‹ Œuvres de Balzac (volume 2)Chapitre 8 sur 55 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

J'ai rassemblé tout ce qui concernait le Centenaire.

Les renseignements sur lesquels ce récit est basé sont des mémoires secrets, des notes, des lettres et des correspondances encore cxislanles, et il y a des témoins de quelques effets rapportés.

J'ai arrangé les faits en narration, et je les ai coordonnés de manière à produire une histoire suivie.

Réduit au rôle passif d'historien, je ne me suis permis aucune réQcxion, et je livre ce récit à la méditation de chaque personne, en regrettant toutefois

d'avoir si peu de renseignements sur des faits aussi extraordinaires.

Néanmoins j'ose espérer que dans le nombre de ceux qui liront cet ouvrage, il s'en (rouvrra qui reconnaîtront que les choses qui semblent les plus bizarres sont réelles, et les savants qui tâchent d'agrandir le cercle des connaissances humaines y verront le récit de ce dont ils sont témoins tous les jours.

Quant aux critiques, j'avoue qu'ils ont beau jeu!...

LE CENTENAIRE

Le rocher de Grammont. — Le général. — La jeune fille- Serment.

Il est de ces nuits dont le spectacle est imposant, et dont la contemplation nous plonge dans une rêverie pleine de charme; j'ose dire qu"il est peu de personnes qui n'aient ressenti, dans l'âme, ce vague ossianique produit par l'aspect nocturne de l'immensité des cieux.

Celte espèce de sonrje de l'âme prend la teinte du caractère de celui qui l'éprouve, et cause alors soit du plaisir, soit de la peine, soit encore une sorte de sentiment qui participe de ces deu.K extrêmes, sans être l'un ou l'autre.

Jamais on ne rencontrera, je crois, un site plus propre à faire nailre les efTcts de celte méditation, que le charmant paysage que l'on découvre du haut de la montagne de Grammont, et une nuit autant en harmonie avec de pareilles idées que celle du 1j juin 181

En effet, des nuages de figures bizarres formaient de magnifiques et mobiles constructions aériennes qui, poussées par un vent rapide, laissaient au firmament des espaces sans voile, et alors, bien que la nuit fut sombre, la lune jetait parfois une lueur souvent éclipsée : ces masses de lumière qui ne coloraient que les extrémités et les feuilles extérieures des arbres, sans pénétrer le feuillage entier, comme le fait la clarté du jour, produisaient des accidents en rapport avec la fantasmagorie du ciel.

Il avait plu pendant la matinée, et le sol de la route étant humide, les pas s'entendaient à peine; le vent ne soufflant que par moments, et sa violence n'agissant que dans la haute région des nuages, permettait à la nuit de garder un calme majestueux.

Au milieu de ces circonstances, l'on apercevait les plaines riantes de la Touraine et les vertes prairies qui, du côté du Cher, précèdent la capitale de cette province. Le feuillage sonore des peupliers dont la campagne est semée semblait parler sous l'effort de la brise, et la chouette funèbre, la corax, faisaient entendre leurs cris lentement plaintifs. La lune argentait la vaste nappe d'eau du Cher; quelques étoiles scintillaient çà et là, en perçant, par une lueur diamantée, le voile nuageux du ciel; enfin, la nature plongée dans le sommeil paraissait rêver.

En ce moment, une division tout entière de l'armée d'Espagne revenait à Paris pour y prendre les ordres du souverain d'alors.

Les troupes atteignaient Tours dont elles allaient, par leur arrivée, rompre le silence. Ces vieux soldats au teint hâlé marchaient jour et nuit, et traversaient leur patrie en l'admirant et y secouant la poussière recueillie sur le sol indompté de l'Espagne. On les entendait silïler leurs airs favoris; le bruit de leurs pas retentissait au loin, de même que l'on voyait, au loin, étinceler, dans la campagne, les baïonnettes de leurs fusils...

Le général Béringhel(L(Tullius), laissant sa division aller en avant, s'était arrêté à la hauteur de Grammont, et ce jeune ambitieux, revenu de ses rêves de gloire, contemplait la scène qui s'était

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offerte subitement à ses regards. Voulant s''abandonner au charme qui l'avait saisi, le général mit pied à terre, renvoya les deux aides-de camp qui l'accompagnaient, et ne gardant que Jacques Butrael, surnommé Lagloire, ancien garde consulaire, son domestique dévoué, il s'assit sur un tertre de gazon, en cherchant un nouveau thème pour sa vie future, et en pensant à tous les événements qui marquèrent sa vie passée. Il appuya sa tête sur sa main droite, en posant son coude sur ses genoux, et, dans cette altitude, il arrêta ses regards sur le charmant village de Saint-Avertin, en les reportant cependant quelquefois vers les cieux, comme s'il eût cherché des avis sur cette voûte muette, ou comme si le sentiment qui l'avait toujours dirigé vers les grandes choses lui eût fait désirer de fuir dans les astres.

Le vieux soldat s'était assis, et,IalCLesur l'herbe, il paraissaitnc penser à rien autre chose, si ce n'esta dormir un moment, sans s'inquiéter du motifqu'avait eu le général pour s'arrêter, au milieu de la nuit, sur la montagne de Grainmont. Aous donnerons une parfaite idée du caractère de ce soldat en disant que les moindres désirs de son maître étaient pour lui ce qu'est an firmanda Grand Seigneur pour un Musulman.

» Ah, Marianine! m'cstu restée fidèle? » s'écria Béringheld après un instant de méditation ; ces paroles s'échappèrent involontairement du cœur attristé du général, puis il retomba dans la rêverie profonde qui le maîtrisait.

H y avait environ dix minutes que Tullius regardait la prairie, quand il aperçut une jeune fille vêtue tout en blanc, s'avancer avec précaution à travers lacampagnc : tantôt elle marchait précipitamment, tantôt elle ralentissait sa course en se dirigeant toujours vers le bas de la montagne sur le sommet de laquelle Béringheld s'était placé.

En examinant avec attention tous les mouvements de cette jeune fille, le général crut d'abord que la folie causait cette promenade nocturne ; mais, lorsqu'il vit une faible lumière éclairer le flanc du rocher, il changea d'opinion ; sa curiosité fut piquée au dernier point, car la tournure et les manières de la jeune fille annonçaient qu'elle appartenait à une famille que l'on pouvait ranger dans ce qu'on appelle la haute classe. Sa démarche, sa taille étaient gracieuses, elle avait garanti sa tête de la fraîcheur de la nuit par un chàle disposé avec une certaine élégance, sa ceinture de couleur rouge tranchait sur le blanc de sa robe, la clarté de la lune l^iisait briller un collier d'acier; enfin, cette course solitaire à la nuit, cette démarche inégale, et la lumière qui colorait le bas de la roche de Grammont, formaient une masse de circonstances qui doivent justifier la curiosité de Béringheld et ce qui s'ensuivit.

II quitta sa place et se mit à descendre la colline pour rejoindre la jeune enfant qui se trouvait déjà sur le pont du Cher; son dessein éiaitde lui parler avant qu'elle arrivât au bas du rocher.

A peine le général eut-il marché trois pas, qu'un rayon de la lune, dormant sur une espèce de bocage qui décore le penchant de la montagne, lui fit apercevoir un nuage de forme carrée ou plutôt une vapeur blanchâtre extrêmement mobile et abondante, qu'il reconnut pour être une épaisse fumée qui s'échappait du sein de ce rocher. Cette circonstance le surprit d'autant plus, qu'il ne voyait aucun motif pour se chauffer pendant la saison où l'on était alors, et la présence d'un foyer à l'endroit où la jeune fille se dirigeait, dérangea encore une fois toutes ses idées et ses conjectures sur la cause de la promenade de l'inconnue.

Béringheld avait une énergie, une force de désir qui ne lui permettaient pas de modérer ses sentiments; son cœur était plein d'une chaleur entraînante qu'il portait dans tout ; aussi, il se mit à courir, et il descendit la montagne plutôt comme un loup qui vole à sa proie, que comme un jeune homme qui s'empresse d'aller donner un conseil à l'imprudence ou protéger la faiblesse.

La jeune fille l'aperçut, et, voyant briller les ornements de l'uniforme du général, elle conçut une crainte bien naturelle. Croyant pouvoir dérober sa manœuvre à l'œil perçant de Béringheld, elle quitta ]à levée, s'avançant plus lentement à travers les arbres des prairies, et lâcha de se cacher avec soin derrière les troncs des ormes, dans les redans de la levée, ou sous les buissons.

iSéanmoins, tel soin qu'elle prit, il lui fut impossible de donner le change au général, qui se trouva bientôt à une faible dislance du tertre où elle s'était réfugiée. Elle s'arrêta en apercevant qu'elle ne pouvait éviter l'étranger qui la poursuivait. Béringheld, de son côté, mu par je ne sais quel sentiment, garda sa position, et se mil à examiner de plus près la jeune inconnue.

11 est de ces physionomies qui trahissent sur-lechamp les sentiments de l'âme, par des signes certains, et que reconnaissent, d'un coup d'œil, ceux qui ont observé la nature. En un moment, le général devina le caractère de la jeune fille: ses yeux grands, ronds et brillants annonçaient, par leur mobilité, une âme facile à exalter ; son front large, ses lèvres assez épaisses semblaient dire combien son cœur était grand, généreux et fier de cette fierté qui n'exclut pas la confiance et l'affabilité. Il ne faut pas croire , d'après cela, que celte jeune fille fût belle, mais elle avait de la |)liysionomie, un air distingué et, ce qui plut bien davantage à Béringheld, un air inspiré.

Cette attitude, cette manière d'être, se dévoile par

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un ensemble de détails qu'il serait très-difficile d'expliquer, mais que l'esprit peut Cacilcincnl saisir; or, colle niasse de gestes et de traits qui constitue l'exaltation, se trouvait tellement réunie dans la personne de la jeune solitaire, que le général n'hésita pas à penser que c'était une <?/7/A-;e, ou une jeune lill(! guidée par une passion vioicnle : son iniaginalion devait être extraordinairement vive, ardente et nullement légère, caries Iraitsdesonvisageindiquaient un grand caractère d'énergie et de fixité.

Tous ces Irails dislinctifs étaient cependant enveloppés, ou plutôt ternis par un voile de tristesseel de souffrance beaucoup trop profondes, pour n'être causées que par un sentiment de mélancolie, ou par le ravage de la grande passion : l'on voyait même que cette douleur n'avait pas sa source dans une maladie physique inhérente au sujet, mais que celte noire préoccupation se basait sur des circonstances, pour ainsi dire, externes.

Le général n'eut pas plutôt fini son examen qu'il s'avança vers le tcrlre , d'où l'inconnue, debout et attentive, regardait Béringheld avec un sentiment mixte qui tenait de l'inquiétude, de la crainte et de la curiosité.

Ici , je dois observer que Tullius portail son chapeau de général, de telle sorte que la saillie de la corne taisait une ombre sur son visage.

Alors, ce ne l'ut guère que lorsqu'il mit le pied sur le tertre de gazon , que la jeune fille put apercevoir la figure du général. Aussitôt qu'elle l'eut envisagé, elle recula de quelques pas, en laissant échapper un mouvement de surprise, que Béringheld prit pour de la frayeur.

« J'espère, mademoiselle, dit le général, que vous ne trouverez pas étonnant que je me sois empressé de venir vous offrir mon secours, en vous voyant seule, à la nuit, au milieu de ces prairies, lorsque des militaires passent à chaque instant sur cette route. Si ma présence vous importune, que mon offre soit une indiscrétion, parlez! Cependant , en vous disant que je suis le général Béringheld , je crois que vous serez persuadée que vous n'avez rien à craindre de moi. »

Au nom de Béringheld, la jeune fille se rapprocha du général, et, sans qu'elle proférât une parole, les yeux toujours fixés sur le visage du célèbre guerrier, elle s'inclina respectueusement, mais sa révérence portait le caractère d'élonnement et d'indécision, qui régnait sur sa figure; en se relevant, elle regarda encore, avec l'attention de la stupeur, les traits de Tullius.

Le général , à l'aspect de l'attitude extatique de la jeune inconnue, fut convaincu, celte fois , qu'elle était en proie à une aliénation mentale. 11 la regarda douloureusement et s'écria :

<! Pauvre malheureuse ! quoique je n'aie pas

sujet de me louer de la constance et de l'esprit de

ton sexe, je ne [)uis m'empécherde te plaindre ,

au moins, Ion état prouve que tu ne sentais pas faibleuienl et que lu aimais avec délire!...

— Lh ! général, qui vous porte à [lenser ainsi sur mon compte;'... L'éloimcment dans lequel je suis n'a rien que de très-naturel, et je puis facilement vous l'expliquer, sans manquer à ce que j'ai promis. J'ai un rendez-vous

— Un rendez-vous, mademoiselle!...

— Un rendez-vous, général, répliqua la jeune fille, d'un ton et d'un accent qui sullirent pour déconcerter Béringheld ; un rendez-vous donlje me fais gloire; mais l'homme que j'attends vous ressemble tellement, que la vue de votre figure m'a plongée dans un profond élonnement. i>

A peine la jeune fille eut-elle prononcé ces paroles , que la stupeur qui s'était emparée d'elle passa dans l'àme intrépide du général; il pâlit, il chancelle, et à son tour il regarde l'inconnue avec des yeux égarés.

II y eut un moment de silence pendant lequel l'étrangère examina le changement de visage du général, et ce fut elle qui parla la première.

(1 Puis-je demander à mon tour commetit il se fait que mes paroles aient interdit le général Béringheld ? »

Le général, en proie au rappel d'une foule de souvenirs, qu'il était facile déjuger devoir être pénibles, s'écria :

(t Est-ce un jeune homme?...

— Général, je ne puis répondre à votre question.

— Si mes soupçons sont vrais, mademoiselle, vous courez les plus grands dangers, etjenesais par quels moyens vous les faire apercevoir.

— Monsieur, reprit-elle avec un léger sourire, je ne risque absolument rien, ce n'est pas la première fois que je viens à ce rendez-vous. »

Le général fit le geste d'un homme qui se sent soulagé d'un grand poids.

«c Mon enfant, dit-il avec le ton d'un père, je séjournerai peut-être à Tours ; nul doute que je vous reverrai dans la société. Vos manières, votre ton, m'annoncent une jeune fille, espoir d'une famille distinguée; pour votre honneur, acceptez mon bras,... et retournez à la ville; un secret pressentiment me dit que vous êtes le jouet de celui que vous attendez, et... tôt ou tard, il vous arrivera malheur... Il est encore temps, venez !... »

La jeune fille laissa échapper un mouvement de hauteur qui faisait voir que ce soupçon la blessait.

« Ah: pardonnez-moi, mademoiselle ! reprit Tullius, si vous ne m'inspiriez aucun intérêt, je ne vous tiendrais pas ce langage; et... pour peu que les mo-

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tifs de ce rendez-vous soient fondes sur un sentiment profond, vous me voyez prêta vous servir avec tout le zèle d'une ancienne amitié, i»

Comme il finissait ces paroles , onze heures sonnèrent à Saint-Gatien. Les sons apportes par le vent furent scrupuleusement comptés par l'inconnue.

« Général, dit-elle, je suis venue assez vite, et j'ai le temps de vous expliquer par quelle circonstance une jeune fdle de mon âge, de ma tournure, de ma naissance, se trouve, au milieu de la nuit, dans les prairies duCher, attendant un bizarre signal, tandis que ma famille croit que je dors tranquillement... Je me dois à moi-même d'éclaircir des soupçons qui ne manqueraient pas de me rendre, demain, la fable de la ville, car vous ne pourriez vous empêcher d'en parler. Elle accompagna ces dernières paroles d'un sourire légèrement ironique, qui donna à sa physionomie une grâce piquante.

— Hélas! mademoiselle, je vous en conjure par tout ce que vous avez déplus cher, par votre mère, par vous-même, dites-moi si l'homme qui vous fait venir à celte heure dans un lieu si écarté, est jeune ou vieux s'il est vrai qu'il me ressemble! je frémis, moi, général, accoutumé à l'horreur des combats, je frémis pour vous.... Si c'était lui ! pauvre enfant!...

— Général, dit-elle en prenant une attitude sévère, et que la lumière pâledelalune rendaitpropre à frapper l'imagination, général, ne me questionnez pas !... Il y a plus , lorsque j'aurai fini mon simple récit, lorsque j'entendrai le signal , ne suivez [.oint mes pas, ne me retenez point. Jurez-le-moi!

— Je le jure ! dit le général d'un ton grave.

— Sur l'honneur? reprit-elle avec l'air de la crainte.

— Sur l'honneur! « réjjéta le général.

En ce moment, lîéringheld regarda la colline , il vit la fumée plus noirâtre, plus abondante , former un nuage épais. La jeune enfant se tourna aussi de ce coté avec une visible anxiété, en arrêtant quelque temps sa vue sur la lumière vacillante et faible qui s'échappait du bas de la montagne.

Elle et Béringheld s'examinèrent après avoir fixé ensemble le rocher, et ils restèrent un moment plongés dans des réllexions qui semblaient coï/icider, à en juger par l'expression de leurs visages. Enfin, la jeune fille dit encore au général :

«Jurez-moi de ne point aller au trotc de Grammont , c'est-à-dire à l'endroit où brille cette lumière ; jurez-le-moi, général! »

Cetledemandcfutaccompagnéed'un airsuppliant et d'une crainte qui dévoilaient combien la jeune fille avait peur d'être refusée.

Il Je vous le promets, » répondit le général.

La joie innocente qui se manifesta chez l'inconnue prouvait la candeur virginale de son âme. Elle s'assit en arrangeant son châle sur le gazon, et, montrant du doigt au général une pierre qui lui servit de siège, elle attendit que quelques militaires fussent passés ainsi qu'un médecin qui , revenant à cheval de quelque visite pressée, s'était arrêté sur la route , en cherchant à reconnaître les personnes qu'il apercevait vaguement ; il parut regarder le général et la jeune fille avec élonnement, mais bientôt après il partit au grand galop. Alors la jolicTourangelle s'énonça à peu près en ces termes.

Histoire de la jeune fille. — Le manufacturier. — Sa maladie. — Le vieillard. — Fanny s'échappe.

a II n'y a rien qui soit aussi peu naturel que ma course nocturne; or, vous devezjuger qu'il a fallu un bien grand intérêt pour me la faire entreprendre , et, surtout, que je ne suis pas maîtresse de me soustraire à celte nécessité.

« Mon père est un des plus riches fabricants de la ville; il emploie beaucoup d'ouvriers, en sorte que son existence est précieuse à une foule de familles qui ne vivent que par lui. Son extrême bienfaisance, sa bonlé, lui ont concilié l'eslime de toute la ville, l'amour de beaucoup de personnes, et une grande popularité.

II Je suis sa fille unique, il m'aime bien tendrement, et, monsieur, je l'aime autant qu'il nous est permis d'aimer. »

A ces mots , une larme s'échappa des yeux de la jeune fille, cette larme roula le long de ses joues et tomba sur l'herbe, où elle dut produire l'effet d'une goutte de rosée ; elle était pure comme elle, et , s'il est des esprits divins occupés à tenir compte des sentiments qui honorent l'homme, cette larme fut sans doute recueillie. L'accent qui anima les simples paroles de cette enfant émut le général.

<( J'ai fait, reprit-elle, tout ce que j'ai pu pour répondre à ses soins, je me suis efforcée de lui procurer toutes les jouissances morales que donnent les perfections d'un enfant; j'ai eu le bonheur d'acquérir des talents, aussi tous les jours je remercie le ciel de ce qu'il m'a créée musicienne, puisque mes doigts, en errant sur les touches de mon instrument, apaisent les douleurs de mon père, »

La jeune fille ne put contenir ses pleurs.

« Ah! monsieur, conlinua-t-elle, l'on n'a rien souffert lorsqu'on n'a pas eu le spectacle déchirant

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de la maladie mortelle d'an père que l'on chérit. » Elle fit une légère pause, et après avoir essuyé ses beaux yeux noirs, elle reprit :

« Il y a trois ans que mon père , ayant besoin d'augmenter Le nombre de ses ouvriers, fut obligé d'aller à Lyon pour en choisir : il ramena do celte ville un vieillard très-expérimenté dans l'art de teindre la soie ; ce fut au brillant des couleurs que cet ouvrier sut préparer, que mon père dut la célébrité de ses manufactures et sa réputation. Cet ouvrier mourut un an après; mon père lui avait dorme des soins très - empressés , ainsi qu'il agit avec tous ceux de ses ouvriers qui tombent malades.

II Depuis ce moment, mon père est en proie à la plus cruelle maladie qui ait alïligé un homme vivant, si tant est qu'il existe. Je suis loin d'accuser personne , mais ce mal a commencé presque aussitôt que mon père eut reçu le dernier soupir de son ouvrier.

— Est-il bien mort? demanda Béringheld.

— Oh oui ! monsieur, car les médecins l'ont ouvert... mais il semble que son dernier souffle ait légué la douleur à mon père.

<t D'abord, il ressentit un affaiblissement total qui ne lui permit pas de se montrer à ses ouvriers, et ce fut de son lit qu'il dirigea leurs travaux ; c'est moi qui lui servis d'interprète, et, lâchant d'imiter sa bonté, je me suis attiré une bienveillance et un amour qui n'appartiennent qu'à lui seul.

«t A cette débilité graduelle a succédé une douleur dans tous les os de son corps ; le siège de cette douleur mortelle est dans le cerveau ; d'horribles élancements dans cette partie de la tète donnent le signal

et se répètent dans toute la machine alors le

moindre bruit, un léger souffle lui doublent sa souffrance; il semble, dit-il, qu'une force inconnue lui tire les yeux vers l'intérieur de la tète, par un mouvement lentement cruel et qui se manifeste quelquefois par des convulsions visibles.

«Il ne peut manger !... la nourriture la plus légère, l'eau la plus pure surchargent tellement son estomac trop faible, qu'il éprouve une fatigue horrible : par moments son pouls s'arrête , son cœur tombe dans une atonie extrême, et il est prêt à expirer. Un nuage l'environne... et... il se plaint de ne plus me voir.

«! Le linge le plus fin, le tissu le plus délié lui causent des souffrances inimaginables; le salin sur lequel il repose n'est pas encore assez uni.... Les élancements de cette douleur profonde se communiquent à toutes ses fibres, c'est-à-dire que ses cheveux, sa peau, ses cils, sont douloureux; que ses dents semblent se décomposer; que son sang voiture dans ses veines toule la substance corrosive de l'ar-

senic; que son palais brûlant se dessèche; des gouttes d'une sueur froide sortent péniblement de ses pores et sillonnent son front ; on dirait que la mort va le saisir, et il l'accuse de lenteur.... Souvent j'entends des paroles délirantes accuser sa Fanny, souvent ses yeux voient des monstres informes qui le tourmentent.

u II me montre alors de grandes ombres , dont les couleurs disposées en long se rembrunissent par degrés, deviennent blanches tout à coup, puis de blanches, rouges, vertes, et enfin d'une clarté éblouissante : ou bien, ce sont des serpents avec des têtes de femme, des singes qui rient comme doit rire Satan, et, au milieu de ce délire, ses douleurs prennent un caractère plus grave, ses membres se roidissent, tout, chez lui, prend l'aspect cadavéreux d'un homme expiré : ses yeux sont secs, fixes, Ses cils hérissés..., il écume, ne dit plus rien.... et, monsieur , celui qui souffre tout cela est mon

père , je ressens ses maux, je les vois, je ne puis

les soulager; ô mon père !... à quoi te sert ta fille?...

«A quoi....!* reprit Fanny avec une espèce de délire ; ne dis-tu pas que tes mets ont plus de saveur quand je te les présente? ne suis-je pas la seule qui sache essuyer ton front? mes mains ne sont-elles pas les seules que tu puisses endurer?

«Dans ces crises, une douce musique le calme quelquefois ; ah! monsieur, avec quelle crainte mes doigts caressent légèrement les touches de mon piano ! la pédale ne me paraît jamais assez sourde, les compositeurs n'ont jamais de morceaux assez vaporeux : je voudrais que les sons fussent aussi doux que je les imagine, je voudrais savoir composer pour rassembler les notes les plus faibles, les plus légères, qui n'eussent de son que l'indispensable pour être entendues... je voudrais des nuages de musique, de sons et d'accords, enfin la musique des sylphes... Quand je chante, je lâche que ma voix soit d'une pureté qui n'ait rien d'éclatant et d'offensif pour l'oreille, je m'étudie longtemps et d'avance avant de lui chanter une romance. Si je lis , je rassemble les sons les plus doux du médium de mon organe ; je voudrais que l'on m'enseignât quelque chose qui put plaire à mon père, qui put charmer son oreille et ses yeux sans aucune fatigue. Ueureusc quand, après avoir joué, lu ou chanté quelques morceaux , je vois la paupière de mon père se fermer; qu'après un moment de sommeil , son œil rencontre l'œil humide de sa fille, et que sa main cherchant la mienne, il la presse et me dise : u Fanny, c'est bien...., j'ai dormi »

Fanny croyant tenir la main de son père et entendre sa voix plaintive, s'arrêta; son œil attendri fut inondé de pleurs qu'elle retint... mais, quittant la main du général, elle continua :

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« Tous les médecins les plus savants de la France et de l'élranger ont été appelés, tous sont venus, leurs remèdes n'ont rien produit, raon père n'en reçut aucun soulagement, et de jour en jour ses souffrances empirèrent.

1'. Elles sont parvenues au plus haut degré de douleur que l'homme puisse endurer sans mourir; il lui faut sa résignation, sa vertu, la conscience de l'utilité dont il est à tant de malheureux qui le regardent comme leur providence, et il compte sans doute pour quelque chose l'amour de sa flile, sans tout cela il se détruirait... Souvent il en a eu la pensée : alors, général... je lui représentais avec force toutes ces considérations, et il se résignait.

<'. Depuis longtemps j'ai le spectacle navrant de celte maladie, il est chaque jour nouveau; chaque jour mon cœur saigne : hélas ! mes mains n'ont pas encore, une seule fois, sans trembler, présentée mon père sa boisson, ou ses mets quand il peut manger!... Ah! si je pouvais partager sa souffrance, telle cruelle qu'elle soit, j'en aurais la force, et peut-être aussi le courage de l'imilcr dans son noble silence.

i! Jamais souverain n'aura des témoignages d'un amour aussi violent : les ouvriers ont payé une sentinelle pour qu'aucune voiture ne passât autour de sa maison; tout, dans les manufactures, se fait à force de bras ; c'est une calamité dans la fabrique lorsqu'un orage se déclare, et chacun est dans la peine en songeant qu'il est impossible d'empêcher que le bruit du tonnerre ne parvienne à l'oreille de mon père.

Il On m'attend tous les malins avec anxiété pour savoir comment il a passé la nuit; il n'est pas un ouvrier qui manque, en sortant le soir, d'adresser une prière à Notre-Dame de Bon secours dont l'église se trouve en face de la manufacture; enfin l'on a obtenu du curé que les cloches ne sonnassent jamais, et le dimanche ce sont les ouvriers qui vont dans les maisons annoncer l'heure des cérémonies.

« Aussi, lorsque mon père reste deux heures sans souffrir, je cours le leur apprendre, et il en est qui baisent ma robe de joie ! ils ont pris sur leur salaire pour destiner une somme très-furie à l'homme qui guérira leur père !... Mais je crains bien que celui qui le guérira ne la prenne pas !... »

En disant cela, Fanny paraissait dominée par un sentiment hors nalure , une espèce de fanatisme animait ses regards; ses yeux noirs, fixés sur la voûte céleste, firent croire au général qu'une main divine pouvait seule guérir le père de la jeune fille, et que, s'il mourait, elle le suivrait dans la tombe.

En ce moment, un léger bruit retentit dans les airs, il parlait du Trou de Gramniont , et Fanny tourna la télé avec une précipitation curieuse vers

cette colline, elle la regarda avec attention, puis elle reprit ainsi :

i: Vous voyez, général, que l'amour filial est le seul qui m'inspire; si rien ne m'affligeait , j'ai la franchise d'avouer que je ne serais pas, en cet instant, vierge de cœur; mais l'aspect de l'infortune de ce père bien-aimé fait seul frémir toutes les cordes de mon cœur, et vous pouvez juger qu'il n'y a que l'inlérèt de cet être chéri qui puisse me guider, à la nuit, dans ces prairies.

(I 11 y a environ quinze jours qu'un ouvrier me prit à part et me dit qu'il avait rencontré dans le pays un être.... (Permettez-moi, général, de me servir de ce terme pour le désigner; ce que j'ai promis je dois le tenir : la vie de mon père et la cessation de ses maux y sont attachés ; quand elles n'en dépendraient pas, reprit-elle avec dignité , je serais tout aussi fidèle à mon serment.)... un être, dis-je, auquel il avait vu faire, jadis, une cure très-extraordinaire et que, quelque grave que parût la maladie de mon père, il répondait que, si cet être le voulait, mon père serait guéri.

(c L'ouvrier me conduisit dans celte avenue et me dit que nous ne tarderions pas à le voir passer. En effet, après trois soirées pendant lesquelles je l'attendis en vain, je l'aperçus se promener lentement : alors, général, j'abordai cet ange, et mes prières l'ont attendri. H m'a promis la guérison de mon père, en m'avouant que des circonstances malheureuses exigeaient qu'il se cachât et que... — J'ai promis tout ce qu'il voulut... n

La jeune fille prononça ces paroles avec un air de mystère qui faisait soupçonner qu'elle attachait une grande importance à ce qu'elle taisait.

it Tous les soirs, coniinua-t-clle, je viens chercher les sucs salutaires qui calment les douleurs de mon père : sans le voir, cet être a tout deviné, et voici dix jours que toute souffrance a cessé graduelle- Hient, que les nuits n'ont plus que douze heures pour mon père et qu'il les passe à dormir; il commence à manger; son délire a disparu; mais j'en ai hérité , car je suis en proie à une folie de joie et de bonheur. Aujourd'hui, ce fut une fêle pour la moitié de la ville; mon père s'est levé, a revu ses ouvriers et ses manufactures..., il a pleuré de joie en apercevant les métiers, et, à ce spectacle touchant, chacun versait des larmes. Demain, général, mon père sera hors de tout danger... car, selon ce que m'a dit hier cet être, voici wm dernière course [Beringheld frémit); en effet , j'accours avec bonheur chercher le breuvage qui doit dissiper les derniers vesliges de cette cruelle maladie... Cependant, ajouta-t-elle, je doute encorede sa guérison, tant je voudrais être sûre qu'il ne souffrira plus. »

Fanny ne dit plus rien. Elle regarda le général

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avec étonnement, car son visage indiquait la terreur, le récit de la jeune fille l'avait [jjongé dans une méditation profonde, et ce ne fut qu'après un long silence qu'il s'écria :

« Et cet homme me ressemble !

— Je vous l'ai dit....

— Ah ! jeune Fanny, vous risquez votre vie !.... si mes conjectures ne me trompent pas, votre père est guéri.... Je connais le vieillard !...

A ce mot la jeune fille étonnée regarda le général avec curiosité , mais il continua :

« Relourncz à la ville, vous allez à la mort !....» Le général prononça ces paroles d'un ton de conviction qui aurait fait trembler tout autre que Fanny.

En cet instant, l'on entendit un bruit assez semblable à celui que produit une crécelle, et Fanny, rapide comme un trait, s'élança... alors Béringheld, plus prompt encore, la retint dans ses bras en s'écriant : <c Non, vous n'irez pas !....

— Général, dit la jeune Fanny avec le cri sublime du désespoir et de cette rage féminine qui contracte et dénature les traits de la beauté; général, vous manquez à votre parole,... » Sa voix expira de fureur « Général, vous n'avez pas le droit de me

retenir.... général, vous abusez.... vous ô mon

père, dit-elle en rassemblant les forces de sa voix et en sanglotant, ô mon père ! si tu meurs, n'accuse que lui ! général , je me tuerai là ! général »

Certes, il fallait de bien grandes et de bien fortes raisons pour que Béringheld violât son serment.

La jeune Fanny s'évanouit de colère. Tullius, effrayé, la déposa sur le gazon et courut à la rivière chercher de l'eau pour la secourir; alors il se fit mille reproches intérieurs sur sa conduite : en efTet, si ses conjectures étaient fausses, il devenait trèscoupable, car il pouvait causer la mort du père de Fanny. Néanmoins ses pressentiments avaient tant de force qu'ils conlre-balançaient dans son esprit tout le tort et la violence de sa conduite. Il revint précipitamment en tenant à deux mains son chapeau rempli d'eau. Quel fut son étonnement ! il trouva la place vide! Fanny était disparue, et, quand il regarda vers le rocher, il aperçut, à la faveur de la lune, le grand châle rouge qui trahissait en voltigeant la course légère de la jeune fille. Un frisson mortel parcourut le corps du général, la stupeur le fil rester immobile, il contempla la fuite de Fanny, le châle la lui montra sautant un fossé, puis, un buisson la lui déroba, il la revit encore, elle disparut, revint, et enfin elle entra dans le Troit de Grammont.

Béringheld, jugeant que, de toute manière, il élait inutile de courir a[)rès la jeune fille, remonta sur la levée et s'en vint, à pas lents, chercher son vieux Lagloire, qui probablement dormait encore sur le haut de Grammont. Tout en marchant, le général ne pouvait détacher sa vue de dessus le Trou de Granunont.

« Si elle n'y périt pas ce soir, j'avertirai son père, car je n'ai pas de serments à tenir !... au surplus, il est possible que je me trompe !... «

Telles étaient les pensées du général, réduites à leur plus simple expression. Quand il lui fut impossible d'apercevoir la grotte, il se contenta de l'aspect de cette faible lumière qui colorait le bas de la roche.

Il approchait de cet endroit, lorsque de sourds gémissements parvinrent à son oreille; ces gémissements plaintifs, semblables à ceux d'un enfant, ou même à ceux d'un mourant qui périt violemment, retentirent dans le cœur du général avec d'autant plus de force que le silence de la nuit était plus profond, ses soupçons réels pour lui, et Fanny intéressante. Il resta glacé, l'œil fixé sur cette lueur qui dès-lors lui sembla errer et qui bientôt s'éteignit

Un mouvement machinal le portant à regarder le haut de la montagne, ses yeux n'aperçurent plus le nuage de fumée. En ce moment , un dernier cri se prolongea faiblement, et bientôt rien n'interrompit plus le silence de la nuit.

Le général resta stupéfait: il lui semblait qu'il était l'auteur de la mort de celte jeune fille, il croyait toujours entendre ce dernier cri plaintif terminé par le silence nocturne qui servit d'oraison funèbre.

« Général , s'écria le vieux Lagloire, que diable se passe t-il dansée trou?... jamais le dernier serrement de main d'un camarade qui descend la garde sur le champ de bataille ne m'a ému comme ce qui vient de me réveiller.

— Courons, Lagloire ! je veux m'en assurer !... » dit Tullius.

Aussitôt le général et son soldat se précipitent à travers les buissons, les inégalités de la levée et les arbres du bocage; ils redoublent d'ardeur pour arriver à l'endroit où la lumière avait brillé , néanmoins le général emploie mille précautions pour que sa marche et celle de son soldat fassent le moins de bruit possible. Lagloire a remarqué l'altération des traits de son général, il en conclut qu'il devait s'être passé quelque chose de bien extraordinaire, pour que l'impassible guerrier fût étonné.

LE CENTENAIRE

Le vieillard. — Ses traits. — Le sacrifice. — La ressemblance. — Douleur du général. — Histoire d'un ouvrier.

Béringheld et son soldat furent bientôt arrivés à l'endroit que l'on appelle Trou de Graminont : ils s'en approchèrent doucement, et Lagloirc, sur l'ordre de son général, s'accroupit derrière le tronc d'un arbre; ïuliius en fil autant. Ils prêtèrent une oreille attentive au moindre bruit, en attachant leurs regards sur la saillie du rocher, et, ainsi suspendus au-dessus de la grotte, ils ne tardèrent pas à être témoins d'une scène que l'acteur ne destinait sans doute pas à des yeux mortels.

Du fond de celle retraite, un vieillard s'élance..., et Béringheld frémit en croyant le reconnaître à la pâle lueur de la lune.

Ce personnage extraordinaire était d'une taille"gigantcsque, il n'avait de cheveux que sur le derrière de la tête, et leur blancheur jetait un éclat singulier, car ils ressemblaient plutôt à des fils d'argent qu'à celte neige pure qui décore le front chauve des vieillards. Son dos, sans être voûté, annonçait une étonnante caducité. Les proportions osseuses de ses membres n'étaient pas en rapport avec sa grande taille , et celte ossification paraissait n'être recouverte que par une carnation légère, en comparaison de ce qu'elle devait être pour des os d'une grosseur si énorme.

Quand il fut sorti, il fit quelques pas, se dressa sur ses pieds et se retourna pour examiner le rocher surlcqucl il était possible qu'il eût entendu du bruit; alors Béringheld put se convaincre de ce dont il voulait s'assurer, en achevant de reconnaître l'inconnu. Quant à Lagioire, aussitôt qu'il aperçut le vieillard face à face, tout accoutumé qu'il était à des speclacles insolites, il tressaillit d'épouvante.

Le crâne du vieillard semblait ne pas avoir de peau, tanlcette'parlie s'était identifiée avec le reste: ce front caduc paraissait devoir plutôt appartenir à la minéralogie qu'à l'ordre animal : aussi, la première idée qui se présentait à l'esprit, à l'aspect de ce crâne comme pétrifié, c'était que l'Eternel l'avait formé du granit le plus dur. Sa couleur grisâtre le prouvait, et une imagination vive aurait cru apercevoir sur cet os frontal la mousse verte qui pousse sur les marbres en ruine. Aucune chose au monde n'exprimait l'impassibilité comme ce front sévère, et si l'on avait à faire la statue du Destin, il en rendrait à merveille l'inllexibilité.

Mais rien ne pourrait donner une idée des yeux de cet ètreélrangc: leurs sourcils, sans couleur humaine , paraissaient comme le fruit d'une végétation forcée, et la main du temps qui s'efforçait de

les arracher, était évidemment combattue par une force supérieure. Dessous cette bizarre forêt de poils hérissés, s'étendaient au loin, sous le front, deux cavités noires et profondes , du fond desquelles un reste de lumière, un filet de flamme animait deux yeux noirs qui roulaient lentement dans leur orbite trop vaste pour eux.

Les attributs de l'œil, c'esl-à-dire, la paupière, les cils , la prunelle, la cornée, l'angle lacrymal, étaient morts et ternes, le vif de la vie les avait quittés, la pupille seule brillait solitairement de ce filet de flamme brûlante, sèche et comme flamboyante. Cette singularité de l'individuétoniiail plus que tout le reste , car elle imprimait à l'âme une espèce de frayeur involontaire.

Les joues du vieillard, ayant perdu toutes les couleurs vitales, tenaient plutôt du cadavre que de l'homme vivant, cependant elles étaient fermes quoique ridées outre mesure, et la grosseur des os maxillaires ne contribuait pas peu à celte rudesse de la peau. Sa barbe longue , blanche et cl.air-semée ne servait guère à rendre l'inconnu vénérable; elle ajoutait, au contraire, par son désordre et sa bizarre disposition, au surnaturel de celte tète. Le vieillard avait un large nez dont les narines aplaties offraient une ressemblance vague avec celles d'un taureau : enfin cette similitude pouvait être complétée par une bouche d'une grandeur démesurée, remarquable, non-seulement parla pose bizarre des lèvres, mais encore par une tache noire qui se trouvait précisément au milieu.

Cette tache noire paraissait l'effet d'une cautérisation. En cet endroit les deux lèvres brûlées figuraient parfaitement bien du charbon et la lèvre en avait la consistance; du reste, cette difformité ne s'étendait pas très-loin et l'on ne pourrait donner l'idée de sa dimension que par l'applicalion d'u crayon qui aurait la vertu de produire cet elfet.

Les jambes massives de l'étranger annonçaient une force musculaire telle, que lorsqu'il était debout, on eût cru qu'aucune puissance ne sérail assez vigoureuse pour l'ébranler sur ces deux soutiens immuables.

Néanmoins, cette carrure, cette épaisseur procédait, je l'ai déjà dit, du système osseux. Ce vieillard était maigre, son ventre n'offrait aucune saillie; d'après ses gestes, on pouvait croire que le sang coulait lentement dans ses veines; aucune vivacité ne se faisait sentir dans cette masse cadavéreuse : enfin il offrait une parfaite image de ces chênes deux fois séculaires, dont le tronc noueux est vide, qui dureront encore longtemps sans vivre, et qui semblent assister au spectacle des timides développements des jeunes arbres un jour témoins de la I mort de ces rois des forêts.

LE CENTENAIRE

L'ensemble du visage de ce vieillard prcscnlait une grande et belle niasse, et les contours, la forme, l'ampleur, ofl'raient une ressemblance frappante avec la jeune figure du général Réringheld; on y reconnaissait un air de famille, s'il est possible de s'exprimer ainsi.

Quoi qu'il en soit, l'aspect de ce vieillard imprimait à l'àme un ordre d'idées très-étranges : on aurait voulu ne point l'avoir vu, et cependant l'imagination éprouvait un certain contentement de ce coup d'œil. La lumière de la lune, le silence et le site, l'effort du vent, le solennel des mouvements de cet être bizarre lui donnaient de la ressemblance avec les créations originales et vaporeuses d'un rêve, et, si l'on venait à se recueillir, l'imagination, en l'oxaminant, l'assimilait à une pyramide d'Egypte, car sa présence avait quelque chose de monumental. Les peintres qui nous ont, jusqu'à présent, représenté le Temps, n'ont rien fait voir qui nous offrit l'idée de cette divinité, aussi bien que le speclacle de ce vieillard.

Ses mouvements semblaient appartenir plutôt à la tombe qu'à la vie, aux siècles écoulés qu'au présent. Enfin, si les ombres marchent et ont une espèce de vie, le vieillard était le type de cette pâle existence.

Son costume, très-simple, ne se rapprochait d'aucune mode connue; mais sans s'éloigner de l'habillement d'alors, d'une manière trop singulière, il ne paraissait tenir d'aucun temps. Un vaste manteau, de couleur carmélite, qu'il jeta par terre, en sortant du Trou de Grammont, annonçait, par la finesse du tissu, que le vieillard, en le drapant autour de ses vastes formes, pouvait l'accommoder aux modes de tous les pays.

Si ce vieillard eut être pu vu par l'imagination, debout, sur les mondes détruits, on l'aurait pris pour un éternel modèle de VHomme laissé par la Divinité; peut-être pour le Temps, pour la Mort, pour un Dieu. Les anciens l'eussent déifié, les modernes l'auraient brûlé, et un romancier serait effrayé d'apercevoir ce qu'il nommerait le juif errant ou un vampire, objets de tant de folles créations.

Enfin, un savant aurait pensé qu'un nouveau Pascal, réunissant les talents de Boërhavc, d'Agrippa, ou de Vrométhée, avait créé un homme factice.

Aussitôt que le grand vieillard fut sorti de la grotte, qu'il eut jeté un rapide regard sur le bocage qui surmonte le rocher, il s'avança dans la prairie, il examinale videdelacanipagne.il ne revint qu'après s'être assuré d'une solitude profonde, car il monta jusque sur la levée et il s'éloigna assez pour voir si des piétons n'arrivaient pas par la route de Bordeaux, qui forme un coude au-dessus du Trou de Gram-

mont.... Enfin, après tous ces préambules et après ces recherches faites avec la soigneuse prudence de la vieillesse , il s'enfonça de nouveau dans la grotte. « Eh bien ! général ?.... i> demanda Lagloirc à r.éringhcld.

Le général, immobile et stupéfait, fit signe, du doigt , à son soldat , de ne pas parler. Le vieux sergent, imitant le général, tâcha de lui dire, à force de signes, que le vieillard lui ressemblait; mais un léger bruit interrompit Lagloirc qui regagna le tronc de son arbre, dont il s'était un peu écarté. Le frémissement des feuilles et des broussailles causa un faible tressaillement à l'inconnu : il rentra un moment dans sa grotte comme pour y déposer ce qu'il tenait, et il en ressortit sur-le-champ, en levant son énorme tète. Il arrêta longtemps sa vue sur l'endroit où le froissement des feuilles indiquait la présence de quelque être vivant. Alors le général et Lagloirc se blottirent de leur mieux et tournèrent bien légèrement, à mesure que le vieillard se plaça à divers endroits, pour se convaincre que ce bruit n'était pas produit par des êtres humains.

Il s'avança comme pour gravir la roche, mais il s'arrêta, parut réfléchir, et croyant peut-être, comme on peut le présumer d'après le mouvement qui lui échappa , que des animaux causaient ce léger bruissement, il revint à la grotte et reparut bientôt, en portant sur ses épaules un sac qui contenait un fardeau d'un volume assez ample sans être pesant, car lorsqu'il le posa par terre, il n'en résulta qu'un léger bruit semblable à celui que peuvent faire des morceaux de bois, ou plutôt du charbon. L'œil s'effrayait des formes que la toile trahissait, et certes , la première idée que faisaient naître leurs figures longues et rondes par les bouts , c'était celle que le sac renfermait les débris d'un cadavre.

Le vieux soldat montra du doigt à son général que le sac était lié avec la ceinture rouge de la jeune fille qui se promenait' naguère dans la prairie; Béringheld frissonna, et des larmes, arrachées par le malheur de Fanny, sillonnèrent le visage du général.

Le fardeau déposé , le vieillard disparut encore , il revint avec le châle de la jeune fille, le mit sur le sac , et, tirant de son sein une substance blanchâtre , il la déposa sur le cachemire rouge : en un instant, sans détonation, sans flamme, sans effort, le sac, la ceinture, le chtâle et tout ce que renfermait la toile, furent anéantis de manière à ce qu'il n'en restât ni trace, ni odeur : seulement, une légère fumée s'exhala dans les airs. Le vieillard parut examiner avec attention d'où venait le vent, pour se soustraire à la maligne influence de cette fumée bleuâtre qu'il évita comme si elle était mortelle. <i J'aimerais mieux me trouver devant une bat-

LE CENTENAIRE

terie de canons de douze , qu'ici .' murmura Lagloire.

— Moi aussi.... répondit Béringhcld en essuyant ses larmes.

— Est-ce que ce serait le corps de cette jeune fille ?... demanda le vieux soldat.

— Silence!... » dit le général , en mettant un doigt sur ses lèvres.

En effet, le vieillard s'était retourné : il ramassa son manteau , s'en couvrit et s'élança dans l'avenue de Grammont. Ce qui surprit le plus Lagloire, c'est que le gigantesque vieillard , avant de se diriger vers la levée, regarda l'endroit où il avait anéanti son fardeau, et que des larmes s'échappèrent de ses yeux morts. Son attitude fut un moment celle de la mélancolie et du regret, mais un geste inexplicable termina cette courte rêverie.

Celte circonstance acheva de mettre le comble à Yextnionlinaire qui semblait être l'apanage du vieillard. Tout en lui était en dehors des choses communes : enfin , on eut dit que cet être venait d'une région située au-delà des idéales colonnes où l'esprit humain a gravé : Nec plus ultra.

Béringhcld, n'ayant pas pu supporter plus longtemps l'idée de la mort de Fanny, s'évanouit, et Lagloire resta stupéfait en voyant son général abattu par ce spectacle.

Le vieux soldat aida Tullius à se relever , et, le soutenant avec le soin d'un père, il le conduisit jusqu'au sommet de la colline. Là, ils aperçurent le grand vieillard marcher d'un pas ferme vers la ville de Tours. Le général le montra à son fidèle serviteur, par un geste qui dépeignait énergiquemenl l'horreur dont Béringhcld était animé.

« On lui soldera son compte , général !... i»

Béringhcld agita lentement la tête , comme pour exprimer qu'il en doutait et que les mains mortelles ne pouvaient rien sur le vieillard.

« La jeune fille est donc morte?... » demanda Lagloire en regardant son général avec cette attitude sombre et pensive qui est propre aux vieux militaires , lorsqu'ils sont gravement affectés.

Tullius contempla son soldat avec douleur : un instant de silence régna, et Lagloire sentant ses yeux se mouiller, s'écria :

«Allons donc, général, jamais je n'ai pleuré, pas même lorsque j'ai vu tomber mon vieux Lenseigne ! sortons d'ici.... i>

En ce moment , le bruit de plusieurs voitures se fit entendre : Lagloire, apercevant des fourgons et la berline de Béringhcld, courut donner l'ordre au soldat qui la conduisait, d'arrêter à la descente de la montagne-, et quand il revint, il guida son maître abattu, vers la levée.

Le général marcha lentement, en regardant le vieillard qui s'avançait d'un pas lent dans la majes-

tueuse avenue qui conduit aux Portes de fer de la ville de Tours. Arrivé à l'endroit où il devait monter en voiture, il jeta les yeux sur le tertre où Fanny lui avait raconté son histoire ; il y vit briller un objet dont il ne pouvait se former aucune idée : alors il s'élança vivement vers la prairie, et lorsqu'il fut près du tertre , il reconnut le collier d'acier que portait la malheureuse jeune fille; il s'en saisit, puis , regardant une dernière fois le paysage des prairies du Cher , le Cher lui-même , la roche de Grammont, la grotte, le bocage et le tertre , il s'achemina tout pensif, et regagna sa voiture : le cocher fouette les ardents coursiers, et la berline fend les airs , en résonnant sur le pavé. Bientôt la voiture rejoignit le vieillard qui marchait tellement lentement, qu'on ne s'apercevait pas qu'il changeât de place; sa démarche était grave et droite , il semblait que le chemin de cet être bizarre fût tracé sur une ligne immortelle, dont il ne pouvait s'écarter. Lorsque la berline fut derrière lui , il ne se dérangea pas , ne détourna même pas la tête; les roues effleurèrent légèrement son manteau sans qu'il parût en être touché : pour lui, les sons retentissants du carrosse furent comme nuls.

Au moment où le général et son soldat passèrent à côté de cet étranger, ils le regardèrent encore et furent encore frappés des singularités du vieillard. Mais quelque chose d'extraordinaire qu'ils n'avaient pas remarqué, les plongea dans un nouvel étonnemcnt.

Lorsqu'ils virent l'étranger sortir du Trou de Grammont, le feu de ses yeux, bien lumineux, avait cependant quelque chose de rougeâtre, semblable à la teinte sombre que répand un incendie qui s'éteint; maintenant, cette flamme leur parut vive , pétillante , perçante et pleine d'une horrible mobilité. Le général et Lagloire se regardèrent l'un l'autre en silence , et lorsqu'ils furent à cinquante pas de l'endroit où ils avaient revu l'inconnu , Lagloire dit à son maître :

te Mais, général , ne serait-ce pas là Vesprit dont ma tante Lagradna et mon oncle Butmel parlaient si souvent à Béringhcld , et qui a fait tant de train au village? »

Le général , en proie à une agitation violente , ne réponditrien,car Lagloire se tut, etBéringheld tomba dans une rêverie que son vieux soldat respecta.

Ce fut au milieu de cette méditation , dans laquelle il s'absorba , que le général arriva près de Tours , sans avoir proféré une parole.

Cette ville est fermée , du côté du midi , par deux belles portes de fer : elles remplacent le pont-levis qui jadis s'y trouvait, lorsque Tours était fortifié. De larges fossés s'étendent de chaque côté de cette grille qui interrompt les remparts, et les pavillons

LE CENTENAIRE

de l'oclroi municipal onl succédé aux lours qui devaient y être autrefois.

Lorsque le bruit de la voiture se fit entendre à cet endroit , deux hommes du |)eu[j!c, grossièrement vêtus , s'avancèrent sur le chemin, de manière à ce que la voilure ne passât pas outre. Les signes que ces deux hommes se faisaient, l'air extraordinaire de leurs fleures mystérieuses, inquiétèrent Lagloire, qui, bien qu'il vit la barrière à quatre pas, n'en sauta pas moins à terre; et mettant la main sur son sabre , retroussant sa moustache , il tourna autour d'eux comme s'il poussait une reconnaissance.

Le cocher , à l'aspect de Lagloire frisant sa moustache et de deux hommes qu'il toisait , retint ses chevaux : cette cessation d'un mouvement rapide tirant le général de sa rêverie , il mit la tête à la portière pourvoir ce qui causait cette interruption.

Un des hommes s'était déjà saisi du mors des chevaux avant que le cocher les arrêtât, mais Lagloire, prenant cet inconnu par le collet de sa veste, avait déjà énergiquement procédé à son interrogatoire par un gros juron.

« Sergent, dit le camarade de cet ouvrier , nous sommes de braves gens , ouvriers de la manufacture de M. Lamanel. Nous sommes inquiets d'une personne que vous devez avoir vue , si vous venez de Grammont , et nous voulions vous en demander des nouvelles. »

A ces pacifiques paroles, le sergent lâcha la veste de l'ouvrier, et dit : « De qui voulez- vous parler? car nous venons du haut de cette montagne.

— Avez-vous rencontré, répondit l'autre ouvrier, avez-vous rencontré une jeune fille vêtue d'une robe de percale à ceinture rouge? elle portait sur sa tête un châle en forme de coiffure, et....

— Oui , !) interrompit brusquement Lagloire.

A cette réponse, la figure inquiète de chaque ouvrier fut animée par une joie céleste, et ils se regardèrent comme pour se féliciter d'une heureuse nouvelle.

Le général , ayant entendu ce colloque, appela Lagloire. Ce dernier fit approcher les deux ouvriers de la portière où était Béringheld : toutes les réponses de l'ouvrier convainquirent le général qu'il voyait en ce moment le même ouvrier dont Fanny l'avait entretenu, celui qui découvrit à la jeune fille l'existence, le pouvoir et la présence du vieillard.

Alors Béringheld donna l'ordre de ranger sa voilure contre le parapet du rempart , afin de laisser le passage libre , et il dit d'un ton sinistre qui glaça l'ouvrier :

« J'ai vu la jeune fille dont vous me parlez : je sais ce qui vient de lui arriver ; elle m'a raconté le sujet de sa course nocturne; mais vous qui l'avez )

DE B.VLZ.VC. T. IV

entraînée à consulter le vieillard, d'où le connaissez-vous?... dites-moi toutes les circonstances qui vous le firent voir, ne me déguisez rien ! vous parlez au général Héringheld... Je vous jure, sur mon honneur , que quand vous seriez coupable d'un crime, vos secrets seraient tellement ensevelis dans mon cœur, qu'aucun autre serment, qu'aucune autre obligation ne pourrait me forcer à les dévoiler. Parlez! alors de mon côté je vous dirai ce qu'est devenue la pauvre Fanny. »

Malgré ces paroles, l'ouvrier hésita, regarda le général , la route , son camarade et Lagloire avec une inquiétude et une espèce de honte qui se manifestèrent par une rougeur subite.

Ce silence piquant la curiosité du général , il dit à l'ouvrier : « Regardez-moi bien, et voyez combien je ressemble au vieillard. »

L'ouvrier frémit.

« J'ai, continua le général , j'ai tant de rapports avec cet inconnu, que les moindres détails m'intéressent vivement. Vous seriez vraiment coupable de ne pas m'insiruire de votre aventure. ;>

L'ouvrier, prenant la main du général , la serra; et, s'approchant de son oreille, il lui dit à voix basse : ■> Général, êtes-vous au-dessus des préjugés?

— Certes! » répondit Béringheld avec ce sourire de dédain qui persuade tant.

Alors l'ouvrier dit à son camarade de s'éloigner. Lagloire resta , parce que le général répondit de son silence et de sa fidélité; l'ouvrier n'eut pas de peine à y croire , à l'aspect de la figure toute romaine de Jacques Butmel , dit Lagloire.

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