ROSSARD
Lecteur, le prince était bien en faute; car, selon l'usage admirable de ce temps antique, on pouvait bien se venger de son ennemi , mais l'on attendait, pour le faire avec décence, qu'il fût dehors ; et les jésuites ne vivaient pas à cette époque!... Je le dis, car la race future sera si méchante, qu'elle leur attribuera celte subtile distinction.
Dans sa joie, le monarque se tourna vers le Mécréant, sans cependant quitter la main du chevalier noir, qu'il pressait sur son cœur, et il dit au comte Enguerry, d'une manière touchante, quoique pleine de majesté :
— Nous ne voulons pas que les voyageurs secouent la poussière de leurs pieds à la porte de notre chà-
CLOTILDE DE LUSIGNAN
leau sans y entrer. Sire chevalier, notre intention est que nos hôtes soient reçus avec toute la dignité que leur donne momentanément leur caractère sacré ; le malheur est susceptible, et si vous songez à ce que nous fumes et ce que nous sommes, vous verrez que l'on peut passer beaucoup à qui souffrit beaucoup. Les rois ne sont pas plus exempts que les autres hommes du joug des passions et de l'erreur; et plus grand est leur mérite quand ils le reconnaissent
Ce fut tout ce que la dignité royale et la politique permirent au bon Jean II de dire, pour ne pas ensanglanter la fête causée par le retour de son libérateur.
— A'ous fûtes toujours moult bon, vaillant et généreux!... s'écria le chevalier noir.
— Sire, répondit Enguerry, vous pouvez encore mieux réparer le mal ; je vous réitère la demande de la main de votre fille. C'est à vous dem'entendre : demain malin, j'attendrai votre réponse, sinon je partirai !..
— Seriez-vous fatigué ? dit le prince à son libérateur, en le sentant tressaillir aux paroles d'Enguerry.
— Oui, sire....
Alors Trousse conduisit le Mécréant à l'appartement qu'on lui destinait; le monarque voulut guider lui-même le chevalier noir vers le sien ; la princesse monta à son appartement, et les ministres au salon rouge, pour discuter sur les événements importants qui venaient d'avoir lieu.... L'on en causa même dans les cuisines, dans les écuries, dans les cours, partout , et le calme, un instant troublé, se rétablit.
Suivons d'abord le prince et son libérateur. Arrivés à l'appartement des hôtes de distinction, Jean II tout ému l'introduisit en lui disant :
— Que j'ai de joie à vous posséder ici ! j'espère que vous resterez longtemps avec nous?...
— Impossible, sire !...
— Hé quoi!...
— Monseigneur, aujourd'hui même je me suis convaincu qu'il est urgent que demain je parle dès l'aurore; il s'agit de choses importantes pour le salut de mes.... de ma patrie, et peut-être pour votre tranquillité même...
— Je ne vous reverrai donc plus? s'écria le prince avec douleur.
— Ah ! sire, il est un aimant qui me fera sans cesse revenir vers vous!...
— Je le devine, répondit le monarque en soupirant, Clolilde!...
— D'où le savez-vous ? dit le chevalier en déposant son casque.
— L'amour est-il un sentiment que l'on puisse
cacher ? entre tous les hommes on voit un amant, de même qu'entre les femmes on distingue une mère !...
— Eh bien ! oui, sire, j'aime votre fille; quedis-je? j'aime!... j'adore, j'idolâtre, et cette passion n'est point guérie; je pensais que l'absence la ferait mourir faute d'aliment. Ah! le souvenir est dans les amours plus puissant que la présence ; celui de Clotilde m'assiège sans cesse, et depuis le jour où je réussis à vous embarquer sur un de mes vaisseaux , j'éprouvai des malheurs....
— Des malheurs!... répéta péniblement le prince avec un air de bonté touchante, ont-ils cessé?...
— Oui. sire, des tempêtes assaillirent notre flotte; les chevaliers, qui me firent l'honneur de me choisir pour chef, et mes soldats furent séparés de moi ; je n'en ai point encore de nouvelles, et j'en suis d'autant plus inquiet, que j'ai pensé périr dans un naufrage. Un navire anglais nous sauva, monécuyer et moi, lorsque nous allions être victimes des flots. Hé bien! au milieu de ces maux, j'y fus insensible, tant je pensais à votre fille ; et presque enseveli dans l'onde, mon amour brillait au fond de mon cœur, comme un feu que rien ne pouvait éteindre, pas même le danger....
La voix du chevalier n'avait plus l'accent rude et guerrier; elle était douce, pénétrante, et Jean II se sentit ému.
— Mon ami, dit-il, je sais que la reconnaissance m'oblige à vous donner ma fille..., c'est tout ce que j'ai pour m'acquilter....
— Donner!... interrompit le chevalier, sire, vous m'estimez bien peu en croyant qu'un homme, digne de ce nom, vous sauva par intérêt ! donner! je n'exige rien, sire ; je ne veux devoir Clolilde qu'à elle-même, qu'à mon amour; il faut que je lui plaise, qu'elle m'aime; dès aujourd'hui je commence à me déclarer son servant d'amour!...
— Mais, sire chevalier, Clolilde ne doit épouser que des princes !.. A la manière dont Jean 11 se débarrassa de ces paroles, on pouvait s'apercevoir qu'elles lui coûtaient beaucoup à dire ; aussi le chevalier répondit en soupirant, et d'une voix sonore et presque ironique :
— Monseigneur, croyez que je puis aspirer à elle ! et quand je me découvrirai, vous serez satisfait du sang qui coule dans mes veines; c'est le plus noble de toute la chrétienté, il ne peut qu'honorer les Lusignans ; tout rois qu'ils sont, ils furent vassaux de mes ancêtres !
— Ils ne furent vassaux que des rois deFrance!.... dit fièrement Jean II, et ils les firent trembler. Mais, seigneur, cettequeslion nepeut vous déplaire: vous vous couvrez d'un voile mystérieux qu'un père doit lever.
CLOTILDE DE LUSIGNAN
— li est vrai, sire, mais on ne le peut encore; il faut attendre...
— Serait-ce un bâtard? pensa le monarque en frissonnant à cette idée.
— En me découvrant à vous, continua rélranger, je ne me perdrais pas seul , car mes desseins enferment le bonheur de bien du monde, et votre propre salut.
— Comment? s'écria le roi.
— Je ne m'explique point, mais soyez persuadé que je vous prouverai mon dire.
— Chevalier, dit le prince avec l'accent de la plainte , voire courte apparition est en quelque sorte douloureuse; c'est me montrer le plaisir pour me le faire regretter; si du moins vous vous étiez découvert plus tôt, bien que mon cœur vous devinât, j'aurais pu vous recevoir avec plus d'éclat.
— A quoi sert-il !...
— C'est vrai , la véritable fêle est dans mon cœur — Vous ne voulez donc pas la prolonger ?
— 0 mon vénérable ami, mon père ! croyez qu'il faut de grands motifs pour me faire quitter ces lieux avec tant de précipitation; ne contiennent-ils pas tout ce que j'aime !....
Le roi lui serra la main avec attendrissement; cette muette réponse, empreinte de l'éloquence du cœur, toucha le chevalier. Que de choses disait cette douce pression : ne pouvant voir son libérateur, le prince remplaçait l'expression de ses yeux par le tact amical de sa main généreuse. Après un moment de ce silence compris des grandes âmes ,
— Prince, s'écria l'étranger , je suis venu réclamer un serment.
— Demandez, chevalier!... vous êtes sur d'obtenir....
— Jurez-moi donc que votre fille ne sera l'épouse d'aucun autre, tant que j'aurai l'espoir de lui plaire et de l'épouser.
— Je le jure , dit le prince avec calme.
— Me voilà tranquille ! Adieu , sire...
— Pourquoi cet adieu ?...
— Je pars demain dès l'aurore...
— Vous ne passerez donc qu'une nuit sous le toit de votre père!...
— Les princes doivent savoir faire des sacrifices...
— Adieu donc ! Et ils s'embrassèrent : une larme du vieillard coula sur la joue de l'étranger. Adieu... Mais revenez ! dit encore le monarque en fermant la porte ; et il entendit le chevalier pousser un soupir.
— Je ne lui ai pas offert mes trésors, pensa le bon Jean IL II rentra donc.
— Sire chevalier, si vos entreprises exigeaient des secours d'argent , je puis vous être utile, car,
pour des soldats, je suis détrônù !.. ( Le prince soupira) : dans ce moment, je regrette mon trùne doublement.
— Sire, vous êtes trop bon!... et je vous remercie.
Alors le monarque s'achemina vers son salon rouge. A son approche les ministres se levèrent et ôtèrent leurs toques.
Le roi, les trouvant occupés à discuter, se hâta de dire en arrivant, de crainte qu'on no lui enlevât la parole :
Messieurs, nous nous trouvons dans de graves circonstances : Enguerry nous demande notre fille et, d'un autre côté, le chevalier noir vient de réclamer sa main. Il est nécessaire de réûéchir à la conduite que nous devons tenir, et de la rendre conforme à notre dignité...
Tous tombèrent d'accord qu'il était impossible de donner Clotilde au 31écréant.
— Messieurs , nous avons engagé notre royale parole, de ne point marier notre bien-aimée ûile avant que le chevalier noir ail renoncé à elle....
— Sire , observa l'évéque , l'on ignore ce qu'est le chevalier noir , et le comte Enguerry n'est pas tant à dédaigner : il a huit cents hommes d'armes, et des trésors, du courage; il est noble....
— Oubliez-vous qu'il nous insulta? Oubliez-vous aussi que vous nous avez souverainement déplu? Messieurs , dit sévèrement Jean II , nous ne savons pas à quoi tient que nous ne vous bannissions de notre présence; nous honorons votre repas en y venant prendre part, et vous avez l'audace de nous contredire, de nous rendre ridicule aux yeux de deux étrangers, en nous donnant des armées que nous n'avons pas: il ne nous manquait plus pour dernier outrage, que d'être insulté par nos propres sujets !...
— Sire, dit Monestan en tortillant sa toque entre ses doigts , et retenant l'évèquc qui frappait du pied; j'avoue que nous sommes coupables; mais ces assertions étaient une ruse innocente pour inspirer au Mécréant une idée imposante de votre puissance et vous mettre à l'abri de ses desseins.
Le roi ne répondit rien.
Son silence à la réponse de ses ministres équivalait toujours à l'aveu d'un forl, ce qui n'arrivait pas souvent; celle fois, il y ajouta un mouvement circulaire de la main gauche, qui semblait dire: «i Vous aviez raison... » 3Iais il s'écria sur-le-champ:
— Pourquoi ne nous avcz-vous pas prévenu de celle circonstance ?
— Sire, vous ne pouviez pas voir nos signes, répondit Kéfalein.
Le roi se tut de nouveau.
Rien n'était plus facile aux ministres que de pro-
CLOTILDE DE LUSIGNAN
fiter (le ce moment de triomphe , mais ils eurent la générosité de laisser le champ libre au roi.
— Messieurs, reprit-il, encore faut-il que nous donnions une réponse au comte Enguerry.
— Et qui ne le choque pas, dit l'évêque.
— Qui la lui portera? demanda Monestan,
— Moi, si cela plait à monseigneur, répondit le connétable.
— On pourrait s'en dispenser, observa le comte Ludovic.
— Nous préférons ce parti pour l'honneur des Lusignans; un Enguerry ne doit pas....
— Sire, continua Monestan , le Mécréant nous a dit que, faute de réponse, il partirait demain matin après l'avoir attendue; il faut le laisser partir.
— Admirable, s'écria Kéfalein; je n'aurais jamais trouvé cet expédient.
— Nous y accédons, dit le monarque, et c'est notre bon plaisir. Messieurs , que Dieu vous ait en sa garde !
Les ministres s'inclinèrent, et sur ce mot, Jean II se retira dans son appartement , car les émotions de cette journée l'avaient un peu fatigué.
— Votre ambassade à Naples est finie, dit l'évêque à Monestan d'un air de triomphe.
— Dieu veuille que le Mécréant ne se trouve pas offensé !... répondit le premier ministre.
— Que! mal y aurait-il à le combattre? répliqua le guerroyant Ililarion.
Kéfalein les regardait gravement.
Si l'on avait voulu les peindre, on aurait très bien représenté le groupe de la douceur, de l'orgueil et
de la naïveté L'évêque en soutane affectait une
supériorité sur ses deux collègues; Monestan avait les yeux baissés avec humilité; Kéfalein était dans une pose unique, il jouait avec la plume de sa toque , en contemplant l'évêque d'un œil effaré, et son immobilité seule suffisait pour dévoiler le peu de complication qui régnait dans ses pensées
— Pourvu qu'il n'arrive pas de malheurs, messeigneurs , s'écria l'intendant qui venait recouvrir les choses précieuses, et notamment la balustrade; ce Mécréant regardait le dressoir avec un œil de convoitise, oh ! je m'y connais !
Les ministres laissèrent Bombans et ses valets s'acquitter de leur devoir.
Revenons à la princesse. Aussitôt que Clotilde eut regagné son appartement, elle s'assit pour réfléchir à ses malheurs : u Quelle journée !... i5e dit-elle, j'oubliais trop promplement que les filles des rois ne doivent point avoir de cœur ! l'obéissance est le seul sentiment qu'elles connaissent; pourquoi suis -je fille d'un roi !.,. pauvre Juif!... ce soir ton amour a reçu le coup de la mort!... )>
Elle n'eut pas le courage d'aller à sa fenêtre !...
« Pourquoi l'entretenir dans son espérance? se ditelle, quand le chevalier noir me demande peut-être à mon père?... et peut-il me refuser? moi-même, puis-je résister ?... je suis la rançon de mon père!... il s'acquitte à mes dépens!... hélas! épouser l'étranger, ou je ne sais quel prince que j'ignore, n'est-ce pas toujours là mon destin !... pauvre Juif!... » Elle entendit du bruit sur la Coquette : <; Il y est, le malheureux!... ;> dit-elle ; et la jeune fille reçut un coup terrible'... A ce moment Josette entra :
— Madame doit se trouver bien fatiguée?...
— Ah beaucoup, Josette!...
— Madame aurait-elle du chagrin ?...
— A quoi voyez-vous cela?...
— Vous avez pleuré , madame !...
— Je ne m'en apercevais pas!... Josette, dit Clotilde pour changer de conversation pendant que la jeune Provençale la déshabillait, n'avez-vous rien à me dire sur vos secrets? vous voilà revenue...
— Hélas, madame!... j'ai peur de vous déplaire...
— Non, ma fille !... laissez mes cheveux, reprit Clotilde, ils n'ont plus besoin d'être si bien arrangés maintenant!... Ces mots furent dits avec l'accent de la plainte.
— Mais, madame, ils sont gâtés et remplis de sable et de mousses, il faut les nettoyer.
— Ne jetez rien à terre, s'écria Clotilde, mettez sur ma table ces faibles débris! ils me rappelleront le danger que j"ai couru... comment je me suis sauvée!... et... continuez votre récit !...
— Vous me renverrez de votre service si je parle !...
— Pouvez-vous le craindre? à moins d'une grosse faute.
La Provençale se tut, une larme brilla sur sa joue.
— Mon enfant, reprit Clotilde, vous vous trouvez donc bien coupable?... allez, dites toujours, je suis indulgente... que trop!... même pour moi...
— -Madame , je ne suis point coupable ; mais , je sais que j'aurais plutôt dû vous parler ce matin ; car ce soir, dit-elle en pleurant, je n'en ai pas le courage!...
— Suis-je donc si redoutable?... donnez-moi mon missel, reprit Clotilde, en montrant de son doigt un livre de prières ; je veux y mettre cette fleur afin de la sécher pour la conserver toujours!...
Clotilde tira de son sein la fleur du beau Juif; et , ce ne fut pas sans chagrin qu'elle la fana, en la pressant dans le vélin monastique; alors elle pensa que la religion réprouvait son amour; mais aussi qu'elle lui offrait des consolations : « c'est comme si je consacrais mon amour à Dieu!... ;i se dit-elle, et elle ferma le missel en soupirant.
— Vous pleurez aussi , Josette!...
CLOTILDH DE LUSIGNAN.
— Madame, cet Enguerry doit vous être en horreur!
— Pourquoi?... je suis sûre que mou [)ère n'accueillera pas sa demande, aussi...
— Ilébien, je vais vous ouvrir mon pauvre cœur!...
— Bon, mon enfant, je vous écoute !...
Onze heures sonnèrent à l'horloge du château.
— Madame, nous devons toutes...
— Auparavant, dit la princesse en se levant, je veux voir à ma fenêtre si le ciel est calme...
Cloliide, ne pouvant résister à l'envie de contempler son bel Israélite avant de se mettre au lit , courut entr'ouvrir son rideau : le tenips était chargé de gros nuages noirs et l'obscurité la plus profonde régnait; mais les yeux de l'amour sont perçants et tlotilde crut entrevoir sur la rocaille une masse brune qui tranchait avec le flanc blanchâtre de la Coquette.
— 11 y est sans doute! se dit-elle, et la lune ne nous éclaire [las ce soir!... pauvre Juif, la nature elle-même nous dénie son assistance, adieu pour toujours!...
A ce moment la chouette cria de ce cri lent, clair, plaintif et funèbre, qui jette dans l'âme le froid de la mort qu'il annonce!... A ce son lugubre, à l'aspect du voile noir des cieux , au silence imposant de la nuit, au pressentiment de son sœur glacé, Clotilde laissa tomber le rideau , revint toute tremblante, comme si la mort l'eût désignée par un mouvement de sa faux!...
— Voilà deux fois que j'entends la chouette!... il mourra de douleur, ajouta-t-elle à voix basse, et moi... peut-être aussi !...
Josette soutint sa maîtresse qui se mit au lit presque évanouie, ses joues n'étaient plus que faiblement rosées !... et le vague qui régnait dans son âme apparut sur son visage.
— Madame, qu'avez-vous?... s'écria la jeune Provençale effrayée.
. — Rien, c'est le cri de la chouette !... continuez!...
— Madame, vous ne vous fâcherez pas?...
— Non...
— Hélas, reprit la jeune fllle, notre destin est d'aimer!...
— Malheureusement pour nous, Josette!...
— Mais, madame, le comble du malheur c'est que nous ne sommes pas maîtresses de notre cœur, un je ne sais quoi l'emporte en un instant ; M. Trousse nomme cela sympathie.
— Sympathie, Josette!...
— Oui, c'est ce qui fait que l'on aime des gens malgré soi , des gens que quelquefois nous ne pouvons pas... La ûlle de Bombans se mit à pleurer.
— Josette, je l'entends !... et des larmes inondè-
rent le visage de Clotilde : il légna un moment de silence, pendant lequel les deux jeunes filles se regardèrent ; et la princesse, entendant un léger bruit sur la (hoquette, tressaillit et pleura [)lus fort.
— Madame, je serais bien malheureuse, reprit Josette, si j'aimais un prince; car, je ne pourrais pas l'épouser! je serais bien malheureuse aussi si j'aimais un Juif...
— Josette... n'achevez pas!... Et la princesse se couvrit la figure de ses deux mains.
— Ah ! madame , ce n'est pas un Juif que j'aime! s'empressa-t-elle d'ajouter avec un accent de triomphe qui fit trembler Cloliide; mais cependant je n'ose vous dire qui je chéris!...
— Ne craignez rien, ma fille, rien n'est impossible à l'amour, et vous , vous pouvez aimer en liberté.
— Si c'était un soldat d'Enguerry ?... Et la Provençale épia le visage de sa maîtresse.
— D'Enguerry !... répéta Clotilde.
— Mais ce n'est pas un soldat, madame, c'est son premier lieutenant !.... Le grand mot était lâché.
— Il vous aime donc bien , Josette?...
— Ah! madame, j'en ai la plus grande preuve!... En disant cela, la Provençale, rassurée, badinait avec une croix d'or qu'elle avait au col.
— Quelle?.... demanda Cloliide.
— Vous saurez donc, madame, que ce vilain Mécréant défend à ses soldats de se marier sous peine de mort; il dit que cela les rend lâches !
— Eh bien?
— Eh bien , madame , ce malin... je me suis mariée avec le liculeiiant, à Montyrat... Elle frémit dans l'incertitude où elle était de la réponse de Clotilde, qu'elle regardait avec anxiété.
— Heureuse fille!... s'écria la princesse, je voudrais être toi !... Et elle contempla la Provençale étonnée, avec des yeux remplis de larmes et d'envie.
— Ah! madame, dit-elle d'un air fin, j'ai bien vu que ce chevalier noir vous aimait!...
— Que trop, Josette!...
— Est-ce que vous croyez ne pas pouvoir l'épouser ?...
La princesse, à cette idée, laissa tomber les larmes qu'elle retenait, sans chercher à tirer Josette d'erreur; seulement elle lui dit :
— Josette, l'amour est toute noire histoire, il fait notre malheur ou noire bonheur.
— Ne craignez donc rien , madame, continua Josette en parlant à voix basse et prenant un air mystérieux ; lorsque le roi s'enferma dans la chambre de l'étranger, je passais dans la galerie; j'ai tout entendu : votre père a promis votre main au chevalier noir... La jeune fille fut surprise de voir la ter reur se peindre sur le visage de Clotilde.
CLOTILDE DE LUSIGNAN
— Dites-vous vrai?.... grand Dieu!.... plus d'espoir!... Allez-vous-en, Josette, votre bonheur me fait mal !....
— Adieu, madame!...
— Allez dormir pour nous deux !.. mais donnezmoi sur ma table le vase de cristal où sont les fleurs de ce malin?.... La jeune flile les apporta en silence.
— Elles se fanent..., dit Clotilde, et elle les respira avec une jouissance indicible.
Josette s'éloigna en ne sachant que penser de l'état de sa maîtresse; cependant, le bonheur qu'elle ressentait d'avoir instruit Clotilde, chassa bien vite ses tristes réflexions. En sortant, elle trouva Castriot avec un renfort de deux gardes , qui veillaient à la porte '
Aussitôt que l'aurore lança le char du soleil dans les campagnes du ciel, le chevalier noir sella luimême son cheval et sortit du château ; ce fut Marie qui lui baissa le pont-levis en souriant.
— N'êles-vous pas la nourrice de la princesse?... lui dit-il.
— Oui.
— Tenez!... Et l'élranger lui donna une magnifique chaîne d'or; rappelez- vous le chevalier noir, et présentez-le quelquefois au souvenir de Clotilde.
A ces mots, il s'éloigna si rapidement que son cheval semblait voler. L'Innocente resta muette et retourna cette chaîne en la regardant avec insouciance.... Elle eut la constance de la remuer ainsi pendant deux heures entières.... L'arrivée du Mécréant la tira de son absorbement ; elle regarda Enguerry tracer une grande croix rouge à l'une des colonnes gothiques qui supportaient l'ogive du portail, et précisément au-dessous des armes des J.usignans, que l'architecte avait sculptées dans la pierre.
— Ma mie , dit-il à l'Innocente , vous pouvez annoncer qu'avant trois jours on aura de mes nouvelles,... et je serai vengé du mépris que l'on a pour moi!... Puis il disparut.
— C'est un vilain !... il ne me donne rien, s'écria Marie.
A ce mot, Bombans parut, et sa figure jaunâtre s'épanouit à la vue de l'or qui brillait dans les mains de la nourrice.
— Marie, ma mignonne , dit-il en se frottant les doigts qui lui démangeaient, où donc as-tu pris cela?
■ Ces lacunes sont quelquefois dans le manuscrit, cn(lommaf;é jiar le temps; mais ici j'avoue que j'ai passé des choses île jk-u triiilérèt.
( ISote de l'Éditeur. )
— Mon bon ami de là-bas me l'a donné !... répondit-elle avec un léger sourire.
— Donne-la-moi, reprit l'intendant en caressant l'épaule nue de Marie, je te la serrerai , tu pourrais perdre ce bijou.
— Non, je le mettrai sur mon coeur!... mon cœur, reprit-elle en jetant un regard sur elle-même,.., mon cœur, il est mort!... Je n'ai plus de fils!
— Que feras tu de cette chaîne?... Et l'intendant la suivait de l'œil dans tous les mouvements que la folle lui imprimait en la tournant.
— Je la garde pour mon fils !...
Bombans , à force de manœuvres, saisit la chaîne, en disant : uElIe est d'un beau travail et bien lourde! )> et il la prit tout à fait des mains de Marie. II a toujours prétendu qu'elle la lui donna librement, et que ce mouvement valait donation; mais on prétend qu'il l'arracha violemment, ce que les paroles suivantes de l'Innocente confirment :
— Au voleur!... au voleur!...
— Dieu! quel malheur ! s'écria l'intendant, 7e l'avais bien dit!... Et il cria si fort que la voix de Marie fut couverte par la sienne.
— Qu'avez-vous, M. l'intendant? dit Véryncl survenant.
— Regardez cette croix !.... et Bombans lui montra la fatale croix rouge. Alors pensant à son trésor et au pillage qu'en ferait le Mécréant, l'intendant courut le mettre en sûreté, criant que tout était perdu; dans sa douleur, il ne rendit pas la chaîne d'or; la pauvre 3Iarie n'en cria que davantage; tous les gens accoururent , et quand on apprit le dessein du Mécréant, la plus grande consternation régna
dans les cours du château Tout le monde se
rassembla , et se précipita vers le pavillon de Hugues.
— Tous ces gens-là seront bientôt malades, dit l'impassible Trousse en les voyant entourer le perron ; et qu'est-ce qui les agite?... c'est une pensée; et quel est l'intermédiaire entre le corps et la pensée?... ce sont les nerfs? Or...
— Or, va avertir les ministres, lui répliqua Castriot. — Alors l'huissier fut prévenir le connétable et le comte de Monestan du grand événement qui jetait le trouble dans le château.
En ce moment la princesse se levait. Elle court à sa fenêtre, elle l'ouvre... le bel Israélite assis sur son rocher la regardait avec amour... Elle rougit en le voyant, et rougit encore plus fort, lorsque le céleste parfum des fleurs nouvelles embauma l'air; ne sachant comment se tirer de ce pas difficile, elle prit, d'un air embarrassé et sans oser lever les yeux, chacune des fleurs l'une après l'autre; elle les assembla et quitta la croisée pour les mettre dans le second de ses vases de cristal... Elle tremblait en
CLOÏILDE DE LUSIGNAN.
les posant... Son esprit était agité de mille idées diverses, enfin elle revint à la fenêtre... Imprudente, elle dit : — Ncphtaly... ma main est promise!... retirez-vous !... et ne venez plus !...
— Pourquoi me ravir votre vue?... demancJais-je autre chose!... s'écria l'Israélite au comble de la joie, en entendant Clotilde lui parler.
Elle soupira !... et le Juif, prenant ce soupir pour une réponse favorable, dévora des yeux sa tendre bienfaitrice et la remercia, par un geste, de cette espèce d'assentiment qu'elle donnait à leurs amours. Son geste semblait dire : ^« Enfin vous m'ordonnez quelque chose, vous prenez possession de moi, je vous appartiens.... »
Clotilde fut interdite, et un regard fugitif répondait : « Ne croyez pas que je vous avoue que je vous aime..., n'est-ce pas impossible ?... »
Ce muet langage plein de charme et d'une mélancolie réelle, puisque c'éiait presque un adieu, fit voir à Clotilde toute l'étendue de sa passion.
Enfin le Juif rassembla tout son amour dans un dernier regard, et se retira sur sa crevasse...
Clotilde le vit se mettre à genoux, et envoyer un tendre baiser à cette fenêtre... « Quelle est donc sa joie? 11 se dit-elle... Naïve, elle ignore que l'amour est aveugle, et que, tout entier au bonheur présent, jamais il n'a regardé l'avenir : la folie ne le guide-telle pas en l'étourdissant de ses grelots?... Aussi, Clotilde s'élourdit-elle et partagea la joie du beau Juif, sans comprendre que le langage qu'elle avait tenu, les gestes qu'elle avait faits, trahirent un sentiment, trop tendre pour n'élre que de l'intérêt ou de la pitié...
A ce moment Josette entra sans être appelée : « Madame, dit-elle, Enguerry va venir assiéger le château !... » Et le visage de la Provençale amoureuse respirait le plaisir.
— Hé bien, Josette?...
— Hé bien, madame, je verrai mon mari !...
— Malheureuse, vous oubliez donc les maux qui vont nous accabler?
— Ah! madame, pardonnez-moi!.... Et elle se mit à genoux avec les marques du repentir le plus grand, je suis bien coupable !
— Sa joie n'est-elle pas naturelle?... se dit Clotilde en regardant les fleurs nouvelles... Moi-même ne suis-je pas coupable !... Je n'ai plus le droit d'être sévère !
Relevez-vous, Josette !...
La jeune fille raconta à sa maîtresse le désordre qui régnait dans le château....
Laissons-les pour assister au grand conseil qui doit se tenir en ce moment.
Je vois que la sagesse elle-même t'inspire, Avec mes volontés ton sentiment conspire. Va , ne perds point de temps ; ce que tu m'as diclé, Je veux de point en point qu'il soit exécuté.
(R*cisE, Eilher.)
0 Dieux ! quel favorable augure Pour ces généreux fils de Mars!
( J. B. RotSSEAU.)
Ici, l'on doit me rendre la justice d'avouer que l'action de ce petit drame se complique, sans rien perdre de son unité ; et qu'elle devient un peu plus intéressante que lorsque je n'en étais qu'au titre. Peut-être me reprochera-ton plus d'un caractère? mais que l'on s'en prenne à la nature et aux Cainaldules, ou plutôt, que l'on cherche le grain de sagesse qu'ils y renfermèrent , et que l'on convienne, pour l'honneur des Rlwone , que cette histoire avance. Elle avance bien peu, dira-ton, mais enfin elle avance! et l'on s'attend à de grands événements... Amis, vous n'avez pas tort ; et sur ce. je reprends le fil de ma traduction libre, car je hais l'esclavage, ainsi daignez me pardonner mes digressions...
Chaque jour l'on nous retrace des scènes de la vie humaine; mais rarement on nous offre des scènes de la vie de ces grandes masses que l'on nomme nations, et de ces rois qui les conduisent bien ou mal. Ces demi-dieux s'enveloppent d'une toile d'opéra, sur laquelle sont imprimées lesloisdelèse-majcslé... Cette toile est comme le voile de plomb qui couvre l'avenir, en la levant on s'attire des chagrins : moi qui suis un vrai sans-souci, je brave le courroux et je me félicite d'avoir rencontré l'histoire d'un prince, et surtout d'un prince détrôné; car je vais essayer de remplir la lacune des histoires, quant aux secrets de l'intérieur des conseils des rois, et je vous introduis sans façon, et sans pudeur aucune, dans le cabinet du roi de Chypre; en déclarant que je regarde cette scène comme le type, prototype, archétype de toutes celles qui se sont passées, qui se passent ou qui se passeront dans le cabinet des rois morts, vivants et à naître. Pour la rendre ressemblante, l'on n'aura qu'à l'étendre, y mettre plus de monde, de plus grands intérêts, et la mienne sera comme une lanterne magique dans laquelle on met les verres que l'on veut.
Princes morts, vivants et à naître! je vous demande grâce, la hart au col, à genoux et la torche à la main, pour le ton léger que je prends, et quoique j'aie fait ce vers depuis longtemps.
Le malheur est sacré , n'insultons pas les rois ;
ma foi, mon naturel m'emporte, et je ris, non pas de vous, mais de la sottise de l'humanité : toutefois
CLOTILDE LE LUSIGNAN
sachez que je serais grave el mélancolique, si j'avais à raconter le malheur d'un de mes frères ; je ne ris jamais que de l'homme en masse!...
Depuis cinq minutes les trois ministres étaient entrés dans le cabinet du roi de Chypre. Jean II, instruit du malheur qui le menaçait, avait oublié la formule qui servait de prélude à tous les conseils, et les ministres, étonnés de se trouver debout, attendaient l'ordre du prince, "iloneslan, les yeux baissés, tenait son chaperon à la main sans le remuer aucunement; tandis que Kéfalcin faisait mouvoir le sien avec l'insouciance qui résultait des désinences de son caractère; quant à l'évêque, il avait sa main droite appuyée sur sa hanche, et par sa pose et son œil flcr il semblait s'indigner du silence du prince.
Jean II , assis sur son fauteuil , frappa son genou de sa main gauche avec un air embarrassé ; sa noble figure ressemblait assez à ces bustes antiques dont les yeux sans expression offrent l'image d'une impassible résignation. Enûn il rompit le silence par ces mots :
— Messieurs, jamais nous ne noussommes trouvés dans des circonstances si graves et si pénibles.... En effet, nous avons pu perdre notre royaume , ce fut un malheur bien grand; néanmoins, il nous restait la perspective de pouvoir le reconquérir !... Mais la menace d'Enguerry , le dénuement où nous nous trouvons, dénuement que malheureusement il connaît ainsi que nos trésors , nous plongeront, si le Mécréant est vainqueur, dans un abime d'où nous ne pourrons plus sortir, car nos espérances de rétablissement s'évanouiront...
Un grand homme, et je ne sais lequel ,... a dit et je le répète : un rien allège les souffrances... tel homme se console delà perte d'un fds en discourant; tel autre sera soulagé de la mort de sa maîtresse, par la sublime inscription qu'il a trouvée pour mettre sur sa tombe... Le boiiroi Jean II, au milieu de sa nouvelle infortune, éprouvait, en prononçant les paroles que l'on vient de lire, une espèce de joie, en voyant les affaires de l'Etat prendre une importance, une gravité, qu'elles n'avaient point eues depuis qu'il habitait Casin-Grandes ; cette satisfaction de tenir un conseil véritable perça dans les mots suivants.
— Aussi, messieurs, nous nous sommes empressé de vous mander, pour proliter des lumières que vous avez acquises par votre expérience et votre savoir : employez-les à trouver une résolution digne des rois de Jérusalem et de Chypre! jNous sommes dans le dernier asile des Lusignans , il ne fut jamais violé'... c'est assez vous en dire!...
— Sire, dit l'évêque, Enguerry-le-Mécréant en plaçant celte croix vengeresse , que nous aurions évitée si l'on avait suivi mon conseil d'hier, a déclaré
qu'avant trois jours il investirait votre château, l'on ne saurait donc prendre des mesures trop promptes...
A celte observation le roi leva brusquement la main qu'il avait appuyée sur sa cuisse gauche, et cette main tendue semblait demaiider : >i Est-il vrai? 11 Le silence des trois ministres affirma que l'évêque disait la vérité.
Le prince laissa retomber sa main sur sa cuisse; or, il y a bien des manières de laisser tomber sa main, et ce geste peut exprimer la douleur comme le plaisir; mais le prince mil tant de. mélancolie dans ce mouvement, celte main tomba si bien d'aplomb, que Kéfalein fut ému de ce simple geste; son corps fluet se pencha, sa pclile lêle oblongue suivit le mouvement de la main du prince , et son bonnet ne tourna plus entre ses doigts.... Quant à Moneslan, il lève les yeux au ciel, croise ses bras , insère son pouce droit entre ses deux lèvres , et se met à réfléchir.... Le silence régna dans loule sa pureté.
Il devenait clair qu'il fallait prendre une décision importante dans ses résultats : la guerre ou la paix, la vie ou la mort dépendaient de ce conseil. Aussi je n'en omets aucune circonstance.
Remarquons , peiidaiit qu'ils réfléchissent tous , 1° que la mère de M. l'aumônier le conçut pendant une guerre cruelle , au milieu du récit interrompu, que son mari lui fit un soir , d'un combat sanglant ; et que l'attitude du père d'IIilarion était fière; qu'alors sa mère le mit au monde avec des organes, des fibres el des nerfs tellement disposés, que les idées qu'ils produisirent furent des idées guerrières, d'ambilion et d'orgueil, qui se jouèrent dans une seule partie du cerveau d'IIilarion; à force de s'y jouer ces pensées formèrent une bosse à son crâne , parce que les idées y affluèrent , en allant de préférence vers ce point cérébral ; enfln ces pensées n'étant pas réprimées , ni son crâne amolli dans cet endroit, elles firent de l'aumônier un homme du caractère dont je vous ai donné quelques esquisses.
2" Que la comtesse, mère du connétable, montait très-souvent à cheval pendant sa grossesse , et qu'elle accoucha de Kéfalein en descendant de cheval.
3° Que la princesse Ludovic de Moneslan était dévote, ainsi que son mari...
Si je voulais rechercher les causes de la guerre pendant laquelle llilarion fut conçu, celles du goût de madame Kéfalein pour les chevaux , et celles de madame Ludovic pour les églises, je remonterais jusqu'à la création, et je prouverais qu'elle est la cause première des événements dont vous allez lire le récit; mais je sens que cette vérité pourrait vous choquer, et je me resireins à la proposition suivante.
CLOTILDE DE LUSIGNAN
Ce sont les trois mères des trois ministres qui furent cause des malheurs de Jean II , lequel ne s'en douta nullement.
Sur la masse totale des lecteurs qui liront celte assertion, il yen a la tnoilicqui lèveront, par un mouvement soudain, le drap qui garnit leurs épaules; je commence par les remercier....
Sur l'autre moitié qui reste, un quart de moitié sera pyrrhonien, et dira qu'il y a du pour et du contre, et ils seront sages ; je les croirais même un peu ministériels ou prêts à le devenir : le second quart sera composé de gens qui voudront passer pour savants, et qui diront que j'ai raison, en employant beaucoup d'esprit pour prouver leur dire; je les félicite d'avoir de l'esprit: le troisième quart renfermera des penseurs philosophes ; et le dernier quart des originaux qui me croiront plus de talent que je n'en ai.... Ce quart sera le plus faible.
Telle est la nature humaine, que l'opinion de cette seconde moitié ne m'est de rien, précisément parce qu'elle m'est favorable; et que je brûle d'obtenir l'assentiment delà première qui rit de moi. Mais si je voulais la réduire au silence, voilà ce que je lui dirais, en priant la seconde moitié et les femmes, de passer ce discours ab irato, que je regarde comme inutile.
« Oui, messieurs, ce que je dis est vrai, l'histoire « serait très-utile si l'on voulait rechercher ainsi tt les causes des événements et des actions des hom-
» mes Oh! quelles lumières vives éclaireraient
•1 la nature humaine, et feraient voir qu'un atome te inûue sur nos destinées et pèse beaucoup!...
tt La jeune personne qui se pâme sous les atta- « ques réitérées d'un soldat vigoureux , la maman »i qui reçoit des injures parce qu'elle est laide , le «t père que l'on vole, les échevins que l'on pend, les « soldats que l'on tue, les bourgeois dont on démolit « les remparts, les franchises et les maisons quand a on saccage leur ville en temps de guerre, auraient a la consolation de savoir que cela leur arrive, parce « que leur prince, ou le potentat voisin en colère, ti n'avait pas été saigné la veille, ou parce qu'il avait « trop mangé, et que ce fut pendant qu'une indi- 0 gestion ou telle autre cause le portait à la mauvaise » humeur, par la disposition acrimonieuse deshoup- «1 pes qui correspondent au cerveau, suivant le sys- <i tème de Trousse, que l'on tint le conseil où il <i opina pour la guerre... Alors la lancetted'unchirur- " gienou la canule d'un apothicaire auraient sauvé Il la vie à trente mille hommes, et l'honneur à trente »! et une mille pucelles, épargné trente millionsd'im- " pôls; et vous, MM. N. N., qui me cherchez chi- 't cane, vous ou vos ancêtres ne les auriez pas payés ! » Mais, vous seriez bien surpris, en apprenant tout
a ce que des choses semblables ont de poids dans «les balances où l'on pèse l'humanité d'un côté, i; contre deux ou trois hommes de l'autre : vous fré- (I miriez en lisant qu'un verre d'eau répandu sur « la robe d'une duchesse à Londres, dans un palais « où l'on dansait, a sauvé Louis XIV et la France, «i qu'une fenêtre mal placée à Versailles avait Il mis à deux doigts de leur perle ; car Louvois, Il voyant son maître en colère de la critique sur la 0 croisée, et craignant de perdre son crédit, se ren- « dit indispensable, en le jetant dans la fatale guerre, « terminée par le verre d'eau qui fil rappeler Marl- <i borough.
« Fous sauriez que le jeune Biron donnant à son « père le moyen de prendre Rouen en dix heures, le (I vieux guerrier lui répondit : Feuxtu nous en- « vojer planter des choux à Biron ?
V. Fous connaîtriez que quelques grains de sable « dans la vessie d'un monarque ou qu'un sensorium <t commune un peu trop compacte, rendent tout un « royaume malheureux; et que si la nourrice de u Charles VI n'eut pas raconté des histoires de reve- «( nants et n'eût pas pressé la tète au jeune prince «: quand elle le reçut au sorlir du sein royal , trente « ans de guerres intestines, les Bourguignons et les « Armagnacs n'auraient pas désolé la France.
« Qr/e si les sens d'une jeune fille, émue par je ne « sais quoi , n'avaient produit un rêve fantasque, la <! France n'eût pas été sauvée, nous serions devenus «i Anglais, et au lieu de ce mot au plaisir consacré, a nous aurions dit goddein !
Il Que si l'Angleterre secoua le joug du papisme, « c'est parce que Henri VUI étant enfant mangea « beaucoup de fruits, qui produisirent une telle « âcreté dans ses humeurs séminales, qu'il voulut a divorcer comme bon lui semblerait, afin de con- « tenter sa voracité amoureuse.
(i Que si le premier piqueur du connétable n'avait a pas aimé la fille d'un meunier et traversé je ne u sais quelle rivière en un certain gué, il ne l'aurait Il pas indiqué à son maître, allant opiner au conseil «i du roi Jean avant la bataille de Poitiers.
« Que si M. d'Armagnac n'eût pas offensé lecon- « nétable par une plaisanterie, le connétable aurait « été de son avis; la bataille n'eût pas été perdue, 1 la noblesse massacrée, et Jean prisonnier ; de là « des malheurs, des impôts!... Sans cela nous pos- « séderions l'Angleterre, et au lieu de goddem ils H diraient le superlatif de nos jurons, et nous n'au- V rions pas perdu notre marineà la Hogue, nosécus c au siège de Dunkerque, et nos soldats à Fontenoi ; v< mais nous les aurions toujours perdus quelque <i part...
«: Que s'il n'eût pas fait froid lorsque le duc de «Guise alla à Blois, il n'aurait pas été assassiné;
CLOriLDE DE LUSIGNAN.
<: parce que Henri III n'était irascible et ne prenait « de grandes résolutions que lorsque le froid l'aiu grissait.
u Que si le curé de Denain ne s'était pas promené, « Villars aurait été battu par le prince Eugène, car <i Villars n'aurait pas su que l'on pouvait rompre t; les lignes du prince à Marchiennes. ;>
Enfin il en est mille exemples. Alors combien de \ictoires dont les généraux ont eu la gloire, tandis que, semblablesà Réfalein, ce fut par le conseil d'un soldat, par la défense d'un lieutenant, même par la maladresse d'un goujat, que l'ennemi fut battu. Alors j'engage la moitié récalcitrante de mes lecteurs, 1° à ne pas oublier, dans ses prières pour le maintien de la paix, la lancette des chirurgiens, les canules d'apothicaires, les cerveaux, les fenêtres, les songes des jeunes filles, leurs amants, et l'Éternel avant tout.
2° A convenir qu'elle portait tout au moins un jugement précipité, irréfléchi, sur mon assertion, et je l'engage à ne plus lever les épaules, parce que c'est l'action de la colère ou du dédain, et que je ne mérite ni l'un ni l'autre.
Alors personne ne me contestant plus que les trois mères des trois ministres sont la cause des malheurs qui vont fondre sur Casin- Grandes, puisque ce sont elles qui leur communiquèrent leurs passions d'homme, je reprends la suite du manuscrit des Camaldules tout en vous observant, que les événements de ce monde sont liés entre eux, par une force de cohésion telle , qu'ils forment un véritable tout, et que l'événement qui se passe aujourd'hui est la suite du mouvement imprimé aux choses de ce monde depuis longtemps. Continuons...
Parmi les historiens du cœur humain, La Rochefoucauld est un de ceux qui surprirent le plus de ses secrets, et je pense avec lui que l'amour-propre est le motif de toutes les actions des hommes ; mais j'y joins l'intérêt : et cela posé, je prétends que tous les conseils des rois finissent coin'mc celui du roi de Chypre, c'est-à-dire selon l'intérêt et les passions de ceux qui les composent.
L'aumônier pensa que la guerre lui fournirait l'occasion de se distinguer, et de faire briller ses talents militaires.
Kéfalein, de son côté, se disait intérieurement que sa cavalerie pourrait faire des prodiges, des charges, des évolutions, etc.
Moneslan gémissait, et lui seul avait raison : car le prince étant résolu à ne pas donner sa fille, seul moyen d'apaiser le Mécréant, ce sage ministre voyait bien que la guerre allait fondre sur l'asile de son roi.
— Non, s'écria Jean II en frappant sur la table, nous ne sacrifierons pas notre fille!...
A cet élan généreux, l'évêque jugea que le prince penchait pour la guerre, et il répondit :
— Sire, qu'a donc d'effrayant la guerre avec Enguerry? Ne peut-on pas armer vos vassaux, votre maison; et conduits par un chef habile, la cavalerie commandée par le connétable, j'ose croire à des succès, et dans l'hypothèse la plus désespérante, c'est-à-dire le siège de Casin-Grandcs , ne pouvonsnous pas le défendre pendant cent ans contre Enguerry?... même contre trente mille hommes
Ah ! si nous les avions !...
— Hilarion, dit le prince entraîné par l'accent du prélat, il faudra bien faire ce que vous proposez : ce n'est pas un expédient, c'est ce que la nécessité nous lorce d'entreprendre. Certes, nous savons que nous devons espérer des succès; les Lusignans vainquirent souvent quand ils commandèrent !...
— Sire, répondit le prélat se chagrinant à l'idée de voir le prince commander en personne ; votre grand âge?...
— Notre âge!... A cent ans les Lusignans sont jeunes, quand il s'agit de défendre leurs sujets!...
— Sire, dit Kéfalein , nous n'avons pas à choisir, il faut combattre!...
— C'est ce que nous observions, répliqua le roi. A ce moment Monestan détacha son pouce d'entre
ses dents, et dit avec une douceur monastique :
— Sire, je crois que l'on peut encore éloigner le fléau de la guerre...
— Le moindre détour déshonorerait les Lusignans, s'écria l'évêque en interrompant.
— Ce n'est point une défaite que je propose, reprit Moneslan sans s'émouvoir; tout le premier je défendrai mon prince lorsque tout espoir sera perdu; mais, sire , laissez-moi suivre un dessein qui m'est inspiré par un bon ange. Envoyez une ambassade au sire Enguerry ! qu'on lui fasse amitié; qu'on lui dise qu'il partit trop matin ; que vous ne pouvez prononcer sur le sort de votre fille; qu'elle a demandé huit jours pour rendre réponse. Au moins, messieurs, pendant ce temps nous pourrons rassembler nos forces pour résister; nous enverrons à Aix ou en Dauphiné demander du secours ou soudoyer des troupes : qui sait même si le ciel pendant ce temps ne nous secourra pas si nous l'implorons!...
A ces paroles dictées par la prudence, chacun fut comme illuminé d'une lueur subite, et l'évêque luimême ne trouva point d'objection.
— Monestan, dit le roi, flatté d'avoir une ambassade à nommer, à envoyer, à attendre, nous vous remercions de celle opinion sage et qui peut s'accorder avec noire dignité; nous vous nommons ambassadeur avec notre aumônier ; Maître Trousse vous accompagnera comme secrétaire, et Vérynel
( LOTILDE I)K I.LSIGNAN.
avec deux Cypriotes vous serviront d'escorte; acquittez-vous avec noblesse de vos fonctions ; que voire vertu en impose, et si l'on vous refuse, déclarez la guerre; que dès aujourd'hui l'on s'y prépare!
Ces mois éveillèrent dans l'esprit du prélat l'idée des combats, car il se promit bien qu'il s'acquitterait de l'ambassade de manière à ne pas apaiser le Mécréant , et Kéfalein songea sur-le-cliamp à sa cavalerie. Moncstan calcula que de toute manière on prierait Dieu pour vaincre et que l'on chanterait des Te Deum en cas de victoire, et de son coté il espéra calmer le Mécréant. Le prince se retira moitié content, moitié chagrin; et, ne sachant quelle issue aurait cette guerre future, il résolut de cacher à sa fille l'amour du chevalier noir pour elle, car le matin il avait décidé de l'en instruire en lui déclarant qu'il désirait ce mariage.
Clotiide eut donc encore du répit, et elle aurait eu sans doute la même joie que Josette, si elle avait su que la guerre lui évitait cet ordre paternel.
Les ministres sortirent du conseil, et descendirent dans la cour : tous les gens de la maison, excepté Clotiide et Josette , étaient rassemblés en attendant avec impatience le résultat de ce conseil ; les ministres furent tous flattés de l'importance que leurs dignités acquéraient dans un asile où ils ne croyaient pas avoir à gouverner. Kéfalein, en qualité de connétable, fit la harangue suivante, en agitant ses deux bras en forme de télégraphe :« Fidèles serviteurs du roi notre maître, la guerre vient d'être décidée. »
A ces mots une espèce de frayeur s'empara de l'assemblée.
« En décidant la guerre, reprit Kéfalein qui prit ce mouvement soudain pour un effet de son éloquence, nous avons décidé la victoire, et c'est en voyant votre dévouement que nous en pouvons répondre; que chacun songe donc à défendre son prince, et à se défendre soi-même : dès à présent nous allons prendre les mesures les plus sévères, pour composer une armée qui sera redoutable, si vous avez du courage; et c'est vous faire injure que de le mettre en doute, car tout homme en a, lorsqu'il combat pro aris et focis , pour son sac et ses quilles, sa patrie et son prince, cette seule idée en donne. »
Un morne silence succéda à cette harangue , la seule que le connétable eût faite dans sa vie: le seul Castriot avait joyeusement tiré son sabre et il le frottait, le nettoyait, l'aiguisait sur le fer du perron en tâchant de faire disparaître la brèche qu'il reçut, en tombant sur le gorgerin du 3Iécréant. Les trois ministres descendirent le perron après avoir décidé à voix basse de faire une revue générale des forces militaires du château.
— K Nous aurons bien de la peine à arriver à trente mille hommes , dit tristement l'évéque en jetant un piteux regard sur les deux cents serviteurs qui composaient la tremblante assemblée.
Le corps d'élite fut formé de Castriot , que l'on promut sur-le-chanq) au gradede commandant ; on lui donna pour soldats, les trois Cypriotes et les trois musiciens du prince, ses huit valets de pied, les trois valets de chambre et cinq aides de cuisine; le concierge , le boulanger et deux de ses garçons , le sommelier et son fils, le sacristain de la chapelle, le gardcur de troupeaux, et huit hommes de peine.
Ce premier corps composé de trente-huit liommes se sépara du reste et se groupa mélancoliquement autour de Castriot, qui ne put s'empêcher d'éprouver un mouvement d'orgueil, ses gros sourcils noirs remuèrent si bien que nul des incorporés n'osa se plaindre, il les rangea tout le long d'un mur et se promena devant eux en caressant la poignée de son sabre.
L'évéque, le connétable et Moncstan, virent avec chagrin que dans ce qui restait d'effectif, il n'y avait plus que quatre-vingts hommes — ils se regardèrent d'un air consultatif, et l'évéque rompit le silence en s'écriant :
— On fora un corps de réserve avec les femmes , nous l'emploierons en temps et lieu.
— En amazones, observa le connétable.
L'on procéda à la formation du second corps, dont le commandement fut décerné au docteur Trousse.
— Mais, monseigneur, s'écria le docteur en émoi, songez donc que moi, comme médecin , chirurgien et apothicaire, j'aurai les blessés à soigner et qu'il conviendrait, loin de m'exposer, de me placer avec une vingtaine de femmes dans un lieu bien sur, et hors de tout danger.
— Il n'y aura pas de blessés , répondit l'évéque.
— Qu'y aura-t-il donc? s'écria le docteur consterné.
— Que des morts, observa Kéfalein , on s'arrangera pour cela, et obéissez sans murmurer.
Trousse fronça la peau tendue de sa grosse figure bien nourrie et il se retourna tristement vers l'intendant, qui lui dit :
— J'avais bien prévu qu'il arriverait mal...
— Et moi aussi !... interrompit Trousse au désespoir, commander un corps!... quand je ne suffis pas à gouverner le mien et celui du prince!... me ballre!... ah ! cette pensée m'emportera si elle se convertit en peur !...
Dans ce corps entrèrent les deux valets de Kéfalein , deux de l'évéque, les quatre de Monestan, le secrétaire des ministres et ses deux scribes; on y joignit huit palefreniers, les trois hommes duché-
CLOTILDE DE LUSIGNAN
nil, les deux sous-cuisiniers, six jardiniers et quatre ouvriers, le fauconnier avec ses quatre oiseleurs, et l'officier de bouche qui sonnait les repas; en tout quarante hommes.
Le docteur Trousse se mit en rechignant à leur tête, et fut se placer à l'opposite deCastriot, en cherchant à ranger ses soldats sur une seule ligne; mais il feignit de ne pas le pouvoir, afin qu'on le destituât.
Il est impossible de rendre la joie de l'évêque en assemblant ces bataillons et en les voyant en ordre de bataille.
— Le troisième corps, s'écria l-il en regardant Monestan, sera composé de....
— De quoi? dit Moneslan en lui montrant les quarante vieillards qui restaient; maître Taillevant ne peut pas combattre, M. l'abbé Simon non plus.
— Vous avez raison, reprit l'évêque , mais alors nous prendrons tous ceux qui sont au-dessous de soixante ans, et j'en vois à peu près quinze ; nous y incorporerons les gens de la ferme de Casin-Grandes, au nombre de douze , et le garde-chasse avec ses gardes particuliers formeront un effectif de trente hommes dont maître Bombans prendra le commandement, et l'on donnera le nom de corps des vieillards à ce bataillon.
— La cavalerie maintenant, s'écria Kéfalein, c'est le plus essentiel.
Les ministres se dirigèrent vers les écuries , et l'on y compta :
i<^ Les seize chevaux de Kéfalein, y compris Vol-auvent , ci i6
2" Les trois chevaux du prince, ci 3
3° Sept , employés aux charrois des grains , fumiers, etc.,
4" La hafjuenée de la princesse Clotilde , ci i
5» Les neuf chevaux appartenant aux piqueurs, à Vérynei , grand écuyer, ci . 9
6" La jument de Monestan , le cheval entier de l'évêque, le vieux cheval volé par l'intendant , et la mule de Trousse, en tout quatre , ci 4
Ce qui donna, comme on voit, la masse équestre de quarante chevaux à pourvoir.
Kéfalein avait ses dix néophytes que l'on avait compris dans ledénombrcment des fantassins; ainsi restait trente chevaux : mais le connétable recruta l'évêque en qualité de lieutenant, huit piqueurs, le commandant des chasses, le grand écuyer Vérynel, deux écuyers et les six demi-seigneurs cypriotes qui formaient au besoin la cour du prince, ce qui ne laissa plus que onze chevaux vacants ; et Kéfalein frémit à l'idée de voir sa cavalerie incomplète, lorsque les deux vieux serviteurs que l'on décorait
du nom de pages du roi, vinrent s'offrir à ses regards et sur-le-champ furent enrôlés bon gré mal gré.
— Encore neuf chevaux , M. l'évêque ! s'écria Kéfalein avec l'accent de la plainte.
— Et vous oubliez nos deux courriers, répondit Ililarion.
— Il en resterait toujours sept, observa le triste connétable en poussant un long soupir.
— Hé! ne faut-il pas songer aux chevaux de remonte en cas de chevaux tués !...
A ces mots le visage de Kéfalein s'épanouit comme une rose au soleil.
— Ainsi, continua l'évêque, en récapitulant nos forces, nous avons cent huit hommes d'infanterie, et trente-trois de cavalerie; eh bien, dit-il en se frottant les mains et regardant Monestan avec un air martial , l'on peut encore se défendre avec cela contre cinq cents hommes d'armes.
— Ce n'est rien, monsieur, observa Monestan, il...
— Comment ce n'est rien , interrompit brusquement l'évêque , c'est le commencement de trente mille, de cent mille hommes, et c'est beaucoup , si l'on fait attention que nous avons des murailles de douze pieds d'épaisseur derrière lesquelles nous combattrons.
— Monsieur, je voulais dire, reprit Monestan avec douceur, qu'il faut les armer.
— C'est juste, répliqua l'évêque, qui dans son extase oubliait le plus essentiel.
— Maître Hercule Bombans, dit Monestan, vous ne nous avez jamais découvert l'endroit où étaient les armes que le comte Hugues de Lusignan a déposées dans ce château.
— Monseigneur, dit l'intendant en balbutiant (car il les avait vendues) , je les chercherai , et vous les trouverez pour demain.
— jN'y manquez pas , vous en répondez sur votre tête , s'écria l'évêque , il doit s'y trouver les armures des cent chevaliers de Hugues , sans compter celles de ses autres soldats.
— C'est vrai , monseigneur, mais je ne sais plus dans quel souterrain elles sont amassées; je le répète , demain vous aurez des armes.
— Demain donc !... dit Castriot d'un air qui convertit le jaune de la figure d'IIercule Bombans en un blanc mat.
— Que l'on ait soin , observa le premier minisire, de publier dans tout le marquisat que les vassaux peuvent se réfugier ici avec leurs troupeaux, leurs meubles et leur argent.
— Ne serait-il pas prudent, dit l'évêque, de ne pas recevoir les femmes ; leurs maris les conduiront à Aix ; il ne faut pas se charger de bouches inutiles , en cas de blocus.
CLOTILDE DE LUSIGNAN
- -- ^ ous observerez cela dans les villages , dit Moneslan au crieur, qui partit sur-le-champ.
Les ministres se retirèrent sur le perron, et contemplèrent l'agitation qui régnait dans les cours ; ils y mirent le comble eu déclarant Casin-Grandes en étal de siège; défendant à chacun d'en sortir sans permission, et ordonnant de hausser le pontlevis, et de mettre un Gypriote dans la petite tourelle d'observation, afin de sa^-oir ce qui se passerait dans la campagne : ils appelèrent avec eux Bombans, afin de se concerter avec lui sur les moyens d'approvisionnement, et la quantité d'argent nécessaire pour y subvenir. V^érynel fut nommé commandant delà place; le prince approuva tout, et se renferma avec ses ministres pour discuter le plan de campagne.
Aussitôt que Bombans eut termine ses opérations avec les ministres, il en.'burcha son cheval hors (l'âge, et le fit trotter vers la ville d'Aix. Trois motifs dirigeaient l'avare de ce côté : le premier était d'éviter la corde ; le second , de sauver son trésor qu'il allait confier aux mains du trésorier du comte de Provence; et le troisième, d'acheter à prix d'or des armes pour le lendemain... Il s'arrangea de manière à gagner la somme nécessaire à cet achat sur les approvisionnements qu'il avait à faire pour le siège. Laissons-le calculer, combiner, en trottinant sur la route, et revenons à la princesse! . . .
Il est , en son printemps , une fleur qu'on ignore. . . Oui , tout plein de désirs, mon cœur est vierge encore. Et comme ces cristaux qui n'ont rien réfléchi , De trésors dédaignés il se trouve enrichi : Ah î si j'aimais !... je sens que je trace l'image D'un amour gracieux , ardent et point sauvage ;
Tel je veux l'inspirer
On doit sentir que le prince était au comble de la joie au milieu des graves occupations qui l'assaillaient; et bien que dans Casin-Grandes chacun pliât sous le faix pour le travail, Jean II n'était pas le moins affairé.
Aussi, ce soir il ne dit rien à Clotilde, qu'il ne voyait ordinairement qu'aux heures des repas, puisqu'ils les faisaient ensemble, et la jeune fille restait toujours la soirée presque entière après le souper; mais celle fois la manie du bon prince l'emporta sur son amour pour sa fille.
— Laissez-moi, ma bien-aimée, lui dit-il, je suis
' Le morceau qui suit est copié littéralement sur le manuîcril ; il m'a semblé si facile à comprendre , que je n'ai pu me
accablé d'affaires , avec cette guerre à soutenir. D'après le ton de Jean II, on l'aurait pris [lour un puissant monarque.
— Plaise au ciel que vous soyez victorieux , mon père, répondit Clotilde à Jean II, d'un ton presque plaintif.
— \'ous êtes toujours rêveuse, ma fille! car si je pouvais apercevoir votre figure, j'y verrais une expression inaccoutumée...
— Qui vous le fait penser, mon père?...
— Mais vous parlez plus rarenient et avec plus de circonspection; maintes fois vous oubliez de répondre ou d'achever votre pensée; vous soupirez de manière à me faire croire que votre peine est presqu'un plaisir; enfin, il est des mots que vous ne prononcez qu'en tremblant, voire accent annonce une idée fixe. Je suis vieux, ma fille, et c'est pour cela que je puis deviner l'intérieur par les dehors; et je pressens les sentiments, comme cet Arabe les gens de sa tribu par l'impression de leurs pieds , et d'autres circonstances nulles pour les autres.
— Mon père , je vous assure...
— INe jurez rien! une autre fois nous causerons plus à fond de tout cela... Va, tu seras heureuse, car je t'aime plus en père qu'en monarque... Adieu, ma fille.
— Adieu, mon père!... Et Clotilde embrassa le front vénérable du vieillard, en lâchant d'arrêter les palpitations de son cœur; si Jean II put les entendre , du moins il ne vit pas la pâleur de sa fille , qui se retira à pas lents, la mort dans l'âme. — u Saurait-il mon secret?... » se dit-elle en rentrant dans ses appartements.
Toutes ces circonstances , ces obstacles , le peu d'espoir, le défaut de bienséance, le soin des convenances, ne faisaient qu'irriter et augmenter l'amour de Clotilde... «Enfin ', quant la nuict eust « tollu la lumière, la gente bachelette feust ouvrir u la fenestre avec une tant brusque hasliuité que « nous cuyderions icelle s'eslre ébaudie tout le iour « à ramentevoir en son esprit les doulces, niirificques i( et gratieulses perfections de son gentil Hébrieu, (c quantes fois , que ce transon de bonne chière d'a- » mour, l'ayt affriolée à s'aduouer sa passion, d'auto tant , que l'enuie l'en chastouilloyt sans l'es- « pouuanter, comme quant l'amour yssit de prime II abord dans son cueur.
« Si veitelle la joie de son âme?... et sa male- « suade faim d'amour s'esueigla en sursault dans sa II poictrine.
<i Ores Nepthaly, pour la prime fois de sa vie, « boyt, à pleins guodetz, en la coupe jolyette où
résoudre à en priver ceux qui aiment la naïveté de notre langue antique.
CLOTILDE DE LUSIGNAN
Il boyuent tous hommes franchement, librement, « hardiment, sans rien payer; aussi ne l'espar- <; grienl!.,. Icclle coupe ha source viue et veine u perenne; l'espoir y gist au fons, et, aulcunsl'cxpui- « sent-ils jusqu'à la lie? Si ha-t-elle incluz la maie « mort, la uie, la ioyeuse et aëlée fortune, le mal- « heur, voire les crimes elles vertus; et, selon la te dille par où l'on boyt, est-on ung beat ou ung a paoure, ung vertueux ou ung criminel! L'Hébrieu « s'y enyura, pour ce qu'il comprint que la paou- 0 relte l'aimait... Il l'esguarde sans dire ung seul Il propous; peu s'en fault qu'il ne choyt ébaudi.'... « Heureux prime-vère des amours!...
«1 L'amour est semblablement à ung fruict , il ha Il dessuz et dessoubz une flour délicate : si s'effaceu telle au reguard! tant est fugitifue sa gratieulse » beaulté. En icelle flour, sont les primes sermentz, it accordz , csguards , gualans deviz, et petitz guer- « dons. Cette mysticque et sacrosaincte doulceur 0 s'euapore comme ung refue, se déflore comme ung « mirouer, ainsy qu'un fruict tastonné gist descou- « loré... Ores l'amour de Clotilde et de l'Hcbrieu ha Il encores sa fleur, point n'est gasté; la bacheletle ic n'Iia qu'une paour, si est-ce que Nephtaly ne soict « tant plein de feaulté et confict de respect qu'il Il faille à dire : j'aivie!...
Il Tant meslent-ils leurs doulx reguards sans estre <i mesnagers,quesemblent ilssesugcer leurasme!... a et ils se baignent en lour allaigresse, sauourent «cette mélodieuse harmonie de leurs cueurs , se « guardant, comme d'un forfaict , de rompre le si- II lence de la nuict argentée à la fauucur de Diane : Il et, la dive amante d'Endymion espand auec com- « plaisance ung faisceau de lueur autour d'eulx.
II Clotilde mignonement s'accoulda sur l'appuyz Il de la fenoslre ogifue ; Diane jalousa Tiuoire de ses « bras rondolclz. Ores Nephtaly ne pouuant rotrayre « son heur, il print son beau luth et feist sursaulter « sa gente maîtresseaux primes parolles de la chorde. « L'aer s'esmut doulcellement , en pourchassant les « carmes suiuans sur les aesles des mutz zéphyres y de la coile nuict.
« Au fons de sa pensée, Au fons de ses ennuicts, A loy s'est adressée La clamour, jourz et nuicts, De l'Hébrieu.
Escoute sa voi plainctifue,
Las! n'est-il pas sayson
Que l'aureille enlenlifiiff Soyetà celte orayson De i'Hébrieu.
Si restes rigoreiise Déniant ung reguard!...
La malc mort lieureuse
Férira de son dard TonHébrieu.
II l'esguarde encore Soir, matin , sans seiour ; Plus malin que l'aurore , Assis au poinct du iour Est I'Hébrieu.
Seroit content de peu , Oui... peu le console!...
Prins ung peu de ce feu Qui tant nous aDTriole, Pour I'Hébrieu !.... >
Qui n'a pas entendu , dans le calme des nuits , une femme entourée des doux feux de Diane , et assise sur un rocher, ou sous un saule , ou sur le bord de l'onde, faire rendre à une harpe quelques sons plaintifs comme ceux d'une tourterelle , ne peut se figurer l'extase angélique des deux amants solitaires; car, le doux fruit d'amourette veut être cueilli furtivement... Des larmes roulèrent sur la joue de Clotilde; larmes que le Juif eût voulu pouvoir sentir répandre sur son sein, brûlant de désirs qu'il n'osait avouer... Toutefois il répèle avec la voix de l'âme :
Prins ung peu de ce feu Qui tant nous affriole.
Pour I'Hébrieu.
— Nephtaly, répondit Clotilde, un peu, c'est tout!...
— Je le sais !...
— Et cependant, reprit-elle, l'enfer et le ciel ne sont pas plus éloignés que nous le....
— Je le sais... mais un seul de vos regards n'estil pas plus fort que le destin!...
— Qu'espérez-vous donc?... dit-elle tout émue et sans oser respirer.
— Hélas! ma vie n'est-elle pas un crime?... et n'esl-ce pas un nouveau crime que d'espérer?...
— Vous ne serez pas seul coupable !...
A peine ce mot eut-il passé de son cœur sur ses lèvres de corail, que Clotilde aussi pâle, aussi tremblante, aussi confuse que si elle eut abjuré la foi de ses pères, ferme brusquement la croisée, tire le rideau et se réfugie dans son lit virginal , bien tourmenté depuis que le cœur de la jeune fille n'est plus vierge.
— Hé quoi! je l'aimerais, se dit-elle? un Juif!... Et quand cela serait, puis-je l'épouser ? L'épouser ?.. il faudrait que nous fussions seuls sur la terre !...
Jlais bientôt un malin démon ou un ange, je ne sais lequel des deux, l'entraîna vers une autre perspective, et lui flt oublier la raison.... » Mon cœur l'a choisi !... » fut la dernière pensée de la jeune
CLOTILDE DE LUSIGNAN
fille, cl même pendant son sommeil d'innocence, la figure, les formes du Juif, rendues plus belles par le prisme de l'imaginalion des rêves, vinrent tourmenter son âme qui se débattait encore sous les derniers coups du dieu des caprices
L'aurore, pure et belle comme l'aurore de leurs amours , fit voir à Clolildc des (leurs nouvelles : un sourire d'intelligence récompensa le bel Israélite ! ô doux sourire d'yeux , de bouche et de tête ! doux messager de bonheur, tu renfermais tout ce que peut dire l'amour de plus tendre et de plus significatif! Aussi Nephtaly, satisfait de ce sourire encyclopédique, quitta son poste périlleux en s'agenouillant et tendant ses mains tantôt vers le ciel , tantôt vers Clotilde, sa seconde divinité...
Dès-lors, la jeune fille s'abandonne au torrent qui l'emporte.... en s'écriant comme les Croisés : — a Dieu le veut!... » — Et elle se couronne en espérance des myrtes et des lauriers de l'amour... Malheureuse !... que de peines!... Mais n'anticipons pas .'...
Une telle entreprise Du fils d'Agamemnon méritait l'entremise.
(Racoe, Ândromaque.]
Rien n'échappe aux regards de ce juge sévère , Le repentir lui seul peut calmer sa colère, Et fléchir ses justes rigueurs.
(J. B. RorssEAU. )
Je ne vous retiens plus Et vous pouvei aux Grecs annoncer mon refus. (Raci>e , Andronui'^ut . )
La même aurore vit l'intendant conduire, d'Aix à Casin-Grandes, des chariots rompant sous le faix des armes. Il s'avançait vers le château, suivi de la foule désolée des paysans et des fermiers du marquisat; néanmoins, comme ces derniers n'avaient rien en propre que la vie, ils n'étaient guère occupés que de la conservation de ce précieux meuble. Hercule Bombans jetait des regards avides sur ces pauvres main-mortables , qui rongeaient leur pain noir avec l'insouciance de la misère, et maintes fois l'envie lui prit de leur vendre la protection du prince, en les faisant payer à l'entrée du château; « car, se disait-il, ils n'ont pas l'air assez affligés pour des indigents; ils doivent avoir des trésors cachés; mais le moyen de les leur écorner, cela se saurait !.. "
Cette idée le mettant de mauvaise humeur, il les rudoya pendant la roule, et les fit gémir en euxmêmes,.. Enfin ils arrivèrent, et le ponl-levis s'a-
DE B.\LZAC. T. lY.
baissa sous leurs pas, quand Vérynel eut reconnu le soucieux intondant.
— Allons, paresseux ! s'écria Dombans dans les cours, en s'adressant à son cortège; à l'ouvrage, et payez de vos corps la protection que l'on vous accorde ! déchargez les voitures !
A sa voix et à l'aspect de ces armes , les trois corps d'infanterie s'approchent : chacun s'empresse de travailler pour la défense commune : les uns dérouillent, polissent, afTilent; les autres remettent en état les corselets, les chanfreins, les salades, les morions, les gorgerins , les casques , les pavois , les hauberts, les mailles ; on apprête des arcs, des frondes, des arbalètes, des lances , des pertuisanes , des hallebardes, des piques, des javelines, des cimeterres , des massues. La cour offre le tableau d'un arsenal, où les fers résonnent, l'activité de la guerre y règne; on entend le bruit des travaux, et l'on voit arriver du bétail, des vins, des grains, des fruits, victuailles, vaches, bœufs, taureaux, fourrages; de l'huile pour jeter sur les assiégeants , du bois pour la chauffer, des pierres pour accabler l'ennemi. On amoncelé tout, on emmagasine; les cours ressemblent à la tour de Babel ; on crie, on fouette, on siffle, on chante, on ordonne, on obéit, on brouette, on s'exerce, on s'essaie, on s'occupe; on oublie le malheur qui menace, car le travail est un demi-dieu trempé dans les eaux du Léthé. Enfin rien n'est en repos , c'est une fourmilière qui semble sourdre, et en petit, l'image d'un État où chacun intrigue et remue à un changement de ministère.
Ce fut au milieu de cette scène, que les ambassadeurs , munis des lettres de créance du soigneux Jean second , s'avancèrent vers le portail du château.... A cet aspect guerrier, l'évêque sourit; et à l'approche des envoyés, le tableau mouvant s'arrête, comme si , dans une machine tournant par des ressorts, l'un d'eux se fût cassé; chaque figure indique le désir de voir Monestan réussir dans son ambassade ; on le suit des yeux, on le charge de vœux, et le ciel est importuné des bénédictions qu'on lui demande; enfin le pont-levis s'abat, ils sortent , et le tableau mouvant reprend son activité.
Le prélat montait son beau cheval entier, en le faisant caracoler; tandis que la jument de Monestan, douce et tranquille comme son maître , marchait l'amble... Trousse, à sa mule près, avait l'air de Silène; et sa grosse figure, ayant perdu sa gaieté égoïste, annonçait que la machine entière /^cMsa^Y... Vérynel et les deux Cypriotes, craignant quelque malheur, jetaient des regards inquiets sur la campagne.
Au bout d'une heure de marche faite en silence : — Il Monseigneur, demanda le docteur à l'évêque,
CLOÏILDE DE LUSIGNAN.
si le comte Enguerry exaspéré, ou s'exaspérant , allait nous garder en otage, je ne pourrais pas soigner le prince s'il tombe malade, ce qui ne manquera pas d'arriver, si la guerre est déclarée, car sa
pensée »
A cette observation présentée par le tremblant docteur, la petite trou|)c s'arrêta, comme si elle eût rencontré le grand mur de la Chine.
— Vous avez raison , dit le prélat ; dans celte hypothèse probable , le prince serait privé de ses plus précieux défenseurs et de vos sages avis, monsieur le comte , ajouta-t-il en se tournant vers Monestan.
— Ce que j'en dis , reprit Trousse , n'est que pour vous faire voir que ma présence est indispensable au chcîteau ; ce n'est pas que la captivité
m'effraie, moi! car vivre dans une prison ou
dans un palais, pourvu que l'on vive....
Chacun, regardant Monestan, semblait attendre sa réponse.
— Messieurs, s'écria le courageux vieillard, lorsqu'il s'agit du service du prince et de l'Etat, doit-on se considérer? que rien ne nous arrête... Allez, messieurs , ne craignez rien d'Enguerry -le- Mécréant ! entre un homme de bien et un scélérat, Dieu réside tout entier, comme la nuée invisible qui entourait autrefois les fils des dieux, et il veillera sur nous... marchons!
— Dieu!... Dieu!... répéta Trousse.
L''évêque rougit de s'être arrêté; et donnant un
grand coup d'éperon à son destrier, il galopa vers la forteresse du Mécréant, en disant à Trousse :
— Qu'il ne vous arrive plus de faire de sottes réûexions; quittez votre robe de médecin pour devenir digne de l'ambassade qui représente le souverain de Chypre et de Jérusalem.
Ils ariivèrent sans encombre devant les murs de la forteresse du sire Enguerry. L'air retentissait de cris et d'un tapage si bruyant, que la sentinelle fut obligée de sonner plusieurs fois de son cor avant d'être entendue. Trousse tremblait de tous ses membres.
Au bout de cinq à six minutes, le pont-lcvis s'abaisse ; et Nicol qui remplaçait le Barbu, parti pour une expédition , vint à moitié ivre au-devant des ambassadeurs.
— Pâques-Dieu, que demandez-vous chez le diable?...
— Mon ami , dit Monestan , ne jurez pas , je vous prie?...
— Vertudieu ! je le veux bien ; or, sur mon âme, que désirez-vous à Drigandinopolis, comme l'appelle M. l'Ange?
— Nous sommes, répondit l'évêque, les ambassadeurs du roi de Chypre; allez savoir du comte En-
guerry s'il peut nous donner audience sur-le-champ !
— Des ambassadeurs!... Entrez toujours, dit Nicol chancelant sur ses jambes, je vais voir monseigneur... Des ambassadeurs !... nous en avons déjà.
— Et d'où?... demanda l'évêque.
— De la république de...
— De quoii"... répéta Trousse.
— Drôle ! dit Nicol au docteur, ce sont les secrets de monseigneur. Entrez, messeigneurs !
Ce début ne promettait rien de bon, et ce ne fut pas sans un certain effroi que l'ambassade passa sur le pont-levis, et sous la voûte du porche de ce repaire.
— Allons, ditNicol àTrousse, qui regardait à deux fois avant d'entrer; dépèche-loi, extrait d'homme! on ne te mangera pas d'une seule bouchée, si c'est cela que lu crains!...
— Moi!... je ne crains rien!... s'écria Trousse en voyant qu'il fallait entrer.
L'évêque et iMonestan ne purent se défendre d'un mouvement machinal de terreur, quand ils entendirent hausser le pont-levis derrière eux. Hilarion regarda le premier ministre d'un air qui voulait dire : « Que va-til arriver?... Respecte-t-on le droit des gens à Rrigandinopolis? «
— Cela n'annonce rien de bon pour moi, s'écria le docteur.
— Silence !... lui répondit Monestan avec le flegme de la vertu.
Lorsqu'ils parvinrent dans la seconde cour, un singulier spectacle frappa leurs regards , et une sainte horreur se peignit sur la figure du religieux Monestan, indigné de l'impiété de ces brigands.
Tous les soldats d'Enguerry, rar)gés par bande, comme les chrcliens à l'église, tenaient à la main, au lieu d'un livre , un vaste gobelet de fer, et ils avaient à côté d'eux un quartaut de vin. — Au milieu de la cour était dressé, sur des morceaux de bois, une manière d'autel ; en guise de cierges, on voyait de grandes lances; au lieu d'un crucifix, l'image grossière d'un brigand en croix; et, sur les marches, un homme, grolesquement habillé d'un surplis de pampre, était l'objet de l'attention des brigands : un des leurs marchait gravement une canne à la main, et quand l'ambassade arriva, on chantait le verset suivant de ces vêpres parodiées comme ces temps-là nous en offrent mille exemples, comme dans la fête de l'âne à Beauvais, etc.
— Bambochamini génies, s'écria l'ofliciant; et il avala une rasatle.
— Et non cagotando passamus vi'tam , répondirent en chœur les brigands en achevant le verset et buvant aussi.
— Scandalizate et pressuratc terrain l'ecumanclo,
CLOÏILDE DE LUSIGNAN.
tout doucement , reprit Michel l'Ange, que Ton doit reconnaître à cette fête burlesque dans le goût du carnaval de Venise.
— Sed nolite peccarc, répond le chœur en buvant de nouveau.
— Jdorate dominiini, dit Michel l'Ange.
— Quia fecit vinum, crièrent les brigands buvant à la cardinale.
— Non peccaiiiini trop fort , reprit le Vénitien.
— Bonus repcntirus sauvabit nos, continuèrentils en buvant d'autant.
— Ibitis in infernum.
— Nùm?... demandèrent les scélérats.
— Je n'en sais rien, répondit ritalion en éclatant de rire ; puis il reprit, en leur montrant le barbouillage du tableau : Bonus laronus !...
— Orale pro nobis, dirent les brigands.
— Amen! s'écria Michel l'Ange; mon quartaut est fini !...
— Amen! répétèrent-ils ; et ils ne tardèrent pas à vider leurs pots.
— Qu'est-celà?... demanda Trousse au brigand contre lequel il était,
— C'est la fête de notre patron.
— Quel est-il?
— Le bon larron. Nous l'invoquons sous les auspices de l'Ange Michel, qui nous préside, parce que nous avons une grande expédition à faire, un château à piller; et comme on sait bien où l'on est, mais que l'on ne sait pas où l'on va, nous nous réjouissons en attendant la camuse, buvant, chantant, car notre carnaval dure toute l'année.
— Vous moquez-vous aussi de la justice ?...
— Nenni , nous ne nous moquons que du ciel, parce qu'il est bon et n'est pas rancunier, et nous vivons sans souci , sans penser à rien.
— Vous devez bien vous porter, observa le médecin.
— Nous ne mourons qu'une fois et jamais vieux.
— Voilà bien le tort, l'on devrait avoir à mourir deux fois.
— Silence , dit le soldat , l'Ange monte en chaire, et nous allons rire; on ne fait que cela depuis qu'il est ici !...
Moneslan frémit et leva les mains au ciel à l'aspect de cette profanation, tandis que l'évêque ne revenait pas de son admiration.
— Voilà des soldats !... quelle raine! quelle taille, quelle contenance ! Ah ! monsieur le comte , si nous avions trente mille hommes comme ceux-ci....
— Nous ne triompherions pas; car le courroux de Dieu gronde sur leurs têtes, répondit Moncstan.
— Hé, monsieur le comte, il grondail sur celles des Huns, qui prirent Rome et le Saint-Père!... et cependant....
— C'est que le seigneur voulait [)unir la terre!., répliqua le ministre.
A ces mots , ils aperçurent Michel l'Ange monter dans une espèce de cuve attachée à un poteau. Il ôte un fragment de casque noirci qu'il avait sur la tête , il s'incline , déploie un mouchoir , tousse, et boit une grande lampée de vin.
L'importance comique qu'il mil à cela , fit rire les soldais qui l'imilèrent et l'écoutèrent avec une attention qui prouvait qu'ils s'attendaient à de nouveaux lazzis semblables à ceux dont il les amusait depuis dix jours.
<! Brigands , mes frères , s'écria le plaisant Véni- « tien en forçant et déguisant sa voix , je ne prends " pas de texte, parce que c'est fort inutile; notre <( texte de tous les jours, c'est de songer à votre sa- « lut , et vous , plus que tous les autres ! car , vous « êtes noirs de crimes, et vous suez l'iniquité par «t tous vos pores : mais , il est toujours temps de II vous repentir: le repentir et l'espérance sont les « deux Antigones que l'Éternel nous a léguées, pour « parcourir les sentiers de la vie !.. Scélérats, mes « amis , repentez-vous donc , puisque votre conver- « sion est plus agréable à Dieu que la constance de <c dix fidèles! et, je vous en avertis, il vous sera par- <c donné beaucoup, pour une larme de pitié : or « faites quelque chose pour Dieu , puisqu'il a tant « fait pour vous; et je vous le dis en vérité, vous « n'êtes pas si loin que vous le pensez de l'état de «: grâce. Il est dans le monde de bien plus grands « coupables , qui s'en vont entourés de la faveur a publique et la tète levée, quand du fond de leur « cœur se lève un effroyable levain d'iniquités!... « mais, ne vous repentez pas en vain, car l'enfer « est pavé de bonnes résolutions, et surtout ne <t vous croyez pas absous en voyant vivre de plus <! grands coquins que vous, car chacun est fils de tt ses œuvres. )> — Je ne l'aurais pas cru si moral, dit Monestan. <c — Eh pourquoi fites-vous vos œuvres d'ini- <! quité?... Pour un peu d'or!... Oh! coquins, mes « frères, prétendez-vous devenir riches?... Si c'est « là votre but, rentrez dans le sentier de la vertu, <c car qui me monlrerez-vous de riche? l'homme i( peut-il être satisfait ici-bas? un je ne sais quoi ne « nous dit-il pas que nous sommes faits pour les <c cieux? Croyez-moi, vivez gais, prenez tout en Il bien; le plus riche meurt, et nu l'on vient, nu « l'on s'en retourne... repentez-vous, il est temps « encore, et ne croyez pas que vous serez damnés « pour avoir partagé avec les grands de la terre , car <c alors Alexandre-le-Grand et saint Sylvestre le se- <i raient. Ce dernier n'a-t-il pas partagé avec Con- « slantin ? Mais vous le serez , pour avoir refusé tt quartier aux vaincus , pris le denier de la veuve ,
<: refusé le verre d'eau au malheur, et fermé voire <i cœur à votre semblable, humble et soumis... ti Vous le serez !... mais il ne tient qu'à vous de ne »i pas l'être... travaillez dans le bon sentier ; le tra- II vail est la moitié de la vertu !... Hélas! mes frè- «i res , quand je regarde la vie de l'univers , et la vie Il de l'homme, quand je pense que Dieu conduit la u masse de la nature vers un but ignoré , et que (i toutes nos actions sont des lignes, des coups de « pinceau du grand tableau que trace sa main puisci santé , et que je me remémore de plus sa bonté si
K sublime , je crois i>
A ces mots, qui excitaient l'attention la plus vive, et sourtout celle de Monestan , Nicol vint chercher les ambassadeurs, et leur faisant traverser la foule des brigands , il les mena dans cette salle basse que vous connaissez sans doute, et ils y trouvèrent le Mécréant, assis dans son fauteuil ; il se leva , et fut à leur rencontre.
— Soyez les bienvenus , messieurs , et daignez vous asseoir! leur dit-il avec une espèce de courtoisie qui fit trembler le docteur.
A cet instant des éclats de rire et des cris de joie annoncèrent que les plaisanteries de Michel l'Ange égayaient fortement l'assemblée, et que son sermon n'avait peut-être été qu'une satire... 11 ne tarda pas à paraître lui-même dans la salle; il s'y glissa comme un chat et se tapit dans un coin, pour voir ce qu'Enguerry répondrait aux envoyés, et s'ils ne venaient pas proposer, pour éloigner le danger, des conditions plus lucratives que celles du sénat de Venise.
— Sire chevalier, s'écria l'évêque en prenant la parole, nous sommes députés en qualité d'ambassadeurs par le roi de Chypre et de Jérusalem, pour vous apporter la réponse qu'il ne vous a pas plu d'attendre hier.
— Je la savais, dit sèchement Enguerry.
— Sire chevalier, si elle était telle que vous le pensez, vous ne nous verriez pas, reprit Moneslan; au surplus , voici nos lettres de créance. — Trousse les tenant entre son index cl son pouce droit , les offrit au Mécréant.
Enguerry les prit brusquement et les jeta sur sa table d'un air de mépris.
— Bon!... se dit en lui-même le Vénilien en voyant ce geste, ils ne réussiront pas!
— Mais , seigneur comte, continua l'évêque avec hauteur, il me semble que les écrits d'un roi de Chypre et de Jérusalem veulent plus de respect!
Moneslan lira violemment le prélat par sa soutane pour le faire souvenir qu'il- fallait de la douceur cl de l'abnégation dans les négociations.
— D'abord, répondit le Mécréant, je fais peu de cas des rois, et surtout des rois sans couronne ; mais je comprends qu'il vous est facile, messieurs, d'ou-
blier que l'on m'outragea! moi, je ne l'oublie pas, et n'ai jamais rien pardonné; finissons en deux mots! J'ai demandé la princesse en mariage ; me l'amenez-vous ? Non. Le prince a voulu la guerre, il l'aura !...
— Sire chevalier, dit Moneslan, le roi ne vous refuse point sa fille !.,.
Ces mots débités avec douceur produisirent un coup de théâtre ; le Vénitien avança sa tête en maudissant le vieillard , et le Mécréant resta la bouche béante et s'écria :
— Serail-il vrai?...
— Je vous le dis, comte Enguerry, mes lèvres sont vierges de mensonge.
Enguerry croisa ses bras sur sa poitrine, et se mil à marcher à grands pas dans la salle, et Moneslan, Trousse, et l'évêque le regardèrent aller et venir en espérant obtenir du répit. D'après ses mouvements , Michel l'Ange voyant son parti prêt à être coulé bas , faisait mille signes d'intelligence au Mécréant. Celui-ci, tout absorbé dans ses réflexions, n'y prit pas garde, et l'astucieux Vénitien n'en trembla que davantage. Enfin le Mécréant s'arrête, contemple Moneslan , et lui dit :
— Vieillard, si cela est... je renonce à ma vengeance, el voyons vos propositions!...
— Sire chevalier, elles sont justes, la princesse a demandé huit jours pour réfléchir et se résoudre
à cette alliance le roi n'a pu les refuser à sa
fille. Il faut au moins ce laps de temps pour vous connaître, pour que vous vous rendiez digne d'elle par mille petits soins, enfin pour lui faire la cour. Ce temps est même nécessaire quand il ne s'agirait que des préparatifs et des formalités
Moneslan s'arrêta en voyant le changement de visage du Mécréant. Ce dernier continua de marcher en songeant à cette brillante alliance , qui l'éblouissait. Michel l'Ange, sentant qu'il serait égal au Mécréant de posséder les trésors du roi Jean en servant le sénat, ou en épousant Clotilde, el que, lui Michel, serait la victime de ce dernier moyen, fit alors des signes qui pouvaient passer pour des signes de détresse, et ils devinrent si pressants, qu'Enguerry s'arrêta devant lui , et pencha son oreille vers l'Italien.
— Songez, mon compère, dit l'Ange à voix basse, que l'on se joue de vous et qu'on vous tend un piège!... Et ses petits yeux verts exprimaient une fine ironie.
— Et lequel?... lui demanda le Mécréant.
— Vertu-Dieu , ils veulent gagner du temps , rassembler des forces, ou donner à Gaston le loisir de venir! Vous n'avez donc aucun principe de politique?...
Le Mécréant, rouge de colère à ces idées qui se
CLOTILDE DE LUSIGNAN
glissèrent dans son âme, comme un rayon de soleil dans une chanibre obscure, revint précipilannnent vers les ambassadeurs, et s'écria, d'une voix ironique qui lit retentir la voûte :
— Ah! beaux chers sires, vous voulez que j'aille courtiser la princesse?... oui, j'irai dès ce soir, avec
un cortège de cinq cents hommes d'armes le
trouvez-vous assez nombreux?... faut-il l'augmenter? dites, perfides messagers! N'espérez pas me voir consumer un temps précieux en négociations dont j'entrevois le but.
— Oubliez-vous, s'écria l'évcque à son tour d'une voix colérique , que nous représentons un roi de Chypre et de Jérusalem ?
— Vous l'avez oublié vous-même en vous chargeant d'une perfidie!...
— Une perfidie! reprit Monestan; seigneur, je vois que vous n'aimez pas la princesse, et que ce n'est pas elle que vous cherchez....
— Est-ce que vous croyez que l'on se marie pour avoir une femme?... répondit le Mécréant avec un sourire infernal.
— Allons, sire chevalier, dit le premier ministre, c'est de l'or qu'il vous faut!... je le vois...
— Certes...
— Eh bien, je vous en offre ! pour éviter la guerre voulez-vous vingt mille marcs?...
— Fincjt mille marcs ! s'écria le Mécréant, en se reculant vers le Vénitien, tandis que l'évéque tordait la main de Monestan pour le faire taire, et cesser des propositions déshonorantes.
— Nouvelle ruse!... dit tout bas le Vénitien, ils veulent vous attirer à leur château pour se défaire de vous.
— Ouais!... mon ami, dit Enguerry à Monestan, voulez-vous rester pour otage pendant que j'irai les chercher?
— Oui! répliqua 3Ionestan avec un sublime dévouement et en faisant signe à l'évéque qu'il consentait à périr pourvu qu'on s'assurât d'Enguerry... Trousse trembla de tous ses membres en craignant que la proposition ne fût acceptée.
— Mon compère, dit Michel l'Ange à voix basse, gardez-vous d'y consentir!... je connais ces gens vertueux, ils sont capables de mourir pour le salut de leurs princes.
— Mais, mon féal, deux millions !...
— Eh! brigand, mon ami, lu les auras puisqu'ils les ont, et tu auras de plus les dix mille marcs du sénat.
A ce raisonnement subtil, Enguerry revint vers les ambassadeurs et leur répondit :
— Messieurs, je ne consens point à vos cauteleuses propositions!...
— Hé bien, répliqua Monestan presqu'en colère,
vous en serez victime; et prenant un ton grave il se couvrit et ajouta : « Au nom de Jean II, roi de Chypre et de Jérusalem, je vous déclare la guerre. >
— Adieu, sire Enguerry, continua l'évéque, le glaive est entre nous et décidera; nous fious verrons!... ajouta l'audacieux prélat.
— J'accepte joyeusement, dit le 3Iécrcant;et sans plus attendre, je vous donne assignation sous les murs de Casin-Grandes.
— Nous y serons!... répondit l'évéque avec un ton fier qui en imposa au Mécréant.
— Oui nous y serons, répéta Monestan, assistés de notre bon droit, et du Dieu des armées.
— Tant mieux pour vous, dit le Mécréant; qu'il vous défende!...
A ces mots, les ambassadeurs, contrits au fond de l'âme, se retirèrent, et lorsqu'ils furent sortis de l'enceinte du château, le premier mot de Trousse fut :
— Ah! je vis!... Et il se ta ta le corps... J'ai presque eu une idée fixe de peur qui m'aurait à la longue emporté.
Que l'on juge de la désolation qui régna dans le malheureux château de Casin-Grandes, quand la nouvelle du mauvais succès de l'ambassade y fut répandue!
— Messieurs, dit le prince à ses ministres, quand ils eurent fini leur récit, tout n'est pas encore perdu; sortons, allez examiner nos ressources et rassurer nos soldats...
V'enei donc adorer le Dieu saint et terrible Qui nous délivrera par sa force invincible! ...
( ROCSSEAV.)
Écoutez, Cajazet, je sens que je vous aime.
(Racise.)
A ces mois d'effrovables cris Troublent le silence des nuicls, Et pour délivrer son amante De sa grande espouvante , Pierre s'élançant dans les flots, Périt en répétant ces mots :
Maguelonne ! Maguelonne!.. .
( MaCFEIOS.'ÏE et PlESEE DE PsOVESCK. )
Depuis qu'il y a des hommes sur la terre; depuis que l'on a su ce que c'était que le tien et le mien, ce que valaient les mots patrie et honneur j jamais déclaration de guerre n'apporta tant de terreur chez une nation , que l'assurance d'avoir la guerre avec le Mécréant n'en fit régner dans Casin-Grandes, et dans l'esprit de ses habitants ! et ce, par une bien bonne raison , c'est que chacun avait la conscience de sa faiblesse, et que, dans l'état des choses, il de-
CLOTILDE DE LUSIGNAN
venait palpable que la résistance en pleine campagne était impossible ... De cette idée sourdirent la stupeur et l'immobilité des trois corps d'armée et des paysans. Cette idée fit une peine bien grande au prélat, qui voulait à toute force une bataille rangée. On résolut de ne soutenir qu'un siège.
Lorsque le roi, guidé par Monestan, descendit au milieu de son petit peuple, il y eut, tant dans la nation que dans l'armée, un mouvement d'enthousiasme dont, en général habile, le prélat sut profiter en s'écriant : <( Aux remparts !... »
— Aux remparts !.... répète la foule. Or, on sait combien les cris d'une multitude exaltent ceux qui la composent; il en résulte un enivrement moral , qui dans cotte circonstance fit disparaître les dangers, et l'on s'écria de plus belle : a Aux remparts !.. Vive Jean II !... Aux remparts !... » Bien plus. . . . on y monta.
— Sire, dit le prélat, l'endroit le plus important à défendre, c'est la façade du château ; nous y devrions placer tous les archers, les femmes et le corps des vieillards : il sera difficile de les atteindre , et ils peuvent jeter des pierres, de l'huile bouillante et des masses sur les assiégeants.
— Vous pouvez donner des ordres en conséquence, dit le prince fâché de ne pas y voir assez pour exercer son initiative sur les propositions de ses ministres.
Le corps des vieillards, les femmes et les enfants, enfin tout ce qui ne faisait pas partie des autres corps d'armée grimpèrent avec courage sur la muraille et l'on s'y campa pour être toujours prêt à défendre cette précieuse façade On fit une espèce de chaîne et l'on ne cessa de transporter des pierres, des huiles, de l'eau, du bois et des projectiles.
— II sera difficile de nous vaincre, monseigneur, dit Monestan resté seul avec le prince. Ah ! si vous pouviez voir le zèle et l'amour de ces fidèles serviteurs et vassaux !
— Mon ami, reprit le prince, puissé-je les récompenser ! . . . Les deux vieillards s'attendrirent.
— Sire, vous méritez bien ce dévouement.
— L'amour des peuples, Monestan, est la plus belle couronne des rois.
Le connétable et l'évêque ne tardèrent pas à revenir.
— Sire, dit le connétable, quel est votre avis pour la disposition des autres corps d'armée?
— Nous pensons, répondit le prince avec un visible plaisir causé par cette déférence, qu'il faut diviser le second corps en deux bataillons , qui garderont les deux ailes latérales de Cnsin-Grandes, et nous réserverons le corps d'élite pour le portail , il protégera les sorties si la cavalerie en fait !
— Elle en fera, sire, dit Kéfalein en agitant sa tête pointue; je veux trouver en ces lieux un second Édesse, où je sauvai l'Etat par cette charge de. . . .
— Et si les ennemis, continua le monarque, arrivaient , par quelque malheur, à ce portail , ils le défendront ; ce plan me paraît sage.
— Annibal n'eût pas mieux raisonné , dit le prélat.
J'ai remarqué que nous sommes disposés à la flatterie quand nous sommes joyeux, et l'évêque en s'occupant de combattre n'était plus un homme ni un prêtre !... Il tenait le milieu entre la terre et le ciel.
Les défenseurs de Casin-Grandes ainsi placés et armés jusqu'aux dents, le bas du château l^ut désert, il ne resta dans les cours que le corps d'élite, la cavalerie et quelques vieux serviteurs qui entouraient le prince, l'évêque et le connétable.
— Ne serait-il pas à propos, s'écria Monestan, maintenant que toutes les précautions humaines sont prises, de nous rendre à la chapelle et d'invoquer le seigneur des armées ?...
L'évêque remua la têle à celte proposition; et les boiis Camaldules, ne connaissant pas la théorie des signes de tête, ne nous disent pas s'il fut vertical, ou diagonal , ou horizontal, indiquant joie ou chagrin.
— Sans doute , il le faut, répondit le pieux monarque , allons-y tous de ce pas , et le Dieu dont nous avons délivré la crèche et le tombeau ne nous oubliera pas !... mais, s'il nous laissait dans l'infortune , nous adorerions toujours sa main puissante, car ses décrets sont immuables et pleins de sagesse.
La petite troupe se met en marche vers la chapelle : chacun entre avec un saint respect, excepté l'évêque qui marche avec l'air dégagé d'un ministre prenant possession d'un portefeuille. Le prince s'assied sous son dais, les vieux serviteurs se groupent en silence autour de l'autel, et le prélat, s'étant revêtu de ses habits pontificaux, parut suivi de l'abbé Simon et du sacristain couvert de son armure.
Les vitraux coloriés semblent empêcher le soleil de pénétrer, et ne laissent passer que le faible jour des cloîtres, ce qui donne à cette scène quelque chose de religieux : car la réunion des circonstances les plus ordinaires peut quelquefois produire une sorte de majesté : le silence profond, les voûtes majestueuses, les piliers gothiques, l'attitude du prince agenouillé qui s'humilie devant le maître des rois; la componction des vieillards, la ferveur de Monestan, et, plus que tout cela, l'idée de la présence immédiate de l'Éternel, inspiraient un sentiment que l'on ne pourra jamais expliquer que par le mot de
CLOTILDE DE LUSIGNAN
relùjion. L'ensemble moral auquel on donne ce nom, outre le charme consolant qu'il porte, aura toujours quelque chose de suave et de poétique : ces vieillards, en levant leurs mains vers la voûte, par ce seul geste, espèrent et interrogent un œil intelligent qu'ils devinent derrière i'écliarpe diaprée des cieux !...
Des cheveux blancs , courbés vers la terre , des hommes affligés avouant leurs faiblesses , et des mains suppliantes m'ont toujours attendri ; je ne puis même songer sans émotion aux Prières boiteuses qu'Homère nous montre suivant toujours l'Eternel.
L'évêque chanta le psaume par lequel David demandait au Seigneur du secours contre son fils et ses partisans rebelles ; la triste monotonie du chant d'église a une mélancolie plaintive que je trouve admirable : dans cette circonstance , elle était sublime !...
Il me semble voir, sur une mer orageuse, au fort d'une tempête, des matelots chanter l'hymne de la Vierge, et leurs cris de détresse surmonter la voix immense des orages et parvenir au trône céleste , sur l'aile rapide des vents. L'évêque, tout en mettant une ardeur guerrière dans son invocation à l'Éternel, ne pouvait s'empêcher, à la fin de chaque verset, de regarder les armures suspendues aux piliers de la chapelle.
Au premier verset, il gémit de ce qu'on les eût laissées oisives. Au second, il pensa d'après l'ampleur des cuirasses que les hommes étaient plus forts du temps de Hugues. x\u troisième, il doima un corps à ces cuirasses. Au septième, il vint à regretter les hommes d'armes et les cent chevaliers de Hugues.... Enfin son idée favorite le subjugua tellement, qu'au dixième verset, au lieu des paroles latines, il entonna :
— Ah! si nous avions trente mille....
Ces mots détruisirent le charme céleste de cette scène religieuse... L'Éternel aura sans doute pardonné en riant, mais il n'en fut pas ainsi du prince , il ouvrait la bouche pour admonester Hilarion; et Monestan, la bouche béante, regardait l'évêque confus; lorsque des cris et un effroyable bruit, un trépignement et une clameur soudaine retentirent sourdement contre les murs de la chapelle, et l'on entendit ce mot fatal : » Aux armes!... voilà l'ennemi. ;>
On sort tumultueusement de la chapelle, et l'évoque, oubliant qu'il est en habits pontificaux, monte avec vitesse sur les murailles. Quel spectacle!... {jQ Blécréant, à la tête de six cents hommes d'armes , entrait dans l'avenue en poussant avec sa troupe des cris de joie et de victoire ; leurs casques brillaient ainsi que leurs armures, un nuage de
poussière s'élevait au-dessus du feuillage des arbres centenaires. Enfin la troupe ennemie s'approche , et s'établit en face de la murai Ile du château. Elle s'étend jusqu'aux deux énormes quartiers de roche qui ferment le vaste fossé furnjê par la Coquette et l'autre montagne; on dresse quelques tentes et l'on se campe : l'évêque voit dans le lointain une seconde troupe d'ouvriers apportant des machines et des fascines, et déjà des barbares coupent les premiers arbres de l'avenue pour servir au siège; les vieux ormes craquent en tombant , et la terre gémit du poids de ses fils chéris.
— Ils auront bien vile comblé les fossés avec tout cela!... s'écria l'évêque, en s'apercevant que les combats qu'il voyait jusqu'alors en idée, allaient devenir sérieux.
A ce moment une lueur soudaine éclaira les cieux à l'horizon, et l'effroi saisit les habitants de Casin- Grandes assis sur leurs créneaux, en contemplant l'incendie des villages du marquisat : un cri d'horreur s'éleva avec les flammes, et le courage des assiégés s'augmenta par le désespoir qui leur glissa sa rage. Ils virent consumer en un instant les toits paternels, et il n'en resta plus que la place.
— Malédiction sur Enguerry , ses soldats, fauteurs et adhérents!... s'écria l'évêque; je les excommunie, eux et leur postérité ! Et l'évêque prononça la formule d'excommunication.
Ceux qui connaissent ces temps là ne seront pas étonnés d'entendre répéter à la foule :
— Ils sont excommuniés nous les vaincrons!...
— Croyez-le!... dit le pauvre Trousse , tout chagrin de voir son gros 'corps emprisonné dans une armure.
Les paroles du fougueux prélat donnèrent de la confiance aux soldats; lidée s'accrédita, parcourut les rangs, et les Casin-Grandésiens regardèrent l'ennemi, en le menaçant comme s'ils étaient des anges, et les soldats d'Enguerry, des démons. Mais je pense, que malgré cette assertion des Camaldules, il est plus sensé de présumer que ce renfort de courage leur vint plutôt de la nécessité où ils se trouvèrent de défendre leur existence : car le moi de Trousse est le pivot du monde.
L'évêque redescendit et fit part au prince de l'investissement de la place , en appuyant sur l'enthousiasme des troupes. Alors, on prit la dernière précaution: toutes les richesses du prince furentenfouies dans un des caveaux de la chapelle , et l'on en mura l'entrée.
La nuit ne tarda pas à couvrir de son voile les assiégés et les assiégeants, sans distinguer entre eux : car, le ciel a une égalité cruelle : il n'a de privilège pour personne , et le proverbe le soleil luit pour tout
CLOTILDE DE LUSIGNAN
le monde devrait faire rougir les législateurs qui créèrent des castes.
Le prudent évêque plaça une sentinelle près du beffroi, pour, en cas d'alarme, mettre chacun sur pied. Enfin , suivi de Kéfalein et de Castriot , ils visitèrent tous les postes, les sentinelles, les armes; encouragèrent les faibles , fortifièrent les plus courageux ; et le bon et sensible Monestan promit l'affranchissement aux main-mortables qui se distingueraient, et la libération de leurs enfants à tous ceux des serfs que l'on trouverait morts...
— Pourvu qu'ils soient blessés par-devant, observa Castriot.
Après avoir pris toutes ces actives précautions, le petit état-major rentra dans les appartements, et l'on rendit compte au prince de l'état satisfaisant des troupes, soit au moral, soit au physique, en l'assurant que l'on ne devait rien craindre.
Malgré cette assurance, le souper du bon Jean II fut triste, et Clotilde n'osa point chanter. Le monarque passa la soirée à réfléchir, la tête appuyée dans sa main ; il garda la même attitude , et son visage souffrant faisait d'autant plus de peine à voir, qu'il ne se plaignait pas. Était-ce par majesté? était-ce par grandeur d'àme? Nous aimons à croire , d'après les différentes esquisses que les Camaldulcs nous ont données de son portrait, que c'était par ce dernier motif.
— Mon père, vous êtes rêveur? votre Clotilde est
là! dit la jeune fille après un long silence Si je
pouvais vous soulager Hélas! je ne puisque
partager vos peines !
— 3Ia fille, je ne vous oubliais pas ; n'entends je pas le doux murmure de votre sein?... Ah! si j'étais jeune et plein de la vigueur qui me manque , je me réjouirais à l'idée des combats!...
— Vous serez victorieux, mon père!...
— 0 jeunesse!... s'écria le vieillard; et si l'on succombe, quedeviendrez-vous, Clotilde?
— Le malheur a des avantages !... En prononçant ces paroles, l'amoureuse princesse se voyait, en idée, errante, abandonnée, orpheline, sans espoir, sans asile, et recueillie par son bel Israélite dans une solitude pleine d'amour. Cette infortune n'était-elle pas la seule cause qui put enfanter son bonheur?.... Le ton qu'elle mit à ces paroles frappa le vieillard.
— Vous tremblez, ma fille!... et ce que vous venez de dire couvre quelque secret , car c'est trop philosophique pour votre âge.
— Sire, en coulant vos jours dans une chaumière, loin des agitations du monde; soigné par votre fille chérie; ne vous occupant que des seuls biens réels que nous légua la nature ; tranquille et sans alarmes, ne scriez-vous pas heureux?... plus heureux peut-être!...
A ces mots prononcés avec une candeur virginale, mêlée à je ne sais quoi de suppliant et d'espérant, le vieillard allonge la tête, et le mouvement répété de ses yeux annonce qu'il cherche à deviner ce qui se passe dans le cœur de Clotilde.
— Vous aimez, Clotilde ?... s'écria-t-il après avoir pensé longtemps. Hélas ! ajouta-t-il , en croyant que sa fille était éprise du chevalier noir ; si je suis vaincu, je ne pourrai vous rendre heureuse, vous souffrirez de votre aniour!... ne le deviné-je pas?... La jeune fille tremblait comme une génisse devant la hache; le vieillard lui prit ses blanches mains, qu'il serra de ses mains glacées « Tu trembles, ma fille! à ce signe je reconnaîtrais l'amour, si déjà je ne l'avais reconnu... Va, Clotilde, si l'honneur existe, s'il n'a pas fait ses derniers pas sur la terre, tu seras heureuse !... i>
La jeune fille pleura, car l'erreur de son père était bien manifeste ; une des larmes tomba sur la main du vieillard... » Rassure-toi, Clotilde, s'écria le bon prince, il l'aime!... ■>■<
Ce fut un coup de poignard bien cruel pour le cœur de la tendre amante du bel Israélite.
— Et je vois à tes larmes , continua le prince, que tu l'aimes aussi... Heureux enfants, l'aspect de vos feux réchauffe mon cœur!... 0 ma bien-aimée! voilà pourquoi j'étais triste... Je crains plus que vous, pour vos amours!... Le tableau que vous me dérouliez tout à l'heure est ma mort, comme celle des fêtes de vos deux cœurs; car, à moins qu'il ne soit qu'un simple chevalier, comment voudriezvous qu'il épousât la fille d'un monarque sans asile, sans couronne et sans richesses?...
Clotilde pleura plus fort à ce dernier mot.
— Et, continua toujours le prince, n'espérez pas que je vive, n'étant plus qu'un objet de pitié, un débris du roi, la honte de notre maison, et, comme un monument ruiné, n'offrant plus que le faible souvenir de ce que je fus!... Non, si malgré nos malheurs, le chevalier noir est constant, ma tombe vous servira d'autel , vous viendrez , tous les deux, y pleurer un bon père; et si je vous sais heureuse, Clotilde, ma mort ne sera pas toute auière !...
Clotilde, ne pouvant plus soutenir l'aspecl de son père, lui dit :
— Adieu, mon père !... Et elle embrassa la joue du vieillard. 1/accent de cet adieu fît tressaillir Jean II, qui répondit en levant la tête et comme en fixant Clotilde :
-^^ Oh! que de larmes, ma fille!... C'est juste, vous aimez trop votre père pour ne pas aimer aussi celui qui doit le remplacer...
Que de sanglots la pauvrette étouffa, et qui éclatèrent quand elle rentra dans son appartement! La
CLOTILDE DE LUSIGNAN
vue des fleurs du bel Israôlite sécha toutes ses larmes... N'est-ce pas l'efl'ct du feu?...
Josette attendait sa inattresse depuis longteuips.
— ftladame , lui dit la jolie Provençale en la déshabillant, mon mari n'est pas avec les assiégeants; il garde apparenmient la forteresse , vous l'auriez pu voir... et moi aussi. La princesse, absorbée tout entière dans la douce contemplation des fleurs qui éveillaient une si grande masse de souvenirs, ne fit pas attention au ton boudeur de sa suivante, et à l'expression naïve de son moi aussi. Clotilde répondit négligemment :
— C'est heureux pour vous , Josette , il aurait pu périr...
La petite moue de la chagrine Provençale indiqua qu'elle préférait le plaisir dont elle était friande, accompagné de dangers , à l'assurance du repos de son époux sans plaisirs : et c'est dans la tiature.'...
La princesse ne vit rien de tout cela, car elle avait le visage toujours tourné vers les fleurs qu'elle aspirait de loin, et sa figure annonçait tout le délire de son âme; il régnait, dans sa pose, cette extase céleste dont Raphaël a répandu le charme sur ses vierges correctes et pures.
Aussitôt que Josette fut partie, Clotilde courut à sa fenêtre chérie avec la légèreté d'un faon , ou plutôt avec les ailes du bonheur, j'allais dire de l'amour!... choisissez...
— Nephtaly , dit-elle d'une voix tremblante, ne craignez-vous pas que la sentinelle vous aperçoive?...
— Elle dort... Hélas ! demain elle me fera disparaître bien avant l'aurore... Il s'arrête : u demain, continua-t-il avec un ton plaintif, je ne vous verrai point!... Pour moi, l'aube sera sans charme et le jour sans éclat; je ne vous verrai point!...
— Nephtaly, la nuit qui nous environna toujours est d'un triste présage ! ce voile demi-funéraire devrait vous empêcher de revenir.
— 0 ma bienfaitrice, si j'osais!...
— Eh bien !...
— Puis-je espérer de ne pas être pour vous un objet de colère , si je vous avoue ma pensée?...
— Nephtaly !
— Hélas ! je vous aime. A ce mot il semble aux deux amants que tout dans la nature l'entend ! Un instant de silence suivit; après quoi l'Israélite reprit avec une expression... oh! une expression... heureux qui l'a connue!...
— Je ne puis plus, dit-il, contenir en moi le torrent qui me déchire dans sa violence. Hélas! souffrir sans que vous le sachiez, c'est souffrir mille
fois davantage Punissez-moi, mais sachez mon
audace!...
— Nephtaly!...
— Ah! madame, je sens que je vous offense...
Jlais cette injure et mon mal viennent de vous , je désire souffrir seul et ne pas troubler votre repos... (^)uel le démence s'est emparée de moi! malheureux !...
— Nephtaly !
— Ah! n'augmentez pas ma douleur, n'attisez pas les feux de l'eid'er en prononçant si doucement mon nom, si vous devez nie bannir...
— Ne[)h(aly !...
Os quatre exclamations étaient, chez la princesse, l'effet d'une joie céleste; à peine si elle savait les avoir prononcées.
— Nephtaly, reprit-elle , je sens que vous êtes pour moi plus qu'un frère ! à votre voix, à votre aspect, que dis-je! à votre seul souvenir, tout tremble en moi; j'aime mon père, mais avec un saint respect que je n'ai pas pour vous, car j'éprouve trop de douceur à votre vue sacrilège ; je dirais que j'aime, si je connaissais ce que c'est que l'amour... Hélas! je ne suis plus la même; j'ai trouvé de la douceur dans mes larmes ; et, du jour où je vous aperçus , la verte prairie arrosée par le ruisseau, le ciel tranquille, ces montagnes bleuâtres , cette scène magique, que j'envisageais d'un cœur sans désirs, n'eut plus le même aspect ; je sentis que l'orage altère le ciel, que le torrent trouble le ruisseau limpide; que la foudre frappe les montagnes , et que je devais changer!... Je devrais me taire, mais mon âme s'envole malgré moi sur ces paroles qui s'échappent de mon cœur... Au moins, Nephtaly , songez que vous êtes chargé d'un immense fardeau ! je me remets entre vos mains , car je n'ai plus d'empire sur moi-même. Je pourrais commander... je veux être esclave !... Aurais-je raison?... screz-vous toujours constant, fidèle, et respecterez-vous ma faiblesse?...
Il est impossible de rendre la volubilité avec laquelle ces paroles furent prononcées; on pourrait la comparer à celle des eaux qui, longtemps retenues par une digue, la rompent ets'échappent par une ouverture, en emportant dans leur flux rapide toutes les barrières. Clotilde aperçut, à la lueur diamantée des étoiles, le beau Juif se cramponiier au rocher, comme un homme étourdi de bonheur et prêt à succomber à son plaisir.
— Ah! j'accepte, s'écria-t-il, j'accepte ce dangereux dépôt ; jamais or et richesses n'auront été si respectées par un avare !... ma Clotilde !...
A ces mots un effroyable bruit retentit dans les airs; le beffroi sonne lugubrement; les cours et les vieux bâtiments tremblent sous le trépignement des soldats ; les murs et les échos répètent les cris, et cette clameur unanime s'élève : « Aux armes!... aux armes!... » Les flambeaux , les torches s'allunient; les créneaux se garnissent de soldats ; l'alarme se répand; la confusion règne, la Terreur et
CLOTILDE DE LUSIGNAN
la Guerre semblent être présentes, en semant leurs brandons et leur épouvante; on s'entrechoque, on court, des pas précipités ébranlent les galeries, le bruit des armes éveillerait les morts ! Clolilde est immobile et muette de stupeur, car elle entend les gardes s'assembler , et la foule se diriger vers ses appartements... Nul doute que Nephtaly ait été aperçu...
— Sauvez-vous ! dit-elle à Nephtaly.
Le beau Juif, sentant le prix de ces paroles, saisit sa corde avec trop de précipitation , et Clotilde entend rouler une masse, et le bruit sourd d'une chute suivi d'un faible gémissement... Elle écoule, et ce gémissement lugubre parvient à son oreille : <i Clotilde!... )> Il est prolongé, plaintif, comme celui d'un homme qui tout à la fois accuse et remercie le ciel...
— Il est mort!... dit la vierge pâle; et la voix de Clotilde expire...
On entre chez elle... elle reste immobile comme le fantôme de la mort; ses yeux sont secs.
— // meurt pour moi!.,, il l'avati bien dit..., fut sa dernière parole, car la perte s'ouvre, et
Que fais-tu là , bergère ?
— Je pleure mon ami.
( A:«o>iT5iii.)
Sur un chemin trompeur, où , volant au carnage , Le soldat valeureux se fie à son courage, On voit en un instant s'abaisser le tre'pas. Et l'ussie'f/eant terrible avancer aux combats,
(VoLTAiBï, Henriade.)
J'ai fini par— —ne croyez pas que cesoitune
charlatancrie pour produire de l'effet à bon marché comme tant de romanciers. — N'est-ce pas une véritable histoire que je traduis du latin des Camaldules? Or je déclare que leur manuscrit est terminé par — — l'on doit me croire, — ... je continue. — ...
— Des soldats entrèrent dans la chambre sacrée de la jeune fille : quant à Clotilde, elle existe ou n'existe pas, elle n'en sait rien ; moi qui le sais, je vous le dis pour vous ôtcr cette crainte de l'esprit... ce n'est pas qu'elle ne doive pas mourir!...
A la tète des soldats se trouve le fidèle Albanais , le sabre nu, la main tendue.
— Madame? dit-il respectueusement.
La jeune fille, toujours immobile et l'œil d'une horrible fixité, ne répondit rien à l'Albanais stupéfait.
— Madame? répéta Castriol.
— Il est mort!... murmura Clotilde.
— Ah ! venez au plus tôt ! reprill'Albanais ; Marie vient de mettre nos soldats à une rude épreuve , l'alarme est dans la forteresse et vous seule pouvez calmer l'Innocente!...
La princesse suit Castriot machinalement... elle descend et s'avance dans les cours à demi sombres... Elle arrive vis-à-vis le portail , et le spectacle de l'Innocente échevelée, tenant une torche qu'elle secoue, semblable à la Discorde, et se débattant au milieu de tout le premier corps d'armée , qui suffit à peine à la contenir, frappe ses regards sans qu'elle le voie intellectuellement. Ce tableau nocturne et pittoresque dans ses effets , les figures des soldats , éclairés par la lueur des torches, les murs grisâtres, et Marie en proie à ses convulsions, sont devant elle comme s'ils n'y étaient pas.
Cependant Clotilde s'approche de l'Innocente, et apercevant alors sa nourrice elle eut une idée vague de ce dont il s'agissait; mais, sa pensée dominante ayant trop d'empire, ces mots errèrent sur ses lèvres pâlies par la douleur :
— Marie!... ma bonne Marie!... vous ne savez
pas tous les malheurs que vous causez! Ah!
nous sommes bien malheureuses, si vous avez perdu votre fils, j'ai... La jeune fille effrayée s'arrête.
A ces accents chéris , l'Innocente revient à elle, arrange sa chevelure en désordre, se tait, regarde fixement celle qui fait vibrer encore quelques cordes d'un cœur mort au plaisir des mères, et ses yeux ne tardent pas à se remplir de larmes.
Cette jeune fille, pâle, immobile au milieu de ces soldais étonnés; ces torches qui ne rompaient le terne de la nuit qu'en un seul endroit, en colorant les vieux murs couverts de mousse j cette femme calmée d'un regard, offraient le tableau d'une jeune magicienne évoquant un mort aux yeux d'un peuple effrayé: car la pauvre 3Iarie, par son air délabré et la nudité de ses membres décharnés, avait l'air de sortir d'une tombe et de se couvrir par une pudeur renaissante, du linceul , dernier vêlement de l'homme !...
Le calme reprit, peu à peu, son empire. Chacun retourna à son poste. Marie, dont on avait laissé la loge entr'ouverte , fut renfermée , et la princesse, suivie de Castriot, revint à pas lents comme une ombre qui cesse!...
Elle rentre et s'assied, en tombant d'aplomb sur un fauteuil : elle y resta, dans la même position, jusqu'au lever de l'aurore, et ces heures douloureuses doivent être encore plus effacées de sa vie que si elle eût dormi
A peine le jour commence-t-il à poindre, qu'elle
CLOTILDE DE LUSIGNAN
se lève doucement, va vers la fcnôlrc et l'ouvre en tremblant, avec l'anxiété d'une mère qui reçoit des nouvelles de l'armée, et qui, ne reconnaissant pas l'écriture de son fils, pâlit en décachetant la lettre fatale !
Cloliide regarde avec l'avidité de la douleur sur tout le rocher, dans le fossé, sur les dunes... l'œil de l'amour lui découvre du sang... elle en suit la trace, elle voit les vestiges des mains rougies du bel Israélite!... ces déchirants indices sont empreints des soins de l'amour le plus délicat. En effet, ces marques sanglantes sont effacées à moitié, et recouvertes de sable afin de déconcerter des recherches trop curieuses... Ces précautions prises au milieu des angoisses de la mort,.... cette attention de se traîner pour aller expirer loin des lieux qui pourraient paraître suspects , et flétrir l'honneur d'une maîtresse adorée,... cet ensemble touchant frappa l'âme de Clotilde comme un éclair... mais comme l'éclair qui précède la foudre ; car un froid glacial parcourt ses membres ; un nuage se répand sur ses yeux ; à peine a-t-elle le temps de dire : «... étais Je
aimée!... » qu'elle tombe! et, blanche comme
un lis abattu par l'orage, elle git décolorée, les bras étendus et l'œil fermé. Ses longs cils, sa noire chevelure, et les deux arcs d'ébène qui surmontent ses yeux tranchent seuls sur cette effrayante pâleur. .
Inquiète, et impatientée d'attendre, la jolie Provençale entra en chantant chez sa maîtresse. L'effroi de Josette fut presque égal à la douleur de la princesse : la suivante, muette de stupeur, soulève Clotilde; elle parvient à la prendre dans ses bras, et elle la porte sur le lit, qu'elle s'étonne de trouver en ordre. Elle réchauffe la princesse; elle l'appelle et pleure, en laissant tomber ses larmes sur le visage de Clotilde ; la Provençale porte sa main sur
le cœur de sa mai tresse et le sen t battre faiblement
L'espèce de sourire que fait naître l'espoir vint errer sur les lèvres de la fille de l'intendant; ce sourire, au milieu de ses larmes, ressemblait au rayon de soleil qui parait dans le fort d'un orage.
Enfin Clotilde remue avec peine sa pesante paupière, elle la soulève et son œil se découvre; mais il est terne, et dénué de cette flamme humide et brillante qui l'embellissait !...
— Ah, madame!...
— Josette ! ... Et la princesse , comm.e sortant des bras de la mort , promène un œil sec sur tout ce qui Penvironne... Ce regard rencontre les vases de cristal chargés des fleurs du bel Israélite!... A celle vue, un torrent de larmes s'échappe... et Clotilde est sauvée.... Ces larmes semblent desserrer son cœur; le gonflement qui l'avait étouffée se relâche , et
quelques débris de pensées confuses commencent à lui rappeler son malheur.
— Est-il mort , Josette?
— Non, madame, répondit l'adroite Provençale avec un mouvement de tète assez gracieux. Ce mot produisit dans l'âme de Clotilde la même détente que ses larmes opérèrent dans son corps : l'espérance agite son rameau vert et la jeune fille se confie à la barque légère que la déesse conduit sur un océan sans rivages.
La Provençale ne devina que bien tard le secret de cet accident inconcevable pour elle. Clotilde , en reprenant de l'empire sur elle-même, lui recommanda le plus profond silence; et la fille des Lusignans, alléguant le siège de Casin-Grandes, déclara qu'elle voulait rester dans ses appartements , se souciant peu d'aller montrer sa pâleur et les larmes involontaires qu'elle répandrait en pensant à ces traces de sang et aux événements de celte fatale nuit...
— S'il existe, je le saurai bientôt, se disait-elle, car... je verrai des fleurs ... mais si je n'en vois pas ... (Nouveaux pleurs ...) J'en verrai ... peutêtre.... (Nouvel espoir....)
Laissons-la pleurer et sourire alternativement, balancée entre le deuil et l'espoir; et, soit qu'elle revête les voiles du veuvage , soit qu'elle se couronne de myrtes, prouvant toujours un amour extrême, pur comme la rosée, naïf comme l'enfance, et violent comme la colère...
Maintenant de plus graves intérêts doivent nous occuper, et je suis presque tenté de vous relarder par la traduction d'une vingtaine de mauvais vers latins, par lesquels les bons Camaldules invoquent le dieu Mars pour les aider à raconter les combats.
Dès l'aurore, Pévêque, Monestan et le connétable, après avoir été saluer le prince , étaient montés sur les tours pour contempler l'ordonnance de l'armée, ennemie : ce ne fut pas sans effroi qu'ils s'aperçurent des desseins de l'habile Mécréant : la perte de Casin-Grandes s'y lisait écrite en lettres majuscules, ainsi qu'au mélodrame, quand on déroule des papiers où sont imprimées des inscriptions que n'a pas fournies l'Académie.
En effet, deux cents travailleurs avaient apporté des fascines, des troncs d'arbres, et des pierres pendant toute la nuit. Ces matériaux formaient deux monceaux innnenses , et, comme ils étaient placés de chaque côté de l'endroit où s'abaissait le pont-levis , il fallait être bien maltraité du ciel pour ne pas s'apercevoir que le Mécréant avait l'intention de combler le large fossé, juste en face du portail ,
afin de l'enfoncer Ce plan ne demandait pas
huit heures pour l'exécution.
Aussi, cette manœuvre savante excita l'épou-
CLOTILDE DE LUSIGNAN
vante parmi les trois ministres ; ils se regardèrent tristement et d'un air bien peu rassurant ,pour la foule qui les entourait à une distance respectueuse.
— Lorsqu'ils s'approcheront, dit l'évèque en montrant les soldats du Mécréant, nous les accablerons bien de pierres, de traits et d'une foule de
projectiles que voici mais nous les aiderons
d'autant à combler le fossé, et noire pont-levis, quoique doublé de fer, ne leur résistera pas longtemps.
Kéfalcin fit un mouvement de tète perpendiculaire assez expressif.
— On pourrait, observa Monestan, bâtir un mur sous le portail.
— C'est juste , dit Kéfalein , sans songer qu'il ne pourrait plus faire de charge de cavalerie...
— Oui, répondit l'évèque, mais notre mur n'aura pas douze pieds d'épaisseur, car nous n'avons pas le temps de le bâtir de celte largeur-là, et le Mécréant rabattra sans effort.
Le petit étal-major se regarda de nouveau silencieusement A ce moment, les soldats et les travailleurs d'Enguerry commencèrent à combler le fosse avec une effrayante activité... On (il sur-lechamp une décharge de pierres et de traits qui en tuèrent quelques-uns; mais ils levèrent leurs boucliers , formèrent une espèce de tortue prolectrice , et continuèrent leur ouvrage sans se soucier de la vengeance inutile de ce second ciel.
— Hé quoi ! s'écria Kéfalein , messieurs , verronsnous consommer notre ruine sans faire des efforts pour la conjurer ? Descendons , abaissons promplement le pont-lcvis? et je vous promets une charge semblable à celle d'Édesse , où je sauvai TÉlat, et où je fus fait connétable, et où...
— Bien, seigneur, interrompit Monestan, en arrêtant l'inévitable récit d'Édesse; ordoimons aux archers et aux arbalétriers de descendre; ils protégeront notre rentrée si nous ne réussissons pas par notre courage à chasser l'ennemi.
L'évèque tressaillait de joie en voyant que celle charge pourrait lui remplacer une bataille rangée, et il s'écria : « Partons!... » avec l'enthousiasme d'un soldat français...
A ce mot, les trois ministres descendirent suivis de la moitié des archers... L'ordre de monter à cheval fut donné à voix basse et l'on se prépara , dans la première cour, à cette sortie.
Les Ircnle-lrois cavaliers se mirent trois par trois : à leur suite , le corps d'élite partagé par la moitié, se plaça de chaque côté pour défendre les abords du pont-lcvis ; et le reste eut ordre de ne pas quitter le portail et de ne lancer les Iraits qu'à un signal convenu. L'évèque s'arma d'une massue; Monestan monta sur son cheval ; Castriot enfourcha le trente-
quatrième; et six paysans dévoues, les six chevaux de labour qui restaient; Kéfalein prit le commandement , et fit deux ou trois fois le tour de l'escadron; puis, il commanda de la main le silence, et dit au concierge d'ouvrir.
Le gros concierge et sa femme abaissent le pontlevis avec une célérité admirable , et la cavalerie s'élance comme un éclair en jetant un effroyable cri de guerre. On surprend les travailleurs, et cette trombe équestre renverse, tue et détruit tout sur son passage; les archers lancent leurs traits par-dessus l'escadron, et les deux détachements du premier corps garnissent le pont-levis.
Dans le moment où cette charge eut lieu, le Mécréant, ne s'attendant pas à tant d'audace, était occupé à voir s'il ne pourrait pas faire grimper ses soldats sur les masses de granit qui fermaient les fossés, formes par la Coquette d'un côté, et par la seconde montagne de l'autre , et il s'assurait qu'il était inutile d'entrer dans le parc, parce que les murs du château surpassaient en hauteur les deux collines. Ainsi, ses troupes furent prises au dépourvu, personne n'était à cheval, le chef était absent, et la charge de Kéfalein eut un succès triomphal.
La cavalerie Casin-Grandésienne tomba sur les brigands étonnés et empaquetés dans leurs armures ; la slupéfaction les saisit , ils se laissèrent tuer, et le carnage fut assez satisfaisant. Au milieu de cette scène , l'évèque et Castriot brillèrent par leur ardeur. Le prélat, ne voulant pas violer les préceptes de l'Église, qui défend à ses ministres de verser le sang, assommait les brigands en leur appliquant sur le chef une lourde massue; Castriot se délectait en décrivant avec son sabre des courbes qui trouvaient si bien le défaut des gorgerins, que les têtes tombèrent autour de lui comme de la grêle; Kéfalein, tout en promenant son grand œil bleu sur la bataille et en perçant les brigands de son épée, dirigeait la charge avec un sang-froid et une prudence qui feraient honneur à plus d'un grand général; il trouva même le temps de montrer à l'ennemi que Vol-au-vent caracolait comme un papillon léger... Enfin iMonestan prenait toutes les précautions en cas de retraite; et il achevait, par humanité, les brigands blessés à mort qui souffraient trop, en leur donnant toutefois l'absolution en cas de repentir in arliculo morlis. Celte admirable sortie fut l'affaire d'un clin d'oeil, et tant que les brigands ne purent reconnaître le petit nombre des assaillants, ils moururent comme des mouches.
Le Mécréant avait échelonné ses gens , et ce fut la première division qui soutint l'effort de cette furieuse attaque , honneur éternel de Kéfalein !
Mais au bruit de cette irruption soudaine, aux jure-
CLOTILDE DE LUSIGNAN
inciils horribles de ses brigands, qu'à ce signe il reconnut périssants sons les cris des vainqueurs, Enguerry Iransporté d'une bouillante colère, monta sur son cheval, et courut avec la rapidité de l'éclair pour aller rallier le second corps, qui déjà participait à la déroute.
La présence du valeureux chef rétablit l'ordre; le troisième corps monta à cheval, et le combat prit un aspect très-sérieux.
A la tête de la cavalerie Casin-Grandésienne arrivèrent Kéfalein, l'évcque, Caslriot, et les plus intrépides ; ils firent des prodiges, et le Mécréant trouva des guerriers autrement difficiles à vaincre, que les pauvres paysans sans défense qu'il pillait. L'évêque criait à tue-tête : frappez, ils sont excom-
mvniés ! Et ces mots, retentissant comme la
trompette du jugement dernier, donnèrent du courage aux Casin-Grandésiens.
Enguerry fut même enveloppé par l'évêque et Castriot; et sans l'arrivée de Nicol, la courbe du sabre de l'Albanais allait délivrer Casin-Grandes.
— A moi, brigands ! s'écria le lAIécrcanten fureur; et il conçut une manœuvre bien fatale à l'armée cypriote.
En effet, les débris des deuxième et premier corps d'armée du Mécréant s'étaient reformés sur les flancs de la cavalerie Casin-Grandésienne, et le Mécréant, en donnant son ordre, s'élança pour les soutenir, afln de couper aux Cypriotes toute communication avec le pont-levis et cerner ainsi les imprudents assiégés.
C'en était fait de l'Etat sans la prudence de Moncstan, qui, prévoyant ce danger, avait envoyé chercher du feu au château, et venait, par une heureuse inspiration, d'incendier les deux montagnes de matériaux qui se trouvaient de chaque côté du pontlevis.
D'autre part, le connétable, comprenant la manœuvre d'Enguerry (ce qui fut le plus grand effort de la tête vide de Kéfalein), donna l'ordre de la retraite, et l'on se recula vers le pont-levis en combattant toujours. Ici, Kéfalein se félicita intérieurement d'avoir appris à sa cavalerie à reculer. Ainsi protégés par les feux des deux vastes bûchers dont le vent souillait la flamme et la fumée aux yeux des brigands, ils arrivèrent près du pont-levis avant Enguerry, qui fut salué par une décharge de traits. Alors il se reporta sur la tête de la cavalerie cypriote, et, avec toutes ses forces réunies, il tâcha de l'écraser. Toujours gardés par les flammes des deux bûchers, qui brûlaient comme ceux de l'Inquisition, sans s'éteindre, les flancs des Casin-Grandésiens étaient inattaquables; et, comme on sait, l'évêque, Castriot et Kéfalein , se trouvaient à la tête!... Or, si vous avez lu Homère, représentez-vous les fds de
Télamon défendant l'entrée de leur camp contre Hector.
Une grêle de pierres, de traits et de projectiles fut habilement lancée du haut des murs. Cette heureuse pluie permit, par son effet, à la cavalerie de rentrer; des cris de joie et de victoire retentirent !... et le pont-levis se haussa !...
Le Mécréant se mit dans une horrible colère, quand il se trouva seul , entre les deux bûchers , renversé sur le bord du fossé; et qu'il vit son cheval, à bas duquel il se laissa couler, suivre le pontlevis ; car le Mécréant , malgré la pluie de traits, avait eu le courage de se hasarder sur le pont-levis ; les jambes de son cheval s'y embarrassèrent dans les chaînes qu'il cherchait à couper, tout en recevant la grêle d'en-haut; alors son pauvre cheval fut enlevé, il se trouva fixé par les pieds, et attaché au portail , comme ces bétes carnassières clouées à la porte des châteaux, en forme de dépouilles opimes. Le généreux animal pleurait et hennissait lamentablement; enfin le bon Monestan donna l'ordre de baisser un peu le pont , et il tomba dans le fossé, où il mourut sur-le-champ.
Qu'on juge, dis-jc, de la rage, de la furie et des imprécations du Mécréant; il écumait et menaçait de ses poings le château; il aurait voulu pouvoir voler pour franchir l'espace qui l'en séparait : la grêle devenant très-meurtrière, il fut contraint de se sauver à une distance où il n'y eût plus de danger Dans sa fureur il fendit la tête à un pauvre
cavalier de Kéfalein, qui, s'étant laissé désarçonner par son cheval, fut trouvé par terre... Cette cruauté fit trendiler les Casin-Grandésiens, qui jetèrent un cri d'effroi !
Aussitôt la cavalerie rentrée, chacun reconnu, et le premier enivrement de la victoire passé, les trois ministres coururent donner au prince un rapport officiel de celte première sortie.
— Sire, s'écria Kéfalein en finissant le récit, nous n'avons perdu qu'un seul homme et j'en suis au désespoir.
— H y a de quoi, connétable, et la mort d'un de nos sujets, dit le prince, est un deuil pour nous...
— Ce n'est pas précisément sa mort qui m'afflige, reprit le connétable; mais, sire, il est tombé de cheval , et l'on peut croire que je l'avais mal instruit. Je vous assure, monseigneur, qu'il reçut ses quinze leçons tout comme les autres !...
— On priera Dieu pour lui ! s'écria l'évêque appuyé sur sa massue avec une fierté qui l'aurait fait prendre pour Hercule si le paganisme avait encore eu ses autels.
Monestan ne put s'empêcher de sourire , et ne chercha point à troubler le triomphe de Kéfalein, en disant que , sans son idée de mettre le feu aux
CLOTILDE DE LUSIGNAN
monceaux de bois, la cavalerie était cernée et perdue.
— Sire, continua le connétable enthousiasmé, depuis la charge d'Édesse , où vous me nommâtes connétable, on ne connaît pas dans l'histoire de la cavalerie européenne une charge aussi brillante!...
— Allons, messieurs, répondit le prince dont la figure respirait la joie, espérons des succès d'après un tel début !
— Sire, dit l'évêque, nous délivrerons Casin- Grandcs à la première occasion.
Il est inutile de dire que cette victoire Gt atteindre aux soldats du prince l'apogée du courage, et que l'espoir se glissa dans tous les cœurs, et se manifesta par des insultes que l'on adressa du haut des murs aux assiégeants battus et frémissants de rage.
Mais Enguerry venait de jurer qu'avant la nuit il serait maitre de la forteresse, et qu'il vengerait la mort de ses soldats : la revue qu'il en achevait, lui prouva que cette sortie lui en coûtait cent trentetrois de ses plus braves ; l'évêque pour sa part en avait mis douze au cercueil. Les précautions du Mécréant annonçaient un général habile, et rien ne pouvait empêcher cette fois que Casin-Grandes ne fut pris en cinq ou six heures.
Ces fatales dispositions se firent pendant que les défenseurs de la place déjeunaient pour prendre des forces, afin de volera de nouveaux exploits.... Au moins ils n'en furent pas témoins, car les sentinelles n'avaient pas assez de lumières stratégiques pour deviner les intentions du Mécréant.
Il commença par ordonner de couper de quoi combler le fossé, il disposa ses travailleurs de manière à ce que cet ouvrage marchât avec la plus grande célérité, et il distribua des soldats avec des boucliers, pour qu'ils préservassent les pionniers de la pluie de pierres; il enjoignit à ce corps de fuir à toutes jambes si l'on s'avisait de baisser le pont-levis; puis il choisit parmi ses brigands une cinquantaine des plus déterminés , il les partagea en deux troupes, dont il donna le commandement à Nicol et à un autre de ses ofiiciers : ces deux détachements, armés de haches, curent Tordre de briser les chaînes du pont-levis, en cas de sortie, et de mourir plutôt que de manquer à cet ordre.
Enfin , il divisa sa troupe en trois corps ; il commanda aux deux moins nombreux de se cacher sous le feuillage touffu des premiers ormes de l'avenue, et d'appuyer, en cas d'une nouvelle charge, les détachements chargés de couper les chaînes, et, en même temps, d'essayer simultanément à séparer les Casin-Grandésiens de leur château, et de les
cerner Il se mit à la tête du troisième corps,
qu'il posta derrière les travailleurs afin de soutenir
l'effort des assiégés , ou d'être tout prêt, si les Casin- Grandésiens renonçaient à une nouvelle sortie, à entrer dans la place lorsque le fossé comblé offrirait un chemin praticable , et que la porte serait enfoncée ou brûlée.
Ces dispositions fatales aux assiégés étant toutes prises , et ces ordres exécutés , les travailleurs comblèrent le fossé avec une ardeur vraiment effrayante, et qui permit au Mécréant de croire qu'avant deux ou trois heures il entrerait à Casin-Grandes.
Quand l'état-major , c'est-à-dire quand Kéfalein , l'évêque et Monestan , revinrent examiner l'ennemi du haut des remparts, ils y revinrent ivres de leur premier succès, et chacun sait que l'ivresse de l'âme aveugle tout autant que l'autre.
Néanmoins ils ne furent pas aveugles en ce sens qu'ils aperçurent très-bien les dispositions et le plan du Mécréant; mais , tout en voyant le danger qui les menaçait, ils se flattèrent que leur courage suppléerait au nombre, et qu'ils chasseraient le Mécréant.
Cependant le fossé se remplissait avec une rapidité qui prouvait combien le sac de Casin-Grandes affriandait les soldats d'Enguerry. Les ministres donnèrent l'ordre de faire chauffer de l'huile, de l'eau , et de préparer des matériaux pour une vigoureuse défense: en même temps, ils commandèrent aux détachements qui gardaient les murailles latérales du château de redescendre dans les cours, et l'on discuta le moment favorable pour la défense.
— Une première charge nous ayant été si favorable , pourquoi ne tenterions-nous pas une seconde sortie? dit Kéfalein.
— Messieurs , répondit Monestan , rien que le plus héroïque courage ne peut nous sauver : que nous fassions une sortie , que nous ne la fassions pas, notre perte est inévitable; mais, continua le courageux vieillard , je me confie à Dieu, et je me jetterai à corps perdu sur l'ennemi , préférant mourir, à voir la ruine du prince. En effet, notre porte va dans peu être livrée aux flammes, et nous aurons beau accabler l'ennemi, rien ne pourra empêcher la porte de brûler.... Sortons, messieurs? et vendons cher notre vie ! quant au prince , laissons faire au ciel !
L'évêque fut ému du discours de Monestan. Il Monsieur le comte, reprit le prélat, tout n'est pas encore perdu , voici le plan que je vous soumets : dans peu d'instants le fossé sera comblé ; lorsque les soldats s'avanceront sur ce petit espace , on les accablera d'huile, d'eau, de pierres et de masses; quand cette ressource sera épuisée, nous abaisserons le ponticvis , et il écrasera tout ce qui se trouvera sous lui ; c'est alors que nous ferons notre sortie : à notre suite, viendront toutes nos forces,
CLOTILDE DE LUSIGNAN
divisées en trois corps, dont le premier se déploiera en aile pour garder le pont, et, croyez-moi , Dieu aidant, comme vous le dites, nous vaincrons!....
— Vaincre ou périr!... s'écria Kéfalein en regardant la troupe et les remparts. Ce cri futrépété
Les forces Casin-Grandésiaques reçurent l'ordre de se concentrer dans les cours , et il ne resta sur la lour du milieu que les femmes qui devaient accabler l'ennemi.
Le fossé comblé, l'armée du Mécréant se mit en devoir d'aller enfoncer le portail : là commença le triomphe des femmes : l'huile bouillante s'insinua dans les armures, et fit souffrir des tourments affreux aux assaillants qui moururent à la barigoule ; les pierres et les troncs d'arbres les écrasaient comme du linge sous le pilon , et le carnage fut si grand que leur constance les abandonna ; ils reculèrent.
— Lâches! s'écria le Mécréant, ils vont bientôt manquer du munitions ! Courage !
Les soldats retournèrent à l'assaut, mais les opiniâtres Casin-Grandésiennes démolirent les créneaux, et assommèrent les brigands Cependant
les pierres devinrent bientôt plus difficiles à extraire, elles ne tombaient plus qu'une à une , et les coups de hache retentissaient dans les cours, ainsi que les cris de joie des brigands.
Alors la cavalerie au complet et les trois corps d'armée étant disposés , l'évcque s'écria :
«Au nom de Dieu!... mes amis, du courage! c'est ici qu'il faut mourir; alors souvenez-vous que les cieux vous seront ouverts , et si nous sommes vainqueurs , la liberté ! Baissez le pont!....
Sous l'horrible craquement de la machine, cinquante hommes furent écrasés, et leurs cris étouffés par ceux de l'escadron qui partit comme un boulet que vomit le canon : sous les pas des chevaux il ruissela, de chaque côté du pont-levis , un fleuve de sang, qui s'écoula des cadavres pressés!.... En voyant cette manœuvre, le Mécréant s'écria : n Je triomphe!... A moi, brigands !.. »
Le premier choc fut terrible , et les Enguerryens reculèrent : alors Engucrry donna l'ordre à ses deux ailes cachées sous les ormes d'accourir; mais déjà les deux divisions d'infanterie cypriote étaient sorties, et, par une heureuse inspiration, ou par un mouvement naturel , elles formèrent un bataillon carré qui protégea les flancs de la cavalerie.
Les Casin-Grandésiens ainsi disposés représentaient un T à l'envers adossé sur le fossé, et les
troupes du Mécréant l'attaquèrent de tous côtés!
Les chaînes du ponl-Ievis furent brisées; mais, dans le combat partiel qui s'établit à cet endroit , si les brigands parvinrent à couper les chaînes, ils y périrent tous, à l'exception de Nicol.
De part et d'autre , l'acharnement était égal ; la
massue de l'évêque faisait des prodiges, et le bruit horrible des armes , de la mêlée , des cris des mourants et de vivants, retentit jusqu'aux appartements
du roi de Chypre il troubla même la
méditation de Clotilde !.... Effrayée , elle se réfugia près de son père !..,.
XVIÏI.
I.eToiit-Puissanl n dos ressources rnchcc» pour secourir ses élus.
(Saut Thomas n'Agri^, )
l'envoyé de Salau jura de les détruire. (Aso:vT)iE. )
Il était difficile que les héroïques et vertueux défenseurs de Jean II ne succombassent pas ; et , malgré tout leur courage, le plateau de la balance du Destin ne les favorisait pas : ce qui veut dire, que si vous mettez d'un côté cent soixante-quinze hommes et de l'autre six cents; à force égale, les six cents l'emporteront.
Cependant ceux qui combattent /;;-o arts etfocîs, pour leur sac et leurs quilles , comme le disait Kéfalein dans sa harangue, ont une énergie capable des plus grandes choses.
Aussi ce fut un bien grand miracle que la résistance de cent huit hommes d'infanterie et quarante de cavalerie contre les six cents hommes d'armes du Mécréant. Le combat se soutint avec un tel acharnement, qu'après une demi-heure de faits héroïques, Kéfalein, l'évêque, Monestan, Vérynel, Castriot, et les six demi-seigneurs cypriotes, rassemblant leurs efforts par un désespoir unanime, firent une telle décharge de coups redoublés sur l'élite du iMécréant, qu'elle plia et tourna casaque. Le terrain était jonché de morts En voyant fuir l'ennemi, Kéfalein
perdit la tète, et, au lieu de garder sa formidable position, il donna l'ordre d'avancer! ordre fatal!
Cette marche, peut-être préparée par une ruse du Mécréant, ruse trop subtile pour que le connétable la devinât, cette marche, dis-je, se fit sentir jusqu'à la fin de la cavalerie, à l'endroit où cette ligne équestre se joignait perpendiculairement à la ligne d'infanterie, et ce mouvement opéra un clair, un vide, à la vérité bien petit, mais les assaillants, saisissant cette brèche de quelques pas, séparèrent les quarante héros de leur infanterie, avec d'autant plus de facilité que les plus faibles se trouvaient à la queue, et il en périt sept! Les trente-trois restants furent donc environnés de la plus grande partie des forces mécréantiques . pendant que l'autre
CLOTILDE LE LUSIGNAN
partie tacha d'enfoncer et d'entamer l'infanterie, qui , sous les ordres d'Hercule Bombans , se défendit avec un courage digne d'un meilleur sort.
Au milieu de ce péril, je n'irai pas vous raconter les faits d'armes particuliers : celui de Trousse, qui, trouvant un soldat plus lâche que lui, réussit après un quart d'heure d'essais, qui représentent assez le combat d'une souris et d'une grenouille, à tuer son adversaire, en le saignant à une artère. Dirai-je le mot de Castriot, qui répondit à un soldat qui lui demandait la vie : » Ami ! tout ce que tu voudras ,
mais pour la vie, impossible! »
Sans que je m'arrête à les décrire, on doit voir l'évêque bénissant chaque mort, Kéfalein tuant à tort et à travers, et Monestan priant le Seigneur à chaque coup de hache qu'il appliquait le plus doucement possible.
Dans le danger extrême où se trouvaient les Casin-Grandésiens, l'évêque commanda une manœuvre sur laquelle j'appelle l'attention de tous les militaires d'avant et d'après la révolution. Le prélat fit mettre les cavaliers en rond , de manière que le contour de ce cercle ne présentait que les têtes des chevaux bardés de fer, et celles des cavaliers intrépides qui , à l'exception de Castriot et de l'évêque, saisirent leur hache, quittèrent leurs épées, et se défendirent comme des lions, en n'offrant à l'ennemi, que du fer, des haches levées, et la détermination courageuse de périr en rond , ce qui ne laisse pas que d'avoir de grands avantages.
Au milieu de ce nouvel effort, l'évêque s'écria d'une voix tonnante : <c Faites avancer les troupes
fraîches! ils sont perdus! « En ce moment
Bombans ayant décrit avec son infanterie un quart de conversion, il se trouva, que si le Mécréant entourait les trente-trois cavaliers, il l'était de
son côté par l'infanterie Bombansine Enguerry
trembla en entendant demander des renforts, et Trousse, à l'aspect du danger croissant, saisit le prétexte de ce message pour se réfugier dans le château.
Les troupes fraîches ne manquèrent pas d'arriver c'étaient les courageuses Casin-Grandésien-
nes accourant nnguibus et rostro et accompagnées du corps des vieillards. En voyant la qualité de ce renfort le 31écréant se mit à rire et redoubla ses efforts !... Hélas ! qu'ai-je à dire !
ï^nguerry se trouvait à l'endroit où combattait le courageux Monestan ; le vieux ministre avait le Mécréant pour adversaire, et malgré le secours que de temps en temps lui portait l'évêque, son valeureux compagnon d'armes, le 31écréant déchargea sur la tête du vieillard un tel coup de hache d'armes, que Monestan tomba en s'écriant : « ora pro nobis!... » On n'a jamais su le nom du saint qu'il
invoquait, mais sa ferveur pour la Vierge nous porte à croire que c'était elle!...
L'évêque, voulant venger cette blessure, fit tomber sa redoutable massue sur l'épaule du brigand ; mais le cercle fut rompu, la cavalerie du Mécréant entra dans le rond et chacun se défendit partiellement. En ce même moment les cavaliers d'Enguerry brisèrent la ligne d'infanterie du courageux Bombans, et le Mécréant, suivi d'une foule furieuse, s'avança vers le pont-levis abandonné...
Le carnage fut horrible : çà et là, les plus intrépides résistaient encore, et l'évêque, Castriot et Kéfalein formaient une trinité dont personne n'osait approcher; ils étaient protégés par un rempart de morts... mais en voyant le pont-levis emporté, vainqueurs et vaincus se précipitèrent pêle-mêle dans le château, les uns pour l'envahir et les autres pour le défendre encore.
En effet, l'on combattit vaillamment dans les cours; hélas! c'étaient les dernières étincelles d'un incendie, les derniers soupirs de la forteresse expirante, les derniers efforts du courage malheureux. Enguerry triomphe, ses soldats sont en force, et lui-même , à la tête de cinquante hommes d'armes , entre dans la cour royale et s'apprête à monter aux appartements pour se saisir du prince et de Clotilde!... Les Casin-Grandésiens rangés en haie et adossés contre les murs, regardent en pleurant de rage, passer leurs farouches vainqueurs; les cris de joie, le bruit des pas des chevaux, les gémissements des blessés, les soupirs de ceux que l'on insulte, tout retentit !
En cet instant Trousse caché dans l'horloge sonna,
de peur, le beffroi Les sons lugubres de cette
cloche, qui semble se plaindre, se répandent dans les airs et mettent le comble au désordre, à l'épouvante, et l'asile du vénérable roi de Chypre est livré à toutes les horreurs du pillage...
A l'instant où le beffroi tinte, où le Mécréant franchit la cour d'Hugues , appelée la Cour Royale, un bruit extraordinaire se fait entendre dans l'intérieur de la façade du bord de la mer, un cri prolongé sortdes flots, Enguerry étonné s'arrête, et écoute un effroyable cri Aq Montjoie Saint-Denis!
Alors par le perron , par les trois fenêtres de la salle à manger, sort une nuée de chevaliers; il semble que la terre en vomit, tant ils se précipitent avec célérité; ils fondent sur le Mécréant avec une furie sans exemple, et au milieu de ces chevaliers miraculeux, l'on remarque le prince noir... Une terreur panique saisit les brigands , et les cent cinquante chevaliers que fournit la salle à manger les poursuiventenles tuant, massacrant, abîmant. Les Casin-Grandésiens reprennent courage et la scène change avec la rapidité de l'éclair!...
Au moment où Engucrry, repoussé, arrive dans la seconde cour, les pierres pleuvent des remparts. Attaqués de tous côtés, ne sachant auquel entendre, pris en flanc par les paysans qui tuent les chevaux et assomment les cavaliers, combattus en tète par les chevaliers noirs , accablés par les pierres détachées des murs par les courageuses Casin-Grandésiennes, les soldats d'Enguerry croient que le ciel et la terre conjurent leur perle ; sourds à la voix du Mécréant, ils fuient, rapides comme le vent...
A la sortie de Casin-Grandes, nouveau combat : Bombans avait rallié soixante hommes, reste de son infanterie, et les formant en bataillon carré, il arrêta les brigands. Ces derniers se précipitent sur le pont-levis sans discernement , et un bon nombre fut renversé dans les fossés. Alors la défaite du Mécréant, entraîné par le torrent, fut complète; il se sauve avec trois cents hommes qui lui restent, et les cent cinquante chevaliers se mettent à sa poursuite avec une ardeur et une céleri téqui ne lui laissent même pas l'espoir de rentrer sain et sauf... Heureusement pour les brigands , la nuit ne tarda pas à étendre son voile brodé d'étoiles, mais les chevaliers n'en ralentirent pas pour cela leur course... et la campagne fut couverte d'un déluge de fuyards!...
Tandis que cela se passait à Casin-Grandes , Michel l'Ange se réjouissait d'avance en attendant le Mécréant et sa proie ; le fidèle le Barbu , triste de celte expédition (et l'on saura plus tard pourquoi), se promenait sur les créneaux pour découvrir de plus loin leretour du comte Enguerry... Ala faveur des rayons de la lune, il aperçoit dans la campagne une nuée de soldais fuyant à toute bride, les plus avancés s'écrientd'une voix suppliante: «Ouvrez !... baissez le pont-levis!... » et le Barbu voit une seconde troupe qui serre de près les fuyards.
Ne concevant pas par quel accident son maître peut avoir été mis en déroute, le Barbu , joyeux de celte défaite, donne l'ordre de baisser le pont-levis, et les brigands s'y précipitèrent poussés par la peur. ComiTie le Mécréant et dix des siens, les derniers de la troupe , atteignaient le seuil, et que le pont salutaire se relevait... l'escadron formidable des chevaliers noirs arriva sur le bord du fossé... Une minute de plus, et la contrée était délivrée de son cruel fléau...
Les brigands , honteux de leur défaite , reçurent, pour prix de leur lâcheté, une mercuriale ornée de tout ce que la mauvaise humeur du Mécréant lui suggéra : et mauvaise humeur est un terme que j'emploie parce que colère est trop faible, et qu'alors tout est indifférent.
— lié bien! lui dit Michel l'Ange quand Enguerry rentra dans sa salle basse, où sont nos prisonniers?... voyons cette belle Clotilde ?
VT. BALZAC. T. IV
Le Mécréant regarda le Vénitien avecétonncmcnt, et il se convainquit, en l'examinant le verre en main et le visage joyeux , que cette question n'était pas ironique.
— Oue la carcasse du diable me servede voiture, répondit Enguerry tout courroucé , si je ne les renvoie pas dans \c trou-madame , dont ils sont sortis.
— Mon ami, que vous est-il donc arrivé?... s'écria le Vénitien.
— J'ai perdu quatre cents hommes !...
— On leur chantera des r/c/7ro/"?«u//s...
— Trêve de plaisanteries... soldat dupape ! je ne ris pas!...
— Et vous avez tort... Pourquoi s'attrister , mon compère? bu vez-rnoi de ce vin et trinquons! Trinc est un mot universel... et console de tout.
Le Mécréant s'assit en jetant sur la table son épée et sa hache d'armes , teintes de sang; il ôla son casque , puis il prit un hanap, le vida d'un trait, et regardant le visage de l'Italien , il s'écria :
— Les lâches, se faire tuer!... le diable s'en est mêlé !...
— Il ne vous aura donc pas reconnu.
— Alors ce sera Dieu! dit avec dépit le Mécréant tout chagrin.
— N'importe! buvons d'autant! reprit Michel l'Ange, car toute la puissance temporelle, papale et divine , ne peut pas faire que ce qui s'est passé ne soit pas... Ah! beau cher cousin, vous prenez du noir ! c'est ce qu'il ne faut pas , même lorsque le prévôt voudra savoir ce que nous pesons, car la corde pourra casser... Buvons, morbleu , et demain nous recommencerons.
— Mais, ventre-Dieu, cela ne me rendra pas mes vertueux coquins !
— Une demi-once de patience et nous verrons!...
— Que le maiihibec ' me prenne, si je n'en tire pas vengeance!..
— C'est parler comme un diable!.... Allons, jurez moins et racontez-moi votre aventure ?
Alors Enguerry fit au Vénitien le récit du siège que vous connaissez. 3Iichel l'Ange riait comme un échappé d'enfer, et à chaque mort des brigands, il se remuait sur sa chaise et tapait dans ses mains.
— Et qu'as-tu donc à rire de ces braves gens?... Ne les aimais-tu pas? encore hier, tu les amusais...
— C'est vrai, mais je ris de la figure qu'ils doivent faire en ce moment devant le Seigneur Dieu, puisqu'ils n'ont pas d'absolution ni de bref du pape
— Mon ami l'Ange, vous êtes un bien grand scélérat !
■ Le maidubec (mal au bec) était une maladie qui régna quelque temps en Provence et en Languedoc. On présume que ce pouvait être une lèpre particulière au palais.
CLOTILDE DE LUSIGNAN
— Bast!.. ce n'est pas neuf, il y a trente ans que je le sais!...
— Mon compère, reprit Enguerry, vous pouvez nous montrer les talons, car je me désiste de mon entreprise, j'y perdrais le reste de mes hommes.
— Voilà donc, s'écria Michel l'Ange , ce courage si vanté , qui vous rendait le parangon des enfants de Gain? Par le grand diable d'enfer! je viendrai à bout de cette affaire avec mon petit doigl et la semelle de mon escarpin.
— Gomment?... je n'y comprends rien!...
— Je le crois , vous ne connaissez que la force, ^ous autres. Et la cautèle donc !... Si je ne les empoisonne pas tous, en m'en faisant remercier même, je consensà passerpour un saint de plâtre... Tudieu! quand je pense à ces deux vertueux millions, je sens là, dit il en montrant son cœur, je sens là un certain mouvement qui me ferait abjurer la croix pour le croissant. Deux millions!... que de jouissances incluses! que de joie, de vin, de ûlles, que d'éclat, de puissance, de louanges, de flatteurs , et que de vertus on nous accordera; deux millions!... c'est l'encyclopédie des jouissances de l'univers; que de passions à contenter, tous nos caprices seront rois !... nous les déchaînerons tous!... Deux millions!... pensez vous que nous serons deux petits saints!... et qu'il y a de quoi soudoyer un conclave et devenir pape !
En prononçant ces paroles, les petits yeux verts de l'Italien brillaient comme ceux d'un chat, et le Mécréant fut tout échauiTé par l'éloquence de ce serpent. Il se mit à sourire , en croyant voir les deux millions devant lui, à l'aspect des gestes du Vénitien, qui semblait compter de l'or et voir tout ce qu'il décrivait.
En te moment on entendit sourdement gronder autour des murs de la forteresse les cent cinquante chevaliers , qui faisaient de vains efforts pour emporter la poterne.
— A'ertu de froc !... s'écria le Mécréant, veulentils nous forcer?..,
— Allons, buvons, et croyez-moi, tout n'est pas perdu, continua îlichel l'Ange; les scélérats spirituels ont d'immenses avantages sur les honnêtes gens sans esprit , et je ne vous dis qu'un seul mot : J'irai à Casin-Grandes , et que la peste me crève, si je n'avance [)as les affaires ; je ne vous demande plus qu'une tentative après mon refour... Demain vous compterez vos hommes, et pourvu qu'il vous en reste deux cents, ce sera toujours assez pour le malheur des Lusignans et de la contrée...
— Et où recrulerais-je de ces âmes damnées?...
— Partout!... il n'en manque pas, l'année est bonne et la providence du mal aussi.... Buvons un dernier coup! et allons réjouir ceux qui n'ont pas
eu le malheur de mourir comme des honnêtes gens...
Le Mécréant et son digne acolyte sortirent, suivis de le Barbu; ils rejoignirent les brigands, qui, du haut des remparts, s'amusaientà lancer des traits aux chevaliers noirs.
— lié bien! camarades, s'écria Michel l'Ange, d'assiégeants vous voilà assiégés ! ainsi va le monde. En tout cas, malheur à l'ennemi, car je suis ici, et ma présence a toujours nui aux honnêtes gens... Ne craigt)ez rien, vous autres!...
Les lazzis de l'Italien , ses bons mots et sa gaieté infernale, firent renaître la joie; on apporta du vin par l'ordre du iMécréant, et l'on noya dans les pots les soucis de cette fatale journée.
— Vous vivez, heureux coquins !... reprit Michel l'Ange , le Seigneur vous favorise! mais si ce n'est pas aujourd'hui, ce sera demain; tôt ou tard il faut épouser la camuse ; heureusement c'est une femme, et en lui disant qu'elle est belle, on aura du répit... En l'attendant, rions ! car souvenez-vous bien qu'un seul instant perdu pour la gaspille et la joie, c'est un crime de lèse-vie!... le passé ne revient pas plus que les morts ! et que Dieu les bénisse ! nous autres nous n'y pouvons rien, pas même les plaindre, car nous ignorons s'ils sont bien ou mal... Sur ce, trinquons !
Un homme comme Michel l'Ange serait précieux dans une armée, pour relever le moral des soldats : s'il avait employé dans le bien ses qualités brillantes, il aurait été l'un des hommes les plus remarquables du siècle de Gharles VII : mais c'était un véritable diable échappé de l'enfer et flétrissant tout de ce rire salanique qui étonne le vice et le fait rougir de lui-même, autant que le crime peut rougir... rendant que le Vénitien égayait les brigands, le Mécréant les comptait de l'œil; il lui en restait près de quatre cents, en comprenant ceux qui gardaient la forteresse.
Enguerry s'aperçut que les chevaliers n'étaient pas en assez grand nombre pour enceindre son fort, et il se promit bien qu'une sortie le délivrerait de ce surcroit d'ennemis... Je dis surcroît, car le Mécréant pressentait que ces chevaliers ne pouvaient être que les précurseurs de Gaston II, le fils de René, comte de Provence et roi de Naples, si déjà ce prince n'était pas arrivé, comme le bruit en courait à Aix... Ces réflexions lui firent dire à Michel l'Ange :
— i\lon compère, si le comte Gaston est revenu, j'ai bonne envie d'aller camper ailleurs, notre entreprise et ma vie deviennent très-douteuses.
— Je n'ai jamais douté que d'une seule chose, répondit l'Italien.
— De quoi?...
Le Vénitien lui montra du doigt la voûte céleste,
CLOTILDE DE LUSIGNAN
avec un sourire diabolique cl rempli d'une expression désolanle.
— Mille diables!... je me croyais mécréant, mais je trouve mon chef do fde.
— Aussi suis-jc de Rome...
— Par Mahom ! je te cède le pas pour aller en enfer.
— Allez, je vous le répète, mon compère, j'irai à Casin-Grandes et je n'en reviendrai qu'à bonnes enseignes.
Là-dessus , ils descendirent des créneaux et furent se coucher. Ce n'est pas sans une certaine honte, que nous avouerons que l'Italien et le Mécréant dormirent aussi tranquillement que des gens vertueux.
I! est temps de retourner à Casin-Grandes
J'éprouve du plaisir à te nommer mon fils.
(Poëme de Moïse sauve.)
Jurant alors de mourir Tun pour Paulre ,
Si le destin les voulait désunir,
Ils n''ont d'espoir qu'aux soins de l'avenir.
( a^o:!Vme.)
Nous avons quitté cette forteresse en même temps que les brigands, qui, je l'avoue, n'étaient pas une très-bonne compagnie; je vous en demande pardon.
Examinons ce qui se passa sur le champ de bataille. Aussitôt que Bombans s'en vit le maître, il commença par le parcourir; il fit rattacher les chaînes du pont-Ievis ; il ordonna de transporter les blessés au château , brûla le bois qui comblait le fossé , rattrapa les chevaux sans niaUres ; et comme Hercule Bombans, le parangon des intendants, ne perdait jamais latèle lorsqu'il s'agissait de finance, il se mit à procéder catégoriquement au dépouillement des morts; il se déclara leur légataire universel, et il recueillilsur-Ie-chanip leurs successions sans autre forme de procès; il s'empara donc de tout ce qu'Enguerry laissa sur le champ de bataille, d'une huitaine de chariots chargés d'armures, et de tout l'or qu'il trouva sur les cadavres; il abandonna le reste du bulin aux paysans, comme récompense, et les cadavres aux corbeaux, en qualité de gens de justice de la gent volatile.
Il rentra dans le château, releva le pont-Ievis et s'occupa très-activement de rétablir l'ordre; il y trouva chacun encore plongé dans l'étonnement d'une délivrance aussi subite... On se regardait en silence, et l'on n'osait y croire.
— Où est le prince? demanda Bombans. On ne répondit rien, personne ne le savait.
En effet, aussitôt que le Mécréant onlra dans Casin-Grandes, le prince et sa fille cherchèrent un dernier asile dans la chapelle : Castriot , l'évèque et Kéfalein y transportèrent Monestan , et suivis de quelques vieillards, des demi-seigneurs cypriotes, de Josette et de cinq ou six soldats, fidèles débris du premier corps d'armée, tous ces restes généreux attendirent le moment de mourir aux pieds du roi...
La pâle Clotilde ne tremblait pas du danger présent, et elle fut heureuse de pouvoir se livrer à sa tristesse, alors imputée à la circonstance.
Ce groupe dans la posture la plus calme ressemblait au sénat romain lorsqu'il fut pris pour une assemblée de dieux par les Gaulois, maîtres de Rome. Castriot était devant le prince, et, son sabre tiré, il regardait la porte de la chapelle avec les yeux d'une lionne défendant ses petits cachés au fond de son antre. De temps en temps ses yeux farouches, se reportant sur Clotilde, annonçaient qu'il pensait à la tuer plutôt que de la voir la proie du Mécréant , et les regards de la jeune fille lui disaientqu'elie ne demandait pas mieux... Tout bonheur n'était-il pas perdu pour elle?...
Ce silence fut interrompu par les pas de la foule, qui retentissant faiblement au-dedans de la chapelle firent trembler les plus courageux.
— Victoire !... victoire!... cria la foule aux portes de la chapelle où Bombans jugea que le prince pouvait être renfermé.
Ces mots n'étaient pas de nature à rassurer les défenseurs du prince. Alors ils se regardèrent en silence, d'un air qui semblait dire : u L'heure de mourir est arrivée! »
— « Ouvrez, c'est nous !... victoire!... n La peur fit encore méconnaître les voix tumultueuses.
— C'est vioi, dit Trousse, qui avait changé de vêlement et pour cause...
— Sire, les ennemis sont vaincus, cria Bombans.
— C'est la voix de mon père, dit Josette, et elle courut ouvrir. Aussitôt se précipitent dans la chapelle, Bombans, Trousse, les soixante soldats et les dix cavaliers échappés à la mort , les femmes , le reste des gens; et le temple retentit de ce cri : Victoire !... victoire!...
— Sire , Je ["avais bien dit, s'écria Hercule Bombans en se prosternant.
— C'est moi qui sonnai le beffroi , aux sons duquel ont paru les chevaliers célestes , dit Trousse.
— Le seigneur nous a donc secourus, reprit Monestan d'une voix faible, et revenant de son long évanouissement, en entendant ces cris qu'il prit pour des chants d'église.
CLOTILDE DE LUSIGNAN
— S'il a envoyé des anges, ils étaient à cheval, observa Kéfalein.
Caslriot remit son sabre dans le fourreau, et regarda la princesse et le monarque avec le ravissement de la reconnaissance et du dévouement. II ne dit ni ne demanda rien
Il est impossible de dépeindre l'étonnement du bon Jean II, et du groupe de ses fidèles serviteurs : une mère qui retrouve son fils , une amante son amant , un fils son père , un voyageur son clocher, ne sont pas plus joyeux, ébahis, attendris et le cœur plein de liesse.
— Chantez donc un Te Deum, s'écria le premier ministre.
Aussitôt l'évêque, sans quitter ses armes, monte à l'autel; chacun s'agenouille, et Hilarion d'Aosti entonna le chant d'actions de grâces , qui monta vers le Seigneur : le cri de ces âmes vertueuses dut être un agréable encens, puisque le cœur d'un homme de bien est la plus belle offrande qui puisse lui être offerte.
Le Te Deuni fini, le prince s'écria : « Mes amis, « nous saurons reconnaître vos services, nous donc nons la liberté à tous les serfs qui se trouvent Il dans le château et aux enfants de ceux qui sont Il morts; nous les enrichirons, et rebâtirons leurs ti chaumières ruinées. Vous avez dès longtemps « acquis le titre de mes enfants, si nous en savions « un plus beau, nous vous l'accorderions en ce « jour. ))
Des larmes s'échappèrent d'entre les paupières du bon roi, dont les paroles flatteuses retentirent dans le fond du cœur de ses sujets, comme la douce musique des anges.
— Il ne faudra pas oublier de faire un service pour les âmes des morts, dit le premier ministre, encore pâle et chancelant.
Le prince, accompagné de ses ministres et de sa fille, qui guidait ses pas, sortit de la chapelle et s'achemina vers ses appartements.
liombans sembla se multiplier pour rétablir l'ordre dans le château : nous devons lui rendre justice! avarice à part, et l'on sait combien cette passion entraine facilement à de vilaines actions , Bombans avait des qualités, il était actif, prudent, courageux cl dévoué à sa manière, c'est-à-dire en tout ce qui ne concernait pas la bourse : les cours furent nettoyées , et les gens morts remplacés au plus tôt. Chacun esta son poste, tout rentre dans l'ordre, et lorsque la nuit arriva, l'on n'aurait jamais cru que le château de Casin-Crandes eut subi un siège, si le nombre des serviteurs ne l'eût pas indiqué par la diminution. Encore Bombans eut-il bientôt rempli le vide par de nombreuses promotions faites parmi les paysans les plus courageux... Les Camaldules
prétendent que c'est lui qui, dans cette occasion , donna l'idée de la vente des charges. Au milieu de ces événements, la pauvre Marie était restée dans sa loge, négligée par tout le monde; et lorsque Castriot s'approcha pour la voir, elle s'écria comme en rugissant: « J'ai faim !... l'on m'oublie !... »
Vax ce moment le prince et ses ministres recueillaient au salon rouge les différents ouï -dire sur l'apparition miraculeuse des chevaliers, et l'on cherchait d'où pouvait être venu ce secours opportun.
— Il y a eu des miracles plus extraordinaires!... disait Monestan.
— Un miracle l'est toujours , observa l'évêque.
— Je croyais qu'on n'en faisait plus, dit Kéfalein, sans se douter qu'il avait eu de l'esprit une fois en sa vie.
A cette observation , Monestan regarda fixement le connétable , et se convainquit par cet aspect de rinnocence du bon Kéfalein. Alors il retint sa réponse, en pensant que celte parole n'empêcherait pas le connétable d'entrer au ciel.
— Messieurs, observa gravement le roi, nous croyons que ce ne peut être que le chevalier noir, notre libérateur.
— Mais par où serait-il venu? demanda l'évêque; comment s'est-il trouvé à point nommé au moment où nous succombions? il aurait bien dû venir lorsque nous finies un instant plier les ennemis, alors sa présence eut épargné la mort de bien des braves gens...
— N'accusons donc jamais, interrompit Monestan, ni le ciel ni les hommes, avant d'être parfaitement instruits de toutes les circonstances.
— Si c'est notre libérateur, continua le prince , i!ul doute qu'il n'ait mis toute la diligence possible
A celte conjecture, Clotilde soupira. Pauvre enfant, c'est un coup mortel à tes amours!
— Vous serez heureuse, lui dit son père en lui pressant la main ; ne soupirez plus de crainte, mon cœur a dans ce moment un pressentiment qui ne m'a jamais trompé. » Ces paroles, dites à voix basse, augmentèrent la pâleur et la tristesse de Clotilde.
— Mais, demanda Monestan, comment a-t-il su que vous étiez en danger?
— L'amour, Monestan, est le plus sûr de tous les messagers...
La princesse, dont la figure chagrine était l'objet de l'attention générale, dégagea à ce moment sa main tremblante des mains de son père, et par ce mouvement, manifesta le désir de se retirer.
— Vous nous quittez, ma fille!... revenez au plus tôt ; nous tenons ce soir et demain cour plénière ; il faut fêler noire libérateur quel qu'il soit !...
CLOTll.DE UE LUSIGNAN.
Tous les yeux suivirent la démarche leiile cl morne de la jeune fille, dont le cœur en deuil aspirait après la nuit, pour s'assurer si le beau Juifexistait encore , et la nuit était venue !...
Le prince ordonna que l'on mît une senlinellc sur la tour du pont-levis, afin d'être averti de Tarrivée de ses libérateurs, et chacun attendit avec impatience.
Clolilde a regagné son appartement... <; Y serat-il?... n se dit-elle, en consultant son cœur, pour savoir si elle ne préférait pas l'incertitude et l'espérance, à la vérité. Pleine de joie ou de chagrin... elle hésite!... tout son univers et là, sur ce rideau qu'elle n'ose lever.... elle le regarde avec anxiété , elle voudrait, tout à la fois, et voir et ne pas voir; enfin, la curiosité l'emporte!... qu'ai-je dit, curiosité? c'est l'amour, c'est un sentiment inexplicable, suave et douloureux, divin et terrestre, voluptueux et cependant aigu!... elle se hasarde , elle approche...
A ce moment , un léger bruit sur la Coquette fit refluer tout son sang vers son cœur, qui ne put suffire à la violence de l'émoi que lui causa le pressentiment du bonheur... Le rideau résiste, il est déchiré, la croisée ouverte, et Clotilde voit son bienaimé!... Des fleurs sont sur l'appui de la fenêtre !...
On peut peindre par des paroles la joie d'un guerrier qui triomphe, d'un enfant qui remporte un prix, d'un époux devenant père, d'un homme qui prouve sa reconnaissance à son bienfaiteur, d'un Français qui, dans le désert de l'iVfrique, entend la douce voix d'un Français échappé de Saint- Jean-d'Acre; mais rien ne peut dépeindre la fête idéale qui transporte le cœur d'une femme saluant le bien-aimé qu'elle a cru perdre à jamais.... C'est le déluge de tous les sentiments que la nature a resserrés dans le petit espace que l'on nomme une âme. On se sent une facilité d'existence, une légèreté de corps; on semble prêt à s'envoler vers les cieux. Je ne connais aucune hyperbole pour donner i'idée de ces pleurs de l'âme en joie.... Les fêtes du cœur ne sont pas bruyantes.
— Clotilde ! s'écria le Juif.
— Nephtaly... Vous vivez!...
— Oui, puisque je vous vois!...
— 0 Nephtaly, ne risquez plus votre vie sur ce rocher! votre mort serait la mienne. Combien j'ai souffert aujourd'hui ! ...
— Souffert!... et pour moi!... Ah! ne craignez rien, Clotilde, il n'est aucun danger pour qui vient vous admirer !...
— Je le crois, puisque vous le dites... mais , je tremblerai toujours!...
—Voulez-vous, rcprit-il, que je sacrifie mon bonheur à votre tranquillité.'
— Non, non, Nephtaly j'aime mieux votre
présence que votre souvenir!... et cependant, je devrais ne plus vous voir. Un autre ne va-l-il pas venir? tout espoir n'est-il pas perdu?... Elle s'arrêta, car elle aperçut Nephtaly pâlir, lever les mains au ciel et les reporter vers elle avec le geste d'un naufragé qui demande du secours.
— Ah, Clolilde!... s'écria-t-il, et sa belle tête retomba sur son sein,
— Je vous entends! reprit la princesse en versant quelques larmes bien pénibles. Ilélas ! jamais les morts ne s'aiment et nous sommes comme morts l'un pour l'autre!.... Adieu donc!
Nephtaly, pour toute réponse, montra le ciel par un geste empreint de cette grâce mélancolique, qui est la poésie du malheur!....
— Oui, nous n'aurons de bonheur que là, continua Clolilde; écoutez, Nephtaly! une consolation nous reste , c'est de savoir que nos cœurs s'entendront toujours !...
Elle prit les fleurs, en orna son sein palpitant, et referma la croisée en jetant un regard plein d'amour sur son bien-aimé... Puis elle s'achemina vers le salon... tout à la fois heureuse et malheureuse : comme il y a des voluptés qui font mal , il y a des douleurs qui charment.
L'on venait d'apprendre, au salon du prince, le chemin que les chevaliers prirent pour venir au secours de Jean II. et voici coamie : Bombans, ayant fort à faire pour remplacer les trésors enfouis et décorer la salle à manger, y entra pour prendre ses dimensions et voir comment il lui donnerait un air de fêle. 11 remarqua que la porte de l'immense salle à manger, du côté de la mer, était ouverte, et il suivit tout naturellement la trace des pas des chevaux. Alors il découvrit que l'on avait coulé à fond, au milieu des récifs, une assez grande quantité de chaloupes, à l'aide desquelles on forma une espèce de bac, par où les chevaliers abordèrent jusqu'à l'esplanade , dont les fleurs et les arbustes étaient foulés, les gazons chevauchés et flétris. Il courut instruire le prince de toutes ces circonstances.
— Ils m'ont tout gâté! dit Bombans en finissant, le pavé de la salie est cassé; cela coûte beaucoup, mais pas encore si cher qu'un pillage : ou n'en a jamais vu à bon marché, tout est si coûteux !... et je réponds qu'il sera difficile de régulariser —
— L'on vous passera tout en compte , s'écria le prince joyeux.
A ces paroles la figure de Bonibans se dilala, ses muscles buccinateurs jouèrent , et le contentement parut pour la première fois sur sa face soucieuse.
Clotilde arrivait au salon comme l'intendant se retirait, et comme le prince s'écriait : « Nul doute, c'est le chevalier noir !.... »
CLOTILDE DE LUSIGNAN
A ce moment les sons du cor retentirent, et les échos des vastes murailles de Casin-Grandes les répétèrent.
— Connétable, dit le bon Jean II, allez au-devant de nos libérateurs, et amenez-les ici! qu'on leur prépare un joyeux festin, et célébrons cette nuit la délivrance de Casin-Grandes...
Clotilde s'assit sur le trône à côté de son père , et la petite cour prit une attitude majestueuse... Cas- Iriot essaya de remplacer de son mieux les trois Cypriotes moris dans les combats du malin.
Kéfalein arriva dans la première cour au moment où le chevalier noir, monté sur un cheval noir tout blanchi d"ccume, franchissait le pont-levis.
— Vérynel , accourez ! s'écria le connétable ; et vous, sire chevalier, dit-il à l'étranger en l'aidant à descendre de cheval , venez vous remettre de vos fatigues, le prince et ses sujets attendent avec impatience la vue de leur libérateur.... Ils s'avancèrent vers le pavillon de Hugues.
— C'est lui!... dit le monarque en reconnaissant la démarche du chevalier. Venez, mon fils !... Et le prince , descendant de son trône , courut , à côté du chevalier, tendre ses bras au connétable. Chacun fut étonné à l'aspect du chevalier noir, et un murmure flatteur pour l'étranger le suivit jusqu'à ce que le prince l'eût conduit près de son trône.
— Hé quoi ! continua le monarque ivre de joie, nous vous devrons donc deux fois la vie! Eh ! mon fils, nous n'avons qu'une Iilie et un cœur !...
— Prince, dit le chevaliernoir , ne craignez plus rien, j'ai laissé mes chevaliers à la poursuite de vos ennemis, ils ne tarderont pas à revenir victorieux... Avais-je raison de vous quitter la dernière fois? Mais, ajouta-t-il en se tournant courtoisement vers la princesse et cherchant à adoucir la rudesse de sa voix, madame, depuis longtemps vous savez que je vous aime, ne croyez pas que je veuille faire passer pour des preuves d'amour ce qui me fut dicté par la seule humanité et le devoir d'un vrai chevalier français; je ne puis vous offrir encore, comme preuve de mon éternel amour, que ma constance ! Oui , belle Clotilde , je chercherai , par tous les moyens qu'il sera en mon pouvoir, à conquérir votre affection ; je me déclare , devant la cour et devant Dieu, votre servant d'amour et votre chevalier : heureux si je puis, à force de dévouement et de gracieuses attentions, vaincre votre froideur...
Chacun admira la prestance, la loyauté, les manières élégantes et la générosité de l'inconnu; Clotilde seule, muette et détournant les yeux, craignait de le voir; c'eût été un crime de lèse-amour !
— Froideur!.... répéta le bon Jean 11; ne craignez rien, mon (ils ! nous ne voulons pas trahir les secrets de noire bien-aimce fille, ils ne nous appartiennent
pas ; mais , nous vous répondons de votre bonheur ; et si vous en voulez une preuve , regardez la rougeur qui doit se répandre sur son front virginal.
Le cercle curieux porta ses yeux sur Clotilde, dont la pâleur devint un problème; car naguère, lorsqu'elle rentra, l'on avait remarqué la joie briller dans ses yeux et sur son visage épanoui.
Celle contenance, l'écueil de la pénétration des vieillards comme des jeunes, ne fut expliquée que par Kéfalein , qui dit , avec un gros rire , à l'oreille de l'évêque :
— La femme est une énigme... et, nous avons le mot !... L'évêque sourit; et 3Ionestan se dit en luimême: t: C'est quelque blasphème, car ils rient... i>
— Hé bien, ma fille, ne félez-vous pas notre libérateur ? demanda Jean IL
— Sire chevalier, répondit Clotilde d'une voix entrecoupée, les simples désirs de mon père sont des ordres pour nous, et j'obéirai toujours !... Si je dois cire voire récompense, j'acquitterai par le don de ma main la dette du roi de Chypre....
— Madame, ce n'est pas de l'obéissance que je demande!... répliqua le chevalier à voix basse.
Le prince saisit la main du chevalier noir , comme pour le rassurer; mais l'aspect de la figure allrislée de la princesse n'était pas fait pour donner de l'espoir.
Madame, dit-il avec une espèce d'accent de reproche, en voyant votre beauté, tout homme, tel courtois qu'il puisse être, s'empresserait pour la posséder de se servir de l'autorité d'un père.... Ne craignez jamais cela de moi !... je ne veux vous de- \oir qu'à vous-même !...
Puis saisissant la main de Clotilde par un geste qu'il déroba à l'assemblée à la faveur des draperies du trône, il lui dit d'un ton plaintif: <t Vous ne m'aimez donc pas ?.... »
Ce reproche mérité répandit S''.r le visage de Clotilde un incarnat subit, que les courtisans remarquèrent, et elle répondit en pleurant ; « Je vous aimerai, seignetcr!... »
A ce moment Bombans qui avait fait tous ses efforts avec M<^ Taillevant, pour arranger un repas digne du roi de Chypre, vint annoncer que la salle du festin n'attendait plus que les convives. La salle à manger était décorée de fleurs, de guirlandes, de feuillages, et à défaut de toutes les richesses resserrées, l'intendant plaça des valets qui tinrent de grosses lorches de cire pendant le repas. Ne pouvant donner l'éclat de l'or, il le remplaça par celui de la lumière en profusion.
Le courtois chevalier offrit sa main à Clotilde , et la conduisit à la salle à manger, en ayant soin qu'elle posât bien ses pieds à chaque marche, que personne ne la froissât, la regardant sans cesse, en-
CLOTILDE DE LUSIGNAN
viant le marbre que ses pieds loueliaionl, la rampe que sa main légère pareourait, et écoulant le hruit soyeux de ses vêtements. Ces attentions firent d'autant plus de peine à la jeune fille, qu'elle se sentait de la reconnaissance et de l'estime pour le chevalier, et qu'elle se trouvait dans l'impuissance de le récompenser.
Le chevalier noir refusa de s'asseoir et de manger en alléguant ses vœux, et il se tint debout derrière Clotilde; il la servit en prévenant ses moindres désirs , changeant ses assiettes , lui versant à boire d'une main tremblante de bonheur, offraiil le pain, cherchant à etlleurer ses doigts , ses cheveux , ses vêtements , et la dévorant d'un œil que l'on voyait briller à travers sa visière serrée ; il l'aidait aussi à servir son père , et le bon vieillard était au comble de la joie en croyant leurs cœurs d'intelligence d'après ce concert de soins.
Au milieu de ce banquet, les musiciens du prince chantèrent des tensons, des ballades, et des chants de guerre en l'honneur des Lusignans.
Comme ils finissaient minuit sonna.
— Chevalier, dit le prince, vos compagnons d'armes tardent bien à venir.
— S'ils ne sont pas arrivés à la pointe du jour, répondit l'étranger, je serai forcé d'aller à leur rencontre, et savoir qui peut les arrêter... Peut-être l'imposteur, le faux Enguerry se sera renfermé dans sa citadelle avant qu'ils aient pu l'atteindre; ils essaient de la forcer, et c'est en vain, je la connais; il faut pour cela des machines et une armée plus nombreuse ; j'attends à cet effet avec une grande impatience le reste de mes troupes que les vents ont retardées... Je suis bien heureux que le comte de Foix m'ait ramené ces cent cinquante vaillants chevaliers bannerets.
— Et comment avez-vous su notre détresse? demanda Monestan.
— Et ne vis-je pas aux menaces que le sire Enguerry vous fit lorsque je vins dernièrement en ce château , qu'il n'en voulait qu'à vos trésors ? alors je fus assez chagrin de me voir sans ressources pour vous secourir, et perdu si je me découvrais...
Heureusement que ces généreux gentilshommes ont abordé hier du côté de Jonquières, et mon écuyer s'empressa de leur apprendre où j'étais , et ce que je réclamais d'eux... Aussitôt que mes troupes seront arrivées , je me montrerai dans la contrée, et le sire Enguerry paiera de sa tête sa félonie. Il a osé usurper l'héritage d'un vaillant chevalier, qui, délivré de ses fers, viendra le reprendre et venger l'humanité.
Le prince saisit la main du chevalier noir, et la serra de nouveau sans mot dire,
— C'est un siège auquel je désirerais bien assis-
ter, dit l'évêque, car la forteresse est bien située et de difficile accès.
— J'en connais le faible, répondit le chevalier. Le souper fini, le monarque dotiiia l'ordre de
préparer pour le lendemain une fête brillante à ses généreux défenseurs, et l'on fit pour cela des efforts inouïs pendant toute la nuit.
Chacun se relira pour se livrer au repos, et, certes , l'on en avait besoin après une journée aussi fatigante et remplie d'autant d'événements. On servit le chevalier noir dans son appartement, et il recommanda au docteur Trousse de l'éveiller à la pointe du jour, si ses chevaliers, dont il commençait à devenir inquiet, n'étaient pas arrivés.
La pauvre Clotilde regagna son appartement , à la porte duquel elle trouva l'infatigable Castriot le sabre nu , et prêt à se coucher sur le seuil de marbre... Elle ôta tristement de son sein les ûeurs du bel Israélite, et se laissa déshabiller sans mot dire par Josette.
— Hé bien, madame, votre mariage ou plutôt votre bonheur ne tardera pas, car il ne manque que votre consentement; j'ai tout vu par un carreau cassé de la croisée de la salle... Ah ! comme ce chevalier vous aime! vous n'avez pas fait un mouvement qui n'ait excité son altenlion : sa tournure est noble, il est bien fait , car ses armes sont comme des modèles.
— Mademoiselle, dit la princesse, songez à ne jamais m'entretenir sans ordre, et surtout sur des choses qui doivent êlre respectées par voire silence, plus que toutes les autres.
— Oui, madame, répondit Josette étonnée.
— Adieu, Josette, dit Clotilde avec douceur, pour la rassurer sur le ton sévère qu'elle avait pris.
— Adieu, madame! Et Josette s'en fut en pleurant.
Clotilde ne put dormir ; une seule pensée l'agitait, c'est : Combien elle serait malheureuse d'épouser le chevalier Noir : et son âme candide et pure ne lui fournissait d'autre moyen de sortir de ce labyrinthe que la résignation. « Je lui porterai, se dit-elle, une triste dot, les larmes et le chagrin seront mon seul apanage... n
Elle n'eut qu'un moment de sommeil, sans même y goùler de repos, car elle vit en songe son beau Juif découvert, banni, allant en captivité. Le chevalier noir, sachant qu'il était son rival, cherchait à le faire mourir. Elle aperçut Nephlaly tourner ses yeux sur elle une dernière fois : ce regard désespérant était rendu plus cruel par les circonstances vaporeuses de ce rêve, et le farouche chevalier noir, en donnant le coup de la mort à l'Israélite, disait à Clotilde: « Je n'ai plus de rival!... » Elle se réveilla en sursaut et tout épouvantée, car elle avait lou-
CLOTILDE DE LUSIGNAN
jours eu une espèce de croyance aux annonces des songes : c'était Marie qui la lui communiqua dès son enfance; aussi sa frayeur fut-elle mortelle. Elle regarde autour d'elle et aperçoit l'aurore qui jetait dans sa clianibre une clarté blanchâtre; elle se lève soudain, et court à sa fenêtre pour s'assurer de la vie de Nephlaly.
Elle le voit fidèlement assis sur son rocher comme un Français banni, qui, s'asseyant sur le bord de la mer, respire le vent qu'il suppose venir de sa patrie. Lorsqu'elle entr'ouvrit la fenêtre, leurs yeux et leurs âmes se confondirent, et l'amour battit de ses ailes dans les cieux.
— Nephlaly , lui dit-elle encore tout émue et d'une voix douce comme celle d'un enfant qui prononce pour la première fois : ma mère...; Nephtaly, promettez-moi de ne jamais affronter votre rival.-*...
— Et quel est-il ?...
— Hélas ! c'est un grand chevalier qui porte toujours des armes noires, et sa devise est : Deuil à qui n'est pas aimé!...
— Clotilde, vous ne l'aimez pas!... dites-le-moi?... Le regard du Juif exprimait la crainte.
— Il faudra que je l'épouse!... Et elle soupira.
— Il vous épousera, Clotilde!... El il soupira à son tour.
— Oui...
— Grand Dieu!...
— Nous n'aurons , reprit-elle, d'autre ressource que de nous aimer de l'àme...
Le beau Juif, la regardant avec des yeux pétillants d'amour et d'un feu qui s'échappait en éclairs, lui dit d'un ton morne, solennel et dénué de cette exaltation que donne l'espérance :
— Clotilde!... lorsque votre mariage approchera, prornettez.-moi de m'accorder un rendez-vous... un seul ! Que je puisse vous voir, vous serrer dans ces bras désespérés, et je vous jure de trouver alors un moyen pour nous unir à jamais...
— A jamais! répète Clotilde en délire.
— A jamais !... reprend le Juif. Alors je verrai si lu m'aimes !...
— 0 mon bien-aimé, joie de mon cœur, vous auriez un tel moyen ! dit la jeune hlle dont le visage offrait le portrait d'une sainte en extase. Elle ne fit pas attention au ton d'autorité que prenait le Juif immonde.
—Oui, je l'ai !... hélas! qui ne l'a pas ! Mais c'est le dernier refuge du désespoir, et songeons à ne l'employcrqu'à la dernière extrémité !... promettezvous, Clotilde ?
— Si je le promets! je le jure par toi!...
— Adieu ! je suis content, ô ma douce amie ; continuons alors de savourer, sans crainte et sans remords, les douceurs d'amour. Cette promesse, écrite
dans le ciel dans le livre éternel, nous fiance bien mieux que les cérémonies des hommes!... tu m'appartiens!... Adieu!... Et il envoya un doux baiser à sa maîtresse sur l'aile des zéphyrs.
Le ton qu'il mit à ses paroles avait quelque chose de farouche... Clotilde reste pensive, tout en le voyant se confier aux airs pour regagner sa crevasse.... Il y parvient, s'agenouille, et réitère un doux baiser à son idole.
Clotilde prit alors les fleurs nouvelles que l'Israélite avait apportées sur l'appui de la croisée et elle en décora son sein tout palpitant de joie. Elle se mit à sauter dans sa chambre avec la naïveté de la jeunesse, et elle répéla : « Nous serons unis!... >> Cette idée rafraîchit son cœur comme une rosée bienfaisante.... Ah! c'était une véritable fille d'Eve! . . .
Prodigue! à mon liote , en ce beau jour de fête , Le luxe des festins, ines trésors précieux, Enchantez son oreille et charmez-lui les yeux. Que ne puis-je montrer le dedans de mon âme ! ( RoTBon , comédie de l'Hypocondriaque. )
Tout à coup dans ces lieux un homme se présente : Comme un nouveau soleil , il frappe les regards Par un portrait exact de la mine charmante De ce beau chevalier, etc.
(DuRTER, comédie.)
C'était une fille d'Eve !... Eve fut inconséquente... Savez-vous pourquoi? C'est qu'elle n'eut pas de mère... Or, toutes les jeunes filles qui se trouveront privées de ce Mentor aimable sont menacées de la même infortune qui se grossit et s'amasse sur la tête de la pauvre Clotilde. Elle n'eut de sa mère ni le sourire , ni les instructions douces et tendres qui l'auraient empêchée de tomber dans le précipice d'un amour sans espoir. Une mère l'aurait surtout empêchée de sauter par sa chambre comme une petite folle, parce que son amant lui a dit qu'ils
pouvaient s'unir! Je recommande ces sages
réflexions à l'altenlion des mères de famille et des
jeunes filles Mais, hélas, depuis six raille ans
elles sont répétées, et depuis six mille ans, malgré les mêmes remontrances et les mêmes lois, les mêmes
fautes et les mêmes crimes se commettent! 0
Nature! si l'homme n'avait pas de passions, on
accuserait le ciel!... il en a, l'on accuse encore le ciel !... Mais laissons cela.
Josette accourut au moment où Clotilde était au plus haut degré de joie.
— Hé bien ! Josette , qu'avez-vous avec votre air soucieux !...
CLOTILDE DE LUSIGNAN
— Madame, le roi vous fait dire de passer au plus tôt chez lui....
— Que peut-il me vouloir, Josette?... roprit-cllc en riant.
— Je l'ignore. Madame m'a recommande si sévèrement de ne plus m'occuper des choses qui concernent madame,...
— 3Iais, Josette, je ne vous disais cela que parce queje ne savais pas... et de quoi me parliez-vous ?... Ah! dit-elle en s'interrompant , laissez-moi ces fleurs!... Voyez-vous, Josette?... il en faut faire une couronne et me la poser sur la tète...
— Madame n'a plus de chagrin I...
— Du chagrin , Josette ! est-ce que j'en ai eu?... Ma fille, mettez-moi tous mes atours, que je sois parée, je veux être belle... gardez cette rose , j'en ornerai mon sein.
A la fin, Josette se déridant un peu et voyant tout ce qu'elle perdait à rester muette, dit à Clotilde :
— Madame fait bien de se parer, car on a tout bouleversé le château pour les apprêts de la fête ! jamais je n'en ai tant vu : les préparatifs eux-mêmes sont une fête.
— Vraiment, Josette?
— Oh! madame, ils ont duré toute la nuit.
— Je n'en ai rien entendu.
— Enfin c'est superbe!... mon père a bien du talent : c'est un honnête homme , il ne cesse de dire qu'il ne voudrait pas y gagner un sou !...
— Je le crois ! répondit la princesse tout comme elle eût dit autre chose.
En effet, il régnait dans tous les mouvements de Clotilde une espèce d'impatience, un ensemble de gestes , de regards , qui trahissait plus que de la joie !... Celle de l'amour devrait avoir un autre nom. Josette ne savait plus que penser de sa mailresse... <i Triste hier , joyeuse aujourd'hui , se disait-elle , que sera-t-elle ce soir?... voilà les princes!... On ne sait sur quoi compter !... »
La fille des Lusignans sortit en bondissant comme un jeune faon , et elle s'en fut chez son vieux père qui l'attendait avec impatience. Trousse l'introduisit, et l'annonça en se prosternant devant elle.
« Elle ne sera jamais malade!... » dit en luimême le docteur , en apercevant l'heureux mélange de roses et de lis qui régnait sur la figure de Clotilde.
Après être entrée, la princesse embrassa son vieux père à plusieurs rejjrises.
— Oh oh! s'écria le vieillard, la nuit a porté conseil!... et qu'avez- vous, ma fille?...
— Beaucoup de bonheur... , quand je vous vois, mon père !
Jean II remua la tête en se tournant vers sa fille; il se garda bien de prendre pour lui ce que disait Clotilde.
— Fille amoureuse, s'écria-t-il avec un geste d'abandon , en sait plus que dix centenaires, et c'est folie à moi de chercher!
Écoutez, Clotilde, reprit-il d'un air grave; et la jeune enfant parut attentive, mais tout lui représentait son beau Juif... Ecoutez, Clotilde... Mes ministres m'ont entretenu du défaut de politique qui se faisait sentir dans votre conduite d'hier : je conçois que vous ne coimaissiez guère la diplomatie, et j'approuve, en quelque sorte, la réserve que vous avez adoptée; elle convient à la dignité royale et surtout au sang des Lusignans : la pudeur est le plus charmant coloris de la jeunesse et de la vertu; mais il ne faut pas, ma bien-aimée, que cette pudeur dégénère en un maintien glacial qui repousse les hommages. Va, ma fille, il existe un rire et une folàtrerie des honnêtes gens et de la vertu qui ne messiéent pas, surtout dans les amours. La vertu ne futjamais revêche, elle est aimable; et , lorsqu'on aime , on peut le faire sentir par de petites douceurs, et par des ébatlemeiits d'âme. ..Ce pauvre ciievalier doit avoir la mort dans le cœur, et votre amour ressemblerait à de la répugnance par ce quel'onm'a dit... Vousne m'écoutez pas, ma fille?... s'écria le vieillard qui suivait tous les mouvements de l'amoureuse Clotilde.
— Si , mon père ! je vous assure qu'aujourd'hui le chevalier noir n'aura pas à se plaindre de moi...
— Faites-lui bon accueil !...
— Oui, monseigneur.
— Ne devez-vous pas bientôt l'épouser?...
— Puisquevous le voulez, mon père...
— Vous tremblez! s'écria Jean IL
— C'est de joie, sire!... Jlais sera-ce bientôt?... continua Clotilde, en pensant que l'époque de cet hymen avec le chevalier était celle de son union avec le Juif... — Pauvre innocente!...
— Tu te trahis, ma fille, s'écria l'heureux vieillard; allons, soyez tranquille, nous le déciderons au plus tôt ! Et il se frotta les mains en signe de joie.
En ce moment , le son du cor se fil entendre, et le chevalier noir, à la tête de ses cent cinquante chevaliers, et accompagné de sonécuyer, du comte de Foix, et de plusieurs seigneurs, arriva près de Casin Grandes : les musiciens du prince et tous ceux que l'on avait pu rencontrer étaient placés sous un arc de triomphe en verdure, dressé à la hâte, et, lorsque les chevaliers passèrent dessous ce fragile monument, une douce musique les accueillit. Les trois ministres et la cour les attendaient , tous les habitants agitant des lauriers étaient rangés en haie et les saluèrent par des acclamations : ce fut ainsi que commença la fête préparée avec un grand soin par maître Taillevant et maître Hercule Bombans.
La première cour était tendue de tapisseries et garnie d'échafaudages recouverts de draps et d'é-
CLOÏILDE DE LUSIGNAN.
toffes ; le milieu , tout sablé , offrait un vaste cirque pour les tournois ; la seconde cour, qui menait aux appartements du roideChypre, contenait une table immense formant un grand cercle extrêmement élevé; le centre de cette table présentait, par son vide , une arène , où l'on voyait différentes machines, préparations des décors du festin; les bancs tout à l'entour, ornés d'une feuillée, étaient garnis de coussins de pourpre, et l'on avait mis les couverts des cent cinquante chevaliers sur cette vaste table. Au milieu de cette table le dais du prince était disposé pour recevoir le roi , sa fille , les ministres , le chevalier noir, le comte de Foix et les principaux seigneurs.
Au son du cor, le prince et sa fille descendirent, et, s'avançant par les espèces de portiques ménagés entre ces divers apprêts, ils vinrent au-devant de leurs libérateurs, qui mirent pied à terre.
Tous, à l'exception du chevalier noir, avaient ôté leurs casques et leurs armures; à l'aspect du prince de Chypre , ils saluèrent avec respect, leurs yeux se tournèrent unanimement sur Clotilde et un murmure flatteur résonna dans les airs. Le prince, même pendant son règne en Chypre, n'avait pas
eu un si beau spectacle! Malheureux de ne pas
le voir , il écoutait ce que lui disait sa fille : le chevalier noir mit en arrivant un genou en terre devant Clotilde.
— Vous êtes bien heureux !... lui dit le comte de Foix en lui frappant sur l'épaule; si faudra-t-il que je m'en aille prompteraent pour ne pas devenir fou !...
— Belle dame , s'écria le chevalier noir, agréezvous l'hommage-lige de ma personne ?
— Certes , sire chevalier , et j'en ressens un plaisir infini ; la reconnaissance seule ne m'y force pas...
A ces mots le chevalier se baisse, et, dégageant un moment sa visière, il embrassa les jolis petits pieds de Clotilde confuse, qui lui dit avec un doux sourire et une grâce piquante :
— Allons donc , beau sire , ma main sera jalouse !
Le chevalier se relevant alors déposa sur cette jolie main un baiser tellement enflammé, que le cœur de Clotilde en reçut une espèce d'atteinte.
— Bien , mes enfants , s'écria le monarque : sires chevaliers, dit-il en haussant la voix , acceptez tons nos remercimenls pour l'assistance que vous m'avez prêtée. Nous tâcherons que vous ayez toujours souvenir de nous, car nous l'aurons toujours de vous.
A ces mots la musique et les trompettes indiquèrent le commencement de la fête , que Bombans avait préparée très-brillante, en espérant bien gagner sur l'ensemble des dépenses. Une foule de monde attirée par rannonce de cette solennité entra dans les cours ; mais aucun chevalier étranger n'y vint encore, malgré le soin qu'on avait eu la veille
d'envoyer à Aix et dans les villes voisines les armes du prince, et le détail des prix du tournoi. Les chevaliers se rangèrent autour du trône préparé dans la première cour et Clotilde fut déclarée reine du tournoi.
S'asseyant alors sous le dais, et entourée des personnages les plus marquants de l'assemblée, elle fit signe de commencer les premières joutes simples. Je passe la description de ce tournoi. Qu'il suffise de savoir que la princesse décerna le prix du combat à l'épée au comte de Foix ; ce prix était une épée enrichie de pierres précieuses. Le prix du combat à la hache fut une coupe d'or garnie de diamants blancs : le prix de la lance une nef d'argent, et le prix du combat à cheval fut remporté par Kéfalein : il eut une aiguière en vermeil.
On réserva le combat à outrance pour le soir.... Le prix était une nef d'or et une couronne de laurier.
Ce premier tournoi fini , l'on passa dans la seconde cour pour se livrer à la joie du magnifique festin que l'on y avait préparé. Je vais en donner une description succincte , parce qu'il est assez curieux par les divers entremets qu'on y joua.
Chez nos aïeux, un entremets était un divertissement entre chaque service , ce qui rendait l'art de la cuisine encore plus important qu'il ne l'est de nos jours, quant à la science du cuisinier, car, dans ce temps-là , les festins n'influaient pas comme à présent sur les destinées d'un État.
Chacun ayant pris place , le chevalier noir à côté de sa chère et joyeuse Clotilde, le prince, les ministres et les seigneurs à l'avenant, on vit paraître dans l'arène du milieu plusieurs petits enfants de chœur, qui chantèrent le Benedicite en musique , et l'on ne voyait nullement les musiciens qui les accompagnaient.
— C'est un peu profane, dit Monestan, et si M« Taillevant nous avait consultés....
— Laissez faire, répondit l'évêque, je l'absous en cas de péché.
Alors les mets arrivèrent devant les chevaliers , sans qu'aucun valet les apportât; ils parurent sur la table en sortant de dessous comme par enchantement. Pendant ce premier service, la curiosité fut excitée par l'arrivée de petits diablotins, qui arrangèrent une île, des fortifications, des machines, etc.
— C'est l'île de Chypre , s'écria l'évêque.
En effet , le premier entremets fut l'envahissement de la Chypre par les troupes du bon roi Jean II; les Vénitiens furent battus, comme bien on pense , et les petits enfants , vainqueurs , en entrant dans l'espèce de petit village qui représentait Nicosie , crièrent : Vive Jean II.
CLOTILDE DE LUSIGNAN
— Voilà nos trente mille hommes , dit l'évêque en voyant les bambins habillés en chevaliers.
Le second entremets représenta un immense navire , d'où il sortit un grand nombre (renfanls et de musiciens qui célébrèrent par des chants la prise de Nicosie, et, par des machines habilen)ent préparées, ils mirent tous ensemble , devant chaque chevalier, un petit navire pavoisé de ses armes particulières; et à la lin du dessert le navire tomba de lui-même, et sa quille restant seule découvrit une magnifique chaîne d'or, dont le roi de Chypre fit présenta chaque chevalier banneret.
Il s'ensuivit un cri de: u Vive le généreux Jean II! » qui fut pour le bon monarque un mets exquis... Aussi altcndail-il avec impatience le dessert. Heureusement pour Bombans le prince ne sut pas si toutes les chaînes étaient du même poids.
A la fin du repas, les enfants de chœur, en plus grand nombre, revinrent et chantèrent les Grâces en musique.
Ce fut pendant ce festin que l'on décida le mariage de Clotilde.
— Sire chevalier, dit le prince de Chypre, vers le second service , quoique nous ne connaissions pas encore votre rang, dont l'amitié de ces vaillants seigneurs nous donne une haute idée, il convient de fixer le jour de voire union.
— Ne craignez rien quant à la naissance du chevalier noir, dit le comte de Foix au roi Jean 11; tout prince que je suis , je me fais gloire de sa protection.
— Hé quoi, Clotilde !... s'écria l'étranger qui tout le temps de ce long repas l'avait servie et choyée avec l'empressement d'un amant, c'est tout dire d'un mot ! . . .
— ()ue voulez-vous dire , seigneur?... reprit-elle en souriant comme une sirène.
— Quoi, dit-il avec élonncment, vous vous décideriez si vite à combler tous mes vœux ! Non pas que je m'en plaigne , mais hier encore vous m'avez montré un visage si sévère.
— Je ne le suis plus... seigneur!... Et sa figure respirait une joie céleste... On va sans doute lui reprocher sa dissimulation.... Injustes censeurs, du moment que l'on aime on apprend la ruse... lilàmez donc l'amour!
Quoi qu'il en soit , le chevalier noir s'écria :
— Qui vous fil donc changer si proniplement ? qui donc m'a fait trouver grâce à vos yeux ? par quel enchantement m'avez-vous souri , me parlezvous et consentez-vous au don d'amoureuse liesse?... à qui le dois-je?...
— Est-ce que cela s'explique? observa judicieusement le comte de Foix.
— Cela m'importe fort, mon ami, répliqua l'é-
tranger; quand on cherche le bonheur, les plus petites choses portent ombrage...
— N'en prenez aucune crainte, sire chevalier, dit Clotilde, je vous jure ([ue vous n'aurez pas à vous plaindre de celle qui sera votre épouse...
A ces paroles , dites d'un ton presque ironique et empreintes de cette douceur aigre qui fait douter involontairement, le chevalier noir reste immobile et muet à regarder Clotilde.
— Allons , sire chevalier , reprit le prince de Chypre, hésitez-vous à marquer l'époque où vous deviendrez notre fils et notre successeur?
— Ne croyez pas , sire , que votre royaume , que du reste je saurai vous reconquérir, soit une amorce, la seule Clotilde... Mais je doute encore plus de son amour en la voyant joyeuse, qu'hier lorsque je la vis triste.
— Chevalier, s'écria le comte de Foix , vous êtes le mortel le plus difficile à contenter qu'oneques je connus; rien ne vous satisfait, vous avez cru à Édesse
— A Édesse! interrompit le connétable. Seigneur, j'y fis une charge qui, je le vois , est restée dans la mémoire de tous les guerriers.
Le comte de Foix regarda Kéfalein , et l'attitude du bon connétable, ses gros yeux bleus errants lui firent croire que le vin de Chio lui avait causé des lacunes dans le cerveau.
— Souvenez-vous , reprit le comte de Foix en s'adressant au chevalier iioir , souvenez-vous qu'à Edesse vous croyiez que cette jeune Musulmane ne vous aimait pas, et cependant elle est morte de chagrin depuis votre départ , sans qu'aucun de nous ait pu la consoler... et nous sommes aimables!...
Clotilde fit un mouvement qui trahit son etîroi.
— Serait-il vrai!... s'écria-t-clle.
— Ah ! ne craignez rien , dit le comte de Foix en saisissant la main blanche de la jeune fille; d'après ce qu'il a versé dans le sein de l'amitié , d'après ce qu'il m'a dit du sentiment que vous lui inspirez, je puis vous répondre que vous serez , d'entre toutes les femmes, la plus heureuse.
— Oui, Clotilde!... continua le chevalier en tremblant de bonheur... Prince, ajouta-t-ilense tournant vers le roi , lorsque le véritable Enguerry sera rentré dans la possession de ses biens usurpés ; lorsque vous serez délivré de cet ennemi , alors je réclamerai votre parole et la promesse que vient de me faire votre fille.
— Ce sera donc bientôt!... observa le comte de Foix.
— Oui, répondit le chevalier noir, car dès ce soir, nous partirons pour Aix, où le reste de mes troupes ne tardera pas à arriver : alors nous irons
CLOTILDE DE LUSIGNAN
assiéger le ministre odieux des vengeairces de Jeansans-Peur, le farouche et cruel Capeluche.
— Ué quoi ! s'écria le prince, vous nous quitterez encore?...
— Ne le faut-il pas?... répondit l'inconnu , pour être plus tôt réunis à jamais.
— C'est vrai , dit le prince avec un ton de regret.
En ce moment, huit hommes habillés magnifiquement, et montés sur des Lœufs richement caparaçonnés, parurent dans le milieu du cercle; ils sonnèrent du cor dans tout Casin-Grandes , et au portail, pour annoncer que le festin était fini, et que la dernière joute allait commencer.
Le chevalier noir donna la main à sa fiancée , et , après l'avoir conduite à son trône, il alla se confondre parmi tous les chevaliers qui murmuraient entre eux et se disputaient le dangereux honneur du combat à outrance : le comte de Fois leur parlait avec chaleur, et enfin il finit par user d'autorité. Le sort désigna trois chevaliers pour combattre le comte et le chevalier noir qui se déclarèrent les tenants.
Les gradins étaient couverts de spectateurs attentifs qui affluèrent pendant le repas. Un profond silence s'établit lorsque la lutte fut déterminée. Kéfalein reçut le titre déjuge du camp; l'évéque et Monestans'ofTrirent pour être les parrains des tenants; Trousse et Vérynel furent ceux des contredisants.
Le chevalier noir se fit longtemps attendre. Alors on arrosa le sable du cirque; les trompettes et les hérauts prirent place ; les trois contredisants parcoururent la carrière comme pour l'essayer Enfin
le chevalier noir ne revenant pas , le comte de Foix se décida à commencer sans son compagnon d'armes. Trousse , par habitude, s'écria : « Silence !... »
Le premier chevalier qui parut était le baron de Piles, un des hommes les plus adroits dans l'exercice de la lance et de l'épée ; à la première charge , qui ne dura que sept à huit minutes, le comte de Foix fut désarçonné et reçut un tel coup de hache sur son haubert, qu'il demanda quartier... Alors il s'en retourna tout chancelant à côté du prince et de sa suite L'on soima de la trompette pour proclamer le vainqueur. Trousse fit rire toute l'assemblée, lorsqu'il courut le long du cirque pour aller voir si les nerfs du comte de Foix réclamaient son assistance : il tâchait d'éviter les coups avec un tel soiii , que ses précautions et le roulement de sa petite machine excitèrent la joie.
Le baron de Piles se promenait fièrement dans l'arène, et faisait caracoler son cheval en attendant le chevalier noir... Les Camaidules prétendent que les dames d'Aix, vt;nues à ce tournoi, révèrent toute la nuit de ce beau baron de Piles; mais comment l'ont-ils su ?....
Enfin le chevalier noir ne tarda pas à paraître, et vainquit successivement le baron de Piles , le chevalier de Villars et le marquis de Croix , ses trois
antagonistes désignés A l'aspect de la valeur et
de la bonne tournure du vainqueur, les Camaidules
disent encore que les dames d'Aix mais je ne le
crois pas !...
La nuitcommençaitàenvahir lescieux ;Bombans, en homme sage, avait prévu ce phénomène quotidien, et cinquante paysans habillés en valets tinrent des torches. Ce fut à ce moment que le chevalier noir allait être proclamé vainqueur, et déjà Kéfalein, en grand habit de connétable, prononçait les premiers mots du protocole d'usage , lorsqu'au milieu des acclamations générales, parmi lesquelles on distinguait celles des dames d'Aix, de Jonquières et lieux circonvoisins , l'on entendit sonner du cor, du haut du portail, et trois nouveaux personnages se présentèrent
Le premier était un vieillard en cheveux blancs, d'une figure vénérable; et je conjure mes lecteurs de prêter une grande attention , une attention extraordinaire à ce bon vieillard; il est
I! est conduit par un chevalier dont les- armes absolument semblables à celles du chevalier noir excitèrent un violent murmure d'étonncment ; le silence suivit ce murmure, et une espèce de sentiment d'attente , que l'on ne saurait expliquer, agita les esprits...
Clotilde, en apercevant cet étranger, fut saisie d'un frisson involontaire, mais si violent que sa couronne de fleurs tomba par terre... Elle était formée des fleurs du bel Israélite.... Ce simple accident ajouta à son épouvante... Elle regarde l'inconnu; les belles plumes noires de son casque se remuaient par un doux mouvement de tête qu'elle crut reconnaître... et son imagination bizarre lui soufila une idée importune; elle cherchait à revêtir ce chevalier de certaines formes bien connues... Elle le suivait dans sa démarche avec une invincible curiosité. A peine le chevalier fut-il admis dans l'arène, qu'il chercha de tous côtés Clotilde : aussitôt qu'il l'eut aperçue, sa tétc se tourna constamment vers elle...
Le troisième personnage était un chevalier saîis armes, vêtu comme un trouvère, les cheveux bouclés, le collet renversé , la jaquette de couleur /?ers et large , une riche ceinture , l'écharpc bleue , une épée au côté et sa toque surmontée de belles plumes blanches flottantes.... Ne le reconnaissez-vous pas? — Non. Eh bien ! sa figure est riante et maligne , et ses petits yeux verts ont un air de méchanceté qu'il déguise en vain par un sourire; telle chose qu'il fasse, ce sourire a toujours une teinte infernale — Cela seul doit vous indiquer Aiichcl l'Ange, l'envoyé de Venise.
CLOTILDE DE LUSIGNAN
Il s'approche, d'une démarche aisée, et s'avance avec le bon vieillard el le Sosie du chevalier noir vers le trùiic du roi de Chypre...
En apercevant ce nouvel ennemi , le chevalier noir vainqueur fit un mouvement de sur|triso qui se changea en mouvement de colère , quand il vit de plus près ce Sosie saluer avec grâce toute l'assistance; son armure était entièrement semblable à la sienne , à l'exception qu'elle n'avait pas de devise... Le premier chevalier noir indiqua par tous ses mouvements qu'il prenait cette ressemblance comme une injure, le défaut de devise comme un sanglant outrage; et les dames comme le reste des spectateurs prévirent que le combat serait ^ érilablement à outrance...
Clotilde pâlit... son rêve revint en sa mémoire, et des pressentiments sinistres l'agitèrent... Elle cherche à écarter l'idée que cet inconnu peut être le Juif qui veut lui prouver son courage ; mais un malin démon et même la vanité de l'auiour la lui ramenèrent sans cesse en son esprit, et une espèce de sentiment mixte qui tenait par un coin à la douleur et par l'autre au plaisir, régna dans son cœur.
L'assemblée était tout aussi attentive que Clotilde— et la singularité de l'aventure la mettait en suspens... Deux chevaliers revêtus de la même armure, quel sujet de méditations!... Aussi les dames se partagèrent-elles : celles qui habitaient dans le 40" degré penchaient pour le chevalier sans devise, les autres pour le chevalier à la devise. Alors deux factions féminines s'élevèrent dans l'assemblée, comme à Rome la faction verte et la faction bleue, et de nos jours le côté gauche et le côté droit... Quoi qu'il en soit, la rumeur fut grande, et l'on peut se l'imaginer
L'homme le plus faible est un lion devant sa maîtresse.
( ASOJTME. )
ÎTais la trompette sonne ; ils s'élancent tous deux , lis commencent enfin ce combat dangereux. Tout ce qu'ont pu jamais la valeur et l'adresse , L'ardeur, la fermeté , la force et la souplesse, Parut des deui côtés en ce choc éclatant.
( Voltaire. )
Les mortels sont égaux, ce n'est pas la naissance, C'est la seule vertu qui fait la différence.
( VOLTAISE. )
Pendant que les dames se disputaient pour le chevalier avant ou après la lettre, le groupe des trois survenants arrivait au trône de Jean II.
— Prince, dit Michel l'Ange en prenant l'accent français, nous venons, ce bon vieillard et moi. vous demander l'hospitalité; nous sommes des prisonniers arrivant d'Angleterre; un prince généreux a payé notre rançon, il aurait bien dû nous donner dequoi revenir !... mais on ne pense pas à tout... Nous nous réfugions ici, car nous craignons le terrible Enguerry,ou plutôt Capeluchc-le-JIécréant , usurpateur du bien de son maitre et de son libérateur.
— Soyez les bienvenus, répondit le prince, et restez à ma cour le temps qu'il vous [)laira.
— Grand merci, monseigneur, dit ilichel l'Ange, et je ferai en sorte que mon séjour y marque.
-~ Que veut ce nouveau chevalier? demanda le connétable, en sa qualité déjuge du camp.
— Combattre!... s'écria le vieillard avec un accent et une figure qui dénotaient un vieux guerrier. Va, mon fils, pour briller et vaincre lu n'as qu'à être toi
Le chevalier survenu donne aussitôt un léger coup d'éperon à son magnifique cheval arabe, afin d'aller gagner le côté des contredisants; il parcourut le champ avec une telle rapidité, une telle prestesse , sans être ébranlé ni perdre son équilibre, enfin avec une telle grâce que chacun fut contraint de l'admirer; et beaucoup de dames partagèrent l'opinion de celles qui habitaient le 4o^ degré; elles penchaient, comme on sait, pour le survenant.
Le chevalier noir à la derise remonta, sans mot dire, surson cheval, attacha sa hache etse tint ferme sur ses arçons : tous ceux qui étaient sous le dais s'avancèrent et furent attentifs; le silence régna, et Clotilde. le cou tendu, attacha ses yeux sur le chevalier sans devise: elle tint à la main la couronne de laurier, et l'on vit qu'elle tremblait; en efi"et, chaque geste du chevalier était pour elle un événe-
Enfin les deux rivaux sont armés, la trompette sonne... Elle retentit dans le cœur de Clotilde comme un cri de mort, car le songe qu'elle a fait la nuit dernière vient errer dans son souvenir, accompagné de ses horribles images; elle voit déjà l'arène ensanglantée et le regard mourant de l'Israélite Elle
pâlit et reste frappée de stupeur.
L'assemblée ressemblait à un tableau, tant la .multitude des personnages qui la composaient était immobile.... On regarde les combattants.
Les deux chevaliers s'examinent en silence, avec une fureur sombre ; ils remuent leurs lances d'impatience, et se tournent vers le juge comme pour demander ledernier signal : la trompette sonne pour la troisième fois....
Ils se précipitent l'un sur l'autre avec la célérité d'un boulet, et l'assemblée tout entière tressaillit de peur, lorsque chaque lance frappa sur la poitrine
CLOTILDE DE LUSIGNAN
(le chaque chevalier; le son de chaque cuirasse relenlit, et un murmure de joie et de surprise rompit le silence, quand on vit les chevaliers tous les deux fermes sur leurs arçons, et le fer de leur lance tomber sur l'arène.... En même temps ils tirèrent leurs épées , et ils cherchèrent niulueilement le défaut de leurs armures, attaquant , défendant , épiant et frappant; on les admire voltiger, tourner, virer, et tous ces mouvements sont empreints d'une sombre jalousie et du désir de se venger.... Ils semblent s'être devinés.... Les spectateurs tremblent en craignant que le combat ne devienne funeste.... Déjà Monestan disait qu'il fallait les séparer; Caslriot en se promenant devant Clotilde caressait son sabre avec une démangeaison telle, qu'on voyait qu'il brûlait d'élre en tiers.... Quant à la princesse , son visage était une glace fidèle; on y pouvait apercevoir quand le chevalier sans devise était en péril , ou triomphant.
Après un quart d'heure d'attaques mutuelles, rendues vaines par une habile défense et par des manœuvresqui scndjiaient être entendues des coursiers noirs, couverts de sueur et d'écume blanche, la rage, concentrée dans le cœur des deux combattants se dévoila ; ils saisirent leurs épées à deux mains et se frappèrent à tort et à travers... Leurs épées trop faibles pour leur haine se brisent.... N'importe, ils s'attaquent avec les tronçons.
— Bravo ! s'écriait Caslriot.
Trousse avait une joie indicible en voyant un danger qui ne le concernait pas...
— L'un d'eux aura besoin de mon secours, disaitil à Bombans qui revenait en ce moment de l'autre cour, qu'il venait de débarrasser et de remettre en son étal ordinaire.
— Oh oh .'... s'écria l'intendant en apercevant la fureur qui les animait, il va y avoir une succession à régler... Heureux leurs intendants!...
A cet instant les deux chevaliers avaient jeté leurs fragments d'épée , et ils s'écrièrent en même temps :
— A mort !... à mort !...
Les deux cris furent tellement simultanés, que Clotilde ne put distinguer, par la voix, si Nephtaly .Taffa était un des combattants; son cœur le lui disait... et... le cœur est toujours cru...
Ils prirent leurs redoutables haches, et déchargèrent sur leurs armures une grêle de coups si vigoureux, qu'à chaque fois que l'acier frappait sur l'acier, on croyait voir les armes tomber en lambeaux avec la
chair et le sang Le bruit qui retentissait dans
l'enceinte faisait frissonner les spectateurs... Le fer des haches brillait à la lueur des flambeaux en répandant une multitude d'éclairs, tant les coups étaient prompts et multipliés.
Le chevalier sans devise avait une ardeur et une adresse qui le firent regarder comme le plus habile. Quoiqu'il eut abandonné les rênes de son coursier, ce fidèle animal , comprenant les pensées de son maitre, s'identifiait tellement avec lui qu'ils ressemblaient à un centaure : l'inconnu tenait alors sa hache à deux mains et pressait son adversaire avec une vigueur funeste... Mais son cheval broncha, et le chevalier à la devise, profitant de ce faux pas, leva sa hache sur le défaut du gorgerin de son adversaire... Un cri de Clotilde, un cri de l'assemblée frappées de terreur, avertirent le pauvre chevalier; il se dérobe au coup fatal , enlève son ennemi de dessus son cheval, et ils combattent à pied...
Quoique le chevalier noir fut le libérateur de Casin-Grandes , la force déployée par le survenant emporta les suffrages , et l'on s'intéressait plus à ce dernier qu'au chevalier à la devise... En ce moment l'étranger fondit sur son rival avec une telle vitesse, qu'après cinq ou six efforts furieux il retendit à ses pieds par un coup de hache, qui lui abattit son cimier et ses plumes... Alors Monestan s'avança pour les séparer au nom de Dieu et de l'humanité... Comme il s'approchait avec les juges du camp, les parrains et les hérauts , le libérateur du prince lâchait d'horribles imprécations de rage en sentant le chevaiier survenant lui mettre le pied sur la gorge et tirer sa dague...
— Demande quartier !... disait l'inconnu.
— Non , répondit le vaincu. L'étranger leva sa dague avec un mouvement de colère.
A cette énergique réponse, tout le monde s'élance dans l'arène pour voler au secours du libérateur de Casin-Grandes, qui dès-lors absorba tout l'intérêt...
En voyant ce tumulte, le vainqueur suivi du vieillard courut se précipiter aux genoux de Clotilde, restée seule sur le trône... Il défait sa visière, Clotilde jette un coup d'œil... Puissances du ciel, comment rendre le charme de cette minute de cet
instant fugitif!... La vierge amoureuse reconnaît son bel Israélite à la lueur des torches; ce beau visage est couvert de sueur : quelle joie de voir son amant vainqueur au milieu de la cour... et vainqueur de son vaillant rival!... Clotilde s'évanouit presque de plaisir... elle sent, en revenant à elle, le beau Juif se saisir de la couronne de laurier, en dédaignant la massive nef d'or, et s'écrier :
— Suis-je un lâche, et mon rival est-il à craindre ?...
Elle le considère à ses genoux avec une volupté divine, leurs regards brillent de tout ce que le Créateur a permis d'amour aux mortels; mais ce moment plein de charmes , cette rose de bonheur eut son épine, car le vieillard s'écrie :
— La foule revient. ..Fuyons, mon fils!... tu cours des dansers !...
CLOTILDE DE LUSIGNAN
Eli effet , le premier geste du chevalier à la devise quand il revint à lui, fut de regarder Clotildc; et s'apcrcevant du triomphe de son rival, de la pâleur de la princesse, de l'amour qui règne dans l'altitude de ces deux êtres qui furent dédiés l'un à l'autre dès leur naissance... enfin , de cet ensendjle de bonheur, d'espoir, de désirs qui se peint dans leur groupe solitaire... il s'élance... et la foule le suit.
Alors le vieillard et le beau Juif se précipitent vers le portail; le libérateur de Casin Grandes saisit sa hache et les accompagne... Ils disparaissent ensemble et en se bravant du geste et de l'œil. — A l'instant où ils sortirent, une muette horreur se répandit dans l'assemblée et personne n'osa les suivre pour les séparer, bien que l'on pressentit des malheurs...
Clotilderesteimmobile, les yeux fixés sur le creux que le genou du bel Israélite a tracé sur le sable...
— 11 était là !... se dit-elle...
Tout à coup elle regarda les deux rivaux disparaître sous le portail... Un affreux frisson la parcourt... Son rêve se représente à sa mémoire... Elle
s'évanouit et sa chute aperçue fit refluer tO'Ue
l'assemblée autour du trône...
Le prince laisse échapper une larme, et tâche vainement de relever sa fille... La tristesse envahit les spectateurs à l'aspect de la douleur du vieillard serrant sa fille dans ses bras... La pâle Clotilde semblait atteinte par la faux de la mort...
— Le malheureux.'... s'écria le comte de Foix , qtie de choses il risque!...
— Serait-elle morte! dit l'Albanais, sur le visage duquel on vit la seconde larme qu'il ail répandue dans sa vie.
— Ce sont des émotions trop fortes pour ses nerfs! dit Trousse; w/ot-mème , je sens que l'idée de ce combat a presque consumé mon humide radical.
— Vit-elle encore ? demanda le prince.
— Un peu, dit Trousse.
A ce mol consolant, la joie éclata : le seul ]\lichcl l'Ang,; en fut chagrin , il espérait déjà la mort de la princesse.
Alors on transporta Clolilde : le fidèle Castriot, l'évoque et le comte de Foix , la tenaient entre leurs bras en formant une espèce de litière... le monarque suivait avec inquiétude cette espèce de convoi, et celte jeune fille pâle, dont les cheveux épars couvraient un seiti qui ne palpitait presque plus , celte scène éclairée par des flambeaux, ce cortège, celte nuit, la douleur et son immuable silence, tout jetait sur cette marche une teinte poétique ; on eut dit Atala, transportée par Chaclas et le père Aubry vers sa dernière demeure.
On monta l'escalier de marbre avec précaution,
et Clolilde fut déposée sur une espèce de (]ivan , ainsi qu'une sainte expirée, que l'on expose à l'adoration dos fidèles.
Bomhans et son armée de valets s'occupèrent à rétablir l'ordre dans celte cour, où tant de brillants faits d'armes venaient de se passer; et le soigneux intendant mit de côté la nef d'or dédaignée par le beau Juif... La foule resta dans la seconde cour, les yeux fixés sur les fenêtres du salon rouge , cherchant à voir ce qui s'y passait, et attendant pour s'en aller que la princesse fût rétablie.
Les chevaliers formaient devant Clotilde un cercle silencieux, son vieux père tenait la lête de sa fille appuyée sur son sein, et ses cheveux blanchis par
l'âge se mêlaient aux cheveux noirs de Clotilde
Trousse tenait la main de la princesse dans la sienne et lui tâtait le pouls avec un air d'importance : il déclara que l'idée de la peur avait terrassé les nerfs de la princesse.
— Je m'en vais la guérir, s'écria 3îichel l'Ange : on le regarde, il fend la presse, éloigne Trousse, et l'habile Vénitien dit à l'oreille de la jeune fille : « Voici votre amant... »
En cet instant Clolilde lève sa paupière, et un bruit sourd se fait entendre dans la cour !... des pas précipités annoncent qu'un homme monte les escaliers, et le chevalier noir parait. Devant lui le cercle s'ouvre respectueusement Clolilde l'aperçoit
el un afïreux soupçon lui fait refermer son œil mourant!...
Le chevalier se met à genoux devant la jeune fille, et lui baise les mains !...
— Clotilde!... Clolilde!... s'écria-t-il.
— Vous ne l'avez pas assassiné!... lui réponditelle d'un ton de voix déchirant.
— Assassiner!... reprit le chevalier noir avec un accent d'indignation ; Clolilde, le désordre de vos sens vous égare!... j'ai voulu connaître mon généreux vainqueur...
— Et qu'a-l il dit?...
— Que vous êtes la plus belle , la plus chaste, la plus aimable des femmes... je le savais...
A ces mots prononcés d'un son de voix dénué de la rudesse ordinaire de l'organe du chevalier, l'oreille de Clolilde est charmée, elle ne sait quel est le chevalier qu'elle voit à ses pieds !... mais la fatale devise, et le haubert fracassé, le casque sans plumes lui démontrent que c'est celui qui n'a que son estime... Elle dégage donc doucement sa main d'entre les siennes, et jette un regard sur l'assemblée comme pour la remercier de l'intérêt peint dans l'aititudede ceux qui la composent.... Son bel œil bleu répand dans tous les cœurs une douceur inconnue ( hacun envie le bonheur du chevalier
noir... elle embrasse son vieux père, qui, par ce
CLOTILDE DE LUSIGNAN
baiser, fut sur-le-champ rassuré... puis elle se lève et remet ses cheveux en ordre.
— Vous êtes bien heureux, chevalier!... dit le comte de Foix en serrant la main du futur époux de Clotilde ; oui, bienheureux d'avoir inspiré à la plus jolie femme qu'enserre l'univers, un amour aussi
violent j'aurais voulu perdre une épaule, et
qu'elle se fût évanouie ainsi pour moi !...
— Folie!... dit 31ichel l'Ange à Trousse, la vie vaut mieux qu'une femme!...
— C'est vrai, répondit le docteur.
— Allons, messieurs, s'écria le chevalier noir, prenons congé du généreux roi de Chypre et partons le délivrer, ainsi que la contrée, de son cruel ennemi; retournons à Aix faire nos préparatifs.
— Madame, dit-il en regardant Clotilde, je vous laisse, et toujours fidèle, je reviendrai dans peu
réclamer votre main Puissé-je être sûr de votre
amour!...
— Allons, Clotilde, s'écria le prince, embrassez votre fiancé devant toute la cour!...
La jeune fille se contenta de lui présenter sa main blanche qu'il couvrit de baisers.
— Adieu! sire, dit le chevalier au monarque. Et tour à tour il serra la main de Kéfalein, de llonestan et de l'évêque.
— Ah ! si nous avions trente mille honitnes comme ros chevaliers! dit ce dernier.
— Vous seriez le roi de la terre, répondit le comte de Foix avec orgueil ; chacun de ces seigneurs peut lever mille hommes d'armes.
Ces mots les grandirent de dix pieds aux yeux de l'évêque. Chaque chevalier banneret fit ses adieux au bon prince et salua Clotilde, qui leur donnait avec grâce sa main à baiser... On les convia
pour les noces de la princesse Leurs destriers
les attendaient dans les cours On les entendit
partir, on écouta les pas de leurs chevaux... Ils sont partis.
En un instant Casin-Grandes devint désert, et rcxlrênic silence remplaça l'extrême bruit... Le château vide, fut morne, les lumières s'éteignirent, r.ombans rétablit l'ordre partout en faisant sa ronde, et lorsque minuit sonna en retentissant dans les coins du château, il semblait que rien n'était arrivé, que le silence n'eût jamais été troublé...,. le souvenir seul retraçait à la pensée les événements de la fête!...
Le dernier mot du prince à sa fille lorsqu'ils se quittèrent fut :
— Adieu, ma chère enfant, dans peu vous serez heureuse!
La jeune fille rentra chez elle encore plongée dans l'étonncmcnl que lui avaient causé l'audace, la valeur et la témérité du beau Juif... Elle trouva
Josette toute joyeuse et très-peu au fait de ce qui s'était passé, car la fille de la Provence avait consumé tout le jour à Montyrat, nageant dans la joie, épuisant la coupe de l'amour, y buvant à longs traits!... Elle revint ivre!... Aussitôt que la languissante Provençale eût fini son service, la princesse courut à sa croisée.
Le fidèle ^'ephtaly s'y trouvait : il salua Clotilde par un regard plein de finesse, et en balançant mollement la couronne de laurier que Clotilde lui posa naguère sur son casque.
— Nephtaly, quelle imprudence vous avez commise!....
— Clotilde, répondit-il , votre amant ne doit pas
plus être un lâche que vous une infidèle vous
deviez connaître que vous aviez bien choisi... j'ai vu votre cour, j'ai vu mon rival, et j'ai vu votre regard!.... seul, il m'a fait triompher... je vous rapporte cette gloire, elle vous appartient, je ne veux vous disputer que la palme de l'amour!...
— Nephtaly, de grâce ne vous exposez plus!... si l'on vous avait reconnu.... rien n'aurait pu vous garantir de la mort j'aurais pleuré !...
— Etre pleuré de vous et mourir en sachant que ma tombe vous verrait chaque jour... Ah ! Clotilde, c'est une chance que je courrai souvent!...
— Non , car vous ne voulez pas faire mon malheur. — La flamme de son bel œil bleu pénétra le cœur de l'Israélite... LTn soupir s'échappa de sa poitrine gonflée de désirs inexaucés, et il ne put retenir cette plainte:
— Hélas! quand serons-nous heureux?...
— Jamais, Nephtaly.... l'instant approche où votre rival me mènera en épousée à la chapelle où je devrai lui jurer de l'amour!...
— Il n'en sera rien, répondit l'Israélite avec un regard où Clotilde crut apercevoir la férocité de la passion !
— Et comment, Nephtaly ? reprit -elle presque épouvantée.
— Clotilde, il sera toujours temps de vous le dire alors... ne m'étes-vous pas acquise... je saurai vous défendre !...
— Cependant, Nephtaly, vous êtes Juif!... Elle eut regret d'avoir dit celte parole.
— Clotilde! s'écria l'Israélite d'un ton déchirant, j'étais sur le sommet du temple du bonheur où vous m'emportiez avec vous!... et je tombe plus basque les morts, dans la fange où la terre nous relègue... lié quoi , fille céleste, démentirais-tu ton origine en adoptant les rêveries et les préjugés de la terre!... ses noires vapeurs montent-elles jusqu'au trône des dieux!.... Clotilde, les Juifs ne sont-ils donc plus le peuple éternel, le peuple immuable, devant lequel les nations se sont brisées comme de
CLOTILDE DE LUSIGNAN
fragiles arbrisseaux?... il les a vues passer comme des ombres! et lui seul reste debout, gardé par la protection du Seigneur, semblable à la terre ellemême, que l'homme ne peut détruire!... Dis-moi, Clotildc, si les Juifs sont vertueux. Dieu les séparera-l-il des chrétiens? Et dans le séjour où meurent toutes les passions, les divisions qu'a tracées la terre y subsisteront-elles ?... Quel est donc le signe qui nous distingue du reste des hommes ?... Avonsnous le front courbé vers la terre... Ne pouvonsnous plus élever nos plaintes jusqu'à Dieu?... Le beau ne nous touche-t-il pas? Nos yeux sont-ils fermés? Le cri du désespoir ne nous émeut-il pas?... Hélas ! l'amour immense que mon cœur a conçu doit seul suffire pour te convaincre que je suis un fils d'Adam... L'amour exclut toute bassesse, son feu purifie tout ; c'est une passion qui renferme tous les sentiments généreux, c'est une magnifique preuve de l'égalité des hommes !... Hé quoi ! la terre rcfuset-elle de recevoir nos cadavres et de nous nourrir? Les fleuves, fuyant notre bouche, nous rendent-ils de nouveaux Tantales?.... Qui nous a valu la haine de la terre?... Le crime de Judas fut-il le mien?... Oîi serait la bonté du Seigneur en m'en punissant ! . . . Mais que me fait la haine de la terre puisque tu ne m'accables pas de la tienne, ô Clolilde!... Quel pouvoir as-tu pour consoler ainsi de tout ce que cette vallée de misère contient d'opprobre... 0 ma bienaimée, lu peux reposer ta tête sur mon cœur, sans aucune défiance, puisque Dieu lui-même y fait sa résidence en l'animant d'un de ses rayons... Croistu qu'alors mon âme puisse être vile, si l'Eternel et Clotilde l'habitent ?...
— Que puis-je croire quand tu me parles?... Ta voix n'est-elle pas la mienne!... Ne sommes-nous pas la même âme !...
' —Clotilde!...
— Nephtaly!... Ace mot la jeune fille lui jette un regard affamé.
— Ton œil, reprit-il, contient tous les enchantements de la nature... Épargne-moi, je mourrais de plaisir!...
— Je le crois!... car les tiens me bouleversent l'âme ! . . . Nephtaly , l'heure sonne ! ... Je croyais n'être là que depuis peu !
— Adieu, Clolilde... Ah! quand pourrai-je appuyer ma tête sur ton sein et sentir tes boucles de cheveux effleurer mon visage!...
— Nephtaly ! dit-elle d'une voix tant soit peu réprimante.
— Pardon, je m'égare!... Dépôt sacré, tu seras respecté!...
— Adieu!...
— Adieu!...
Malgré ces langoureuses syllabes, ils se regardè-
DE BALZAC. T. IV
rent encore quelque temps, en se souriant de ce doux sourire de volupté qui n'appartient qu'à l'amour !...
Or, le moyen qu'une jeune fille qui voit tous les jours, au clair de la lune, un beau jeune homme, l'abrégé des perfections do la nature et une de ces productions qui nous retracent le beau idéal, puisse ne pas concevoir un violent amour!... Quant à moi je lui pardonne, en plaignant ceux qui la blâmeront!... Tuissont CCS censeurs aimer une jeune beauté, de toute la force de leur âme!... et, pour punition de leur blâme, puisse cette femme leur dénier SCS faveurs!... Alors , je leur conseille de s'en passer!...
Faut-il que sur le front d'un profane adultère Brille de la vertu le sacré caractère?
Et ne devrait-on pas, à des signes certains, Reconnaître le cœur des perfides humains?
( Racine.)
Nul ne sut mieux que lui le grand art de séduire.
( VOLTAIRB. )
Quoi! du sang de son frère il n'a point eu d'horreur!
[Britannicus. )
Je veux une seule fois me dispenser de dépeindre l'aube matinale et vous laisser imaginer celte douceur d'amour toujours croissante, les regards, les propos des deux amants , la fraîcheur du bouquet chéri , l'émoi de Clolilde en voyant son bien-aimé traverser les airs à l'aide d'une faible corde... Imaginez le soleil s'arrélant pour admirer celte invention périlleuse de l'amour, et l'aurore sourire en enviant le bonheur de la fille des Lusignans, comme jadis elle envia celui de Procris; enfin l'amour inscrivant dans son temple les noms de Clotilde et de Nephtaly, comme de ceux qui ont le plus aimé!...
Cette fois la critique n'aura rien à mordre, puisque c'est votre imagination qui aura fait les frais de ce tableau suave et délicat : aussi bien, faut-il que je trempe mon pinceau dans des couleurs plus sombres, pour vous mettre sous les yeux la présence de Michel l'Ange au château de Casin-Grandes , et ce qu'il y produisit...
Ce nouvel hôte, le Sinon moderne , ne tarda pas à s'insinuer dans la confiance de chacun, et à répandre la joie et la gaieté dont il était un des grandsprêtres. Voici quelques esquisses nouvelles qui suffiront pour vous le faire connaître...
Dès le matin il se mit à fureter dans toutes les cours, en examinant tout et portant partout un œil investigateur... Il s'approcha delà loge de Marie...
CLOTILDE LE LUSIGNAN
Ses pas de loup la réveillèrent d'assez loin. A l'aspect du Vénitien , la pauvre folle tomba dans un horrible accès; elle grinça des dents et devint comme hydrophobe.
— 1! a tué mon fils !... Voilàle meurtrier, s'écriat-elle, le voilà!... qu'on le saisisse... je le sens!... x\u secours !... Je le reconnais !...
— Il y paraît, ma mie... répondit Michel l'Ange.
— C'est une pauvre folle, dit Vérynel en survenant.
— Elle n'est pas seule ici-bas , répliqua l'Italien, nous le sommes tous, plus ou moins; malheureux qui n'a pas de marotte à caresser : le vin , le jeu , les femmes et les trônes sont des marottes, sans compter
les petites manies On voit que le monde fut
conçu dans un moment de joie...
Marie ne cessait de pousser de petits cris plaintifs et tellement déchirants , qu'un autre que Michel l'Ange y aurait entendu l'accent d'une mère au désespoir, dont le cri n'est jamais imitable...
— C'est toi ! je te reconnais , ton œil infernal est assez visible, tu périras par
— Certes je périrai , interrompit le Vénitien, et ce sera en riant...
— En public, répéta la folle.
— M. le chevalier s'est levé bien matin , dit Bombans en rentrant par le portail.
— Et vous encore plus, répliqua Michel l'Ange. On voit que vous connaissez les grands principes ; il faut être économe de tout, et plus encore de sa vie que de son argent; or, dormir, ce n'est pas vivre.
— Cependant, monseigneur, reprit Bombans, je crois que l'argent est plus nécessaire que la vie.
— Vous avez deviné le monde, M" Bombans, est-ce que non content d'être économe vous seriez un sage?...
Bombans à cet éloge se redressa sur la pointe de ses pieds, et caressa son menton.
— Néanmoins, M" Bombans, continua l'Italien en regardant les pieds de l'intendant, vous n'êtes pas encore arrivé au dernier degré de l'économie.
— Oh oh!... s'écria l'avare par excellence, je parie dix angelots.... il s'arrêta sur ces mots.... dix angelots, que vous ne m'en remontrerez pas...
— J'y consens, dit Michel l'Ange.
L'affirmation de l'Italien fit trembler Bombans ,
qui, craignant toujours de perdre, voulut se retirer.
— lié hé! M. le majordome, ne bougez pas, et regardez à vos pieds... qu'y voyez-vous?
— La marche du portail...
— Eh bien, vous marchez au milieu juste, et toujours sur ce pauvre milieu... usé de trois pouces.... U" Bombans, un homme vraiment économe pren-
drait toujours les côtés de la marche pour l'user également.
Le visage de l'intendant se contracta de manière que sa lèvre inférieure s'avança de beaucoup sous la supérieure; ses sourcils se froncèrent , son front se plissa ; il porta la main vers sa poche et dit ces deux mots : a J'ai perdu!... i>
Mais tout à coup ses yeux, dont la couleur fut toujours douteuse, brillent, son front jaune se déride, ses deux lèvres forment un léger sourire , et il ajoute d'un air triomphant : — « Oui... mais ce n'est pas mon bien !... »
— Je suis vaincu!... s'écria Michel l'Ange... et tirant dix beaux angelots de sa bourse, il les lui
présenta Est-ce bien à moi, qui ai mangé ma
fortune, à vouloir jouter avec vous, qui faites la vôtre?...
Bombans , étonné que le chevalier eût admis sa ruse jésuitique , prit d'abord les dix angelots et s'écria : « Vous êtes le chevalier le plus loyal que jamais je vis! » — Néanmoins l'intendant examina si les angelots étaient bons... mais, l'habitude est une terrible chose...
— Hélas! dit Michel l'Ange, je ne fus jamais économe que de ma peine , en fait de joie je mange toujours mon blé en herbe... et je suis tellement susceptible pour le souci, que jamais je n'ai demandé de comptes à mes intendants...
— Il serait à désirer , répondit Bombans , que chacun eût cette méthode... Mais on veut des comptes , et l'on en a !...
— Fi donc ! reprit l'Italien, écoutez. M" Bombans : ou un intendant est probe ou il ne l'est pas ( l'intendant frémit à cette proposition); s'il l'est, plus de comptes... ; s'il ne l'est pas... encore moins : car rien n'est si clair que le compte d'un intendant prévaricateur.
— C'est vrai, repartit Bombans ; eh ! monseigneur ! comment voulez- vous qu'un intendant , telle bonne tèle qu'il ait, puisse donner un compte exact d'une fêle comme celle d'hier, où il y avait cent cinquante chaînes d'or de mille francs; un repas où toutes les richesses étaient dehors : un enfant vole un plat , un autre un hanap; que de dépenses pour rassembler des hommes , donner avis à Aix , chercher des musiciens, couper des feuillages, faire des guirlandes ; des ouvriers en foule ; et tout cela dans une nuit !... n'ayant que troiscents personnes à employer... Aussi le prince m'a autorisé à dépenser trois cent mille francs et ils le sont
— Et d'après ce que j'ai ouï dire de la fête , il doit vous être rendu , ajouta Michel l'Ange.
— Quelque chose.... dit Bombans.
Là-dessus le Vénitien s'en alla...
— Eu vérité , dit l'intendant , voici le meilleur, le
CLUTILDE DE LUSIGNAN.
plus judicieux, le plus aimable de tous les gentilshommes.
Comme le Vénitien regagnait le péristyle, il rencontra la petite machine ronde que nous avons l'habitude de nommer Trousse ,.et le docteur lui dit d'une voix clairette :
— Monseigneur, le roi n'est pas encore visible , et moi...
— Vous vous portez comme un ange, repartit Michel.
— Hé, hé!... sire chevalier, je lais tout cela... ne pensant à rien...
— Et vous agissez en sage, car alors votre cerveau, ne dépensant pas , conserve saine et entière la masse d'idées que la nature vous a départie.
— Sire chevalier ! s'écria le docteur en délire, tant il était heureux de trouver un homme qui abondât dans son sens (ce fut le seul)... sire chevalier, vous êtes un grand et habile seigneur, car vous entendez justement ce que je n'ai jamais pu prouver... on ne m'écoute pas!...
— L'on a grand tort.
— Moi, voyez-vous, reprit Trousse, mon système embrasse toute la nature...
— Il doit être curieux!...
— Ecoulez, s'écria le docteur, dont la figure s'épanouit en voyant Michel l'Ange croiser ses bras et le regarder en souriant; éceutez , sire chevalier.... moi je prétends que nos maladies ne viennent jamais que du sang, ou des humeurs.
— C'est-à-dire, observa Michel l'Ange, de ce qui compose le corps humain , car je défie qu'elles n'en procèdent pas.
— Oui, reprit Trousse; or, qui est-ce qui met notre sang ou nos humeurs en mouvement?...
Un air de triomphe régnait sur le visage rond et potelé du docteur, qui parvint à sourire, et ce n'était pas chose facile à cause de la tension de sa peau.
— C'est Dieu, répondit Michel l'Ange.
— Dieu!... Dieu!... il ne s'agit pas de lui, dit le docteur avec un geste d'impatience.
— Oui... je conçois, reprit ITtalien, Dieu ne peut pas vouloir le mal...
— Ce n'est pas cela , dit Trousse ; et se hasardant à saisir 3Iichel l'Ange par un des boulons de son juste-au-corps, il ajouta... « Ce qui met nos humeurs et notre sang en mouvement, ce sont nos nerfs... i>
— C'est vrai !... s'écria le Vénitien.
— Ce n'est pas tout , dit le docteur en s'enflammant, les nerfs répandent partout l'humide radical et le fluide vital; mais comment?...
Ici, il regarda 31ichel l'Ange avec la joie d'un savant qui découvre une médaille.
— C'est, reprit-il , par la force de la volonté; enfin de ce qui constitue la vie... Et l'agent de celle vivification !... c'est.... la pensée...
— Admirable! ...
— Oui, mor)sicur, la pensée est un produit auquel concourt le cœur, qui met en mouvement les atomes invisibles du cerveau... Voilà pourquoi un cœur, un estomac et un cerveau font un homme; on peut tout lui ôler, s'il conserve cela , il vil....
— Miracolo !...
— Or, vous voyez bien que la pensée étant la clef de la vûùtc, une fois qu'on la tient, on domine la
j maladie et le malade... En effet, un malade qui se croit malade ne l'esl-il pas réellement?... donc...
— Monsieur, vous êtes un grand homme!...
— Sire chevalier, je ne m'en doutais pas... Mais vous voyez que l'on peut, en dirigeant la pensée, guérir, rendre malade, etc.. je crois même que l'on peut rendre bêle un homme d'esprit , en mettant sur son cerveau des relâchants, émollicnts, assoupissants, elc grande preuve!..
— Certes , reprit l'Italien, et Galien pensait comme vous L'empereur Marc-Aurèle et Antonin ne furent bons que parce que Galien leur niellait des topiques sur la tête pour chasser les mauvaises intentions, maîtriser les pensées, abattre leurs bosses méchantes; et élever leurs bosses aux vertus, animant, dirigeant , épurant leurs cerveaux... Il est vrai que la nature avait furieusement préparé ce travail...
— La nature!... la nature !... s'écria Trousse d'un
air de dédain, on la fait ! les grands médecins
la défont même! M. le chevalier, pourrais-je voir ce Galien ?..
— Comment donc, certes!.... dit Michel l'Ange du plus grand sérieux , les grands hommes se rencontrent : allez à Rome , il demeure à la bibliothèque du Vatican.
— Il y a trop loin.... je craindrais.... Voyezvous , monsieur, la vie est tout...
— C'est ce que nous avons dit de plus vrai!.. Mais alors, maître Trousse , publiez votre système, Galien viendra...
— Ah! si je savais écrire!... s'écria le docteur...
en latin, M. le chevalier j'ai toujours refusé de
l'apprendre; car j'aurais blessé mon cerveau...
— Un homme comme vous ne devrait jamais mourir!., dit l'Italien en riant.
—C'est vrai , répondit Trousse , mais maintenant suivons tout le système : ce fluide vital que transmettent les nerfs , ce feu divin est dans toute la nature, et...
A ces mots , Trousse , entendant le sifllet du roi, se hâta de se rendre à son poste , en pensant que ce chevalier était un véritable prodige!...
CLOTILDE DE LUSIGNAN
Pendant cette matinée , Michel l'Ange , en digne héritier de la science du serpent du paradis terrestre, sut séduire tout le monde, valets , servantes, écuyers , Josette, et Castriot même, qui avoua que personne n'était plus brave : la flatterie et la gaieté furent les moyens qu'il employa, et le premier est le rival de l'argent pour ouvrir les tours d'airain. Tout retentissait des louanges du chevalier Michel. Mais le lieu que fréquenta le plus le Vénitien fut la cuisine , et l'homme qu'il environna de ses louanges, et l'objet de tous ses soins, fut le célèbre niailre Taillevant, le cuisinier du roi de Chypre ..
Aussitôt le premier repas sonné, Michel l'Ange accourut à la salie à manger, et il vit arriver successivement les trois ministres et les grands dignitaires de la cour... On se mit à table , et celui des convives dont il devina sur-le-champ l'âme tout entière, fut le bon Kéfalein. Au Benedicite, Moneslan se dévoila par son attention à prononcer les
saintes paroles Michel l'Ange se signa avec la
ferveur d'un néophyte, composa son maintien, et Monestan le crut un saint...
— Eh bien! sire chevalier, dit l'évêque , comment avez-vous trouvé la fête d'hier?...
— A en juger par la fin , c'est une des plus somptueuses , et je n'en connais qu'une plus belle; c'est l'exaltation du pape Eugène....
— Les pompes de l'Église, observa Monestan, ont toujours quelque chose de plus imposant , de plus moral, que les spectacles profanes !...
— Ah ! que vous avez bien raison , seigneur! dit l'Italien d'un ton confit de dévotion ; la présence de l'Eternel, écrasant toujours la magnificence humaine, remplit l'âme d'un sentiment mystique qui ne laisse pas que d'avoir du charme. Eh ! la religion n'est-elle pas le bâton blanc que Dieu nous a mis à la main poiir nous soutenir dans la vie? c'est elle qui est le fondement des véritables vertus humaines; c'est à sa voix qu'un homme va se pencher sur les mourants pour recueillir leurs derniers soupirs et verser du baume sur leurs douleurs ; c'est elle qui fait monter le prêtre jusque sur la brèche, lorsqu'il accompagne le condamné en lui montrant des cieux pleins de clémence; enfin, elle vivifie l'ordre social , réjouit les malheureux, venge la vertu dans la crotte du vice en carrosse; elle prévient le crime, fait les bons rois, et apprend aux riches à n'être que les administrateurs de leurs biens N'est-ce pas à ce sentiment généreux que je dois ma délivrance?... Sans l'Evangile je serais mort dans les fers !
— Sire chevalier, s'écria Monestan avec le visage d'un illuminé qui voit le troisième ciel, votre vocation fut de prêcher la vérité...
— Hélas! oui, seigneur ; mais je fais tout le con-
traire.... je suis un trop grand pécheur pour pouvoir
enseigner à mes frères Le Seigneur a voulu se
servir de moi pour punir la terre et je suis un
chasseur d'hommes....
— ï^îais les guewiers, répondit l'évêque, peuvent tout aussi bien gagner le ciel... c'est une erreur de proscrire cette profession...
— Comment!... s'écria Michel l'Ange en voyant des armées se mouvoir dans le cerveau du guerroyant Hilarion, dont le Mécréant lui avait dit la valeur... comment, c'est la première profession !.. après le sacerdoce, ajouta-t-il en se tournant vers Monestan , et...., reprit-il, qui peut être à la fois un grand guerrier et un vénérable pontife, est un dieu sur la terre; il est Éléazar, il est le généreux Simon Machabée , Josué, Moïse, Gcdéon , qui défendaient leur patrie , l'épée dans une main et l'encensoir de l'autre, priant de gauche, combattant de droite,
comme les patriarches en des temps plus reculés!
elles combats ne sont-ils pas sacrés?... Dieu nes'appelle-t-il pas le Seigneur des armées; le Dieu vengeur n'a-t-il pas tué plus d'un million d'hommes lors des plaies d'Egypte, afin de vaincre les faux magiciens; dans la guerre des infidèles; à la conquête de la terre promise; et des milliards au déluge !,...
L'évêque et Monestan, pour la première fois, furentsimultanément contentsetd'accord, leursfigures dilatées et joyeuses étaient suspendues à la langue
de riiifernal démon le seul Kéfalein mangeait
tristement.
— Le Seigneur ne s'est-il pas défendu lui même en bataille?
L'évêque, n'y tenant plus, répéta : «t En bataille rangée même !.. »
— En bataille rangée, reprit Michel l'Ange; Saint- Michel était son premier lieutenant, et à l'aide des légions célestes, n'ont-ils pas défait le diable?
— Et saint Michel était à cheval, s'écria Kéfalein, dont le visage annonça la joie de pouvoir monter sur son dada favori.
— C'était même un cheval arabe, dit Michel l'Ange avec un léger sourire, mais un cheval idéal, car alors il n'y en avait pas...
— Sire chevalier, reprit Kéfalein d'un ton grave, d'après les traditions et les tableaux d'église, il est constant que l'archange Michel était à cheval. Les chevaux, monsieur, ont une origine céleste.
— Comme tout le reste, dit Monestan , puisque Dieu a tout fait de sa main puissante.
— -Mais, continua le connétable, d'après une trèsbonne autorité, qui est l'Apocalypse....
A ce mot , Monestan remua la tête comme pour dire que l'Apocalypse n'était pas reconnue par l'Eglise.
CI,OTIIJ)E DE LUSIGNAN
Mais Kéfaleiti n'en Uni compte.
— D'après l'Apocalypse , conlinua-l-il , je crois que le diable fui mis en déroute par une charge assez semblable à celle que je lis à Édcsse!.. où je décidai la victoire, oîije fus...
— Quoi !.. seriez-vous le vainqueur d'Edesse ?... s'écria le Vénitien.
A cette louange exclamatoire, Kéfalein, transporté de joie, se leva comme pour décrire le combat.
Les ennemis étaient là.... nostroupesfuyaient....
L'évèque et Monestan souriaient, en se voyant prêts à servira représenter le champ de bataille d'Edesse ; mais 31icliel l'Ange s'écria :
— Ah! je le, sais 1 Et il sauta au cou de Kéfalein , en criant : Vous avez sauvé mon père !... il se trouvait dans le premier groupe à droite
— Le groupe à droite répéta , Kéfalein ; M. votre père était-il à cheval?
— Oui, seigneur, dit le Vénitien du plus grand sérieux.
— En ce cas, il était à gauche!..
— Ah! la joie me faisait oublier qu'il y donnait
toujours! Acceptez mes remercîmenls.... Tout
vieux qu'il est, il viendra voir son libérateur.
— Voilà, dit l'évèque à Monestan, les récompenses et les avantages des guerriers !...
— On oublie facilement les larmes qu'ils font répandre, répondit le premier ministre.
— Hélas ! reprit l'Italien, rien est-il parfait en ce monde !... la perfection n'est que dans le ciel ! Et il le montra d'un air monacal.
— Oui, répondit Monestan enchanté, sire chevalier, vous resterez, j'espère, quelque temps avec nous.
— Hélas! monseigneur, je reprendrai bientôt ma
route je suis en pèlerinage comme tous les
hommes! et je cherche le bon chemin...
— Vous l'avez trouvé, dit lilonestan.
Le diner était fini. Les trois ministres s'en furent au conseil que le roi Jean II tint ce jour-là pour régler la dot que Ion donnerait à Clotilde. Il est vrai dédire que le monarque avait été beaucoup trop occupé par les derniers événements pour penser à ses conseils; il eut, dans celui-ci, l'éminente satisfaction de parler le premier et de jouir de son droit d'initiative....
Les ministres , encore charmés de Michel l'Ange , parlèrent tant au roi de sa courtoisie, de son éloquence et de sa bonne mine, que le prince, désirant le connaître, ordonna qu'il y aurait, le soir même, cercle au salon rouge....
Il n'était bruit dans toute la maison que de Michel l'Ange : on en parlait dans les cuisines , dans les écuries, au fournil, chez le concierge, dans les cours,
chez les seigneurs, chez le roi, chez Clotilde, à qui Josette raconta les compliments qu'elle en avait reçus, à l'intendance, au tournebride, enfin partout, et partout sa présence amenait le rire et la juie : à la fin de la journée, on le bénissait comme une nouvelle providence !...
Le soir, les trois ministres, le prince, sa fille, les seigneurs cypriotes, Vérynel , le grand écuyer, les pages et Castriot, se rassemblèrent dans le grand salon rouge. L'Italien y fut introduit par le respectueux Trousse, qui baisa le pan de son habit.
— Sire chevalier, lui dit le roi, les embarras inséparables d'une fêle comme celle d'avanl-hier, nous ont empêché de vous faire tout l'accueil du à votre mérite, et cette fête...
— Était digne d'un Lusignan, reprit 3Iichel l'Ange; les Lusignans, héritiers de la magnificence des Sarrasins qu'ils ont vaincus, joignant au luxe la courtoisie française, ont laissé dans l'Asie des souvenirs si puissants que je ne doute pas de les voir rappelés par les peuples de Jérusalem, de Tyr et de Sidon. Oui, monseigneur, j'ai parcouru ces contrées, et, dans les montagnes de la Judée, un vieillard en cheveux blancs ne me fit qu'une question : «t Lusignan règne-t-il? » Sur ma réponse, il rentra tristement et me répondit : » Ils reviendront, j'espère !... »
Le bon prince fut charmé de cette prédiction.
— Puisse votre vœu se réaliser!... s'écria-t-il.
— Monseigneur, aussitôt que nous aurons trente mille hontmes... dit l'évèque.
— Eh! monseigneur, reprit Michel l'Ange, vous n'avez pas besoin de tant de troupes ; avec votre expérience, le poids d'un nom tel que le vôtre, et des ministres dont la sagesse et la valeur sont célèbres, vous devez vaincre !... Alors, ajouta-t-il en se tournant vers Clotilde, la beauté retournera dans les lieux que la nature a désignés comme son habitation, le pavillon des cieux de l'Asie, toujours pur, toujours brillant, ne fut tendu que pour elle, et l'Orient est sa patrie.
— Sire chevalier, à quelle école avez-vous puise cette courtoisie ?...
— En vous voyant, madame. Car, à votre aspect, l'éloge est la seule langue que l'on puisse parler : où sont les roses volent les papillons, et la louange est l'inséparable cortège de la beauté. Vous forcez à l'admiration, comme votre père au respect.
Déjà le perfide Italien avait lu, sur le visage de la princesse, le peu d'amour qu'elle portait au chevalier noir, et il soupçonnait le vainqueur incoimu du tournoi d'être un rival obscur, mais préféré : quelques mots échappés au vieillard qui accompagnait le beau Juif, lui donnèrent ces vagues idées. Voulant changer ses soupçons en certitude , il saisit le
CLOTILDE DE LUSIGNAN
luth de Clolilde et se mil à examiner l'instrument de manière à se faire prier de chanter. Il n'hésita pas, et voici la ballade à laquelle il donna toute l'expression du sentiment '.
ROMANCE D'ILDEGONDE.
Au bord d'une onde pure et sous un peuplier, un jeune et beau pâtre irlandais pleurait en regardant tantôt le ciel, et tantôt son troupeau.
« 0 Dieu! l'on t'implore en ce moment à la chapelle de Gle- « nordill. Tous les hommes sont à genoux; aussitôt qu'ils sorti- « ront, cette égalité cessera. »
n J'aime et je ne puis me livrer à mon amour ; cependant le « bélier courtise le brebis qui lui plaît , le taureau sa gé-
'< nisse malheureux! je suis homme, et j'envie le sort de
« mes moutons!... »
Comme le berger finissait ces mots, une jeune princesse sort de la chapelle avec un nombreux cortège. Elle s'arrête devant le pâtre. Elle rougit et le pâtre aussi.
Apercevant les larmes du pâtre et reconnaissant le bel inconnu qui errait autour du palais, elle lui dit : « Tu pleures, donc tu aimes ! ... » En disant cela elle lui souriait.
Alors le berger la suivit et Ildegonde disparut un matin du palais du roi son père. — Elle vécut ignorée, heureuse, et les deux époux moururent ensemble en s'embrassant. Les amants vont sur leur tombe se jurer d'être fidèles.
En chantant cette romance, l'Italien ne cessa d'examiner le visage de la princesse, et les divers mouvements qui s'y manifestèrent augmentant encore ses soupçons, il résolut de chercher dans le château les indices d.e cet amour secret.
Michel l'Ange reçut des éloges pour son chant pur et plein de grâce ; le reste de la soirée fut charmant, et il en lit tous les frais, en y jetant un vernis de plaisanterie fine, de l'instruction et des mots pleins d'un esprit de bonne compagnie, car Michel l'Ange savait prendre tous les tons. Lorsqu'il se retira, le salon parut vide!... et Trousse s'écria :
— Voyez-vous ce que c'est que la pensée!...
Clotilde convint avec Josette que Michel l'Ange était un des plus aimables chevaliers qu'elle eut vus !
Bientôt la nuit étendit son crêpe, et tout rentrant dans le calme, invita les mortels au repos... Le seul Michel l'Ange veille!... Semblable au démon qui plane sans cesse, et l'œil ouvert pour nuire , il monte sur les créneaux afin d'examiner les fortifications, l'endroit faible de la place, et surtout l'endroit par lequel les chevaliers arrivèrent au secours du château. L'on n'avait pas encore eu la précaution de briser l'espèce de bac formé par les bateaux que
' Les Camaldules ajant rapporte la ballade telle quelle était, c'est-à-dire en langue romance , je me suis vu forcé de la traduire, attendu qu'elle aurait été comprise par un trop
le chevalier noir fit couler à fond dans les récifs !... Michel l'Ange arrive sur la muraille en face de la mer, et il aperçoit ce chemin tracé dans les flots !... Sur-le-champ, en un seul coup d'œil, il y vit la perte de Casin-Grandes et résolut de partir dès le lendemain pour s'en emparer le soir même, car il fallait la plus grande célérité !
L'esprit malin se réjouit d'avance de cette destruction qu'il médite. Si par hasard on l'eût aperçu, on l'aurait pris, dans ce siècle de superstition, pour un mauvais ange, marquant ce monument d'un signe de mort !
Il semble voltiger en marchant à pas de loup sur le sommet de ces murailles ; il admire malgré lui la beauté pittoresque de ces lieux, le calme de la mer, le calme du ciel étoile et le charme de ces masses romantiques éclairées par la douce lumière de la lune. Ses accidents lumineux forment des contrastes dans les champs, sur les arbres et sur les vieux murs, dont les mousses et les pariétaires jettent une ombre pâle !... Ému de ce spectacle, et semblable à Satan prêt à perdre Eve, l'Italien s'écrie : « Quel dommage !... » Tout à coup il s'arrête!... 11 entend troubler ce vaste silence par un léger bruit... Il prête l'oreille... C'est le balancier de l'horloge Néanmoins il s'y joint un murmure d'une douceur semblable à celle d'un clair ruisseau.
L'enfant de Gain s'approche vers les créneaux qui sont au-dessus de la chambre de Clotilde et il écoute deux voix célestes répandre la vie dans cette nuit, dans ces rochers sauvages , dans ces murs immenses!... Les échos lui apportèrent des réponses de l'amoureuse princesse.'... Il se penche et distingue la corde attachée sur le piton de la montagne ; alors la lune jalouse ne se couvrit point d'un nuage, elle laissa voir Nephtaly qui tendait les mains à son amante, et l'Italien aperçut la roue blanche brodée sur son habit!...
— Un juif!... s'écria-t-il, par saint Marc, un juif!... elle est folle donc !... Il est vrai que juif ou chrétien, un nez est un nez, et les deux yeux d'un Israélite de vingt ans en disent plus que ceux d'un chrétien de quarante!...
Dès le matin, Michel l'Ange fut se promener dans le parc, et ce grand bailli de l'enfer, montant sur la falaise, vit Nephtaly rentrer à pas lents vers sa demeure cachée, au milieu de la mer mugissante et des plus grands périls.
— Quel plaisir j'aurais à troubler ses amours, si je ne l'empoisonnais pas!... s'écria le Vénitien ; ils s'aiment!... tant mieux, le Juif mourra de douleur.
petit nombre de lecteurs. Néanmoins . les savants trouveront la ballade en langue romance à la fin du deuxième volume, lors île la dixième édition. {Note de l'éditeur. )
CLOTILDK 1)K LUSIGNAN.
Comme Michel l'Ange descendait le |)ic de la Coquette, il aperçut dans la plaine un cavalier galopant à toute bride vers la colline dos Amants. — La tournure de l'homine et celle du cheval lui rappelèrent le lîarbu. Un rayon de soleil , dormant sur le casque, lui lil voir la branche de cyprès que portaient les soldats du Mécréant. Alors l'Italien s'arrètant examina ce que ce cavalier venait faire. 11 l'entendit crier à plusieurs reprises et agiter ses bras vers un gardeur de chèvres qui chantait sur le haut de la colline des Amants. Ce chevrier s'empressa d'accourir... Raoul, car c'était lui, s'approcha du soldat d'Enguerry, et au bout de cinq minutes, le brigand s'enfuit à toute bride vers le chemin de la forteresse, et le chevrier courut de toute sa force aux montagnes du bord de la mer. Michel l'Ange le vit disparaître dans les sinuosités du pic du Géant!...
— Oh oh!.... s'il y a des intelligences entre la forteresse du Mécréant et le château de Casin-Grandes , adieu mes projets d'envahissement; au surplus, empoisoimons toujours, et l'on verra après!.,.
En réfléchissant ainsi, il regagna l'avenue et le château.
li'Italien redoubla d'esprit et de gaieté dans cette matinée, et jamais les murs de Casin-Grandes ne répétèrent autant d'éclats de rire. Le bon connétable se crut de l'esprit en causant avec le Vénitien, et ils convinrent ensemble, qu'après le dîner du prince, ilsiraient se promener à cheval, Michel l'Ange prétendant avoir une nouvelle manœuvre à montrera Kéfalein. D'avance ils furent seller leurs chevaux, car Michel l'Ange pensait à tout, et au sortir des écuries, l'Italien se dirigea vers les vastes cuisines de Casin-Grandes, où, dans ce moment, l'on apprêtait le dîner du prince.
Il y entra avec le sourire d'un malin génie.
— Maître Taillevant, dit-il au célèbre cuisinier, j'ai une soif qui me prend au gosier comme la corde d'un pendu qui s'étrangle ; donnez-moi un verre d'eau ! le Seigneur vous en tiendra compte à la vallée de Josaphat!...
A ces mots un homme de moyenne taille, ayant un assez gros ventre et un très-beau tablier de ce«^rt/ blanc (espèce de taffetas commun), quitta précipitamment une table couverte de papiers, et ôtant son bonnet, il s'avança vers le chevalier.
— Monseigneur, vous me faites beaucoup d'honneur de me venir visiter sur mon champ de bataille, dit-il en montrant la voûte noircie, les fourneaux, la vaste cheminée et l'attirail des poêles et des instruments de cuisine; mais, M. le chevalier, nous ne connaissons point l'eau , ajoula-t-il avec un sourire de supériorité : Frilair ! et il s'adressa à son premier aide-de-camp , va chercher mon hypocras
à l'eau de rose et auxamamles!... sire chevalier, c'est un pactole dans le gosier!...
— 3Iais , maître Taillevant, vous vous exprimez avec une recherche...
— Monseigneur , cela convient à un homme qui deviendra célèbre !... Et le cuisinier, se croisant les mains derrière le dos, se haussa sur la pointe de ses pieds.
— Tenez! continua l'architriclin; et il montra sa petite table avec un geste d'orgueil; tenez, voilà Vliistoirc de la cuisine française, et les races futures liront cet écrit, où sont contenues, dit-il avec emphase, toutes les richesses de la c/i//>t/e culinaire : les dix-sept sauces dont mon père, maitre-queux du roi Charles VI, inventa huit, et moi cinq: la dodine , la poitevine ai la galantine, enfin l'art des entremets et celui de vaincre les grandes difficultés de la cuisine : comme de frire du beurre ou le mettre à la broche, les rôtis, les pâtés, les salades, et le service, simple, composé, symétrique ou renversé!... l'emploi des herbes, etc. C'est un chefd'œuvre !...
— Il doit être très-substantiel, dit l'Italien; et l'on sait, ajouta-t-il en prenant le verre d'hypocras, que vous êtes le prince des cuisiniers... La fête d'avant-hier décelait du génie!...
— Du génie!... c'est le mot! répéta maître Taillevant en jetant un coulis d'amandes et d'œufs, pour dorer le potage du prince; il en faut beaucoup, sire chevalier, et je ne changerais pas de lèle avec le roi de l'Europe.
— Vous avez raison; un homme qui prime dans son art est un monarque. Mais une chose m'inquiète...
— Qu'est-ce?... dit le cuisinier, avec l'air d'un charlatan qui présente son eau de Cologne.
— Comment avez-vous pu, en une seule nuit, dresser toutes vos machines pour le repas de la fête dont on a parlé... ces décors, le drame de la prise de Chypre !....
Le cuisinier se mit à sourire de l'air d'un faiseur de tours qui jouit de la stupéfaction des spectateurs.
— Venez, sire chevalier, je m'en vais vous montrer mon arsenal !... Et M° Taillevant se tourna vers Frilair pour lui demander la clef de son magasin.
Saisissant le moment où le cuisinier avait le dos tourné, et où Frilair marchait vers le clou auquel la clef se trouvait suspendue, l'Ilalien jeta une poudre dans le potage que Taillevant soignait.
Frilair apporta la clef avec un respect qui montrait combien M*' Taillevant lui paraissait un homme extraordinaire.
— Soignez le potage du prince ! lui dit Taillevant; et, se tournant vers l'Italien , il l'entraîna vers un vasle bâtiment avec l'ardeur d'un cicérone qui vous
CLOTILDE DE LUSIGNAN
emmène vers Saint-Pierre de Rome. — Les gonds de la porte résonnèrent, et 3Iichel l'Ange entra dans un magasin semblable à celui de l'Opéra, et il y vit une foule d'inventions, de machines, de décors et d'habillements.
— Voilà mes armes!... s'écria Taillevant, voilà de quoi ra'immortaliser , car j'ai les sujets de plus de vingt entremets : la prise de Troie , celle de Jérusalem , l'enlèvement d'Europe, la bataille de Roncevaux ! etc.
Michel l'Ange parut stupéfait :
— Un homme comme vous, dit le Vénitien, devait-il rester au service d'un prince aussi peu célèbre que le roi de Chypre ?...
— 3Ionseigneur, repartit le cuisinier d'un ton grave, en mettant son bonnet sur sa tète et une main sur sa hanche gauche ; mon père était le cuisinier du roi Charles VI, il fut banni parce qu'il penchait pour les Armagnacs ; le roi de Chypre nous donna un asile; tant qu'il sera dans le malheur, je ne l'abandonnerai jamais !... s'il remonte sur son trône, je suis sûr de la place de premier cuisinier du roi de France... La cour de France est mon héritage !... et alors... on verra !
— Vous n'êtes pas seulement un homme habile, M'' Taillevant, vous êtes un homme de bien !
Ces paroles enivrèrent tant le célèbre cuisinier qu'il ne s'aperçut pas que Michel l'Ange l'avait quitté pour monter à cheval et s'éloigner à bride abattue de Casin-Grandes. Taillevant fut tiré de sa rêverie par la cloche qui sonnait le dîner du prince... Il revint en hâte à sa cuisine et trouva les officiers du roi qui s'écrièrent :
— M« Taillevant, le potage.... qu'on le serve !....
— Le prince peut bien attendre !... s'écria fièrement le cuisinier. Il fit jeter quelques bouillons à sa casserole, la remua, gronda Frilair d'avoir laissé prendre le potage en un endroit de la casserole, et l'on emporta le fatal potage
Je voudrais bien mourir pour sauver ce que j^aime !...
Rien nVmpêche leur''perte , clle^est décidée , ils doivent périr ; ainsi le veut le destin ! . ...
(Homère, ch. 10.)
Cependant sur Paris s'élevait un nuage Qui devait apporter le tonnerre et Torage.
( YOITAIBK. )
Clotilde avait une foule de petites recherches qui jetaient sur l'exil de son père une espèce de volupté; elle lâchait de lui remplacer par les soins de l'amitié
la plus tendre, les pompes de la cour de Chypre.
L'on me dira peut-être qu'une salle à manger contribue pour bien peu de chose au bonheur de la vie .... Il n'en est pas moins vrai que si vous étiez assis sur un banc dont le dossier est garni, comme le reste, de beaux coussins moelleux; que si vous aviez les pieds sur un tapis de Perse; que si votre vue était récréée au dehors par la vue de la mer, et au-dedans par l'ensemble imposant de vingt colonnes de marbre vert supportant une frise de marbre blanc; que si votre oreille entendait le doux murmure des flots ; que si vous arriviez à cette pièce ronde par un péristyle gothique et trèssombre, vous seriez enchanté d'apercevoir un lieu clair, bien décoré, rempli des féeries de lart et de la nature.
Telle était la salle à manger particulière du roi de Chypre. Clotilde l'avait encore embellie par des vases- myrrhins dont elle renouvelait elle-même les fleurs.... Je déclare que j'en désire une semblable! Ne me reprochez pas delà décrire: car
c'est le lieu d'une tragédie, et Aristote recommande d'en bien fixer le lieu. Cette salle se trouvait donc entre la salle des gardes et l'appartement de Clotilde....
Avertis par Trousse, le prince et la princesse s'y rendirent. La jeune fille guidait avec attention son père à travers la galerie; ils furent reçus par l'évêque, Réfalein, Monestan et les officiers de service, qui tous les attendaient dans une attitude respectueuse, comme cela se doit
L'évéque prononça le Benedicite; Réfalein apporta, selon le devoir de sa charge, une aiguière dans laquelle le prince trempa ses mains, et Monestan présenta la serviette pour les essuyer. Leur service fini, Réfalein sortit pour aller retrouver le Vénitien et apprendre la manœuvre des tartares; l'évéque se retira de même, on ne sait pas pourquoi !.... Alors le prince et sa fille s'assirent. . . . J'avoue que si j'étais prince je n'aimerais pas tout ce cérémonial , mais
le roi de Chypre y tenait autant qu'à la vie C'est
encore un des traits du caractère de ce prince minutieux!.... Et ne faut-il pas qu'un roi ressemble le moins possible à un autre homme?....
Clotilde ôla de la nef de son père la serviette peluchée du monarque, son couteau, son hanap, son couvert d'or, et elle découvrit le potage empoisonné, dont l'odeur et la fumée auraient nourri dix Limousins. La princesse armée d'une grande cuiller d"or, la plonge avec grâce dans le breuvage, et remplit une assiette de vermeil qu'elle pose devant le vieillard en lui disant :
— Attendez un peu, monseigneur, je crois qu'il est trop chaud. Le roi ne répondit rien parce qu'il avait faim. Je fais celte remarque pour prouver que les princes se rapprochent un peu de nous !...
CLOTILDE DE LUSIGNAN
lOi
La jeune fille s'en servit tout autant, et elle se mil à remuer ce fatal poison pour le refroidir.
— Ce chevalier est fort aimable, dit le roi, on aurait dû l'inviter à venir à notre couvert ; cela nous fait penser que ce pauvre Lulu nous manquera toujours.
Lulu périt à Nicosie ; c'était le fou du prince, qui le regretta parce qu'il était très-spirituel : sans cela
Lulu aurait-il été regrette ? Je déclare que cette
question est de la plus haute importance pour l'humanité.
— Sire, répondit Vérynel. si vous désirez le chevalier, je vais aller le chercher.
A ces mots le prince et sa fille levèrent leurs cuillers pour les porter à leur bouche, mais s'apercevant que le fatal breuvage était encore trop chaud, ils soufflèrent dessus! Je défie la critique de ne pas trouver du naturel dans tous ces mouvements-là !... et, naturels, on n'a rien à me dire!... s'ils ne le sont pas , alors ils deviennent romantiques ! ainsi la critique est battue!... Ceci peut passer pour
l'avant-scène de la tragédie mais patience, elle
commence
Devant le portail du château , figurez-vous un gros concierge assez bon homme ; il est appuyé contre une colonne , à côté d'une femme dans l'âge où l'on peut encore avec décence recevoir un compliment. Ils ont l'air de mauvaise humeur l'un contre l'autre, cela seul indique à l'observateur qu'ils sont mariés.
En ce moment, un homme en habit très-simple, ayant cet âge heureux où l'existence et le sourire d'une femme sont tout pour nous, ayant une belle JBgure et une espèce de majesté , se présente d'un air suppliant devant le concierge, tout en adressant à la femme un coupd'œil qui voulait dire : ^ Vous
êtes encore belle, et si vous le désiriez » Le
concierge, après avoir regardé sa femme, s'écria :
— Sauve-toi, misérable, si je t'aperçois tu risques ta vie ! allons, disparais ! ou j'appelle
la garde pour te tuer
Ces paroles peu chrétiennes étaient inspirées par l'aspect de cette fatale roue blanche que Nephlaly portait sur son sein
La femme du concierge était de mauvaise humeur contre son mari : dans celte disposition, on aime assez à contredire, surtout son mari ! du reste, elle aimait les beaux hommes : alors on voit qu'elle avait mille motifs pour soutenir Nephlaly; aussi, lui dcmanda-t-elle d'une voix douce :
Que voulez-vous?....
— ïuez-moi,s'écria-t-il,mais il faut que j'entre ! Et le beau Juif, s'apercevant, d'après ces préliminaires, que l'orage grondait entre la femme et le mari, prend son temps, s'élance, franchit le pont-
levis avec la rapidité de l'éclair!... il est dans les cours...
La Hamme aurait dévoré Casin-Grandes que le concierge n'eut pas crié si fort, et il criait par trois raisons : la première, c'est que lorsqu'il se mil en devoir de courir après le Juif, sa femme, mue par je ne sais quoi, le retint par son habit; la seconde, parce que le Juif souillait le château ; la troisième, parce qu'il fallait appeler au secours.
La femme triomphait, mais elle triomphait en criant et babillant. Le pauvre Nephlaly ne sedoulait pas qu'il n'entra au château que parce que la nuit
dernière le concierge n'avait pas
Prudes, je m'arrête!... Ce concierge arrêté par sa fenmie, ses cris, ceux de sa moitié, les gens du prince qui accourent, Nephlaly qui s'enfuit, la sentinelle qui sonne du cor, tous ces divers traits du tableau peuvent former l'exposition d'un drame, il conlient le type de tous les premiers actes de ceux que l'on voit au boulevard et même à l'Odéon.
A la voix du concierge, on accourl; il redouble ses cris en montrant du doigt le Juifqui volait vers le pavillon royal; on se précipite sur ses pas et l'on crie encore plus fort en espérant atteindre le coupable : seconds cris, second acle; s'il est trop faible on y mettra un ballet.
— I^a princesse dîne-t-elle? demanda l'Israélite à un écuyer; où est-elle? où est la salle à manger?... L'écuyer ouvre la bouche, mais, sans attendre sa réponse, Nephlaly court toujours.
A ce moment la troupe assassine, grossie de tous les gens, rejoint le beau Juif et cherche à l'accabler ; le Juif se défend vaillamment.
Grand combat!....
— Tuez-le donc, avant qu'il souille le palais? s'écrie l'évéque en reconnaissant le vil animal; et l'évêque saisit un morceau de bois et le lance vers Nephlaly.
Tumulte effroyable !.. Ceux que l'Israélite frappe crient de plus belle. Tout ceci peut former, je crois, un troisième acte aussi bruyant que celui de maint opéra.
Nephlaly cherche à se faire jour, et, par un effort plus qu'humain, il se dégage des assaillants, il monte l'escalier rapidement, mais plus rapidement encore la foule le suit et l'atteint presqu'en haut du péristyle, au moment où il parvenait au premier étage!... Le tumulte est à son comble, et de nouveaux cris, beaucoup plus aigus, augmentent la somme totale du tapage. Ce quatrième acle de bruit était causé par un tour de force de Nephlaly : lorsqu'en haut de l'escalier les officiers et valets se jetèrent sur lui, il les repoussa en les embrassant tous et les fil rouler dans l'escalier; or l'escalier étant
lOG
KLOTILDE DE LUSIGNAN,
de marbre, vous jugez que plus d'un nez fut meur- Iri ; et le moyen que d'honnêtes chrétiens auxquels un Juif casse le nez ne crient pas ! Néanmoins, Nephtaly ne put se débarrasser de deux officiers plus tenaces qui l'arrêtaient par ses habits : les entraînant alors avec lui, il parvint à la porte delà salle en criant ;
— Clotilde , ne mangez pas, vous êtes empoisonnée !
Ici je puis dire avec orgueil que j'ai préparé un admirable cinquième acte!... L'exclamation du Juif ne fut pas entendue parce qu'elle était couverte par les clameurs des blessés , par les ordres que donna l'évéque, joyeux de ce nouveau combat et sur cette fois de la victoire , enfin par le tumulte qui arrive à son plus haut période.
La maison tout entière est assemblée dansée petit endroit, l'escalier est plein, et, parmi cette foule, l'intrépide Castriot traverse et tâche de parvenir au Juif!... Un peintre !... un peintre !... qu'il saisisse ses pinceaux !
L'on juge bien que l'effroyable total du tapage de ce drame parvint alors dans la salle à manger!.... Aussi, Trousse ouvre la porte et Nephtaly, faisant un dernier effort quoique terrassé, se traîne sous les assaillants, avance sa belle tête sous les pieds du docteur, et il répète d'une voix terrible :
Clotilde!... ne mangez pas!... Et l'expression de son visage sembledire : etmoi aussi je vous sauve!.., mon rival n'est pas seul à veiller sur vous !...
Voilà dans quel état il parut devant sa bienaimée!... Aux accents de cette voix chérie, Clotilde laisse tomber sa cuiller et arrête celle de son père ; elle se lève... ce fut l'affaire d'un clin d'œil.
Nephtaly, voyant le potage abandonne, dit fièrement à ceux qui l'accablent : u Vous pouvez me tuer maintenant... j'ai sauvé Clotilde! »
Jamais cinquième acte ne fut plus beau ! Cet
homme renversé par terre, et près d'expirer, cette foule assemblée, et cette multitude de têtes tendues, offrent un spectacle curieux, surtout si vous pouvez, de l'endroit où vous êtes, parvenir à bien voir l'émotion de Clotilde rougissant jusque dans le blanc des yeux, son père étonné, et le Juif au comble de la joie, faisant sortir des éclairs d'amour de ses yeux (;n apercevant sur le sein de Clotilde la rose qu'il apporta le matin.
L'amoureuse princesse remarque que la posture et le regard de son Israélite sont les mêmes que ceux qu'elle rêva naguère!...
Sur un signe du prince, cette lutte cesse, l'Israélite se relève, et le murmure de la foule finit par degrés et fait place au silence.
— C'est le Juif qui nous sauva du naufrage!... s'écria le docteur regardant avec attention Nephtaly.
— Un juif! répète le monarque, tuez-le! El
le visage de Jean II peignit l'horreur!
Comme Trousse prononçait son dernier mot, il se sentit saisir et tordre le cou ; alors il lança dans les airs un effroyable « Je meurs! > qui attira toute l'attention.
C'était Castriot qui punissait le docteur de son indiscrétion : l'Albanais, après avoir lâché le cou de Trousse, alla se mettre à côté de Nephtaly, comme pour le défendre, et il eut la seule récompense qu'il enviât, un coup d'œil ûatteur de Clotilde !... Trousse devint muet en apercevant les contractions menaçantes du visage de Castriot.
Qu'on juge s'il se peut de l'étonnement de la multitude, en voyant le farouche Albanais prendre place à côté du Juif, sans lui faire aucun mal ! lui, qui n'hésitait jamais à tuer les Juifs et ceux qui déplaisaient au prince!
— Que signifie tout ceci? demanda Jean II, en se tournant vers sa fille et Nephtaly. A cette question, le Juif resta immobile en regardant Clotilde. La jeune fille, pour ne pas laisser lire son amour dans ses yeux, les fiche en terre, mais sa prunelle, toute baissée qu'elle est, regarde en dessous !... Quel groupe ! je voudraisêtre Canova,
pour le sculpter!... Girodet, pour le peindre!
— Parleras-tu? déicide! cria l'évèquc au
Juif.
L'attention redoubla.
Nephtaly se penche à l'oreille de Castriot, et l'Albanais, s'avançant, caressa son sabre en forme d'exorde, et dit :
Cet honnête Juif, chrétien par sa vertu, n'ose pas parler devant le prince, et il fait bien; il a fait mieux, puisqu'il a risqué sa vie pour venir apprendre que le dîner du prince doit être empoisonné; c'est ce qu'il faut voir !...
L'étonnement fut grand....
Comment rendre les regards furtifs de Clotilde , et le tremblement qui agitait l'Israélite en se voyant à côté de sa bien-aimée: ils maudissaient de bien bon cœur l'assemblée qui forçait leurs yeux au silence ; mais , à l'air dont ils ne se regardent pas, on voit qu'ils s'aiment!
On attend ce que va dire le prince.
Pendant qu'une petite chienne, amenée par Vérynel , mangeait le potage, le prince réfléchissait; tout à coup il demanda :
— Commentée Juif a-t-il appris que notre dîner devait être empoisonné?...
Castriot se penche derechef vers l'Israélite :
— Ce Juif observe, dit l'Albanais, qu'il ne peut dévoiler comment il a découvert cette trame.
— C'est lui, s'écria l'évéque, qui l'a ourdie pour avoir une récompense en la dénonçant !...
CLOTILDE DE LUSIGNAN
Nephtaly fît un mouvement d'indignation qui intéressa vivement l'auditoire on sa faveur : la majorité était séduite par sa belle ligure , ses lurnies gracieuses et la majesté de son attitude; la femme du concierge pérorait tout bas pour le beau prévenu, et les femmes, quand une fois elles pérorent, ne cessent que lorsqu'on en est convaincu
A ce moment , la petite chienne expira dans d'horribles convulsions, et Nephtaly se penchant encore vers Caslriot, au bout d'un instant l'Albanais s'écria :
Nephtaly Jaffa prétend que c'est 3Iichel l'Ange, le chevalier que l'on a reçu ici , qui est l'auteur de cet empoisonnement ; il dit que Michel l'Ange est un envoyé de Venise, qu'il a mission de détruire la famille de Lusignan et que dans peu l'on en aura des preuves!.... et moi, et moi, j'ajoute que si je le rencontre je le tue...
L'élonnemenl , comme toutes les passions humaines , a une gamme composée de tons et de demitons : si l'on peut se servir de cette image , je dirai que l'étonnement atteignit alors la dernière note de la dernière octave : il y eut un murmure eu tant de sens divers , qu'il faudrait vingt pages de musique et un bon orchestre pour le rendre.
Le prince fit signe de la main , et l'on se lut. Ici, je dois observer que le peu de temps que cette histoire embrasse n'a pas permis de dévoiler toutes les nuances du caractère de Jean II. On l'a vu tenant ses conseils, aimant l'étiquette, bon père, prince généreux et reconnaissant; mais on ne l'a pas vu, rendant la justice avec une sévérité, une égalité merveilleuses; il se piquait d'être un petit Salomon , et l'affaire du chevrier n'a pas suffi pour le prouver.
En ce moment, le grand Kéfalein perce la foule avec sa tète pointue, la présente au prince , et les yeux effarés, il s'écrie : « Le chevalier vient de s'enfuir, monté sur un de mes meilleurs chevaux. »
— C'est le complice de ce Juif!... dit l'évèque; au surplus , je réclame ce coupable comme relevant de la justice ecclésiastique.
Clotilde trembla.
— V ous êtes bien hardi , répondit le monarque, de donner votre opinion sans que nous la demandions; que l'on songea se taire.
L'assemblée admira la majesté du prince. 11 se leva , et se tournant vers l'endroit où il supposait Castriot , il lui dit :
— Ce Juif ne se nomme-t-il pasNephtaly Jafîa?....
— Oui, mon père...., répondit doucement Clotilde , c'est notre pauvre protégé !....
— N'avions-nous pas défendu, sous peine de mort, à Nephtaly Jaffa, d'approcher du château,
reprit le prince avec le ton de Pharasmane répondant à Uliadamiste.
— C'est vrai, dit lîombans ; je lui ai transmis les ordres de monseigneur.
— Ne souillc-t-il pas notre palais? continua
Jean II avec chaleur.
— i\on, mou [)ère , observa Clotildeà voix basse»
— C'est à nos ministres à prononcer main tenant!.... Et le roi se rassit.
— 11 doit être pondu , dit l'évêque.
Kéfalein fit un signe de tète alfirmatif , et Moncstan leva les yeux au ciel.
— Caslriot, faites voire devoir !... ajouta le prince; mais il attira l'Albanais par le bras et lui dorma des ordres secrets. C-astriot disparut et revint bientôt.
L'évoque triomphait, mais Monestan , connaissant le roi , ne pria seulement pas pour le Juif!... sa figure douce annonçait qu'il contemplait l'Israélite en pensant combien sa conversion serait agréable au seigneur.
La salle fut évacuée par tout le monde, et Castriot emmena le beau Juif, dont le dernier regard fut à Clotilde.
Elle resta muette et immobile comme un marbre, et n'eut pas la force dédire un seul mot à son père.... tant elle était étonnée de cette cruauté....
On suivit Caslriot et le Juif jusque dans la seconde cour. Là , le farouche soldat s'arrêta devant le gibet de la justice seigneuriale, et il passa une cordeau cou de Nephtaly.
— Caslriot , lui dit ce dernier avec un ton de reproche , lu ferais mourir ton bienfaiteur!'..
— Je suis l'ordre de mon prince, je ne connais que cela !...
La foule, épouvantée, fut saisie d'horreur; et déjà Nephtaly, sans se décontenancer, allait se dépouiller de ses vêtements , je ne sais dans quelle ùtfewfîOîi, lorsque l'Albanais, tirant une magnifique chaîne d'or, la mil au col de l'Israélite, en s'écriant:
— Monseigneur a puni ton crime, maintenant il récompense ton dévouement !... sors !... et ne reparais plus!...
En un saut , Nephtaly atteignit le pont-levis , et il s'enfuit à travers la campagne !... La femme du concierge était évanouie , et son époux , fort de celte preuve, la fit revenir à elle assez brusquement. Elle put entendre les cris d'admiration que la foule élança vers les cieux; ils parvinrent jusqu'aux oreilles du monarque, qui racontait à sa fille comment il avait su concilier la reconnaissance et la justice... L'on doit voir le contentement de la jeune amante.... et son sein palpiter!...
Un pareil événement aurait fait, dans une ville de province, le sujet de trois semaines de récits et de
CLOTILDE DE LUSIGNAN
commentaires; à Casin-Graiides on en parla jusqu'au soir seulement, et le prince tint un conseil fort long sur cet événement qui annonçait clairement les desseins de Venise.
Les Calmaduies ont omis de nous en donner l'historique; mais ceux qui lisent avec attention et qui connaissent l'humeur du prince et des trois ministres, doivent imaginer facilement cette scène, et voir l'évêque proposer de soudoyer des troupes, Kéfalein se promettant de créer un corps de cavalerie, etc.,- etc.
Le pieux iMonestan fut le seul qui se rendit à la chapelle, s'agenouilla sur le marbre et tendit ses mains reconnaissantes vers l'Eternel , pour le remercier de sa protection! et surtout, de ce
qu'il avait inspiré au concierge de sevrer sa femme; car, si le ménage eût été d'accord , Xephtaly ne serait pas entré le prince et Clotilde n'existeraient
plus! et cette histoire serait finie. Elle lient,
comme vous le voyez, à une scène maritale, et de nuit encore!..
Pendant que Ton commentait à Casin-Grandcs toutes ces graves circonstances, que la femme du concierge prétendait avoir sauvé le prince, que, que, que, etc., la tempête grondait sur cet asile du roi de Chypre , et l'orage se préparait au loin. Michel l'Ange était arrivé à la forteresse d'Enguerry, il avait fait armer toute la troupe, et le plan de campagne n'étant pas long à décider, on se mit surle-champ en marche vers le bord de la mer à Jonquières, et
Celait pendant l'horreur d'une profonde nuit. ( Raci:<e , Athalie. )
Heureux mur, tu devais servir mieux leur désir : Ils n'obtinrent de toi qu^une ombre de plaisir, (La Fostai.ie, les Filles de Minée.)
Songe , songe , Céphisc , à cette nuit cruelle , Qui fut pour tout un peuple une nuit éternelle; Figure-toi Pyrrhus, les yeux élincelants, Entrant à la lueur de nos palais brûlants.
(Rac.:,e.)
Aussitôt que la nuit fut arrivée, Clotilde s'empressa de renvoyer Josette, et d'ouvrir sa fenêtre.... Nephtaly n'était pas sur sa rocaille... La princesse s'impatienta d'autant plus que son désir de le voir
avait plus de violence Ah! je ne connais rien de
plus douloureux que l'attente!.... en amour, c'est un supplice...
Enfin , un léger bruit annonce que le Juif est sur la crevasse ; il se cramponne à sa corde, et son poids le fait parvenir à la rocaille chérie.
La nuit ayant redoublé ses voiles funèbres, ce qui veut dire qu'il faisait plus noir encore que dans la nuit du charpentier, l'obscurité força Clotilde à mettre sur l'appui de la croisée sa lampe de nuit.... Cette lueur colora son visage d'une lumièrerougeâtre, et, dans l'ombre de la nuit, elle apparut à son tendre amant entourée d'une espèce d'auréole, qui lui donnait une grâce nouvelle.
— Nephtaly, dit-elle, voilà deux fois que vous me sauvez la vie....
— Ah! Clotilde, ne me la sauves-tu pas chaque
jour, chaque soir, chaque matin! La vue de
ton col si bien attaché sur tes épaules de neige , l'aspect charmant de tes joues rosées où tout le carmin de la nature semble infusé, de tes yeux bleus plus doux que le lait , et plus brillants que l'or , ne me donnent-ils pas la vie? Ah ! Clotilde, ne comptons
jamais en amour! je craindrais de savoir qui
l'emporte de nous deux!...
— 3îon bien-aimé , je veux te récompenser en te donnant un talisman d'amour , qui te représentera Clotilde ; il te dira sans cesse qu'elle ne sut pas feindre et que tu es tout pour elle !.. ce sera le seul monument de nos tendresses.
— En ai-je besoin , s'écria le Juif, n'es-tu pas sans cesse présente à ma pensée?
Clotilde ne l'entendit pas, elle avait disparu. La jeune fille va chercher une écharpe qu'elle a brodée en secret dans le silence des nuits ; ses mains douces et polies ont erré sur la soie, pour y tracer son chiffre et celui de Nephtaly l'amoureuse ouvrière
les a entrelacés , et l'amour avait dessiné tous les ornements de cette brillante écharpe.
Nephtaly c'est à la lueur de cette lampe
que j'ai tissu ce léger voile! porte-le quelquefois ! si nous sommes séparés, il te contera
tout! Elle souriait en tenant Técharpe , mais ce
sourire avait quelque chose de triste : il vint errer sur sa lèvre coralline, semblable à\in rayon de soleil en hiver , ou plutôt comme le sourire de l'indigence témoin des prodigalités de la fortune Ce
sourire, dénué d'espoir, peignait bien leurs amours : plus il était empreint de regrets , plus il découvrait d'amour à Nephtaly.
— Clotilde, s'écria le Juif avec l'accent du regret, comment puis-je la prendre?
Sans proférer une seule parole , la jeune fille regarda le Juif d'un air qui semblait dire : a Aimestu? :.
Avez-vous éprouvé quelquefois le désir de vous jeter à l'eau , si le regard de votre maîtresse vous eût fait croire qu'elle le voulait ? connaissez-vous
CLOTILDE DE LUSIGNAN
cette frénésie qu'allume un coup d'œil ûc mépris?...
Aussitôt que (llolilde eut jeté son œillade Neph-
taly , saisissant sa corde, y attache une pierre et la lance sur la fenêtre de Clotilde, en la priant de l'attacher.
— Que voulez-vous Caire,.... Nephtaly?
— Périr... [)lutùt que d'essuyer un second coup d'œil pareil à celui
— Nephialy , je vous commande, je vous ordonne de ne pas...
Vaines menaces, le Juif cherche à franchir l'espace d'un saut. Alors Clotilde fixe la corde malgré elle, etNcphtaly traverse les airs sur ce fragile appui.
Clotilde a tremblé en attachant cette corde ; elle tremble en voyant Nephialy se hisser au moyen des nœuds; elle tremble à mesure qu'il avance; elle
tremble alors qu'il s'assied sur la croisée ils sont
près l'un de l'autre; elle ne tremble plus.
Une crainte vague erre dans l'esprit de Clotilde; mais son extrême innocence, sa candeur ne lui permet pas d'apercevoir un danger quelconque, et, fille de la nature, elle salue son doux ami par un sourire et un regard propres à lui faire courir le danger qu'elle ignore Si elle Peut connu , le respect de Nephtaly lui aurait appris combien elle en était aimée !...
— Doime-moi cette écharpe, que je la couvre de baisers!...
Clotilde la noua tout autour de son beau Juif, et elle ne put se refuser à passer légèrement ses mains dans les boucles noires des cheveux de Nephtaly : l'ivoire de sa main se mêle à ce jais ondoyant!., et l'Israélite, de même qu'une fleur trop chargée de
rosée, se penche vers Clotilde Il est ivre
Ce léger contact, celte chaste et douce caresse fut la plus grande faveur qu'il obtint! Les cheveux de la princesse effleurèrent aussi sa joue en y portant une délicatesse aérienne , une suavité que je ne puis rendre ; il faut même l'avoir ressentie pour en avoir
l'idée Ils osent appuyer bien mollement leurs
têtes charmantes l'une contre l'autre! Cet as-
scmblement pur, angélique et momentané, ce toucher délicieux sous lequel leurs âmes se réunirent, leur causa quelque chose de plus tendre, de plus vif, de plus beau que ce que l'on nomme plaisir.... Cette douce pression était pour leurs âmes ce que la
suprême faveur est aux sens ! ils auraient voulu
rester toute leur vie en cette exlase , embellie de toute la richesse du silence de l'amour satisfait.
— Clotilde, tu m'as ju«é d'être fidèle? demanda le Juif après quelques moments.
— ïiendras-tu tes serments?... répondit-elle en abandonnant la. chevelure de l'Israélite.
— Hélas!... quand sera-ce?... fut la seule réponse du Juif.
A ce vœu , Clotilde lui dit :
— Nephialy, tu as ton écharpe ; quitte ce lieu !...
— Je ne le puis.
— Tu le dois.
— Cruelle, qui te presse?
— Je ne sais.
— N'es-tu pas contente?
— Oui.
— Que peux-tu désirer?
— Rien ; mais quitte ce lieu !
— Pourquoi ?
— Nephtaly , je le veux ; cela doit te suffire.
— Tu me crains donc?...
A cette demande , elle répondit par un regard dans lequel on lisait autant oui que non.
Vainement l'on chercherait à peindre, par des paroles, le charme céleste que la douce harmonie de leurs cœurs répandaitsur ce moment. Celle scène a quelque chose de trop indéfinissable !.... seulement, j'y vois une jeune fille, rayonnante d'innocence , se confier dans les bras d'un amant respectueux ; et j'y trouve le plus bel effort , le plus beau spectacle delà nature, car il les renferme tous '... des quatre grandes scènes delà vie, cette scène n'estelle pas la plus touchante, la plus remplie de voluptés ? Chaste comme le lis qui vient d'éclore , Clotilde folâtre avec amour sur le sein de Nephialy, dont l'œil fier et les formes font un contraste avec les courbes'gracieuses et la finesse de la jeune vierge; elle ne s'effraie en rien de ce qu'une autre, se croyant
vertueuse, appellerait un grand danger ! lime
semble que les anges des cieux applaudissent à ce tableau.
Ne pouvant résister à son envie cuisante, le Juif se penche sur le col d'albâtre de la princessse, et il y dépose un baiser de feu
Clotilde n'eut pas le temps de se courroucer, car
un léger bruit vint les épouvanter Ce bruit part
de la mer, qui gronde sous le sillage d'un vaisseau Le bel Israélite regarde , et il aperçoit des
voiles blanchâtres fendre silencieusement la Méditerranée : ces voiles apparaissent au milieu de l'obscurité, comme les ombres nuageuses d'un rêve
Une sueur froide saisit Clotilde.... elle regarde le Juif avec stupeur.... Nephtaly , prompt comme un éclair, s'élance sur sa corde , parvient à son rocher, la relire. Il regarde les vaisseaux , compte dix petites galères regagne aussitôt sa crevasse, et
se jette dans les flots.
Clotilde court à son autre fenêtre , et l'ouvre précipitamment : elle voit Nephtaly nager vers le pont de bateaux, et chercher à l'atteindre avant les funestes vaisseaux ! Il arrive à l'esplanade comme
les soldats du Mécréant, contenus dans le premier vaisseau , descendaient sur le bac.
CLOTILDE DE LUSIGNAN
Nephlaly s'arme d'un débris de chaloupe; il se place à l'ciilrée du poul de bateaux , et se faisant un rempart de planches, il tâche de démolir le pont en attendant l'ennemi.
Les soldais s'avancent sur ce bac, large de quelques pieds : il marchent, trois par trois, avec confiance et en silence. Arrivés à l'extrémité, près d'atteindre l'esplanade, Nephtaly se lève, Clotilde jette un cri perçant , et le Juif, à l'aide de sa massue, défend le passage ; les trois premiers brigands sont massacrés en un clin d'œil : il frappe sur les autres et défend le passage avec une valeur héroïque.
Les soldats , étonnés de trouver de la résistance , et ne sachant, à cause de l'obscurité, si îsephtaly est seul , se poussent les uns contre les autres, et tombent dans la mer.
Nouvel IloratiusCoclès, le beau Juif poursuit les brigands : en un instant il a nettoyé le pont et il s'en retourne à sa place, en essayant derechef à rompre le bac.
IMais d'autres soldats débarquèrent bien vite !.... et animés par les reproches du iMécréant, ils fondent sur le Juif.
Clotilde est en délire à l'aspect de ce combat, où la mort voltige sur la tête du bel Israélite. La jeune fille fait retentir l'air de ses cris, parcourt ses appartements, arrive à son antichambre, trouve Castriot , et l'entraîne en criant :
— Sauvez-le! sauvez-nous!... L'Albanais, étonné des cris de sa maîtresse, du bruit qu'il entend au dehors, et de l'effroi de Clotilde, arrive à la croisée ; et la jeune fille lui montre du doigt ce combat nocturne.
En ce moment , Nephtaly , accablé sous le nombre , succombe et se défend entre les mains de trois soldais qui peuvent à peine le contenir et l'empêcher décrier!.... Engucrry lui-même et Michel l'Ange enfoncent la porte de la salle à manger , qui résiste faiblement, et les coups de la pièce de bois avec laquelle on frappe sur la porte , retentissent dans le château.
A ce spectacle , Castriot vit que Casin-Grandes était perdu sans ressource ; il saisit alors la princesse presque évanouie, et il se précipita dans les appartements du prince, afin de sauver les Lusignans , s'il en est temps encore.
11 éveille le docteur Trousse, qui roule sa machine tout endormie vers l'appartement du prince : Castriot arrache Jean II au sommeil, le revêt de sa dalmalique , et , prenant le monarque sur ses épaules , sans plier sous la charge, il ressaisit Clotilde , met son sabre entre ses dents et vole vers le portail , en criant . ainsi que Trousse , à travers les galeries , les escaliers , les cours.
— Courez à la salle à manger !.. aux armes !... voilà l'ennemi!
A ce coup de tonnerre et au bruit horrible qui se fait entendre , on s'éveille en tumulte ; toute la maison s'ébranle , on allume des torches , et pendant que la foule envahit les cours, le courageux Castriot traverse Casin-Grandes en portant tous ses Dieux, comme Énée lorsqu'il fuyait sa patrie devenue la proie des Grecs. Trousse, prévoyant bien que l'Albanais fidèle allait cacher le prince et sa fille , le suit comme un chien , espérant bien profiter de l'asile pour son propre compte.
Tous les habitants du château volent à la salle à manger, ils arrivent armés comme ils peuvent; mais ce fut pour être témoins du triomphe du Mécréant qui envahissait l'asile du roi de Chypre!... En vain l'on sonne le beffroi , en vain la sentinelle
de la cour y répond par son cor nul ne vient
au secours de Casin-Grandes.
A l'aspect du Mécréant vainqueur, à l'aspect de cette salle qui vomit des soldats furieux , chacun se mit à fuir... La foule se rejeta vers le portail; mais Enguerry n'était pas homme à négliger les précautions. Lorsque la sentinelle sonna du cor, c'était pour signaler l'approche d'un corps de brigands qui ne tarda pas à s'élendre en face du château.
Plus d'espoir! les forces Mécréantiques ont
cerné tout Casin-Grandes et les soldats le parcourent des torches à la main.... les galeries tremblent sous leurs pas précipités et les échos répètent leurs affreux cris dejoie. Enguerry place ses soldats avec un soin et une attention toute particulière, afin que rien ne puisse échapper.
Il se dirige vers le portail , met une espèce de corps-de-garde sur le pont-levis ; il range ses troupes par pelotons ; en garnit chaque galerie , chaque appartement; pose des sentinelles partout, même sur les tours , sur l'esplanade, dans les cours ; enfin, il s'assure de toutes les issues de ce vaste château.
Il y eut des résistances particulières; l'évêque , Monestan , Kéfaiein , Vérynel et l'élite du château défendirent la porte des appartements royaux , croyant que le prince et sa fille y étaient encore.... mais le Mécréant triompha.
M" Taillcvant fut le dernier à se rendre , il fallut que Michel l'Ange vînt avec du monde pour le forcer. Ce célèbre chef avait assemblé toute sa cuisine, ainsi que Bombans , les gens de l'intendance et du fournil ; et tous, armés de broches , de pelles, de piques, et de ce que l'on put trouver, gardèrent l'arsenal qui contenait les chefs-d'œuvre de Taillcvant.
A l'aspect de ce bataillon généreux, résolu de périr pour sauver les trésors du chef immortel de la
CLOÏILDE DE LUSIGNAN.
ciiisiiie française, Michel l'Ange se mil à rire el oHVil une honorable capitulation en s'éerianl :
— Les œuvres du génie seront respectées!
sauf à pendre le génie lui-même.
On se saisit de Tail levant et de son escadron, que l'on conduisit avec le reste des prisonniers.
Dans la cour de Hugues et contre le perron, les soldats d'Enguerry formèrent iin vaste carre, au milieu duquel on entassa tous les habitants de Casin- Grandes.
Parmi eux, on vit avec surprise l'audacieux Nephtidy qui, debout, les bras croisés et ensanglantés, sa noble tête penchée sur sa poitrine, était dans l'attitude sombre de la douleur; il se trouvait entre les trois ministres et Bombans. La foule des prisonniers leur avait laissé par respect un petit espace...
Rien n'était effrayant pour ce groupe de Casin- Grandésiens comme de voir les brigands dévaster ce beau château. Chaque soldat courait sans nulle précaution avec une torche à la main, et cette multitude de lueurs voltigeantes redoublait leurs terreurs, en leur faisant craindre un incendie: ils entendaient briser les portes , crier, rire ; et cela sans pouvoir se venger!... ô rage!
Néanmoins, au milieu de ce malheur, et tout grand qu'il était, ils éprouvaient une joie pure, quand, en se regardant les uns les autres, ils ne virent ni le prince ni sa fille. Les trois ministres se flattèrent que le prudent Albanais les aurait sauvés !... Quant à l'absence de Trousse, elle ne surprit personne; on savait qu'il trouvait toujours moyen de se mettre à couvert.
Chacun gémissait en apercevant le génie de la destruction et ses ministres envahir les appartements; les soldats mirent le feu aux boiseries aOn de découvrir toutes les issues secrètes et les endroits ou l'on aurait pu cacher des trésors!...
— Que de réparations ! dit Bombans aux trois ministres.
— Ils prendront nos chevaux et Vol -au- vent aussi!... répondit Kéfalcin.
— Ils profaneront les vases sacrés! s'écria Monestan.
— Ils emporteront nos armes ! repartit l'évèque.
— .l'ai sauvé l'histoire de la cuisine française ! cria Tadievant en montrant dans son sein les précieux manuscrits.
Chacun se plaignit en son langage ; le Juif seul ne disait rien : la femme du concierge était à quatre I)as de lui, el malgré la désolation générale, elle admirait les belles formes de l'Israélite; et cherchait à s'approcher davantage pour lui prendre la main.
Tout à coup l'altention fut fortemcut excitée par
des cris violents qui parlaient de la seconde cour : on écoute, on cherche à distinguer les voix.
— Moi je suis médecin, ne me tuez pas !.... je vous guérirai !.... je meurs!.... je meurs !
Alors un groupe de soldats parut; il amenait Trousse qui se laissait traîner, el Castriot qui tout couvert de sang se déballait avec le tronçon de son
sabre ! Ils furent introduits dans le carré : l'on
garrotta Castriot , et le fidèle Albanais se traîna à côté du beau Juif.
— Est-elle sauvée? demanda Nephtaly.
— Je l'espère , répondit le farouche soldat.
— Dieu soit loué! s'écria Moneslan.
— Fatale destinée et que je suis imprudent!.,., dit le beau Juif : levant alors ses yeux au ciel , il semblait appeler du secours ; on voyait dans sa contenance une indignation, un sombre désespoir; et à la manière dont il regardait les brigands, on pouvait deviner qu'il espérait la vengeance !....
A ce moment Michel l'Ange se présenta aux regards des habitants de Casin-Grandes, en leur lançant un sourire empreint d'une malice infernale. Le reflet de sa torche lur donnait l'air d'un diable
sortant des enfers! Aussi , à son aspect, un
mouvement d'horreur fit mouvoir toute cette assemblée de malheureux.
— Hé bien ! prudents ministres , dit-il , je viens vous engager à détruire une autre fois le pont de bateaux! Ne vous avais-je pas dit que ma présence marquerait au château!.... ne craignez rien cependant, il ne vous arrivera rien autre chose que la mort.
— La mort! répéta Trousse....
Les prisonniers gardèrent celte dignité qui sied bien au malheur, ils ne répondirent rien et le Vénitien continua sa recherche.
— Je ne vois pas, dit-il, la fleur de Casin-Grandes, la beauté par excellence; el le respect en personne, l'essence de vertu, le prince de Chypre. L'amoureuse Clotilde devrait y être , car j'y vois son amant; et où la chèvre est attachée il faut qu'elle broute.
A ces paroles, l'assemblée stupéfaite porte ses regards sur le Juif; mais l'Italien continue.
— Mon poison les aurait-il envoyés dans le troisième hémisphère?... répondrez- vous, vertueuse canaille?....
L'œil vert (le ritalien plongeait dans ce groupe de prisonniers; sa revue finie, il s'écria : «Par le chef de Dieu, les oiseaux seraient-ils envolés?
— Hé bien ! le prince et sa fille y sont-ils ? lui demanda le Mécréant, qui survint.
— Non , dit 31ichel l'Ange. Ah ça , gens de bien , si vous aimez la vie nous direz-vous si votre chef de file est mort ainsi que sa fille?...
CLOTILDE DE LUSIGNAN
— Non, répondit Trousse.
— Veux-tu te taire , lui cria l'Albanais ; sinon je t'étrangle. A l'aspect de la grimace de Castriot, Trousse se tut.
— Mon compère, dit le Vénitien, il faut encore visiter le château avec une scrupuleuse exactitude et promptemeiit. Et puis il nous restera un dernier moyen que nous viendrons employer... Mais l'Italien ne pouvait arracher le Mécréant à la contemplation des richesses qui s'amoncelaient dans les cours.
On procédait au pillage avec une affreuse activité; les richesses que Bombans avait sorties de leur caveau pour le tournoi furent apportées au milieu de la cour avec les trésors du prince , le dressoir , les vases, et la balustrade d'or.
Le Juif remarqua les vases de cristal encore pleins de ses fleurs ; enfin tout ce que contenait le château fut entassé sans ordre, sans attention, et avec un vandalisme qui fit dire à Bombans désespéré :
— Encore s'ils en tenaient un registre exact et
détaillé! mais voyez! point d'inventaire.... ils
en [)erdront....
Au milieu de ce désastre, Josette examinait tous les soldats en cherchant à reconnaître son cher le Barbu. Mais dans ce tableau d'horreur, parmi les flammes , les cris des vainqueurs au milieu de cette nuit de désolation, le plus bizarre, était de voir Marie errer négligemment seule en liberté ; elle vint s'asseoir sur les coffres qui renfermaient six millions d'espèces et regarda ce pillage avec insouciance. Enfin , cette folle jouant avec ses cheveux épars , à peine couverte de ses vêtements en désordre, et les yeux égarés , avait l'air du génie des ruines auquel on donnait une fêle
Jiistum et tenace»! propositi t irum, etc. (Horace.)
XJn hommp juste et ferme en ses desseins n'est point épouvanté des menaces, et les tourments ne peuvent rien sur son âme.
( Trad. libre. )
Amen, âico vobis , quia unus vestrùtn me trar/iturus est.
(EvASG. sec. Matt. , ch. XXVI, v. 21.)
Tl est donc vrai qu'un de vous doit me trahir.
f Trad. libre. )
Auprès des i
ines habile le silence.
(Le comte Maxijie Odix.)
Le spectacle que nous offre le château de Casin- Grandes a une ressemblance frappante avec la vie
sociale, où le bonheur des uns fait le malheur des autres. Le monde, comme en ce moment les habitants de notre château , n'est divisé qu'en deux classes : celle des heureux , celle des infortunés; régies par la force et le hasard, on les retrouve dans tout. C'est une des conditions de la nature des choses, l'univers se présente partout avec des inégalités qu'il est impossible d'effacer, et jamais il n'y aura d'ordre social régulier par suite du pouvoir qui agit sur la nature... Je ne veux pas m'expliquer davantage; en effet , un traité de philosophie est fort inutile au commencement de la dernière partie d'une histoire aussi véridique... On sent que la philosophie, l'histoire et la vérité ont trop de différences dans les humeurs pour cheminer ensemble ; elles n'ont jamais fait trois pas sans se brouiller. Et j'ai assez d'occupation à conduire, dans mon ouvrage, deux de ces pucelles divines si souvent violées, sans aller m'amuser à faire des préambules : si même celui-ci fâche quelque lecteur,... qu'il le dise, je déclare que je le retrancherai
A l'aspect des richesses accumulées dans les cours, le -Mécréant était au comble de la joie ; il se voyait, en idée, à la tête d'une nombreuse armée et entrant dans le royaume qu'il avait toujours dessein de
conquérir!... Patience, patience! vous n'y êtes
pas encore, M. le Mécréant! il existe un certain vieillard qui rôde dans la contrée et... je m'arrête, qu'allais-je dire?...
Certes, il fallait toute l'habileté de Michel l'Ange pour empêcher Enguerry de partir de Casin-Grandes avec tous les trésors, et pour le maintenir dans le but réel de l'expédition présente, qui était la prise du roi de Chypre et de sa fille.
— Allons, mon compère, disait l'Italien au Mécréant qui, du haut du perron où nous l'avons laissé, regardait complaisamment ses soldats apporter avec activité tout ce qu'ils trouvaient de riche et de précieux; allons, mon compère, dépêchonsnous! Le jour va venir, et vous savez que les
démons n'opèrent que pendant la nuit.
— Eh, mon féal, répondit Enguerry, que veux-tu dire?... regarde, venlre-Mahom, je te tiens quitte de ma part car je me trouve satisfait !...
— Mais, le suis-je moi?... s'écria l'Ange avec hauteur.
— -Mille pannerées de diables... voudrais-tu me faire la loi? répliqua Enguerry du même ton.
— Et par la mort que nous avons tenue ensemble sur les fonts quand l'enfer la baptisa , allons-nous nous fâcher?... répondit le Vénitien, s'adoucissant et reprenant son expression de joie habituelle ; si nous avons là dix millions, continua-t-il, découvrons le roi de Chypre et sa fille, il y en aura douze; abondance de bien ne nuit pas.
CLOTILDE DE LUSIGNAN
Sur celle sage observation, ces deux grands sénéchaux de l'enfer montèrent par le bel escalier de marbre, et suivis d'une compagnie de soldats ils se mirent à visiter le^javillon de Hugues avec la plus scrupuleuse exactitude. Le ^'énilien faisait arracher les boiseries, sonder les colonnes, les murs et les planchers, afin de trouver les issues secrètes. En voyant que toutes ses recherches étaient vaincs, Michel l'Ange cessa les plaisanteries par lesquelles il animait les soldats.
Du pavillon de Hugues, ils passèrent dans l'aile de Mélusine, c'est-à-dire dans le corps de logis qui longeait la Coquette ; mais leurs perquisitions n'eurent point de résultat, et l'Italien jura comme trois païens. Enfin, il entra dans une colère simple , puis dans une colère double, après s'être assuré que l'aile des Lusignans,- qui était parallèle à celle de Mélusine, et l'aile Ducale qui séparait les deux cours, ne contenaient point le prince et sa fille.
Les pauvres prisonniers, témoins de ces recherches, concentraient leur chagrin; mais ù chaque fois qu'ils virent sortir les brigands, sans que le prince fut découvert, ils firent éclater leur joie par des regards qu'ils se lancèrent mutuellement et par des mouvements qu'ils tâchèrent de dérober à leurs gardes farouches.
Il ne restait jplus à visiter que l'aile Montreuil, c'est-à-dire la façade ; elle était ainsi nommée parce que ce fut le fils de ce célèbre architecte qui construisit Casin-Grandes, et qui, par un sentiment de piété filiale, appela ce corps de logis du nom de son père, comme pour l'associer à ses travaux.
Le Mécréant, Michel l'Ange, et leurs satellites, eurent bientôt parcouru ce bâtiment, scruté chaque coin, fouillé chaque mur, sondé chaque plancher; et leur fureur fut sans égale en voyant que le prince et sa fille avaient échappé à toutes leurs précautions.
Les deux amis se regardèrent un moment comme pour se consulter.
— Emportons toujours le butin , dit le prudent Enguerry qui ne cessait de lorgner les trésors.
— Par saint Marc, s'écria l'Italien, il ne sortira rien d'ici sans que nous ayons le prince, ou je mets le feu au châleau.
— Mais si c'est impossible, mon féal ? répondit le Mécréant qui ne partageait par la rage et les intérêts de l'envoyé de Venise.
— Je m'en moque !... s'écria ce dernier avec l'accent de la fureur. Eh quoi, moi Michel l'Ange, au milieu d'une carrière dans laquelle je n'ai jamais bronché, je me verrais déshonoré par une expédition qui n'aurait pas embarrassé le moindre clerc!... A moi l'enfer!... à moi les diables !... Eh bien, me suivrez-vous! dit-il aux soldais étonnés de sa rage.
DE DAtZVC. T. ir.
Ce fut ainsi qu'ils arrivèrent devant les prisonniers ; alors, le jour commençait' à poindre dans les cieux.
— Eh bien., que prétends-tu faire? dit le Mécréant à l'Italien.
— Par la queue du lion de S'-Marc , ce que je prétends !... tu vas le voir... Or çà , gens de bien , s'écria-t-il en s'adressant aux prisonniers, écoutezmoi ! j'y vais bon jeu, bon argent, car je me damne presque pour la très-sérénissime république ; et ce que je vais vous promettre est aussi certain que ma naissance. Mes amis très-chers, vous m'avez dit que le roi Jean II et sa fille n'étaient pas morts , il est donc clair que vous les avez dérobés à la juste vengeance du sénat en les cachant... A ce mot tous les yeux se tournèrent sur Caslriot.
— Or, continua 3Iichel l'Ange, je vous déclare en bon français que notre bon plaisir est de vous faire appliquera la question ordinaire et extraordinaire, jusqu'à ce que l'un de vous ait avoué la retraite du prince et de Clolilde... Voyez si vous voulez vous épargner les tourments?...
Les Casin-Grandésiens eurent le courage de répondre par un morne silence, et Monestan se mil en prières.
— Eh bien, reprit Enguerry, nous allons mettre les fers au feu.
Michel l'Ange tournait autour des prisonniers, pour choisir le premier martyr de la légende Casin- Grandésiaque, et le malheur voulut que Bombans s'offrit à sa vue; sur un signe du Vénitien, un soudard saisit le pauvre intendant, qui s'écria : « J'avais bien dit qu'il m'arriverait malheur. »
— Courage, maître Bombans, lui cria Monestan.
— Monseigneur, j'en ai une bonne dose, aussi est-ce bien dommage que cela ne puisse pas se vendre,
Josette se mit à pleurer.
On amena Hercule Bombans devant Michel l'Ange, Enguerry et Mcol.
— Arrachez-lui les ongles un à un ! dit froidement l'Italien; il n'y perdra rien, car cela repousse. La foule se serra de terreur.
— Monsieur le diable, observa Bombans, permetlez-moi de dire un dernier mot à ma fille ! Sur un mouvement de tète du triumvirat , l'on reconduisit l'intendant vers Josette qui sanglotait.
— Mon enfant, murmura l'avare, si je péris , souviens-toi d'aller à Aix, chez le Juif Nalhaniel , avec cette reconnaissance. Alors il tira de la doublure de son haut-de-chausses un papier plié en quatre et soigneusement enveloppé dans un petit morceau de cuir, et il le remit à sa fille sans que personne s'en aperçut.
— Tiens, ma Josette, continua-t-il en suivant des yeux la précieuse reconnaissance; ménage mon bien!
CLOTILDE DE LUSIGNAN
i:c le prodigue pas; amasse, amasse!... adieu ! Et il l'embrassa.
L'intendant fut ramené devant les trois commandants, et un soldat, dont le cœur était sans doute pétrifié, lui arracha tous les ongles, non pas brusquement et avec une cruelle pitié , mais en variant à chaque fois celte douloureuse extraction. Je dois dire que si le courageux Bombans versa des larmes, ce fut plutôt la plainte du corps accablé que celle d'une âme pusillanime.
— Courage, lui cria le prélat, vous irez au paradis.
— Y aurai-je mon argent? demanda Bombans.
— Oui , répondit Kélalein. Cette idée parut jeter du baume sur les plaies du patient.
— Déclare oîi est ton maître! lui dit l'Italien. — Je n'ai de maître que dans le ciel, répliqua l'intendant.
— Ah tu railles ! s'écria Enguerry, qu'on lui serre les pouces!...
Alors, les deux bourreaux joignirent ensemble les deux pouces de l'intendant, et les insérant dans les nœuds d'une grosse corde, ils en tirèrent les deux bouts de toutes leurs forces ; le sang teignit la corde; et Bombans sua à grosses gouttes en faisant des contorsions qui excitèrent le rire des brigands et de l'Innocente.
— Voilà ce que c'est que de voler le bien d'autrui, disait Marie; rends-moi ma chaîne d'or, vieux cancre! Au mot de rendre, Bombans indiqua , par une grimace, que sa vie et ses souffrances n'étaient rien auprès de ses trésors.
— Avoueras-lu? redemanda Michel, car si tu souffres c'est que tu le veux bien!...
— Je ne pourrai plus compter d'argent, s'écria l'intendant, en voyant ses deux pouces totalement écrasés ; mais, à brebis tondue Dieu mesure le vent.
Sur un signe de Michel l'Ange on serra les deux index sanglants de l'héroïque Bombans, et les soldats les réduisirent à la stricte épaisseur d'une feuille de papier.
Lorqu'on eut ainsi pressé successivement tous les doigts du patient sans qu'il eut dit un mot, il s'écria : « Je ne pourrai plus écrire, tenir mes registres, rendre mes comptes; adieu ma probité !... »
— Scélérat, reprit Enguerry, dis-nous où est ton prince.
— Je n'en sais rien.
Sur cette réponse, le terrible Mécréant ordonna à ses soldats de faire boire le pauvre intendant. Les deux bourrciuix le coucheront par terre, lui mirent un entonnoir dans la bouche, et on lui passa neuf pintes d'eau sans tenir compte de ses horribles souffrances : seulement , avant de verser chaque pinte, le Mécréant demandait à Bombans par un signe, s'il voulait avouer ce qu'il ne savait rcelkmciit pas, et
l'intendant indiquait par un geste qu'il ne pouvait rien dire. Bientôt la pâleur de Bombans annonça qu'il allait périr.
— Arrêtez, arrêtez, cria Michel l'Ange, c'est un de mes amis; faites-le souffrir, mais ne le tuez pas.
— Eh pourquoi ? demanda le Mécréant.
— Par saint Janvier!... c'est un intendant, partant il est riche ; il nous paiera rançon, et corbleu ! il en sera quitte pour cent mille francs puisqu'il est de mes amis.
A ces sages paroles , on releva Bombans à moitié mort et on le transporta au milieu du groupe des captifs effrayés : là, sa première parole fut: « On a parlé de cent mille francs, je crois?... »
— Le prince et rÉternel, lui dit Monestan, vous récompenseront de ce martyre.
— Pourvu que ce soit en argent comptant ! répondit Bombans.
Josette prit sur son sein la tête de son père, elle essuya la sueur de son visage, le couvrit de baisers, et déchira sa robe pourpanser ses blessures.
— Ma fille, dit l'avare à voix basse, rends-moi la reconnaissance de Nathaniel !... vois-tu, il pourrait l'arriver malheur....
Le Vénitien désespéré cherchait quelque autre victime plus faible, qui put trahir le secret de la retraite du prince, que ces pauvres prisonniers ignoraient tous, excepté Trousse et Castriot. A l'aspect des regards scrutateurs que lançaient les petits yeux verts de l'Italien , le tremblant médecin s'était caché sous la soutane du guerroyant Hilarion.
— Eh ! qu'est devenu le génie de la médecine, l'illustre Trousse? demanda Michel l'Ange; l'a-t-on pris'...
— Certes, dit Enguerry ; et ce fut au moment où il franchissait le pont-levis avec ce damné Albanais qui manqua de m'abaltre la tête pour la seconde fois.
— Mais je ne le vois pas, répondit le Vénitien ; et par la carcasse du diable, notre digne patron, je crois que c'est le seul homme qui puisse nous découvrir ce que nous cherchons : car tous ces gens-là sont assez imbéciles pour mourir sans rien dire, ils sont frottés d'honneur!... Monestan leva les yeux au ciel.
En entendant ces funestes paroles, le pauvre docteur
Trouvez bon, lecteurs, que cette lacune vous tienne lieu de ce que rapporte l'histoire. En effet, bien que l'action de Trousse soil très-naturelle, et même périodique chez les hommes et chez les femmes, la politesse française de nos jours veut que l'on supprime ces menus détails, dont nos bons aïeux liraient leurs plaisanteries... Quoi qu'il en soit, l'évêque fut forcé de se reculer, le beau Juif porta la main vers
CLOTILDK DE LUSIGNAN.
llu
ses narines, autant en firent la femme du concierge, Kéfalein et Monestan; alors le tremblant docteur accroupi, et la tète dans ses mains, fut le point central d'un cercle de curieux.
— Ah le voilà!... s'écria ]\lichcl l'Ange; et tous les yeux se tournèrent sur Trousse, qui répondit en balbutiant :
— Moi!... non, moi?...
Alors prévoyant le danger où se trouvaient le prince et sa fille si le docteur avait la question à subir, Castriot rampa du mieux qu'il pût, tout garrotté qu'il était ; et, saisissant Trousse par la tmque, il essaya de l'étrangler.
— A moi, au secours !... moi je meurs !... je.. Heureusement les soldats, sur un mot de Michel
l'Ange qui perdait tout à la mort de Trousse, arrivèrent dégager le docteur, et l'amenèrent avec Castriot devant Enguerry ctMichcl l'Ange. Alors la plus grande terreur régna parmi les malheureux captifs, car il leur était démontré que, pour peu qu'on égratignât Trousse, il trahirait le secret dont Castriot et le docteur paraissaient être les seuls dépositaires. Oubliant leurs infortunes personnelles, ces sujets ûdèles ne pensaient qu'au prince et à la belle Clotilde : aussi tous les yeux se portèrent sur les deux martyrs, et le silence de l'attention régna dans tout le château. En effet les soldats avaient fini d'entasser le butin et de le charger dans des chariots tout prêts à partir.
— Par grâce, messieurs les soldats, dit Trousse à ceux qui le conduisaient, ne m'approchez pas trop de cet Albanais, car il me tuerait, et rien que l'aspect de sa figure m'agace les nerfs ; et voyez-vous la pensée....
— Tais-toi, lui cria Castriot.
— Du courage ! s'écrièrent les captifs.
— Ça vous est bien facile à reconnnandor, murmura le médecin, ce ne sont pas vos nerfs qui... que...
— Mon ami, interrompit Michel l'Ange, voulezvous me dire en quel endroit s'est réfugié le prince?
— Moi!...
— Oui toi...
— Moi, je n'en sais rien.
— Bravo!... crièrent en chœur les prisonniers , vive Trousse !...
— Oui, vive Trousse, et longtemps!... répéta le docteur avec un ton chagrin et en faisant une triste grimace.
Les encouragements de cette foule de malheureux convainquirent Michel l'Ange et le Mécréant que Trousse savait la retraite de Jean II; alors le Vénitien, connaissant le caractère du patient, ne douta plus du succès.
— Hé bien , Hippocrate de notre siècle, s'écria
l'Italien, choisissez parmi le chevalet, l'eau, l'huile bouillante, ou le traquenard, ce qui fatiguera le moins vos nerfs.
— Moi, répondit Trousse avec effroi, je ne veux rien de tout cela...
— Allons, mon compère, dit Enguerry, dépêchons-nous; le soleil est levé. Le 3Iécréant fit signe à Nicol d'aller vite en besogne. L'impassible lieutenant coucha le tremblant docteur sur une grande planche; et, après l'y avoir attaché, il mit entre les jambes de Trousse d'autres planches qu'il serra par de grosses cordes, de manière à réunir les jambes et les planches intermédiaires en un tout solide. Alors, le terrible Nicol prit des morceaux de bois taillés en forme de coins; et, armé d'un pieu en guise de maillet, il inséra un premier coin de bois entre les jambes du docteur, sans se soucier de ses cris, qui retentirent dans la vaste enceinte du château.
Pendant ce temps, on étendait Castriot sur un chevalet fait à la hâte, et quatre soldats employèrent toutes leurs forces à tordre les membres du courageux Albanais. Son visage serein montrait à Trousse l'exemple dune résignation et d'une fidélité que celui-ci ne cherchait guère à imiter.
— Je meurs!... je suis mort !... s'écria-t-il, quand on enfonça le second morceau de bois. En effet, les deux os de ses jambes craquèrent, et ce bruit fit trembler le beau Juif et les trois ministres pour le sort du prince et de sa fille.
— Comment , répondit Bîichel l'Ange avec un sourire amer, ne pouvez-vous pas vous guérir?.... je vous donne une belle occasion pour prouver votre système !... employez-moi toute l'énergie de votre imagination pour reporter votre pensée sur d'autres objets, et figurez-vous que vous ne souffrez
pa&! Puis se retournant vers Nicol, il ajouta :
« Le docteur ne ressent rien, mettez encore un coin ! n
— Grand Dieu, l'on m'assassine, moi!
Trousse! au secours ! M. le chevalier noir
accourez ! n'importe par où, cela m'est égal !
— Souffre et tais-toi ! dit Castriot, tes cris ne diminuent pas ta douleur.
— Par ma vie, cela vous est facile à dire, vous qui en endurez bien moins que moi.
— En effet, reprit l'Albanais avec un sourire , je prouve votre système et suis tout à fait à l'aise. Trousse se tut en voyant l'horrible torture de Castriot dont les membres se disloquaient.
— Avouez où est le prince, et votre torture cessera, dit Nicol au docteur.
Cette consolante idée fit tourner à Trousse sa tête endolorie vers Michel l'Ange, et il sembla consentir à ce qu'on lui demandait. Alors l'Italien ordonna
CLOTILDE DE LUSIGNAN
d'arrêter la question. L'évêque, voyant cela, s'écria pour encourager le docteur :
— Courage!... je vous absous de vos péchés!....
— Dieu vous mettra au nombre de ses saints!... ajouta 3Ionestan.
— J'aime mieux être en vie que dans une niche de plâtre et au calendrier, répondit le docteur.
— Vous serez cité comme le modèle des sujets dévoués, ditKéfalein.
— Tout cela ne me servira de rien quand je serai mort.
— C'est vrai ! dit 3Iichcl l'Ange, avec un ton
de conviction.
— Les Lusignans vous élèveront une statue, cria l'intendant, et j'en surveillerai l'exécution.
— Je parlerai de vous dans l'histoire de la Cuisine Française, observa Taillevant, et le premier ragoût que j'invente je lui donne votre nom.
— J'aimerais mieux le manger, répondit le patient.
— Et la gloire ! dit le beau Juif.
— La gloire d'un mort ne vaut pas l'infamie d'un vivant! répliqua Michel l'Ange avec un malin sourire; l'une est une ombre, l'autre est un corps.
— C'est vrai, dit le docteur, la vie est tout.
— Je te tuerai, si nous survivons à ton apostasie ! cria l'Albanais avec des yeux élincelants, malgré ses souffrances.
— Je vivrai toujours quelques moments de plus î . ..
En cet instant, on inséra un troisième coin, et Nicol frappa à coups redoublés pour décider le patient. Alors le docteur fit signe qu'il allait révéler l'endroit où était le prince.
— Encore cinq minutes, dit le beau Juif, et lu meurs sans trahir ton roi!
— Mourir , répéta Trousse , beau Juif, vous êtes jeune et vous ne savez pas encore tout ce qu'on
perd ; en ne connaît la vie qu'à Vnser Me ferez-
vous mourir si je ne dis rien? demanda-t-il aux bourreaux avec ingénuité.
— Certes! répondit Enguerry d'un ton farouche. Le docteur resta dans une cruelle incertitude.
— Hélas ! s'écria Michel l'Ange avec des yeux pétillants, quel dommage que personne ne soit revenu nousdire si l'on ne vit pas quand on est mort... eh! que ne perd-on pas à mourir?.... tout ce qu'il y a de réel et de solide s'évanouit comme un songe!... les yeux ne voient plus, on ne peut plus savourer la douceur d'un repas, salislaire sa soif, marcher, sentir, entendre, enfin l'on devient cadavre, pâture des vers, et l'horreur de la nature; vide soi-même on augmente la masse du vide, on entre dans le néant, etTon ne sesouvienlmême pasde nous!... Au lieu qu'un vivant!... tel infâme et malheureux qu'il soit, il mange, boit, marche et assiste au grand
spectacle du monde ; il en est un des leviers, il contribue à l'effet du tableau , il jouit de tout, il roule dans la vie avec bonheur, enfin il existe.... Il faut dire adieu à tout cela.... Allons, mon ami Trousse, faites votre paquet et quittez la vie; cela ne sera rien, il suffit d'un instant....
En disant cela, Michel l'Ange tira son épée et la dirigea lentement vers le cœur du médecin.
— Un instant !... un instant... déliez-moi !... je vais vous conduire à l'endroit où est le prince !...
Alors Nicol débarrassa Trousse du douloureux traquenard, et un cri d'horreur et d'indignation partit du groupe des captifs.
— Malheureux , s'écria le Juif au désespoir, que
ne puis-je te donner ma vie! Eh! songe donc
que si tu meurs, tu vivras encore!.... tes cendres se transformeront en une substance quelconque qui vivra; tu deviendras plante, oiseau : tu auras des sensations autres que les tiennes et plus agréables peut-être !...
— Peut-être, répéta Trousse, peut-être !.... Et ii se dirigea vers l'autre cour accompagné par Slichel l'Ange triomphant, et par le Mécréant et Nicol qui le soutenaient. Les Casin-Grandésiens restèrent immobiles de terreur et Caslriot poussa un effroyable gémissement. Un des soldats, s'apercevant qu'il était près d'expirer, fut ému de son courage et détacha l'Albanais, qui pleura de rage en songeant que sa bienfaitrice et son prince allaient être découverts.
En effet, le lâche docteur, toujours effrayé par la pointe scintillante des épées que l'adroit Vénitien avait soin de lui présenter sans cesse , conduisit le joyeux Triumvirat vers le pont-levis. Là , il dit d'une voix altérée : « Levez-le. » Et Nicol ayant exécuté ce fatal mouvement, on aperçut le vénérable Jean II et la belle Cîotilde, assis dans un renfoncement du fossé et protégés par des pierres et des fascines qui formaient une espèce de niche.
— Que la carcasse du diable me serve de voiture, s'écria Enguerry , si je les aurais jamais cherchés là!
Michel l'Ange sautait de joie et frappait dans ses mains, en criant : u Victoire!... victoire... » Et l'on tira le monarque et sa fille de leur retraite.
A ce moment Trousse, ayant horreur de sa trahison et ne pouvant soutenir le douloureux regard de Cîotilde, s'écria : a Je voudrais mourir!...
— Qu'à cela ne tienne ! lui dit Enguerry, et il leva son épée.
— Grâce !... grâce!... répliqua le docteur, je ne pensais pas à ce que je disais !
Quand le prince et sa fille parurent dans les cours, suivis de Trousse-Judas et de la foule des brigands, un murmure d'indignation s'éleva parmi les Casin-
CLOTILDE DE LUSIGNAN
Grandcsicns. En arrivant près d'eux , les yciix de l'amoureuse Clolilde cherchèrent le bel Israélite et lorsqu'elle l'aperçut un rayon de joie brilla au travers de ses larmes ; une rougeur charmante nuaiira son pâle visage , et son regard sembla dire à Nephlaly : « ISous mourrons ensemble!.... » Jean II conservant au milieu de celte infortune, et de cette bizarre assemblée, sa noble et majestueuse attitude, ressemblait à Iléguius arrivant à t'.arthage.
Aussitôt, les soldats firent monter tous les prisonniers dans des chariots. L'on mit Jean II , sa fille, les trois ministres, le Juif, Bombans et Trousse dans la même voiture, et Michel l'Ange eut soin que Clolilde et Nephtaly fussent à côté l'un de l'autre.
— Il faut bien, dit-il, que les deux amants se fassent leurs adieux ! ils n'ont pas longtemps;! vivre !...
— Que n'ai-jc mon sabre pour punir ce caloranialeur! s'écria Caslriot.
Les trois ministres regardèrent avec étonnement la princesse et Nephtaly qui baissèrent leurs yeux où tout leur amour pouvait se lire : puis , sur l'ordre du Mécréant, on abandonna le château. Les pauvres habitants lui dirent adieu de l'œil et du geste; bientôt ils perdirent de vue ses masses romantiques, et néanmoins ils regardèrent toujours en silence et dansl'espace la direction de cebelédifice...
Le silence de la dcstructioii envahit Casin- Grandes! Bientôt Raoul le chevrier arrive tout haletant.,, il entre sansobstacledans les cours; il regarde avec surprise le désolant spectacle de cette destruction récente, qui n'a rien que de navrant : les ruines consacrées par le temps ont quelque chose de poétique, elles jettent dans l'âme un sentiment de mélancolie; tandis que les ruines encore empreintes de carnage et pour ainsi dire palpitantes n'ont rien de gracieux et font horreur !... Raoul erre partout et n'en peut croire ses yeux : ce château naguère si plein, si vivant, est morne; rien ne l'anime, il est comme un squelette. Le chevrier entend un léger bruit qui retentit dans les cours... il approche, et ce qu'il voit semble compléter le tableau. C'était le vieux cheval de Bombans qui broutait une mousse.
Après avoir examiné ce spectacle, le jeune et beau pâtre enfourche le cheval quadragénaire , le force sur ses vieux ans à galoper; et Raoul se dirige vers Aix , en accordant un soupir et une larme à la ruine de ce beau château et à celle de la race des rois de Jérusalem. A une lieue d'Aix, le chevrier rencontra un vieillard monté sur un cheval fringant, et à la manière dont il le gouvernait et dont il por-
tait ses armes, il était facile de reconnaître un guerrier blanchi sous le casque.
— C'est vous! s'écria le vieillard.
— Hélas!.... répliqua Raoul , Casin-Grandes est pris !
— Ciel! l'imprudent !... quelle folie! continua le vieillard, courons, volons!
Tous deux s'élancèrent vers la capitale de la Provence, et ils disparurent cachés par le nuage de poussière qui s'éleva sous les pas de leurs chevaux.
De la prison, sur eux, la porte s'est fermée; Ils attendent la mort, l'accusent de lenteur.
{Poème do Janui. )
Quaud je devrais périr, j"espere vous sauver; Et pour mon bienfaiteur je saurai tout braver. ( Tragédie de OuiUaume T'en.)
Pendant que Raoul pressait les flancs étiques du cheval de l'intendant afin de pouvoir suivre le vieillard, le roi Jean II, et sa farouche escorte, s'avançaient en grande hâte vers la forteresse d'Enguerry.
Lorsque le cortège parvint à l'endroit de la colline des Amants où le Juif rencontra Clotildc, la princesse et Nephtaly se le montrèrent en même temps par un regard empreint de toutes les suavités de la mélancolie. Ce coup d'oeil plein d'une certaine grâce funéraire semblait contenir toute l'histoire de leurs amours enchanteresses. Clolilde s'appuya bien légèrement sur l'épaule de son bien-aimé; les boucles de leurs cheveux se mêlèrent ; et, parmi les captifs, eux seuls, au moyen de ce tacite langage des âmes , cueillirent une fleur au milieu de ce vaste champ d'infortune. Et n'élaient-ils pas réunis?... Qu'importe que ce fût parle malheur?... ils se voyaient!... et se voir est tout en amour!...
En ce moment, Trousse-Judas, horriblement fatigué par les cahots de la voilure qui renouvelaient les douleurs de ses jambes meurtries, rompit le silence en s'écriant : « Je souffre. ;>
— Tu n'as que ce que lu mérites, vil apostat, traître!... répliqua l'évêque; fuis d'ici! va au bout du chariot, n'approche pas de ceux que lu as livrés!... la présence d'un Judas est un supplice!....
— Ne l'injuriez pas , interrompit Jean II d'un ton calme, il a suivi le penchant de la nature en se conservant à nos dépens. Faut-il le blâmer d'avoir élé homme avant d'être sujet? Nous n'avons pas tous la force d'être des héros... peut-être nous aurait-on toujours découverts. M<= Trousse, nous vous pardonnons !....
CLOTILDE DE LUSIGNAN
— Moi, monseigneur.'.... Et Trousse confus se réfugia à l'extrémité du chariot.
— 3Iessieurs, dit le monarque à voix basse, nous nous trouvons dans des circonstances graves!
— Très-graves, répéta nonchalamment Kéfalein, qui conservait l'insouciance de son caractère au milieu de ces événements.
— "\ oilà ce que c'est que de n'avoir pas suivi mes conseils! s'écria l'évéque; ou piulùt si nous avions trente 7nil!e lioiiDJies
— ConGons-nous à la Providence, interrompit Moneslan en levant les yeux au ciel; la résignation est la première vertu du sage !....
— Oue peut être devenu le chevalier noir ? murmura le prince; et comment se fait-il qu'il ait pu
nous abandonner? Allons, soumettons-nous à la
main qui nous frappe !... Dieu le veut !...
— Dieu a donc voulu que l'on pillât tous nos trésors? s'écria Bombans: et on les a tellement dispersés qu'il est impossible que le compte s'y retrouve jamais!
— Qu'importe ! répondit le monarque.
Cette parole soulagea Bombans, qui pensa que ce pillage serait une éponge pour laver ses comptes de tout reproche.
— Ils auront brisé la chaise de Mélusine! continua le prince.
— Et brillé la tapisserie, ouvrage de la Sainte- Vierge! observa -Monestan ; c'était la plus précieuse relique de la chrétienté.
— Et ils ont emporté toutes nos armes! ajouta Uilarion.
— Que de malheurs! s"écria Kéfalein en voyant
Michel l'Ange faire caracoler Vol-au-vent autour du chariot.
— Ces malheurs, dit le beau Juif à l'oreille de Clotilde, sont mon ouvrage, j'en suis le seul coupable! mais peut-être pourrai-je les réparer...
— El comment, Nephlaly ?....
— Hélas!... tenez..., voici mon seul espoir... Et il montra à Clotilde un anneau d'argent très-grossier qu'il portait à son index gauche. Je jure, reprit-il , que si je puis échapper à ce nouveau malheur, je ne m'exposerai plus à de pareils dangers'... Ah! ma Clotilde, qu'ai-je fait!...
— Qui parle en ce moment à notre fille? demanda le prince avec curiosité.
— C'est le Juif Nephtaly, répondit Bombans.
— Ciel!.... s'écria Jean II ; ô comble de misère, un Juif à nos côtés!... et , il parle à notre fille !...
— Et ils s'aiment, ajouta :\Iichel l'Ange, qui passait.
Ace mot, le vieux monarque se tourna vers l'endroit où il supposait Clotilde, et il dit avec l'accent de la plus profonde douleur : c Serait-il vrai, ma fille?.... >.
Lajeune vierge ne répondit rien, et Jean II consterné baissa la tête sur sa poitrine; mais Caslriot cria sur-le-champ au Vénitien :
— Infâme et vil calomniateur! non content delà vie de nos rois, prétends-tu pouvoir noircir leur sublime caractère et la pureté de ma bienfaitrice que je suis en tous lieux?.... Ah ! si j'avais mon sabre!... 3Ieurs, Castriot ! tu vois tes rois insultés et tu ne peux les venger, meurs !....
A ces paroles le prince parut se réveiller comme d'un songe, et la faible rougeur de sa iigure annonça qu'il saisissait avec joie l'espérance que lui donnait l'idée du fidèle Albanais.
Les trois minisires attribuèrent le vif incarnat qui envahissait le charmant visage de Clotilde à la honte que lui causait une telle accusation : la jeune fille se sépara insensiblement du bel Israélite qui était en proie à des torrents de voluptés en interprétant le silence de sa bien-aimée comme un nouvel aveu de son amour. Ils se jetèrent encore quelques furtifs regards plein d'un feu céleste. Déjà la princesse voyait cette infortune comme la source de son bonheur: i: Pauvre orpheline, je pourrai l'épouser! » se disaitelle : et elle regardait Nephtaly avec un doux sourire.
— Tant que nous serons en route, observa Hilarion, nous avons encore l'espoir d'être délivrés par le chevalier noir.
Slichel l'Ange qui entendit ces paroles en sentit toute la force; il ordonna d'aller encore plus vite, et bientôt \)n aperçut le faîte des murailles de la forteresse d'Enguerry. Josette fut la seule en qui cette vue n'excita pas le désespoir, car cette fille de la Provence avait l'âme tout occupée des plaisirs qu'elle pourrait goûter avec son cher le Barbu ! Qu'il faut d'énergie pour dompter la nature!
Enfin , l'escorte franchit le fatal porche sur lequel il semblait qu'on eut écrit, comme sur celui de l'enfer : Entrez et laisses r espérance!.,.. Tous les cœurs se serrèrent lorsqu'on entendit relever le pont-levis, et que les trésors, le prince et sa fille furent dans la cour de la forteresse du Mécréant : chacun se regarda tristement sans proférer une parole.
— De quoi le prince pourra-t-il vivre? dit Taiilevant; quel ragoût faire dans de petites cuisines
comme celles-là?.... Tout sera mauvais ! Et il
s'appuya sur Frilair qui imita le désespoir de son illustre chef.
Tous les prisonniers vulgaires furent entassés dans des caves; et l'on amena dans la salle basse du Mécréant, le prince , sa fille , les trois ministres, le beau Juif, Bombans, Trousse, Josette, Taillevant, Castriot, Marie, et le reste de la cour. Le terrible Engucrry ne tarda pas à reparaître après avoir serré sa part du butin et quitté son armure pour reprendre la dalmatique, ornementdes seigneurs de ce temps.
CLOTILDE DE LUSIGNAN
Le prince el Clolildc étaient seuls assis, et chacun se tenait respectueusement debout. Le Mécréant fut frappé de ce spectacle, et son orgueil en fut agréablement chatouillé : il s'alla mettre dans son fauteuil rouge, sous son dais de bois, et il regarda ses prisonniers. Leurs différentes altitudes, la beauté touchante de Clotilde el du Juif, la majesté du prince, les poses de ses ministres, le jour sombre qui passait à peine par les vitraux de couleur, et la simplicité du lieu , rendaient cette scène digne du pinceau d'un peintre; et le .Mécréant, Michel l'Ange, Nicol , et la folle, composaient un groupe remarquable par les expressions de ces quatre physionomies diversement sauvages.
— Mon compère , dit l'Italien à Engucrry, je crois qu'il serait assez urgent de nous défaire surle-champ du prince et de sa fille.
— Et pourquoi?... répondit vivement Enguerry.
— Corbleu ! parce qu'il n'y a que les morts qui ne reviennent pas , et l'on s'est toujours bien trouvé de cet axiome politique.
— Oui!... répondit Enguerry avec un sourire sardonique , mais je m'en trouverais fort mai... et je veux conserver la vie à mes prisonniers ; si V'eniselcs veut, qu'elle me les paie! où est votre or?... Croyez-vous, mon bel ami, que j'irai me mettre à votre discrétion en les faisant périr ? Avez-vous affaire à un jeune élourneau politique ? Grâce à Jean- Sans-Peur, mon maître, j'en sais long!...
— Ainsi , dit Michel l'Ange stupéfait sans le faire paraître, je n'aurais , à votre compte , travaillé que pour vous?....
— Et c'est vrai , mon féal !....
— Ah ! mon compère !... mon ami !...
— Ton ami!... raie cela de lés papiers ! il n'y a d'autre lien entre nous que linlérèt, et ce lien est rompu pour le quart-d'heure. Le Vénitien, semblable à un renard pris au piège , et honteux de s'être laissé jouer et de n'avoir pas pris toutes ses précautions, sentit la force de la position d'Enguerry : il resta , sans mot dire , les yeux fixés sur la table ; et réfléchit à la manière dont il sorlirait de cet état critique.
— J'entends bien, continua le Mécréant, qu'une fois le prince et sa fille morts , lu aurais pris le large ! mais à d'autres !... et si lu fais mine d-e vouloir me jouer, je saurai le mettre à l'ombre.
Affectant alors un léger sourire qui semblait couvrir de sombres desseins, ainsi que des fleurs cachent un précipice , le cauteleux Italien s'écria : « Allons, mon compère, nous sommes d'égale force!... Je ne le croyais pas !... »
— Tu conviens donc de ta félonie?
— Que diable voulez-vous!... c'était tout naturel... A ma place vous en auriez peut-cire fait au-
tant!... Eh bien! maintenant nous jouerons à jeu découvert; et si pour le moment vous avez les as , c'est à moi à les mettre de mon côté... ou plutôt, ajouta lil , en voyant les regards du Mécréant, je vais m'exécuter cl rélléchir pour vous compter ces deux millions!... Par Saint-Marc et Diavolo , vous êtes grand politique, car vous avez vaincu Michel l'Ange !...
— Double coquin , tes louanges ne m'empêcheront pas de prendre mes sûretés; et, comme deux valent mieux qu'une, je commence par disi)oser de mes prisonniers de manière à les soustraire à tes ruses cl à les poisons !...
Alors Enguerry, jetant un regard sur les captifs, s'écria : «< Kicol!... que l'on avertisse le lîarbu (Josette tressaillit) de venir chercher ce Juif qui a l'audace d'être mon rival. On lui donnera la question de l'huile bouillante; et s'il n'avoue pas où sont ses trésors , qu'on le mette à la barigoule. »
Clotilde serra la main de Ncphlaly, et après lui avoir lancé un dernier regard, elle s'évanouit et s'appuya sur Casfriot,en murmurant: n Adieu !... »
11 existait une rivalité entre Nicol et le Barbu. Ce dernier, par des raisons que l'on ne tardera pas à connaître, se tenait à l'écart depuis que les habitants de Casin-Grandes étaient entrés. Chargé de tout le poids de la colère du Mécréant, qui le soupçonnait d'avoir de l'humanité, de le trahir, et d'entretenir des liaisons avec le chàleau du roi deChypre, car Michel l'Ange n'avait pas manqué de dire au Mécréant ce dont il fut témoin , le Barbu, pressentant l'avenir et attiré par une foule de sentiments vers Casin-Grandes, flottait dans ses résolutions.
Quanta Kicol , il aspirait à être premier lieutenant; el partant, il ne manquait jamais de nuire à l'époux de l'amoureuse Josette.
Enguerry aimait assez ces rivalilés , el il avait soin de les enlrelenir, parce qu'elles tournaient à son avantage, en ce que ses soldats cherchaientà se surpasser les uns les autres , soit en courage , soit en fidélité ; et qu'en les occupant entre eux , il obviait aux allentats dont il aurait pu être l'objet , si parmi eux il s'était trouvé un homme entreprenant.
Aussi Nicol , en revenant, dit au Mécréant aves un air de mystère , que le Barbu paraissait avoir de la répugnance à se rendre à ses ordres : en effet , le premier lieutenant marchait à pas lents. Alors Enguerry donna l'ordre à deux de ses soldats de se saisir du Juif. Ce dernier avant de quitter Clotilde lui déroba un baiser el lui dit à voix basse : « Espère!... I) et Enguerry l'entraîna.
Marie , comme mue parun instinct indéfinissable, dit au Juif, quand il passa près d'elle :
— Mon ami, lu es jeune elbeau, je suis laide et sans utilité pour le monde ; lu vas souffrir beaucoup,
CLOTILDE DE LUSIGNAN
je suis insensible au bien comme au mal ; qui empêche donc que l'on ne me prenne à ta place?... Le Juif sourit à 3Iarie , et lui dit ce seul mot :
— L'intérêt !
La folie continua en pleurant : « On arrache un jeune chêne et on laisse végéter un vieil orme!.... Où est l'intérêt?... »
Le Mécréant sortit avec Nephtaly.
Alors Clotilde, se réveillant comme d'un songe, demanda au fidèle Albanais : <:I1 m'a parlé?,., qu'at-il dit?.... le son de sa voix a retenti dans mon âme: où sa bouche s'est-elle posée ?....»
Castriot fut tellement étonné de ce langage qu'il ne répondit rien ; et la jeune fille , en voyant sortir l'Israélite, retomba dansune sombre léthargie. Ses yeux , après avoir erré , se fixèrent sur la porte par laquelle Nephtaly avait disparu ; elle pâlit comme la neige des Alpes, et resta immobile, froide, et semblable à la statue d'un tombeau.
En ce moment on entendit le Mécréant se mettre en fureur et réprimander le Barbu, puis il rentra avec Nicol en répétant : « Et s'il n'avoue rien , qu'il meure !... »
— Castriot, je succombe!.... Et Clotilde tomba dans les bras tout disloqués de l'Albanais , qui , surmontant ses douleurs , la retint et chercha à la ranimer.
Marie, à l'aspect de la chute de sa fille de lait , se mit à pleurer en disant : « Les deux êtres que j'ai nourris auront une fin malheureuse !... mon lait est mortel!... « et elle se frappa le sein et la poitrine.
— Qu'a donc ma fille?.... demanda le prince avec une inquiétude extrême.
— C'est le froid de cette salle qui l'aura saisie , répondit l'Albanais.
— Grand Dieu! nous avcz-vous abandonnés?... s'écria Monestan qui s'agenouilla et se mit en prières.
L'évêque regardait les armures suspendues dans la salle, il les convoitait de Tosil , et cherchait les moyens de s'en emparer pour mourir les armes à la main. Quant à Kéfalein, il contemplait son prince avec douleur, sans pouvoir assembler d'autre idée; Trousse était accroupi dans un coin ; et Josette pensait à le Barbu.
En ce moment le Mécréant , s'apcrcevant que Michel l'Ange s'approchait insensiblement de l'endroit où se tenait le prince et sa fille, s'écria :
— jNicol , mon ami , conduis le roi Jean II et la belle Clotilde dans le cachot dont voici la clef!... et aie soin de me la rapporter !
Il échappa un mouvement de dépit à l'Italien, tandis qu'un autre mouvement causé par la douleur agita le groupe des captifs. Enguerry, se tour-
nant vers Jean II , ajouta avec un sourire ironique :
— Ce n'est pas par cruauté , monseigneur; nous connaissons les égards. que l'on doit aux rois !... ce que j'en fais c'est pour votre sûreté personnelle, car voici, dit-il en montrant Michel l'Ange, un diable envoyé par l'enfer, ou Venise, c'est tout un , qui serait capable de vous dépêcher pour l'autre monde avant que l'on eût regardé par où et comment!.... d'ailleurs vous réfléchirez plus à l'aise, avec votre fille, s'il ne serait pas très-convenable de méprendre pour gendre; si cela était , morbleu!.... vous seriez maître de la Chypre avantun mois.
A ces derniers mots, l'évêque tressaillit.
Jean II, sans rien répondre, embrassa ses trois ministres; serra la main du fidèle Castriot; dit adieu à ses sujets, pleurant de rage; et quand ce fut à Bombans, il ajouta : « Je vous donne ce que vous avez pris!.... )i
Trousse s'écria : Et moi?...
Cette scène touchante ne fut pas de longue durée, car jNicol attendait : le prince recommanda à ses ministres de récompenser ses serviteurs fidèles s'ils rentraient jamais en Chypre; puis versant une larme et leur disant adieu pour la dernière fois , il s'appuya sur le bras de Clotilde; et le père et la fille se soutenant l'un l'autre suivirent en silence le farouche Nicol.
— D'honneur, bon homme, vous êtes pathétique, dit le Vénitien à Jean II; je n'avais plus qu'une larme à répandre et la voici uans mon œil.
Le monarque disparut et la salle sembla vide!...
Le lieutenant les conduisit à un horrible cachot situé sur les fossés de la forteresse : le jour n'y pénétrait pas, l'air en était fétide. Nicol fit gronder les serrures rouillées et referma la porte par-dessus Jean I! et Clotilde.
Le vieillard se dépouillant aussitôt de sa dalmatique voulut en envelopper sa fille chérie qu'il entendait soupirer.
— Mon père , je vous remercie.
— Clotilde, je l'ordonne.
— Mon père, je suis jeune et puis supporter le froid mieux que vous.
— 31a fille, ma carrière est finie, je puis mourir!... mais vous!... vous devez vous conserver!...
— 0 mon père aimé!... je serais au milieu des recherches du luxe et de la grandeur , que rien ne m'empêcherait de mourir!... mon arrêt est porté!... je sens mon âme se glacer!
— Que voulez-vous dire?
— Ce n'est pas mon secret, je n'en puis disposer!... et elle ajouta bien bas : «i II meurt en ce moment, et sa pensée dernière m'environne! Ah! Nephtaly, je reçois ton âme si elle vient errer à mes côtés!... 1» Elle se mit à pleurer.
CLOTILDE DE LUSIGNAN
Le vieillard s'appuya contre les murs humides de sa prison, il attira Clotilde sur son sein, el, l'enveloppant de sa dalmalique , il se ruit à rcflccliir profondément sur les étranges paroles qui étaient échappées à sa fille et sur les larmes qu'il lui eiileiidait répandre.
Tendant ce temps , le Barbu avait conduit le bel Israélite vers l'endroit où se faisaient les exécutions du Mécréant; c'est-à-dire, en face de la poterne, le seul endroit faible de la forteresse.
Là , tous les instruments des divers supplices se trouvaient toujours disposés et l'on n'eut qu'à allumer du feu sous une vaste cuve remplie d'huile.
Le Barbu et l'Israélite étaient à côté l'un de l'autre et assez éloignés du groupe de soldats qui s'approcha pour contempler cet horrible spectacle. Quand l'huile commença à bouillonner, le Juif faisant un signe au lieutenant, lui dit à voix basse : « Est-ce que Jean Stoub serait assez lâche pour tuer son bienfaiteur?... «
En s'entendant appeler par son nom , Jean Stoub eut un léger frisson et parcourut le Juif d'un œil investigateur : « D'où me connais-tu et qu'as-tu fait pour moi ?... »
Alors Nephtaly présenta à Jean Stoub l'anneau d'argent qu'il avait à la main en lui disant : « Regarde !... «
— Grand Dieu ! s'écria Jean Stoub , que vais-je devenir? que faire ?
— Il faut me sauver !.... cela seul peut t'obtenir ta grâce auprès du roi de Chypre.
— Ah! répliqua le lieutenant, je vous jure que ce fut la misère qui me conduisit à ce repaire ; j'ignorai longtemps que le prince était à Casin- Grandes; et quand je l'appris, la honte m'a empêché d'y aller: elle était bien forte puisque je n'ai pas été embrasser ma pauvre mère qui me croit mort et que je viens de voir entrer!... Aussi, quand l'ambassade arriva ccsjours passés j'eus de cruels remords... et ce fut moi qui donnai avis des desseins du Vénitien !... Il paraît que le pâtre a réussi à sauver le prince et sa fille !...
— Oui, dit Nephtaly. L'huile jetait de gros bouillons, et les soldats criaient à le Barbu de ne pas retarder leurs plaisirs. Alors le lieutenant s'écria : « Dussé-je périr, il ne sera pas dit que j'aurai arraché la vie à celui qui me l'a sauvée ! »
— Allons, vous autres, ajouta-t-il tout haut en s'adressant aux spectateurs, retournez à vos postes! qui vous a donné l'ordre de les quitter?...
Les soldats se retirèrent en murmurant.
— Vous en irez-vous ! répéta le lieutenant. Quand ils furent à leur poste, Jean Stoub ouvrant
précipitamment la poterne et abaissant le petit pont-levis qui s'y trouvait, poussa le Juif en dehors
en lui disant : Rompez les chaînes et sauvezvous !... )>
En un instant , Nephtaly fut à cent pas de la forteresse; les sentinelles somièrent le cor d'alarme; elle Barbu, songeant aux suites de celte alTaire, se disposait à suivre le bel Israélite, quand Nicol, qui dans ce moment venait d'incarcérer le monarque et paraissait dans les cours, s'élança, comme un aigle, sur son rival. Jean Stoub, malgré les coups de clef dont Nicol l'assaillait, triomphait déjà de son ennemi , lorsque les soldats attirés par la dispute arrivèrent, et l'on s'empara de l'infortuné Jean Stoub !... Mais le Juif était hors de danger et s'enfuyait à travers la campagne comme une gazelle poursuivie.
— Traître! s'écria Nicol, lu mourras!
— Au moins j'aurai payé ma dette, dit Stoub; et un peu plus tôt ou un peu plus tard , il faut toujours mourir !....
— Raisonne, ton affaire est claire; et me voilà, pour sur, premier lieutenant !... L'on s'avança vers la salle d'Engucrry
Moa cher fils ! tu vivras , Tu vivras !
[Idylle au Malade , d'AsDRÉ be Chéxieb.J
Entre les deux partis, la victoire balance;
Mais bientôt
« { Poème de Jonas. )
Ces démons entrèrent à grand bruit.
( Shakespeare.)
Le Mécréant surveillait tous les mouvements de Michel l'Ange comme un général examine ceux de ses ennemis, et il agitait déjà en lui-même la question desavoir s'il ne serait pas prudent d'enfermer le Vénitien, et si, en le traitant comme ennemi, il ne s'ôtait pas tout moyen de correspondre avec le sénat, etc.. lorsque le bruit des pas de tous ses soldats et leurs murmures retentirent dans la salle.
Étonné de ce tumulte, Enguerry se lève et il voit paraître à la porte de la chambre son premier lieutenant contenu par deux soldats et traîné par le triomphant Nicol qui s'écrie: «Monseigneur, faites justice d'un traître!... »
— ,Et quel est son crime ?....
— Il vient d'ouvrir la poterne, et de rendre la liberté au Juif!... répondit Nicol.
— Est-ce vrai ? demanda le Mécréant au coupable.
Jean Stoub se tut.
CLOTILDE DE LUSIGNÂN.
— Qu'on le plonge à la place du Juif dans l'huile bouillante!
A ces mots Joselle tombe évanouie, et les trois ministres , Castriot et tous les Cypriotes s'écrient: »t C'est lui'.... »
Marie Stoub se retourne! IMus prompte que
réclair, elle saute au col de le Barbu et lait retentir la voûte de ces cris :
— 3Ionfils!,.. mon fils!... tu m'es rendu!... Est-ce vrai?.... mon fils Jean !....
Elle le couvre de baisers , elle le caresse , et Jean Stoub rend à sa mère tous ses embrassements en pleurant de joie.
— J'ai sauvé mon bienfaiteur et revu ma mère ! que puis-je désirer ?.... s'écria-t-il ; ma mère ! adieu, ma bonne mère !
Marie ne se lassait pas de répéter ;
— Mon fils! mon fils! C'était le seul mot
qu'elle put proférer, la seule idée qu'elle eut; et cette idée comprenait toutes celles qu'enfante la raison humaine , car son feu céleste reparaissait déjà sur le visage de l'Innocente.
— Délivrez-moi de ces cris! dit le farouche Mécréant, et qu'on l'emmène!...
Alors Marie, sans prononcer une parole, et plus rapide qu'une flèche, s'élance sur Enguerry, lui enfonce ses ongles crochus dans la gorge, ouvre une artère et la déchire... Le sang coule à gros bouillons, et le Mécréant tombe en portant la main sur son épée il expire. La folle , semblable au vautour qui s'acharne sur Prométhée , continue à se baigner dans le sang de sa victime : elle jette un coup d'œil égaré sur l'assemblée épouvantée ; et, plongeant ses mains rougies dans le flanc du brigand, elle l'écorche , le creuse , brise les chairs et en retire son cœur encore tout palpitant. Elle le montre avec une joie pleine d'ingénuité, et le remue par un geste qui peignait le délire de la vengeance et de l'amour maternel; elle saute et jette de petits cris inarticulés;.... sa chevelure éparse, ses yeux hagards , ses convulsions, le sang qui souille ses vêtements en désordre, lui donnent l'air d'une furie poursuivant Oreste ! ... Une certaine horreur se répandit dans toute l'assemblée, profondément émue.
Le seul .Michel l'Ange, arrêtant le bras de l'Innocente , prit le cœur du Mécréant avec la pointe de son épée, et dit avec un sourire sardonique :
Je vous prends à témoin qu'il avait un cœur... c'est à noter... du reste, je ne croyais pas que Capeluchc dut mourir horizontalement....
— 11 est pourtant mort!... s'écria Trousse , qui ne pouvait jamais se faire à l'idée de la destruction.
— Que Dieu ail pitié de lui ! dit Monestan , il n'a pas seulement eu le temps de dire un seul ave.... et de se repentir.
Marie fut se réfugier dans un coin de la salle et s'y accroupit : elle se mit à essuyer toutes les taches qui souillaient sa robe et à rétablir le désordre qui régnait dans ses vêtements , ce dont elle commençait à s'apercevoir Mais jetant un regarda son
fils, elle lui fitsigne devenir à ses côtés Ce signe
avait quelque chose de gracieux, de délirant et de raisonnable : il peignait très-bien ce premier moment qui se trouve entre le bon sens qui revient et la folie qui expire.
Au doux sourire de sa mère, Jean Stoub profita du premier moment de la stupéfeclion ; et , se dégageant des mains de son rival ébahi, il rejoignit sa pauvre mère et Josette.
Les Casin-Grandésiens commencèrent à espérer , et l'évéque détacha tout doucement les armures supendues, pendant que Trousse déliait Castriot. En un instant, Kéfalein s'arma, ainsi que l'intendant et tous les seigneurs cypriotes.
L'habile Vénitien vit en un clin d'œil l'avantage qui résultait pour lui de la mort d'Enguerry , et il résolut d'en recueillir tous les fruits : il convoitait déjà les clefs que Nicol avait à la main , afin d'aller sur-le-champ faire périr les victimes désignées par le sénat de Venise.
Cependant, au bruit de cette aventure, les soldats accoururent, les sentinelles quittèrent leurs postes, et tout afllua dans le vestibule et la salle. Les plus avancés contemplaient avec une muette stupeur la mare de sang dans laquelle nageait le cadavre de leur chef.
Cette multitude de tètes tendues et attentives jointes à celles de nos héros formaient un coup d'œil pittoresque et original.
Alors on peut dire que tous les intérêts étaient en présence ; et Michel l'Ange, sachant combien est forte la première impression, se hâta de prendre la parole ; et il s'écria :
— Amis , croyez-vous que le diable doive perdre quelque chose à la mort d'un de ses plus dignes suppôts?... eh ! parla queue du lion de Saint-Marc, tâchons qu'il ne s'en aperçoive pas, il nous retirerait sa protection. Le Mécréantest mort! eh! mesamis, ne vous en étonnez pas :il ne faut ni le plaindre ni le pleurer ; il est admis au foyer des enfers, et il y est à jamais. Notre tâche, c'est de l'imiter fidèlement et de faire son oraison funèbre par nos actions. N'apostasions pas !.... Ventre-Mahom, s'il vous faut un chef, je vous en servirai! je vous promets que la gaieté, la gaspille et les affaires n'en iront pas pis!... Nous allons célébrer par un ample festin l'heureuse recrue que vient de faire Lucifer , et auparavant je
vais expédier les affaires d'urgence Donne-moi
tes clefs, mon cher Nicol! Je ne veux pas faire languir ce généreux roi de Chypre; va, Nicol,
CLOTILDK DE LUSIGNAN.
tu sais comme je t'ai toujours distingué, aussi tu seras mon premier lieutenant et mC'ine un peu le capitaine... donne?... Et Michel l'Ange tendit sa main.
— Donner les clefs! s'écria le lieutenant avec
un air rechigné, je ne dois les remettre qu'au comte Enguerry ; il est mort, que l'on me montre son héritier ou son successeur , je m'en dessaisirai ; mais, quant à vous, .)I. l'andjassadcur , vous n'avez pas encore la branche de cyprès au casque , et vous voulez nous commander?...
La foule entière murmura en tant de sens divers, qu'il était à croire qu'il se formait dans son sein un parti Nicollien , et un parti Vénitien.
— Allons, mon ami Nicol, reprit Fllalien avec bonhomie et le ton de l'amitié, tu sais bien qu'Enguerry n'a fait cette expédition que pour la sérénissime république ; et si tu veux consommer ce petit service pour elle, je me charge d'obtenir que l'on reporte sur toi les récompenses promises au Mécréant : tu seras général au service de la sérénissime république Vénitienne, noble, sénateur, et peutêtre par la suite deviendras-tu Doge !...
A cette brillante perspective, présentée par l'adroit Vénitien , qui s'était appuyé sur l'épaule de Nicol, ce dernier parut prêt à donner les fatales clefs!... Alors Monestan, en grand ministre et en sujet fidèle, s'écria :
— Et moi , brave lieutenant, je vous donnerai le titre de généralissime des troupes du roi de Chypre, si vous voulez lesauver!...
A ces mots. Niçoise tourna du côté de Monestan.
— Eh, mon ami, dit Michel l'Ange en l'arrêtant, le royaume est conquis, et leurs troupes sont imaginaires!... Alors Nicol revint contre l'Italien.
— Je vous donnerai un million sur les trésors du roi de Chypre, reprit Monestan. A cette exclamation le lieutenant regarda de nouveau le ministre, qui ajouta pour le décider : <t Et songez que vous obtiendrez voire pardon; que, rentrant dans le sentier de la vertu, vous serez tranquille: et que le ciel applaudira à votre conversion.
— Amen , dit l'Italien ; voici, par ma foi, un bel orenius ! Eh, mon compère! moi, je t'abandonnerai ma part dans les deux millions que le sénat a promis à ceux qui livreraient le roi de Chypre.
Nicol resta indécis.
— Nous vous paierons trois millions ! crièrent ensemble Monestan, l'évêque et Kéi'alein.
Cette fois le lieutenant fit un geste décisif en faveur des Cypriotes.
— Eh, par la vierge de Lorette! dit Michel l'Ange à voix basse, n'avons-nous pas leurs trésors, et ceux d'Engucrry? je te les laisserai prendre, et de plus les deux millions du sénat : tu vas devenir maître du
comté d'Enguerry, et tu commanderas tous tes camarades !...
A cette dernière idée, Nicol ne balança plus, et il répondit au Vénitien :
— Par la mort ! exécutez vos promesses, et je suis prêt à vous servir !...
Puis, se retournant vers la foule étonnée, il ordonna à tous les soudards de se mettre sous les armes. Michel l'Ange trion)phant s'approcha doucement de Nicol, et lui tendit la main pour prendre ses clefs ; mais le prudent lieutenant les serra dans son sein.
Alors les Casin-Grandésiens ayant perdu tout espoir se regardèrent d'un air triste comme pour se dire : k Que va-t-il arriver?... »
Mais en ce moment, il se passait dans la cour une autre scène dont l'issue eut une grande inûuence sur les événements qui vont suivre. En effet, le Barbu , s'élant glissé à travers ses compagnons, avait rassemblé autour de lui tous ceux en qui il avait remarqué quelque reste d'honnêteté et d'humanité ;et, montant sur une borne qui se trouvait contre le portail, il leur dit avec cette éloquence naïve de geste et de parole que donne la vertu :
— Mes amis, nous voici libres, puisque notre chef est mort ; selon les idées les plus naturelles je devrais vous commander, mais je ne veux user de ce droit que pour vous éclairer. Eh ! mes amis, quel métier avons-nous fait jusqu'ici? Sommes-nous des soldats? des hommes qui défendent leur prince, ou leur pays? Y a-t-il des brigands plus déhontés que
nous? Eh bien, voici le moyen de réparer en un
moment toutes nos fautes : le roi de Chypre, sa fille et sa cour sont prisonniers... délivrons-les ! ils nous récompenseront, nous prendront à leur service ; et rentrant dans la bonne voie nous y trouverons tout autant de profit, nulle inquiétude, joie, plaisir sans regret; nous nous marierons, et je puis vous assurer à chacun de l'argent et des grades.
Les plus vives acclamations accueillirent l'orateur; et lorsque Nicol et le Vénitien sortirent de la salle suivis d-e leurs partisans sous les armes, ils virent l'honnête Jean Sloub, à la tête d'une faible partie des forces Mécréantiques , qui s'apprêtait à une vigoureuse résistance en exhortant ses adhérents.
A l'aspect de son adversaire échappé à la mort qu'il lui destinait et devenu redoutable par son cortège, Nicol se mit en fureur et harangua ses partisans pour les engager à s'emparer de Jean Stoub. Le Vénitien se contenta de surveiller Nicol qu'il suivait dans tous ses mouvements, afin de pouvoir s'emparer des clefs qu'il ne cessait de convoiter.
Les deux troupes s'excitèrent par des questions et des injures ; la Discorde, qui revenait d'un chapitre de Bernardins, leur souffla sa rage et ses poisons, et
CLOTILDE DE LUSIGNAN
ils ne tardèrent pas à en venir aux mains. — Le rusé Jean Sloub, ne perdant pas la tête, courut ouvrir la prison des habitants de Casin-Grandes, et ils ne furent pas lents à s'armer et à soutenir leur libérateur. Alors le démon de la guerre déploya toute sa furie, et fit retentir toutes sis trompettes dans les cœurs des brigands; la cour offrait l'original du beau tableau de la révolte du Caire : ce n'était que cris, coups, sang, blessures, tapage ; et par moments, un effroyable silence interrompu par le bruit des armes plus horrible encore.
On sent qu'à ce tumulte, Kéfalcin, Castriot, l'évêque et tous nos héros étaient accourus ; et que leurs exploits se ressentirent et de l'espoir qu'ils conçurent et de la nécessité. Trousse regardant la bataille par les croisées de la salle se mit à encourager les assaillants par ses cris et ses éloges. Josette et Maricf appuyées l'une sur l'autre tremblaient de peur, en voyant le danger que courait leur bienaimé; elles craignaient de le perdre une seconde fois : néanmoins, une sorte d'orgueil s'empara de leurs âmes à l'aspect de ses efforts et de son courage.
Malgré le renfort que Jean Sloub s'était procuré en armant les prisonniers, il se trouvait encore le plus faible : entouré de l'intrépide Kéfaiein, de levéque, de Castriot, et des plus braves des habitants de Casin Grandes, tous ses efforts tendaient à faire périr Nicol son adversaire. Ce dernier et Michel l'Ange encourageaient leurs soldats en promettant des récompenses; Michel l'Ange surtout redoublait de valeur, de zèle et de gaieté, car il sentait que ce combat d'un instant devait ou le faire réussir dans ses desseins, ou les ruiner; et comme les Casin- Grandésiens y voyaient aussi leur perte ou leur salut, on peut juger de l'acharnement avec lequel on combattait.
Jean Stoub avait choisi une position qui augmentait encore le désespoir de sa troupe, car il était adossé contre un mur, et les gens de Nicol l'entourant de toutes parts, on ne pouvait se reculer pour reprendre haleine ; il fallait triompher ou se résigner à périr. Jean Stoub, vaillamment secondé d'Hilarion et de Castriot, formait, avec l'élite de nos héros, un groupe, qui, partout où il se portait, faisait pencher la balance en faveur des Cypriotes. Enfin, comprenant de quelle importance il était de se saisir de Nicol, puisque lui seul avait les clefs de la prison du prince, et que si l'on pouvait s'en emparer, on ferait sauver Jean II pendant le combat , quitte à périr ; le Barbu , Castriot et l'évêque entourèrent le lieutenant et s'acharnèrent sur lui. Michel l'Ange ne chercha point à le défendre , car il se défiait de Nicol ; il feignit d'attaquer Bombans , et ne cessa cependant d'avoir l'œil sur le lieutenant.
Castriot se désespérait, parce que son fameux-
sabre était cassé, et qu'il ne maniait pas aussi bien l'épée; mais, saisissant le moment où Nicol se défendait contre l'évêque et Jean Stoub, il le tourna, et sans s'inquiéter des coups qu'il recevait de ceux qui protégeaient leur chef, il lui plongea son épée à travers son gorgerin; Nicol tomba en prononçant un effroyable juron.
, La vue de la mort du lieutenant, loin de calmer le combat, alluma une rage nouvelle dans le cœur de ses amis, et l'on défendit son corps comme celui de Palrocle dans l'Iliade ; mais il arriva un malheur plus grand que celui de l'Iliade.
En effet, aussitôt que .Michel l'Ange vit tomber Nicol , il se précipita sur lui avec la célérité de l'aigle qui fond sur sa proie, et il s'empara des clefs avant Castriot, dont les membres disloqués ne permirent pas qu'il gagnât l'Italien de vitesse : avant que l'Albanais eût retiré son épée, le Vénitien avait pris les clefs, et les soldats s'étaient saisis du corps de Nicol , sur lequel on s'acharna comme des corbeaux dévorant un cadavre.
A peine Michel l'Ange eut-il les clefs, que, sem- . blable à un loup chargé d'un agneau, il traversa tous les combattants, en baissant la tète et ne s'arrèlant pas pour venger les coups qu'il recevait : il se dirigea vers les cachots avec une ténacité et une ardeur qui firent frémir les Casin-Grandésiens.
Aussi, en voyant la manœuvre de l'Italien, l'héroïque Bombans et Castriot l'intrépide rassemblèrent leurs forces , et coururent après Michel l'Ange avec toute la rapidité que leurs blessures leur permirent.
Mais le Vénitien avait sur eux une assez grande avance; et, se voyant poursuivi, il s'élança vers la porte principale des prisons avec une telle vélocité que quand TAlbanais et l'intendant y arrivèrent, ce fut pour sentir le vent de la porte , que le rusé Michel l'Ange ferma avec force, et pour entendre le bruit des verrous.
Les deux serviteurs du roi de Chypre poussèrent ensemble un grand gémissement et un cri de désespoir, que le tumulte des armes empêcha d'entendre; les combattants mêmes ne virent pas cet épisode. Bombans et Castriot se regardèrent avec une profonde tristesse, et ce regard équivalait à l'oraison funèbre de Jean II et de Clotilde; mais, la rage s'emparant de leurs cœurs, Castriot saisit un morceau de bois et se mit à ébranler la porte et la voûte ; Bombans se désespérait de ne pouvoir aider l'Albanais, puisque ses mains souffrantes ne le lui permettaient pas; il laissa Castriot faire à lui tout seul le siège de la porte, et il se replia sur le gros de l'armée pour chercher du secours.
Mais, hélas ! le parti de Jean Stoub, malgré tout le courage des Cypriotes, venait de succomber sous
CLOTILDE DE LUSIGNAN
l'élan que la mort de Nicol avait imprimé aux brigands.
Le Barbu, cerné par le parti Nicollicn et tout vaincu qu'il était, haranguait ses compagnons vainqueurs pour les engager à se ranger du côté du roi de Chypre. Hélas ! ces âmes sans vergogne, n'écoutant rien, et alléchées par le pillage des trésors du Mécréant, désarmaient impitoyablement les Casin- Grandésicns qui se voyaient dans les fers et près de la mort pour la seconde fois. La lueur d'espoir qui venait de briller , le moment de liberté qu'ils curent, ne servirent qu'à leur r.endre ce dernier pas dans le malheur plus cruel encore. L'évêque et Kéfalein seuls se défendaient avec une rare intrépidité et un sombre courage qui disait assez qu'ils avaient juré de mourir les armes à la main, pour ne pas survivre au roi Jean II et à Clotilde.
Au milieu de ce désordre, Josette et Marie faisaient leur partie en se signalant par des cris qui retentissaient dans toute la forteresse : elles couraient dans la cour en sanglotant et s'arrachant les cheveux. Quant au docteur, il aperçut la poterne ouverte, et il s'y dirigea afin de sauver sa petite machine rondelette de ce nouvel esclavage.
Tout à coup, l'on entend le bruit sourd des pas précipités d'une nombreuse cavalerie; elle arrive silencieusement ; mais, alors que les brigands, ainsi que leurs captifs, prêtent l'oreille avec attention,
un effroyable cri de : « Montjoie Sa int- Denis ! )>
retentit à la poterne : » France!... France!... Montjoie Saint-Denis ! ^ Trousse effrayé se recula et
se blottit dans une chaudière vide, en se hasardant à lever la tête quand l'escadron fut passé.
Rapides comme les éclairs d'un orage et furieux comme le vent qui pousse les tempêtes, les chevaliers entrent dans la cour au grand galop, et chargent les brigands avec une impétuosité qui ne leur laissa pas le temps de se reconnaître ; le parti cypriote reprend courage , crie : « Vive le chevalier noir! » et sur les ordres de l'évêque et de Kéfalein, il décrivit une courbe savante qui cerna le parti Nicollien. — Se saisir des brigands, les mettre hors d'état de faire la moindre résistance, s'emparer de tous les postes de la forteresse, fut l'affaire de moins de temps que je n'en mets à le dire. Pendant ce temps, deux mille hommes de troupes investissaient le château, s'élançaient dans les fossés, et enfonçaient le pont-levis qu'on se hâta d'aller baisser.
Alors un cri de : « victoire! victoire ! n s'éleva subitement, et retentit dans les airs : il pénétra jusque dans les souterrains du château. — Le religieux Monestan s'agenouilla dans un coin , tendit ses mains au ciel, et il y éleva ses humbles prières, sans faste, sans intérêt; aussi, son vertueux encens monta vers le trône céleste, et fut agréable à l'Éternel.
On précipita les brigands dans le souterrain où naguère ils avaient confiné les Casin-Grandésiens, et la cour n'offrit plus que le spectacle de la joie et de gens qui embrassaient leurs libérateurs; Josette et Mario sautaient au col de Jean Stoub; et ce dernier mettait en ordre de bataille les brigands fidèles à la vertu et les Casin-Grandésiens.
L'évêque et Kéfalein , ainsi que les plus marquants de la petite cour du roi de Chypre, entouraient le chevalier noir. Il était entre le vieux guerrier que Raoul rencontra naguère et entre le comte de Foix.
Aussitôt que Monestan eut terminé ses actions de grâces et prié Dieu d'excuser ceux qui oubliaient de le faire, sa seconde pensée fut pour son prince; il le chercha des yeux et ne le vit point.
— Où est le roi?... où est la princesse?... s'écria le vieillard.
Ces mots et l'inquiétude peinte sur le visage du premier ministre arrêtèrent l'essor de la joie , chacun se regarda et scruta tous les coins de la cour.
Le silence de la stupeur régna parmi cette assemblée, un secret pressentiment erra dans les âmes des Cypriotes, et alors on entendit Bombans qui ne cessait de crier au secours; l'on vit Castriot, dont la force ne pouvait ébranler la fatale porte.
On se souvint de Michel l'Ange et l'on trembla. Jean Stoub, accompagné de deux soldats, courut avec des haches d'armes pour aider l'Albanais qui rugissait de rage. Pendant ce temps, Kéfalein mettait le chevalier noir au fait des événements qui venaient de se passer; et rien n'égala la douleur et le désespoir de l'amoureux chevalier quand il apprit le danger dans lequel se trouvait la princesse Clotilde, sa chère fiancée. Ses yeux se fixèrent sur la porte, comme tous ceux des spectateurs; et l'on attendit avec anxiété le résultat des efforts du fidèle Albanais
XXVllï.
Avouez, monseigneur, que John était un rude coquin.
(Taïior.)
Comment ne serait-on pas bienfaisant, quand les bienfaits se paient ainsi !
(SïEIDS.)
De mon pays je reverrai le ciel.
(Poème de Moïse smivë.)
Aussitôt que Michel l'Ange eut barricadé la porte principale des prisons, il fut, comme on doit le penser, au comble de la joie en songeant que rien
CLOTILDE DE LUSIGNAN
ne l'empêchait plus d'accomplir sa mission, et qu'il n'était point obligé de partager avec un complice le prix du sang qu'il brûlait de répandre. En entendant les coups réitérés que Castriot donnait à la porte , il jugea qu'il n'y avait pas un instant à perdre.
Il se mit donc à parcourir les sombres profondeurs des souterrains, en cherchant le cachot où se trouvaient le prince et sa fllle. Il remua le trousseau de clefs, et s'assura que les diverses cellules de pierre avaient chacune la leur ; alors il se rapprocha de la porte principale pour examiner les clefs à la faveur du faible jour qui se glissait par les fentes, et bientôt il s'aperçut qu'elles étaient soigneusement numérotées; ce dont il rendit grâces au diable!...
11 revint dans le corridor humide en écoutant à la porte de chaque caveau, se doutant bien que le prince et sa fille trahiraient leur présence par quelques paroles ou quelques soupirs , et il marcha légèrement en comptant les cachots et en maudissant le bruit épouvantable que faisait Castriot qui lâchait toujours d'enfoncer l'entrée de la cave.
Jean II et Clotilde, assis sur un banc de pierre glacé, le seul siège qui fut dans leur horrible demeure , prêtaient une oreille attentive au bruit des armes qui retentissait sourdement dans la noire enceinte deceltetombeanticipée; et, sur ce bruitléger, le prince concevait un reste d'espoir, auquel sa tendre fille était bien indifférente : l'image du bel Israélite mourant dans les tourments l'occupait tout entière et sa pose était celle de la stupeur.
Au cri de « Montjoie Saint-Denis! « qui parvint à l'oreille exercée du prince, il s'écria :
— Ma fille. . . nous sommes sauvés, nous entendons les cris de guerre ou plutôt les cris de triomphe du chevalier noir.
Clotilde soupira, et répondit avec un accent de dépit : Il Nous lui devrons donc trois fois la vie !...:>
— Écoulons, ma bien-aimée ! l'on brise les portes de ce souterrain !
Entendant ces mots, Michel l'Ange s'écria :
— Ah! ils sont ici!... Victoire , victoire, ils se sont trahis eux-mêmes !... Grand merci , Lucifer!...
— L'on nous cherche, continua le prince qui distinguait le bruit des pas légers de l'Italien; et il s'empressa de frapper sur la porte en criant de toute ses forces : C'est ici, Castriot, Castriot!...
— Oui, oui, Castriot!... attends-le!... répéta ironiquement l'Italien, en introduisant diverses clefs dans la serrure. Par S*-Marc, je n'en trouverai pas la clef! Oh! Notre-Dame-de-Lorette , je vous promets un ex-voto d'argent si je rencontre celte mauditeclef! Queletonnerre m'écrase!... aide-moidonc, Satan, car je fais le mal!.,., ô mille diables!....
— Ma fille!... dit tout bas le monarque, surpris
de ces paroles, quels sont les accents que nous entendons?
— Mon père, est-ce quej'entends quelque chose?... répondit-elle naïvement.
— Pour le coup! je tiens les deux millions de la sérénissime république ; Sainte-Vierge vous aurez un ex-voto d'argent !.... s'écria le Vénitien, au comble de la joie ; et il fit gronder la serrure rouillée du cachot.
A ces paroles, le monarque reconnut Michel l'Ange, et d'un seul jet de pensée, il devina le sort qui l'attendait. Aussitôt, le vieillard saisissant Clotilde la coucha par terre entre le banc de pierre et la muraille, en lui recommandant le plus profond silence ; et le généreux prince s'en remit , pour lui-même , à la Providence qu'il invoqua.
Soudain la porte s'ouvre , et Michel l'Ange tenant d'une main une épée et de l'autre prenant son poignard, barra le passage par son corps en s'écriant :
— A mort, les amis ! dites toutefois votre confiteor, car je ne veux pas avoir à me reprocher la damnation de vos âmes! j'ai l'absolution du reste. Allons, dépêchons!...
Le rusé Vénitien comptait que le monarque et sa fille, entendant ouvrir la porte, se seraient précipités sur son épée ; mais les deux prisonniers gardèrent le plus grand silence. Si le moindre jour eût pénétré dans le cachot, Jean II et sa fille auraient déjà subi leur sort; et ce fut l'horreur môme de cette prison qui les servit ; car l'Italien, n'y voyant pas, craignit, s'il abandonnait son poste, de laisser enfuir ses victimes, et se contenta de sonderle cachot en avançant son épée de tous côtés, pour chercher dans quel endroit était le prince.
Cette investigation dura quelques minutes, et le suppôt du diable, entendant les violents coups de hache qui faisaientvolerla porte en éclats, ferma celle du cachot; et, réfléchissant que ses victimes étaient sans armes, il s'élança dans l'intérieur en présentant son épée. Jean II , habitué par sa cécité à juger de l'approche des corps, soit par l'air qu'ils chassent, soit par le plus ou moins de bruit, avait l'avantage dans cette lutte; et telle impétuosité, telle lenteur que l'adroit Italien mit à celte poursuite, le prince, soit hasard, soit adresse, se trouvait toujours éloigné de la pointe fatale. Quant à la belle Clotilde, protégée par le banc de pierre que Michel l'xVnge prenait pour le mur, elle ne courait aucun danger.
Lassé de cette lutte et impatienté, le Vénitien furieux s'écria :
— Ah çà, me prenez-vous pour un cheval de manège?.... Ayez de la complaisance, mon prince!.... Ne voyez- vous pas que tôt ou tard vous devez succomber?... Prêtez-vous-y de bonne grâce, je vous
CLOTILDE DE LUSIGÎ^AN
égorgerai le plus doucement, le plus honorablement qu'il me sera possible — et quant à la princesse!... qu'elle se rassure, je lui réserve une jolie mort.... ce sera un trépas de sybarite; une fois en ma vie je veux être galant, et elle ne s'apercevra pas de sa mort, car elle s'évanouira de plaisir!
En achevant ces paroles, l'Italien, furieux de cette résistance inallendue, leva son épée et frappa de tout côté avec tant de précipitation, que le prince fatigué d'une si longue lutte résolut de la terminer. .Jean II s'élança sur son perfide assassin et, rassemblant tout ce que l'iigc lui laissait de force, il saisit Michel l'Ange, et le serrant contre la muraille, il s'écria : — Clolildc, ma fille ! sauvez-vous, vous en avez le temps !
La jeune fille rampa de son mieux, ouvrit la porte, et se jeta dans le souterrain en appelant au secours de toutes les forces de sa douce voix, qu'elle tâchait en vain de rendre éclatante... caries faibles sons se perdirent sous les voûtes de pierre qui retentissaient à peine...
Le prince, ne pouvant pas soutenir longtemps l'énergie que lui avaient inspirée le danger de sa fille chérie et le désir de la sauver , fut bientôt terrassé par Michel l'Ange, et ce dernier, levant son épée, l'enfonça dans le corps du prince abattu , en s'écriant : n Et d'un !... i>
Il courut le poignard levé sur Clotilde, qui. semblable à un mouton parcourant l'abattoir, errait tout échevelée dans le souterrain...
A ce moment, la porte fut brisée , et Jean Stoub , Caslriot, Bombans et le chevalier noir, se précipitèrent avec des flambeaux qui jetèrent une clarté soudaine dans ces horribles lieux. L'on aperçut la jeune fille près d'être atteinte du poignard de Michel l'Ange au désespoir!... Mais dans le lointain caverneux de ce souterrain coloré d'une lueur rougeàtre, l'on entrevit indistinctement une grande ombre se mouvoir et courir sur l'Italien avec la rapidité d'un spectre vengeur... C'était Jean II, qui, muni de l'épée du Vénitien , volait au secours de sa fille. L'arra'fe avait glissé sur un bouton de sa dalmatique.
Aussitôt, en un clin d'oeil, Jean Stoub et Bombans s'emparèrent de Michel l'Ange ; et, plus rapide qu'eux , Caslriot , saisissant sa bienfaitrice dans ses bras disloqués, l'avait transportée à l'entrée du souterrain.
— Sauvez mon père !.... mon père !.. s'écria-telle : et cependant, ses regards inquiets cherchaient, parmi la foule répandue dans la cour, son cher Nephtaly : un torrent de pleurs s'échappa de ses beaux yeux, quand , après avoir parcouru la multitude, elle ne le vit pas, car le coup d'oeil d'une amante est rapidement scrutateur!
Bientôt, Jean II ne tarda pas à paraître suivi du chevalier noir , et de Bombans et Jean Stoub qui contenaient l'Italien perfide. Le monarque se trouva dans les bras de sa fille, chérie, qui l'embrassa avec transport en laissant tomber une larme brûlante sur la joue du monarque; les ministres, le vieillard étranger, le comte de Foix et les principaux seigneurs attendris vinrent se joindre à ce groupe.
Je voudrais pouvoir dépeindre le cri de joie qui s'éleva dans ce moment; tous les soldats, les chevaliers, les brigands convertis et les Casin-Grandésiens formèrent, autour de la porte des prisons, un demi-cercle curieux et immobile. Moncslan et Castriot ne se lassaient pas de voir leurs maîtres chéris qu'ils crurent à jamais perdus.
Après ce premier moment de joie, le chevalier noir prit la main de sa fiancée, le comte de Eoix prêta le secours de son bras au monarque, et l'on s'achemina vers la salle basse du Mécréant que deux soldats nettoyèrent à la hâte. Ce fut devant cette assemblée imposante que l'on amena Michel l'Ange : il fut condamné tout d'une voix à être pendu.
— Repentez-vous au moins! lui dit Monestan.
— J'ai l'absolution, répondit-il en souriant; je savais bien, continua-t-il , que je finirais en l'air, mais je ne croyais pas que cela vînt sitôt!.. Au reste, bonsoir la compagnie!... à demain... nous nous reverrons !...
On le conduisit à la potence où il monta gaiement, et lorsque son col fut inséré dans la dernière cravate qu'il devait porter, il rassembla ses forces pour sourire encore aux assistants, et il s'écria :
— L'on m'avait bien prédit que je finirais par devenir évêque !
— Que veux-tu dire? reprit Jean Stoub.
— Eh bien ! ne voyez-vous pas que je donne la bénédiction avec mes pieds?... En disant cela, 31ichel l'Ange agita sa jambe droite en faisant le mouvement d'un prêtre qui bénit une assemblée, et ce geste ironique fut son dernier. Toutefois il répéta faiblement encore : u J"ai l'absolution!... » et il expira en riant.
Telle fut la fin d'un homme à qui la nature prodigua les qualités les plus brillantes et qui se serait distingué s'il ne les avait pas tournées vers le mal!...
Revenons à la salle basse du Mécréant. Je vais tâcher de raconter le plus succinctement possible tous les événements qui se passèrent alors.
Clotilde, toujours triste et les yeux pleins de larmes, n'apercevait point les caresses respectueuses et la contenance suppliante du chevalier noir qui, gardant entre ses mains tremblantes la main de Clotilde , s'étonnait de ce que la princesse pensive ne la lui eût pas retirée.
Cependant, il lui était impossible de ne pas lire
CLOTILDE DE LUSIGNAN
sur le visage de la jeune fille que ses attentions dédaignées indiquaient qu'elle était en proie à un sentiment profond... et du reste, avait-il pu oublier
son rival du tournoi!
Se tournant alors vers le roi de Chypre, il dit :
— Monseigneur , je me reproche bien vivement le retard que j'ai mis à venir assiéger cette forteresse; ce délai causa votre infortune, et le pillage de vos trésors.... mais j'espère que nous allons les retrouver... cependant j'ose à peine réclamer votre promesse.
— Mon fils, répondit le monarque en plaçant la main du chevalier noir sur son cœur, je ne l'ai point oubliée, et demain la chapelle de Casin- Grandes entendra vos serments !....
Clotilde tressaillit, et plusieurs larmes roulèrent, malgré elle, sur ses joues apàlies... Le chevalier noir lui saisit la main et lui dit à voix basse : « Je fais donc votre malheur T.... » et , pour toute réponse, la jeune vierge n'en pleura que davantage.
Jean II fut le seul qui ne put voir cette scène muette qui surprit tous les spectateurs.
Au milieu de cette assemblée, le vieillard inconnu jouissait d'un indicible plaisir; il regardait les murs du château, les parois de la salle, les meubles , le plancher avec l'air d'un banni , qui , rentrant dans sa patrie après longues années, examine le moindre hameau et respire l'air des routes avec une jouissance dont on n'a pas d'idée.
Le chevalier noir, ne sachant quelle contenance tenir et plein de tristesse, s'avança vers ce vieillard sur lequel l'attention se fixa; et, lui prenant la main avec une visible émotion, il lui dit d'une voix altérée :
— Comte Enguerry , il n'est pas en mon pouvoir de vous rendre vos domaines florissants.... votre perfide lieutenant les a ravagés! mais, vous y ferez bientôt refleurir le bonheur et l'abondance; et, comme l'état dans lequel vous les trouvez ne vous permettra pas d'en percevoir les revenus de quelque temps, j'espère que vous vous souviendrez que vous avez des amis !
— Hé quoi, prince!...
— Chut!... s'écria vivement le chevalier noir en posant un doigt sur sa visière à l'endroit de la bouche.
— Hé quoi, chevalier, reprit habilement le véritable comte Enguerry, faut-il que je vous doive la liberté, ma rançon, mes biens; et que je me revoie dans le château de mes pères, sans pouvoir m'acquitter!...et quand je le voudrais, le puis je jamais !
— Chevalier, ajouta-t-il d'un air pénétré , je suis votre féal !... oserais-je dire votre ami!....
Le chevalier noir lui ouvrit ses bras^ et le vieux Enguerry s'y précipita.
— Allez, je suis payé!... dit le chevalier noir, car rien ne vaut un ami véritable !... Et il regarda Clotilde.
Le plus grand étonnemenl régna dans l'assemblée, et chacun s'empressa de féliciter le comte Enguerry d'être revenu de sa captivité , et il n'y eut pas un chevalier qui ne lui offrit sa bourse et son amitié.
— Sire, dit le comte Enguerry en s'avançant vers le roi de Chypre, la journée est assez avancée , et j'espère que vous me ferez l'honneur de rester au moins jusqu'à ce soir dans mon château; votre présence, celle de votre fille et de ces nobles seigneurs le purifiera, et rendra mon installation plus mémorable.
Jean H était beaucoup trop fatigué pour refuser, et le comte Enguerry fut au comble de la joie.
Le comte sortit; et maître Taillevant, saisissant l'occasion de faire briller son art, mit son escadron culinaire en bataille; il offrit au comte son digne élève, Frilair, comme capable de remplir la place de cuisinier en chef; Frilair fut promu sur-le-champ.
Aidé deBombans, de Jean Stoub et de Taillevant, le comte Enguerry choisit, parmi les brigands convertis, les Casin-Grandésiens et les paysans, des gens qui devinrent des serviteurs fidèles.
Aussitôt, Bombans tout le premier se mit à la tête de l'organisation du château, et imprima son infatigable activité à toute cette troupe dévouée.
Le chevalier noir, Jean Stoub, le comte Enguerry, le comte deFoix, l'évcque et Castriot, parvinrent à découvrir l'endroit où le faux Enguerry cachait ses trésors : ceux du roi de Chypre furent restitués; et Boinbans, sur le commandement de Monestan , les chargea sur les mêmes chariots qui les avaient apportés, et s'en retourna suivi des Casin-Grandésiens, et de tous les Cypriotes, travailler à la restauration de Casin-Grandes, pour que le roi Jean II le retrouvât dans son primitif éclat.
Le chevalier noir autorisa Hercule Bombans à emmener quelques-uns de ses soldats, pour que cette opération fût faite avec la promptitude d'une féerie; puis il chargea son écuyer, jeune homme leste, brillant, beau, bien fait, d'aller veiller et présider à tout.
Au milieu de ce mouvement, Clotilde, toujours triste et navrée, ne cessait de penser à son bienaimé; et elle regardait l'endroit où il s'était placé dans cette salle, avant d'aller au supplice. Josette se tenait à côté de sa maîtresse, et Marie, revenue à la raison, après avoir impatienté son fils en le suivant partout comme son ombre, s'était, sur sa prière, résignée à rejoindre Clotilde, dont elle ne concevait point la douleur.
Castriot, gravement affligé de l'état de sa bienfaitrice, tenait le tronçon de son sabre, et marchait
CLOTir.DE DE LISIGNAN.
en long cl en large devant la princesse, comme un soldat en faction.
Jean II s'entretenait avec le comte de Eoix . le connétable et les principaux soigneurs.
('epcndant le château reprenait un air de grandeur cl de décence, par les soins et les cfTorts d'une troupe de valets, que Jean Stoub, Taillcvant et Frilair faisaient mouvoir et dirigeaient avec une habileté sans pareille.
Bientôt une table fut dressée dans la cour, et un repas, tout aussi splendide que le permettaient les circonstances, fut servi au roi de Chypre, à sa cour et aux chevaliers.
L'on distribua aux soldats et à la foule les provisions accumulées par le î\Iécrèant ; et la pelouse qui se trouvait devant le château fut animée par le gai spectacle de cette multitude, riant, buvant, et se livrant à la joie la plus démonstrative, en l'honneur du mariage du chevalier noir, de la délivrance du roi Jean II, et du retour du comte Enguerry.
Ce dernier observa pendant le repas que Bombans et ses gens ne seraient pas arrivés assez tôt pour préparer les appartements de Casin-Grandes, et il obtint que le roi de Chypre, sa cour, les chevaliers et les troupes resteraient jusqu'au lendemain soir.
Je passe sous silence le détail inutile de cette journée, pendant laquelle Clotilde fut toujours muette, passive, triste, au milieu des témoignages de joie que chacun donnait.
Le chevalier noir éprouva même plusieurs fois la brusquerie de sa fiancée : la douceur inaltérable de l'heureux caractère de Clodilde s'affaiblissait, son charmant visage prenait une funeste expression, et son père ne fut pas le dernier à remarquer le changemefit de ses manières, de sa voix, et de ses paroles.
Lorsque Josette lui présenta son époux, son cher le Barbu, elle lui dit, avec l'accent le plus touchant :
«1 Vous êtes heureuse, Josette !... :>
Enfin le soir du départ arriva; le comte Enguerry, jaloux d'assister à l'union du chevalier noir son libérateur, confia le soin de son château à son écuyer , et l'on se mit en route pour Casin-Grandes, sur l'avis que le bel écuyer du chevalier noir vint donner que ce château était préparé pour recevoir Jean II.
Ce départ eut quelque chose d'imposant et de triomphal : la route, garnie dans toute sa longueur d'une haie de paysans accourus au bruit de ces événements, avait l'air d'une prairie émaillce, où l'on aurait frayé un sentier.
Ce spectacle était trop rare pour que les habitants ne vinssent pas en jouir, et remercier le che-
DE r, WZ4C. T. IV
valier noir d'avoir délivré la contrée de son cruel néau.
Ces bons Provençaux , ces fidèles sujets, tenaient tous des torches, ce qui répandit une lueur insulite, qui rendait le chemin comme enflammé.
S'avançant au milieu de ce torrent de lumière, les deux mille soldats précédaient la cour du roi de Chypre, à la tête de laquelle le bon connétable, entouré de ses trente chevaux, se faisait remarquer par les caracoles que son cher A'ol-au-vent décrivait avec une rare aisance.
Au milieu du groupe des seigneurs, on admirait la pâle Clotilde montée sur un cheval superbe et fier de la porter, le chevalier noir en tenait les rênes avec une attention amoureuse ; laissant négligemment flotter les guides de son coursier, qui bondissait sous lui, il semblait l'abandonner pour veiller au fougueux animal qui portait la princesse. Ces soins empreints d'amour, ses yeux brillants à travers sa visière serrée, son casque, ses belles plumes noires penchées, l'air de majesté qui régnait dans son ensemble, cette abnégation, et cette manière tendre de courber avec dignité tous ses sentiments devant le sceptre de la beauté, enfin la lumière inusitée qui faisait resplendir ses armes bronzées, lui attiraient tous les regards ; et la vue se reposait agréablement sur ce spectacle qui renfermait toutes les harmonies, toutes les joies, et les espérances de la vie : deux amants que l'on allait uiiir !...
Clotilde levait de temps en temps ses beaux yeux vers le ciel , elle les laissait tomber rarement sur le pauvre chevalier, et à chaque instant elle regardait avec inquiétude, avec effroi même, le concours du peuple qui afiluait, et ses yeux perçants y cherchaient un être qui ne se présenta point. A la colline des Amants, Clotilde dévora les larmes qui vinrent inonder ses yeux ; et contemplant la place où elle rencontra le beau Juif, sa tristesse en redoubla.
Le monarque suivait sa fille ; le comte de Fpix, Monestan et les principaux seigneurs l'entouraient. La foule, après avoir vu Clotilde et le chevalier noir, contemplait encore avec plaisir le prince et son ministre, dont la bienfaisance était connue.
Quant à l'évcque, il courait de rang en rang; et jouissait du spectacle admirable , pour lui, de deux à trois mille hommes en ordre de bataille.
— Quand en verrai-je trente mille!... disait-il à Kéfalein, qui hochait sa tête et plissait ses deux lèvres en manière d'approbation.
Les cent cinquante chevaliers, commandés par le comte Enguerry, fermaient le cortège, que suivait une foule immense, aux acclamations de laquelle l'on entra dans Casin-Grandes illuminé.
CLOTILDE DE LUSIGNAN
Je Fui» Lindor, ma naissance est connue.
(ROJIASCÏ.)
Les mourants n^ont besoin que d'une pince d'or pour payer leur passage , voilà pourquoi je t"ai légué ma fortune, ingrate Fanny.
(Ha5s. Wali.)
Hélas! c'estoyent dez nopces, mais sans danses; C'était un lict, mais lict sans accordances : D'hymnes chantez, nul poète on n'y uit, Qui du sacré mariage cscriuit.
( ilAROT, poème de Léandrc.)
Le chevalier noir aida Clotilde à descendre de cheval; et toute la cour se rendit au salon rouge qui. à quelque chose près , était tout aussi brillant qu'auparavant. En traversant Casin-Grandcs, chacun fut surpris de le retrouver absolument semblable; tout y avait repris sa place comme s'il n'y avait jamais eu de pillage.
L'on doit se figurer la joie du bon prince, en rentrant dans son palais; il n'avait désormais plus rien à craindre de personne, et tout à espérer de la force et du pouvoir que paraissait avoir l'inconnu qui se présentait pour épouser Clotilde.
Ici, lecteurs, je puis dire avec Virgile, qu'il s'ouvre un autre ordre de choses; et je pourrais, tout comme lui, faire une invocation : il n'y aurait entre nous deux que la petite difTérence qui se trouve entre le bien et le mal, et si je ne m'écriais pas :
INunc âge qui reges Erato...
Tu valem , lu , diva, mone...
Major reriim mi/à nascilur ordo.
je pourrais fort bien croasser dans mon délire :
« 0 muse nouvelle, pleine de jeunesse et de grâce, 0 qui présidez aux compositions romantiques! Muse, « qui dictiez à Goethe, son "Werther; à Staël, sa o Corinne ; Atala , René , Paul et Virginie , le Cor- «c saire, daignez jeter un regard de protection sur ce a qui me reste à dire des amours de Clotilde et du <; beau Juif! donnez-moi l'audace, la hardiesse! <t élancez-moi dans les champs inconnus de l'idéal «1 et de l'immense, ou, mieux que tout cela, mettez Il dans mon cœur cette exquise sensibilité, le charme « de la vie! »
Amis, redoublez d'attention, le dénouement s'approche; et c'est ici que je puis dire que la toile se lève pour le cinquième acte , et la dernière décoration.
Quoique la nuit fut fort avancée, le roi Jean II, en entrant dans son salon, fut s'asseoirsur son trône ; les ministres l'entourèrent, et le vaste salon, magnifiquement éclairé, put à peine suffire à contenir les chevaliers et les principaux seigneurs.
Castriotet Jean Stoub, à la tête des cent cinquante hommes qui, par l'enrôlement des brigands convertis, composaient la garde du prince, remplissaient la salle d'armes et les escaliers, et jamais le château n'avait eu autant de grandeur et n'avait donné l'idée de la puissance royale comme en cet instant.
Le chevalier noir assis à côté du trône regardait tristement Ciolilde; le chagrin profond empreint sur la figure de la jeune fille, et la douleur que trahissait son maintien , blessait l'âme généreuse du chevalier: prenant une résolution pleine de grandeur, il se leva, s'avança vers l'assemblée, fit signe de la main, et se retournant vers Jean II, il lui dit :
«; Prince, voici le moment d'accomplir votre pro- I! messe ; mais , je ne vous en somme pas encore , et «j'attendrai les réponses de madame! »
Regardant alors la princesse , le chevalier s'écria d'une voix retentissante :
« Clotilde, je vous rends à vous-même; vous êtes «libre, parfaitement libre, je neveux être votre « époux que pour faire votre bonheur. Consultez donc " votre âme! et voyez si vous m'apportez en dot, « non pas un empire, mais un C(eur dont tous les c sentiments soient pour moi!.... M'aimez-vous? ;>
A ces mots, qui surprirent l'assemblée, tous les yeux se tournèrent sur Clotilde; on la vit successivement pâlir et rougir : enfin, elle se leva , fit quelques pas, resta immobile, sans rien dire, mais prête à parler, et un singulier silence régna pendant quelque temps.
Alors, la chouette cria d'une manière si lamentable, que chacun en fut frappé, et tressaillit involontairement, : ce chant funèbre et comme solennel semblait être la réponse de la jeune fille.
Pour elle, en entendant cette musique augurale, un froid glacial pénétra tout son corps; elle regarda le chevalier noir, et répondit d'une voix tremblante et faible :
— La reconnaissance, sire chevalier
— La reconnaissance seule, madame ! . . . interrompit celui-ci d'un ton pénétré.
Clotilde, rougissant, et sentant combien son espérance était vaine, songeant que rien n'empêcherait le chevalier d'être son époux, reprit en ces termes; mais ses paroles dénuées, comme ses yeux, de cette chaleur que donne l'amour, tombèrent une à une :
— Je consens à vous donner ma main... sire chevalier, vous ne me devez qu'à ma propre volonté, et vous m'avez conquise par vos marques d'amour , et par vos services ; mais soufTrez que je réclame un jour de solitude... Après quoi, sire chevalier, vous pourrez me conduire à l'autel; et je jure qu'alors vous aurez une épouse fidèle, qui ne vous donnera jamais de chagrin.
Aussitôt le chevalier, saisissant lamain de la prin-
CLOTILDE DE LUSIGNAN
cesse qu'il serra avec toute la force du dépit, lui dit à l'oreille :
« Perfide!... ô mille fois perfide! d'où vient donc votre pâleur?.... »
Clotilde, dégageant sa main avec un air de dédain, se recula de trois pas, et regardant le chevalier avec colère, s'écria :
— Je suis libre encore, sire chevalier, et ce n'est que dans trois jours que vous aurez le droit de ni'inlerroger!...
— C'est vrai, madame, répliqua l'étranger; il parait que nous avons tous deux des secrets , car ce n'est que dans trois jours que les serments qui me font rester caché doivent expirer ; mais du moins, continua-t-il enflammé de colère, je puis vous nommer votre époux.
Alors le chevalier, se tournant du côté du roi Jean II , du comte de Foix et du comte Engucrry, leva sa visière, et s'écria d'une voix sonore :
Je suis Gaston II, comte de Provence !
Le monarque tressaillit de joie, ainsi que ses ministres. Les plus vives acclamations accueillirent ces paroles, mais elles furent un coup de foudre pour Clotilde; elle tomba évanouie dans les bras de Kéfalein, de Moneslan et de l'évéque.
— Ramenez-moi dans la grotte du Géant !... s'écria-t-elle en délire, lorsqu'elle revint à elle, que je le revoie... Non, non, transportez-moi dans mon appartement.
La plus vive inquiétude régna dans l'assemblée, le comte de Foix entraîna dehors le prince Gaston en lui parlant avec vivacité, comme pour le calmer. Jean II seul était impassible sur son trône; malgré son amour pour sa fille , le visage du monarque indiquait la sévérité. La nuit étant très-avancée, chacun se sépara en s'entretenant du singulier évanouissement de la princesse , les uns le prenant pour une preuve d'amour, les autres pour une marque d'aversion : la vérité est que Clotilde, en entendant le nom du prince, vit toutes ses espérances se renverser; l'impossibilité d'échapper à cette union commandée par la politique et la reconnaissance, devint palpable : jusque-là, Clotilde avait conservé l'espoir du contraire; elle s'était flattée que l'incognito du chevalier noir couvrait un homme plein de qualités brillantes, mais de basse naissance, et que cette circonstance suffirait pour la sauver.
Les nobles hôtes du roi de Chypre se retirèrent dans leurs appartements, et le plus profond silence, le silence de la nuit envahit le château
Castriot et Jean Stoub veillent dans la galerie, et leurs pas seuls relenlisscnt sous les voûtes... je me trompe ! on entendait encore le murmure de plusieurs voix confuses qui résonnaient dans le cabinet du prince.
En effet Jean II , en rentrant dans ses appartcnienls, lit appeler ses ministres; et, au milieu de la nuit, il se tint un conseil tellement secret, que rien n'en ayant jamais' transpiré, je me vois, comme historien, dans le plus grand embarras; je ne sais ni ce qu'il y fut agité, ni les discours, ni les opinions des trois ministres ; tout ce que je puis dire, c'est que 'J'rousse, Josette, Bombans, furent successivement éveillés et introduits dans le sein du conseil par les soins du premier ministre. Mais Castriot ayant menacé de couper la tête à ces trois personnages, s'ils ouvraient la bouche pour parler de Nephtaly, il est à croire que si ce fut sur Clotilde que roulait le conseil, le roi et les ministres ne purent pas tirer grande lumière des révélations de ces trois serviteurs.
Revenons à la princesse. Appuyée sur les bras de la fidèle Josette et de Marie, elle avait regagné lentement son appartement. Arrivé à l'entrée , l'on ne put ouvrir, la clef manquait : partout on la chercha, mais vainement , elle ne se trouvait point. Clotilde, succombant à sa fatigue morale et physique, s'assit sur une des marches de l'escalier, pendant que l'on s'enquérait de cette clef par tout le château. Tout à coup la princesse, en arrêtant ses yeux sur les dalles de marbre de la galerie, aperçut la clef, adroitement placée dans le léger espace qu'il y avait entre le bas de la porte et les dalles. Elle la montra à Marie, qui se baissa , la prit et ouvrit l'entrée des appartements. Clotilde s'y précipite et court à sa chambre : ô surprise !...
Lesétofïes précieuses qui garnissaient la grotte du Juif, transportées dans la chambre de Clotilde , en tapissaient les murs; elles étaient disposées avec un goût admirable , et se rattachaient par intervalles à des boutons d'or qui brillaient sur cette tenture rouge, en produisant à l'œil un effet enchanteur qui plaisait par une certaine grâce indéfinissable.
La princesse foulait aux pieds le tapis de Perse du Juif; elle aperçut sur un magnifique prie-Dieu son évangile de vélin dans lequel les fleurs qu'elle y mit jadis étaient conservées, et le livre ouvert à cet endroit.
Sur un autre meuble favori, elle vit ses vases de cristal garnis de fleurs qui répandaient une odeur suave; les trépieds d'or du Juif, placés aux quatre coins sur les mêmes colonnes de la grotte du Géant, exhalaient un reste de fumée odorante; du milieu du plafond pendait la lampe remplie d'huile parfumée ; et, au centre, s'élevait une riche table d'ivoire et d'or, sur laquelle le magnifique luth de Nephtaly remplaçait celui de la princesse qui fut brisé lors du pillage.
Les vases murrhins, l'or, les pi'errcries, enfin tou- Ics richesses du Juif embellissaient la demeure de
CLOTILDE DE LUSIGNAN
Clotilde; des rideaux d'une étoffe inconnue, légère comme le vent, douce comme la soie , blanche comme ie lait, et disposés par le dieu du goût, jetaient un éclat charmant; le lit était une féerie, l'ameublement un enchantement, et le tout, brillant comme Técaille de nacre d'une perle orientale où se jouent les plus belles couleurs.
Après avoir admiré ce gracieux ensemble avec avidité, la princesse aperçut, sur une chaise, un sabre turc de Damas dont la poignée était enrichie de pierreries; elle s'approche et lit dessus : «t Aephtaly à Castriot. i>
Elle prend le sabre, sa main blanche et débile le tire hors du fourreau... Il semblait voir Vénus , au milieu de son boudoir, jouant avec les armes de Mars!... Clotilde s'écria dans un tendre ravissement : » Il n'oublie rien »
Cette parole fut de l'hébreu pour la pauvre Marie, qui regardait sa maîtresse avec étonncment. Clotilde, tombant sur une chaise, mit sa jolie tête dans ses mains, et dit avec l'accent d'une profonde douleur :
— a II m'a légué ses richesses, il est mort!... cela seul devrait me l'indiquer! » Et des torrents de pleurs inondèrent les joues de la jeune fille; sa fidèle nourrice l'imita.
— Mon enfant, rassurez-vous! disait Marie, si tu veux qu'il vive, il vivra !... il existe.
— Il existe!... répéta Clotilde, il existe!... et d'où le savcz-vous , ma bonne Marie? ah parlez!
parlez! que vous êtes coupable de mêle laisser
ignorer!... vous le savez... et vous ne calmez pas
ma douleur ! l'arlerez-vous, cruelle?... où l'a-
vez-vous vu, d'où le connaissez-vous?... parlerezvous?...
— Mais qui?... demanda Marie.
— Vous l'ignorez donc?... repartit Clotilde, et c'est pour me consoler que vous me disiez qu'il existait... Ah , nourrice, de pareilles consolations sont plus funestes que la vérité!... dites-la-moi si vous la savez!... dites !...
Après ces paroles, prononcées avec une extrême volubilité, la princesse, en délire, parcourut sa chambre en baisant le luth, les fleurs, le sabre , la pourpre , tout , et disant : « C'est lui !... 11 a touché cela!... son charme y réside!... 0 Nephtaly, ces ornements sont presque loi!.. '»
— Kephtaiy !... s'écria Marie épouvantée.
La princesse, en voyaiit son fatal secret découvert, devint stupide, elle resta comme si la tête de Méduse l'eût pétrifiée; et , les yeux égarés , s'avançant lentement, elle dit ces paroles avec des inflexions de voix différentes :
— Nourrice, tu m'aimes n'est-ce pas?
Marie s'empressa de répondre par un signe de tète.
— Eh bien !... ma bonne Marie, ensevelis ce nom chéri dans ton cœur, comme dans une tombe! gardemoi le secret!... ou sinon, je mourrai de douleur, vois-tu !...
A ces mots, Josette entra et fut frappée d'étonnement à l'aspect de l'éclat et de la beauté de ces lieux, et elle s'écria innocemment :
— Ah, madame, il faut avouer que le prince a des recherches bien délicates !... c'est un temple.
— Sans divinité!... ajouta la princesse d'un to» plaintif, et elle s'assit à côté des fleurs qui garnissaient les vases de cristal.
Josette, heureuse de posséder son cher Jean Stoub, fit avec une merveilleuse promptitude son service accoutumé auprès de la princesse , sans trop prendre garde à la profonde mélancolie empreinte sur son visage , mélancolie voisine de l'aliénation. Quand on songera que, pour Josette, cette nuit déjà avancée était, en quelque sorte, la première nuit des noces, on excusera, j'espère, la pauvre petite gourmande Provençale , et le dépit qu'elle manifesta en entendant sonner minuit lorsqu'elle sortit de chez la princesse.
Quant à la mauvaise humeur qu'elle témoigna lorsque le comte de Moneslan la vint arracher des bras de son époux, pour l'entraîner au conseil... je pense que tous ceux que l'on réveille au milieu de leur sommeil ne sont pas très-contents; et, si l'on savait au milieu de quoi îlonestan vint interrompre la jolie Provençale , toutes les femmes se récrieraient sur l'inconvenance de Monestan , et peut-être sur celle que je commets en dévoilant de pareils forfaits qui pourraient servir de vengeance à des maris malévoles.
Aussitôt que la princesse fut seule, elle s'achemina vers l'entrée de ses appartements, où Castriot était couché sur le seuil de marbre. Au bruit soyeux des vêtements de la jeune fille, l'Albanais se lève , en mettant la main sur ses armes; Clotilde, regardant le soldat fidèle, lui fit signe de la suivre par un doux mouvement de son index, qu'elle replia gracieusement vers son charmant visage.
0 ma maîtresse adorée , trichez d'imiter la finesse et renchantement de ce signe magique, et rien ne vous résistera !...
L'Albanais suivit la princesse, et Clotilde, refer- ^ mant la porte de sa chambre , lui dit d'une voix énme en lui présentant le sabre turc damasquiné en or : <c Tenez, Castriot, voici ce que Nephtaly vous lègue.. »
— Lègue, madame, Nephtaly n'est pas mort!... et c'est Jean Stoub qui le sauva au péril de sa vie!..
— Castriot !... Et Clotilde s'assit sur un fauteuil. Le faible tissu de sa peau ne suffisait pas à contenir les torrents de bonheur qui faisaient mouvoir son
CLOTILDE DE LUSIGNAN
sein et tout son sang. «Castriot !...reprit-clled'unc voix doucement cnlrccoupée , dans ce que j'ai de plus riche et de plus précieux, vous clioisirez ce qu'il y a de plus brillant , et je vous le donne pour vous et Jean Sloul) : et , pour que vous vous souveniez à jamais do ce montent de ma vie, liens, (idèlc Albanais !... Etelle embrassa les joues noirâtres de Caslriot, qui resta immobile de plaisir, comme saint Jean dans Patlimos en voyant les deux se dérouler.
— 0 ma bienfaitrice !... et Castriot , se prosternant, frappe le lapis de son front, — vous éles un ange!... vous pardonnerez à voire serviteur... Ici grossier que je sois, je crois avoir deviné que Neplitaly vous est cher!...
— Caslriot!... je l'aime, je l'aime, mon ami... répondit-elle comme égarée.
— Comment! ce Juif?...
— Caslriot, vous m'affligez!...
— Tuez-moi donc, madame!... Et l'Albanais présenta son sabre et sa tète.
— Songez, Castriot, que je ne puis vivre sans lui, que la nature nous destina l'un à l'autre !... il est si beau! son âme est si pure !... nos cœurs s'entendent!... ah, j'en mourrai de douleur !...
— Vous mourrez! s'écria l'Albanais en se relevant et reculant de trois pas, vous mourrez!...
— Oui, Castriot, puisqu'on l'on veut que j'épouse le prince Gaston.
— Vous mourrez!.... répéla l'Albanais.
— Oui, reprit la princesse.
Caslriot, plongé dans une réflexion profonde, se retira à pas lents en caressant la poignée de son nouveau sabre. Les présents, donnés délicatement, font sur noire âme un singulier effet : Castriot pensa tout le reste de la nuit au beau Juif.
Lorsque l'Albanais eut quitté la chambre de CIotilde, elle courut, poussée par l'amour, à la fenêtre qui donnait sur la Coquelte, pOur revoir la rocaille chérie. Elle lire la mousseline, ouvre la croisée, et aperçoit Nephtaly couché sur un manteau de pourpre : sa belle tête penchée , et dormant du doux sommeil de l'innocence, élaitdans une pose si gracieuse, qu'on l'aurait pris pour le bel l'^ndymion contemplé par la Lune amoureuse.
Au faible bruit de la croisée, il s'éveille, tressaille, et pâlit de joie en reconnaissant sa bien -aimée. Quant à la princesse, muette, interdite , joyeuse, elle était là comme si elle n'y élait pas, oublieuse du temps, des circonslances , de la nuit, de la faligue, de tout; elle ne voit, ne sent qu'une seule chose, son cher Nephlaly, Nephlaly qu'elle croyait à jamais perdu! Nephtaly dont les yeux éloquents et pleins de flamme la dévoraient, Nephtaly qui portail fidèlement sur son sein le gland d'argent ,
talisman d'un amour immortel ; enfin , elle ressemblait à l'àmc d'un juste , qui , s'éveillant de son long somaieil de mort, aperçoit l'Eternel.
11 faut avoir aimé, pour se faire une idée de ce moment [)lein d'un charme l'uradisiiin! lis furent longtemps sans pouvoir parler, et connue cherchant à s'idenlifier avec le bonheur. Le danger imminent qui menaçait leurs amours contribuait singulièrement à remplir cet instant fugitif d'une mélancolie qui n'était pas sans charme.
Enfin Nephlaly s'écria le premier d'une voix doucement accusatrice :
— « Clotilde ! le chevalier noir a traversé la contrée en vous montrant à tous les yeux comme sa conquête, et vous abandonnerez sans doute le pauvre Nephlaly ! Aussi , devant que de mourir, je
vous ai légué tout ce qui m'appartint ; allez, ingrate,
soyez heureuse! voilà le seul vœu que forme
Nephtaly mourant : et » Clotilde!... » voilà le dernier motqu'il prononcera.... pensez à lui, il mourra content.
— Nephtaly, je vous aime!... s'écria la jeune fille d'un tonde reproche, même plus quejc ne le dois!... et, me souvenant de mes serments et de ta promesse, je viens d'obtenir un jour de répit, lu m'as dit naguère, qu'au dernier moment, la veilied'élre l'épouse d'un autre, tu saurais nous unir!... accomplis ta promesse!...
— 0 maîtresse chérie! ô vierge adorée !....
reprit Nephtaly, il est donc vrai que tu m'aimes!... que lu m'aimes d'un véritable amour!...
— Tu me fais injure! en peux-tu douter,
quand mille fois je l'ai laissé voir?... mille fois mes yeux l'ont dit, mille fois ma bouche l'a prononcé.
— lié bien, Clotilde , nous serons unis !... mais ne pcrmeltras-tu point à ton fidèle amant de prendre un faible gage de la tendresse ?.....
Aussitôt il jelle la corde, l'amoureuse Clotilde , entraînée par sa passion, l'attache, et le Juif se trouve en un clin d'œil dans la chambre de la princesse.
— 0 mon épouse!... ma fiancée chérie, jurons devant le Dieu de tous les hommes , qui nous écoute, jurons d'être l'un à l'autre, et de ne jamais nous séparer.
— Je le jure!.... dit Clotilde, avec une charmante naïveté et en regardant Nephtaly d'un air indéfinissable , tant il renfermait d'idées.
— 0 mon amour! le ciel a reçu nos serments, nous avons la nuit pour témoin... et son flambeau est noire torche d'il) menée; enlends-tu les anges applaudir, par leurs concerts divins, au bonheur d'un ange qu'ils envoyèrent ici-bas? 0 amour!...
Le Juif, enivré, déposa lentement sur les lèvres de son amante enflammée le premier baiser des
CLOTILDE DE LUSIGNAN
amours, ce baiser plein de charme, ce baiser plus doux que ceux des colorabes , ce premier chaînon delà chaîne amoureuse, suave, joliette, qui lie notre premier âge, enfln ce commencement du léger, du brillant tissu des amours.
Ce chaste baiser, que dis-je, chaste!.... Nephtaly brûlait, comme Hercule couvert de la robe deNessus,du feu qu'allume tout ce que nous pouvons ressentir de désirs!... MaisClotilde!... Ah ! Clotilde, succombant sous le poids de cette volupté inconnue, ivre, bouillante, écheveléc, car sa tête penchée sur le col d'ivoire de l'Israélite laissait aller ses noirs cheveux qui se mêlaient à ceux de son amant ; Clotilde, renversée par le bonheur, comme saint Paul par le rayon de la gloire de Dieu , ressemblait à une Pythie mourante sous les efforts d'Apollon : puis revenant à elle, elle noya ses regards languissants dans ceux du fougueux Nephtaly ; et , tout en jetant les cris inarticulés que lance le plaisir, elle laissa tomber cette phrase, céleste pour un amant: «t Ah! que je suis heureuse !....« Tous deux brûlaient d'amour, et leur sang enrichi d'une chaleur pénétrante afflua dans leurs veines trop étroites!...
— Nephtaly, va-t'en!... ta présence me fait trop de mal!... Et, tout en reprenant ses cheveux , elle ne peut se défendre du plaisir de caresser légèrement, oh bien légèrement! la chevelure noire du bel Israélite.
— Adieu donc , Clotilde! à demain soir!... oui , mon amour, je m'introduirai dans le château, je viendrai dans ton appartement : et, c'est en présence de Castriot et de ta Adèle nourrice, que je veux consumer avec loi le charme de nos dernières amours...
Et le Juif ayant encore cueilli un doux baiser, plus lent que le premier, plus ressenti, plus savoureux, s'élança sur sa corde et rejoignit sa rocaille.
Vainement Clotilde se coucha, vainement elle voulut sacrilicr au sommeil ; son âme avait trop bien reçu l'empreinte brûlante de la volupté, le mouvement était donné, elle ne pensait qu'au beau Juif, le désirait, l'appelait même!.... et, dans l'ignorance des délirants plaisirs de l'amour, son imagination , mobile et yagabondc , s'élançait dans le champ de l'idéal, s'y égarait; tantôt feignant de dormir comme pour se tromper elle-même, elle restait immobile sur sa couche virginale; puis, elle la fatiguait vainement sans trouver le repos; enfin, poussée par la curiosité , l'amour, le désir, elle courait en fanatique regarder par la croisée le beau Juif, qui ne dormait pas plus qu'elle.
— Il est là !... se disait-elle, il pense à moi !... et la fureur se glissait dans son âme en songeant qu'ils étaient plongés dans un abîme.
L'aurore la trouva dans cet état, elle entr'ouvrit la croisée , et le parfum des ûeurs nouvelles , cueillies par îsephtaly, embaumait les airs : le Juif lui adressa une prière matinale comme à une divinité.
— iSephtaly, dit-elle, nous n'avons plus que ce jour, demain il faut que je marche à l'autel.
— Clotilde , répondit l'Israélite , regarde !... regarde bien le soleil se lever, et vois comme il s'élance dans les cieux , admire le firmament azuré, le parc , la verdure , les bois , enfin toute la nature !... nous ne la verrons plus longtemps !... notre dernier soleil se lève, et toi, ma bien aimée, mon épouse fidèle, à chaque heure du jour, mets la main sur ton tendre cœur, et dis en le sentant battre : \'. le sien est là... » autant en ferai-je de mon côté!...
A ces mots le Juif saisit sa corde et regagna la crevasse en envoyant à Clotilde des baisers qu'elle lui rendit sur les ailes des fidèles zéphyrs de l'aube matinale.
Quand il fut disparu , elle écouta le bruit léger de ses pas sur le sable eLn'entendant et ne voyant plus rien, elle resta dans la même altitude, sentant le divin parfum des fleurs, et pensant aux paroles funèbres de son bicn-aimé...
Josette la trouva dans celte altitude
Parlerci-vous , ma fille?.
[Le Roi Lear.)
Souvent lo malheureux songe à quitter la vie. {Elégies.)
S'ils n'ont point le bonLcur, en est-il sur la terre? {Elégies.)
Et l'ornement et principale cure
De ccste fesle, estait la nuict obscure.
(Maeot , poème de Léandre.)
Us y plongent ensemble et le fer et la mort.
( ASDRÉ DE CuÉSIlH. )
La joie des amours brille sur le visage de la fille des Lusignans; elle chante, marche, sourit avec l'air de la déesse de Paphos : Josette ne conçoit pas ce changement, mais la nourrice aperçoit, d'un coup d'œil , d'où vient le coloris nouveau qui s'est infusé dans le tendre incarnat des joues de Clotilde.
Avouons-le! tous les sentiments extrêmes sont plus ou moins des folies, et surtout l'amour ; aussi la princesse avait-elle tous les diagnostiques de la folie, ce guide aveugle des aveugles amours.
Au milieu de ce délire. Trousse arrive dans les
CLOTILM DE LUSIGNAN.
appartements de Clotildc, et, d'un air sinistre et composé, vient chercher la jeune lillc de la part du roi son père.
Ce message inusité frappa de terreur Clotildc, qui suivit en silence les pas du docteur.
Elle traversa !a galerie, la salle des gardes, le salon où déjà le chevalier noir, les ministres, les seigneurs formaient une foule empressée. A son approche, le murmure des conversations cesse; un murmure flatteur s'élève , on se range, et Clotildc marche, au milieu d'une haie respectueuse, en recueillant les hommages de chacun : quand elle arriva près du chevalier noir, elle lui tendit gracieusement la main en souriant; et cet amant, au comble de la joie, y déposa un baiser de feu. En entrant dans le cabinet du roi, Clotilde entendit le murmure d'étonncment se prolonger comme le bruissement des vagues après un orage.
Trousse laconduisit gravement jusqu'à la chambre du prince ; et, entr'ouvrant la porte , il s'écria de sa voix clairette : » Madame la princesse de Chypre. »
Clotilde trouva son père assis sur la chaise de Mélusine; son visage avait une expression de sévérité qui ne disparut point quand elle entra; il ne la pria point de s'asseoir , comme il le faisait ordinairement; et Clotilde resta debout dans une attitude respectueuse : le vieillard laissa s'écouler un instant de silence , que sa fille n'osa point interrompre ; puis Jean II , se tournant vers l'endroit où il entendait le sein de Clotilde murmurer doucement , dit d'un ton lent et grave :
— Alademoiselle, ne croyez pas que votre conduite nous ait échappé; elle a donné lieu à bien des conjectures; et, soit comme père , soit comme descendant des Lusignans , nous devons l'examiner.
Soyez bien convaincue, ma fille, de notre tendresse pour vous, et répondez franchement à votre vieuxpère! Quelle fut volreintcnlionenretardant la célébration de votre hymen avec le prince Gaston?...
— D'y réfléchir , monseigneur.
— Clotilde, si vous l'aimiez, vous n'auriez pas cherché à réfléchir.... N'usez point de détours... ce n'est pas là votre motif.
Clotilde rougit et garda le silence; elle aurait voulu se trouver à cent pieds sous terre; alors la vie lui parut d'un poids insupportable : regardant les cheveux blancs du prince , elle restait dans une fixité d'incertitude, vraiment poignante, et sa conscience lui faisait de cruels reproches.
— M'avez-vous compris? répéta le monarque.
— Oui, monseigneur; mais que! que soit ce motif, ne vous suffit-il pas que demain j'épouse le comte de Provence?
— Non, mademoiselle, si l'honneur des Lusignans est compromis par votre conduite ou l'état de votre cœur, cela ne sufiit pas!... Ah! Clotildc, reprit le monarque avec un accent de bonté, comment se fait-il que vous redoutiez votre père, que vous ne l'ayez pas rendu votre confident?... Craignez-vous ma sévérité ? Ne vois pas le monarque, vois un père indulgent, ma fille ! parle! et , si des peines afiligent votre jeune cœur , je tâcherai de les calmer, la vieillesse a de l'expérience!....
— Ecoutez, mon père, l'honneur est cher et passe avant tout, n'est-ce pas votre maxime favorite?
— Oui, ma fille.
— Hé bien, mon père, s'est-il dans notre illustre famille trouvé des traîtres?
— Jamais !... répondit le monarque avec orgueil.
— Ne tachons donc pas cette candeur héréditaire!... si je parlais, mon père, je trahirais un
malheureux! un malheureux qui compte sur
ma parole, qui s'y repose comme sur un autel de bronze !
— Clotilde, le sein d'un père, semblable à celui de la divinité, doit connaître les moindres pensées et les moindres actions de ses enfants.
— Monseigneur, c'est vrai ; mais si dans votre jeune âge vous aviez promis le secret à un ami malheureux , appelé par mon aïeul, pour le révéler, l'auriez-vous fait?... »
Le monarque garda le silence ; mais irrité et rendu plus curieux par la résistance de Clotilde, il s'écria : « Allez, mademoiselle, vous n'aimez pas votre père, et vous devriez avoir honte de prononcer ce nom... «
— Voilà ce qu'eût dit mon aïeul!... répliqua la jeune fille, en riant, pour donner le change ; et elle embrassa le front du vieillard.
Mais celui-ci la repoussant lui dit : « Indigne fille, je sais ce qui a perverti votre cœur... C'est un autre amour!.... et qui ne devinerait pas? Depuis quinze jours n'ai-je pas entendu cent ballades d'amour? ne me rappelé-je pas le froid accueil que vous fîtes au comte de Provence , les événements du tournoi, le chevalier inconnu, et surtout vos paroles entrecoupées, vos soupirs, votre agitation, votre inquiétude, et ce que vous disiez il y a trois jours
dans ce cachot où nous avons manqué périr!
vous bénissiez la mort. »
— 3Ion père!... de grâce, cessez vos remarques, craignez de les continuer.
— Hé quoi, ma fille ! je crois remettre, entre les
bras d'un époux, une vierge de cœur et je me
trompais! Dites-moi sur-le-champ le nom de
celui qui surprit votre amour! je le veux! je l'ordonne !
— Mon père, s'écria la jeune fille en inondant de
CLOTILDE DE LUSIGNAN
pleurs la main de son père ; oui, je vous le dirai !... mais demain, n'exigez rien de plus; n'est-ce pas assez que voire fille soit malheureuse? ayez un peu de pilié pour elle!... ô mon père !...
Le vieillard, séduit par les larmes de sa fille, réfléchit un instant et lui dit : n Eh bien soit, j'y consens, ma fille, relevez-vous! mais gravez dans votre âme que demain je veux que la chapelle du château reçoive vos serments, tout l'exige avant votre père...
— Mais ne l'ai je pas promis!...
— Eh bien! quel espoir nourrissiez-vous donc !... si cela doit être, soyez plus afîable avec votre époux et ne donnez pas lieu à des remarques qui nuisetit à notre caractère.
Clotilde soupira; et le monarque ému prit la main de sa fille et lui dit d'un ton de père : n Tu es donc malheureuse?... »
La jeune fille, posant sa tète contre celle de son père, versa un torrent de larmes.
— Oh! oui, beaucoup, mon père!...
— Mais, ma fille, il faut rompre celte union.
— Jamais... répliqua Clolilde, hélas ! j'aime sans espoir! et... je me résigne!...
— l'auvre erd'uni !... sèche tes larmes , le temps guérira la blessure, laisse-moi croire que le prince (jaslon le rendra heureuse.
Alors le monarque, prenant le bras de sa fille, parut au salon , où chacun s'empressa de lui faire sa cour. Clolilde s'appuya sur le bras du chevalier noir et lui dit quelques paroles douces, mais qui ressemblaient à ces polions calmantes que les médecins donnent aux mourants pour adoucir leur agonie.
La journée se passa sans autre événement ; le chevalier noir fut d'un tel empressement auprès de sa fiancée et marqua tant d'amour, par ses soins, que si les yeux de la princesse n'eussent pas été aveuglés, elle l'eût trouvé^out aussi séd;iisant que Nephtaly, tout aussi beau , tout aussi digne d'élre aimé, ^lais le bandeau de l'amour est si épais , si redoublé sur nos yeux!...
La princesse, tout en répondant aux allcnlions amoureuses du prince, ne cessait de caresser de l'œil et de jouer avec le bouquet de fleurs qu'elle avait sur son sein, et elle pensait à la félc brillante que Nephtaly donnerait à son cœur lorsque la nuit serait venue.
Il est impossible de rendre le tableau mouvant qu'offrait le château de Casin-Grandes ; Taillevant, lîombans et les oiïiciers ne savaient où donner de la tète pour la cérémonie du lendemain, et tout respirait le mouvement et la joie. Les nobles hôtes du roi de Chypre eux-mêmes s'apprêtaient pour briller et se surpasser à cette éclatante solcmnité;
et, jaloux de prouver à leur souverain leur empressement, ils allaient et venaient sur la route, cherchant, apportant leurs richesses et leurs habits les plus pompeux !
Enfin cette nuit, tant désirée par Clotilde, arriva : elle s'échappa du salon comme furtivement, et l'on n'osa pas la retenir, car, de tout temps, on a respecté les volontés des jeunes filles la veille de leurs noces; aussitôt qu'elle eut disparu, chacun l'imita. En effet, Clolilde, dans ce salon, était la clef de la voùle; une fois tombée, tout se sépare : et, ce jourlà , le sommeil envahit le chàleau beaucoup plus vile qu'à l'ordinaire, comme c'est naturel la veille d'une grande fêle...
Tout repose, excepté Clotilde, Josette, Marie et Caslriot qui sont réunis dans les appartements de l'infortunée princesse de Chypre.
Clolilde voit arriver l'heure à laquelle Nephtaly doit venir, avec un effroi dont elle n'est pas maîtresse; son cœur tremble, palpite, et elle regarde fréquemment la porte, ou prèle l'oreille à de vains bruits qu'elle croit entendre et que personne n'entend.
— Josette, dit-elle, je veux une plus belle parure que celle que je porte en ce moment! ma fille, revêtez-moi d'une tunique bleue à glands d'argent, d'un cothurne rouge, d'une robe blanche comme la neige;... retenez mes cheveux captifs sous des bandelettes blanches, ainsi qu'elles étaient disposées le jour où je rencontrai ce pauvre Juif... Rassemblez tout ce que l'art de la toilette et mes trésors ont de plus recherché; songez, ma fille, queje veux plaire!...
— Mais, madame, il n'est pas encore temps!...
— Fais ce que l'on te dit! lui répliqua 3larie.
— Ma bonne nourrice, reprit Clolilde, en s'asseyant devant un miroir contenu dans une bordure en filigrane ; ma bonne nourrice, allumez les bougies des qualres torchères, les flambeaux et surtout cette lampe d'argent remplie d'huile odorante !... que tout resplendisse et que tout soit brillant!
— Oh! Josette, dit-elle en s'adressant à la jeune Provençale, arrangez mes cheveux noirs en boucles plus arrondies! qu'elles tranchent, par leur jais , sur l'albâtre de ma peau ! qu'elles se jouent au-dessus de mes yeux !...
Nourrice, viens placer mes bandelettes blanches sur ma tête !... toi seule connais celle coiffure, fille de la Grèce; surtout, ma mère, entoure-moi d'un voile aérien !... J'en avais un , ce jour-là , pour me garantir du soleil!... mais aujourd'hui, je veux l'avoir, pour qu'il soit foulé I... je veux que tous ces charmants apprêts soient comme ceux d'un festin dont il ne doit point rester de vestiges...
CLOTILDE DE LUSIGNAN
— Josette, mon enfant, n'oublie pas les parfums!... Et, de ses doigts légers, la princesse donne, à droite, à gauche , le dernier coup de main à l'éléganl édifice de sa parure.
tiCaslriot, dit-elle en se retournant et en lui souriant, allumez le feu de ces trépieds d'or! que l'encens fume! Jamais les sacrilices ne se font sans encenser le Dieu.
« Mes amis, leur demanda-t-elle en se levant et se regardant dans le lidèle miroir, suis-je belle?... »
lisse récrièrent unanimement, et Clotilde lit quelques pas dans sa chambre en essayant sa parure.
it Maintenant , Josette , dit-elle , remets tout en ordre ! qu'il n'y paraisse plus , que rien n'interrompe la beauté de ce lieu.
a Sors, mon enfant !... xVdieu ; viens que je l'embrasse !... n
— Ah! madame , vous êtes brûlante!...
— C'est vrai... Tiens , Josette ; prends celte riche ceinture ! prends aussi ce diamant !... je te les donne. Josette!... ajouta-t-elle en lui prenant la main, tâchez que le souvenir que vous garderez de moi ne soit point muable.'... pensez quelquefois à Clotilde... et... priez pour elle!
Josette se mit à pleurer et dit en sanglotant : «Ah! madame, est-ce que vous me renvoyez?... Pourquoi donc tous ces apprêts et ces paroles dont le seul accent m'attriste? »
— Ce n'est rien, ma fille, répondit la princesse avec un sourire légèrement sardonique. Ne vois-tu pas que Clotilde va périr pour renaître comtesse de Provence !
— Ahl si ce n'est que cela, madame, reprit Josette en essuyant ses yeux, je n'ai qu'à me réjouir...
— Adieu donc, Josette ! Et la princesse embrassa la fille de l'intendant : puis, saisissant une bourse pleine d'or, elle lui dit. «Prends encore ceci ! je veux que rien ne manque à ton bonheur ! »
Josette sortit lentement et en retournant plusieurs fois la télé pour voir Clotilde, qui s'assit sur une chaise en posant sa tète souffrante dans sa jolie main. Restée seule, elle regarda tristement Castriot et la fidèle nourrice, et elle leur dit avec un accent de mélancolie :
— 3Iesamis, la jeune rose va s'effeuiller ! car, maintenant, je comprends les paroles de mon bien-
aimé ! Vous nous élèverez un même tombeau,
n'est-ce pas?... et loi, Castriot, tu viendras arroser les fleurs qu'aura plantées Jlarie parmi le gazon ; nos cendres lesanimeront... Respirez-les quelquefois!... l'odeur en sera douce!...
A ces paroles , Castriot jeta des regards farouches sur tout ce qui l'entourait, et 3Iarie se mit à pleurer à chaudes larmes....
— Ué quoi ! continua la princesse, je veux faire
un dernier repas et savourer la vie n\cclui.'... Marie, ne me refuse pas! les prières des mourants sont sacrées!... Va, cours chez Bombans, apporte de quoi composer ce festin du départ, et surtout, apporte
les vases les plus précieux Je veux entourer ma
lifi de tout ce qu'il y a de plus brillant, de plus beau dans la nature et dans le cœur de riiummc; une jeune mort doit èlre voluptueuse !...
La fidèle nourrice ne larda pas à reparaître avec ce que demandait Clotilde. On plaça, sur une table d'ébène et d'argent, une serviette peluchée et à frange d'or, que Clotilde parsema des lleurs du bouquet de l'Israélite.
— 11 faut tout effeuiller, tout flétrir.... dit-elle. Les plats d"or et les fruits de l'art de Taillevant
brillèrent bientôt sur la table, ainsi que les cristaux ciselés : on alluma des flambeaux; et Clotilde, posant alors une couronne de roses sur sa tète, s'écria :
«: Castriot , n'est-ce pas toi qui dois introduire mon bien-aimé?... Pourquoi ne vient-il pas? est-ce à moi de l'attendre!... oui, car je l'aime le plus !... N'ephtaly, je te souhaite!.... arrive avec tous tes enchantements, arrive promptement, nos heures sont comptées, la moiLié du sable de mon horloge est consommée, il est minuit!... Viens; toutestprét, le temple, la fête, l'autel, la victime, les festons. Va, Castriot, va à sa rencontre! :>
L'Albanais pleura de rage en entendant ces mélodieux accents, le chant du cygne.
— Je voudrais être plus belle !.. mais... je le suis assez!... dit-elle avec un léger sourire, puisqu'il m'aime!... Et elle se mit à parcourir sa chambre en admirant le luxe, la propreté , la grâce de ce lieu ; puis elle s'écria encore :
— C'est trop beau pour une tombe ! elle sera comme nos amours, suave, délicieuse, brillante et funèbre !...
Tout à coup, des pas légers retentissent dans la galerie: la première, Clotilde les entend; elle court, elle vole, elle est dans les bras de Nephtaly. Elle jette avec grâce ses bras d'ivoire autour de l'albâtre du col de risraélile; leurs tètes semblent se confondre ; ils marchent lentement appuyés l'un sur l'autre, sentant battre leurs cœurs, et le Juif pressa contre son sein tumultueux la gorge divine de la princesse qui, semblable à la rosée matinale, rafraîchit son âme.
En proie à cet accès d'amour, ils arrivent, s'asseyent sur une espèce de divan en se tenant par la main, et ils se penchent l'un sur l'autre : pas un mot, pas un geste, mais des larmes !.... Ah! des larmes brûlantes de désirs de part et d'autre, et puis de ces longs regards d'amour qui rendent ivres !..
Le Juif exhale l'ambre, les choses les plus précieuses
CLOTILDE LE LUSIGNAN
le parent; il n'a plus sur son sein la roue infamante, mais le gland sacré de la tunique de Clolilde et l'écharpe diaprée que broda l'amoureuse jeune fllle; enfin., les boucles de ses beaux cheveux noirs ne sont plus flétries par le bonnet vert à cornes rouges.
Heureux de pouvoir satisfaire leurs désirs , sans être avares de leur joie, ce n'est plus à la dérobée, et en tremblant , qu'ils se regardent et qu'ils se parlent; mais ils se roulent dans la volupté, ainsi qu'au printemps de blanches colombes voltigent de branche en branche, et savourent les plaisirs.
— Clotilde!... tu es à moi, s'écria Nephtaly, rien ne trouble nos caresses : ô mon amour , laisse-moi me noyer dans le lait de ton sein délicieux, m'y rassasier de baisers .'....
— Nephlaly, tout est à toi!... Et les doigts légers de la jeune vierge caressent avec une charmante pudeur, une timide crainte, les cheveux, le col, le sein de l'Israélite.
— Oh ! que tu es belle et que tes yeux dévorants dardent de feux! L'étoile de Vénus n'est pas plus brillante.
— Ah ! mon bien-aimé , ne crains rien ! dérange ma coiffure! je ne m'en offenserai point !....
Après que le respectueux Nephlaly eût adoré tous les charmes de sa belle maîtresse , il déposa sur sa bouche de rose, sur sa bouche affamée, sur cette bouche solliciteuse, un de ces baisers dont Vénus serait jalouse, et ils allèrent s'asseoir auprès de la table, et sur le même siège ; car l'amoureux Israélite attira Clotilde sur ses genoux. Castriot et Marie semblables à des statues, ornement d'un palais, les servirent en pleurant et les admirant tour à tour.
Les deux amants mangèrent des mêmes mets, dans la même assiette, avec la même fourchette, buvant dans le même hanap à la même place , et entremêlant l'ambroisie de leur suave repas avec l'ambroisie mille fois plus suave de leurs baisers enflammés: baisers charmants, leurs derniers pas dans celte vie de volupté. Une grâce indéfinissable, un charme inexprimable , léger comme l'air, pénétrant comme le feu, doux comme un bienfait, se répandait sur cette scène d'amour : une espèce de nuage céleste les environnait : tout, aux yeux de ces heureux amants, se présentait comme surnaturel; les moindres objets avaient une autre figure, une autre forme, leur bonheur se reflétait sur tout, et semblait jeter des flots de lumière. On eût dit qu'autour d'eux régnait cette auréole dont on entoure les habitants des cieux quand ils descendent ici-bas.
Cettedivinemagie redoublait leurs jouissances, et l'aspect de la mort les rendait solennelles
— Nephlaly, s'écria Clotilde, voici le moment
d'exécuter la promesse... vois-tu comment les heures s'écoulent?
— Ah! maClotilde, auras-tu le courage d'obéir?...
— Eh! crois-tu, mon bien-aimé, que je ne t'aie pas deviné !....
— Dis-moi, chérie, qu'as-lu compris?. .
— Que nous mourrons ensemble.
— Cruelle ! tu le dis en riant!...
— Neplhaly , pourquoi m'afiligerais-je?...
— Tu dis vrai, Clotilde , nous sommes mille fois plus heureux ; nous abandonnons une terre odieuse; nous montons purs , et sans tache , vers le palais des cieux , où déjà les anges apprêtent pour nous leurs plus divins concerts !.... Dieu peut-il se courroucer de nous voir arriver un peu plus tôt et fuyant le malheur? Nous obéissons à la voix de la nature , et, si le front céleste de l'Éternel se ride un instant, il est trop bon pour condamner deux âmes vertueuses, coupables seulement de trop d'amour, et puis,.... notre bonheur aurait pu se faner ici bas!...
— Non, Nephtaly, jamais!... répliqua Clotilde avec un charmant coup d'œil.
Ce mot fut suivi de mille baisers, cl l'amoureux Israélite serra la princesse dans ses bras avec la force d'Hercule soulevant le fils de la terre, Antée, son rival.
— Ma maîtresse chérie, trésor d'amour, tu auras donc la force de quitter une si belle vie, une vie à peine commencée.
— Nephtaly, ne la quittes-tu pas?... et, n'est-ce pas un bienfait que de ne faire qu'effleurer une coupe au fond de laquelle sont les chagrins et les malheurs !...
— Tu n'hésiteras pas à percer ce beau sein, ce trône de l'amour où je viens de reposer ma tète ?
— Non... Que puis-je être hors de ta vue? Puisje vivre sans toi? loi seul, entre les hommes, m'as souri de ce sourire que j'aime.
— Eh bien, oui, fille céleste, nous nous endormirons voluptueusement, et les mains entrelacées, dans la nuit qui n'a point d'aurore.
— Oui, Nephtaly, quand tu le désireras... mais, je t'en supplie , fais-moi donc entendre encore cette douce voix, ces doux clianls , qui charmèrent mon âme! Epuisons, dévorons toutes les joies, réunissons notre vie tout entière en un seul moment,
et absorbons-le! Chante! achève de m'eni-
vrer !...
Nephtaly, saisissant son lulh, que Marie lui présenta sur un signe de Clolilde j chanta les stances suivantes :
Que la fleur des cliainps soit séchée Par le noir souffle des hivers,
CLOTILDE DE LUSIGNAN
Ou que , de sa tijjc arraclice , Quand les prés cncor verts
S'ornent de sa lètc élégante ,
Elle soit d'un cruel zépliir La victime odorante
Son sort n'esl-il pas de nioui'ir?
Qu'importe la faible durée De nos trop misérables jours, Si du bonheur la main dorée
M'en fleurit pas le cours!
Périr le front plein de jeunesse , Parés des roses du plaisir,
Ou flétris de vieillesse
Ne faut-il pas toujours mourir?
Que le voyageur accomplisse
Sa longue route en peu d'instants,
Et que sa course en réunisse
Les nombreux accidents; Ou que, marchant avec prudence , De sa peine il fasse un plaisir.
Pour toute récompense
Ne faut-il pas toujours mourir?
Hélas ! mourons, ma douce amie !
Hlourons sans répandre des pleurs; N'avons-nous pas de cette vie
Senti toutes les fleurs ?
Lorsque , dans un charmant bocage , Les mains n'ont plus rien à cueillir,
Qu'il n'offre plus d'ombrage
Alors... n'en faut-il pas sortir?
Jamais l'Israélite ne mit tant d'expression dans son chant. Clotilde , le col tendu, s'abandonnait tout entière à la volupté : attendrie , elle regardait frémir les cordes du luth en pleurant.
— Voilà la vie , dit-elle en faisant résonner la corde.
Le son retentit fortement d'abord , s'amortit , parut renaître, puis s'éteignit doucement. Cette exacte image émut jusqu'à Castriot.
— Tu pleures , s'écria Nephtaly , tu regrettes ton existence. Ah! Clotilde, tu pourrais t'éviter ces larmes , cl nous serions heureux !
— Comment , mon ami ?
— Écoute !... fuyons ! suis moi dans l'Asie; nous irons dans le fond d'un désert...
— Oui.
— Une simple demeure sera notre asile, elle sera belle comme toi : mes richesses suffiront à nos besoins; là, heureux, sans entraves, nous vivrons toute une vie de bonheur, en présence de la seule nature; et, tu seras jusqu'à ta mort comblée des plaisirs que tu ressens aujourd'ui.
— Mais, Nephtaly, mon père!... il mourra de douleur.
— Clotilde!..... s'écria le Juif, tu auras des enfants!... et tu t'entendras appeler : u 3Ia mère ....)>
— Ah ne me regarde pas ! tu m'y ferais consentir!
— Viens, viens !
— Nephtaly , je vais le vouloir si tu le veux encore ! mais, dit-elle en saisissant le luth et chantant avec la voix de la mélancolie :
Que la fleur des champs soit séchée Par le noir souille des hivers.
Ou que, de sa tige arrachée,
Quand les prés encor verts S'ornent de sa tète élégante, Elle soit d'un cruel zé|)hir
La victime odorante
Son sort n'cbt-il pas de mourir?
— Eh bien, Clotilde, mourons! oui, mourons! car nous avons épuisé vingt siècles d'existence... Et il regarda sa charmante maîtresse en caressant son sein d'albâtre.
Castriot , assis sur une chaise , conteinplait Clotilde et le Juif avec des yeux farouches; l'idée, terrible pour lui , de voir périr sa bienfaitrice lui fendait le cœur, et il était occupé des moyens de l'empêcher de mourir.
— Nephtaly, dit Clotilde avec une ingénuité charmante après un moment de silence , Nephtaly , mon cœur, donne-moi beaucoup de baisers pour que je te les rende! ...
— Ah, Clotilde ! reprit le Juif en la comblant
de ses caresses enflammées et en cueillant l'ambroisie de ses lèvres corallines , mon ange, il est d'autres plaisirs!... plus vifs, suprêmes, la véritable fleur de la vie; et, puisque nous devons succomber, mourir, laisse-moi laisse ton bien-aimé
savourer ce fruit délicieux.
— J'ignore, inlcrrompitClotilde, ce que tu veux.... je suis prête à te l'accorder puisque tu le demandes!.... et quoique je ne puisse croire que ce que tu veux soit un mal , un je ne sais quoi me dit que j'y perdrais mon plus grand charme...
— Ah ! Clotilde, Clotilde, tu es une habitante des cieux!... ton langage inspire la vertu, va, retournesy brillante, pure, vierge; et puisses-tu savoir quel sacrifice je te fais!...
— Mon ami , dit la princesse , demain j'épouse le prince Gaston.
— Hé quoi !... s'écria l'Israélite.
— Je le dois , Nephtaly, j'ai promis; mais écoute à ton tour, et suis les ordres de ta maîtresse. Trouvetoi dans la chapelle au matin ! Castriot t'introduira ; cache-toi contre un des piliers ! et là , tu verras si je t'aime!... lorsque je tirerai mon poignard, saisistoi du tien! et que nos derniers soupirs s'entremêlent.
— J'y serai , Clotilde... répondit le Juif.
CLOTILDE DE LUSIGNAN
En ce moment, Castriot s'approchant de ce couple charmant entrelacé comme deux dauphins qui jouent, dit à Ciotiide :
— Il n'y a donc que le prince Gaston qui s'oppose à votre bonheur!...
— Oui , répondit le beau Juif.
— Eh bien, vous serez heureux!... croyez-en Castriot !...
Et sans plus tarder , le féroce Albanais courut à la chambre hospitalière du comte de Provence; il ouvre doucement la porte; il tressaille de joie en voyant la lampe expirante ne jeter qu'une faible lueur, il s'avance à pas lents vers le lit; et, sourd à sa conscience , à tout, il détourne la tête , tire son sabre, et frappe à coups redoublés, en s'écriant : »c II le faut !... il le faut !... )» et, dans sa fureur , il laisse son sabre sur le lit du prince.
Il revient précipitamment et rentre dans la chambre de Ciotiide avec un visage serein.
— Vous serez heureux!.,, répéta-t-il , ainsi vous pouvez vous séparer sans crainte , vous ne mourrez pas !...
— Comment cela, Castriot! s'écria la jeune
mie.
— Vous serez heureux!... et rien ne s'opposera plus à votre union, si le roi y consent toutefois!...
A ces mots, un frisson glacial parcourut tout le corps de la princesse, elle resta muette, pâle, immobile, froide, et Nephtaly regarda Castriot avec un profond étonncment.
— Séparez-vous! reprit l'Albanais brusquement.
— Qu'a-t-il fait?... s'écria Ciotiide revenant à elle aux haisers que Nephtaly lui prodiguait.
— Ciotiide, à demain donc !... dit le Juif. Alors tous deux s'acheminent vers la galerie, mais
Ciotiide est toujours stupéfaite, et son sein palpitant : elle est accompagnée de Castriot qui les suit. La voûte de marbre retentit de leurs adieux; et, quand Nephtaly , après avoir savouré le dernier, le plus long des baisers, s'élança dans l'escalier, l'on entendit le léger bruit des fantômes résonner au fond de la galerie; et, de la chambre de Gaston , une grande ombre, projetée par la lueur de la lampe mourante, se mouvoir d'une manière indistincte.
— C'est son esprit! dit Castriot tremblant; ou bien ne serait-il pas mort?
A cette parole, l'idée du crime que l'Albanais avait commis se glissa dans le cœur de la princesse en le glaçant : elle rentra dans sa chambre, comme engourdie, et ce ne fut qu'après un long moment de silence, que regardant sa chambre vide, elle s'écria : « 11 est parti !... »
— Oui, madame , dit Marie.
— Ah! Castriot, qu'avez-vous fait?... continua Ciotiide.
— Ne m'avez-vous pas dit que le prince Gaston était le seul obstacle à votre bonheur?...
— Mais on vous fera mourir, Castriot!... observa la princesse.
— Oui , répondit l'Albanais . mais vous serez heureuse!...
Le jour commençait à poindre dans les cieux, les lampes pâlissaient : Ciotiide, accablée sous le poids des voluptés, pouvant à peine soulever ses paupières, appuya sa tête en désordre sur le sein de sa nourrice , et un instant de sommeil vint la saisir... Castriot, respectant son repos, s'en fut veiller à sa porte; et sa nourrice contempla, en pleurant , ce sommeil précurseur de l'éternel sommeil qui devait envahir sa Olle
xxxr.
Enfin tous les buffets , les tables étinccllent, Plus d'une lyre est prête, et partout s'amoncellent Et les rauieaux de myrte et les bouquets de fleurs. ( AXDRÉ Chésieb.)
Au banquet de la vie, infortuné convive. J'apparus un jour et je meurs ! . , ,
{Stances de Gilbekt.)
Cependant tout était en mouvement dans Casin- Grandes. Dès l'aurore, une foule considérable ne cessait d'y arriver, car la nouvelle du mariage du souverain de la Provence avec l'héritière du royaume de Chypre , la célèbre Ciotiide , s'était promptement répandue; et , de tous les côtés de la contrée, l'on accourait pour être témoin des fêtes qui devaient célébrer cette union. L'on avait annoncé que les deux souverains tiendraient cour plénière , et que l'on recevrait toutle monde, jusqu'aux plus simples paysans. L'on doit, d'après cela , juger de l'empressement que l'on mettait à se rendre à la majestueuse demeure du roi de Chypre.
Aussi était-ce déjà un spectacle que l'aspect de la route d'Aix à Casin-Grandes ! Une foule de dames , plus ou moins parées, jalouses de voir cette beauté tant vantée, arrivaient, soit sur des haquenées, soit en litière ou à pied ; les chevaliers, les barons, les seigneurs et leur suite, les paysans, les curieux, tout cela formait une longue procession dont le commencement semblait être à Casin-Grandes, etlafinà Aix.
On eût dit que la nature donnait les mains à cette solennité, en la protégeant par un ciel d'azur sur lequel les yeux cherchaient en vain des nuages : « Heureux augure du bonheur des époux!.. » se disait-on.
Mais l'activité qui régnait sur la route ne pouvait
CLOTILDE DE LUSIGNAN
pas se comparer à celle qui se déployait dans l'inlérieur du château de Casin-Grandes. Maître Taillevant, et le grand Hercule Bombans, sans cesse sur leur champ de bataille, ne cessant d'aller et venir, paraissaient se muilipiier.
La foule, ayant déjà envahi les cours, rendait le service très-difïicile : néanmoins, la décoration magique du château ne laissait rien à désirer , et le génie du célèbre Taillevant y brillait de tout son éclat : ce n'était que festons, que guirlandes do fleurs, galantes devises, heureuses allégories, feuillages, arcs de triomphe, troupes de musiciens, symphonies, tables dressées à tous venants, comme aux noces de Gamache; enfin, une profusion de toutes les ressources de l'art culinaire et décorateur. Choisissez de toutes nos décorations modernes la plus belle et la plus somptueuse , et vous n'arriverez pas encore au luxe déployé par Taillevant.
Aux deux coins du portail d'entrée, deux sirènes versaient à tous les survenants, l'une du vin d'Orléans , et l'autre de l'hydromel.
La première cour se distinguait pas un appareil militaire, qui consistait en une brillante cavalerie commandée par Kéfalein , il présidait à tout avec la précision d'un brigadier de gendarmerie, en mêlant toutefois aux formes militaires l'espèce de bonté résultant de cet heureux caractère qui devait lui ouvrir les portes du ciel.
La chapelle , ornée de ce que les pompes de la religion ont de plus brillant, était ouverte; et l'on admirait la multitude des cierges, les bannières, les simples festons que l'on avait suspendus entre les vieux piliers et les armes royales des Lusignans confondues avec les armes royales des descendants de saint Louis qui était la tige des comtes de Provence. On entrevoyait les deux fauteuils dorés, et les coussins et le dais sous lequel les deux jeunes époux devaient s'asseoir.
Je dis, on entrevoyait , car l'impitoyable Castriot défendait à tout le monde d'entrer dans cette chapelle. En effet, dès le matin, le Juif Nephtaly s'était glissé dans la cour, et l'Albanais l'avait caché dans l'enfoncement d'une vieille chapelle consacrée à saint Guy.
Mais rien n'était comparable au spectacle que présentait la seconde cour, l'aflluence des seigneurs, des chevaliers bannerets et des dames ne permettant pas que tous fussent admis dans les appartements royaux; les dames d'Aix et des environs étaient assises tout autour de cette vaste cour, et une multitude de seigneurs, et les compagnons d'armes du comte de Provence , se tenaient au milieu, en formant des groupes divers; les uns parlaient entre eux, les autres s'adressaient aux plus jolies d'entre les dames, et de beaux pages, de
jeunes écuyers allaient et venaient, portant et recevant des ordres.
Sur les marches du bel escalier de marbre, le grand écuyer \'érynel et Jean Stoub commandaient la garde du prince , qui garnissait le péristyle , l'escalier et la salle des gardes conjointement avec les officiers, les pages et les écuyers du comte de Provence.
Le salon rouge, le cabinet du prince, et sa chambre rojalc, étaient inondés par l'élite du comté, les plus belles dames parées avec tout le luxe du temps, les plus grands seigneurs, tels que le comte de Foix, le comte Engucrry , et même le beau Dunois , parrain de Gaston II qui , pour le moment , se trouvait à Aix , formaient une assemblée imposante, et telle qu'il ne s'en était jamais vu de si brillante à Mcosie. Aussi, les trois ministres, les seigneurs Cypriotes , avaient-ils , malgré leur grand usage, la contenance d'un maire de province qui reçoit un ambassadeur et sa suite , et qui se confond en efforts pour se mettre à la hauteur du diplomate.
J^e seul Jean II se trouvait au milieu de cette pompeuse cérémonie dans son élément naturel. Ce beau vieillard à cheveux blancs , velu simplement d'une dalmatique précieuse, portant à son côté l'épée du premier chef des croisés, et sur sa tête la couronne de Godefroid de Bouillon, avait une contenance majestueuse, il parlait avec bonté à chaque seigneur , et l'entretenait de ses exploits comme s'il eut été son compagnon d'armes; il s'adressait aux dames avec cette courtoisie calme et sans empressement qui convient aux vieillards.
Cependant, l'impatience régnait sur tous les visages , et une espèce de murmure résonna dans les cours et dans les appartements, lorsque le beffroi de Casin-Grandes sonna dix heures du malin. Celte impatience avait un juste motif lorsqu'on apprendra que ni le chevalier noir, c'est-à-dire Gaston II, comte de Provence , ni la belle Clotilde , n'avaient encore paru.
Le roi Jean II se ût guider par Monestan vers les comtes de Foix et Danois, et il leur dit avec enjoue-
— Nobles chevaliers, vous semblez de concert avec le comte de Provence, et peut-élre pourriezvous nous expliquer la cause de son relard le jour de ses noces.
— Sire , lui répliqua Dunois, nous l'avons accompagné ce matin, car il est sorti du château et nous a recommandé, si nous l'aimions , de ne point nous inquiéter de sa personne; c'est aujourd'hui qu'expire le vœu qui le force à ne point découvrir son visage, et je présume qu'il est allé remplir des devoirs sacrés à quelque autel du voisinage... Il nous expliqua même qu'il arriverait avec son écuyer à la
CLOTILDE DE LUSIGNAN
chapelle de votre châleau lorsque la messe commencerait, et que les sons de la cloche suffiraient pour l'avertir.
Alors le monarque siffla son huissier qui ne parut point, Monestan eut toutes les peines du monde à trouver le docteur tapi dans un angle de la salle des gardes, et s'étant arrangé de manière à ce que personne ne le froissât et ne troublât le repos de sa petite machine.
Jean II ordonna au docteur d'aller trouver Clotilde, et de la prévenir qu'elle était attendue au salon rouge.
Clolilde venait de s'éveiller, et la fidèle nourrice aidée par Josette déployait aux yeux de la princesse les magnifiques présents que le sénéchal du comte de Provence avait apportés dès l'aurore.
La jeune fiancée contemplait d'un air triste et disirait les vêtements somptueux qu'un marié donne ordinairement à sa prétendue; et qui, dans le temps où vivait Clolilde, étaient de nature à durer toute la vie. La robe de mariage, d'une étoffe précieuse, figurait sur le devant les armes des deux époux, selon l'usage et la mode de cette époque; le voile précieux annonçait par sa richesse une production orientale; un collier de perles, des anneaux, des pierres précieuses , complétaient une parure digne d'une reine.
Clotilde se laissait habiller sans dire un seul mot , elle ne donnait aucune attention à la manière dont ses cheveux étaient disi)osés et dont ses vêlements s'arrangeaient sous les doigts légers de Josette et de sa nourrice. Elle ne regardait qu'une chose, et elle la regardait avec une expression remarquable : on y lisait l'amour , les regrets et le souvenir de la volupté, qui renferme un sentiment tout à la fois pénible et gracieux : celte chose unique, était la table du festin de la nuit et le siège occupé par Ncphtaly, la lyre, les débris des mels , les roses effeuillées, sa couronne de fleurs, et l'ensemble de toutes ces ruines d'amour.
A l'approche de la mort les pensées deviennent solennelles, et la jeune fille ne pouvait s'empêcher de réfléchir profondément; son âme, en proie aux souvenirs du moment enchanteur qu'elle avait passé avec Nejjhtaly, n'hésitait pas à consommer le sacrifice qu'elle avait promis, mais elle se perdait dans un labyrinthe de pensées confuses , qu'elle ne pouvait pas renvoyer de son cœur.
Lorsque Trousse parvint à elle, il fut étonné de la pâleur de la princesse, qu'il trouva assise sur le siège qu'avait occupé l'Israélite; elle tenait un poignard entre ses mains, et le regardait fixement : une larme roulait sur ses joues; Marie et Josette , interdites, debout et stupéfaites, contemplaient leur maîtresse adorée dans le plus grand silence.
— C'est moi, madame, s'écria le docteur, je viens par ordre de monseigneur, vous prier de vous rendre au salon où vous êtes attendue ; dix heures sont sonnées; la chapelle est prête; monseigneur l'évoque est en habits pontificaux... Mais j'ai bien peur que la cérémonie n'ait pas lieu, votre pâleur annonce une forte indisposition... vous pensez beaucoup trop!... et, je prévois que vous aurez besoin de mon secours, car vos nerfs
Le docteur s'arrêta, Clotilde avait tourné la fêle vers lui, et comme elle présenta la pointe du poignard au nez du médecin , on conçoit que ce mouvement était plus que suffisant pour glacer la langue de Trousse.
— Je vous suis, maître Trousse, dit la princesse.
Le docteur interdit s'en alla lentement, et rassembla toutes les forces de son entendement pour s'expliquer à lui-même l'état de la princesse; mais voyant que cette méditation tendait trop fortement son intelligence, il s'écria ; <! Qu'est-ce que cela me fait!... n et il rentra dans la salle des gardes.
Clotilde embrassa Marie et Josette pour la dernière fois ; elle toucha tout ce qui avait appartenu au Juif, baisa son luth, parcourut de la main les étoffes précieuses qui paraient sa chambre; elle s'en fut regarder une dernière fois la rocaille de la Coquette, et, trouvant sur la fenêtre un dernier bouquet, elle en orna son sein... puis, jetant un dernier coup d'oeil sur cet ensemble qui faisait tant palpiter son cœur, elle dit adieu à la vie, cacha son poignard dans son sein et s'achemina vers le salon, en tâchant de déguiser, par un air riant, la douleur profonde qu'elle enfermait dans son âme.
Aussitôt qu'elle parut dans les appartements royaux, il y eut un instant de silence, et chacun contempla la beauté de cette charmante princesse. Elle fut se mettre à côté de son vieux père, et sourit à tous ceux qui la regardaient avec cette affabilité, cette grâce qui doublaient ses charmes; néanmoins l'expression de la souffrance triomphait sur son visage, et elle fut remarquée par tout le monde.
Après s'être montrée dans tous les appartements, elle demanda à son père la permission de se rendre à son oratoire de la chapelle pour se recueillir, ajoutant qu'au bout d'une demi-heure, et lorsque le beffroi sonnerait onze heures , on pouvait commencer la cérémonie; Jean II y consentit et serra la main de sa fille de manière à lui faire comprendre qu'il compatissait à sa peine.
Clotilde suivie de Marie, de Josette, de Jean Stoub et de l'évêque en habits pontificaux, traversa la cour de Hugues au milieu de la foule qui se pressa sur son passage ; elle entra dans le temple avec Marie et l'évêque; ce dernier se rendit à son oratoire , et Castriot conduisit Clotilde et la nourrice
CLOTILDE DE LUSIGNAN
vers la chapelle de St. -Guy, où depuis longtemps le Juif attendait sa maîtresse avec une anxiété sans égale. L'Albanais confia la garde de la cliapcllc à Jean Sloub, et resta avec la nourrice contre un des piliers de l'autel de St. -Guy.
Ciolildc, se précipitant dans les bras de son cher Israélite , y donna un libre cours aux larmes qu'elle retenait, et la voûte sacrée retentit de leurs baisers de flamme, de ces derniers baisers avant-coureurs de la mort; ils se tinrent longtemps embrassés et sans pouvoir dire une seule parole.
Le Juif, le premier, s'écria : « Ah , Clotilde ! tes larmes me disent assez que tu n'auras pas la force de mourir... Est-ce à toi, jeune et belle, de porter le joug que nous impose ma naissance impure?... non, non, moi seul je dois périr... »
Pour toute réponse, Clotilde tira de son sein le poignard qu'elle y avait placé et le montra au Juif étonné.
Des larmes de joie s'échappèrent des yeux de Nephtaly, et il cueillit un doux baiser que ne lui rendit pas Clotilde.
— 0 ma bienfaitrice, s'écria Castriot en s'approchant, que craignez-vous et pourquoi cette arme cruelle? n'ai-je pas levé tous les obstacles? attendez et dans peu le bruit de la mort du comte de Provence va vous dégager de vos serments.
— Castriot, dit la princesse, le comte de Provence n'est pas mort, et Dunois l'a conduit ce matin au prieuré de Ste.-3Iarie.
L'Albanais resta stupéfait.
L'Israélite ne cessait de contempler sa pâle maîtresse dont les yeux se confondaient avec les siens par des regards pleins de langueur.
— Nephtaly, dit-elle, viens que je te conduise au sombre pilier où je veux que tu sois.
Elle saisit la main du beau Juif et l'entraîne vers une énorme colonne qui se trouvait auprès de la sacristie ; en cet endroit, les voûtes étaient obscures, les vitraux exlrêmemciit bruns, et Nephtaly enveloppé d'un grand manteau pouvait s'y cacher facilement.
Ils s'acheminent lentement en se tenant par la main et s'enivrant par les derniers regards qu'ils crurent jeter dans cette vie.... Nephtaly est auprès
du pilier Clotilde le place; et, là, rassemblant
toutes les forces de leurs âmes, ils se donnent le dernier baiser de l'amour : ils dévorent leurs lèvres de grenade, ils semblent s'emparer de leur souffle, et un frisson glacial les parcourt en pensant que c'est leur dernière caresse... Clotilde, atlérée par la volupté , s'arrache des bras de son bien-aimé ; elle regagne à pas lents le coussin et le fauteuil qui lui sont destinés, mais elle retourne maintes et maintes fois la tète pour regarder l'Israélite Quand elle
est agenouillée devant l'autel, elle voit Nephtaly tirer son poignard : le fer brille... elle ferme l'œil... Un bruit cruel vient frapper confusément son oreille.... ce bruit annonce une chute... elle croit entendre une douce voix crier faiblement : <i Clotilde !... » Ses sens s'émoussent.... un froid perçant arrête son sang; un nuage épaissit sa vue, le nuage flotte, hésite, se fixe bientôt sur ses yeux mourants, et elle tombe évanouie
Castriot et Marie, sans s'inquiéter du bruit qui vient de retentir dans le temple et qui rcsseniblait assez au bruit d'une porte qui se ferme, s'empressent de faire revenir la princesse. Lorsqu'elle commence à respirer, onze heures retentissent; Castriot et 3Iarie ne voient que Clotilde ; mais dans ce moment l'évèque, suivi de l'abbé Simon et de ses acolytes, s'avance à l'autel; les portes de la chapelle s'ouvrent; Jean II, guidé par Monestan, arrive avec la foule des seigneurs; les cloches sonnent avec force, et l'on aperçoit par les portes du temple une multitude curieuse qui suit le cortège, envahit les cours et se prosterne en entendant le chant des prêtres qui annonce le commencement de la cérémonie. Le comte de Foix fut longtemps inquiet en ne voyant pas Gaston II.
Mais enfin , le comte de Provence ne tarda pas à paraître, suivi d'un seul écuyer. Il portait encore son armure noire, son casque noir et sa visière baissée ; il prit sa place cà côté de Clotilde, qui pâle, stupéfaite, n'apercevant rien qu'à travers un nuage, ne regarda même pas son fiancé.
Un songe n'est pas plus fugitif et plus rapide que tous ces mouvements ne l'étaient pour la pauvre Cloiilde : elle rêve elle écoute le chant monotone de la liturgie sans le comprendre, elle voit fumer l'encens sans le voir, elle entend le léger bruit de l'assemblée sans y être, et elle regarde son père avec les yeux de la stupeur; enfin, elle rêve !...
Tous les personnages sont réunis, et chacun, les yeux fixés sur ce couple charmant, attend le moment de leur union avec une impatience bien naturelle.
Après un laps de temps, dont la princesse n'eut aucune idée, révéque s'avance, prend la main glacée de Clotilde, la joint à celle du prince... Alors, la jeune fille revenant à la vie, et tirée de son sommeil par ce mouvement, dirige le poignard dans son sein