ! ( Hâan ! heun !) Ah ! c'est fini, je meurs sans elles! Elles! Nasie, Fifine, allons , venez donc ! Votre papa sort...
— Mon bon père Goriot, calmez-vous, voyons, restez tranquille, ne vous agitez pas, ne pensez pas.
— Ne pas les voir, voilà l'agonie!
— Vous allez les voir.
— Vrai? cria le vieillard égaré. — Oh ! les voir! je vais les voir, entendre leur voix. Je mourrais heureux. Eh bien , oui , je ne demande plus à vivre, je n'y tenais plus, mes peines allaient croissant. (Heuâ!) Mais les voir, toucher leurs robes, c'est bien peu ; mais que je sente quelque chose d'elles! (Heuâ! heuâ! heuâ!) Faites-moi prendre les cheveux, cheveux, eveux , (Heuâ!) veux...
Il tomba la tête sur l'oreiller comme s'il recevait un coup de massue. Ses mains s'agitèrent sur la couverture comme pour prendre les cheveux de ses filles.
— Je les bénis, dit-il en faisant un effort, bénis, (Heuah!) bénis, énis, nis.
Il s'affaissa tout à coup. En ce moment Bianchon entra.
— J'ai rencontré Christophe , dit-il ; il va l'amener une voiture.
Puis il regarda le malade, lui souleva de force les paupières, et les deux étudiants lui virent un œil sans chaleur et terne.
— Il n'en reviendra pas, dit Bianchon, je ne crois pas.
Il prit le pouls , le tâta , mit la main sur le cœur du bonhomme :
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— lia machine va toujours; mais , dans sa position, c'est un malheur, il vaudrait mieux qu'il mourût!
— Ma foi , oui , dit Raslignac.
— Qu'as-tu donc ? tu es p;ilc comme la mort.
— Mon ami , je viens d'entendre des cris et des plaintes. Il y a un Dieu ! Oh oui ! il y a un Dieu , et il nous a fait un monde meilleur, ou notre terre est un non-sens. Si ce n'avait pas été si tragique , je fondrais en larmes , mais j'ai le cœur et l'estomac horriblement serres.
— Dis donc, il va falloir bien des choses; où prendre de l'argent?
Rastignac tira sa montre.
— Tiens, mets-la vite en gage, .le ne veux pas m'arrêter en route , car j'ai peur de perdre une minute, et j'attends Christophe! Je n'ai pas un iiard, il faudra payer mon cocher au retour.
Rastignac se précipita dans l'escalier, et partit pour aller rue du Ilelder , chez madame de Restaud. Pendant le chemin , son imagination, frappée de Thorrible spectacle dont il avait été le témoin , échauffa son indignation. Quand il arriva dans l'antichambre et qu'il y demanda madame de Restaud, on lui répondit qu'elle n'était pas visible.
— Mais , dit-il au valet de chambre , je viens de la part de son père qui se meurt.
— Monsieur, nous avons de M. le comte les ordres les plus sévères...
— Si M. de Restaud y est, dites-lui dans quelles circonstances se trouve son beau-père et prévenez-le qu'il faut que je lui parle , à l'instant même.
Eugène attendit pendant longtemps.
— Il se meurt peut-être en ce moment ! pensait-il. Le valet de chambre l'introduisit dans le premier
salon, où M. de Restaud reçut l'étudiant debout, sans le faire asseoir , devant une cheminée où il n'y avait pas de feu.
— Monsieur le comte, lui dit Rastignac, monsieur votre beau-père expire en ce moment dans un bouge infâme , sans un Iiard pour avoir du bois ; il est exactement à la mort et demande à voir sa fdie...
— Monsieur, lui répondit avec froideur M. de Restaud, vous avez pu vous apercevoir que j'ai fort peu de tendresse pour M. Goriot. Il a compromis son caractère avec madame de Restaud, il a fait le malheur de ma vie, je vois en lui l'ennemi de mon repos. Qu'il meure, qu'il vive, tout m'est parfaitement indifférent. Voilà quels sont mes sentiments rà son égard. Le monde pourra me blâmer, je méprise l'opinion. J'ai maintenant des choses plus importantes à accomplir qu'à m'occuper de ce que penseront de moi des sots ou des indifférents. Quant
•à madame de Restaud , elle est hors d'état de sortir. D'ailleurs , je ne veux pas qu'elle quitte sa mai-
DE BALZAC. T. IV
son. Dites à son père qu'aussitôt qu'elle aura rempli ses devoirs envers moi, envers mon (aidant, elle ira le voir. Si elle aime son [jère, elle peut être libre dans quelques instants...
— 3Ionsicur le comte, il ne m'appartient pas de juger de votre conduite , vous êtes le maître de votre femme; mais je puis compter sur votre loyauté '.'' eh bien! promettez-moi seulement de lui dire que son père n'a pas un jour à vivre , et l'a déjà maudite en ne la voyant pas à son chevet!
— Dites-le-lui vous-même, répondit M. de Restaud, frappé des sentiments d'indignation que trahissait l'accent d'Eugène.
Rastignac entra , conduit par JI. de Restaud , dans le salon, où se tenait habituellement la comtesse; il la vit noyée de larmes, et plongée dans une bergère comme une femme qui voulait mourir. Elle lui fit pitié. Avant de regarder Rastignac, elle jeta sur son mari de craintifs regards qui annonçaient une prostration complète de ses forces, écrasées par une tyrannie et morale et physique. Le comte hocha la tête, elle se crut encouragée à parler.
— Monsieur, j'ai tout entendu. Dites à mon père que, s'il connaissait la situation dans laquelle je suis , il me pardonnerait.
Je ne comptais pas sur ce supplice, il est audessus de mes forces, monsieur, mais je résisterai jusqu'au bout , dit-elle à son mari. Je suis mère!
Dites à mon père que je suis irréprochable envers lui, malgré les apparences, cria-t-elle avec désespoir à l'étudiant.
Eugène salua les deux époux, en devinant l'horrible crise dans laquelle était la femme, et se retira stupéfait. Le ton de M. de Restaud lui avait démontré l'inutilité de sa démarche, et il comprit qu'Anastasie n'était plus libre. Il courut chez madame de Nucingen , et la trouva dans son lit.
— Je suis souffrante, mon pauvre ami, lui ditelle. J'ai pris froid en sortant du bal , j'ai peur d'avoir une fluxion de poitrine, j'attends le médecin...
— Eussiez-vous la mort sur les lèvres, lui dit Eugène en l'interrompant, il faut vous traîner auprès de votre père. Il vous appelle; et, si vous pouviez entendre le plus léger de ses cris , vous ne vous sentiriez point malade.
— Eugène, mon père n'est peut-être pas aussi malade que vous le dites; mais je serais au désespoir d'avoir le moindre tort à vos yeux , et je me conduirai comme vous le voudrez. Lui, je le sais, il mourrait de chagrin si ma maladie devenait mortelle par suite de cette sortie! Eh bien! j'irai, dès que mon médecin sera venu. Ah ! pourquoi n'avezvous plus votre montre? dit-elle en ne voyant pas la chaîne.
Eugène rougit.