‹ Œuvres de Balzac (volume 2)Chapitre 9 sur 55 · HISTOIRE DE L'OUVRIER · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE L'OUVRIER

S'appuyant alors sur le panneau de la portière ouverte par Béringheld , l'inconnu, parlant à voix basse et de manière à n'être entendu que des deux personnes auxquelles il s'adressait, s'exprima en ces termes :

a Général, je suis d'Angers, où j'étais boucher bien longtemps avant la révolution.

<c Le bourreau vint à mourir sans postérité, et le malheur voulut que le sort me désignât pour le remplacer !... »

A ces mots , que le narrateur ne prononça qu'avec une répugnance marquée, Lagloire fit un demitour à droite, et se mit à sifiler pour ne plus rien entendre : à cette manœuvre du soldat , les yeux de l'ouvrier s'emplirent de larmes qu'il retint ; alors le général l'encouragea par le ton de bonté qui présida aux raisonnements qu'il employa pour le consoler.

t. Général , reprit l'ouvrier tout ému , personne en

LE CENTENAIRE

celte ville, excepté ma femme, ne sait Thorrible fonction que j'ai remplie jadis. :>

11 dit ces paroles avec chaleur , et continua :

0 Nous étions en 1780 environ , j'étais marié depuis quelque temps; ma femme tomba dangereusement malade : un cancer et une fièvre mortelle compliquèrent et assemblèrent leurs souffrances. Aucun médecin ne vint chez moi.

« Un soir , ma femme était près de rendre le dernier soupir. J'étais assis à côté de son lit, de manière à tourner le dos à la porte; tout à coup j'entends crier les gonds , ma femme se réveille , lève les yeux , jette un cri terrible et s'évanouit. Je me retournai , je restai frappé de stupeur !... il me sembla voir l'esprit du premier criminel que j'avais exécuté.

« Cette ombre s'avança lentement, et le feu des yeux du grand vieillard qui s'approchait, me fit bien voir qu'il vivait. Je me levais, quoique tremblant , pour le questionner et me mettre sur la défensive, lorsqu'il m'ordonna , par un signe de main, de m'asseoir à liia place.

« Il prit un siège , et tàta les mains de ma femme. Après cet examen, il se retourna vers moi, et me fît Ja plus horrible proposition.... »

A cet instant l'ouvrier hésita , mais pressé par le général, il lui dit enfin tout bas : '; 11 m"a demandé le corps d'un Lonmie vivant. «

Béringheld frémit , le bourreau épiait avec une curieuse anxiété l'expression de la figure du général ; jugeant cependant que le mouvement d'horreur qu'il venait de manifester n'avait rien qui le regardât, il ajouta promptement : « J'acceptai!...

ic Mais, reprit-il après un moment de silence, ce ne fut qu'après bien des combats et après plusieurs visites de cet étrange personnage dont les raisonnements me convainquirent, ou plutôt l'amour violent que je portais à ma femme me détermina.

o A chaque visite, le vieillard, par un rafiînement cruel, suspendait les souffrances de ma femme, et arrêtait les progrès de son mal, en me promettant sa guérison aussitôt que j'aurais consenti à la terrible proposition. J'adorais Marianne et ses plaintes me fendaient le cœur !...

<; Alors , un soir , je promis qu'à la première exécution , je détacherais de la potence le criminel avant que la corde l'eut fait périr, et que je le livrerais au vieillard.

« Je l'ai fait, général!... dit l'ouvrier; que de gens ont commis de plus grandes fautes pour leurs maîtresses!... Oue vous dirai-je de plus?.... ma femme fut guérie, elle vit encore, et toujours elle ignorera de quel prix j'ai payé son existence. >

Ces derniers mots jetèrent le général dans une terreur inimaginable ; ou cùl dit que celle réGcxion

s'appliquait à lui-même, et qu'elle lui causait des

souvenirs si pénibles, qu'ils ressemblaient, dans leurs effets, à des remords cuisants.

« Les circonstances, reprit l'ouvrier , qui accompagnèrent les visites de cet être bizarre , sont presque effacées de ma mémoire, par suite des événements de la révolution : il en est de même de ce qu'il faisait pour arriver à la guérison de ma chère 3Iarianne : tout ce que j'ai retenu, c'est qu'il ne s'est jamais servi que de ses deux mains et de liqueurs qu'il apportait cachées sous son manteau, de telle manière que jamais je n'ai pu les apercevoir. Ma femme était presque toujours endormie quand il s'en allait; il défendait à chacun, même à moi, de s'approcher d'elle : à son réveil , elle ne se souvenait de rien ; j'avais beau la questionner sur les drogues que le vieillard lui faisait prendre, elle ne me répondait pas et me regardait d'un air étonné.

« Depuis trente-deux ou trente-trois ans que ces singuliers événements me sont arrivés, je n'ai pas revu ce vieux médecin ; je n'ai point osé lui demander ce qu'il fil du criminel , qui , du reste , méritait plutôt dix morts qu'une!.... Tout ce que je sais, c'est qu'il n'en est pas resté de traces.

n Enfin , général , il y a quinze jours j'allais à Grammont , j'aperçus un mendiant couvert des haillons les plus ignobles , je ne sais quel sentiment me poussa à examiner ce pauvre, je recoruius le vieillard!... ma stupéfaction me fit rester en face de lui, et, après un moment de silence , je lui rappelai le bourreau d'Angers... Il se mita sourire. Alors je lui dis qu'il y avait un malade bien précieux pour la ville, et qu'il devrait bion le sauver.

« Je lui parlai de notre maître, de sa jeune fille...

u II me questionna beaucoup sur le caractère de M"« Fanny, sur les signes particuliers de son visage... Mes réponses le satisfirent singulièrement , et il finit par me dire que , si je voulais voir mon maître guéri , je n'avais qu'à prévenir sa fille; que ce ne serait qu'avec elle qu'il converserait et qu'il communiquerait , parce que des raisons d'une haute importance l'obligeaient à rester caché.

« J'ai tu à M"'' Fanny toutes les circonstances qui me concernaient ; mais, général, son père va mieux, et elle se rend toutes les nuits....

— Elle se rendait!... ■> s'écria le général , tiré de sa rêverie par le nom de Fanny.

A cette exclamation, l'ouvrier, apercevant entre les mains du général le collier d'acier que portait Fanny et que Béringheld agitait en le regardant avec attendrissement , l'ouvrier resta immobile comme si le tonnerre l'eut foudroyé.

^> 31alheureux ! dit le général , tu ne pouvais savoir où tu conduisais la fille de ton maître. »

L'ex-bourrcau , les yeux hébétés et stupéfait, ne

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pouvait prononcer une seule parole, les idées les plus épouvaiilablcs terrassaient toutes ses facultés. « Tu n'as pas changé de métier , dit Lagloire avec un accent terrible, la jeune fille est morte, et c'est toi qui en es cause!... :i

Le pauvre homme, s'approchant des mains du général , s'inclina sur le collier d'acier de Fanny , y déposa un baiser respectueux, et , après ce muet hommage, il tomba de douleur.

En le voyant gisant à terre , son compagnon accourut précipitamment, il s'empressa de le relever; mais l'ouvrier mit la main sur son cœur , comme pour indiquer que c'était là le siège de son mal et qu'il se sentait mourir! il rassembla ses ("orces pour dire à son camarade :

« J'ai tué AIam...zelle Fa... a... anny! » La difficullé qu'il eut à dire cette simple phrase, annonçait une rapide dissolution, sa pâleur devint mortelle, et la clarté du ciel permit de voir ses yeux qui se débattaient contre les coups de la mort : bientôt il serra, par une dernière tentative , la main de son compagnon, son œil resta fixe,... et la chaleur abandonna par degrésson corps dénué de vie. L'ouvrier et Lagloire le mirent sur leurs épaules et le portèrent contre un parapet en pierre qui se trouve au-dessus du rempart, à l'entrée de la ville. Le compagnon, ayant déposé son camarade, lui ferma les paupières, s'agenouilla religieusement à ses côtés et récita une prière. Lagloire, mu par ce sentiment inné dans le cœur de l'homme , se mil aussi à genoux et joignit sa douleur à celle de l'ouvrier, qui implorait le ciel.

Cette scène lugubre eut pour témoins les gens de la barrière et le général , qui ne cessait de penser à Fanny.

Enfin Béringheld, laissant Lagloire sur ce lieu de misère, ordonna d'entrer dans la ville et de le mener à la maison qui lui était destinée. Le général y arriva bientôt; il se coucha, mais ce fut vainement ; le sommeil ne put approcher ses paupières , il ne cessa de penser à Fanny et à tous les souvenirs que cette aventure, ainsi que la rencontre du Centenaire ', devaient éveiller en lui.

Cependant , sur le matin , il parvintà s'endormir. Il fut bientôt tiré de ce repos salutaire par les scènes terribles dos chapitres suivants.

La gloire avait eu ses raisons pour rester aux Portes (lefera\(ic l'ouvrier compagnon du mort. Il voulait attendre le vieillard qu'il soupçonnait être l'assassin de Fanny, le suivre et le désigner à la vengeance publique.

Le vieillard , marchant d'un pas d'une lenteur

' On verra plus lard la cause de ce nom donné au vieillard. [Noie de l'Editeur.)

incroyable, ne larda pas à paraître, et le soldat le montra à l'ouvrier, qui trembla de frayeur à l'aspect de celle bizarre machine

Lamanel. — Sédition des ouvriers. — Le vieillard tremble. — Un veut venger Fanny.

Au point du jour, le père de Fanny se réveille, il jette un coup d'œil à la place où sa fille se trouvait toujours. Il ne la voit point. Alors il se tourne sur le flanc qui lui semble le moins douloureux, et il attend avec impatience l'arrivée de celle fille chérie. Il lâche de prolonger ce demi-sommeil si doux, qui suit toujours le réveil; il ne fait aucun mouvement pour atteindre le cordon de la sonnette, afin de demander Fanny, parce qu'il présume qu'elle repose, et qu'il respecte le sommeil decellequi le veilla tant de nuits.

Cependant les ouvriers arrivaient ponctuellement à la vaste manufacture : tous, étonnés, contemplent, en entrant, le compagnon de l'ouvrier expiré, qui, pâle, aballu, assis auprès de Lagloire, jetait des regards l'urlifs sur chaque personne qui entrait; il semblait atlendre, pour parler, que tous les ouvriers fussent réunis.

Le spectacle énergique que présentait la douleur de l'ouvrier et du vieux militaire, agit tellement sur l'esprit de chacun, que personne ne se mit à l'ouvrage; les contre-maîtres eux mêmes s'approchèrent de ce groupe de douleur, et n'osèrent parler.

Lorsque l'ouvrier eut examiné l'assemblée, reconnu tous ses camarades, il se leva, et ce simple mouvement, annonçant quelque chose de sinistre, imprima la terreur.

<i M'i« Fanny, dit-il, est morte.'

— Morte!... cria l'assemblée...

— Elle est morte, et morte assassinée!... »

Le silence de la mort n'est pas plus profond que celui qui régna dans le vaste atelier, où deux cents personnes glacées par la douleur restaient immobiles et les yeux attachés sur l'ouvrier et le vieux soldat.

« Il ne reste plus de traces de 1I"« Fanny !.... Ses seules traces sont dans notre souvenir... »

A ces mois quelques pleurs coulèrent.

« Il est impossible de prouver son assassinat. Le camarade que voici m'a conduit à l'endroit où elle a péri; il n'existe aucune preuve.

— Mais son assassin est dans la ville, à la place Saint-Élienne, où nous l'avons suivi. »

La douleur imprimée aux esprits par la mort de cette jeune fille tant aimée, était encore trop dominante pour que l'idée de la vengeance s'emparât des cœurs; et s'il est possible de représenter la stupeur, par l'idée du sommeil, on dirait que rassemblée n'était pas réveillée.

«I Hier encore elle était là !.... dit un ouvrier.

— Ici, elle m'a parlé ! s'écria un autre.

— Pauvre jeune personne! Comment cela s'est-il fait?... demanda un des contre-maîtres.

— Je l'ignore, dit l'ouvrier, et quand je le saurais, IH"<= Fanny n'en serait pas moins morte!... »

En ce moment, un murmure sourd et grossissasit commença à se faire entendre : ce fut alors que Lagloire, qui n'avait rien dit, se levant et regardant l'assemblée avec des yeux pleins d'expression, s'écria d'une voix tonnante :

« Eh ! ne la vengerez-vous pas? >>

Cette parole acheva de mettre le comble à la fureur qui s'emparait de cette masse. Tous sortirent, mus par une rage allumée de cet esprit de justice qui saisit les multitudes.

La nouvelle de la mort de Fanny se répandit dans la manufacture, dans le faubourg, dans la ville, avec une rapidité effrayante.

Pendant que les ouvriers parcouraient les rues en semant cette fatale nouvelle, le père de Fanny, entendant sonner à sa pendule une heure à laquelle il était impossible que sa fille ne fût pas levée, tira le cordon de sa sonnette.

Le malade attendit patiemment: ne voyant paraître personne, il sonna une seconde fois, et une seconde fois personne n'accourut aux sons de celte sonnette, qui sudisail toujours pour faire accourir d'empressés domestiques.

Une commande importante devait être expédiée dans la matinée; le malade ne vit point paraître son secrétaire, ni le chef d'atelier de sa manufacture. Alors une inquiétude vague s'empare du père de Fanny: il essaie ses forces et parvient à se lever. En s'apercevant qu'il pouvait marcher dans sa chambre d'un pas assez assuré, il se dirige vers l'appartement de Fanny; par précaution, il ouvre la porte de sa chambre en évitant le bruit, il s'avance vers le lit de sa fille et il tressaille de joie en le voyant parfaitement en ordre, car il s'imaginait que Fanny pouvait être malade. 11 s'aventure dans les escaliers, le silence de la maison le frappe de terreur ; il n'aperçoit personne dans les cours, ses jambes tremblent sous

lui ; néanmoins, il s'achemine vers les ateliers :

il en approche et n'entend pas de bruit; il entre, il les trouve vides.

Seul et abandonné, dans sa propre maison, ne pouvant avoir aucune idée du malheur qui l'attendait, il se dirigea vers l'cMitrécde son vaste établis-

sement, d'où partait le sourd murmure de plusieurs voix. Il arrive, et son oreille est frappée de ces mots prononcés par la voix de la surprise :

Il M"« Fanny est morte assassinée?....

— 0 mon Dieu, oui !... »

Le pauvre père, accablé, tomba sur le sable de la cour, s'écriant: «Ma fille!.... »

La femme de chambre de Fanny, la seule qui fiit restée dans la maison, entendant cette plaintive parole et le bruit de cette chute, rentra précipitamment, et traîna le père de Fanny jusque sur une marche, l'assit, appuya sa tète sur un coussin qu'elle forma de son chàle, et elle lui prodigua des secours.

Lne autre scène, encore plus terrible, se passait en ce moment sur la place Saint-Étienne. Les ouvriers, au nombre de deux cents , avaient traversé toute la ville, en grossissant leur troupe de leurs amis, de leurs familles et d'une masse effrayante de gens indignés en apprenant la mort de la jeune Fanny. Chemin faisant, des circonstances de plus en plus tragiques volaient de bouche en bouche et exaltaient d'autant les imaginations de cette multitude ivre de vengeance. Les soldats arrivés de la veille s'y joignirent, attirés par la nouveauté et par le désœuvrement; cette foule, arrivée à la grande rue, était déjà tellement considérable, que cette rue trop petite pour contenir le torrent, ressemblai t, dans toute sa longueur, à un parterre de théâtre, rendu noir par la foule qui se presse dans son enceinte.

Cette masse populaire, composée de visages en fureur, qui tous offraient des expressions différentes, déboucha sur la place Saint-Etienne, qu'elle envahit tout entière : là, elle réveilla le grand vieillard et le général Béringheld qui, par hasard, était logé à l'archevêché, par le plus effroyable tumulte qu'un peuple ivre et soulevé par la colère ait fait entendre.

a Justice ! .... justice!.... arrêtez l'assassin de Fanny!... Justice!... Qu'on s'empare de l'homicide!... A mort!... En prison, en prison l'assassin!... il a massacré Fanny !... Fanny!... Qu'on le punisse !... Justice!. ..qu'on l'entraîne !... nous ledemandons!... l'assassin !... l'infâme !... Vengez le père privé de sa fille!... Vengeance!... vengeance!... Que la garde vienne!... Qu'on l'emprisonne!... Forcez les portes!.... Entraînez-le !... Justice!... Allez chercher la garde !... Oùestia garde?... Justice !... justice !... Arrêtez l'assassin !... Qu'il meure sur l'échafaudl... Nousnelui ferons aucun mal, maisqu'on l'entraîne!., qu'on le livre à la justice!... Courez chez le procureur impérial!. ..Au tribunal!... Qu'on l'égorgé plutôt!... Brisez ses fenêtres!... Qu'on le traîne!... A la voirie!... Son corps à la voirie !... Qu'on lui fasse comme il a fait!... Qu'on le tue! Rendons-lui la pareille!... Vengeons Fanny!... 11 n'a pas eu d'horreur du sang!... du sang de Fanny !... A la garde!... Qu'on

l'emprisonne ! ... Il a lue l'innocent ! . . . Vengeance ! . . . A la voirie!... Ou'ori le déchire!... Qu'on nous le livre!... Nous nous ferons justice !... Le vieillard!... Ou'on livre le vieillard !... Emparez- vous du coupable! Qu'il meure!... il a lue Fanny ! Qu'il

meure !... le vieillard !... le vieillard !... Qu'on le livre!... sur-le-champ!... »

Un moment, celle foule arrêta ses vociférations, mais ce silence n'en fui que plus horrible, el une multitude de voix enrouées partirent do gosiers desséchés :

"Brisez les portes!... Le vieillard !... le vieillard, livrez-le à lajustice!... en prison!... qu'on lui fasse son procès!... qu'il meure!... qu'on l'étrangle!... A la voirie!... Faites justice!... Fanny! Fanny!.. vengeons Fanny !... lirùiez la maison !... qu'on s'en empare... livrez le vieillard!.... livrez l'homicide!.... livrez l'assassin! A l'échafaud le criminel! Vengeance!.... vengeons notre père! A la voirie le

vieillard.... A mort!.... Des armes!... Prenons des pierres!... Qu'on le lapide!... qu'on le traîne!... A la garde!... Où est la justice!... Qu'on l'arrête !... il a tué Fanny!... il a tué Fanny !... qu'il meure!... d

Un violent combat était engagé à la porte de la maison : les gens qui l'habilaienl l'avaient barricadée; mais la foule, se poussant par un mouvement de vague sur celle maison, produisait un effort tel, que ceux qui se trouvaient le plus près de l'habitation couraient risque d'être écrasés; en sorte que, pour leur propre sûreté, ils cherchaient à enfoncer les portes, et ils montaient vers les fenêtres; mais le mouvement d'impulsion croissant avec les imprécations, ils furent forcés, sous peine d'être écrasés, de repousser l'effort ; en sorte que la place Saint- Étienne offrait l'image d'un flux et reflux de têtes, véritablement effrayant pour les nombreux spectateurs qui se montraient aux fenêtres.

Ces mouvements arrêtèrent les cris : il n'y avait plus que les extrémités de la foule et quelques voix solitaires du milieu qui s'écriaient encore : «Arrêtez l'assassin!... Vengez Fanny!... En prison!... Qu'on l'entraîne!... Justice!... » lorsque d'autres cris de joie se firent entendre du côté de la rue de l'Archevêché; l'on entendit: u Voici le procureur impérial !... voici la garde !... place !... rangeons-nous !... on vient l'arrêter!... place!... »

En même temps le général Béringheld et son élatmajor débouchaient par le cloître Saint-Gatien, et les tambours annonçaient l'arrivée de celle force armée.

« Vengez Fanny ! . . . Arrêtez l'assassin! . . . A mort! . . . Livrez-le!... « criait-on toujours en laissant passer le maire, le commissaire et le procureur impérial en costumes, car ils avaient sagement prévu que cette circonstance en imposerait.

Pendant qu'à travers celle multitude agitée , les

autorités civiles cl judiciaires se frayaient avec peine un chemin très-étroit, qui se comblait subitement après leur passage, le général Béringheld, à la tête de son état-major, ordoimait, sous des peines sévères, aux soldats de sa division qui se trouvaient dans la foule, d'en sortir cl de se rendre à leurs logements.

Parvenu devant la maison où était le grand vieillard, le général, condescendant à la prière du maire et du préfet, plaça des soldats qui se joignirent à la garde départementale, el l'on déploya une force imposante : il en était graïKiemcnl temps, caria porte delà maison, asile du grand vieillard, ne tenait presque plus, et le substitut du procureur impérial, accompagné du maire, d'un commissaire de |)olice et d'une escouade de gendarmerie, entra dat)s la maison.

Elle était déserte , tous les locataires l'avaient abandoimée en emportant leur argent. La foule, cernant la maison de tous les côtés, facilita la sortie des habitants par les fenêtres; car celte multitude effrénée n'en voulait qu'au vieillard : aussi ce n'était qu'après que chaque personne se faisait reconnaître, qu'on la laissait s'enfuir.

Le substitut parcourut toute la maison ; Béringheld, le maire et les autres personnes l'accompagnaient. Lorsque le secrétaire répondit à la foule que le vieillard ne s'y trouvait pas, les vociférations recommencèrent: a Qu'on brûle la maison!... on la rétablira, nous la paierons !... Justice!... il s'y trouvait, on l'y a vu!... etc. «

Enfin , le général et le groupe des personnes qui visitaient la maison arrivèrent dans la pièce la plus vaste qui donnait sur la rue, et un gendarme, regardant dans la cheminée, aperçut le vieillard suspendu dans cet endroit, au milieu du tuyau de cheminée.

Le vieillard, se voyant découvert, descendit, et le peuple attentif à ce qui se passait dans celte chambre, dont les croisées étaient ouvertes, poussa des cris de joie à l'aspect du vieillard.

«11 est arrêté!... Victoire !...Vive le maire!... Vive le substitut !... Victoire !... Vive notre maire!... Livrez-nous l'assassin !... En prison... nous l'entraînerons!... A bas les soldats, il n'en faut pas!... Nous le conduirons à la prison!.... Livrez l'assassin!....

Vive notre maire! Victoire! Qu'il livre

l'homicide!... A la voirie le scélérat!... Qu'on le déchire!... »

Le grand vieillard tremblait de tous ses membres, il régnait sur son visage celte peur puérile, cette frayeur terrible qui s'empare de toutes les facultés. 11 s'assit sur un fauteuil sans dire mot.

Le substitut, le maire et le commissaire s'assirent autour d'une table : le général Béringheld se tint debout contre une des croisées, en demandant à la

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foule du silence par un signe de main. La multitude se tut, et son dernier cri fut: Justice!... justice !...>

Lorsque le silence régna dans la place, le vieillard reprit courage; il s'avança contre la croisée, et, voyant la force armée qui le protégeait, sa peur s'évanouit. 11 alla droit à Béringheld, lui fit un signe de tète, qu'il accompagna d'un sourire sardonique ; le général effrayé ne répondit que par un salut, produit par une profonde terreur.

Le grand vieillard s'avança vers la table, autour de laquelle le substitut et les autres fonctionnaires se parlaient , pendant qu'un secrétaire s'apprêtait à écrire les dépositions. Il s'agissait de décerner un mandat d'arrêt, et l'on s'apercevait qu'il fallait un juge d'instruction. Un gendarme fut détaché pour aller en chercher un.

Arrivé près de la table, le vieillard regarda ces apprêts d'un air ironique , qui aurait glacé la main du secrétaire s'il l'avait aperçu; puis il dit aux fonctionnaires :

o Savez-vous , messieurs, contre qui vous procédez?

— Non, monsieur, interrompit le maire; nous commençons le protocole d'usage, et dans un instant nous allons vous interroger... Vous sentez que nous sommes portés à ce que nous faisons par notre devoir, et qu'il est très-possible que vous soyez innocent de ce dont la voix publique vous accuse. Une fuis justifié, s'il n'y a aucun indice suffisant pour vous inculper, nous serons encore forcés, je crois, de vous emprisonner pour assurer votre propre vie contre celte foule, à qui il sera très-difficile d'expliquer votre innocence, et personne ici ne serait à Fabri de sa fureur; car les soldats qui sont sous les fenêtres n'ont pas de cartouches; et si le soulèvement avait lieu, je ne vois aucune précaution humaine pour se soustraire au danger.

Le vieillard était resté dans une immobilité parfaite; les assistants furent stupéfaits de son altitude et des singularités que nous avons décrites : ce ne fut qu'après un moment de silence qiîC le maire demanda au vieillard son passe-port et ses papiers.

Le vieillard est en danger. — Dépositions. — Le général est compromis. — Fureur du peuple. — Lamanel protège le Centenaire.

Sur la demande du maire, le grand vieillard, tirant un portefeuille de forme antique, lui présenta une simple lettre.

Après l'avoir lue, le maire, étonné, la passa au

procureur impérial. Cette lettre était un ordre écrit par le ministre de la police lui-môme , signé par l'Empereur, et contresigné du ministre. Cet ordre prescrivait de laisser voyager 'en toute siîreté, de prêter secours, et Je n'inquiéter en aucune manière le citoyen Béringheld. Son signalement, écrit au dos et signé du ministre, était très-exact et, comme on sait, facile à faire et à reconnaître.

Au nom de Béringheld, le substitut et le maire se retournèrent, par un mouvement spontané, vers le général, et furent frappés en même temps de surprise , en reconnaissant la ressemblance qui existait entre le vieillard accusé et l'illustre guerrier.

Le substitut, se levant, s'approcha du général, et lui dit à voix basse ;

«i Général, serait-ce votre père?...

— Non, monsieur, répondit Béringheld.

— Est-il au moins votre parent ?...

— Je l'ignore.

— Monsieur, dit le substitut du procureur impérial au grand vieillard, l'ordre de Sa Majesté ne suffit pas pour nous dispenser de vous arrêter, si des circonstances aggravantes y donnent lieu; cette pièce ne fait pas mention du cas où vous vous trouvez, elle ne peut, en aucune manière, arrêter le cours de la justice. «

A ce moment, le juge d'instruction entra dans la chambre. On donna l'ordre au commissaire de police de chercher dans la foule les personnes qui avaient à déposer dans cette affaire, et, au bout d'une demi-heure, l'on vit paraître Lagloire, l'ouvrier de la barrière, la femme de l'ouvrier mort, le commis de l'octroi, le médecin qui avait traversé l'avenue de Gramtnont à la nuit, et le conducteur du fourgon du général.

La foule, avec la constance énergique que déploient les masses animées par un sentiment violent, restait toujours dans la place Saint-Etienne, et augmentait plutôt que de diminuer. Cà et là les ou- \riers de la manufacture entretenaient la fureur générale par leurs récits et leurs discours.

>i Vous n'avez pas d'autres papiers? demanda le juge au grand vieillard.

— Non, monsieur.

— Pas d'extrait de naissance?

— Non, monsieur.

— Ouel est votre âge?... »

A cette question, le vieillard se mit à sourire légèrement, et ne répondit pas. Chacun le regarda avec étonnement et l'on ne put se défendre d'un mouvement de terreur à son aspect monumental et froid comme la pierre d'un tombeau.

En l'interrogeant, le maire baissait les yeux pour ne pas voir ce filet de lumière qui brûlait d'un feu

LE CENTENAIRE

rouge cl clair en s'cchappanl du fond dos yeux de l'accusé.

u Votre âge? répéta le juge.

— Je n'en ai point! dit le vieillard avec cette voix cassée qui ne produisit que des sons détachés et sans cnsendjle.

— Où êtes-vous né?...

— Au château de Béringhcid , dans les Hautes- Alpes, » rép^ndit-il.

Le général tressaillit involontairement en entendant nommer le lieu de sa propre naissance, le château de son père, enfin le domaine qui lui appartenait encore.

«t En quelle année? dit le juge, avec un air d'abandon et sans paraître attacher de l'importance à sa question.

— En mil... Le vieillard s'arrêta comme s'il eût marché au bord d'un abîme, il s'écria en colère : «i Enfants d'un jour, le Centenaire en sait long! Je ne répondrai plus à rien que devant mes juges : à la cour d'assises, si l'on m'y traîne !... Ce n'est que là que je dois répondre.

— Comme il vous plaira, d dit le juge.

Alors on écouta les diverses dépositions : le médecin accoucheur déclara avoir vu, sur les onze heures environ de la nuit dernière, M"'= Fanny Lamanel, assise dans la prairie qui se trouve contre le pont du Cher, il l'avait reconnue à sa coiffure, à sa ceinture et à son châle. Mais il dit avoir encore aperçu près d'elle un militaire; il ajouta qu'il n'était pas sûr que ce fut le général Béringheld, quoiqu'il en eût la taille et les décorations.

Aux derniers mots de cette déposition, tous les yeux se tournèrent sur le général qui rougit.

Le juge d'instruction, adressant la parole au général Béringheld, lui demanda s'il était vrai que ce fût lui. — Béringheld dit que c'était la vérité.

L'ouvrier déposa que l'un de ses camarades, mort de douleur en apprenant la mort de Fanny, avait accompagné Fanny jusqu'aux Portes de fer, et qu'elle n'était plus revenue.

Le femme du mort déclara que son mari lui confia, sous le secret, qu'il avait indiqué l'accusé à Fanny comme pouvant sauver son père, parce que c'était le même homme qui l'avait sauvée, elle, d'une maladie mortelle; que M ""^ Fanny se rendait tous les soirs au Trou de Grammont, etc.

Le conducteur du fourgon fit observer qu'il avait escorté le vieillard depuis le pont du Cher jusqu'aux Portes de fer, entre minuit et une heure, la nuit dernière.

Lagloire déclara avoir entendu, à onze heures et demie, des cris déchirants sortir du Trou de Grammont; qu'auparavant il avait entrevu une jeune fille dans la prairie; que son général et lui avaient été

témoins de l'évasion du vieillard ; il raconta la disparition du fardeau, puis il invoqua le témoignage de son général.

Alors l'attention des magistrats redoubla; toute l'assemblée se tourna vers le général Béringheld avec la curiosité la plus vive, et le juge d'instruction lui ordonna de déposer tout ce qu'il savait.

Le général, à cet ordre donné avec toute l'autorité magistrale des membres de l'ordre judiciaire, laissa échapper un mouvement de hauteur, parut peu disposé à répondre, il garda même le silence, et cette circonstance étonna le groupe de magistrats, qui, se regardant déjà entre eux, témoignaient, par leurs fréquents coups d'oeil, qu'une même pensée s'emparait de leurs esprits : celte pensée était que le général pouvait être complice du crime ; et l'on doit convenir que l'allilude du général, sa pâleur, ses regards, son inquiétude, prêtaient à cette conjecture; surtout lorsque Ton comparait ce maintien du criminel avec l'assurance du grand vieillard, qui, tranquille, jouait avec son vaste manteau, en effrayant par un mouvement de son œil ceux qui se hasardaient à l'examiner.

Le vieux Lagloire s'avançant près du général lui dit d'une voix suppliante : «t Est-ce que mon général voudrait déshonorer son vieux soldat en faisant croire, par son silence, que j'ai menti!... Je sais que ce corbeau-là, dit-il en montrant le juge, vous a fait peu décemment sa question... mais, général... au surplus, vous êtes le maître, et mon honneur, ma vie, vous appartiennent.

Le juge pardonna l'expression du vieux soldat, en espérant que le général parlerait; mais ce dernier garda encore le silence, par des motifs que lui seul connaissait; ces difiicultés, produites par l'honneur et la probité du général, furent promptement levées par le vieillard.

« Général, dit-il en lui tendant et lui serrant la main, que les services que je vous ai rendus, que notre connaissance ne vous empêchent pas de tout déclarer!... je le désire même !... )>

Le vieillard proféra ces derniers mots avec un sourire digne de Satan, il semblait voir ce roi des enfers tel que l'a dépeint Milton, se levant dans le Pandémonium et se moquant des anges.

Le général s'avança, et, regardant parfois le vieillard, il raconta succinctement ce qui fait la matière des premiers chapitres de cet ouvrage. Pendant ce récit, le vieillard, immobile et la figure calme, resta dans la même position; son visage cadavéreux et blême ne remua point, ses yeux secs et ûamboyants furent fixés sur le maire, et il semblait que l'on vît un mort, ou une statue.

Quand le général eut fini, le substitut fit son réquisitoire; le juge signa le mandat d'arrêt, en obser- '

LE CENTENAIRE

vant au vieillard que les circonslanccs qui l'inculpaient lui semblaient beaucoup trop fortes pour ne pas nécessiler son arrestation.

Lagloire et les autres témoins sortirent alors, ils annoncèrent à la foule curieuse que le grand vieillard, l'assassin de la belle Faïuiy, allait passer. A celie nouvelle, les cris que nous avons rapportés recommencèrent avec une violence étrange.

En entendant cette explosion, le vieillard tressaillit, l'horrible peur à laquelle il était en proie lorsqu'on le trouva dans la cheminée, revint l'agiter : celte terreur le rapprochait du reste de l'humanité, et le spectacle de ce vieillard craignant la mort, et la craignant d'une manière ignoble, donnait à l'âme un dégoût, un effroi, qu'il est difficile de rendre.

«Croyez-vous, dit-il en tremblant au juge, qu'il me soit facile de passer à travers cette multitude furieuse sans aucun danger?... votre devoir est de me protéger, et vous le devez autant pour vous que pour moi ; car ils ne vous distingueront pas de moi dans leur rage fanatique. Allez, je connais les excès du peuple!... j'ai de l'expérience, et il «'j a pas un cheveu de différence entre cette masse de peuple et celle qui égorgeait à la Saint- Barthélémy , au dix août, en septembre , Tpcn(]at\t la ligue, etc. :>

Le ton de conviction et l'organe du vieillard faisaient passer la terreur dans l'âme, et le maire, écoulant les vociférations de la foule , fut convaincu que Béringheld courait véritablement risque d'être mis en pièces , car on criait avec un acharnement sans égal : « A la voirie !.. Qu'on nous livre l'assassin!., qu'il meure... etc. »

Le magistrat , s'avançant à la fenêtre , demanda du silence de la main et harangua la mullitude qui , ne pouvant entendre son discours , l'accueillit par les acclamations de : <c Vive notre maire! il va livrer le vieillard !... à mort l'assassin !... »

Un effroyable cri de joie fut élancé dans les airs et fit trembler le vieillard qui voyait sa mort jurée par ce peuple effréné.

« Général , s'écria Béringheld de sa voix sépulcrale et à demi éteinte , mettez vos troupes sous les armes pour protéger ma sortie et mon chemin jusqu'à la prison.

— Vieillard , je ne demande pas mieux, mais c'est inutile! mes soldais no feront pas fou pour vous sur le peuple; d'ailleurs, ils n'ont pas de cartouches, et la foule aurait bientôt rompu leurs rangs.

— Essayons, » dit le maire.

Le vieillard fut placé entre le général, le maire, le juge, le substitut, le secrétaire, le commissaire et l'escouade de gendarmerie; mais quand la foule ■vit les apprêts du départ, sans ménagement pour les plus avancés , elle se jeta sur la maison , avec l'apparence d'une de ces grosses lames de mer et avec

une telle furie que le bataillon placé par le général Béringheld fut dispersé, comme les débris d'un vaisseau par une mer courroucée.

On rentra sur-le-champ, et l'on barricada les portes. La foule se mit à crier de plus belle : ces voix enrouées , ces figures tendues annoncèrent plus que jamais la rage et l'énergie fanatique d'un peuple en colère.

Pour sauver ce peuple aveugle d'une sanglante catastrophe et du malheur d'une procédure qui coûterait la vie à bien des victimes de cette exaltation, si l'on venait à déchirer un homme qui n'était encore qu'en prévention , le maire eut une idée qui ne pouvait manquer d'avoir un plein succès.

11 dépêcha un gendarme et un secrétaire vers le malheureux père de Farmy. Le secrétaire eut ordre de l'instruire des circonstances où l'on se trouvait, du service éminent qu'il allait rendre au peuple , et de lui intimer l'ordre de se rendre à la place Saint- Étienne pour protéger le vieillard que l'on accusait d'avoir assassiné sa fille.

On trouva le père de Fanny dans un état déplorable : sa raison, sans l'avoir abandonné, succombait sous le chagrin dont il était accablé: ses yeux secs, n'ayant pas encore versé une seule larme, res taient fixés sur le siège où Fanny avait l'habitude de s'asseoir. Rien ne faisait effet sur lui.

Le secrétaire exécuta les ordres du maire. Son récit fini, le père de Fanny parut n'avoir rien entendu. Alors, le secrétaire, épouvanté des périls que couraient et la foule assemblée et ceux qui seraient ses victimes , représenta au malheureux père, avec l'énergie que donnent de pareilles circonstances, quel service il rendrait à la ville et à cette foule égarée. — Convenait-il que l'assassin de Fanny fut déchiré par la populace? ne fallait-il pas qu'il pérît sur l'échafaud?... on dirait que le père se serait fait justice lui-même! ne devait-il i>as retenir ses ouvriers ?... etc.

Lamaricl , comme mu par une inspiration qui ne vint pas de lui, se lève.

1. J'irai , » dit-il .... Tout à coup, d'un pas ferme, il s'avance, suit le secrétaire, le gendarme, et parait obéir à une force surnaturelle.

Cependant la foule continuait ses vociférations ; son acharnement, croissant à chaque minule, était arrivé à son plus haut degré : l'effroi régnait dans la maison du vieillard , la situation devenait de plus en plus critique, et il est impossible de décrire les agitations de l'âme de ceux qui jouent un rôle dans ces sortes de scènes! Quelle terreur saisissait les magistrats en écoutant ces clameurs répétées depuis le malin avec l'obstination d'un peuple mutiné.

« Qu'ils meurent tous!... criait-il, ou livrez le vieillard ! . . . Vous ne sortirez pas ! . . . Enfoncez les por-

LE CENTENAIRE

tes... A mort l'assassin!... Vengez Eanny !... Qu'on déchire le meurtrier! Que riioinicide meure! livrezle! A la voirie !... A réchafaud !... Qu'on l'égorgé!... A mort !... A bas les soldats!... Le vieillard, le vieillard!... livrez-le!... qu'il meure!... n

Tout à coup, à l'cxlrémité de la fouie, un silence auguste et solennel commence, il gagne insensiblement et par degrés toute cette multitude, elle forme d'elle-même un chemin respectueux devant un seul homme, dont la figure abattue, la douleur cl les souffrances éteignent les passions dans l'àme des spectateurs : devant son geste de main , tout s'abaisse , tout s'apaise : à son coup d'œil , les ouvriers se retirent, et ce magique tableau frappa d'autant plus les cœurs qu'il succédait à une scène d'un tumulte effrayant ; le contraste était aussi complet que l'imagination la plus poétique pourrait le désirer. Le père infortuné s'avance au milieu de cette haie silencieuse et parvient à la maison. Il monte, il entre dans la pièce où se trouvait l'assassin présumé de sa fille. A son aspect il frissonna, s'assit sur un fauteuil, car les idées qui lui troublèrent le cœur furent trop rapidement violentes. Un torrent de pleurs s'échappe de ses yeux et il s'écrie : «Fanny!... Faimy!... ma fille!... ).

Le général Béringheld , s'approchant de Lamanel, lira de son sein le collier d'acier qui décora Fanny, le présenta à ce père désolé en lui disant : « Voilà la dernière chose qu'ait portée votre fille. » Lamanel regarde le général, lui prend la main, la serre contre son cœur sans proférer une parole! mais quel geste ! quel regard ! quelle éloquence !... quelle muette douleur , et quel remercimenl !...

Il Je voudrais qu'il me fut permis d'en garder un anneau.... » reprit le général.

Lamanel contempla le collier avec regret, avec regret il en détacha un fragment et le tendit au général.

«i Faiblesses!... )> s'écria de sa voix sépulcrale le grand vieillard dont le front d'airain annonçait que la sensibilité n'habitait plus sous sa mamelle gauche.

On se mil en marche : le général soutenait le père de Fanny qui protégea , par sa présence , celui que l'on accusait du meurtre de sa fille , les magistrats suivaient.

Quand on aperçut le grand vieillard , ses proportions gigantesques, ainsi que les circonstances surnaturelles qui le distinguaient du reste des hommes, il s'éleva un sourd murmure qui grossissait déjà; déjà des cris partaient du sein de la foule , déjà le vieillard se réfugiait derrière le corps du père de Fanny, avec tous les indices d'une peur véritablement hideuse , lorsque Lamanel , se retournant : fit signe de la main et regarda l'assemblée avec cet air

douloureusement suppliant qui l'avait calmée une fois. Le bruit cessa. Un silence morne et farouche s'établit, semblable à celui qui régna dans Rome, quand les cendres de (iernianicus la traversèrent : le vieillard fut conduit à sa jtrison sans aucun autre accident; avant d'y entrer, le gigantesque étranger dit au père désolé : u Votre fille existe!... »

Cette parole fut prononcée d'un ton qui en détruisait la vérité : le vieillard ressemblait à ces médecins qui cherchent à faire croire à l'agonisant que la santé est à son chevet.

A ussi, malgré cette ironique consolation, le pauvre Lamanel fut repris d'une attaque si violente , qu'il mourut dans la nuit en prononçant sans cesse le nom de sa chère Fanny.

Un concours immense de peuple entoura la prison , jusqu'à la nuit. Le geôlier raconta que lorsqu'il eut verrouillé la porte du cachot sur le vieillard , il entendit sa voix sépulcrale murmurer : n Je suis sauvé !... »

Fuite. — Le gcncral quitte Tours. — Ses Mémoires.

Les événements de cette journée se trouvaient tellement liés à toute la vie du général Tullius Béringheld , qu'il était impossible qu'il n'en fût pas gravement affecté. L'espèce de maladie morale qui l'agitait lui donna quelque relâche , et , la curiosité s'emparanl de son âme , il résolut de rester à Tours pour connaître à fond l'être extraordinaire que jusqu'alors il n'avait qu'entrevu, et, puisqu'on tenait ce nouveau Protée enchaîné, de pénétrer ce mystère qui enveloppait son existence.

Il fil appeler son général de brigade , lui remit le commandement de la division , ordonna d'aller à plus petites journées , puisque l'empereur ne devait se trouver à Paris que longtemps après l'arrivée des troupes. Puis il résolut de se rendre à Paris en poste, après être resté à Tours le temps nécessaire pour satisfaire sa curiosité. Les troupes quittèrent la ville dès le lendemain.

Le lendemain , le général passa la soirée chez le préfet, il y trouva le juge d'instruction chargé de l'affaire du vieillard , ainsi que le substitut impérial et le maire. Sur la fin de la soirée, ces magistrats, restés seuls avec le général , le prièrent de se rendre dans le cabinet du préfet. Là, ce dernier lui dit : a Général , il parait certain que vous connaissez l'individu qui fait en ce moment le sujet de toutes les conversations de la ville : notre curiosité est arrivée à son plus haut période , et nous désirerions bien connaître »

LE CENTENAIRE

Le préfet en était là lorsque son secrétaire particulier ouvrit la porte du cabinet et se présenta :

<v 31. le comte, dil-il, je viens vous annoncer, ainsi qu'à 31. le maire, un nouvel incident qui n'est pas le moins extraordinaire de l'affaire Béringhcld, c'est que ce vieillard a disparu. Le geôlier n'a pas quitté la prison, il a été entouré constamment de personnes dignes de foi; les senlinelles n'ont rien vu, et lorsque le geôlier est entré dans la prison pour apporter au détenu le repas du soir, il a trouvé la chambre vide, sans aucune marque de fuite, sans aucune trace , rien de brisé... »

Chacun resta stupéfait, excepté le général. Les fonctionnaires se regardèrent, et le substitut s'écria :

« Certes, messieurs, je suis loin d'être superstitieux et crédule, mais je vous assure que cet homme m'a si bien glacé par son aspect , que je n'osais l'envisager, et que je suis obsédé par une idée que je ne puis empêcher d'errer dans mon imagination : c'est que cet homme possède un pouvoir hors nature...

— Je suis très-disposé à le croire, observa le maire, et il n'y a que la terreur horrible qui s'emparait de lui, à laspect du peuple irrité, qui dérange mes idées ; cette peur de la mort le dépouille à mes yeux de ce surnaturel que vous lui attribuez... Cependant j'avoue que si je l'avais devant les yeux, je ne pourrais m'cmpêcher d'être persuadé comme vous...

— Nous ferons, interrompit le préfet , un mémoire détaillé de ces événements, nous l'enverrons au ministère de la police générale.... et si l'on ne découvre pas le lieu de la retraite du vieillard , si les recherches constatent qu'il n'est pas dans l'étendue de l'empire , vous laisserez là, je crois , messieurs, une procédure qui devient inutile parle manque de preuves et de faits.

— En effet , dit le juge d'instruction : il est impossible de baser sur ces faits un acte d'accusation.

— Et il serait difficile de le soutenir, ajouta le substitut.

— Général, continua le préfet, vous savez que nous n'avons aucun droit à vous demander de satisfaire notre curiosité : après vous avoir témoigné le désir d'apprendre ce que vous pouvez savoir sur cet être bizarre, vous serez à même de nous en instruire ou de nous refuser cette satisfaction ; dans le cas où vous voudriez bien nous mettre au fait de ces cir-

• Il eût é(é très-faslidieux pour le lecteur d'avoir à lire en entier les mémoires du jjéncrai Bcrinjjliehl ; on a donc été forcé d'en extraire ce qui se rattachait plus particulièrement au sujet, et d'en faire une narration suivie, eu la coupant cependant par des lacunes nécessaires. On y perdra, peut-être, la manière détaillée et consciencieuse avec laquelle le général racontait

constances, nous vous jurons tous qu'elles seront ensevelies dans nos consciences.

— Messieurs, dit le général, si le vieillard est échappé, je puis vous assurer que vous ne le reverrez jamais en cette contrée!... d'un autre côté, sa fuite me déconcerte autant que vous , sans que j'en sois étonné ; je vous avoue que je comptais pénétrer ici le mystère dont s'enveloppe cet être extraordinaire , et j'avais l'idée vague qu'il lui serait difficile de se tirer de la position fâcheuse où il était. Puisqu'il s'est évadé , mon séjour à Tours devient inutile, je partirai demain. Mais si vous vous proposez de faire un mémoire à l'Empereur et à la police générale , je sens que je dois vous donner tous les renseignements qui sont en mon pouvoir : ma vie tout entière se trouvant liée à ces éclaircissements, il y a longtemps que j'en ai consigné, dans un écrit, les bizarres événements qu'il me serait impossible de séparer des circonstances qui concernent le vieillard. Je vous enverrai le manuscrit avant mon départ : je vous le confie , monsieur le préfet , et je compte sur votre obligeance pour me l'adresser à Paris , avec la relation fidèle de ces derniers événements. Je remettrai soigneusement le tout à sa majesté, et au ministre delà police générale. »

Alors on se sépara, les magistrats firent leurs adieux au général. Le lendemain , l'on peut se figurer l'étonnement dans lequel toute la ville fut plongée , en apprenant la fuite du vieillard. Il y eut autant d'opinions différentes que de personnes, et les conjectures ne manquèrent pas.

Le général Béringheld partit, mais une demiheure avant de monter en voiture, Lagloire avait été porter chez le préfet un paquet cacheté qui renfermait les mémoires de la vie du général, écrits par lui-même.

Le soir même, les magistrats qui avaient paru dans l'affaire du vieillard , se réunirent chez le préfet; il décacheta l'enveloppe du manuscrit et lut ce qui suit à différentes reprises :

GÉNÉRAL BÉRINGHELD '.

Avant de commencer l'histoire du général , il est nécessaire de rendre compte des circonstances biles moindres détails qui concernent le vieillard et les événements (le sa jeunesse; mais l'on peut répondre que l'on doit y gagner une précieuse rapidité dans l'intérêt.

En ne publiant pas les lettres, les mémoires et les renseignements qui servent de base à toute cette liistoire , je sens qu'à chaque pas je dois des explications. Je préviens donc que les

LE CENTENAIRE

zarrcs qui prccêdùrcnt sa naissance : on y trouvera, par une singularité remarquable, plus de renseignements sur le vieillard , que dans la suite de sa vie, mais seulcmcnl jusqu'au nionieiit où nous le reprendrons sur la route de l'aris.

Son père , le comte de Céringhcld, était le dernier rejeton d'une famille illustre dans les annales de la France . et l'une dos plus nobles : elle tirait son origine d'un Tullitts Béringhclil , célèbre chez les anciens Germains et dont les historiens romains font mention.

Avant que la France devînt un royaum.e , les comtes de Bcringhcld habitaient les contrées du Brabant , où ils avaient une petite principauté : ils déchurent sensiblement. Enfin , du temps de Charlemagne ils vinrent en France. Des services rendus à l'ïlmpereur leur concilièrent l'amitié de ce grand prince , qui leur acheta leur comté , dont le château avait été pillé etdétruitparles Saxons. Charlemagne leur concéda en échange un comté situé au pied des Alpes : il donna même à ce comté le nom de Béringheld , mais ce ne fut que bien tard que le nom primitif s'éteignit , et qu'il fut remplacé par le mot tudcsqiie de Béringheld.

Les comtes de Béringheld furent alors occupés pendant longtemps à transplanter en France leur fortune; toutentiersausoinde se rendre respectables par de nombreuses possessions , par une grande quantité de vassaux et un château-fort, vaste et bien situé, ils tombèrent, quant à la renommée et à la gloire militaire , dans une espèce d'oubli : ce ne fut guère que sous le règne de Philippe-le-Bel qu'ils reparurent à la cour, dans l'histoire, à la guerre, avec un éclat qui les rendit célèbres. Ils furent comptés parmi les grands vassaux , et le chef de cette famille se voit souvent dans l'histoire comme un des grands officiers de la couronne de France.

Nous passons sous silence les hauts faits et les circonstances qui concernent celte famille. Elle arriva à son plus haut degré de gloire etde prospérité sous le règne de Henri 111 , Henri 1\ et Louis XIll ; mais, à partir du règne de Louis XIV, elle déchut sensiblement pour ce qui regarde les honneurs et les dignités , sans rien perdre cependant de ses importantes richesses : il semblait qu'un génie protégeât cette famille, au milieu des grandes secousses qui agitèrent la France , sous les règnes de Charles IX ,

détails déjà donnés sur le vieillard se trouvaient dans une lettre que le général Béringheld avait adressée , à cette époque, à un savant distingué de la capitale; aussi Ton a dû remarquer que la description détaillée du vieux Béringheld n'était pas sortie de la plume sévère d'un auteur : nous ravonsjugée assez curieuse pour la laisser tout entière ; il en sera de même pour beaucoup d'autres morceaux de cette histoire, dont ou respectera le cachet et que l'on extraira fidèlement des correspondances et des mémoires.

jusqu'au règne de Louis XV. Les terres , les biens, la considération , en un mot le matériel de la vie fut scrupuleusement conservé et toujours agrandi. Rien ne dégénéra de ce qui est au pouvoir de l'homme , il n'y eut que l'esprit et les qualités morales de l'âme qui vieillirent; car les races d'hommes ne peuvent pas toujours se soutenir, et il en est des familles comme des plantes qui perdent de leur qualité en restant sur le même terrain.

Le père de Tullius, héritant de l'espèce d'abâtardissement qui s'était emparé du moral des comtes de Béringheld , se trouva l'être le plus faible et le plus superstitieux qu'il fût possible de voir, un de ces hommes dont la vue n'excite que lesentimentde la compassion. Bon par caractère , il n'avait jamais pu jouir de l'amour de ses vassaux , parce que les gens qui le gouvernaient , commettaient sous son nom des exactions et des violences.

L'espèce d'infirmité morale qui se faisait sentir dans le caractère du corale de Béringheld, s'augmenta singulièrement à la mort d'un de ses oncles, commandeur de l'ordre de Malte. Cet oncle , avant de mourir , appela son neveu , ils eurent ensemble une longue conférence , dont le sujet influa visiblement sur l'esprit du comte. Ce fut depuis celte époque que le pouvoir du confesseur de Béringheld devint beaucoup plus étendu, et son ascendant sur l'esprit du comte ne fut un mystère pour personne.

En 1770, la famille Béringheld fut réduite, par la mort du vieux commandeur , à ce seul comte Etienne de Béringheld, qui, par la réunion des biens de toutes les diverses branches éteintes, devint un des plus riches seigneurs de France et leplus ignoré. Il épousa l'héritière de la maison de AVelleyn-Tilna, qui, de son côté, était aussi le dernier rejeton de cette famille, et qui, de même que Béringheld , se trouva d'un caractère tout à fait nul. H semblait qu'un malin génie se fût amusé à réunir les deux infirmités de deux familles mourantes , pour en créer un assemblage de faiblesse.

Le comte et la comtesse de Béringheld vécurent dix ans sans avoir d'enfants, et les bruits les plus injurieux coururent sur le R. P. André de Lunada, le confesseur du comte.

Nous allons essayer de rendre compte^des cris que poussèrent les cent voix de la Renommée.

On prétendait que le commandeur avait fait à son

Nous faisons cette observation, une fois pour toutes, afin d'éviter les reproches que l'on pourrait nous adresser, soit sur le peu de vraisemblance, soit sur la différence des styles.

Malgré notre désir de laisser parler le général, nous avons arrangé la narration comme si elle était faite par l'éditeur , afin de ne pas changer la manière, le genre et la division adoptés. Enfin nous ferons observer que si nous avons retranché quelque chose, rien de ce qui reste n'est inutile , et que l'histoire du général se lie entièrement à cette aventure, {yole del'Ed.)

LE CENTENAIRE

neveu une confidence extraordinaire qui embrassait l'existence totale des Béringheld , leur fortune prétendue illégale, etc.

L'on renouvelait, au sujet de celle confession du moribond, tous les bruits qui coururent sur ce commandeur et sur sa famille.

Ce commandeur fut toujours accusé de sorcellerie, de magie blanche et noire; la vente de son âme au diable n'était pas plus oubliée que son goût pour la chimie, la physique, et que la recherche à laquelle il se livrait envers un membre de sa famille.

Nous allons expliquer ce fait d'une manière plus claire.

La famille Béringheld, ainsi que toutes les familles, s'était dès longtemps divisée en une multitude de branches. Ce fut en 1450 que George Béringheld eut, pour la première fois depuis l'origine de la famille, deux fils qui vécurent tous deux ; l'alné fut nommé George, et le second Maxime : de manière qu'en 1470, sous Louis XI , la famille se sépara pour la première fois en deux branches , car Maxime eut un fils.

Alors Maxime, ayant de la postérité, obtint le litre de comte , et ajouta le nom de Sculdans à son nom, afin que la branche cadette fût toujours distinguée de la branche aînée.

Cette branche cadette en forma d'autres, et cet assemblage des branches cadettes de la maison de Béringheld devint une autre maison puissante, en héritant des biens que ses membres acquéraient lorsqu'il ne se trouvait pas d'héritier direct. Ce fut le commandeur Béringheld-5'cwWaHs qui rassembla sur sa tête les immenses richesses de cette maison cadette, et qui, par sa mort, les reporta dans la branche aînée , représentée par le comte Etienne , père du général dont il est question.

Revenons au fils du premier comte Maxime Bévïng\ïQ\ù- Sculdans , fondateur de la maison Sculdans, car c'est sur ce fils que roulait toute l'histoire.

Ce fils du premiercomte Maxime Béringheld-5'CM/rfawsétaitl'objetd'uneeffrayantc légende. Ce Béringheld, second comte Sculdans, s'adonna aux grandes sciences, il vécut avec les savants de ce temps, visita , dans le cours de sa longue existence , l'Inde, la Chine; il assista à la découverte du Nouveau- Monde , fit le tour du globe , et vécut depuis l'année 1470 jusqu'en lo72 , qu'il disparut, le jour même de la Saint-Barlhclcmy.

Cette longue existence lui fit donner le surnom du Centenaire : l'on prétendait que son esprit revenait sur la terre ; et Ton citait toutes les fois qu'il rendait des visites à sa famille. Le fait est que la dernière fois qu'il vint à Béringheld , ce fut en 15uO, et il fit présent de son portrait : on fut étonne de trouver

au Centenaire une vigueur, une force qui n'est pas ordinairement l'attribut de la vieillesse. On ne le vit plus depuis ce temps; mais la tradition prétendait que l'on apercevait le Centenaire, et que c'était lui dont le pouvoir magique protégeait la famille.

Voilà comme celle confuse histoire se rapportait au commandeur Sculdans : on disait que ce vieux commandeur s'élait mis à la recherche du Centenaire, d'après une vision qu'il avait eue en Espagne, et d'après un mémoire présente au ministère espagnol sur une aventure arrivée au Pérou ; que le commandeur, ayant fait le voyage, se convainquit de l'existence du Centenaire et que Sculdans mourut pour l'avoir aperçu subitement.

11 s'en serait donc ouvert à son neveu le comte Etienne, avant d'expirer, et cette confidence rapportée par le comte de Béringheld au tribunal de la confession, était le fondement du pouvoir du Père André de Lunada, ex-jésuite. Il aurait, par là, possédé les moyens de perdre le comte, dont les possessions étaient le produit de la sorcellerie; et ce père André, abusant de la faiblesse de son pénitent, caressait l'idée de s'emparer des biens de la famille Béringheld, en empêchant le comte, par des moyens bizarres, d'avoir des héritiers.

Tel était, en 1780, l'état dans lequel se trouvait la famille de Béringheld et les bruits qui couraient sur cette illustre maison. Ce préliminaire indispensable évitera toute obscurité par la suite.

Le château de Béringheld était un des plus vastes et des plus romantiques qu'il fût possible de voir : situé au milieu des montagnes pittoresques qui commencent la grande et belle chaîne des Alpes, il luttait, par sa hardiesse et son étendue, avec les monts sourcilleux qui l'environnaient. 11 paraissait montagne lui-même. Le mélange des architectures diverses de différents siècles le rendait comme les archives de l'art, et altestait à combien de siècles et de destructions il cul à résister.

Il y avait une foule de constructions, une chapelle, des corps-de-logis, de magnifiques écuries, des orangeries, toutes bâtisses qui portaient le caractère d'une grandeur vraiment royale et qui composaient un ensemble tout à fait romantique.

De vastes jardins se confondaient à leurs confins avec les Alpes , et les plus beaux points de vue , les plus belles vallées, dont la nature seule avait fait les frais, embellissaient cet imposant séjour.

Le château était précédé par une grande cour , au bout de laquelle se trouvait une grille, où commençait alors une immense prairie garnie d'arbres, et après cette prairie , on avait laissé subsister ce qu'on nomme un tournebride. Ce tournebride était un bàlinientoù demeurait le premier concierge du château; cette construction tenait au village dont

LE CENTENAIUE.

elle formait la première maison, el lo concierge avait fini par conquérir le droit de vendre de l'avoine, des lourragcs et du vin.

Alors les voyageurs s'arrêtaient à cette espèce d'auberge, tenue par ce concierge, et c'était à cet endroit que se rassemblaient les domestiques du château ainsi que les plus riches du village. De ces conciliabules partaient les bruits que nous avons rapportés succinctement, afin d'éviter au lecteur de les entendre conter par Babichc, la femme du concierge , la présidente -née du cercle du tournebride.

Le 28 février 1780, il se tenait à ce tournebride une séance à laquelle on peut faire assister le lecteur pour le mettre au fait de l'événement qui empêcha la famille Béringheld de s'éteindre.

Il était neuf heures du soir, un vent de bise harcelait avec tant de vigueur la porte démantelée du tournebride, qu'à chaque instant on croyait qu'elle allait être emportée. Chacun des assistants se rapprochait de plus en plus d'un feu de bois de sapin, qui jetait tant de clarté que l'on n'avait pas besoin de chandelle.

Le gros concierge, habitué à entendre régulièrement les voix glapissantes des collègues de sa femme Babiche, dormait dans un coin de la cheminée; à l'autre coin était la sage-femme du village, vieille sorcière qui cumulait avec ses fonctions obstétriques, le droit de dire la bonne aventure , de jeter des sorts, de nouer l'aiguillette , de guérir avec des paroles magiques et des simples bien choisis. Elle avait quatre-vingt-dix ans, et sa figure dessécîiée, sa voix rauque, ses petits yeux verts, ses cheveux blancs qui s'échappaient de dessous un mauvais bonnet, ne contribuaient pas peu à fortifier les idées qu'elle entretenait sur son compte.

Ayant vu naître la population presque entière du village, connaissant les généalogies de chacun , les mystères de la naissance , les histoires de chaque famille, il était impossible qu'elle ne fût pas une autorité et une puissance redoutable du village de Béringheld , surtout lorsque les pères l'avaient représentée à leurs enfants en bas âge, comme une sorcière , ou tout au moins comme une femme à vénérer.

A côté d'elle, venait Babiche, grosse femme, fraîche et jolie ; contre Babiche était le plus fort épicier du lieu , nommé Lancel. Trois ou quatre commères octogénaires tenaient le milieu.

Le gros concierge avait à sa gauche le garde-général des forêts de la couronne, homme aimable, instruit, musicien, marié depuis peu, et qui, ne trouvant pas accès au château , venait quelquefois écouter les nouvelles qui se débitaient au cercle du tournebride. 11 était l'homme d'affaires de plusieurs

maisons dont les propriétés se trouvaient aux environs; sa femme, extrêmement jolie, et d'un caractère assez aimable pour briller sur un plus vaste théâtre, venait rarement à cette assemblée où sa dignité aurait été compromise.

u Le l'ère de Lunada a fait renvoyer ce matin le jeune homme que madame avait pris en affection , disait la concierge; il ne laissera pas, si cela continue, une seule tête qui soit du genre masculin ; j'ai toujours peur, lorsqu'il passe à cette grille et qu'il jette sur cette maison son grand œil sournois, qu'il n'aperçoive mon pauvre Lusni.

— i\le voici!... s'écria le concierge endormi , qui, s'enlendant nommer par sa femme, crut que sa despotique moitié l'appelait.

— Le fait est qu'il prend de rudes précaution» pour s'assurer le gâteau, dit une des commères.

— N'est-ce pas pitoyable de voir périr une des plus nobles familles et les anciens protecteurs de tout le village?

— Ne calomniez pas ce saint homme, s'écria le politique concierge, qui sait s'il n'est pas à rôder ici près !

~ A quoi servirait au Père de Lunada de posséder les biens immenses de la famille Béringheld? repartit le garde des forêts, il n'a pas d'héritiers, il jouit dès à présent de toute l'opulence qu'il peut souhaiter ; son ordre est aboli ; partant, je n'aperçois aucun but dans sa conduite, et si madame la comtesse n'a pas d'enfants, c'est qu'elle est stérile.

— Si le comte et sa femme viennent à mourir , il ne restera pas grand' chose au révérend Père.... s'écria Babiche : il jouit, c'est vrai ! mais il ne possède pas !... »

A ces mots, la vieille sage-femme agita sa tête de droite â gauche, ce qui fit tomber ses cheveux blancs sur son col noir et ridé ; elle éleva vers le ciel ses mains décharnées , chacun se tut , car ces préambules annonçaient que Marguerite Lagradna voulait parler; on se serra donc les uns contre les autres, et tous les yeux furent attachés sur la sagefemme, dont les yeux brillants roulaient avec vivacité ; il semblait qu'un démon l'agitât, et que , telle qu'un poëte , elle eut une inspiration dont la verve voulait s'échapper comme une flamme ou un torrent.

La sorcière. — Ses discours. — Prédictions.

Arrivée de

TEsprit.

II Malheur à Ludana î... Malheur, s'écria Lagradna, malheur à lui , s'il veut toucher à la fortune

LE CENTENAIRE

des Béringhejd!... elle est sacrée !.... tous ceux qui cherchèrent à l'envahir sont mal morts!.... »

Lagradna avait une manière de prononcer et de jeter ses mots qui plongeait l'âme dans une espèce de frayeur , elle paraissait tellement pénétrée de ce qu'elle disait, qu'elle en faisait passer chez les autres la conviction ; on était ému rien que par ses simples gestes.

o D'ailleurs, continua-t-elle après un instant de silence, et en regardant les solives du plafond; la race des Béringheld ne doit pas s'éteindre , elle durera autant que le monde !... que ce monde-ci !.. » Et Lagradna frappa la terre avec la longue canne qu'elle portait toujours.

>: Il y a longtemps que je sais cela, ainsi que la prédiction de Bèrinfjheld-le-Centenaire! Et elle chanta d'une voix rauque et cassée :

« Ma race ne mourra

Que lorsqu'il nous cherra

Une grosse montagne

Dans la rase campagne

De la Vallinara ;

Ainsi nous périra

Le dernier de ma race.

Que rien, que rien n'efface. »

En chantant ces mauvais vers d'une voix chevrotante , Lagradna avait imprimé une attention singulière à ses auditeurs.

« Comment voulez- vous qu'une montagne écrase quelqu'un dans la Vallinara?... — Vous avez entendu la prédiction !... reprit-elle d'une voix sonore et en se levant debout dans la chaumière qui parut alors trop petite; eh bien !... j'ai vu ce malin celui qui l'a faite!... oui, je l'ai vu!... et voilà la seconde fois de ma vie. La première, ce fut

lorsqu'en 1704, écoutez! on avait accusé le

comte Béringheld le LXXII", de la mort de la jeune rdlany, dont on trouva le squelette dans le souterrain de la tour carrée. L'arrêt de mort était à la veille d'être rendu, les biens allaient être confisqués : il faisait nuit noire , et je revenais des montagnes par la Vallinara , le vent soufQait , et les forêts grondaient comme le tonnerre; j'avais peur et je marchais en chantant la complainte de Béringheldle-Centcnaire... Arrivée au milieu de la Vallinara , je vis une grande masse noire se mouvoir dans l'obscurité , et éclairée par deux petites lueurs bien distinctes; comme je me dirigeais vers Béringheld et que la masse allait aux montagnes, nous devions nous rencontrer... D'abord , je crus que c'était Butmel , qui venait à cheval à ma rencontre.... »

A ces mots , la sage-femme tomba sur sa chaise , resta immobile, et des pleurs, s'écoulant de ses yeux,

roulèrent dans les sillons formés par les rides de son visage. Cet accès de douleur, dans un âge si avancé, fit tressaillir l'assemblée qui se souvint alors que Lagradna n'avait jamais été mariée; qu'elle n'aima qu'une fois dans sa vie ; qaeButmel , l'amant chéri de Lagradna, fut celui sur lequel le crime du meurtre de Pollany fut rejeté d'une manière inconcevable et par une trame invisible ; quon le transféra à Lyon où il fut condamné à mort ; enfin, qu'il mourut accusé d'avoir tué Pollany ; que toutes les fois que le nom de Butmel sortait de la bouche de Lagradna, elle tombait dans une rêverie qu'il ne fallait pas interrompre , sous peine de la voir livrée à un accès de folie. Bientôt Lagradna reprit :

11 II me semblait déjà le voir avec son sourire !.... son chapeau sur l'oreille , un bouquet à la main , et la joie peinte sur le visage.... pauvre Butmel!.... tune souris plus , dit-elle en regardant la terre, et quel est l'infernal génie qui t'a fait tirer à quatre chevaux pour un crime que tu n'avais pas commis? toi, un crime?.... loi , l'àme la plus honnête !..... et, Pollany était mon amie !... la tienne !... ah, tu ne souris plus!... mais, dit elle avec un accent déchirant, tu es dans les cieux, avec les anges! »

Cette idée, qu'elle exprimait les yeux levés vers le ciel , fit disparaître un moment ses rides , son visage parut voir Butmel, et elle caressa une chaîne composée de grains de verre , que son amant lui avait donnée. Son extase, pendant laquelle chacun tâchait de ne pas respirer, cessa par degrés ; elle revint à elle , en disant : c Ce n'était pas lui que je croyais apercevoir dans la Vallinara!... je marche toujours... je vais !... je vois que les deux lumières sont deux yeux, la masse, un homme; et cet homme, un cadavre. ;i

Une horreur indéfinissable s'empara des assistants, à ces mots prononcés avec des repos, des accents et des gestes qui donnaient à Lagradna l'air d'une sybille dans un antre. On croyait voir ce qu'elle dépeignait : le feu ne jetant qu'une faible lueur qui éclairait la chambre à peine, ;\larguerite se trouvait alors colorée par un reflet rougeâire, ce qui la rendait susceptible de produire un effet profond sur l'imagination, surtout en racontant une pareille histoire à de pareils auditeurs.

« Ce cadavre ! continua-t-elle d'une voix à

faire trembler les plus aguerris, c'était l'esprit de Béringheld-le-Centenaire!... je l'ai reconnu !...

— Comment , demanda le garde des forêts , puisque c'était la première fois que vous le voyiez?

— Comment?... reprit Lagradna avec volubilité, mon père ne l'avait-il pas aperçu en septembre de l'an 16u2 , quand Jacques Lehal fut emporté de son chalet sans qu'on l'ait jamais retrouvé , et que le comte Béringheld LXX apprit la mort de celui

LE CENTENAIRE

contre lequel il devait se battre en duel le lendemain? L'adversaire du comte de Kcringheld était un comte de ^'ervil; tous deux devaient se bullrc à mort, et Ycrvil passait dans ce temps pour le plus adroit à i'épée : le trépas de liéringheid paraissait donc inévitable. Ce redoutable adversaire mourut à deux lieues d'ici, dans le col de Namval ; une pierre énorme tomba sur son carrosse... Mon pcvearurEsjo/vY détacher la pierre!... alors il me raconta comment il avait entendu dire à son grand-père que l'esprit ne paraissait jamais, sans qu'il arrivât des malheurs à ceux qui menaçaient les Béringheld , et qu'une mort sinistre saisissait toujours quelqu'un quand le Cenlenaire passait dans une contrée.

1! Mon père, à cette époque, m'avait déjà tout détaillé , et lorsque je rencontrai Yeuprit du Centenaire , comme je vous le disais tout à l'heure , je reconnus sa voix qui n'a rien (l'humain , cette voix qui parle comme celle des vents et des tempêtes ; alors, je n'ai pas pu soutenir la lumière de ses yeux; quand il a passé , j'ai aperçu sa grosse tête blanche qui sentait la ton)be; ses pas n'ont point retenti sur le sable , il était léger comme le vent du matin ; et, comme ma tête se trouvait sortie du fossé qui me cachait , j'ai vu, lorsqu'il a levé son pied , j'ai vu ses os desséchés et aucune chair dessus-..

« Aussi, l'arrêt fut cassé , l'affaire du comte de Béringheld appelée à Paris , où on l'acquitta , et Butmel a été la victime ! ;>

Des pleurs coulèrent encore et la vieille se tut. On n'osa pas interrompre son silence ; d'ailleurs , l'aspect vénérable de la misère d'amour de cette femme inspirait un profond sentiment de compassion. Elle agita sa main décharnée, la tendit, et découvrant ses os , elle dit :

« Ce bras a été jeune , recouvert d'une peau douce, et Butmel le pressait souvent !...mais maintenant , je vis , mon bras est ridé , et Butmel est mort !...jesuismorteaussi.... mon cœur estmort.... on croit que je vis!...

a Sachez , reprit-elle d'une voix sonore et ferme, sachez que j'ai vu l'Esprit ce matin... malheur au Père Lunada, s'il convoite les biens de la famille Béringheld!... l'i'sp/// est dans la contrée, j'ai revu la neige de sa tête, les os de ses pieds; il était sur le sommet du Péritoun : assise au bas de la montagne , j"ai pensé m'évanouir, en apercevant que le vent impétueux n'agitait pas son grand manteau brun , et qu'il se tenait ferme sur ses pieds ; j'ai cru qu'il m'annonçait ma mort, j'ai demandé dans le village si quelqu'un n'avait pas disparu... Le Centenaire jetait un œil de feu sur les vieux murs du château... ah! notre comtesse aura un enfant... allez, c'est Lagradna qui vous le dit, retenez-le

bien !... et vous, M. ^'éryno, prenez garde à votre femme! elle est jolie comme Pollany!... (le garde des forêts tressaillit de frayeur) ; et vous ! Babiche , prenez garde à Lusni!... il ressemble, pour la taille, à .lacques Lehal ! (la concierge se signa et dit un pater) ; VEsprit voltige sur la contrée !... il est rare de le voir deux fois par siècle... il y aura du nouveau !... car, si l'Esprit n'emporte pas quelque âme avec lui, il ferait plutôt revem'r des morts!... x

Le feu s'était éteint sans que personne osât se lever pour y remettre du bois de sapin ; il s'échappait du foyer, des cendres , une (lamme bleuâtre qui , parfois, éclairait le visage de Lagradna : cette lueur voltigeait dans la chambre comme les paroles de la sage-femme dans l'imagination de ses auditeurs : elle les avait lancées une à une , et le peu d'idées qu'elles contenaient contribuait à donner à l'âme une espèce de vague et de rêverie pesante. On s'étonnait de l'entendre parler, d'écouter ses diffuses paroles, cependant elle réussissait à inquiéter. Au moment où elle se rassit, un violent coup de vent se flt entendre et la cloche du tournebride retentit.

Personne ne se leva pour aller ouvrir , parce que l'on supposait que le vent avait seul agité la cloche; mais tout à coup, lorsque l'on n'y pensait plus et que le vent était apaisé, la cloche fut sonnée avec une vigueur et une constance qui prouvèrent qu'un être de chair et d'os remuait le pied de biche qui se trouvait terminer la chaîne; alors le chien se mit à aboyer d'une manière qui sembla lugubre.

Personne ne fit mine de se lever.

« Eh bien, Lusni, mon ami ! s'écria Babiche.

— Allons-y tous,... « répondit Lusni à l'interpellation cadencée de sa femme.

A ces mots, Lusni jeta dans le foyer une poignée de branches de sapin, une lueur subite éclaira la chambre, et, le courage renaissant dans l'âme de . chacun , le garde des forêts alluma une chandelle , et Babiche, Lagradna, et Lusni en arrière-garde, se dirigèrent avec le garde vers la grille.

0 Viendrez- vous ?.. . s'écria une voix rauque, forte, pleine et d'un accent glacial.

— C'est lui!... dit Lagradna, que vient-il chercher?...

— Qui, lui? demanda Véryno.

— Béringheld-le-Centenaire. »

Le groupe resta cloué par la peur , à moitié chemin de la grille , et la chandelie indiqua , par le vacillement de sa lueur , la terreur du bon Lusni qui se repentit d'avoir écouté Lagradna.

» Viendrez-vous, enfantsd'unjour? répéta la voix terrible qui accompagna cet ordre d'un ton de maître.

— Allons donc, venez ! s'écria une voix douce et qui se rapprochait davantage du flexible organe des hommes. »

LE CENTENAIRE

Lagradna, saisissant la lumière des deux mains du concierge, se dirigea lentement vers la grille; Babiche , poussée par la curiosité , la suivit; Yéryno eut honte de se voir surpassé en courage par deux femmes, il s'avança donc sur leurs pas ; alors Lusni fit quelque démonstration , mais il se tint à une honnête dislance; quant aux trois commères, elles se groupèrent sur les marches du lournebride.

« Depuis quand cotte grille ne s'ouvre-telle plus au premier coup de cloche? dit encore la voix terrible pendant que Lagradna faisait résonner la serrure.

— Depuis que Butmel est mort injustement!... » t répondit la sage-femme dont la tète n'était plus bien j présente; à l'âge de quatre-vingt-dix ans cela arrive I assez souvent.

A peine Lagradna avait-elle achevé la dernière syllabe du dernier mot, qu'un éclat de rire horrible retentit dans les airs et parvint jusqu'aux murs du château, qui le répétèrent. Tous les assistants furent glacés d'épouvante.

o Butmel vit encore!... « continua la voix en riant d'un ricanement infernal. Un moment de silence suivit cette phrase, et des larmes amères sillonnèrent le visage de Lagradna.

II Vous éles à Béringheld !... » proféra encore celte voix. Elle parlait du gosier d'un homme d'une stature énorme. Il s'adressait, en ce moment, à un autre homme en uniforme qui , depuis qu'il était arrivé, ne cessait de lorgner sa valise, de brosser son habit en se servant de ses manches , et de regarder s'il ne lui manquait rien. Il ne s'occupait que de lui et de son cheval. Le géant, après avoir montré le château , jeta un coup d'œil sur le groupe, et ce coup d'œil sembla à tous les assistants faire pâlir la lumière de la chandelle. Le guide de l'officier disparut avec une effrayante rapidité; toutefois, l'on entendit le galop d'un cheval.

« L'avez-vous vu?... dit Lagradna au concierge , à sa femme, au garde-chasse et aux trois autres vieilles femmes ; quel œil !... Ne croyez pas que ce soit un cheval qui galope !... V Esprit s'amuse. Soyez certains qu'il n'a pas plus de cheval qu'il n'y a de poil dans le creux de ma main. "

Le groupe resta immobile, ne regardant personne, ou plutôt craignant de voir.

» Ouc diable avoz-vous donc ? » leur demanda l'ofiicicr qui avait fini l'invenlaire de lui-même et qui s'amusait de l'effroi peint sur les figures. Il descendit de cheval, passa soigneusement son bras dans la bride, et il reprit :

« Je vous garantis que mon guide monte un véritable cheval, et un bon cheval, encore!... Jamais je n'ai eu tant de plaisir à causer avec un homme... il ne m'a rien demandé pour le service qu'il m'a rendu;

c'est fort poli, car il était en droit d'exiger quelque chose.

— Votre guide, un homme? dit Lagradna , vous avez fait route avec un Esprit!...

— Que veut cette folle avec son Esprit?... reprit l'officier en fronçant le sourcil. Allons, conduisezmoi au château !

— L'avez-vous vu?... demanda Lagradna.

— Moi , pas du tout! il fait noir comme dans un four! et, quand on a une valise!... dit-il en regardant avec inquiétude la croupe de son cheval. Allons, continua l'officier, en voyant tous les yeux tournés sur sa valise , allons , menez-moi au château? Il

Le concierge saisit sa lumière , mit sa main du côté du vent pour qu'elle ne s'éteignît pas, et il guida l'étranger à travers l'avenue; Lagradna et Babiche accompagnèrent l'étranger, afin d'ouvrir la seconde grille qui devait être fermée.

Il régnait dans l'habillement de l'inconnu une régularité , une tenue qui donnaient l'idée d'un caractère exact et minutieux. Les traits de sa physionomie ne déinentaient pas cette opinion : on Taurait plutôt pris pour un bon négociant, calculant tout, jusqu'à la vie, que pour un militaire, personnage ordinairement décidé et aventureux.

11 Si ce n'est pas une indiscrétion, pourrais-je vous demander où vous avez pris ce guide? dit la sage-femme à l'inconnu.

— Je me suis égaré, répondit-il, au moment où je franchissais les montagnes qui précèdent la Val... ven...

— Vallinara, s'écria la sage- femme.

— C'est cela même, reprit l'étranger, alors j'ai entendu le galop d'un cheval qui me suivait, j'attendis que le cavalier fût arrivé près de moi , je lui demandai le chemin de Béringheld , il m'y conduisit fort obligeamment, et pendant la route, il me parla d'une foule de choses peu conimes, d'anecdoles curieuses.

— Qui ne concernent certes pas le temps présent !... répliqua Lagradna.

— C'est vrai, dit l'officier frappé d'étonnement à cette réOexion.

— Vous n'avez donc pas regardé ses yeux de feu. — - Il avait une lumière, dit l'officier.

— Une lumière !... c'était son œil ! » s'écria Lagradna.

A celle observation, l'étranger resta immobile d'étonnement et il murmura tout bas : « Serait-ce mon médecin?... Un œil de feu !... que ne l'ai-je examiné !

— Et cette voix ? reprit la sage femme.

— C'était la sienne!^ s'écria l'officier stupéfait. Pendant que l'officier s'avançait vers le château,

il s'y passait une scène dont le récit suffira pour dépeindre les personnages qui lliabilaienl.

Dans une antique salle à manger, autour d'une table bien servie , étaient le comte, sa femme et le l'ère de Lunada. Devant le révérend Père, on voyait les débris de dilTérents mets les plus exquis, ce qui prouvait aulhenliquemenl que la Oeur de son teint et la fraîcheur de sa carnation étaient soigneusement entretenues par les attentions des maîtres du château. I.es vins les plus savoureux et mille friandises venaient d'clre prodiguées au Père de Lunada, lorsque, se tournant vers la comtesse, il lui observa que l'on n'avait pas encore ajouté de lit de plume à son coucher.

(c Ce n'est pas, ma fille, par sensualité que je fais celle demande.

— J'en suis bien persuadée, répondit une jeune femme placée dans un fauteuil dont le dos était d'une hauteur énorme, et où elle paraissait ensevelie.

— Mais pourquoi, reprit Lunada, dans celte vie, ne pas profiter des commodités qui peuvent la rendre agréable? Le Seigneur ne les a permises que pour dédommager ses serviteurs de leurs combats avec le démon. 3Ion fils, envoyez-m.oi de cette liqueur dont la bouteille se trouve devant vous ; je crois que si ma digestion ne se faisait pas bien, je ne pourrais pas prier avec toute la ferveur que l'on doit mettre à ses prières. Le comte donna la bouteille à un laquais.

— Vos prières n'ont pas encore réussi à nous faire avoir des enfants, dit le comte de Béringheld.

— Mon fils, Dieu est sage, et ne fait rien en vain ; s'il a permis la dispersion de notre Société, ce fut pour punir la terre; et, si vous n'avez pas encore de postérité, ne l'attribuez qu'à vos péchés! Il faudra redoubler vos pénitences, vos austérités, vos jeûnes; j'y joindrai mes prières.

— Mon père, observa la comtesse, ne pourrait-on pas consulter des gens de l'art, pour savoir s'il n'y aurait pas des moyens?... »

Aces mots, l'effroi se peignit sur la figure de l'ex-jésuite : <« Penseriez-vousqueles hommes soient plus puissants que Dieu ?... «

A cette exclamation, la comtesse se tut, sa figure reprit cette impassibilité froide que donne l'extrême dévotion. Son mari, la bouche béante, les yeux étonnés, regardait le visage de son confesseur, dont l'expression était le véritable baromètre de toute la maison.

« 11 n'y a rien à attendre que de Dieu ! i> reprit le P. de Lunada.

Cependant il faut convenir que le dessein du P. de Lunada fi'élail pas aussi criminel (ju'il pourrait le paraître. Le 11. P. faisait autrefois partie de la société célèbre des jésuites. A l'abolition de cet ordre, il se réfugia en Italie, et, revenant en France quelque temps après, il fut accueilli par le comte de IJéringheld.

Le P. de Lunada était très-inslruit, mais il avait une profonde ignorance sur certaines matières : convaincu de la vérité de la religion , mais encore plus convaincu de la grandeur de sa profession de jésuite, son caractère présentait un singulier mélange d'esprit et de simplicité, de bonté et d'astuce, danibition et de désirs; enfin, pour tout dire, l'esprit de la société de Jésus n'avait pu réussir à gâter son caractère primitif... et, sans faire du P. de Lunada un fanatique, un génie, ou un ambitieux, la société de Loyola lui avait inculqué ses principes et sa religion particulière qui, à chaque instant, contrariaient les idées naturelles du R. P. Il s'ensuivait un singulier combat dans la conduite, les idées et le caractère du R. P.

Ainsi, le P. de Lunada désirait, si le comte de Béringheld ne devait pas avoir d'enfant, que la fortune de la maison lui revînt plutôt qu'à l'iitat; mais il n'aurait pas commis la moindre action qui eût exigé de l'énergie, pour s'en rendre maître, et empêcher le comte et sa femme d'avoir des héritiers. L'on peut assurer que l'empire que le R. P. exerçait sur les maîtres du château n'avait rien de despotique, il résultait des circonstances bizarres qui permirent la réunion de trois êtres aussi faibles, parmi lesquels le P. de Lunada se trouva le plus fort.

Ainsi, le château présentait le maussade aspect de ces trois êtres cheminant dans la vie, et n'ayant pour s'y conduire que le flambeau de l'ex-jésuite, flambeau compose de toutes les décisions de l'Église, que le R. P. appliquait selon son intérêt; et, comme tous ceux qui gouvernent, il était jaloux de son autorité; c'est ce qui faisait que, n'étant pas précisément le maître, il avait à batailler avec les gens qui le rendaient odieux, sans qu'il en donnât de grands motifs. Ainsi, l'on errait, au château de Béringheld, dans un labyrinthe d'intrigues domestiques, de petites tracasseries, etc., que la faiblesse des maîtres et la hardiesse des domestiques entretenaient toujours; et dans un château habité par un petit nombre de personnes , on doit sentir combien ces riens étaient augmentés par les bavardages et la présence continuelle des mêmes individus. En un mot, qu'on se figure le palais de la Sottise livré à des subalternes en l'absence de la déesse.

L'officier angevin. — Sa frayeur. — Béringheld-Ie-Ceutenaire est au château. — Départ précipité.

Nous avons laissé l'ofïîcier s'avançant, sous l'escorte (le Lagradna. de Babiche et du concierge, vers le noble manoir du comte de Réringheld, à qui le R. P. de Lunada vient de prononcer l'arrêt formidable, par lequel il décidait que, quant à la procréation d'un héritier présomptif de la famille des r.ériiigheld, il n'y avait plus rien à attendre que de linlervention divine. A cette ordonnance sacerdotale, le comte baissa la tête d'un air confus , et sa femme lui lança un regard qu'il serait très-difiîcilc d'expliquer, par la multiplicité des idées qu'il renfermait. Le comte sourit à sa femme d'une manière plus significative qu'à l'ordinaire, et tout ceci, d'après le caractère de ces deux époux, indiquait quelque chose d'extraordinaire.

En effet, la proposition de se livrer au bras séculier , pour faire cesser la stérilité de la comtesse , avait été méditée, pendant un mois entier, entre les deux époux; ils examinèrent longtemps, avant de la présenter à leur confesseur , si elle ne renfermait aucune hérésie, et s'ils pouvaient s'en occuper ; la comtesse avait même osé parler du pouvoir de Lagradna, mais cette femme sentait trop la magie et le fagot, pour que le comte osât la faire venir. La comtesse , rendue hardie par l'espoir d'avoir des enfants, se contenta de caresser cette idée en ellemême.

Ce fut au milieu du silence pendant lequel les époux réfléchissaient au peu de succès de leur proposition, que le concierge vint avertir qu'un étranger demandait à parler à Monseigneur.

« Faites-le entrer , » dit le comte.

Aussitôt l'officier se présenta et salua le comte en le regardant avec attention, puis il s'exprima en ces termes :

«i Monsieur le comte, il y a quelques mois que je suis revenu des États-Unis, où j'ai servi loyalement les insurgés. En les servant, j'ai reçu un coup de feu que je n'ai pas pu rendre, ce qui fait que je le dois aux soldats anglais du lord Cornwallis. Après avoir inutilement payé des chirurgiens d'outre-mer, qui ne m'ont pas guéri, je m'en retournai en France pour arrêter ma maladie dont les suites étaient assez graves pour devenir mortelles. Après avoir consulté el payé inutilement les hommes les plus célèbres, je résolus d'aller finir mes jours aux lieux de ma naissance : je suis d'Angers. Le hasard voulut que je fusse logé dans la maison où demeurait le bourreau; je ne m'en aperçus que trop tard, ajouta l'officier en voyant le moiivenient qui échappa au

comte , à sa femme et au P. de Lunada ; mais , au total, le bourreau me parut riche et ne devoir rien à personne.

« Sa femme était à la mort, et j'entendais dire à chacun qu'il devenait très-étonnant qu'elle ne mourût pas , d'autant plus qu'aucun médecin ne la soignait.

« Elle commença bientôt par aller mieux.

« Je vous demande pardon; mais tout ceci se rattache à ma présence en ces lieux, et, d'ici à Angers, le chemin a vu de mon argent et l'argent est rare !...

» Soupçonnant du mystère, voyant le mari soucieux, j'examinai ce qui se passait. Dormant peu, à cause de mes souffrances , je finis par apercevoir que, toutes les nuits, un vieillard remarquable par plusieurs singularités, et entre autres par une étonnante caducité, s'introduisait dans la maison. Étonné dece mystère, je questionnai le bourreau, il m'apprit que cet homme lui avait promis de guérir sa femme, je ne sais pas à quelle condition ! cela ne me regardait pas. La nuit suivante, j'attendis ce vieillard à son passage, en lui demandant de me guérir, s'il en avait le pouvoir. Il me regarda, monsieur le comte !.. ah ! je puis dire que jamais la figure de cet homme ne sortira de ma mémoire ! une flamme noire.... »

En ce moment, l'officier, ayant regardé par hasard les tableaux qui garnissaient les murs de la salle , jeta un cri ; et , chancelant sur ses jambes, il tomba sur une chaise, en désignant du doigt un des portrails. Chacun se retourna pour le voir; c'était le portrait de Béringheld-Sculdans , surnommé le Centenaire.

Une visible anxiété se montra sur le visage de chacun.

« Le voyez-vous ?... s'écria l'officier terrifié, ses yeux remuent encore. Je viens de les voir remuer... C'est lui :... »

Ce qui redoubla la stupéfaction de l'étranger, c'est que sur le bas du cadre du portrait, il y avait cette inscription : Bévinrjheld, aiino laOO.

<; Je vous jure, répéta l'ofTicier, que les yeux du portrait m'ont lancé le feu clair que j'ai remarqué dans les yeux du vieillard, et qu'ils se sont remués. »

Le P. de Lunada. effrayé, regardait alternativement et le comte Béringheld qui était pâle comme la mort, et le portrait, dont les yeux noirs n'offraient point le feu diabolique que décrivait l'officier.

«Voyez, continuait ce dernier, quelque chose agite la toile !... >

Personne n'osa bouger pour vérifier le fait, et le comte sonna.

<i Saint- Jean, ôtez ce cadre... » Et Béringheld indiquait du doigt, en tremblant, le portrait de Béringheld le-Centenaire.

Saint-Jean fil de vains efforts pour enlever le ca-

die, car il était comme incrusté dans le mur. Les spectateurs se regardèrent avec étonnement, et le P. de Lunada, conservant, malgré le sentiment qui l'agitait, le sang-froid ecclésiastique de son ordre, demanda;

te Enfin , monsieur , pourrait-on savoir ce qui vous amène ici ?...

— Vous ne tarderez pas à le savoir!... mais où en étais-je? demanda l'étranger troublé qui ne cessait de regarder le portrait.

— Au vieillard... répondit le comte en tremblant.

— Cet être surnaturel sourit à ma demande, et me dit ces paroles que leur singularité m'a fait rétenir : « Enfant d'un jour, tu veux vivre ta journée?... j'y consens. Je te guérirai, mais jure-moi d'accomplir ce que je vais le demander et tu seras guéri! i> Rien n'était plus juste, je fis le serment, et j'atteste le ciel que j'avais l'intention la plus forte de le tenir.

« Je ne veux de loi , reprit le vieillard d'une voix cassée et près de s'éteindre, qu'un bien léger service ! c'est de porter et de remettre , toi-même , une lettre que je te donnerai , pour le comte de Réringheld, en son château. »

Il Et il m'indiqua parfaitement bien le chemin de ce village, et il me dépeignit même l'entrée, le tourncbride et les montagnes. Monsieur le comte, je fus promptement guéri, je trouvai la lettre sur ma table, le lendemain de ma guérison , et je m'empresse de m'acquitter de ma promesse. Ce que l'on a à un autre doit se rendre, n'importe que ce soit argent, or, paroles, ou service. »

En disant cela, l'officier tira de son sein une lettre qu'il présenta au comte de Béringheld , en ajoutant : « Maintenant, je ne dois plus rien à personne, n

Ce dernier la prit en tremblant, l'ouvrit , et semblait craindre les caractères tracés sur le papier. 11 lut ce qui suit :

II Le comte de Réringheld doit savoir que sa race n'est pas destinée à s'éteindre.

ti Le 1" mars de l'année 1780, un homme se présentera en son château pour lever tous les obstacles.

u On aura soin qu'aucune personne étrangère à la famille ne se trouve dans les grands appartements du château de Béringheld, le jaur indiqué.

Cl Le médecin arrivera la nuit et devra trouver la comtesse au lit, dans la chambre d'apparat du château.

Tel était le contenu de ce singulier message. Le comte pâlit en lisant les caractères. Une anxiété parut sur son visage, il craignit de penser, et tâcha

de se maintenir dans une imbécillité d'imagination, un sommuil de l'âme afin de bannir l'idée qui l'effrayait : il présenta celle lettre à sa femme et il fixa ses yeux sur le visage de la comtesse. Quand elle eut achevé , elle regarda son mari, et tous deux , mus par la crainte , se tournèrent vers le P. de Lunada.

La pénétration habituelle de ce dernier lui (it découvrir facilement qu'il y avait du mystère dans colle lettre : ne manquant pas de celle habiklé monastique, apanage de ceux que leur intorèt force d'étudier le cœur humain , il baissa les yeux, el ne parut avoir aucune envie d'apprendre ce dont il s'agissait, s'apercevant bien que tôt ou lard les deux époux l'en instruiraient. Celle manière adroite de ne pas aller au-devant du pouvoir, était ce qui assurait le plus l'ascendant du P. de Lunada sur ses nobles hôles.

Néanmoins, la figure pâle du comle annonçait au R. P. qu'il ne pouvait empêcher une multitude de pensées bizarres de volliger dans son imagination, en l'accablant des lourdes sensations d'un rêve pénible; au lieu que le visage de la comtesse indiquait une joie véritable, la joie d'une femme qui conçoit l'espérance de devenir mère ; mais celte joie était visiblement affaiblie par la crainte que le P. de Lunada ne trouvât du danger pour la coîiscience , dans une chose qui paraissait aussi surnaturelle.

On ne, pouvait pas parler d'une telle affaire devant l'étranger. Après quelques paroles insignifiantes, le comle ordonna de le conduire à l'appartement destiné aux amis qui visitaient quelquefois le château , et , lorsque l'officier fut parti, la comtesse s'écria :

« Quelque mystère qui règne dans cette aventure, je ne puis pas m'empêcher de me réjouir, si elle a 'heureux résultat que l'on nous annonce.

— C'est naturel , dit le comte.

— N'est-ce pas après-demain le 1^"" mars ? continua la comtesse.

— Je ne sais , répondit Béringheld.

— C'est demain le 1" mars , répondit le jésuite.

— C'est vrai , dit le comte.

— Demain!... répéta sa femme , avec un mouvement de surprise el de crainte; je ne croyais pas que... El elle tomba dans une profonde rêverie.

— Adieu, mon fils , que la paix soit avec vous ! » dit le prêtre en prenant sa lumière, et se dirigeant lentement vers la porte.

Telle chose que put dire la comtesse , elle ne lira de son mari que les monosyllabes : ouiel non; elle n'obtint même pas un sourire, un regard, et la phrase d'amitié que le comte avait souvent sur ses lèvres quand il parlait à sa femme. Au moment où elle se levait pour s'en aller, l'on entendit le bruit de

LE CENTENAIRE

plusieurs voix confuses, la porte s'ouvrit prccipilamment, et Lagradna parut en s'écriant : « J'entrerai!.... >i

« Monseigneur, dit-elle , en profitant delà terreur que son aspect séculaire devait produire , je ne puis pas vous cacher que l'esprit de Béringhcld-le-Cenlenaire rôde dans la contrée , et qu'il est dans le château ! Je l'ai vu entrer ! "

A ces mots, l'effroi le plus grand s'empara du comte, de sa femme et des deux domestiques qui avaient voulu empêcher Lagradna d'entrer. Le comte fit signe de la main à la sage-femme de se taire, puis il ajouta après un moment de silence : c Allons trouver le P. de Lunada. ;>

Il n'y avait plus que le valet du comte et la femme de chambre de la comtesse qui ne fussent pas couchés, ils suivirent leurs maîtres, ainsi que la vieille sage-femme , et l'on se dirigea vers l'appartement du P. de Lunada. Saint-Jean portait les deux flambeaux, et ce groupe silencieux de terreur traversa les longues galeries du château.

Le comte était le plus tremblant . mais , pour ne pas le faire paraître, il marchait avec assurance. Tout à coup un cri perçant retentit dans les galeries, et l'on conçoit facilement la peur que ce cri dut exciter dans l'âme de gens d'un esprit assez faible, errants et seuls dans un vaste château, loin de tout secours , au milieu d'une nuit sombre accompagnée de toutes les circonstances bruyantes des vents de l'équinoxe d'hiver. Saint-Jean laissa tomber les deux flambeaux; il y en eut un qui brûla toujours, en répandant une faible lueur qui se perdait dans cette immense galerie. On s'arrêta pour écouter, et, malgré le vent qui s'engouffrait, malgré les cris des oiseaux nocturnes, le bruit des bois cl des eaux, l'on entendit des pas rapides — un homme parut à l'extrémité de la galerie , il s'arrêta, éleva sa lumière pour distinguer ceux qui étaient dans cet endroit; cl la comtesse, qui n'avait pas les mêmes motifs que son mari pour trembler de tout ce qui venait d'arriver, reconnut leur hùle, qui s'approchait avec tous les diagnostiques de l'effroi sur son visage.

o M. le comte, dit-il d'une voix altérée , je suis brave et je ne crains pas de me mesurer avec le premier venu, pourvu que ce soit un homme de chair et d'os comme moi!... vous m'avez offert l'hospitalité avec franchise, je vous dois des remerciments... acceptez-les !... car, pour un empire, je ne resterais pas dans votre château ; je viens d'y revoir mon médecin, mon guide, et votre ancêtre! '>

A ces mots , chacun sentit les vertiges de la peur, resta immobile, retenant son haleine.

<i Oh! j'ai bien reconnu l'original du portrait qui se trouve dans votre salie! je lui dois la vie, je le

sais; mais je l'ai payé en accomplissant ce qu'il m'a demandé : je n'ai rien à lui , ni lui à moi ; et maintenant, je me soucie fort peu, d'après toutes ces circonstances, de me retrouver avec lui. J'aime mieux être à cheval, dans la Fallinara, égaré même, et cette nuit , que dans votre château, avec ce diable d'homme qui ne me semble pas un homme. Car, si j'ai bien lu l'inscription du portrait, l'original est né, ou peint, en IiîOO!...je ne suis ni religieux ni superstitieux, je conviens qu'il y a des eff"ets bizarres daiis la nature, on peut se ressembler de plus loin, ce peut être un jeu!... mais je suis bon gentilhomme Angevin , croyant en Dieu, voulant vivre tranquille : je laisse les grands seigneurs s'amuser comme ils veulent!.... par ainsi, je n'entreprends pas d'expliquer ce que je viens devoir de mes yeux, parce que c'est inexplicable, et que d'ailleurs cela ne me regarde pas; seulement, je suis prudent, je n'aime ni la justice séculière ni la justice ecclésiastique...ce sontde bonnes institutions, néanmoins !.... en conséquence , comme tout ceci devient par trop étrange, adieu, monseigneur!... vous n'avez rien à moi, ni moi à vous, j'ai rempli mon serment, je suis quitte, peu m'importe ce qu'il en adviendra, c'est votre affaire! J'ai l'honneur de vous saluer. » Là-dessus, l'étranger, brossant sa manche blanchie par le mur, salua profondément le comte de Béringheld, et descendit rapidement l'escalier. On l'entendit se diriger vers les écuries, il amena son cheval dans la cour, déposa sa lumière sur le perron, et s'éloigna au grand galop

Apparition. — Lunada réduit au silence. — La comtesse au lit.

On doit, pour peu que l'on ait de l'imagination , se figurerlajuste terreur qui s'empara de ce groupe, en voyant un militaire brave préférer de s'en aller par une nuit froide et orageuse, à rester dans un château habité par un être sur lequel on savait qu'il exista, de tout temps, à Béringheld, les traditions les plus contradictoires mais les plus étranges, selon toutes les versions.

Le comte ordonna à Saint-Jean de se rendre dans sa chambre , et de l'y attendre; il pria sa femme de se retirer dans la sienne; puis, il se dirigea, seul, vers l'appartement du P. de Lunada.

Béringheld trouva le Révérend Père lisant son bréviaire. En apercevant le comte, il le déposa sur sa table; et, fermant les yeux, mettant les deux premiers doigts de sa main droite contre sa joue en

LE CENTENAIRE

rabattant le reste de sa main sur ses lèvres . il parut disposé à écouler le eoinle.

u Mon père, dit Bériiigheld , la révélation que je vous ai faite au tribunal de la pénitence, lors de la mort du commandeur Sculdans....

— Je l'ai oubliée, mon (ils, s'écria l'adroit jésuite, elle ne peut être rappelée qu'en confession.

— Qu'importe, mon père, vous l'avez regardée comme une instigation du démonj mais aujourd'hui l'existence de l'être que m'a signalé mon oncle I5éringheld , au lit de mort, ne peut plus être révoquée en doute, il est au château...

— 11 est au château !.. dit le prêtre en se levant avec toutes les marques de la frayeur.

— Lagradna et l'oflicicr l'ont vu, ajouta le comte.

— Ce ne peut être que le démon , ou bien votre ancêtre aura lait un pacte avec rennemi des hommes.

V— Jugez, mon père, reprit Bériiigheld, jugez, si le commandeur est mort de frayeur, ce qui doit nous arriver !...

— Mon lils, le Seigneur est juste, il ne permet point que le tentateur soit le plus fort.

— Que faire? dit le comte, car zV ordonne que tout étranger soit hors du château, demain soir, pendant toute la nuit, et // doit lever les obstacles qui nous empêchent d'avoir de la postérité...

— Que me dites-vous!... s'écria le P. de Lunada, voyons cette lettre. »

Le comte la donna à l'ecclésiastique, qui la lut. Le P. de Lunada ne manquait pas d'une certaine fermeté, et ses premières réflexions lui prouvèrent que le diable n'écrivait point, qu'il était physiquement impossible de lui résister; il pensa aussi ultérieurement que la présence des êtres de cette nature n'avait jamais été un article de foi , que depuis longtemps celte idée était reléguée parmi les rêveries.

Cependant, dans cette occurrence, un grand nombre de circonstances se présentaient d'une manière surnaturelle ; puis, il vintàse rappeler queplusieurs prisonniers de l'inquisition , sûrs de la mort, avouèrent posséder un pouvoir qui leur était inconnu et dont ils ne pouvaient se rendre compte; enfin, les exécutions de plusieurs sorciers lui revinrent dans la mémoire. 11 tomba dans une rêverie que son pénitent n'osa point interrompre, et le résultat en fut : que l'on devait se tenir sur ses gardes, armer du monde, et qu'il passerait la nuit du 1" mars à la porte de la chambre d'apparat, avec de l'eau bénite, les livres saints et le S*-Sacrement ; que chacun se mettrait en prière; que l'on prendrait toutes les précautions nécessaires pour résister, soit au démon, soit à des hommes; enfin , que la comtesse ne devait pas s'exposer à cette aventure mystérieuse.

Le comte , rassuré par les paroles du bon prêtre ,

se disposait à sortir, lorsqu'il entendit un léger bruit :

» Je crois , dit-il, que Ton marche dans le corridor.

— Chut !... s'écria le P. de Lunada. «

lis s'arrêtèrent, et retinrent leur haleine.

La porte parut remuer, le prêlre et le con)le se sentirent glacer d'horreur, quand le mouvement devint en elVet réel , et que, la [)orte ouverte, un grand vieillard, d'une taille énormt; , jetant par les yeux un feu sardonique , s'avança lentement et û'une manière incorporelle! celte masse les enclianle , les charme, par une espèce (V incantation. La plus sombre horreur saisit les deux spectateurs. Le vieillard s'arrête, il les regarde fixement, et ils sont cloués connue par une force supérieure, inévitable ., hors nature.

Béringheld reconnaît son ancêtre , l'original du portrait, mais il était accablé par les symptômes de la plus effrayante vieillesse et d'une décrépitude telle que l'on croyait entendre le craquement des os d'un squelette. L'esprit du comte est frappé tic la plus profonde terreur , de celte terreur glaciale et pénétrante qui transperce tout un homme, âme et corps. En effet, depuis cette apparition, il devint sujet à des absences; et sa raison, sans l'abandonner entièrement, le quillait par intervalles. Alors il tombait dans une rêverie profonde.

Cette grande ombre magique , et cette apparence de vie qui l'animait, firent dresser les cheveux du P. de Lunada; il appelait vainement à son secours le pouvoir de la raison pour chasser le froid qui se glissait dans son àine , il ne pouvait révoquer en doute la présence de cette fumée humaine et la lueur ironique de ses deux yeux, qui, seuls, décelaient la vie.

Le vieillard lève son bras, et, du doigt, il montre et désigne le comte de Béringheld, qui crut voir s'ouvrir les gouffres infernaux.

u Comte de Béringheld, laissez-nous seuls!... et ne craignez rien, ma présence n'est jamais , pour votre famille, qu'une source de prospérités!...»

Les sons de cette voix profonde, qui semblait sortir d'une voûte, avaient une espèce de bienveillance, un tond'amiliéqui cependant ne rassuraient en rien. La force inlérieure , au-dessus de la force physique, déployée par le seul mouvement du bras de cet homme , qui paraissait sortir de la tombe armé de tous les pouvoirs surnaturels, cette force morale qui résulte des idées, subjugua le comte, il sortit le visage décomposé , les yeux égarés et la tête dans un étal de désorganisation difficile à rendre.

Pendant que ceci se passait dans l'appavtement du confesseur, la comtesse que nous avons laissée dans la galerie avec la sage-femme , s'était tournée

LE CENTENAIRE

vers cette singulière femme , qui ne semblait point étonnée de cet événement extraordinaire, comme pour lui demander ce qu'elle en pensait.

«Madame, lui dit Lagradna, rien n'est plus vrai...

— Venez dans ma chambre , interrompit la comtesse, et vous m'apprendrez tout. »

Madame de Béringheld s'assit à côté de la cheminée , et elle fut stupéfaite d'entendre Lagradna lui dire :

« Madame , vous aurez des enfants , croyez-moi ! il y a deux heures je parlais ainsi , et , je le répète , l'Esprit qui veille sur la famille Béringheld ne se montre que dans des occasionsimportantes. Ce grand vieillard ne se nourrit pas de nos aliments! mon aïeul l'a vu tout aussi vieux que je viens de le voir!., le père de mon aïeul l'a rencontré en 1577 au pied des monts du Chili , et je ne me rappelle que bien inqiarrailement l'histoire d'une jeune Péruvienne qui mourut dans un grand vase de terre , et que mon bisaïeul a enterrée. 11 y avait alors des gens qui poursuivaient le Centenaire pour le livrer à l'inquisition; mais il échappait, disait-on , à toutes les poursuites : quoi qu'il en soit, mon bisaïeul a dit cà mon grand-père que les bruits qui couraient sur le Centenaire s'éteignaient, en ce que la mort de ceuxqui l'avaient vu ou s'en plaignaient, empêchait de donner un corps aux recherches. Les mémoires faits aux ministres se perdaient et les grands ne croyaient plus à ces récits, parce que l'on revenait de la marjie et des grandes sciences; que plus on allait, moins l'on y croyait, et qu'ensuite le vieillard se faisait rarement voir deux fois dans le même endroit.

« C'est à lui que la famille Béringheld doit sa splendeur! il voit les Bois! on l'a rencontré sous diverses formes , quelquefois à pied comme un mendiant, d'autres fois dans un brillant équipage, sous le nom d'un prince.

"S'il arrive, madame la comtesse, soyez sûre que vous aurez de la postérité... »

Le récit incohérent de Lagradna plongea la comtesse dans un état extraordinaire , elle s'étonna d'avoir pu entendre une suite de phrases qui paraissaient dictées par la folie, et cependant une curiosité invincible l'agitait, à cause de la coïncidence des idées de la sage-femme avec l'ordre intimé par la lettre qu'elle avait lue.

«t Mais, dit la comtesse, on m'empêchera certainement de me trouver demain soir, seule, dans l'énorme chambre d'apparat de Béringheld , et ce n'est que là...

— 31adame , répondit Lagradna, pourquoi faut-il que vous y soyez?

— C'est l'ordre donné pur une lettre,..

— Écrite par le Centenaire ! s'écria la sage-femrae; allez-y, madame, et pour cela mettez tout en œuvre.

— Mais comment y parvenir ?

— Il faut, ajouta Lagradna, témoigner la plus grande répugnance, vous coucher ici de bonne heure , et , pendant la nuit , vous acheminer et rester dans la chambre ; jem'y cacherai si vous voulez. »

L'espoir d'être mère enfante des désirs bien violents, et l'on av u des femmes faire certainement beaucoup plus qu'il n'était exigé de la comtesse; aussi cette dernière avait-elle déjà décidé en elle-même d'obéir aux ordres de l'auteur de la mystérieuse lettre.

La sage-femme venait de sortir , laissant la comtesse plongée dans la rêverie, lorsque le comte entra chez sa femme; elle fut effrayée de l'expression qu'il portait surson visage, et Béringheld, s'asseyant sur un fauteuil , passa la nuit tout entière sans dire un seul mot.

Jamais le Père de Lunada n'ouvrit la bouche sur la scène qui dut se passer entre lui et l'étrange personnage que Lagradna appelait un Esprit. Le bon prêtre est mort sans que même, à son chevet funèbre, il en ait dit un mot; et lorsqu'on lui parlait de cette entrevue , le Révérend Père témoignait énergiquement que les questions à ce sujet lui déplaisaient souverainement.

Quoi qu'il en soit , le matin il descendit , comme à son ordinaire, dire la messe. Lorsqu'il vit le comte de Béringheld , il calma par des discours très-sages la frayeur de son pénitent, il lâcha de lui prouver qu'il n'y avait rien u'extraordinaire dans l'apparition dont ils furent témoins , et il ajouta :

« 3Ion tils , vous ne devez rien négliger de ce qui concerne la gloire et la prospérité de voire illustre famille; vous auriez quelque chose à vous reprocher si vous ne cherchiez pas à protiter des avis d'un inconnu; il n'en peut rien résulter de malheureux pour madame la comtesse, puisque personne n'a intérêt à sa perte , et , mon fils , le Seigneur a des voies qui semblent quelquefois bien écartées. Ainsi, je vais obéir moi-même en me retirant du château pour cette nuit , et, si nous avons le bonheur de vous voir de la postérité , je me consacrerai bien volontiers à son instruction.

— Mais, mon père , s'écria le comte, qui vous porte à penser...? »

Le moine s'était déjà éloigné , et s'en allait, à pas précipités, vers le village, à travers la longue prairie qui se trouvait entre le château et le tournebride.

Le comte, ne sachant à quoi s'en tenir, resta toute la journée plongé dans l'irrésolution la plus cruelle. « M. le comte, dit la comtesse , que pensez-vous de cette lettre , et que devons-nous faire ?

K CENTENAIRE

— Tout comme vous voudrez, madame!

— Croyez-vous qu'il y .-lildu danger?

— J'en pense ce que vous en pensez.

— Ferais-je bien d'aller dans la chambre d'apparat? demanda la comtesse.

— Très-bien , dit lîorinjjlielJ.

— Mais, si je n'y allais [)as, M. le comte?

— Vous en êtes maîtresse , répondit-il.

— Lagradna a préparé la chambre ce matin , reprit madame de Déringheld.

— lié!... 1) s'écria le comte : puis il retomba dans une rêverie dont il fut impossible de le tirer.

Le soir arriva , la comtesse s'habilla , et , laissant son mari seul dans les appartements du château, elle se rendit à la chambre d'apparat, qui se trouvait au milieu de la façade du château , du côté du parc. Elle y trouva la vieille sage-femme qui avait tout préparé. Onze heures sonnèrent, et Lagradna, sur l'ordre de la comtesse, se relira après avoir allumé une lampe, qu'elle posa sur la cheminée. Cette lampe jeta une faible lueur, insufilsaiite pour éclairer la vaste chambre où se coucha madame de Béringheld.

Lorsqu'elle se trouva seule dans le lit. immense , qui, de temps immémorial, servait aux comtes de Béringheld la première nuit de leurs noces, elle tomba dans une singulière rêverie.

La nuit. — La Comtesse enceinte. — Ce qu'on en dit. — Accouchement extraordinaire. — Tullius au monde.

Il est deux heures, la nuit est calme, la voix de l'orage s'est tue, la lune répand dans la vaste chambre une lumière pure qui efface la lueur rougcàlre de la lampe ; la neige qui abonde sur les montagnes et sur les arbres produit un reflet d'une vivacité sévère. La comtesse de Béringheld dort d'un profond sommeil, ainsi que le château, le village, la nature, tout, excepté celui qui ne dort Jamais.

Au milieu de son sommeil, et après avoir cru distinguer le léger bruit que l'on suppose produit par les fantômes, la comtesse se sent touchée par des mains glaciales, un frisson mortel la parcourt, une voix se fait entendre, une lueur éclaire son lit nuptial. Elle croit encore songer, tant cette lueur parait venir d'une cause surnaturelle, tant cette voix indéfinie et inexprimable ressembL à celle que l'on écoule avec tant de peine dans les songes; mais bientôt une chaleur infernale succède, elle reste passive, et

.Jamais la comtesse ne fut plus gaie et plus brillante que le lendemain de celte nuit passée dans la chambre d'apparat des conUesses Béringheld, Du reste, comme elle a gardé jusqu'à sa mort le plus profond silence sur les événements qui suivirent son réveil, nous avons rem|)lacé la lacune causée par celte réserve, ainsi qu'on l'a vu, et nous nous sommes arrêté aux dernières circonstances dont elle ait donné le détail '.

u Nous pourrons avoir des enfants ! dit-elle à son mari le lendemain en déjeunant.

— Vous croyez? répondil-il.

— J'en suis certaine! ajoula-t-elle.

— Le ciel en soil béni! » Et après cette exclamation, leur entrelien s'éleignit.

Le père de Lunada revint au château. Trois mois après la joie régna dans le village, dans le château et dans les environs, lorsque la nouvelle officielle de la grossesse de M™e la comtesse fut annoncée.

Mais on ne put empêcher que les bruits les plus absurdes, tous éloignés de la vérité, ne courussent, et que les circonstances qui avaient accompagné cette grossesse ne fussent rapportées avec des commentaires et des observations dans lesquels brillait la malignité.

Malgré son éloignement, son peu d'étendue, le village de Béringheld possédait un notaire; ce petit notaire avait de l'esprit, ce qui est à noler ; il était méchant, ce qui le rendait redoutable; son dos n'offrait pas une surface parfaitement égale, sa figure de fouine annonçait la fausseté, mais tout cela ne pouvait pas l'empêcher d'être notaire, et d'avoir de l'esprit; cependant son esprit ne lui donnant pas d'occupation, ni d'actes à faire, il parlait plus qu'il n'écrivait : or, il se permit de dire, en apjjrenant toutes ces circonstances, que M"^" la comtesse ayant plus de bon sens qu'on ne le croyait, et cachant sou jeu sous une niaiserie affectée, s'était jouée île son mari, du confesseur et de toute la maison; que, s"enlendant avec Lagradna, lEsprit de Béringheldle-Centenairc et l'ollicier ne formaient qu'une seule et même personne; que, d'après ce qu'on rapportait, il penchait à croire que cette personne était identique avec le corps d'un jeune mousquetaire fort spirituel qui, quinze jours avant cet événement, se trouvait à la ville voisine, et qui tous les étés chassait dans les montagnes , à plus d'une bêle ; qu'enfin, dans le XVlll" siècle, il devenait honteux de croire à des revenants et aux sorcelleries.

Là-dessus, et en réponse au petit notaire, Lagradna, montant sur son trépied prophétique, fai-

' Lorsqu'il y aura des lacunes, elles indiqueront que l'on a retranché des choses de peu d'intérêt qui se trouvaient dan^ les, mémoires du général. {Note de iEdilew'.)

LE CENTENAIRE

sait observer que VEspnt n'avait pas quitté la contrée, cl que, tôt ou tard, il arriverait malheur au notaire s'il continuait à médire.

Si mille personnes se rangèrent du parti de Lagradna, le notaire voyait aussi beaucoup de monde se mettre de son parti ; donc il y avait deux factions à Béringheld, mais toutes deux furent réduites au silence.

Quelque temps après avoir répaudu ces calomnies, qui se trouvaient colorées d'une teinte légère de vérité, le petit notaire bossu revenait de faire un inventaire lucratif, il traversait la redoutable Vallinara, monté sur sa mule; et à la nuit noire, un fermier qui suivait le même chemin heurta contre le (abellion évanoui; il le ramena au village de Béringheld, et ce pauvre notaire bossu mourut dans la nuit, des suites d'une frayeur.

Entouré de tous les secours possibles, son visage ne montra jamais que l'expression la plus hideuse de la peur; ses yeux en convulsion erraient dans l'appartement, comme s'il eût redouté d'y rencontrer quelque chose d'horrible!.... et, telle question que l'on ait pu lui faire, il expira sans répoiulre autre chose que : n Oui! je l'ai vu !... je l'ai vu .' «

Lagradna, qui ne manquait pas de pérorer dans la chambre, s'écria « que c'était probablement le comte Bériufjheld-le-Centenaire! n k ce mot, le petit notaire essaya de produire un signe de télé afïirmatif, mais il rendit le dernier soupir sans pouvoir achever ce mouvement de tête : ses membres se retirèrent et se rétrécirent par l'effet de la violente convulsion qui termina sa vie.

Celle mort imprima la terreur la plus profonde dans le village, au château et dans les alentours ; Ton n'osa plus sortir pendant la nuit, et la Vallinara fut regardée comme un lieu Irès-dangereux.

La grossesse de Vi^" de Béringheld se passa trèsiieureusement ; car elle ne ressentit aucune de ces douleurs qui assadient ordinairement les femmes enceintes.

L'on remarqua qu'elle regardait très- fréquemment le portrait de Béringhcld-Sculdans , surnommé le (Centenaire. Quant au comte, il baissa singulièrement pour le moral et pour le physique. On fut étonné de voir la comtesse s'entretenir souvent avec la vieille sage-feuîme. qui lui raconta tout ce qu'elle savait sur VEsprit de Béringheld : M™^ la comtesse prenait un singulier plaisir au récit de ces aventures magiques , que Lagradna amplifiait considérablement. La sage- femme, au moyen de ces histoires mystérieuses , s'ouvrit l'entrée du château et s'attira l'allenlion el les bonnes grâces de la comtesse.

Enfin le mois de novembre arriva : la vieille sagefemme assura positivement que Béringheld-le-Cen-

lenaire n'avait pas encore quitté le pays ni les montagnes; elle ajouta l'avoir aperçu sur le sommet du Périloun, son pic favori; et Lagradna, prenant texte de celte apparition, prédisait une foule de malheurs.

Le comte, voyant que ces discours produisaient un effet dangereux sur l'esprit de sa femme, et n'aimant pas, d'ailleurs, ce sujet de conversation qui lui causait toujours des attaques de mélancolie, défendit de parler désormais au château de ces traditions et de tout ce qui concernait son ancêtre ; le Père de Lunada, de son côté, seconda le comte dans cette occurrence.

Mais l'on ne pouvait empêchet que la comtesse n'eût appris par la veille sage-femme, 1° que le commandeur Sculdans avait révélé au comte de Béringheld l'existence du chef des branches cadettes de la maison de Béringheld ; 2° que Scaldans-le- Cenlenaire causa, par son apparition, la mort du commandeur, et que l'Esprit du Centenaire s'était montré le 28 février 1780 , année dans laquelle on se trouvait, aux environs du château, et dans le château, etc., etc. Enfin, Lagradna n'oubliait pas l'histoire dfe Bulmel , condamné à être tiré à quatre chevaux à Lyon , celle de la Péruvienne , celle du comte de Vervil, elc, etc.

Ce fut ainsi que l'on arriva jusqu'au 2 novembre. La comtesse s'étonnait elle-même de n'être pas encore accouchée; et, comme elle ne ressentait aucune douleur, l'on n'avait pris aucune précaulion pour s'assurer d'un homme de l'art, car Lagradna jusquelà suffisait pour conduire 'SI'"'' de Béringheld, qui se confiait singulièrement dans les lumières de la sagefemme.

Cette année, le mois de novembre se trouvait exempt des brouillards et des froids qui forment son apanage ordinaire ; les arbres gardaient encore quelques feuilles d'un jaune foncé, qui tombaient sous le moindre effort du vent.

La comtesse, assise à sa fenètre,admirail les riches teintes du crépuscule, qui, dans les Alpes , ne manquent jamais de produire des effets pittoresques : le soleil colorait le ciel et les créneaux du château par des reflets d'un rouge brun qui portaient à la médilation ; aussi le comte, enseveli dans une profonde rêverie causée par quelques mots que sa femme venait de prononcer cl qui se rattachaient à Béringheld-leOnlenaire, se tenait debout sans mot dire.

En ce moment, des douleurs exlraordinairement vives saisirent M™« de Béringheld ; elle se plaint , se relire de la croisée, et s'assied : les souffrances se répètent avec plus de violence ! alors le comte fit monter à cheval un domestique et le dépêcha à la ville voisine, afin qu'il ramenât proraplement un homme de l'art, car, d'après la grosseur démesurée

LE CENTENAIRE

18ÎÎ

du ventre de la comtesse, on présumait qu'elle donnerait peut-être le jour à deux jumeaux.

Les douleurs devenant plus pressantes, le P. de Lunada fut obligé d'aller lui-niénie clicrclier Lagradna. Elle arriva, les cheveux blancs cpars et le visage rempli d'une horreur extrême : elle dit à l'oreille du comte, en entrant, qu'elle venait d'apercevoir le Centenaire debout sur les créneaux qui dominaient la chambre de la comtesse, et que malgré le vent qui s'élevait, son manteau brun n'élait même pas agile.

Les cris de la comtesse devinrent déchirants , et sa voix, perçant les murs, retentissait au dehors : bientôt Lagradna déclara, tout bas, que madame se trouvait dans le plus grand danger , et qui! fallait un secours plus qu'humain pour la sauver.

La désolation régnait dans le château ; le comte de Béringhcld, effrayé et n'étant pas de caractère à pouvoir soutenir de tels assauts, pleurait à chaudes larmes en voyant sa femme près de périr , et en l'entendant pousser des cris affreux.

Lagradna, assise à côté de la comtesse, n'osait prendre sur elle de commencer une opération aussi difficile qu'urgente, et laissant la nature livrée à elle-même, elle se contentait d'annoncer le danger. Au milieu de ce tableau et du trouble excité par un tel événement; au moment où la comtesse, arrivée au dernier degré des souffrances liumaines, succombait et se taisait ; que Lagradna , regardant le comte immobile et stupide, lui faisait signe que sa femme allait expirer en ne pouvant se débarrasser de son enfant, et qu'il fallait une opération dangereuse qu'elle frémirait d'entreprendre sur une comlessc ; enfln , pendant cet instant de silence effrayant, en ce qu'il précédait la mort, on entend résonner dans la galerie des pas d'une lourdeur étonnante, les planchers tremblent sous le poids qui les accable, la porte s'ouvre avec fracas, et le grand vieillard , l'image exacte de l'ancêtre du comte, s'avance!.. Le comte s'évanouit à ce spectacle, Lagradna essaie de contempler à son aise ce terrible témoin de tant de siècles, mais elle reste immobile en envisageant cette masse cadavéreuse, ces mains desséchées, et surtout cet œil que l'on ne pouvait voir impunément.

Le comte est dans un état mixte, entre la vie et la mort, la veille et le sommeil; il ne sait que croire, et il éprouve tous les effets produits par les serpents de l'Afrique sur leur proie. Enfin , fixé sur la feuille de parquet où il est, il ressemble à un homme que le tonnerre a foudroyé sans l'abattre.

La comtesse, en sentant des mains glacées errer sur son corps, se réveille de son profond accablement !... elle cric et, soulevant sa paupière de plomb, elle essaie d'entrevoir l'être qui, par de sa-

vantes matiœuvres et des sucs qu'il tirait de plusieurs fioles, adoucissait le travail horrible de la nature... son œil mourant aperçoit le crâne pétrifié de cette ombre d'hominc, elle reconnail l'objet des récits de Lagradna... et un cri terrible d'épouvante partit de son gosier desséché. — La terreur qui se glissa dans son âme fut telle, qu'elle prédomina la souffrance corporelle. — Pendant qu'elle était en proie aux douleurs de cette agonie morale et physique, le grand vieillard prenant un acier brillant, qui fit trembler Lagradna, réussit à sauver et la mère et l'enfant.

La sage-femme, pendant toutes ces opérations dirigées par la science la plus profonde et l'amitié la plus touchante, restait stupéfiée et contemplait ces événements comme ceux d'un songe. En effet , elle croyait rêver, car plusieurs fois il lui semblait impossible que la comtesse put vivre, après un travail aussi dangereux; et chaque geste, chaque secours, chaque remède paraissait à Lagradna, sortir de l'ordre ordinaire des choses, tant ils aidèrent ou plutôt domptèrent la nature.

La comtesse évanouie fut replacée commodément dans son lit par leCcntenaire.Ce vieillard lui glissa, à travers les dents, une liqueur dont les effets puissants firent reparaître les couleurs vitales sur les joues de cette mère souffrante : un doux sommeil s'empara d'elle... Alors l'étranger se livra à un singulier exercice : il consistait en des mouvements d'une lenteur incroyable , par lesquels il semblait qu'il commandât aux maux et à la nature. Lagradna remarqua, que, bien qu'il s'étudiât à ne pas toucher à la comtesse endolorie, qu'il semblait craindre d'approcher, les efforts de cet étonnant vieillard n'en enlevaient pas moins le reste des souffrances, et le visage de la malade rayonnait, à mesure que le magique médecin se fatiguait à cette bizarre opération. Bientôt elle aperçut (chose incroyable ! ) des gouttes de sueur s'échapper du crâne gris et massif de l'être surnaturel qu'elle envisageait. Toute la puissance céleste qu'il déployait avait, en sortant de sa vaste machine , envahi la chambre trop étroite pour ce vainqueur de la mort : Lagradna ne voyait plus rien qu'à travers un nuage de fumée bleuâtre... Enfin, le nuage s'épaissit, et la vieille sage-femme tomba évanouie ! il en fut de même du comte, dont les sensations furent peut-être encore moins précises et plus indéfinies que celles de Lagradna, car il assiste à celte étrange scène, plutôt comme un débris de tombeau , que comme un être doué des

organes de la vie

Enfin, Lagradna se réveille. La chambre est purifiée , il s'exhale dans l'air une odeur rendue salutaire par sa légère suavité. A la lueur de plusieurs bougies, la sage-femme étonnée aperçoit l'effrayant

LE CENTENAIRE

colosse souriant à un garçon trois fois plus gros que ne doit l'être un enfant qui vient au monde; il le balançait mollement ; et la flgure vaste et bizarre de ce vieillard prenait un caractère indéfinissable : ses yeux étaient mille fois plus pétillants et le feu qui s'en échappait n'avait rien que de doux. Le sourire qui se jouait sur son visage ressemblait à une tempête partielle, qui ne ride le vaste Océan que dans un seul endroit. Bientôt il déposa l'enfant sur le lit de la mère; fit un signe impératif à Lagradna, en lui montrant, sur la table de nuit, une liqueur que la comtesse devait prendre; et, regardant encore une fois l'enfant et la mère, il se disposait à partir. Lagradna croyait déjà le voir s'envoler par la croisée, se dissiper en fumée, ou s'évanouir par degrés, comme un reflet de soleil qui cesse, lorsque, surmontant sa peur, par l'effet de son silence et de son enchantement, elle se met à genoux, et s'écrie: <i Butmel !... puisque vous êtes maître de la vie et de la mort; Butmel!... rendez-moi Butmel ! »

Lagradtia crut apercevoir un horrible sourire se former sur les lèvres de cet homme, alors elle eut regret à sa question : tout à coup le Centenaire lève son grand bras, par un mouvement à la fois plein de puissance et de majesté; il lui montre l'orient, et dit d'une voix solennelle, u Tu le reverras! »

A cette voix , à ce son qui semblait sortir de dessous un aqueduc et qui imprimait à l'âme l'idée de la voix d'Iloreb ou de Sinaï, Lagradna, tremblante, n'osant interpréter cette parole sinistre, resta agenouillée et les mains tendues vers cet être bizarre qui, se tournant vers la nière endormie, lui mit sa main sur le crâne, en dirigeant à cetteplace tout le feu vif de ces deux yeux qui brillaient com.me deux bûchers. Puis celte masse énorme , dont la cime touchait presque le plafond , se relira à pas lents, sans i)roduire aucun bruit : ce monmweui humain paraissait se mouvoir en obéissant à une puissance hors nature. Il passe devant le comte, s'arrête, lui tend la main, serre la sienne, et disparait de la chambre, de la galerie, du château, de la contrée avec une telle légèreté, une telle rapidité, un tel mystère, que personne, depuis cette apparition, ne le vit plus. Le comte tient sa main toujours tendue, celle de l'élrarigcr était glaciale, et avait passé à la sienne tout le froid d'un pôle.

Lagradna jeta un cri perçant, en remarquant que le gros enfant ressemblait parfaitement au vieillard , avec cette différence qu'il portait un caractère de jeunesse et de fraîcheur, partout où la décrépitude des tombeaux et le froid de la mort se faisaient sentir chez le Centenaire. A ce cri, le comte accourut et fut frappé d'étonnement; ses organes se dérangèrent pour toujours ; cette dernière scène fut trop forte pour son âme dénuée d'énergie et pour

son imagination puérile : dès-lors l'enfance fut son état, la tombe son plus bel espoir et la seule chose qu'on put lui souhaiter en voyant sa triste existence.

La nuit était très-avancée. Lagradna et le comte achevèrent de la passer au chevet de la comtesse , dont le visage calme et reposé souriait en dormant. L'aube ne tarda pas à blanchir les créneaux du château de ses couleurs matinales ; et , lorsque le jour fit pâlir la lumière des bougies , la comtesse se réveilla !... Çuel réveil !...

« Souffrez-vous , madame ? dit Lagradna.

— Moi, pas du tout ! répondil-elle.

— Vous avez bien souffert, reprit le comte.

— Quand donc? d dit-elle en caressant son enfant, dont les yeux étaient déjà ouverts.

L'élonnement de la sage-femme fut grand à ces paroles, ou plutôt il n'y a point d'expression pour le rendre; elle resta ébahie, regardant tour à tour le comte et la comtesse.

Le délired'une mère qui voit son premier né peut s'excuser; mais ce qui prouva que la comtesse n'avait qu'un bien faible souvenir des événements de la nuit, tout en sachant qu'elle était mère, c'est qu'elle se leva comme à son ordinaire, et qu'elle prit le grand air à sa fenêtre.

« 3îadame, vous risquez votre vie!... s'écria la vieille sage-femme.

— // m'a dit(\nt non (la surprise fut au comble), il m'a dit que je n'avais rien à craindre. »

Et la cointesse, comme se souvenant d'une recommandation que Béringhckl- le- Centenaire lui aurait faite, se lourna vers sa table de nuit, et but la liqueur d'un seul trait.

II Personne ne vous a parlé ? dit le comte.

— Personne? s'écria-l-elle avec un léger accent d'ironie, il m'aparlé toute la nuit!...

— Qui?...

— Je ne sais.... j'en ai un souvenir confus, comme celui de mes douleurs et de mon sommeil. Il n'est pas d'une organisation commune, ses os sont dix fois gros comme les nôtres, ses nerfs sont roides , ses fibres comme des tuyaux de fer.

— Qui?... dit le comte.

— Lui! répondil-elle avec naïveté.

— Mais.... observa le comle terrifié.

— Je n'en sais pas davantage, reprit-elle, et... il m'est défendu de dire le reste ! »

A ce dernier mot elle regarda son enfant, qu'elle balançait, sans s'étonner de la ressemblance qu'il avait avec \g porlrnil do BérinylieUl-Sculdans , aille Centenaire; et elle lui présenta son sein , en ayant eu la joie de lui entendre jeter un cri; première jouissance! il lui sembla que son enfant lui avait parlé.

LE CENTENAIRE

« Il est ne le jour des morts, dit Lagradna, — Il est peut-être destiné à vivre loufjtcmps , » répondit la comtesse.

Tout le chàlcau fut plongé dans une surprise inexprimable en apprenant toutes ces circonstances , qui furent encore rendues plus incroyables par les commentaires qu'on y ajouta. 11 passa pour certain, dans toute la conirée, que le diable avait accouché M'"" de Béringheld, et que le fds du comte était un effrayant prodige. Au milieu du tumulte et des bruits, M"'« de Béringheld resta calme et ne s'occupa que de son enfant qu'elle idolâtrait.

Butmel et Lagradna. — Histoire tie Butmel. — Enfunce île Tullius.

Le comte de Béringheld fit baptiser son fils par le complaisant P. de Lunada, avec le nom de Tullius; c'était celui du premier chef de cette famille antique.

Marguerite Lagradna retourna chez elle , le lendemain du baptême : la comtesse lui avait donné une somme d'argent considérable, en lui disant:

« Tiens , Lagradna , c'est par son ordre que je te remets celle petite fortune ; il m'a dit de te répéter les mots qu'îV a proférés après ta prière pour revoir Butmel. »

Lagradna, se rappelant que M™° de Béringheld dormait alors du plus profond sommeil et que riiomme s'était contenté de poser la main sur le crâne de la comtesse, ne mit plus en doute que l'Esprit de Béringheld ne sortit de la tombe, par un décret du ciel, pour opérer de telles merveilles.

«7e ne veux pas, m'a-t-il dit, qiie Lagradna souffre plus longtemps, le terme est expiré j si je l'avais suplustôt , si j'étais venu en ces lieux auparavant, j'aurais allégé par la fortune sa misère d'amour!,... qu'au moins elle soit heureuse , heureuse tout à fait, pendant quelque temps. »

La comtesse , en répétant ces mots exactement , paraissait les retenir gravés dans son âme par une force supérieure et immuable dans ses effets. . .

■ Les amours de Biilmel et de Marguerite Lagradna forment, dans le manuscrit du général, une histoire qu'il a racontée avec trop de simplicité et de naturel pour que nous n'ayons pas eu soin de la recueillir, en la dégageant de cette relation , au milieu de laquelle elle se trouve di^séminée. Ici, cette aventure dont nous avons retranché précédemment les détails, nuirait évidemment au sujet de cette narration. Nous n'avons donc laissé que les circonstances indispensables au lecteur, pour con-

Lagradna se dirigeait vers sa chaumière, à l'instatit où le soleil dorait les montagnes des magnifiques couleurs de son couchant : des nuages orageux s'élevaient lentement à l'orient, et semblaient les linceuls du jour prêt à s'évanouir; une douce chaleur se faisait sentir, et cette belle soirée d'automne, qui send)lait tenir du printemps, produisait dans l'âme l'effet d'une renaissance ; on eût dit que la nature, ne pouvant mourir sans regret, rassemblait ses forces en un dernier effort, pour se voir encore une fois avec une apparence priiitanière, avant de s'ensevelir dans les crêpes funèbres de l'hiver.

Le village, placé dans un site pittoresque , resplendissait de toutes les beautés de la nature : sa vue bocagère , douce, sublime, et remplie d'une foule d'harmonies, causait, surtout en ce moment, une sensation délicieuse; mais cette sensation apportait à la sage-femme un douloureux plaisir, et redoublait sa mélancolie délirante. En effet, cette soirée ressemblait exactement à celle où elle et Butmel échangèrent leurs dons d'amour et se promirent leurs cœurs.

La malheureuse se le rappela , de douces larmes roulèrent dans ses rides.

Tout en ne croyant pas à la prédiction du Centenaire, elle marchait, entourée du prestige enchanteur de la nature, en sentant son cœur se rajeunir; et, déjà, sa démarche n'avait plus cette pesanteur des pas de la vieillesse...

<i Enfin, se dit-elle, si Butmel doit revenir, ce ne peut-être que dans cet instant... »

Elle approche, et, sur le banc qui garnit sa porte ombragée par un rosierplantéde la main de Butmel, elle voit un vieillard en cheveux blancs, fidèlement assis à la place qu'autrefois Butmel occupait, et qui ne fut jamais occupée par d'autres. La vieille s'avance!... elle reconnaît Butmel qui lui tend les bras ! ses pieds poudreux, son front couvert de sueur et son attitude annoncent qu'il revient d'un long voyage.

(c Butmel !.,. mon cher Butmel !...

— Marguerite! ma chère Marguerite !.. »

Les deux vieillards mêlent l'argent de leurs chevelures ; la sage-femme, en délire, montre, avec le geste de la folie, le collier de grains de verre qui ne quitta jamais son col, et Butmel lui fait voir la modeste tasse au'clle lui a donnée '.

naître la vie de la sage-femme , puisque Lagradna joue un rôle dans les mémoires du général; mais, nous le répétons, on a rejeté toute l'histoire de la sage-femme dans un seul ouvrage. On trouvera une note qui concernera celte aventure, à la fin du 2» volume. Alors, les gens qui aiment à se sentir l'àme agitée par des émotions douces et naturelles, pourront se satisfaire.

(Note de l'Éditeur.)

LE CENTENAIRE

HISTOIRE DE BUTIHEL.

Après que les larmes enivrantes d'une telle joie eurent coulé; lorsque Lagradna et son cher liutmel furent seuls devant un foyer de branches de sapin; que l'amante, presque centenaire, eut demandé par quelle fatalité ils se revoyaient après plus d'un demi-siècle; voici en peu de mots, ce que répondit Butmel • :

u L'on m'emmena à Lyon, où un arrêt du grandconseil enjoignait de me juger. Mon procès ne fut pas long : deux ou trois témoins, que je ne connaissais pas, et dont les noms ne m'indiquaient pas qu'ils fussent d'ici, déposèrent contre moi. Ma condamnation me parut écrite avant seulement que ces trois hommes eussent parlé. Ils en dirent bien plus qu'il n'en fallait pour n'.e faire passer pour un épouvantable criminel... Je n'ai même pas retenu leurs noms ! ma perte était jurée, et quand j'aurais été sur de vivre, je ne leur en aurais jamais voulu. Cependant il y en eut un qui me sembla un bien grand scélérat ! je le plaignis au fond de mon âme. Je n'avais pour moi que mon innocence et mon langage simple et naïf, je fus condamné. L'on me reconduisit dans mn prison, je me mis à penser à toi, à la douleur !...je songeai combien tu serais plus malheureuse que moi , puisque tu me survivrais ! »

Lagradna s'approcha de Butmel , prit sa main desséchée, la serra dans les siennes qui ne l'étaient pas moins; et reportant cette main sacrée sur mon cœur, elle rassembla tous les feux de l'amour dans le regard attendri qu'elle jeta sur ce vieillard en cheveux blancs.

« Vois mes rides , dit-elle, vois les traces de ma douleur!.... tu es le seul hon)me qui sois entré dans celte chaumière depuis que tu en es parti !.... »

11 y eut un moment de silence, bientôt le vieux Butmel reprit :

Il La veille de mon supplice arriva bien vite (Lagradna frémit), je dormais du plus profond sommeil et je révais à loi, lorsque j'cnlcndis dans mon rêve le bruit d'une lourde chute, elle fut suivie des sons d'une voix sépulcrale qui m'appelait par mon nom : 0 Butmel !... Butmel!... » Celle voix avail dans mon

songe une telle réalité, que je me réveillai Juge

de ma terreur, quand, au milieu de mon cachot souterrain , que des murs épais environnaient, j'aperçus un homme d'une telle stature, qu'il élail obligé de pencher vers la terre son énorme tète. Je frémis encore d'horreur en pensant à sa chevelure, à son front et à la grosseur de ses membres. Il le-

I Celle aventure contenant des renseignements sur le Centenaire, nous l'avons laissée : elle se lie évidemment à l'histoire du général et se rattadie à tous les événements que Ton vient de

liait une lampe et me regardait avec une tendresse qui me fil trembler. La porte de fer qui fermait ma prison n'était point ouverte : l'idée d'un pouvoir surnaturel s'empara de mes esprits à l'aspect de cet être, auquel je ne pouvais assigner aucune place dans la création.

— C'est l'Esprit de Béringheld-le-Cenlenaire.

— Ce fut justement l'idée que j'eus ! il me dit d'une voix sourde, qui n'avait plus les caractères de la voix humaine, car c'étaient des sons rauques presque indéfinissables : « Butmel, tu es innocent, je le sais ! le vrai coupable devait se soustraire à la peine que les enfants des hommes appliquent à leurs semblables, parce qu'il est des actions nécessaires. Cette raison, plus qu'humaine, ne peut pas être expliquée à ceux qui ne vivent qu'un jour. Apprends que le comte Béringhcld était innocent aussi ; mais, la justice humaine ne pouvait se passer d'une victime, et, pour ton malheur, je l'ai choisi!... »

a Ces mots portèrent le trouble dans mon âme, cl je fus incapable de penser.

11 Je dois donc, continua-lil, le délivrer et ne pas souffrir que lu meures. Suis-moi ! et regarde ce que la connaissance de tous les lieux où l'homme réduit son semblable au désespoir, me donne de puissance pour devancer quelquefois le bourreau quand on est criminel! et pour sauver l'innocent. Il

« A ces paroles, il porta sa main dans la voûte, et une énorme pierre, qu'il soutint sans fatigue, se détacha : il me prit par les pieds et m'éleva dans le vide formé par l'absence de cette pierre; puis, me remettant la lampe, il m'ordonna de me placer à gauche, et plaçant ses mains sur le bord de la voûte brisée , il s'enleva , par la seule force de ses poignets, jusqu'à ma place. Dans un clin d'œil il fut à mes côtés, une corde fixée dans la pierre qui gisait en bas lui servit à la remettre à sa place dans le cintre humide de mon cachot; et, unissant nos forces, nous l'allirâmes jusqu'à ce que le vieillard examinant une ligne noire tracée de notre côté, jugea qu'elle était arrivée au niveau de toutes les autres. Du mortier se trouvait tout préparé, il la maçonna, de manière à ce que dans vingt-quatre heures il devenait impossible de reconnaître par où nous nous étions enfuis.

« Psous rampâmes dans un boyau très-étroit, qui nous conduisit dans un des égouts de la ville, cl de là sur le llhône, où une barque nous attendait.

« Tout ce que m'ordonna cet être magique portail un tel caractère, il régnait dans toute sa per-

rapporler ; en un mot, elle fait corps avec les documents que le général a rassemblés, touchant sou ancêtre.

(iXote de l'Editeur.)

LE CENTENAIRE

sonne une si grande conscience de sa force plus qu'humaine, qu'il semblait savoir d'avance que personne ne lui résislerail,

« Son ascendanl sur moi m'enipcclia de faire une seule réflexion, je n'avais pas le courage dépenser, et, lorsque je voulais lui parler, ma langue était comme glacée dans ma bouche. En fuyant ainsi, je m'avouais criminel !...

11 Telle fut l'idée que j'eus, lorsque nous fûmes à Marseille. Le vieillard m'emmena sur un vaisseau, et nous partinics pour la Grèce. Je vis celte terre des souvenirs, puis nous arrivâmes en Asie, sans que mon guide eùl prononcé une seule parole devant moi. Il savait toutes les langues et jetait l'épouvante dans toutes les âmes. Il me conduisit jusque dans les Indes, dans un pays dont j'ignore le nom.

Il Nous traversâmes une foule de pays et de nations, cl partout mon guide miraculeux allait trouver, dans un endroit écarté des villes, des vieillards ou des femmes qu'il plongeait, par son seul aspect, dans le plus profond élonncment, et auxquels il parlait leur langue. A voir les hommages qu'on lui rendait, il était facile de présumer qu'on le prenait pour un Dieu. Les uns lui remettaient des plantes, objets des plus longues recherches ; les autres, des produits animaux ou des raretés qui ne se rencontrent qu'une fois par siècle, tels que la graine du Soan-Lexnal, ou la boule qui se forme dans la cervelle du tigre, et que les Tarlares nomment likaï,

a Enfin , nous arrivâmes vers une montagne extraordinairement élevée, près d'un fleuve d'une étonnante largeur. Le grand vieillard me fit gravir ce pic audacieux: environ à la moitié, nous rencontrâmes une grotte profonde, à l'entrée de laquelle était un vieillard vénérable. Aussitôt qu'il aperçut mon guide , il se prosterna à ses pieds et les baisa : le Centenaire ne parut pas faire grande attention à ces marques de respect auxquelles il paraissait habitué.

« Butmel, me dit-il en français (c'étaient les premiers mots que je lui entendais prononcer depuis Lyon), Rulmel , il était impossible de vous laisser en France où vous auriez été découvert ; et, par une foule de raisons, vous ne pouvez plus y rentrer : la première, c'est que je ne le veux pas.

« Vous ne manquerez de rien en ces lieux ; vous serez choyé. L'on vous fera vivre longtemps; vous jouirez de tout, excepté de la liberté; car je vous défends de passer le pied de cette monlagne. Lorsque la face des pays que nous avons quittés sera renouvelée, lorsqu'une génération aura passé, si vous vivez encore, alors vous pourrez revoir votre pairie! Fussé-je au bout de l'univers, je donnerai l'ordre de votre départ , et ces vieillards , dépositaires sacrés d'une science inconnue, entendront ma voix, verront

mon signal; alors, le jour oîi vous serez libre vous sera sigtiillé. »

« Ayant dit, il se tourna vers le vieillard, s'enlrelint avec lui dans un idiome barbare ; puis, le lendemain, il disparut, accompagné d'une foule de vieillards singulièrement vêtus, qui tous le contemplèrent avec respect et le suivirent longtemps des yeux.

•> L'on m'assigna , pour demeure , une grotte tapissée de coquillages et ornée d'une foule de choses. L'on me prodigua toutes les jouissances de la vie orientale; mais toutes les fois que je voulais franchir le pic de la monlagne, je trouvais un homme armé qui s'élançait sur moi.

« Sur cette montagne je fis connaissance avec des hommes et des femmes de diverses nations : ils m'apprirent leurs langages; et tous ces êtres, enlevés à leur patrie par les bras de mon guide, me contèrent les choses les plus surprenantes : leurs aventurcs semblaient se disputer les événements les plus surnaturels où toujours le Centenaire jouait le principal rôle.

« Je t'en raconterai souvent, et tu frémiras plus d'une fois '. Je fis la remarque suivante : tous ces individus obéissaient ponctuellement à leurs gardiens et paraissaient les aimer. A certaines heures, le gardien arrivait, prenait la main de celui dont la personne lui était confiée, et, sur-le-champ, l'homme ou la femme baissaient la tète, en suivant ce qu'ils nommaient le Bramine. Je les questionnai plusieurs fois sur cette singularité ; personne ne put me répondre, il n'y en eut qu'un qui, une seule fois , me dit : Je vais dormir !

« Enfin, il y a environ neuf mois, vers le \" mars 1780, mon Bramine me ditque leCentenaire venait de lui ordonner de me laisser partir, enfin , que lu m'attendais, car il t'appela de ton nom de Marguerite Lagradna. Je fus stupéfait, je partis... et me voici !... »

Lagradna laissa voir sur son visage la plus profonde horreur.

« Butmel, dit-elle, le Centenaire était ici il y a deux jours ; il y était il y a neuf mois ; et , il y a neuf mois, lorsque je fus lui ouvrir la grille, je lui criai: « Butmel ! Butmel ! « il lança un effroyable éclat de rire , et me répondit que tu n'étais point mort! » Bulmel resta pétrifié; ces deux vieillards, sejetant un furtif regard , n'osèrent pas se retourner : le bruit du vent les épouvanta ; ils laissèrent leurs diverses pensées voltiger dans leurs imaginations affaiblies, sans se hasarder à se les communiquer : seulement, Butmel , après un long silence , s'écria : « L'on m'a

' Ces aventures ont été recueillies et seront publiées sous le litre (le Mémoires du Collège des Bramines du Moni-Coratirl.

LE CENTENAIRE

raconté des choses plus extraordinaires encore! mais, en apprenant de semblables événements, l'esprit s'efTraie toujours.... Marguerite, craignons Dieu! et ne cherchons pas à pénétrer de pareils mystères.

Telles furent toutes les circonstances qui accompagnèrent la naissance du général Tuiiius Béringheid : nous les avons rapportées avec la plus grande fldélité , parce que le général paraît , dans son manuscrit, y attacher une espèce d'importance.

Ce n'est , pour ainsi dire, que maintenant que commence la vie du général. Nous verrons , par la suite, comment elle peut se lier à tous les événements du passé, du présent et de l'avenir de cette narration.

Mort du comte. — Enfance de Tullius. — Ses dispositions. — Comment la révolution n'atteignit pas la famille Bérinjheld. — Véryno joue un rôle.

M™" de Béringheld nourrit elle-même son enfant; elle déploya pour lui toutes les forces de l'amour maternel porté au dernier degré : il semblait que cette âme, faible et nulle dans tout le reste, eût été dédommagée par la nature en recevant une dose de tendresse, où s'était réfugié tout l'esprit et le sentiment qui peut animer l'âme d'une femme. Son fds lui tenait lieu de tout, elle l'adorait, se contentait d'un geste, d'un regard, et une douce correspondance semblait s'établir entre les yeux de la mère et du fils.

Elle jouissait, par une jouissance continue, suave et délicieuse, de tous les plaisirs des mères. Elle assistait au développement de ce petit être, comme à un spectacle, et elle en savoura toutes les peines. Elle eut tous les sourires de son fils, son premier mot, son premier pas, heureuse et mille fois plus heureuse que l'âme qui s'envole des limbes vers le séjour céleste ! —

Le P. de Lunada prit aussi beaucoup d'affection pour le petit Tullius, et il remarqua, dans l'héritier de cette maison , des indices qui prouvaient qu'il en serait le régénérateur.

Çuantau comte de Béringheld, il mourut un an après dans un état d'imbécillité qui fit regarder sa mort comme un bienfait. Depuis longtemps son deuil était porté dans l'âme de M"'' de Béringheld. Sa mort produisit l'efTct d'ut)e nouvelle que l'on antionce à quelqu'un qui en est instruit depuis longtemps.

11 avait nommé le P. de Lunada tuteur de son

fils , conjointement avec la mère ; mais le bon Père nepritqu'un pouvoir tout à faithorsdesattributions delà comtesse, il le fit naturellement, et de lui-même, car depuis que la comtesse avait un fils , son caractère prenait une sorte de consistance; enfin son âme paraissait retrempée par cet événement qui jette dans la machine féminine tant de vigueur et de disposition à tous les courages et à tous les efforts : de là leurs traits admirables et leurs faiblesses!... L'enfance du jeune Tullius offrit des singularités assez remarquables, en ce qu'elles présageaient ce qu'il deviendrait un jour. Il déploya , dès l'âge de huit ans , une ténacité et une ardeur extraordinaires dans tout ce qu'il entreprenait. Rien , sous sa main, n'était indifférent; et, jusque dans les palais de bouequesesdoigtsenfantinsélevaient avec bonheur, on distinguait une recherche, un goût qui trahissaient une âme amie des proportions et des traits divers répandus dans la nature, et dont le peintre , le poëte , le musicien, ont appelé la réunion, le beau idéal. II avait une singulière aptitude pour découvrir, chercher et trouver; mais une fois qu'il arrivait à son but, qu'il parvenait à un résultat, tout était dit, il volait à une autre conquête. Par exemple : un jeu nouveau le captivait tout entier! une fois su... il le quittait en se lassant tout à coup de ce jeu. Il en était de tout ainsi. Tullius employait toutes ses facultés pour conquérir en ne voulant jamais que des combats. Pour lui , le repos était une calamité.

Le P. de Lunada s'étonna des progrès que Tullius fit dans les sciences faciles que le bon jésuite lui apprit, et il s'étonna encore plus du dégotil que le jeune homme manifesta pour les richesses monastiques et l'ergotage des théologies.

Les idées de Tullius grandirent avec lui d'une manière étonnante : sa mère, au comble du bonheur de cette perfection, l'idolâtrait, et le jeune Béringheld fut habitué k voir tout plier sous sa volonté. Cette obéissance de la part d'êtres plus grands et plus forts que lui , loin de le rendre despote et capricieux, lui démontra, une fois pour toujours, qu'il ne fallait jamais rien demander que de juste et d'honnéle. Agissant en cela bien autrement que tous les enfants, celte anomalie d'esprit indiquait déjà un homme extraordinaire, que la raison éclairait de bonne heure de son divin (lambeau.

Les malliéniatiques lui plurent singulièrement , il en apprit tout ce que le bon P. de Lunada en savait, il en sut même bientôt davantage.

Au milieu de toutes ces qualités, il y en avait une qui brillait au suprême degré : c'était une certaine tendance à l'exaltation mêlée à un certain ensemble de grandeur chevaleresque qui lui rendait /a/b/ ^/m serment une chose sacrée ; qui le portait à admirer

LE CENTENAIRE

Régulus revenant chercher la mort; les Spartiates; Aristide; Thémistocle mourant plutôt que de combattre sa patrie , etc. Son âme de feu semblait avoir été conçue par des substances recherchées avec un soin curieux par l'auteur de ses jours. Aussitôt que l'on causait avec ce jeune enfant, on oubliait la laideur originale et spirituelle de son étrange figure, pour admirer la vivacité de ses reparties et son âme taillée sur des proportions grandioses dans tout ce qu'il y a de noble et de plus sublime dans la nature humaine.

Néanmoins, on remarquait encore (c'est au P. de Lunada que nous devons ces observations , car il s'apercevait de tous ces diagnostics) , on voyait , disje , que celte tendance à tout découvrir l'amenait à un profond dégoût pour les choses humaines , à une mélancolie extrême; et l'on pouvait répondre que ce jeune génie ne vivrait qu'en trouvant un sujet inépuisable de recherches et de travaux.

Une fois qu'il était détrompé de sa croyance sur telle chose que ce fut, son enthousiasme cessait, tout finissait, et il fallait un autre aliment à sa curiosité et à son ardeur. A le voir, on aurait dit que le feu animait ses veines, qu'il y roulait des torrents, et cette grande activité, cette force énergique ne diminuaient en rien sa bonté naturelle et sa pitié touchante.

Ainsi, l'on peut imaginer avec quelle aptitude et quel enthousiasme il parcourut le champ vaste des sciences. La bibliothèque de Béringheld lui fournit les éléments et les livres nécessaires. Il dévora tout.

Son amour pour sa mère allait à l'excès , si toutefois on peut imaginer qu'il y ait de l'excès dans ce sentiment qui, tel énergique qu'il devienne, n'aura jamais le nom de passion , parce qu'il ne s'y trouve rien de ce qui ravale les passions. Il ne renferme que ce qu'il y a de pur et de grand. C'est presque le seul sentiment parfait chez l'homme.

Aussi M""' de Béringheld , heureuse, vivait de la vie de son fils, et elle tremblait en songeant avec quelle furie les passions se déchaîneraient dans cette âme énergique et grande , incapable de ces choses moyennes qui dévoilent des esprits étroits et des conceptions rétrécies. De grandes vertus ou de grands crimes, selon leur position; telle est l'enseigne, telle est la devise de ces caractères destinés à planer en aigles , ou à mourir dans la l'ange.

<t Mon père, disait- il étant tout petit, pourquoi l'univers est-il rond?

— Parce que Dieu l'a fait ainsi.

— Mais l'homme ne connaît pas tout l'univers , ainsi comment sait-il qu'il est rond?... »

Le P. de Lunada, frottait la manche de sa soutane, en baissant les yeux, et son intelligence était à bout.

(( On l'imagine, répondit-il.

— Ah, je vois ! dit l'enfant avec un malin sourire, on dit cela pour s'en débarrasser; car, s'il n'était pas rond, comment en trouver la fin et le terminer?

— C'est cela, mon petit , reprenait Lunada , il est infini.

— Qu'est-ce que l'infini, mon père?

— C'est Dieu , répondait le jésuite, pour couper court.

— Je ne comprends pas , n s'écriait l'enfant; cf. il réfléchissait toute la journée, en regardant Lunada d'un petit air sournois.

A dix ans, il écoutait avec avidité les récits que la vieille Lagradna elButmel lui faisaient , tour à tour, des mystères de sa naissance, des traditions qui couraient sur son ancêtre Béringheld-Scukians le ("entenaire, lequel vivait encore, quoique né en LioO, et qui parcourait l'univers depuis trois siècles et demi, en conquérant toutes les sciences et tous les pouvoirs.

On sent tout ce que ces faits merveilleux , racontés par Lagradna et Butmel, surtout comme témoins, devaient produire sur l'imagination du jeune enfant, ami de tout ce qui tenait au romanesque et à l'extraordinaire.

Quant aux faits que la sage-femme avait appris de son père et de son grand-père, relativement à Béringheld le Centenaire, ils se coordonnaient si bien . qu'il était impossible de ne pas y croire; et Tullius ne se trouvait heureux qu'entre les deux centenaires, encore amoureux, qui lui racontaient ces histoires d'une voix cassée, dans une chaumière et au coin d'un feu qu'ils tenaient, disaient-ils, delà libéralité du Centenaire.

Puis, toutes les histoires des habitants du Mont- Corancl étaient une mine féconde, que le vieux Butmel rendait inépuisable, par la manière lente et longue dont il racontait.

Ces prodiges, ces enchantements, les diverses descriptions du Centenaire , et les formes bizarres sous lesquelles il apparaissait dans tous les pays du monde, se gravaient dans la jeune tête de Tullius : il admirait le bonheur de cet être privilégié qui devait connaître toutes les sciences , savoir toutes les langues, toutes les histoires, et qui portait dans son crâne la somme totale des connaissances humaines.

Ainsi, dès sa plus tendre enfance, Tullius était frappé de la vérité de ces récits ; et lorsqu'il rentrait au château, en regardant sur le Péritoun pour tâcher de voir le grand vieillard, il demandait à sa mère si les histoires du ménage centenaire étaient véritables, et M""' de Béringheld, prenant un air grave, lui répondait :

» Tullius, j'ai vu le Centenaire, c'est à lui que je dois la vie : en vous mettant au monde, nous au-

LE CENTENAIRE

rions péri vous et moi, sans sa science. Tullius, vous le verrez quelque jour, car il vous aime.

— Mais, petite mère, disait l'enfant, est-ce qu'il a 300 ans ?

— Je l'ignore , Tullius ; tout ce que je puis dire , c'est que j'ai vu le vieillard que t'a dépeint la vieille Marguerite.

— Et je lui ressemble?... »

A ces mots , et pour ne pas répondre , la comtesse prenait son enfant, le couvrait de baisers : puis sa curiosité irritée le faisait retourner chez Lagradna, pour entendre encore tout ce que Butmel et sa femme savaient.

A douze ans, Tullius ne rêvait que des Grecs et des Romains, il parcourait les montagnes en leur donnant les noms de tous les lieux célèbres dans l'histoire; et, là il s'échauffait en voyant le Péritoun baptisé du nom de Capitole; il admirait les Thermopyles, le cap Suniuni, et la Vallinara était tour à tour la plaine deChéronée, Orchomènc, le Champde-Mars et le Forum.

A quinze ans, il comprit les mystères de la vie sociale , il s'aperçut que Ton gouvernait les hommes en leur mettant un frein comme à des chevaux, c'est-à-dire en se rendatit maître de leurs goûts , en flattant leur amour-propre, et servant leurs passions. Il vit le monde divisé en deux classes distinctes , les grands et les petits, il conçut que tout homme devait d'abord , pour son propre bonheur et pour pouvoir faire celui des autres, se mettre dans la classe des puissants.

A seize ans , il ne pensa plus qu'à la gloire , aux batailles, et à tout ce qu'il y a d'éclatant dans la vie : le pouvoir , les hauts faits , les triomphes le séduisirent; et la trompette éclatante qui réveillait Thémistocle vint étourdir son oreille.

C'est ici , c'est à cet âge que nous allons le prendre, en passant sous silence ses chasses dans les montagnes, ses courses et ses espiègleries, qui, toutes, cependant, portaient un singulier caractère d'originalité et montraient des idées qu'il n'est pas permis à tous les enfants d'avoir, sous peine d'être des génies.

On était en 1797. Les effets de la révolution avaient été nuls pour le village el le château de Réringheld, que leur situation rendait inaccessibles aux conséquences meurtrières du système d'alors. Le jeune Béringheld étant mineur, il ne pouvait être l'objet (l'aucune envie et d'aucune haine.

D'un autre côté, !e représentant du peuple, et le chef du département dont le village de Béringheld fit partie, se trouvèrent d'anciens moines, amis du Père de Lunada , et avec lesquels il avait eu des correspondances secrètes louchant la compagnie de Jésus (correspondances autrefois criminelles, qui pour-

raient bien expliquer comment r£'5;?ri7 du Centenaire avait imposé silence au R. P. , lors de leur fameuse conférence nocturne) ; ainsi le P. de Lunada, tuteur de Béringheld, préserva son pupille et sa mère de toute tentative.

C'est ici le moment de reparler du garde-général des bois de la couronne , et de sa jeune et aimable femme. Ce garde, nommé Véryno , fut chargé, par le Père de Lunada, de l'adminisli-ation de tous les biens de la famille Béringheld. Lors de la mort du ^^ comte, l'immensité des propriétés ne les rendait pas propres à être gouvernées par le P. de Lunada et il™<' de Béringheld : Véryno, en dirigeant cette vaste fortune , était dans son élément ; la nature l'avait créé tout à la fois honnête homme et administrateur. A l'époque où tout citoyen pouvait prendre sa part de souveraineté générale, Véryno favorisa le premier élan de notre révolution , il s'en mêla en honnête homme, ne commettant aucune barbarie, et secondant son opinion par des moyens doux, que tout homme"' pourrait avouer, avec honiieur même. Il réussit à réaliser les sommes que la famille Béringheld possédait à Paris, chez les banquiers; et, prévoyant des malheurs, il eut le bon esprit d'envoyer cet or à Béringheld, où il dormit enfermé soigneusement. La maison Béringheld possédait encore de grands châteaux dans divers départements ; partout l'on n'y vit que l'homme d'affaires Véryno , que le pouvoir des grands, qui se succédèrent dans la machine républicaine, rendait invulnérable. Enfin , l'honnête Véryno fit entendre à M""" de Béringheld, que ses châteaux inutiles devaient être abattus, parce que leur destruction , par l'ordre du citoyen Béringheld son fils , lui procurerait de l'argent sans diminuer les revenus ; et , ce qui serait encore plus précieux, une sauvegarde par une espèce d'approbation au système alors en usage : de plus , Véryno semait la nouvelle que le jeune Fiéringheld allait se rendre aux armées comme simple soldat.

Ces manceuvres savantes et l'habileté de Véryno parèrent tous les coups, et la maison de Béringheld ne souffrit en rien de la tourmente révolutionnaire.

Un seul jour, en l'absence de Véryno, l'ordre fut expédié d'arrêter 31™" de Béringheld el son fils, comme èlsnl aristocrates ; mais une puissance invisible envoya le signataire à l'échafaud.

Véryno reçut des avis très-salutaires d'un homme qu'il ne rencontra jamais. Ce fut ainsi que ce sage administrateur augmenta les capitaux de la famille et les siens propres , par des opérations tracées dans certaines lettres anonymes, qui ne le tromi)èrent jamais.

Toutes ces explications données, nous allons entrer dans les détails de la vie du général.

LE CENTENAIRE

Désirs de Tullius. — Fuite projetée. — Elle échoue. — Une inar((uise tombe des nues.

On était en 171)7, le jeune TuIIiiis, âgéde 17 ans, effrayait chaque jour sa tendre mère en ne parlant que des armées françaises, de leurs revers, et de son envie démesurée d'aller partager les lauriers dont tant de fronts se couvraient.

« Suisje fait pour passer ma vie dans un château gothique, au milieu de ces montagnes, et vivre en hobereau, sans que l'on puisse dire après moi : — Il fut un Tullius digne de ses ancêtres?

— Mon fils, il y a des gloires qui ne font pas trembler les mères sur la vie de leurs enfants , disait madame de lîéringheld.

— Les sciences, répondait le vieux père de Lunada, offrent un vaste champ où l'on moissonne des lauriers que des malheurs partiels ne souillent jamais. Mon Tullius, voyons! découvre une planète, invente un poëme, sois Newton, sois orateur, musicien, et ton nom , mon enfant, passera d'âge en âge ! . . . »

A ces mots , l'œil du jeune homme s'enQammait, il voyait une larme sur la joue de sa mère et il courait l'essuyer en l'embrassant.

Alors madame de Béringheld détournait l'ardeur de son fils sur un autre sujet en lui parlant d'aller à la recherche de Béringheld-le-Centenaire. Alors elle obtenait quelques journées de répit, car le jeune homme songeait profondément lorsqu'il examinait les mystères renfermés dans le fait de l'existence de Béringheld -Sculdans.

Cent fois il lisait et relisait la lettre mystérieuse qui paraissait écrite par le personnage qui assista sa mère dans sa couche laborieuse , les initiales qui servaient de signature lui semblaient évidemment celles des noms de Béringheld-Sculdans.

Un événement vint ajouter à ses incertitudes sur la vraisemblance d'un pareil fait, que sa raison lui faisait révoquer en doute. Véryno , l'inteiKlant , arriva au château ; et , rendant compte de toutes ses opérations, il parla de lettres anonymes : Tullius demanda sur-le-champ à les voir pour les comparer à celle du 28 février 1780.

Véryno, tirant de son portefeuille la première venue , présenta la suivante :

« Sortez de Paris aujourd'hui, parce qu'un mandat d'arrêt est décerné contre vous par le parti qui triomphe.

<i Rentrez après-demain , parce qu'il n'y aura plus de danger.

DE BALZAC. T. IV

« Vendez vos assignats aussitôt que vous le pour- II rez, car ils vont tomber dans le discrédit.

Le jeune Tullius frémit et pâlit en reconnaissant l'écriture grosse , lourde, lâche et tremblée du billet mystérieux. l\Iais bientôt, reprenant son caractère énergique , il résulta de cet événement que sa dose de curiosité fut augmentée d'une dose encore plus forte, et qu'il ne put mettre en doute l'existence d'un être mystérieux qui protégeait sa famille.

Enfin, les nouvelles de l'armée devinrent de nature à tout contre-balancer dans l'esprit du jeune Tullius , et sans rien dire , il se disposait , le 10 mars 1797 , à partir de Béringheld avec .Jacques Butmel, neveu du fiancé de Lagradna, lorsqu'une aventure l'arrêta.

Un des soins du Père de Lunada, et même son soin principal avait été de préserver le jeune homme un péché de la chair , pour nous servir des expressions du vieux jésuite; il y était parvenu en maintenant Tullius dans une tension d'esprit perpétuelle, au moyen des études et des travaux dont il le surchargeait. D'un autre côté, il ne lui dépeignait le beau sexe que sous les couleurs les plus sombres; il lui démontrait qu'en se livrant aux femmes, on se préparait des chagrins produits par leurs petites passions et leurs fantaisies qui nous subjuguaient par une singulière loi de la nature; que les grands hommes ne conservaient leur génie et leur activité qu'en ne perdant pas leur énergie dans ce commerce matériel et sans charme. Enfin, le bon Père ayant toujours un faible pour son Ordre, représentait que ce qui rendit sa Société si puissante, c'est que tous ses membres faisaient vœu de chasteté, ce qui tournait ces esprits vers les sommités et les grandes découvertes.

Madame de Béringheld gémissait de voir son fils privé d'un des plus vifs plaisirs, la source de tant de douceurs, mais elle tie trouvait point d'arguments victorieux quand le Père de Lunada lui disait que son fils se sauverait de l'enfer parla chasteté , et que du reste sa passion pour les femmes arriverait toujours assez tôt.

Madame de Béringheld pensait que si cette privalion devait procurer à son fils la félicité des anges, il fallait bien en prendre son parti, parce qu'un bonheur éternel valait beaucoup plus que quelques instants d'un bonheur fugitif.

Alors le Père de Lunada faisait observer qu'il n'y avait pas de privation pour Tullius , parce qu'on ne désire pas ce qu'on ignore.

La comtesse, tout en se taisant et malgré sa grande dévotion et sa confiance dans les avis de Lunada, ne pouvait s'empêcher de souhaiter au

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fond de l'âme de voir son fils le plus heureux possible : or, comme une femme sait à quoi s'en tenir sur cet article, elle trouvait son fils malheureux. Elle n'osait toucher celte corde si sensible; mais elle aurait de bon cœur sacrifié quelque chose pour qu'une femme du grand ton, entre trente-cinq et quarante ans, habitât un château à une lieue du sien; que cette femme fut belle, spirtuielle , et que, sage héritière des maximes d'une cour détruite, elle aimât les jeunes gens plutôt que les hommes d'un certain âge.

Tullius, ignorant sur celte partie autant qu'il était savant sur d'autres, n'en ressentait pas moins ce que Saint-Augustin appelle des avis de la nature. Chaque fois que, dans les montagnes, il rencontrait une jeune fille, jolie, à la taille svelte, il s'enflammait, la regardait, n'osait lui parler ni lui serrer la main, et l'embrasser lui paraissait impossible. On voit qu'il n'existait pas de lycées dans cette partie de la France; car si le jeune Béringheld y avait été mis seulement vingt-quatre heures , je réponds qu'il aurait , au sortir de classe , embrassé les jeunes filles, sans rougir ou en rougissant.

Cependant Véryno l'intendant avait eu en 1781 une fille qu'il nomma du doux nom presque italien de Marianine ; elle marchait alors vers seize ans; souvent clic rencontrait le jeune Béringheld dans les montagnes; mais comme ils étaient aussi timides l'un que l'autre, leurs discours n'allaient pas seulement jusqu'au demi-tiers de l'alphabet de l'amour, et leurs promenades n'aboutissaient guère qu'à cueillir des fleurs, prendre des oiseaux, ou chasser, ïullius, avec son fusil, et Marianine, avec un arc et des flèches. Marianine et Tullius, ayant un doux penchant l'un pour l'autre , en restèrent au serrement de main; cependant, la jeune fille, comparativement plus âgée, était aussi la plus avancée dans l'alphabet; et Béringheld, tout laid qu'il se présentait à sa jeune et timide imagination, ne lui en paraissait pas moins le plus joli garçon du monde, ayant l'âme la plus belle , la plus franche que l'on put trouver.

La tendre Marianine n'exprimait rien qu'avec un sourire, et ce sourire devenait indéfinissable à force de grâce, lorsqu'elle parlait à Tullius. Pour elle, Béringheld déployait toutes ses forces, son éloquence, son savoir. Ces deux êlrcs charmants s'aimaient sans que le jeune homme s'en doutât; pour Marianine... la question est indécise.

Ainsi, le 10 mars , Béringheld se disposait à quitter ses chères monthgnes, le bon Lunada , Marianine et sa mère : il devait partir pendant la nuit, et il ne rentra au château qu'après être convenu avec Jacques du signal et des apprêts.

Le déjeuner se passa d'une manière silencieuse;

madame de Béringheld remarqua en tremblant l'expression inaccoutumée du visage de son fils; ce visage était un miroir fidèle des pensées qui se pressaient dans son âme. L'on y lisait comme dans un livre. Or, on ne quitte pas une mère adorée, on ne la laisse pas dans le chagrin, sans faire de sérieuses réflexions , et madame de Béringheld , trop peu physionomiste pour les deviner , était toutefois trop bonne mère pour ne pas voir que son fils avait de l'inquiétude et qu'il roulait quelque projet dans sa jeune et bouillante cervelle.

Le jeune homme se leva brusquement après le déjeuner, et passa de la salle à manger sur le perron du château; sa mère l'y suivit tout doucement.

« Qu'as-tu donc , mon fils? tu fronces le sourcil , et ta figure ressemble à celle de ton ancêtre le Centenaire !... )) Et elle se mit à sourire, mais ce sourire déguisait une inquiétude mortelle.

Tullius s'était détourné; sa mère, suivant le visage de son fils, aperçut des larmes qui firent venir les siennes : à son tour, Tullius regarda sa mère , et, la prenant dans ses bras , il la serra avec force en l'embrassant à plusieurs reprises.

« Tu as du chagrin, Tullius , dis-le-moi ? ce n'est peut-être rien , et si c'est quelque chose , alors nous serons deux à pleurer. »

Ces touchantes paroles ébranlèrent l'âme du jeune voyageur.

En ce moment, ils virent, dans l'avenue qui précédait le tournebride , un cavalier singulièrement habillé, qui faisait galoper son cheval à bride abattue, tellement que le coursier semblait avoir pris le mors aux dents.

Tullius ne connaissait, dans le pays, personne assez habile pour diriger un cheval avec autant de dextérité, et ce qui dérangeait encore plus les conjectures qu'il formait, c'est que le cavalier, vêtu de blanc, portait un chapeau à plumes que l'éloignement ne permettait pas de distinguer. Bientôt , le cheval franchit le tournebride; alors Béringheld aperçut une robe, un chapeau de femme, un grand châle, et cependant les jambes du cavalier androgyne pendaient de chaque côté du cheval, et étaient chaussées par des bottes à l'écuyère.

En une minute la prairie est franchie, le cheval tout sanglant tombe mort au perron, Tullius arrive assez à temps et est assez adroit pour saisir dans ses bras une femme qui se serait infailliblement tuée : il la pose à terre, elle se met à rire, monte lestement les marches en faisant retentir le perron du fer de ses bottes qui furent couvertes par une robe de drap blanc, puis elle appliqua ses gants sur le nez de Tullius, en lui disant : .i On vous remercie, beau page! »

LE CENTENAIRE

Âussilôt, elle se tourne vers M""' de Bcringheld, et lui dit :

« Suis-je bon écuycr, comtesse?...

— Hé.' par quelle aventure vous trouvez-vous, ma chère, dans un pareil équipage? s'écria madame de Béringlield.

— Ah ! vous allez le savoir !» Et la jeune femme jette avec grâce ses bottes à droite, à gauche, en agitant ses jambes connue si elle eût voulu donner deux coups de pied; elle sort, de chaque énorme boite, les deux plus jolies jambes et les deux plus jolis petits moules à souliers de satin blanc que l'on puisse voir; puis, prenant la comtesse par la main, elle entra, en chantant, dans la salle, s'assit, et demanda à manger en étant son chapeau : alors elle laissa voir ses beaux cheveux noirs et un col qui semblait tourné par Myron, et posé sur ses épaules par Phidias.

L'esprit, la gentillesse, la pétulance, l'ensemble gracieux de tous les mouvements de cette sylphide, avaient pétrifié le jeune Tullius : il ne pouvait concevoir l'idée d'une pareille femme , car madame de Béringheld et le reste des femmes du village, Marianine exceptée ainsi que sa mère, ne lui représentaient pas le sexe de manière à lui en donner une haute idée. Marianine , la belle Marianine, était d'un genre de beauté tout opposé à celui de l'inconnue, dont la vivacité et la grâce piquante faisaient rester Béringheld dans le plus [)rofund étonnement.

La singulière phrase par laquelle elle l'avait remercié de lui avoir sauvé la vie, le peu d'importance qu'elle paraissait y attacher, son coup de gant sur la figure, son joli mouvement pour chasser ses grosses bottes, son pied délicat, sa jambe si bien faite et la recherche de toute sa personne, furent autant de traits qui changèrent les idées du pauvre Tullius.

L'on peut juger de son empressement à suivre l'inconnue, et à se tenir à côté de sa mère, en fixant ses deux yeux sur l'étrangère.

La jeune femme en le voyant serré contre la robe de madame de Béringheld, se mit à rire, et s'écria :

<c II a l'air d'un petit poulet qui ne peut sortir de dessous l'aile de sa mère pourquoi l'ai-je appelé beau page? je m'en rcpens en vérité!... Ces paroles, et le fin sourire dont elle les accompagna, piquèrent au vif Béringheld qui rougit et jura en lui-même de montrer qu'il était plus qu'un poulet.

— Mais, medirez-vous, ma chère... reprit la comtesse,

— Oui.... oui dit la jolie femme qui mangeait

avec un appétit admirable; je pense, chère amie, que vous avez entendu parler de tout ce qui se passe; hé bien, nos marquisats ne sont plus de mise, et depuis sept ans la nation cherche un autre costume... Ah! dit-elleen s'interrompant, nous portons les che-

veux à la Titus, des robes à la grecque, des chapeaux hhvictinie, il y a des femmes qui sont divines «

Et l'inconnuede manger, de sourire de la manière la plus aimable; chaque mouvement était une grâce, chaque geste un attrait, chaque parole une perle qu'elle jetait.

« Depuis longtemps nous passions pour polis, reprit-elle, et autrefois on n'aurait pas souffert que l'on emprisonnât une marquise de Ilavcndsi : tout est changé; un beau malin, sans attendre que j'aie fait ma toilette, on n)'a claquemurée sans me demander : a Es-tu chien, es-tu loup?... » Ce n'est pas tout, ma chère amie, on a voulu me tuer, conçois-tu cela?... Un jeune officier des mousquetaires gris m'a fait sauver de ville en ville, de forêt en foret, et j'ai gagné ce pays-ci ; arrivée à G.... l'on m'a reconnue, je ne sais comment.

— A ta beauté, reprit M™" de Béringheld.

— C'est possible! dit la marquise en riant et montrant les plus jolies petites dents à travers ses deux lèvres de corail ; bref, j'ai trouvé là un honnête citoyen, car l'on s'appelle citoyen, nous sommes des citoyennes'.... ce citoyen, donc, se nomme Véryno.

— C'est notre intendant.

— Ah ! vous avez encore des intendants!... s'écria la marquise de Ravendsi : les nôtres ont levé le masque! ils se trouvent aussi riches que nous; en vérité, tout change!.... quoi qu'il en soit, ce matin j'ai pris la culotte de peau d'un gendarme, son cheval, ses bottes, et me voilà. Je suis arrivée promptement, car l'on avait mis des gens à ma poursuite... mais pour la forme. Un ancien jésuite, l'ami de je ne sais que! Père de Lunada, que vous devez avoir ici, lequel jésuite ou capucin est maintenant représentant indigne du peuple français, a pris sur lui de fermer les yeux, et le citoyen Véryno m'a dit que je ne serais point inquiétée ici. Quant à mes biens, mon hôtel, mes diamants et mes robes, qui soignera tout cela?... néant. Mais comme disaient nos gens avant d'être peuple, le soleil luit pour tout le monde, par conséquent il doit luire pour les marquises. »

Cette volubilité, l'esprit que madame de Ravendsi mettait dans ses moindres paroles, ses gestes, ses sourires, sa moindre attitude, firent éprouver au jeune Béringheld les effets de Vincantation. Il était immobile et suivait de l'œil tous les mouvements vifs, nïutins, légers, de cette jeune femme. Madame de Ravendsi fut flattée au dernier point de ce muet hommage , de cette admiration stupide qui prouve la beauté d'une femme, bien plus énergiquement que les paroles les plus exaltées et les compliments les plus sincères.

'( Pour quelque temps, ma chère comtesse, vous

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serez mon soleil et ma providence, sans que je vous souhaite de venir prendre votre revanche à Ravendsi.

— Vous êtes ici chez vous, » dit madame de Béringheld avec le sang-froid et la gravité qui ne l'abandonnaient que lorsqu'il s'agissait de Tullius. Cette phrase ainsi prononcée avait un caractère de vérité, de franchise qui mettait à l'aise, o Je ne croyais pas, reprit la comtesse, que vous dussiez venir ici en proscrite, après vous avoir vue aussi brillante à la dernière fêle de la cour en 1787.

— Aous n'êtes donc pas revenue à Paris depuis ?:> interrompit la marquise.

La comtesse montra, par un geste, que son fils avait rempli tous ses moments. Le jeune Béringheld embrassa sa mère.

La journée fut pour Tullius un moment : quand la nuit arriva, quand Jacques vint faire le signal convenu, Béringheld descendit, et dit à son confident que leur départ n'aurait lieu que dans quelques jours.

Je ne crois pas que Ton puisse dépeindre ni rendre par des paroles les millions d'idées qui se pressent dans la tète d'un jeune homme pendant la nuit, lorsque, dans la journée, il a entrevu vaguement, et pour la première fois, qu'une femme tient dans ses mains son bonheur, et que nous dépendons d'elle. Tullius ne rêva que de madame de Ravendsi; il étudiait, en lui-même, tout ce qu'il pourrait lui dire; il arrangeait d'avance ses phrases, il repassait dans son imagination les grâces mutines qui se jouaient sur celte jolie figure pleine de vivacité et d'esprit, et il ne savait que penser de ce nouveau sentiment qui se glissait dans son âme.

Il la comparait à 51arianine, et il s'étonnait de ce que 31arianine ne fit nailre en lui que des sentiments d'une candeur inimaginable, d'une suavité divine, tandis que le souvenir d'un geste de Sophie de Ravendsi l'éblouissait , en excitant chez lui une foule de désirs : l'une parlait au cœur, l'autre aux sens et à la tête.

Dérlaralifiii cl'anionr. — Cliagrin de Marianinc. — Bonheur île Tullius.

Un jeune papillon qui voltige de (leur en fleur, un cygne qui se joue dans les eaux d'un lac, un coursier déployant ses forces et livré à ses gaietés naïves dans la prairie qui l'a vu naître, un cristal dont les facettes brillent d'une foule de couleurs en changeant àchaqueinstant, les caprices d'un enfant,

et les caprices d'une onde qui s'insinue gracieusement dans les sinuosités d'une roche marine, ne sont que d'imparfaites images de M°i« de Ravendsi: ayant épuisé les trois règnes pour en donner une idée, il ne me reste plus qu'à laisser le champ libre à ce que l'on n'a rangé dans aucune catégorie, je veux parler de cette imagination brillante, don céleste, qui fait que vous vous figurez cette pétulante marquise avec un nez retroussé , des yeux d'une limpidité pleine de mutinerie , enfin vive comme la poudre , légère comme une femme, de l'esprit jusqu'au bout des ongles; jolie comme une grâce, mais une grâce maligne; originale comme la nature; et je consens à perdre mes Mémoires des Bramines du Coranel si ce que vous imaginez n'est pas vrai! A côté de ce portrait , mettez Tullius Béringheld, n'ayant aucune idée du ton et des manières qui forment le code des petits-maîtres , disant ce qu'il pense tout haut, l'air gauche dans les attitudes que l'on doit prendre, gauche dans les compliments qu'il essaie, enthousiaste, oubliant tout ce qu'il sait pour déchiffrer le livre d'amour , et paraissant n'y rien comprendre; consultant le Père deLunada, qui n'était pas très-instruit, n'osant regarder M™" de Ravendsi qui se moquait de lui; enfin, voyez-le, aimant jusqu'à la moquerie qui le perçait d'outre en outre ! alors , vous aurez une idée de ce qui pouvait se passer dans le château de Béringheld.

Un mois après l'arrivée de cette pétulante marquise, le jeune Tullius était déjà méconnaissable, et sa mère jouissait en secret des changements que les observations piquantes de M™« de Ravendsi produisaient dans les manières de son fils. — Enfin, un soir, Tullius était assis sous un peuplier à côté de la marquise qui ne pouvait s'empècherd'admirer le sublime aspect d'une soirée de ce beau mois de mai qui contient les espérances de la nature, qui voit les premières feuilles et les premiers boutons. « Je n'avais jamais imaginé que la campagne put être plus belle qu'une décoration d'Opéra, dit ^1™"= de Ravendsi.

— L'Opéra est donc bien beau , s'écria Tullius , si les hommes ont pu donner l'idée d'un pareil spectacle : voyez, madame, ces montagnes éloignées dont les cimes pyramidales se dessinent avec fierté sur l'azur des cieux! ces vastes vallées aériennes semblent vouloir retenir les ruisseaux de pourpre et de lumière dont la source se tarit en colorant ces crêtes neigeuses par des teintes d'une telle richesse que jamais le pinceau ne pourra les retracer! voyez ce vallon dont chaque brin d'herbe est chargé d'une émeraude et d'un diamant, par l'effet bizarre des rayons du soleil qui trouvent passage à travers les montagnes !... et, ce spectacle est complet, puisque deux êtres tels que nous l'admirent et le compren-

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nent. En face de lanature, àraspcctdc ses magiques tableaux, à côté de son chef-d'œuvre, comment l'àme ne prendrait-ellc pas des sensations extrêmes? » Tuiiius, s'abatidonnantà son enthousiasme, parla avec une éloquence dont la source était dans les yeux de la marquise qui, tout étonnée, regardait le torrent s'échapper des lèvres du jeune homme ; elle sentit sa légèreté disparaître, son âme participer à l'ardente imagination de Béringheld , et elle resta les yeux fixés sur cette figure dont tous les traits de laideur devenaient les traits du génie et de l'enthousiasme.

« Je vous aime! » dit enfin Tulliusavec cette voix qui , de sonore et de majestueuse qu'elle était, s'abaissa vers les sons de la timidité et de la prière.

Ce mot rendit la marquise à elle-même, elle se mit à rire et s'écria : «Il y a un moisqueje le sais!... mais, ajouta-t-elle avec un ton qui transporta Béringheld de joie et de boidieur , il n'y a qu'une heure, qu'une minute que la mémoire de ma tète a passé dans mon cœur. »

Béringheld ne sachant pas que, pour ces cas-là, il y a des phrases toutes faites comme : Femme char mante!,.. Femme adorable!.,, etc., se contenta de serrer la marquise dans ses bras , et de s'asseoir à côté d'elle , en la regardant avec une expression que je laisse à rendre aux génies qui peignirent Corinne et Endymion.

M™" de Ravendsi s'aperçut bien de l'ignorance du jeune homme d'après ces mouvements dictés par la seule nature, et elle se mit à rire, ce qui rendit ïullius honteux et tremblant : il crut que la marquise se moquait de lui, et il l'exprima avec une énergie de paroles qui peignit son âme en proie à la douleur.

a Pauvre enfant!... s'écria M™« de Ravendsi ; allons, levez-vous, » ajoula-t-elle avec cet accent de tendre compassion et de douce ironie que les femmes savent si bien prendre. Aussitôt elle prit le bras du jeune homme et s'appuya dessus de manière à mettre le comble à l'embarras et à l'incertitude de Tuiiius, qui ne dit plus rien jusqu'à ce qu'il fût au château.

M^^e de Ravendsi laissa Béringheld se plonger dans cet océan de délices qui vient inonder l'âme d'un homme, lorsqu'il a ûïifaime, et qu'il s'aperçoit que celle à qui ce mot est adressé répond à tout ce qu'il signifie : mais la marquise , vive et spirituelle, s'attacha à cette âme naïve beaucoup plus qu'elle ne s'imaginait devoir le faire, et elle entraîna Tullius dans le vaste champ d'un sentiment réel.

rséanmoins , elle n'en resta pas aux premières lettres de l'alphabet, sans aller jusqu'au Z ; on peut affirmer, d'après les aveux du général, que madame la marquise en fit épeler à son jeune ami beaucoup

plus que les deux tiers, ce qui doit s'arrêter à la dix-sept ou dix-huitième lettre.

On doit concevoir avec quelle ardeur une jeune imagination et un homme du caractère de Béringheld se jetèrent dans la carrière qu'ouvre cette première sensation : bien que son cœur ne ressentit rien pour la marquise (ce dont il ne s'apercevait pas), comme cette femme s'adressait aux sens et à la tête d'une manière étonnante, il s'ensuivait une espèce de reflet moral qui faisait croire au jeune homme que cette passion était réellement ses premières amours.

La marquise avait subjugué tellement son âme, que, depuis qu'elle habitait le château, Marianine fut effacée du souvenir de Tullius, de telle sorte qu'il semblait qu'il ne l'eût jamais connue, et cependant, on pouvait hardiment répondre qu'elle seule s'était gravée dans son âme et dans son cœur d'une manière ineffaçable ; et , s'il eût été dans les montagnes, s'il eût vu Marianine, le prisme brillant de l'amour de la marquise se serait brisé comme une bulle de savon qui heurte contre un rocher. Mais Béringheld , rangé sous une domination trop puissante, ne sortait même pas du château et ne connaissait qu'une seule place, celle qu'occupait M'"« de Ravendsi.

Si la marquise n'avait mis aucun sentiment de tendresse dans Véducation du jeune Tullius, elle eût joué un rôle qui la rendrait, aux yeux de certaines personnes , une femme d'un caractère vil : cependant, celle manière d'agir aurait sauvé le jeune Béringheld d'un précipice vers lequel il couraità grands pas.

En effet, subjuguée par le contact de cette âme sublime et portée vers tout ce qu'il y a de noble et de généreux , la marquise suivait la pente que Béringheld imprimait à leur sentiment l'un pour l'autre : et madame de Ravendsi, oubliant sa vie passée, le temps , les lieux, les circonstances, s'abandonnait au charme inexprimable de faire le bonheur d'un homme digne d'elle , le premier qu'elle eût trouvé , malheureusement trop tard. Elle avait trop de finesse et d'esprit pour ne pas s'apercevoir que Béringheld ne l'aimait pas d"amour, et, pour empêcher qu'il ne s'en aperçût lui-même, elle le tenait sans cesse en haleine , et mêlait à ses caresses ravissantes un empire tel, que, tout en condescendant à chaque désir, elle gardait une dignité et un vouloir qui contrastaient singulièrement avec son genre d'esprit , ses grâces piquantes, ses saillies, et ses manières qui ne semblaient pas comporter cette domination : enfin, c'était une maîtresse toujours maîtresse.

Le château de Béringheld paraissait à Tullius, ainsi qu'à sa charmante amie, le seul point qu'il y eût dans l'univers : leurs jours s'écoulaient au sein

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d'une nier de voluptés d'autant plus durables, que l'esprit, le goût et l'âme participaient à ces plaisirs cl les variaient par des conversations enchanteresses. La jeune marquise semblait savoir toutes les sciences , et elle écoutait son ami avec une attention qui le charmait. 31adame de Béringheld brillait par la seule expression de sa joie. Cette mère, celte tendre mère n'avait jamais passé de moments aussi agréables , surtout quand elle venait à songer que la marquise préservait ainsi son fils des dangers des armées auxquelles il avait voulu se rendre.

Enfln , le jeune Tullius, croyant à la foi du serment, envisageait celle liaison sous un aspect étrange, mais qui résultait des désinences de son caractère. 11 attachait toute son âme à celle de sa maîtresse, elle était tout pour lui, il y concentrait toutes ses affections. Son bonheur reposait tout entier sur ce brillant tissu de joie , d'espérance, de sensations, de plaisirs, qu'agilailM™^ de Ravendsi. Elle avait étendu de ses doigts légers ce réseau fragile sur la vie de ce jeune exalté , qui , à chaque instant , lui faisait jurer de l'aimer toujours.

Aussi , elle disait en riant à la comtesse : » Votre lils est charmant, il a la bonne foi de me demander si je l'aimerai toute ma vie !... » El de rire aux larmes.

Cet enthousiasme profond qui donne aux âmes vérilablemenl sensibles des plaisirs si violemment purs et grandioses, des plaisirs qui diffèrent de ceux du vulgaire, de la différence qu'il y a entre les pyramides d'Egypte et les constructions mesquines de ]a modernité; cet enthousiasme , disons-nous, est la source de peines, de chutes tout aussi grandes. Ces cœurs qui battent pour l'immense et pour les conceptions fortes, n'éprouvent rien que d'infini : parsuitede cettedestination qui les traîne auxcieux, ils sont, ou sur les nuages, ou plongés dans un enfer do souffrance, parce qu'ils ne connaissent point les petites lignes qui séparent les extrêmes.

L'âme de Béringheld avait, comme nous l'avons dit, une pente vers le dégoût et la mélancolie lorsqu'il atlcignait une sommité quelconque et qu'il arrivait au bout d'une carrière : 31™"= de Béringheld, n'ayant pas assez de connaissance du cœur humain, ne concevait aucune crainte pour son fils; mais le Père de Lunada voyait avec peine s'amonceler un image à l'horizon.

La situation d'âme du jeune Béringheld ne pouvait élre un secret pour personne : dans tout le village, il n'élail bruit que de madame de Ravendsi et du jeune Tullius.

Ces discours parvinrent à l'oreille de Marianine, ils firent pâlir ses joues rosées. Elle aimait le compagnon de ses courses , elle l'aimait d'amour.

t^i madame de Ravendsi était pétulante, vive et

sémillante, 3Iarianine réunissait les qualités contraires dans un même degré de perfection,

Marianine, pâle de celte pâleur qui n'exclut pas les couleurs timides de l'innocence, l'.Iarianine, touchante et contemplative, portée à la méditation par son caractère et les belles scènes qu'elle voyait sans cesse au sein des montagnes , ne devait concevoir, et ne conçut que des sentiments d'une pureté, d'une élévation senddable à celle des cimes de la chaîne des Alpes. Les milliers de boucles que formait sa chevelure noire semblaient lournées par la main de la nature, et lorsqu'elle remuait la tète pour les chasser de dessus un frontd'ivoire,siéged'iimocence, on voyait ses deux yeux briller comme des étoiles qui percent l'écharpe grise d'un nuage de la nuit. A la voir assise sur un rocher , tenant son arc et ses flèches d'une main, et de l'autre la timide tourterelle qu'elle regrettait d'avoir percée, chacun eût deviné que la première torche que l'amour allumerait pour elle éclairerait ses derniers pas dans la vie; qu'elle serait belle de toutes les beautés de l'âme comme du corps. Aussi son père et sa mère l'idolâtraient, elle était tout leur amour, leur orgueil, leur joie , leur vie.

Un instant, ils eurent le chagrin de craindre que sa taille svelle , sa jolie taille pleine de volupté , de grâces et d'élégance, ne tournât ; un savant chirurgien ordonna de faire faire au bras droit beaucoup d'exercice; alors Marianine devint une jeune chasseresse parcourant les montagnes solitaires qui bordaient le château de Béringheld. Comme nul danger ne la menaçait, en ce que des gardes forestiers lui formaient une escorte sans cesse sur pied, elle se livra au penchant qui l'entraînait vers les bois et les rochers; enfin, partout où la nature, déployant sa magnificence, imprime à notre âme une tendance vers la pureté, l'exailalion, et l'oisive rêverie où l'on erre dans un suave délire.

Béringheld et -Marianine ayant contemplé ensemble les torrents, les lapis de mousse, les glaciers, le lever et le coucher du soleil, 3Iarianine aima Tullius, elle l'aima comme elle devait aimer, pour toujours.

Lorsqu'on apprit chez l'intendant que Tullius était épris de madame de Ravendsi , Marianine changea de couleur, et la mélancolie s'empara dès-lors de son âme. Elle devint semblable au lis frappé d'une gelée prinlanière.

Que pouvait-elle espérer ?M'a-t-il dit: «Je t'aime, » pensait-elle; ah! pourquoi me suis-je tue? pourquoi n'ai-je pas pris sa main et n'ai-je pas avoué que mon œil ne pouvait l'oublier une fois que je ne le voyais plus?...

Elle parcourut les montagnes, elle regarda les torrents qu'ils traversaient jadis ensemble, elle épia

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ce qui se passait dans le parc , elle imprima ses pas légers dans les sentiers affectionnés par liéringhcid. Elle s'assit sur la pierre où il était, lorsqu'un juur , au coucher du soleil, le jeune inalhénialicicn lui dévoila, par un discours plein d'éloquence, les secrets du ciel : par quel accord et quelles lois la terre tournait sur un axe immortel tracé par l'imagination humaine au milieu de ce globe, objet de tant d'investigations savantes!... elle croyait l'entendre toujours. Ces lieux pleins de poésie avaient pour elle tous les charmes des souvenirs , mais ce charme avait une pointe aiguë. La mélancolie de Marianine décolora son délicieux visage; et, dans l'ensemble de sa conduite , un œil habile aurait découvert la tristesse de l'amour dédaigné.

Elle avait une telle connaissance de Béringheld, qu'elle s'écriait : « Ah! s'il le savait!.... « mais la fierté de Marianine prenait le dessus , et elle n'osait se traîner au château.

La belle Marianine s'était imaginé que la laideur de Tullius le lui laisserait fidèle en le mettant à l'abri des persécutions des autres femmes : « Son âme se sera dévoilée !.. » se disait-elle.

Aucun ami tendre n'essuyait ses larmes, car elle pleurait en secret , et les forêts , les torrents , les rochers , étaient ses seuls témoins. Sa voix pure et légère ne se faisait plus entendre aux pâtres et aux chevriers qui, jadis, s'arrêtaient pour écouter ses moindres accents.

Sa mère devint inquiète; souvent son père lui pressa la main en lui demandant si elle n'était pas malade , et elle répondait : « Non, mon père ; » mais cette triste parole , dénuée d'expression , inquiétait encore davantage. Cependant , le sourire de la tendresse errait sur ses lèvres... aussi, ressemblait-il à une fleur qui croit sur une tombe nouvellement construite.

Béringheld ignorait l'état de la douce , de l'aimable compagne de ses jeux et de ses courses. Comment aurait-il pu l'apprendre? puisque, sans cesse à côté de madame de Ravendsi, il dévorait chaque saillie lancée par cette bouche charmante, dont il imaginaitque loutlocorail luiappartenaità toujours. Deux mois s'écoulèrent, et ces deux mois furent pour Tullius un océan de bonheur : il se figura que toute sa vie serait ainsi ; les idées de gloire fuyaient sur l'aile des rêveries et des songes , et l'amour , avec toutes ses douceurs , paraissait à Béringheld la seule chose pour laquelle nous devions vivre.

Le 1*. de Lunada aurait voulu que son élève ne mit pas toute son âme dans celte passion, et il regrettait detre trop vieux, ce qui l'empêchait de guider Tullius.

Souvent le vieillard, l'arrêtant dans la galerie, lui disait d'un air grave que ses cheveux blancs et

sa longue soutane rendaient imposant : « Mon enfant , malheur à celui qui met toute sa fortune dans un vaisseau, avant d'avoir regardé s'il ira jusqu'aux Indes. 1)

31ais l'œil de Sophie était si séduisant, son corps si bien fait , son sourire si Un !...

Sa mère, effrayée de ce que le bon Père pressentait, lui disait quelquefois : « Mon fils , les femmes ne sont pas tout dans le monde, il y a des harmonies qu'il faut observer, il y a des nécessités qu'il faut subir , et lorsqu'on ne les a pas aperçues et qu'elles arrivent, on se désespère. Prends garde, mon fils! »

Mais un geste de Sophie emportait tout... Sophie était si jolie !

Si Sophie eut dit dans un accès de gaieté : « Béringheld me déplaît, brùIons-le !... on le rebâtira; » Béringheld et ses antiques tours auraient été consumés.

Si Tullius eut appris que T^Iarianine , cette jeune fille si touchante , se mourait... un coup d'œil et un geste de Sophie auraient arrêté la course rapide de Tullius.

Si Sophie avait dit : « Meurs pour moi! » Béringheld aurait tendu sa tête à la hache.

Enfin Tullius oubliait tout, jusqu'à son ancêtre, dont il ne parlait plus , quoiqu'à son âge on ne dût respirer que pour rechercher la vérité d'un pareil fait.

Désastres dans les amours. — M"' de Ravendsi quiUe le cliàteau. — Douleur de Tullius. — Sa première entrevue avec Marianine ,

Si Béringheld avait une passion aussi violente pour madame de Ravendsi , c'est qu'il était bien persuadé que sa maîtresse la partageait dans toute son étendue , et que rien au monde , autre que lui, ne pouvait l'occuper ni la toucher. L'âme de Tullius était constituée d'une manière si forte , que l'amour satisfait, sans crainte ni espoir, heureux do toute la béatitude du paradis , durait et ne paraissait pas devoir finir, bien qu'il n'aimât madame de Ravendsi que faiblement en comparaison de l'amour qu'il aurait conçu pour Marianine, si Marianine se fut présentée à ses regards au moment où il conçut l'amour et tous ses charmants mystères.

Le mois de septembre arriva : Tullius , pour la première fois depuis longtemps , avait été , dès le matin , se promener dans les montagnes, après avoir laissé la marquise seule dans son appartement.

Béringheld rentre au château en pensant qu'il va trouver son amie en proie à tous les délices d'un

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voluptueux réveil ; il se figure d'avance voir sa ] main errer nonchalamment sur un mol oreiller que i le sommeil n'a pas encore abandonné ; son œil, redoutant la clarté du jour, se fermer, s'ouvrir tour à tour; il savoure d'avance les douceurs de ces jeux innocents qui suivent le réveil , et que les plaisanteries, l'air moitié content, moitié boudeur delà marquise rendaient si charmantes. Il marche , léger, content et plein d'amour, en méditant ce qu'il fera : il arrive dans la longue galerie, et, aussitôt qu'il y entre, les éclats de rire et la voix de la marquise se font entendre. Béringheld s'imagine que sa mère l'a devancé , il approche , les sons masculins de la voix d'un homme résonnent dans la chambre et parviennent à son oreille. Alors, il ralentit sa marche, assourdit ses pas , et il écoule un long discours prononcé par un inconnu , dont les expressions et le ton indiquent un homme d'une haute classe; parfois la marquise rit et parait folâtrer. Béringheld croit entendre le frémissement léger des plus doux baisers. Enfin, s"approchant, sans rougir d'épier ainsi sa maîtresse, parce que la jalousie est une passion basse qui ne calcule jamais, ces mots vinrent frapper son oreille :

u En vérité , 31. le marquis , cet air jjroscrit vous sied à ravir !

— Vous trouvez?

— Comment donc ! jamais vous n'avez été si séduisant.... je ne sais si c'est parce qu'il y a longtemps que je ne vous ai vu et que vous avez, pour moi, tout le charme de la nouveauté; mais qui diable vous reconnaîtrait sous cet habit de paysan... ah !... ah !... ah !... ah !... »

Là-dessus, la marquise de plaisanter, le marquis de répondre, et il s'ensuivit une grêle de baisers, entremêlés de rires , que les saillies de Sophie provoquèrent.

Béringheld est stupide ; il reste dans celte galerie, immobile comme une statue, enfin comme s'il n'existait pas. Celle scène lui prouve une intimité qui porte tout le cachet de celle qui s'est établie entre lui et madame de Ravendsi. Sa tête tout entière se bouleverse , ses idées se brouillent et se pressent tellement dans leur tourbillon, qu'il n'a aucune pensée fixe.

«Comment, si je vous suivrai? certainement. Aussi bien , disait-elle , je commence à m'ennuyer dans le château ; il n"y a ni bal , ni amusement, et dans un exil on change chaque jour de lieu , on craint, on espère, et l'on voit du monde; ici, on m'enterrerait... »

A ces paroles, Béringheld s'avance furieux, el, au bruit de ses pas, la marquise s'écrie : u Cache-toi , cachez- vous !....

— Comment, madame, dit Tullius, le visage

pâle el les yeux égarés, comment... » Il s'arrête, et la voix lui manque à l'aspect de l'air tranquille de la marquise qui s'approche de lui , le serre dans ses bras, lui met son joli doigt sur la bouche, et l'entraineen fermant sa porle en lui disant: i'. Chut, ïullius !... »

Béringheld, stupide et pétrifié, se laisse conduire, el la marquise est avec lui dans le parc , sous un peuplier, avant qu'il ait eu le temps de se reconnaître el d'arranger ses idées.

u M'expliquerez-vous, Sophie, dit-il en croisant ses bras, la regardant avec une rage concentrée el refusant de s'asseoir à la place qu'elle lui indiquait, m'expliquerez-vous l'élrange scène qui vient de se passer?... »

Elle se mit à rire avec un grâce mutine el fit un geste de tôle plein d'une compassion maligne, qui redoubla la colère de Tullius.

« Le rire n'est plus de saison, Sophie, quand on a flétri Texistence tout entière dun homme , ondoit, ce me semble...

— Mais, mon cher Tullius , vous êtes charmant, ah!... votre figure est trop sublime de dépit, pour que je le calme; laissez-moi jouir de ce spectacle... vrai !...

— Ce n'est pas par des plaisanteries que vous comptez me répondre , j'espère ?

— Et s'il ne me plaît pas à moi de répondre .'... croyez tout ce que vous voudrez.... vraiment, vous êtes plaisant d'avoir une volonté !...

— Comment ! cet hommme parait avoir sur vous les mêmes droits que moi, vous semblez l'aimer...

— Pourquoi pas? dit-elle avec un sourire plein de finesse.

— Et vous m'aimez !... et vous osez profaner la nom, le nom sacré d'amour! allez, adieu, madame, adieu , puisque votre front ne rougit pas , puisque la colère de celui qui devait vous être cher ne vous cause qu'un accès de gaieté , puisque ma peine , une peine qui va jeter de l'amertume sur toute ma vie , ne vous importe en rien , adieu ! »

La marquise riait toujours et s'écria : n Quel sermon!... mais vous êtes pathétique; vous seriez bien en chaire , et vous prêcheriez à merveille les infidèles.

— Quel est cet homme ? demanda Béringheld d'un ton absolu et avec un regard qui fascina la marquise.

— Eh! c'est mon w<an".'... »

Cette phrase et ce mot étourdirent tellement Béringheld, que, si le tonnerre était tombé dans ce moment àdeux pas delui, il nel'aurait pas entendu. La marquise parla longtemps sans qu'il comprit un seul mot. Enfin, revenant de son abattement, il s'écria :

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«lié quoi, cet homme vous a aimée, il vous a épousée ; vous vous aimiez donc ?... »

A celle considération , la marquise ne put retenir un long éclat de rire : o S'aiaier ! reprit-elle, mais ce n'est pas nécessaire pour se marier. Oh ! mon pauvre Tullius! vous n'avez donc aucune idée des choses de ce bas monde ?

— Oh! bien bas! dit ïulliusavec une expression sardonique. Quoi! vous avez pu trahir un homme qui vous chérissait , qui vous a épousée , ah ! . . . que n'ai-jc su cela !...

— Que ne l'avez-vous demandé? répondil-eile brusquement.

— Ainsi, vous n'êtes point à moi!... Toutes les paroles par lesquelles vous m'cnchainiez n'ont pas été prononcées pour la première fois !... nous ne marcherons pas toute notre vie ensemble! Je suis seul!... !>

A ce mot qu'il dit avec l'accent d'une profonde douleur, une larme coula sur sa joue enflammée , et il tomba dans une rêverie accablante.

La marquise le ût asseoir à côté d'elle et lui prodigua de louchantes caresses; elle lui parla longtemps pour lui expliquer d'une manière plausible etpar un discours rempli d'espritet de considérations originales , les maximes qui régissaient la vie d'une femme dans le grand monde ; elle lui dévoila la perversité des mœurs avec une telle bonne foi , en appuyant sa conduite sur tant d'exemples, que Béririgheld ne savait plus que penser. Le tableau qu'elle déroula devantscs yeux était neuf pour lui : la vertu peinte comme une chimère , l'amour comme une coucherie perpétuelle, le changement comme un devoir, la constance comme un ridicule, les amants des jouets , le plaisir, le seul guide à suivre : rien nefut oublié , et le discours de la marquiseétait une image ûdèle de ce siècle de corruption, le code du vice , et une belle Catilinaire contre la vertu.

Béringheld reconimt dans les paroles de Sophie un ton de conviction qui lui navra le cœur ; il reconnut aussi qu'elle l'avait aimé de bonne foi , mais autant qu'elle pouvait aimer, et comme une femme du caractère de M™*-" de llavendsi devait aimer.

Tullius, rentrant en lui-même, s'avoua qu'il portail la punition d'être né trop tard; et s'imaginant que madame de Ravendsi faisait une exception, que le cœur tendre de celle femme ne chérissait que lui, s'il tomba dans un chagrin profond, du moins une consolation vint adoucir sa peine , il crut être le seul aimé.

Cinq ou six jours après, il fut témoin, dans le parc , d'une scène du même genre entre madame de Ravendsi et un autre inconnu , ami de 3L de Ravendsi. Il en demanda tristement l'explication : elle fut courte.

ic C'est, dit Sophie, le premier amant que j'ai eu. î>

Tullius ne répondit que par un mouvement convulsif pareil à celui d'un criminel qui souffre la torlure,el qui, ayant enduré les [)rcmières douleurs, ne peut empêcher son corps de trahir l'émotion que lui cause le dernier coup.

Dès ce moment, le jeune Béringheld fut en proie à la plus profonde mélancolie : il tomba tout à fait de ce faite de bonheur et de volupté qu'il habilail. Cet événement décidait pour toute sa vie sa manière de penser. Il jugea la femme un être trop faible pour supporter l'irdini du sentiment; en un mot, il fut détrompé d'une illusion qu'il s'était créée... et ce fut dans l'une des grandes scènes de la vie, et sur l'un des principaux sentiments de l'homme, que porta son premier dégoût.

En effet, il avait parcouru une carrière immense, il se trouvait au bout, et son âme vide éprouvait le malaise qu'un ambitieux ressentirait après avoir conquis la terre. La coupe, qu'il croyait remplie et inépuisable, gisait, en ne contenant plus qu'une lie d'absinthe.

Il se mit à maudire la vie , rien ne l'émouvait , il recommençait chaque journée en répétant les mêmes choses avec un dégoût insurmontable, et il ressemblait à une machine qui se ipeut par un mécanisme ingénieux. Sa mère ne pouvait le consoler, et le P. de Lunada se mourait en ce moment.

Béringheld , sans cesse au lit de son vieil instituteur , et témoin de son dernier débat avec la mort, le trouvait heureux; et, jugeant du peu de valeur de l'existence par l'aspect du chevet funèbre du jésuite, il raisonnait sur la vie, comme un homme attaqué du spleen.

Le chevalier d'A....y, le marquis de Ravendsi et sa femme partirent du château et se dirigèrent vers la Suisse, afin de rejoindre leurs parents et leurs amis émigrés. Ce départ ajouta à la mélancolie de Tullius , par l'espèce d'indifférence qui perça dans la tendresse affectée de la marquise.

u Adieu, mon jeune ami, lui dit-elle, j'espère que j'occuperai une place dans votre cœur. ;>

Puis , elle se mil à rire en montant à cheval , et dit à Tullius : « Nous sommes au même perron où naguère vous m'avez vue pour la première fois ; en vérité, je voudrais qu'un peintre peignit votre figure d'aujourd'hui et celle de ce temps-là !.. »

Celle légèreté fit mal au jeune Tullius; néanmoins, il suivit de l'œil W^^ de Ravendsi jusqu'à ce qu'il ne pût plus la voir, et encore contempla-t-il longtemps la marque que son joli pied avait laissée sur le sable.

Le caractère que Béringheld manifesta dès sa plus tendre enfance le destinait à une vie malheu-

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reuse, et marchant de dégoût en dégoût, il devait arriver au milieu de sa carrière blasé sur tout, après avoir tout parcouru , tout essaye , tout apprécié.

L'on juge bien qu'il dut être entièrement abattu par ce premier échec , reçu sans qu'il put le prévoir et alors que son cœur brillait de tout le lustre de la jeunesse et que toutes ses facultés se déployaient pour la première fois avec une énergie croissante.

Ces événements jetèrent dans l'àme de Marianine une légère semence de joie et de chagrin. L'amour véritable qu'elle portait à Béringhcld lui fit partager sa mélancolie, mais alors Marianine ne pleura plus : son chagrin lui fut doux, et sa joie céleste ; elle pensa que Béringheld reviendrait dans les montagnes, elle y retourna pleine d'espoir, le cœur gros de consolations toutes prêtes pour son jeune ami.

Les échos qui avaient oublié sa voix répétèrent quelques chansons d'amour ; l'onde qui ne voyait plus son visage réfléchit quelquefois ses traits quand elle examinait si les roses revenaient infuser leurs couleurs sur ses joues naguère décolorées. Son œil se fixait plus souvent sur le château, et elle aurait voulu que sa pensée, franchissant les espaces, allât retentir dans le cœur flétri de Béringhcld, pour y répandre une douceur d'amitié, une fraîcheur d'amour qui ravivât son tendre ami, l'objet constant de ses pensées.

Voyez-vous sur un rocher désert, couvert des feuilles mortes que l'autoninc laisse tomber de sa pâle couronne; voyez-vous un jeune homme assis vers le soir sur une pierre antique : il contemple tristement l'aspect de cette soirée dont les événements sont en harmonie avec l'état de son cœur. La nature semble mourir, elle reçoit les adieux du soleil qui se retire, les montagnes sont rougeâtres, le ciel est terne et n'a plus cette pureté italique dont il brille en été.

Si la nature s'enveloppe d'un crêpe, elle renaît au printemps , se dit-il ; mais, moi , mon âme est ensevelie pour toujours , et l'amour n'existe plus pour moi. Le char brillant et chargé de roses, dans lequel je me voyais emporté , s'est brisé pour toujours. La femme est indigne de moi, ou je ne suis pas assez souple pour elle... la vie est une déception, une minute; et vivre ou ne pas vivre est indilTérent... Là-dessus, il courbe sa tète sur sa poitrine, cl il écoute les sons funèbres delà cloche du village, car l'on enterre le P. de Lunada.

En cet instant, une jeune fille accourt vers lui, elle accourt avec une joie naïve et innocente, qui

se dévoile par ses pas bondissants qui ressemblent à ceux d'un faon qui rejoint sa mère; mais lorsqu'elle aperçoit l'œil de Béringheld, ce regard profond du désespoir tranquille et cette sévérité majestueuse qui résulte d'une méditation dernière, elle s'arrête, une aimable timidité se peint dans sa contenance, et Marianine paraît demander pardon comme si elle offensait; tout en sollicitant la permission d'approcher, son attitude dit qu'elle va se retirer, mais sa figure et l'ensemble de sa personne désirent le contraire.

Néanmoins , à l'aspect de la douleur de son ami, elle se repose sur son arc, et son âme finit par s'identifier avec celle de Tullius. Marianine attend un sourire et un mot pour courir s'asseoir sur la mousse de la grande pierre où est Béringheld : une larme s'échappe de ses beaux yeux noirs et coule sur ses joues en voyant que le compagnon de ses jeux ne lui dit rien. Alors elle dépose toute fierté féminine, elle s'avance, s'assied contre Béringhcld en disant à voix basse : « L'amour est la science de l'abaissement. » Elle prend la main de Tullius et lui dit : » Tullius , tu as du chagrin ! j'aime mieux pleurer avec toi que de rire avec tout le monde. »

Le jeune homme regarde Marianine avec étonnement, mais il secoue la tête, et reprend son attitude mélancolique.

« Ah! Tullius, je préfère des injures à ton silence! dis-moi, Marianine n'est -elle rien pour loi?

— Rien, » répondit Béringheld d'une voix sourde et avec un accent machinal qui lui donnait l'air d'un écho.

Marianine fondit en larmes avec cette ingénuité des enfants de la nature, elle regarda Tullius d'un air qui disait : Vois mon teint et mes lèvres décolorés, tues cause de cette pâleur....

En ce moment, un berger de la plaine fit entendre les faibles sons d'une musique champêtre ; les accents de celte flûte pastorale semblaient prophétiques, ils redisaient le refrain d'une chanson d'amour. Marianine espéra.

« Tullius, dit-elle, tu crois avoir aimé... « L'infurtuné se tourna vers la jeune fille et fit un signe de tête qui peignait sa souffrance.

u 0 Tullius ! l'amour ne vit que de sacrifices....

t'en a-t-on fait? »

Marianine s'arrêta, elle craignit de trop exagérer celui qu'elle faisait en ce moment, et ne pouvantplus soutenir l'aspect du triste sourire d'un être qui n'entendait pas , elle s'éloigna à pas lents en retournant souvent sa belle tête

Béringheld revint seul au château : sa léthargie sombre effraya sa mère.

LE CENTENAIRE

Béringlield aime Marianine. — Scène d'amour. — II veut partir. — Il ol)lic'iit un brevet. — Recommaiulatioii de sa mère. — Adieux.

Les paroles de 3Lirianinc, le son do sa voix, ses manières naïves, la Ijeaulé coiileniplalive de sa figure aérienne, réveiilèrenl au fond de rame de Bcringheld une masse de souvenirs puissants, el il frémit en s'apercevant, au bout de quelques jours, que Marianine absorbait toutes ses facultés; alors il put comparer la différence qui existait entre un amour véritable et l'amour factice que lui avait inspiré M"'" de Ravendsi ; cependant il résolut de ne plus se confier à une mer aussi orageuse, avant d'avoir des gages certains d'un amour éternel.

Quelques jours après celte entrevue, il retourna vers la pierre couverte de mousse où Marianine était venue le trouver : en gravissant la montagne, il Taperçut assise sur ce fragment de rocher, et la place qu'il avait occupée était religieusement respectée.

« Marianine, dit-il avec une crainte indéfinissable, j'arrive , poursuivi par le charme de tes discours ; je me suis examiné le cœur , j'y ai trouvé ton image, et c'est loi que j'aime d'amour ! n Ce furent ses premières paroles; elles tombèrent une à une, el il restait interdit en pressant la main de Marianine.

Pour bien comprendre l'extase de la jeune fille en entendant ces mots , il faudrait dépeindre la scène magique qui s'offrait à ses regards : une aimable vallée au pied des Alpes , un village posé avec élégance, une vue admirable, et une prairie colorée par les feux naissants du jour. En cet instant, la nature ressemblait à une jeune fiancée qui rougit du premier baiser de son époux venant à sa rencontre.

Marianine pleure de joie , elle veut répondre et ne trouve qu'un sourire délicieux qui parait à travers des larmes, comme une matinée de printemps. u Mais, poursuivit Béringheld, sais-tu ce que c'est que l'amour ?

— Quand je le saurais, je voudrais l'ignorer pour te l'entendre décrire et savoir si j'aime. »

En disant cette dernière phrase, Marianine faisait apercevoir qu'elle était convaincue de ce qu'elle mettait en question : la nature apprend aux femmes cet art délicieux de peindre tout ce qu'elles ressentent par des mots qui semblent dire précisément le contraire.

« Marianine, aimer c'est n'être pas soi; c'est ne faire dépendre toutes les affections humaines , la crainte, l'espoir, la douleur, la joie, le plaisir, que d'un seul objet; c'est se plonger dans l'infini; n'a-

percevoir aucune borne au sentiment ; se consacrer à un être, de telle sorte que l'on ne vive, ne pense que pour son bonheur; mettre de la grandeur dans l'abaissometil, trouver de la douceur aux larmes, du plaisir à la peine, el de la peine dans le plaisir ; rassembler toutes les contradictions, tous les contrastes , excepté celui de la haine el de l'amour ; enfin , c'est s'absorber dans lui , cl ne respirer que de son soufilc ?

— J'aime, dit lout bas Marianine.

— C'est, continua Béringheld en s'exaltanl, c'est vivre dans un monde idéal, magnifique et splendide de toutes les splendeurs, car on.doit trouver le ciel plus pur et la nature plus belle; on doit n'avoir que deux manières d'être cl deux divisions de temps : l'absence el la présence ;(ïàalrcs saisons, que le printemps lorsque vous jouissez de la présence, et l'hiver que produit l'absence; car les fleurs naîtraient-elles en souriant, le ciel fùl-il de l'azur le plus pur, tout se ternit alors ; le monde ne renferme qu'un individu, et cet individu est l'univers pour les amants...

— Ah ! j'aime, s'écria xMarianine.

— Aimer, cria Béringheld, le visage en feu, et déployant toute l'énergie de son âme; c'est guetter un coup d'œil comme le Bédouin guette une goutte de rosée pour rafraîchir son palais brûlant ; c'est avoir dix millions d'idées, quand on ne se voit pas, et n'en exprimer aucune alors qu'on est près l'un de l'autre ; c'est donner autant que l'on reçoit , mais s'efforcer mutuellement de donner plus, et combattre de sacrifices.

— Ah ! je suis sûre d'aimer ! répondit Marianine, dont la pose extatique el la fixité du regard auraient fait croire qu'elle écoutait avec ses yeux.

— Tu aimes, Marianine? dit Béringheld.

— Oui, répondit-elle en ajoutant un regard qui semblait rougir d'une naïve pudeur.

— Alors tu l'es dévouée à la peine el au chagrin, pour un coup d'œil, pour un mot douleux. »

A ces mots Marianine baissa la tête en pensant à la souffrance qu'elle avait ressentie lors du silence effroyable de Béringheld, quand elle était venue lui apporter des consolations.

«Tu t'es, reprit Tullius , tellement confondue avec un autre, qu'il n'y a plus trace d'individualité; tu vis d'une autre vie que la tienne , et cependant tu te sens exister par le bonheur d'un autre; alors tu abjurerais la croyance, lu quitterais ton père.

— Mon père !...

— Ta mère.

— Ma mère !...

— Ta patrie.

— Ma patrie !...

— Sur un seul de ses regards , sur son premier ordre; el, la religion, les parents, la pairie, l'hon-

LE CENTENAIRE

neur, tout ce qu'il y a de sacré, n'est plus pour toi qu'un grain d'encens que lu feras fumer en son honneur. Tu renonces à tout pour son sourire

— Oui, dit-elle en baissant Ja voix et en rougissant d'amour.

— Mais, reprit Béringheld, alors un tel amour est l'exaltation de toutes nos qualités sensibles; c'est l'inspiration continuelle d'une Pythie sur son trépied sacré; c'est porter la poésie dans le cœur, dans la vie, et s'élancer aux cieux en dédaignant la terre ; alors, on est digne des plus nobles efforts, des plus grandes choses; et si l'on a tout sacrifié sur l'autel du cœur, on se sent disposé à l'orner des festons et des couronnes de la gloire, du génie et des divins lauriers de ceux qui ont le plus aimé : en un mot, l'amour ne vit que dans les choses extrêmes, et tout enfant qu'il est, il lève sa tête dans les cieux et ses pieds reposent dans la boue de ce globe de misère, n

Marianine était absorbée dans le plus doux ravissement qui ait saisi le cœur d'une femme. Béringheld ayant, par celle exaltalion, fait vibrer toutes les cordes de son âme, tomba dans une rêverie profonde, il confondit son regard dans celui de la tendre et contemplative Marianine , et un auguste silence servit de voile à ce moment plein de charme, à cette sensation délicieuse par laquelle deux êtres se dédient l'un à l'autre tacitement et à jamais. Tous deux avaient leurs mains entrelacées, tous deux regardaient tour à tour les feux naissants du ciel, les montagnes, et eux-mêmes. Alors Béringheld reconnut les délices des premières amours, en sentant que, chez lui, l'âme participait tout entière à ce charme qui s'enfuit comme la jeunesse, comme les nuages du ciel, ou comme les figures d'un songe d'une minute.

Mais il comprit aussi qu'il n'était plus digne de la jeune ûlle : cette pensée tourmenta son cœur chaste et plein d'une noblesse inconnue à ceux qui naissent dans le tourbillon social.

La pauvre Marianine, après celle grande scène, embellie de tous les feux d'un cœur pur, croyait arriver au temple du bonheur; tout à coup Béringheld, confus, la regarde.

»( Marianine, tu es pure comme celte neige voisine du ciel, que rien n'a souillée, Ion âme est la goutte de rosée que recueille une jeune fleur, l'amour de la nature ; je ne suis plus digne de toi. »

La jeune fille garda le silence, mais son regard parlait en improvisant toutes les consolations de l'amour le plus tendre; elle ne comprenait rien, mais rinstincl de la tendresse lui faisait deviner que Béringheld s'affligeait.

Ce dernier coup d'œil, rempli de toutes les mélodies de l'amour et contemplé au milieu des plus belles harmonies de la nature, fit voir à Tullius

toute l'étendue de la tendresse qu'il conservait pour la belle Marianine; il en fut effrayé, en songeant que ce prisme brillant, que cette réunion de toutes les voluptés pouvait se dissoudre; et, jugeant de ses chagrins futurs par celui que lui avait causé M"'*' de Ravendsi , il se leva par une inspiration soudaine; et, saisissant la main de Marianine, il attira la svelte jeune fille sur son sein, la pressa avec force, déposa un baiser sur ses lèvres, et lui disant: adieu! il versa un torrent de larmes sur ses joues parées de l'incarnat de l'espérance, puis il s'échappa brusquement en la laissant en proie à la plus vive inquiétude. Elle vit son ami s'enfuir à travers les rochers, il détournait la tête souvent, et reprenait ensuite sa course; alors, une vive douleur fit éprouver à la jeune fille les plus cruels tourments, car ce brusque dénouement, hors de toute vraisemblance, l'effrayait.

Marianine revint à pas lents, et celle scène d'amour ne sortit jamais de sa mémoire

Béringheld retomba dans sa profonde mélancolie; toutes ses réflexions , marquées au coin de cette sombre philosophie qui le distinguait, lui prouvèrent que l'amour éternel était une chimère, quant aux femmes, et qu'il se préparait un avenir de malheur. Néaimioins, l'image gracieuse de Marianine, sa pente vers Texaltalion , combattaient forlement les craintes et les arguments de Tullius : quoi qu'il en soit, il résolut de finir cette lutte en renonçant à jamais aux amours, jusqu'à ce qu'une femme lui eût donné des gages certains de cette fidélité qu'il exigeait.

Il se rendit quelque temps après chez Véryno, qui était lié avec un des membres du Directoire, et il obtint du père de Marianine qu'il fit des démarches pour lui procurer un brevet d'officier, ainsi qu'une recommandation pour le général en chef des armées d'Italie. Il demanda le secret à Véryno, et s'occupa des préparatifs de départ, en tâchant de les dérobera l'œil pénétrant de sa mère. -lacqucs Bulmel reçut une seconde fois l'ordre de se tenir prêt à accompagner Tullius, 'qui n'attendit plus que l'arrivée des papiers qu'il souhaitait avec ardeur.

31arianine ne pouvait douter de l'amour de Tullius, mais, lorsqu'elle apprit ses projets, elle versa des larmes bien anières, qu'elle dévora en secret.

Madame Béringheld ne tarda pas à s'apercevoir, comme le lui avait prédit le P. de Lunada , que l'enfant qui à six ans volait de jeux en jeux, qui à huit ne trouvait plus rien pour satisfaire son ardeur, qui à douze dévorait les sciences, à dix-huit ans serait las de l'amour ; qu'altéré de gloire, il finirait par convoiter la puissance ; et qu'à trente ans il mourrait de chagrin si quelque chose d'immense

n'engloutissait alors son activité, son ardeur pour l'incoiinu et les grandes choses. Aussi, ie bon Père avait-il dirigé l'esprit de Béririgheld vers les sciences naturelles qui, offrant toujours des découvertes sans fin, pourraient le tenir en iialeinc.

Pour le moment, Tullius en était arrivé à désirer la gloire, et sa mère comprit que rien au monde ne l'empêcherait de quitter une vie paisible qui ne serait jamais en harmonie avec son caractère. Cette mère désolée versa des larmes de sang.

Un soir, elle fit appeler son fils qui, toujours enseveli dans une rêverie profonde, ne pouvait chasser Marianine de la place qu'elle occupait dans son cœur. Béringheld trouva sa mère assise au coin de l'énorme cheminée de sa chambre à coucher : elle ne se dérangea pas, et, montrant du doigt à Tullius une chaise placée à l'autre coin, elle le força de s'y asseoir par un mouvement impératif, plein d'une solennité que Tullius ne connaissait pas à sa mère.

<i Mon fils, vous voulez abandonner votre mère, votre mère qui vous aime tant !....je le sais, dit-elle, en apercevant un geste de son fils, je ne puis l'empêcher, mais je dois m'acquitler d'un devoir que j'ai juré de remplir.

« [.e jour que je vous mis au monde, l'être qui m'a parlé d'une voix que je n'ai point entendue corporellcmenl , m'a dit ces paroles, en m'enjoignant de vous les répéter lorsque vous témoigneriez le désir de vous livrer à des dangers inévitables : écoutez-les, mon fils! je vais vous répéter avec ma voix ces mémorables paroles qu'il ne m'est permis de me rappeler qu'aujourd'hui, par la [)uissance invisible et réelle qui m'a dominée; les voici. »

A ce moment, M'"^ de Béringheld se leva, se recueillit, et dit avec une émotion visible :

(I Je puis t'empêcher de mourir, mais je ne puis l'empêcher d'être tué; je ne puis veiller sur loi et te donner l'immortalilé, que si tu restes dans les mêmes lieux, à moins que le hasard ne nous fasse rencontrer. »

Madame de Béringheld se rassit et ne dit plus rien. Tullius, en entendant ces singulières paroles, fut plongé dans un étonnement causé, en partie, par l'aspect de la profonde conviction qui brillait dans l'altitude de sa mère, et par l'enthousiasme que dévoila son regard. Il voulut la questionner, elle fit signe de la main qu'elle ne lui pouvait pas répondre à cause de son émotion.

La douleur que madame de Béringheld témoigna aurait sans doute arrêté son fils, beaucoup plus que l'avis bizarre qu'il crut émané de Béringheld-le- Centenaire, ou de l'être qui portail ce nom; mais peu de temps après cette scène, Tullius reçut de Paris un brevet de capitaine et une lettre très-flatteuse qu'il devait remettre à Bonaparte; alors, son

dé[)art fut irrévocablement décidé, et il résolut de soutenir le choc que les adieux de sa mère et ceux de Marianine devaient porter à son cœur.

Il est cinq heures du soir : M'"" de Béringheld est debout sur le perron du château , elle regarde tour à tour la place que son fils vient de quitter et le chemin qu'elle a parcouru avec lui : le château, la campagne lui paraissaient vides : elle n'est plus où est son fils, mais elle le suit de l'âme cl l'accompagne; des pleurs sillonnent les joues de cette mère désolée. II Je l'ai vu pour la dernière fois, se dit-elle, je mourrai sans le revoir!... » Elle rentra, le désespoir dans l'âme.

Au dîner, quand elle verra la place vide de son fils, elle dira pendant plusieurs jours qu'on aille l'avertir : elle entrera dans sa chambre comme pour le chercher; la cloche de la grille ne pourra pas désormais être agitée, sans qu'elle tressaille; on ne tirera pas un seul coup de fusil dans les montagnes, sans qu'elle pense à son fils ; les journaux seront lus avidement, et encore plus souvent son oratoire la verra priant pour que le fatal boulet épargne l'amour de ses regards; elle n'aura plus qu'une pensée, et cette pensée sera triste; enfin, elle ne vivra pas longtemps, parce que le chagrin la dévorera.

En ce moment elle pleure! elle ne pleurait pas quand elle a embrassé son fils, parce que Tullius a couvert le visage maternel de larmes sincères, et que l'œil sec de sa mère l'a effrayé; il a chancelé, mais le bruit du fusil de Jacques l'a rendu à lui. Alors sa mère l'a escorté jusqu'aux montagnes : elle n'était pas fatiguée en le suivant, ce n'est qu'en revenant que ses jambes ont plié sous le fardeau de sa douleur, car «i Adieu, ma mère!... « retentit toujours à son oreille, ainsi que le triste accent et le bruit des derniers pas de son fils. Pauvre mère!... qui ne la plaindra pas est indigne du nom d'homme! chaque nuit et chaque aurore verra ses larmes, cl son ombre réclame ici un soupir de toutes les mères dont les fils ont succombé la tête couverte de lauriers.

Une autre scène, presque aussi terrible ( qui osera prononcer entre ces deux douleurs?), attendait Tullius sans qu'il s'en doutât. La timide Marianine, ce modèle des amantes, a pleuré solitairement, elle n'a pas été importuner son jeune ami de ses larmes, car elle a conçu que son amant devait aimer la gloire; alors, elle a pleuré, sans cependant vouloir le détourner de ses projets.

Mais peut-elle renoncer à le voir avant son départ!., non, non, elle veut jouir de la douleur de son dernier regard : et jalouse de l'amour maternel, Marianine, usant de l'adresse naturelle auxamanls,

LE CEMEXAIRE.

s'est informée de Jacques par quel chemin de la montagne Béringheld, son cherBéringheld doit passer. Le chemin se trouve situé non loin de cette roche témoin de leur baiser : alors , Jlarianine s'est échappée de la maison paternelle; et, longtemps avant que Béringheld soit sorti du château, elle est assise sur le banc de pierre ; elle y attend le passage de son bicn-aimé, en prêtant l'oreille au moindre bruit.

On était dans la froide saison de l'hiver, aux premiers jours du moi? de janvier 1797; un reste de lumière blanchâtre, fruit des derniers rayons du soleil qui glissaient sur la neige, éclairait le deuil de la nature : Marianine tremblait de froid et brûlait d'amour; le torrent glacé ne murmurait plus rien; les bergers ne répétaient plus de joyeux refrains; tout était en harmonie avec la situation de son âme, la nature semblait participer à son chagrin par ce manteau de neige , comme jadis à sa joie par les teintes pures et délicates de l'aurore.

Pendant que Marianine attend, les pieds dans la neige, Béringheld marchait vers les montagnes en s'étonnant de n'avoir pas vu celte Marianine qui

mêler à ce saint amour le souvenir de Marianine, de Marianine qui t'aimera toujours!., qui t'aime, un peu pour elle, dit-elle en souriant du sourire des anges, mais encore plus pour toi!... elle te voit avec plaisir voler à l'illustration; elle a tâché, Tuliius, de te dérober le spectacle de ses larmes.

— Marianine!... s'écria TuUius ébranlé, mais s'endurcissant pour ne pas le faire paraître; je réponds, à tant d'amour, que je veux l'oublier, que je le tâcherai du moins! Quant à toi, Marianine , je te l'ordonne ! »

A ces cruelles paroles, la belle enfant se mit à pleurer, en regardant son ami avec effroi. «Béringheld, dit-elle, je t'aime!...

— Marianine, tu le crois, tu es de bonne foi en ce moment, mais dans dix ans, dans vingt ans, tu ne m'aimerais plus, et... je veux un amour immortel!... 11 n'est pas dans la nature de l'homme, qui reçoit àchaque minute une nouvelle existence; ainsi, ne cherche pas à m'étre fidèle — je l'en dispense. Adieu. »

Celte fdie des montagnes senlit, en ce moment, une sorte d'énergie sauvage et terrible s'élever dans

lui avait témoigné tant de tendresse; cette désertion i son jeune sein en entendant ces mots affreux; et,

le confirmait dans ses terribles résolutions d'oubli : et, dévorant en silence cet affront, il laissait parler Jacques, qui calculait les distances et les jours pour savoir à quelle époque ils seraient arrivés à Vérone, théâtre de la guerre, et s'ils pourraient participera la bataille annoncée.

Béringheld gravit la montagne; alors ses pas sont facilement distingués et une voix douce s'écrie : o C'est lui! »

saisissant la main de Béringheld , elle s'écria avec une voix qui peut passer pour le cri sublime de la vérité et du sentiment outragé :

1 Béringheld , par cette lumière pure qui va se couvrir d'un nuage, par ces rochers immuables, par cette place sacrée pour moi, par toute la nature, je voudrais trouver autre chose encore!., je jure de n'aimer que toi! c'est sur cet autel, éclairé par l'astre des nuits, que je me fiance à toi pour jamais... Va,

Après avoir pensé que Marianine l'abandonnait cours, sois cinq, dix, vingt, cent ans absent!., tu

et avoir bu tout un calice d'amertume, au moment où Béringheld en achevait la lie, entendre celte voix, à cette place, fut une sensation presque poignante.

En cet instant la lune, paraissant à l'horizon, couvrit, comme par enchantement, les vastes rochers d'une écharpe de lumière large et argentée, que les reflets des glaciers et des neiges rendit presque diaprée. L'émeraude , le saphir, les diamants et les perles ornèrent l'aurore de ce beau soleil des nuits qui vint éclairer la scène des adieux de l'amour."

Les beaux bras blancs et nus de Marianine montrèrent à Béringheld cet étonnant spectacle, et ses yeux, pleins d'amour, suivirent la course de cette planète lumineuse.

« Tuliius, la nature a toujours déployé ses richesses pour nous, elle applaudit à nos amours.

— Et tu étais là! s'écria Béringheld.

— Oui, j'y étais, répondit-elle, attendant le dernier regard que tu jetterais sur ta patrie, afin de

retrouveras Marianine telle qu'elle est en ce moment... quanta l'âme!... si je suis belle maintenant, je ne le serai plus alors, et les chagrins me consumeront. Adieu !... «

Là-dessus , la jeune fille, rassemblant toute son âme dans un dernier regard, la jette dans les yeux étonnés de Béringheld et s'échappe avec la légèreté d'une gazelle , maison l'entendit sangloter au loin, et les échos répétèrent ses soupirs.

Béringheld resta tout ému de cet élan inusité, de celle sublime prolestation contre son odieuse pensée, protcslation que la jeune fille prononça avec une énergie brûlante, au milieu de la scène majestueuse que préscnlaient ces magnifiques montagnes.

Jacques vit des larmes couler sur les joues du jeune soldat, alors Jacques faisant mouvoir son fusil, s'écria : n Général, à la gloire! « Et marchant avec enthousiasme au pas de charge, il entraîna Béringheld.

LE CENTENAIRE

Tiilliiis à l'armée. — Bataille de Rivoli. — Rérinçhcld en Egypte. — lialaillc lies Pyramides. — Le Centenaire aux Pyramides.

Le 15 janvier 1797, au malin , Jacques et le capitaine Rôringhcld arrivèrent à Vérone, et Tullius se présenta sur-le-champ au général en chef.

Bonaparte était à la veille de livrer la bataille de llivoli, il consultait la carte, lorsque le jeune Béritigheld entra dans son cabinet en présentant la lettre du membre du Directoire. Le général lève la tête et reste frappé de la singulière physionomie du jeune audacieux. 11 lit la lettre, grava le nom et la figure dans sa mémoire , et, quittant un instant sa méditation guerrière, il se mit à questionner Beringheld.

Qu'il suffise de dire que le général républicain prit une haute idée de cette jeune tête : il le plaça dans la li" demi-brigade , lui donna un mot pour se rendre à son poste, qui était à Rovina, et le quitta en lui disant ; « Je suis convaincu que nous nous reverrons!... L'avenir de la France est gros de grands hommes, et... à demain. »

Par une chose des plus singulières , Béringheld justifia dès le lendemain l'horoscope que Bonaparte venait de tirer.

Le capitaine se trouva faire partie du corps d'armée qui, à la bataille de Rivoli, attaqua, sous Joubert, la gauche des Autrichiens.

L'armée française était assise sur trois collines. Une brigade française défendait, à droite, les hauteurs de San-Marco, que l'ennemi s'efforçait de reprendre; deux autres brigades occupaient les hauteurs de gauche, appelées Trombalaro elZoro ; enfin la quatorzième brigade, celle de Béringheld, fut portée au centre, à Rovina. La bataille commença.

Les avant-gardes autrichiennes, déjà repoussées sur San-Giovanni, occupaient une bonne partie de sou forces.

Un bataillon, dans lequel se trouvait Béringheld, entraîné par Pardeur du débutant et de Jacques, qui ne cessait de crier : J la gloire!... s'avança pour emporter San-Giovanni; à ce moment, la colonne autrichienne de Liptay attaqua les Français de gauche avec des forces supérieures ; et , profitant d'un ravin qui protégeait ce mouvement, les Autrichiens prirent en flanc une brigade qui , pour n'être pas coupée, fut obligée de rétrograder : la quatorzième

' On sent que nous n'entrerons désormais dans aucun détail sur les faits d'armes de Béringheld ; nous n'avons raconté cette circonstance de la bataille de Rivoli que parce qu'elle fut son début.

Nous passerons rapidement sur les événements qui se soni

brigade fut débordée à sa gauche, et, pour se retrancher sur la droite, qui se maintenait , elle fut dans la nécessité d'abandonner la compagnie commandée par Ik'ringhold.

(le dernier, séparé avec une poignée de braves, entra dans San-Giovanni par un effort inouï, et s'y défendit avec une intrépidité, une chaleur de courage qui arrêtèrent les Autrichiens.

Bonaparte voyait la conséquence funeste que ce débordement de la gauche de sa ligne pouvait amener, il quitta la droite et accourut pour réparer le mal , car il ne s'agissait de rien moins que d'empêcher une colonne ennemie de déboucher sur le plateau de Rivoli.

Apercevant l'ennemi déborder, il ne concevait pas ce qui pouvait faire un obstacle à ce que Liptay triomphât; et, tout en envoyant l'infatigable Masséna avec sa trente-deuxième brigade, Bonaparte, ayant laissé la droite et le centre de l'armée qui triomphaient, examinait ce qui occupait l'ennemi autour de San-Giovanni. C'était Béringheld qui défendait le village, et Bcrthier, qui, à la tête delà 14°, maintenait cette position, en envoyant d'autres bataillons pour soutenir Béringheld. Masséna vint les dégager, et l'on rétablit le combat par une brillante résistance.

Berthier, Masséna et Joubert présentèrent le jeune capitaine à Bonaparte quand il arriva dans cet endroit pour changer de position , par suite de la retraite de l'ennemi: le général en chef se mita sourire en reconnaissant le jeune homme de la veille '.

Cette conduite ferma la bouche à ceux qui éprouvaient la tentation de murmurer de la nomination parisienne du jeune Béringheld à un tel grade. Ce fut à ce combat de Giovanni que tout le bataillon donna à Jacques Butnicl le surnom de Lagloire, qui lui resta toujours.

Cette campagne fut terminée parlapaixdeCampo- Formio. Le jeune Béringheld revint à Paris avec le général en chef, et il vit les honneurs que l'on décerna à cette armée de héros.

Béringheld habita le brillant hôtel de sa famille : il y reçut le général en chef, qui, dès-lors, méditait son expédition d'Égyple. Il avait juge Béringheld , et il ne lui cacha pas son dessein, en lui disant qu'il comptait sur lui en qualité de chef de bataillon. Tullius fut ébloui de l'idée d'aller sur la terre antique des prêtres d'Isis, et il accepta avec joie l'offre de son général

passés dans l'espace de quinze années , pendant lesquelles nos armées ont parcouru l'Europe : nous allons en extraire les faits qui concernent cette histoire, en priant le lecteur de se reporter , par la pensée, aux divers théâtres oii ils se passeront.

( ISole de l'ÉiIiteur.)

LE CENTENAIRE

Béringheld est maintenant sous le ciel brûlant, sous le ciel d'airain de l'Egypte; la bataille des Pyramides vient d'être livrée; il est neuf heures du soir; l'elTroyable canon a cessé de gronder; les cris de victoire retentissent, et les rappels se font entendre.

Le colonel du régiment de Tullius a succombé; Bonaparte, témoin de la conduite audacieuse de son aide-de-champ , lui a attaché les épauleltes du colonel expiré , puis il a ordonné à Béringheld de poursuivre les fuyards, et de revenir bivouaquer à Giseh.

Les mameluks combattent en fuyant, mais le terrain, surtout devant les fameuses pyramides, est jonché de leurs corps. Tullius passe sans saluer l'antique monument qui fatigue le génie des ruines ; tout entier à son devoir, il court, il vole, et dissipe le reste des ennemis qui se retirent au loin.

Lorsque Béringheld eut disposé son régiment, que toute l'armée eut bivouaqué, il retourne vers le général en chef, fait son rapport, et assiste au repas, en recevant les louanges des divers généraux et l'amical serrement de main, beaucoup plus précieux, du général , qui confirma sa nomination au grade de colonel, en observant que Béringheld n'était pas majeur.

Mais aussitôt que Béringheld a rempli ses devoirs, il s'échappe, laisse l'armée dormir, et revient vers les pyramides, attiré par son génie et son goût pour le grand et le sublime.

La nuit brille de tout l'éclat des nuits de l'Orient, et rien n'interrompt le silence auguste de la nature, si ce n'est les derniers soupirs que rendent les mamelucks dépouillés. A mesure que Tullius avance, ses idées s'agrandissent, ces énormes monuments qu'il a vus depuis le commencement du jour croissent encore à ses regards et dans son imagination ; à peine s'il prend garde aux cris des blessés que l'on n'est pas encore venu chercher, ou que l'on a oubliés. Il s'assied sur le débris d'un caisson, et s'abime dans une rêverie profonde, en contemplant ces orgueilleuses cimes qui diront élernellement que, là, fut le peuple d'Egypte.

Ce spectacle, qui flattera tous les hommes, ne devait être rien en comparaison de celui qui vint s'offrir aux regards de Tullius. Il était plongé dans la méditation, et ne voyait que cet audacieux sommet qui tranchait si purement sur les cioux , lorsqu'un léger bruit frôla la base de la pyramide et la fit retentir, il lui sembla qu'elle parlait ; il abaisse sa vue, et n'ose en croire son œil!...

L'être indéfinissable que Marguerite Lagradna, que Butmel, que sa mère, lui ont si bien décrit , paraît au pied de l'immense construction , et l'œil du vieillard semble dire par son feu perçant et vi-

vace: Je durerai tout autant!., il les regarde, ainsi que deux égaux s'envisagent : Bérit)gheld reste cloué de stupeur en le voyant disparaître sous le monument en entraînant de chaque main le corps d'un mameluck. Sans témoigner aucune émotion de leurs cris déchirants, l'impitoyable vieillard les traîne dans le sable qu'ils saisissent en vain , et il marche d'un pas immuable et lent, comme celui du Destin.

La lune éclairait cette scène d'une lueur que l'ombre et la présence des pyramides changeait au point de la rendre verdâtre, ce qui ne contribuait pas peu à l'effet de ce tableau.

Le vieillard achevait son quatrième voyage, et déjà les souterrains de la pyramide contenaient huit mamelucks ; en ce moment , le jeune Béringheld s'approche afin d'examiner son ancêtre , si par hasard il revenait une dernière fois : tout à coup, il entend des cris déplorables sortir sourdement de l'ouverture du vaste monument , et bientôt les cris cessèrent.

Une horreur indéfinissable s'empara de Tullius, l'idée de la mort ne l'avait pas épouvanté sur le champ de bataille inondé de mourants, et bien que ces mamelucks dussent inévitablement périr de leurs blessures, leurs cris de désespoir avaient trop le cachet de la plainte, ils accusaient trop, pour ne pas émouvoir. Ces cris , suivis d'un immuable silence, remuèrent toutes ses fibres, et il sentit ses cheveux se dresser sur sa tête. Les histoires racontées par Lagradna revinrent s'offrir à sa mémoire. L'idée que cet homme pouvait vivre depuis quatre siècles prit de la consistance, et cette tradition ne lui parut plus une chimère.

Au bout d'une grande heure, passée dans la méditation, il vit paraître une ombre énorme qui se projetait en avant, il se retourne et se trouve face à face avec un homme qui ressemblait parfaitement au portrait de Béringheld-Sculdans , surnommé le Centenaire. Le premier mouvement de Tullius, à l'aspect de cette masse immobile, fut de se reculer de quelques pas. Il resta dans une extase magique.

(t Tu n'as pas suivi mes avis !...'•

Ces mots sortis de la large bouche de cet étrange personnage , vinrent frapper l'oreille de Tullius qui resta cloué comme par l'effet d'un charme; il cherche le grand vieillard, il a disparu ; Béringheld se frotte les yeux comme s'il sortait d'un songe, ou comme si l'éclat insolite de ceux du Centenaire les avait fatigués. Il revient à son quartier en croyant toujours voir celle magnifique pyramide humaine, pliaiil sous le faix de trois siècles. Le feu sec et flamboyant de son œil infernal, le peu de mouvements qu'il vit faire à cet être, étaient tellement incorporels et avaient tellement lassé son imagination qu'il ressentait une fatigue nerveuse dans tout son corps.

LE CENTENAIRE

Il arriva harassé, et en dormant il ne cessa de voir son ancêtre.

Béringhold avait trop bien reconnu les traits originaux et presque sauvages traces sur le portrait de Sculdans-le-Centenaire , pour se refuser à croire que c'était lui-même.

Voyant une impossibilité trop forte à ce que deux êtres se ressemblassent à un tel degré de perfection physionomique, et en retrouvant cet être avec les nicnies cheveux blancs et la même caducité que Lagradna avait contemplés alors qu'elle était jeune, Béringheld dut être en proie à la plus violente curiosité, car il ne pouvait plus douter de ce que son œil avait contemplé.

Cette aventure singulière attira toute son attention , quoiqu'il fût à l'aurore de ses désirs de gloire, d'ambition et de pouvoir.

Béringheld en Syrie. — La peste de Jaffa. — Le Centenaire guérissant les soldats et préservant Tullius. — Tullius en France. — Il atteint un haut degré de pouvoir.

Cependant Béringheld , emporté par le mouvement rapide de la guerre , et par le torrent des idées de grandeur qui l'assaillaient, fut tiré de ses méditations par les dangers croissants, la nécessité de se trouver sur les champs de bataille et de détresse de nos armées : sans oublier le Centenaire, il n'y pensa plus si souvent.

Le général en chef avait porté la guerre en Syrie, et l'effroyable fléau de la peste se déchaîna sur nos armées.

Un ancien couvent de moines grecs , situé sur une hauteur auprès de Jaffa , servit d'hôpital principal, et la garde en fut confiée au colonel Béringheld. Il déploya, dans celte charge dangereuse de ce danger qui n'a pas d'éclat, un courage vraiment héroïque.

Ce vaste monastère était ruiné , il n'en restait que l'église. Ce fut là que l'on transporta les malades dont on n'espérait plus la guérison.

La nef offrait un spectacle où toutes les douleurs et les sentiments de la nature humaine se réunissaient pour élever un temple à la Souffrance. Sur les carreaux disjoints, chaque pestiféré s'était fait une petite place.

Là , enveloppés dans des manteaux , couchés sur de la paille empestée, ces Français, loin de leur patrie, se livraient au plus sombre désespoir.

Les flgures livides de ces guerriers qui tremblaient devant une telle mort , formaient le tableau

DE BALZAC. T. IV

le plus terrible qui se soit présenté à l'imagination des hommes. Les cris ne retentissaient que faiblement sous cette voiile qui jadis répétait les itmtdes prières des caloycrs. Aujourd'hui, comme autrefois, la prière est vaine et la voùle a la même impassibilité.

Le jour se glisse à peine par des croisées ogives, il répand sur ce vaste tombeau une faible lumière, une'lueur de mort, et les cris des oiseaux réfugiés dans les sommités de ce bâtiment trois fois séculaire, se mêlent aux plaintes des fils de la France.

L'un , dans un coin , appuie sa langue desséchée contre les parois humides , afin de trouver une fraîcheur qui calme sa soulîrance.

Un autre , assis sur son séant , garde la même attitude : il se tait, ses bras sont croisés, son œil regardela terre, etsa sublime résignation fait frissonner d'horreur par l'ensemble imposant d'une douleur toute romaine ou plutôt toute française : il est âgé, il sait souffrir.

Plus loin , un jeune homme penche sa tête affaiblie, il va rendre le dernier soupir, il a la main sur son sabre, il essaie de sourire, et ce sourire déchire l'âme autant que la résignation de l'autre étonne.

Il en est un qui cherche la main de son compagnon d'armes pour lui dire adieu, il prend cette main, il la touche, elle est glacée, son ami est mort, il va le suivre.

Un vieux soldat s'écrie douloureusement : « Je ne verrai plus la France!... «

Un jeune tambour répond : u Je ne verrai plus ma mère !... »

« De l'eau , de l'eau ! » crie un groupe altéré qui se lève en masse et réclame avec une fureur sauvage un faible allégement à ses maux.

Non loin de ce groupe en furie qui semble soulever le marbre d'une tombe commune, l'on entend des guerriers qui lancent des quolibets et des plaisanteries, afin que le génie de la nation apparaisse même dans la tombe.

Un concert de plaintes se mêle à ces divers tableaux : il semble que chaque pierre parle, que chaque pilier réponde, et cette multitude de têtes endolories et expirantes donne une sorte d'image des enfers , une grande vision des palais de Satan.

Quelques-uns meurent en se serrant la main, d'autres en s'embrassant. Deux ennemis se réconcilient et ont des attentions mutuelles qui attendrissent. On expire en criant : Vive la France! D'un autre côté : Vive la république ! et ces cris de triomphe contrastent avec le silence de mort qui règne dans d'autres parties de l'édifice. Pour compléter le tableau des sentimenis humains, on voit des soldais

LE CENTENAIRE

complerleur argent et le faire résonner. On aperçoit, avec peine, deux mourants qui se disputent de la paille ou de l'eau ; d'autres qui s'empressent d'hériter de ce que laisse leur voisin; ils meurent en recueillant l'eau citronnée, et ce précieux héritage passe de rang en rang, jusqu'à ce que le moins souffrant l'ait absorbé avant d'expirer lui même.

On respire un air de feu, on n'entend que des soupirs, on ne voit que la mort, et celle mort pâle et affreuse qui s'avance à pas lents. C'est le palais de la Douleur : des mourants sur des cadavres.

Béringhcld parcourt ce chanp en versant le baume des consolations; il est béni par ceux qui l'aperçoivent , il parait un dieu quand il apporte des soulagements, comme lorsqu'il apporte des douceurs ; enfin, au milieu de ce tableau on voit une femme pleine de sensibilité , qui s'est dévouée au culte de la souffrance, et qui prodigue ses soins touchants; elle apparaît comme une divinité , elle recueille une ample moisson de louanges, et de ces mots touchants qui font verser des larmes et que les anges entendent.

Le soleil glisse quelques-uns de ses rayons mourants sur cette scène d'horreur : bientôt la nuit d'Orient vient apporter une fraîcheur accueillie par un concert d'exclamations. Dans ce moment, l'homme individuel a disparu; l'enceinte n'offre plus qu'une même masse, et celte masse souffrante remercie la nature !...

Béringheld est sorti, il regarde le ciel; son âme, brisée par l'aspect des douleurs humaines , cherche un instant de relâche; il s'assied sur une colonne en ruine , en attachant son œil sur le tas de morts que l'on sortdu couvent et que l'on brûle.

A ce inbment. une exclamation partie du poste qui est à Tenlrée du couvent, lui fait retourner promplement la léle , et il aperçoit le Centenaire se glisser dans l'asile de la souffrance , semblable à une ombre qui sort de la ton)be.

Kéringheld rentre dans le monument pour être témoin de rétonnement général produit par l'aspect de cet être bizarre, qui réussit à faire taire tous les sentiments , les réunissant dans un seul qui n'abandonnejamais l'homme, la curiosité.

Le Centenaire est au milieu de ce temple de la mort , il place sur un débris d'autel un grand vase dont il allume le contenu, la flamme brille et l'air se purge des miasmes pestilentiels qui l'épaississent; celte lumière bleuâtre se rcdèle sur le visage de Vlio7)ime. Le colonel effrayé remarque la chair cadavéreuse et les rides séculaires du vieillard immobile et muet qui remue la liqueur enflammée, elle change l'atmosphère, et les mouvemenls, l'altitude de rélrar)ger lui donnent l'air d'un dieu.

Lorsque l'air est devenu pur, le grand vieillard

parcourt les rangs en distribuant de faibles portions d'une liqueur contenue dans une grande amphore antique , qu'il tient sans peine et qu'il remue avec une facilité qui donne une haute idée de ses forces.

Béringhcld n'osa le troubler dans ses fonctions, et il tressaillit en le voyant s'avancer vers lui. Son ancêtre a , en effet , visité chaque soldat , il est à dix pas de Tullius ; il s'approche , et , lui jetant un sourire glacial . il lui dit : Imprudent! puis , détachant le manteau bleu qu'il avait sur ses épaules, il en enveloppa son descendant, en ajoutant: «Avec cela, tu ne crains plus rien.

— Qui es-tu? « lui demanda le colonel stupéfait.

A cette interrogation , le vieillard regarda Béringheld de manière à le fasciner et à le rendre immobile; il lui tendit la main, prit la sienne , et répondit : L'Éternel!

Cette voix foudroyante retentit d'une manière tellement bizarre, que la voûte parut trembler. Qu'on ne s'étonne pas de la stupéfaction de tous ceux qui voyaient cette étrange créaltu'e , car l'homme le plus hardi se sentait envahi par un sentiment dominateur qui semblait s'échapper du corps de ce personnage magique , et distiller la terreur par un fluide invisible et pénétrant.

Néanmoins, Béringhcld fit la défnonstralion de vouloir suivre le vieillard qui se disposait à visiter de nouveau chaque pestiféré, mais l'inconnu , arrêtant le colonel par un mouvement de main , lui dit, de sa voix sépulcrale: " Restez là! moi seul je puis maintenant parcourir celte enceinle. »

En effet, il ordonna à la femme , aux soldats, et à toutes les personnes qui n'élaient pas malades, et qu'il désignait par un mouvement impératif de son index, de sortir sur-le-champ. Il demeura seul avec les pestiférés, car il ferma la porte.

Le groupe de ceux qu'il venait de renvoyer entoura lecoloncl, qui, en proieà une rêverie profonde, ne s'apercevait pas de l'odeur insolite , inconnue et pénétrante qui s'exhalait de son manteau ; chacun regardait Tullius dans un silence curieux; et l'impression produite par l'aspect de ce vieillard dura une partie de la nuit, jusqu'à ce qu'un soldat s'écria : « Quel œil !

— Il m'a fait mal , dit la jeune femme.

— // vous ressemble, colonel , continua un adjudant. Béringheld frissonna.

— H a au moins cent ans, dit un de ceux qui transportaient les cadavres.

— Qui est-ce? demanda une autre personne. Béringheld ne répondait pas.

A ce moment la porte s'ouvre , le grand vieillard parait, il est accablé de fatigue, son œil est terne, ses traits décomposés , il pousse un soupir, et sans faire allenlion à ceux qui le regardent, il traverse

LE CENTENAIRE

le groupe qui se partage respeclueusemenl ; ii dit d'une voix éteinte :

(( Ilssont guéris, au moins ! » Puis il marche d'un pas lent vers le chemin de la montagne, et disparaît comme un feu follet. Tremblants pour la vie des malades, tous s'empressent d'entrer dans la nef de l'église: un silence effrayant régnait, et à la lueur du point du jour, on vit chaque soldat étendu ; on s'approche et l'on dislingue le léger souille d'un doux sommeil ; une teinte de santé , l'absence des douleurs brillaient sur leurs visages moins pâles, et tous avaient au bras une incision cruciale bouchée avec une substance noire, que l'on reconnut être du papier brûlé.

L'air est pur, une odeur légèrement sulfureuse règne dans l'édifice , et le spectacle terrible qui, peu d'heures avant , terrassait l'imagination , a cessé tout à fait.

Un soldat s'éveille, se lève, prend ses vêtements, s'habille, et lorsqu'on court à lui , qu'on l'interroge, il ne répond à rien , s'étonne des questions , ne comprend pas comment on lui a fait une incision, et ne sait qu'une seule chose, c'est qu'il est guéri. Ainsi de tous, et les huit cents soldats sortent, se rangent en bataille, et baisent tous la main de leur colonel.

L'étonnement le plus grand s'empara de ceux qui ne pouvaient douter d'avoir vu le vieillard; on se rendit au quartier-général, où des récits plus ou moins magiques furent répandus sur cette apparition et sur cette nuit mystérieuse. Tous les soldats qui avaient quelque atteinte de la maladie, se rendirent à l'église, et l'influence de l'air qui y régnait, celle des fluides bienfaisants dont le vieillard avait chargé les murs , firent disparaître les symptômes de peste.

Ce fut vers cette époque que la maladie s'arrêta.

Le général en chef était seul dans son cabinet lorsque le colonel vint lui faire part de cette singulière aventure , en lui cachant toutefois ce qui concernait les faits qu'il connaissait dès son enfance , et ce qui se rattachait à sa famille.

« Colonel , dit le général en attirant Béringheld dans un coin , j'ai vu ce vieillard , c'est à lui que je dois mon invulnérabilité , et... beaucoup d'autres choses, ... ajouta le général avec ce regard perçant qui le distinguait du reste des hommes; mais, ditilencore, vous lui ressemblez, colonel !...

— C'est vrai !

— Quel homme'... et quel œil, répondit Bonaparte, ce sera la seule fois de ma vie que j'aurai tremblé!... «

Cette aventure fut ctoufTée par les événements que chacun connaît; et de ceux qui en furent les témoins, il n'y eut que Béringheld qui revint en

France, le reste avait péri dans les plaines de la Syrie et de l'Egypte.

mm

Nous n'entrerons pas dans le détail des faits qui se passèrent en France et en Europe depuis le retour de Bonaparte jusqu'à la guerre d'Espagne; seulement, nous dirons succinctement ce qui se rapporte à notre héros.

On sait que Bonaparte affectionna beaucoup ceux qui le suivirent en Egypte. Béringheld fut successivement nommé général de brigade, et général de division. Lorsque le consul parvint à l'empire, Béringheld lui servit souvent d'ambassadeur dans diverses cours de l'Europe.

Ce fut alors que notre héros, arrivé à un haut point de puissance et de célébrité, jugea par luimême de ce qu'était la vie des grands. En parvenant à ces nouvelles sommités des choses humaines , il tomba dans le dégoût qui le saisissait ordinairement lorsqu'il arrivait à quelque faite , et il s'aperçut que, sur le premier trône du monde, avecautant de pouvoir et de gloire qu'on pouvait en désirer, on restait le même homme qu'auparavant : que rien ne variait la vie; que , pour nous servir de ses expressions , le boire , le manger, le sommeil d'un souverain, étaient identiques avec ceux d'un pauvre hère, avec la seule différence que l'un boit dans le cristal un vin empoisonné, que l'autre boit tranquillement dans le creux de sa main; que si l'un mange dans l'argent des mets exquis, l'autre mange, sans soucis, des aliments grossiers dans une vieille terre; que le lit de plumes du premier est quelquefois trèsdur; qu'il ne désire plus rien, quand l'autre jouit du trésor des souhaits que son imagination sans cesse tendue vers ce qui lui manque, lui fait former.

Béringheld , privé depuis son départ du plaisir ineffable de voir sa mère et Marianine, se livrait d'avance à la joie suprême qu'il éprouverait en jouissant de leur surprise, quand il se trouverait entre elles deux , et dans le château, avec les marques du pouvoir et les insignes de ses dignités. Il brûlait le pavé avec les roues de sa calèche, afin de ne pas perdre un seul instant : ne s'agissait-il pas de revoir sa mère, la plus tendre des mères ! — Il

arrivait à G , lorsqu'un courrier , envoyé par le

préfet Yéryno, lui apprit que M"'^ de Béringheld venait de mourir en prononçant le nom deTullius, se plaignant doucement de ne pas l'avoir revu, et disant que sa mort était tout amère! 3Iarianine avait été constamment au chevet de la mère de sonbien-aimé, en prodiguant à madame de Béringheld les soins d'une fille tendre et doucement aimable : du reste, la fière beauté n'écrivait pas une ligne au général. Au moment où Béringhefd était livré à la plus

LE CENTENAIRE

profonde douleur, et se reprochait de n'avoir pas écrit à sa mère pour la prévenir des courts instants de séjour à Paris que ses missions, ses importantes fonctions lui permirent rarement; et qu'il ordonnait de se diriger vers Béringheld , un autre courrier, dépéché par le souverain, lui remit une dépêche qui le rappelait sur-le-champ à Paris, où le monarque le souhaitait pour lui donner des instructions et lui confier le commandement d'une armée en Espagne.

Ce message surprit Béringheld, parce que Bonaparte avait la louahlc habitude d'écarter les hommes grands et forts qui pouvaient lutter avec lui, et qui, par leurs conseils francs et sévères, contrariaient ses ambitieux projets, et que, depuis longtemps, le général était par cette raison dans une espèce de disgrâce. Néanmoins, Tullius obéit.

Béringheld, bourrelé de chagrins par la mort de sa mère, et dégoûté de tout, s'en fut en Espagne avec l'idée d"y périr dans un combat, et de terminer glorieusement une existence qui lui était à charge.

C'est ici le lieu de faire la remarque que cette maladie morale s'empare toujours des âmes telles que celle de Béringheld, lorsqu'on arrive au point d'élévation où il se trouvait assis. Il se voyait un des plus riches propriétaires de France, et il ne connaissait pas lui-même l'étendue de sa fortune, qui doubla par l'effet de la prospérité de la France et de l'agriculture; il ne connaissait pas de plaisir qu'il ne put atteindre; il était rassasié de pouvoir; il ne prenait de l'amour que le plaisir, et son illustration lui donnait si fort à faire dans ce genre, qnc le dégoût arrivait au comble. Les sciences humaines ne lui offraient plus rien; il faut cependant excepter la chimie, qu'il n'avait pas eu le temps de cultiver. Dans de semblables circonstances, et pour une âme comme celle de Béringheld, la vie n'était plus qu'un mécanisme sans prestige, une décoration d'opéra, dont il n'apercevait que les ressorts et les machines; alors, lorsque toute curiosité est satisfaite, que l'on est au bout de ses désirs, le bonheur est mort, la vie sans charme, et la tombe un asile.

La mort de sa mère rembrunissait encore toutes ses réflexions, et il partit donc, en 18.., pour l'Espagne, avec la ferme volonté de laisser son corps sur celte terre orgueilleuse.

Combal de L"". — Maladie ilu jônéral. — Histoire de la jeune Espagnole. — Le gênerai à la mort. — Fin de ses mémoires.

Le courage audacieux de Béringheld, et la bonté

louchante que déploient tous ceux dont l'Ame est attaquée par celle singulière maladie, lui concilièrent l'amour des soldats.

La mort ne voulait pas de lui, et cette déesse si âpre, ressemblant à toutes les femmes, refusait une ofTrande présentée si souvent et avec une opiniâtreté si soutenue.

Bonaparte était en Espagne, et dirigeait lui même toutes les opérations. A une affaire, la dernière à laquelle il ait assisté, Béringheld acheva de se dégoûter de la guerre et du pouvoir.

Les Espagnols, réfugiés sur une montagne qui n'avait qu'une seule pente accessible, la balayaient par le feu soutenu de deux batteries habilement placées. Ce point ainsi défendu arrêtait les vues de Bonaparte qui voulait achever la défaite totale de l'ennemi, par des choses incroyables.

Son cœur bouillait de rage en contemplant celte résistance; quatre fois les enragés grenadiers de sa garde étaient montés, mais quatre fois les restes foudroyés revinrent et ils renoncèrent à celle dangereuse tentative, le comble de la folie. Au moment où Béringheld, à la tête d'un corps de cavalerie polonaise , arrivait annoncer la déroute d'un parti opposé , Bonaparte , arrivé au dernier degré de cette rage qui le saisissait parfois , ordonnait à l'élite de ses oflScicrs de le suivre, et il marchait à cette montagne de mort comme s'il eût marché à une fête : son visage brillait d'un feu terrible.

a Qu'on ne me parle pas d'impossible ! rien ne doit être impossible à mes grenadiers, disait-il d'une voix sévère au chef qui venait excuser ses soldats.

— Sire , répondit l'officier, si vous l'exigez nous allons y retourner et mourir!

— Vous n'en êtes plus dignes!., ce seront mes Polonais, je leur réserve Ihonneur d'enlever cette batterie. •\. vous, Béringheld!.. » Un homme méchant aurait cru que Bonaparte voulait se défaire d'un général dont le génie transcendant l'inquiétait.

Sur le désir de son souverain, Béringheld fait signe à sa troupe et gravit la montagne au grandissime galop; il arriva avec vingt hommes sur le plateau, où il massacra les Espagnols et s'empara de la batterie. Le reste du détachement couvrait le chemin.

Cette charge fit tressaillir le monarque^ et son état-major; mais lorsque Béringheld revint auprès de Bonaparte avec le reste de son détachement, il revint avec le germe d'une maladie mortelle, allumée par l'émotion extraordinaire que lui causa celle moisson de braves sacrifiés inutilement ; car on pouvait cerner la montagne et bloquer les Espagnols, qui seraient morts de faim ou forcés de se rendre, mais ces moyens lents n'étaient pas du goût de Vhohime cxpcdil if qiù régnait.

LK CKNTENAIRE.

On laissa Béringhcld et une grande parlie de sa division à cet endroit, le général resta aux prises avec une maladie que les médecins de l'armce déclarèrent mortelle. Ses soldais consternés furent plongés dans la douleur, à cet arrêt qui circula dans la ville; chacun pleurait un père, et les olliciers un ami.

Avant que le général tombât malade, il s'était singulièrement intéressé à une jeune Espagnole, et pendant sa maladie il en demandait souvent des nouvelles. Elle demeurait dans la maison voisine de l'hôtel du géiiéral.

Inès avait aimé un jeune oflicier français avec, toute l'ardeur des filles de ce pays calciné. Le frère d'Inès, étant fanatisé par la présence d'un ennemi sur le sol de sa patrie, fit le serment de massacrer tout Français qu'il rencontrerait armé ou désarmé, jeune ou vieux, ami oii ennemi. Don Grégorio assassina l'amant de sa sœ ur au moment où ce dernier sortait de sa maison. Inès entendit le dernier cri du Français et recueillit son dernier soupir.

Celte jeune fille, véritable portrait d'IIébé, devint folle; sa folie n'avait rien que de louchant. Constamment assise sur un siège à la place où son cher Frédéric succomba, elle regardait la lâche que son sang imprima sur les carreaux de marbre blanc et qu'elle ne voulait pas laisser enlever ; elle ne prononçait pas une seule parole. A onze heures du soir seulement, elle jetait un faible cri et disait : « Grégorio... ne le tue pas, grâce!... )> Après avoir prononcé cette phrase solitaire, elle pleurait, et son silence reprenait son cours. On lui posait des aliments sur la fenêtre de sa maison déserte, et elle ne les dévorait jamais que lorsqu'elle ne pouvait plus supporter la faim.

Elle ne faisait aucun mouvement, gardait la même attitude, laissait ses beaux cheveux épars, ne souffrit pas qu'on lui enlevât sa robe tachée de sang; et, conservant ses mêmes vêtements, elle restait semblable à la statue du désespoir, pétrifiée, et souriant à ceux qui la questionnaient ou qui s'arrêtaient ; mais ce sourire était exactement le même pour tout le monde et portait ce cachet d'aliénation qui déchire l'âme des gens les plus insensibles.

A toute heure de jour et de nuit on l'apercevait ; si par hasard elle quiltait sa place, c'était pour aller à la porte par laquelle elle introduisait Frédéric ; et là, paraissant écouler, elle tendait son joli col de toutes ses forces, son oreille avide écoutait un bruit imaginaire pour tout le monde, mais qui restait gravé dans son souvenir, et ses yeux errants sur le jardin cherchaient à voir un objel souhaité ; au bout de quelques instants elle s'écriait : it La porte se ferme, le voilà!.... i« Elle courait au-devant d'un élre mensongèrement rendu sensible par son ima-

gination frappée d'une manière si profonde et si durable que l'iid'ortunée jeune fille croyait tenir Frédéric dans SCS bras : elle l'embrassait, le conduisait, avec une attention charmante et empreinte de tout le délire d'une amante, vers sa chambre; alors, elle jetait un elTroyable cri , et détrompée, l'œil horriblement sec, le visage en convulsion, elle revenait à sa place.

Dans le jour, on la voyait quelquefois, mais rarement, regarder à côté d'elle comme si elle eut aperçu son ami; elle le contemplait attentivement, son œil terne reprenait de la vie et de l'expression : rien n'était étonnant comme ces passages rapides de ses yeux de la vie à la mort. De vague et d'indéfini, son regard, par des leinles insensibles , montait à tout ce que les souvenirs de l'amour ont de plus gracieux et de plus exalté , il brillait de toute la splendeur imaginable ; puis, par des dégradations imperceptibles, il revenait au terne de la mort mentale.

Un soir, le général, près de succomber sous l'effort croissant de la maladie, demanda des nouvelles de cotte jeune martyre de l'amour. Un officier lui répondit que quelque choîe d'extraordinaire s'élait passé la nuit dernière dans la maison d'Inès; que depuis le matin elle répétait : « Quel œil!... c'est un lustre infernal et éblouissant! c'est le diable!... N'importe, je deviendrai sa servante, puisqu'il va me faire revoir Frédéric... »

Puis elle avait mis une robe brillante, elle arrangeait ses cheveux, et l'olTîcier ajouta qu'il venait de la voir dans la plus somptueuse parure, regardant sans cesse dans la rue avec une expression délirante,^ et disant sans cesse :

it II ne vient pas !... il ne vient pas î

Des nuages noirs obscurcissaient la nuit splendide de l'Espagne, la plaine où est située Alcani se colorait d'une teinte sombre, une chaleur étouffante accablait la terre d'un manteau pesant, et l'on avait ouvert les croisées de la chambre du général. L'officier venait de fijiir le court récit de la nouvelle folie d'Inès, et il s'en était allé après avoir serré la main brûlante du général.

En effet, ce colonel, ayant remarqué la profonde altération des traits de Béringheld qui, pendant ce discours, était aux prises avec la mort , sentit que ce spectacle était trop pénible pour lui , "et n'ayant pas le courage de le soutenir, il quitta cette cham'ure funèbre, où il ne resta plus que deux chirurgiens qui se jetaient un regard d'inquiétude et de désespoir.

Cette fatale nouvelle, que l'officier supérieur annonça dans l'hôlel , glaça chacun de consternation. La cour se remplit d'une foule de soldats et de monde. On soupirait en silence, en interrogeant de l'œil et

LE CENTENAIRE

du geste un des chirurgiens qui se trouvait à la fenêtre.

Le général avait encore un reste de connaissance et son àme faisait encore ses fonctions; des vestiges de pensée et de souvenir erraient dans sa tête soulTrante.

Au milieu de cette scène, un grand homme, d'une stature colossale, se présente à la porte de l'hôtel , s'avance d'un pas lent en cachant sa tète énorme sous un manteau de couleur brune ; il traverse la foule, monte l'escalier, et il entre dans la chambre du général dont les yeux se fermaient.

Les deux chirurgiens sont glacés d'épouvante à l'aspect des mouvements lents et indécis de l'étranger, mais surtout par l'impassible rigueur de ses traits et l'infernale splendeur de ses yeux. Le vieillard s'approche du lit, lâte le pouls, et aussitôt se dépouille de son manteau et arrose la chambre, en répandant des gouttes d'une liqueur contenue dans une fiole: aussitôt un froid pénétrant se glisse dans l'air, et le général, qui mourait accablé de chaleur, ouvre les yeux La première chose qu'il envisage, c'est le front sévère de son ancêtre; il tressaille et s'écrie: « Laissez-moi mourir, je le veux!...

— Enfant!... répondit, avec une expression de pitié, la grosse voix sourde et caverneuse de l'étranger, ye retix que tu vives! on l'a dit (\\xg f empêche de mourir et non d'être tué !.. »

A ces mots, le général se met sur son séant et regarde son ancêtre en lui demandant : «i Êtes-vous Béringhcld le savant, né en 14uO?... Si cela est, je consens à vivre pour vous connaître!... »

Sans répondre, le vieillard agita ses cheveux blancs , par un lent mouvement de tète ; Béringheld crut voir errer sur ses lèvres cautérisées au milieu, le léger sourire que l'homme que l'on flatte ne peut s'empêcher de laisser paraître.

(1 Dans deux heures je reviens te sauver!.. » dit le spectre, en imposant ses mains sur le crâne du général et en dirigeant sur cette partie toute la masse de lumière de ses yeux flamboyants. Un calme irrésistible s'empara de Béringheld , et le vieillard, en s'en allant, ordonna aux deux chirurgiens de rester tranquilles et d'empêcher que qui que ce lut entrât dans la chambre.

Les chirurgiens cherchèrent les traces de la liqueur qui venait d'être répandue. Ce fut en vain.

Le grand vieillard s'enveloppa de son manteau , et, cachant sa tète horriblement chenue sous une espèce de capuchon, sortit de l'hôtel.

11 se dirige vers la croisée où la jeune etbelle Inès, le sourire de l'espérance sur ses lèvres décolorées , attendait avec impatience. 11 se place en face de la folle, dérange son capuchon, et la fixe par un de ces regards absolus qui attirent et dominent.

La jeune fille devint pâle comme la mort , regarda une dernière fois la trace du sang de Frédéric , et comme elle la regardait longtemps, le vieillard, las d'attendre , lui cria lentement de sa voix sépulcrale : « Que t'importe!., n'es-tu pas folle?., viens, que fais-tu dans cette vî^?... »

Inès baisse la tête, ouvre la porte , la fait tourner sur ses gonds qui depuis six mois n'avaient pas crié, et elle suit le vieillard.

Deux habitants furent témoins de cette scène singulière

A deux heures , après que l'orage a résonné dans les campagnes du ciel , que la nuit a repris sa solennité, le grand vieillard entre dans la cour de l'hôtel du général : la cour est vide, il monte l'escalier, il rencontre les deux chirurgiens pleurant , qui l'arrêtent et lui fontsigned'écouter. 0 terreur!... l'affreux ràlenient de la mort retentissait dans l'escalier... le général mourait!...

En un saut rapide comme la pensée, le vieillard est au chevet de Béringheld

Les chirurgiens étaient restés dans l'escalier, ils furent témoins de la sortie du Centenaire qui tenait entre ses mains une fiole qui paraissait vide. Le vieillard ne fut plus revu. Les chirurgiens et le médecin trouvèrent le général endormi. Bientôt il se réveilla. Béringheld n'a aucun souvenir de ce qui s'est passé, seulement il sait que le milieu de ses lèvres a été comme brûlé, il y portait souvent les mains.

Trois jours après , il passa une revue de toute sa division.

On lui donna un grand repas, par lequel l'armée qui se trouvait sous ses ordres voulut célébrer la guérison miraculeuse de son général. Ce fut alors que l'on instruisit Béringheld des singulières circonstances de sa cure.

Des soldats avaient aperçu, pendant l'orage, le grand vieillard guider Inès vers une caverne , il en était sorti sans sa jeune compagne; elle ne reparut plus. Les idées les plus horribles errèrent dans l'âme du général.

Quatre ans s'écoulèrent sans qu'il revît son ancêtre.

Ici se terminaient les mémoires de Béringheld : voici ce qu'il avait ajouté avant de le remettre au préfet.

<! L'èlre dont il a été question hier est absolument le même que celui que j'ai rencontré aux Py-

LE CENTENAIRE

raniides, à Jafla , et qui tu'a sauve la vie eu Espague.

(( II cùl mieux fait de me laisser périr, car la vie m'est à charge, et je ne vis plus que pour découvrir cet étonnant mystère. Fatigué des grandeurs, du pouvoir, de tout , je vais remettre ma démission entre les mains de l'Empereur, et m'adonner avec ardeur à rechercher cet cire bizarre dont la vie est un problème.

<; Si je ne réussis pas à le résoudre, je retourne à Bcringlield , et si Marianine est lidèle à son énergique serment de la montagne, je vais lui porter une âme vierge et la récompense de son amour. )>

En achevant ce manuscrit, les magistrats se trouvèrent en proie à un singulier sentiment d'horreur; ils croyaient voir le vieillard, et ils se regardaient les uns les autres avec l'expression de la peur. Lorsqu'on se retira, le préfet réclama le silence le plus absolu sur cette lecture.

On fit une copie du manuscrit, et il fut renvoyé au général Béringheld avec la relation des événements qui s'étaient passés à Tours, afin qu'il transmît ces documents au ministre de la police générale.

Nous allons suivre le général pendant la route qu'il tenait pour aller à Paris.

Toujours le grand vieillard. — Le général le rejoint. — Le cliàteau ruiné et son propriétaire. — Histoire d'une jolie femme, racontée par un postillon. — Le géuéial approche de Paris.

Par la lecture de l'exposé succinct du caractère et des événements principaux de la vie du général Tullius Béringheld, on voit de quelle nature étaient ses réflexions, lorsqu'il s'assit sur le haut de la montagne de Grammont.

Rien ne l'attachait plus à l'existence, si ce n'était l'espoir de retrouver Marianine, car celle âme déshéritée de ses espérances de tout genre, aimait à se reposer dans l'idée consolante d'un véritable amour.

Mais lorsqu'il eut aperçu le vieillard; que les scènes dont la ville de Tours fut le théâtre lui montrèrent ce qu'il nommait son ancêtre d'une manière positive; qu'il fut convaincu que c'était un homme, extraordinaire à la vérité, mais enfin, un homme purement tt simplement, les idées du général prirent une autre direction, et Marianinene devint plus,

chez le comte de Béringheld, qu'une pensée secondaire; l'idée principale de Tullius fut la recherche du singulier pouvoir et surtout du secret de la longévité de cet être bizarre.

Tendant que la berline du général roulait vers Paris, ses réllexions prenaient donc une autre teinte moins sombre, moins funèbre, et il commençait à apercevoir un champ d'une étendue immense, qui devait finir par engloutir et consumer l'ardeur de son à me.

(^e champ si vaste était celui des sciences naturelles, dont les bornes indéfinies laissent toujours l'esprit humain dans l'espoir d'une découverte, même après avoir soulevé quelques coins du voile dont s'enveloppe la nature. En effet, le général ne concevait la possibilité de l'existence du vieillard, que par le moyen des secrets dune science pour laquelle le mot d'impossible n'a plus de sens.

3Iais le dernierévénementdontil avait été témoin le faisait frémir, et il n'osait s'enfoncer dans l'abîme des pensées horribles qui naissaient à ce souvenir. Il commentait les paroles de sa mère; il comparait entre eux les divers effets que le vieillard produisait, et il arrivait encore à penser que son ancêtre joignait au pouvoir de vivre, des pouvoirs encore plus extraordinaires.

L'on sent combien les réflexions d'un homme doivent devenir profondes à l'aspect d'une immortalité physique et devant l'espérance de nouveaux pouvoirs qui lui promettent un empire absolu sur les choses de ce monde. Sur un esprit faible, de pareilles idées conduisent à l'aliénation, et le père de Béringheld y avait succombe. .Mais, il est de fait que notre âme reçoit une atteinte grave d'une leUa connaissance, il n'est pas un seul homme que l'espoir d'une découverte, même de peu d'importance, n'ait pas agité fortement.

En proie au nouvel ordre de choses qui venait d'allumer chez lui uncjmssioii qui, cette fois, devait absorber toute sa vie, Béringheld arriva à Maintenon, plongé dans une profonde rêverie.

Le général sortit de sa voiture pendant que l'on changeait de chevaux, et il entendit alors dans l'écurie une conversation entre deux postillons; cette conversation était de nature à l'intéresser vivement.

Elle avait lieu entre un vieux postillon qui revenait, et un postillon plus jeune qui préparait, pour un camarade, les chevaux deslinés au général. « Je te dis que c'est lui.'...

— Bah ! c'est impossible,

— Je l'ai reconnu, il n'était pas changé , et pas un de ses cheveux , blancs comme le tuyau d'une pipe neuve, n'a bougé; seulement, ses yeux m'ont semblé plus renfoncés que la dernière fois, et je

LE CENTENAIRE

veux que mon fouet casse lorsque je serai à me tirer d'une ornière, s'ils n'étaient pas brillants comme le bouton d'une veste neuve qui reluit au soleil. Ce géant-là en sait long.

— Eh bien, mon ancien...

— Mon ancien, interrompit le vieux postillon, je crois que notre homme n'en connaît pas, car, lorsque je l'ai mené en 1760, il avait déjà plus de cent ans, à moins qu'il ne soit né comme il est, avec ses sourcils de vieille mousse et son front de pierre de taille; quant à sa peau, elle est dure comme le cuir de ma selle.

— Je donnerais bien un écu pour le mener, reprit le jeune postillon, et six francs pour le voir.

— Jelecrois! dit le vieux postillon, et tu y gagnerais encore... Tiens, Lancinot, mon ami, écarquille tes yeux, et regarde-moi ce napoléon tout neuf ! c'est mon pourboire; aussi, je Tai mené ventre à terre, car il m'a dit comme ça, quand j"eus enfourché mon porteur : « Garçon, que je sois à la poste prochaine à midi, il y a un louis pour toi. »

«c Lancinot, dit le postillon en prenant le bras de son jeune camarade, il y a été à onze heures et demie!... aussi j'ai ramené les chevaux au pas. Cet homme-là , vois-tu , c'est quelque prince d'Allemagne !... »

Le jeune postillon sortit avec les chevaux du général, qui poursuivit sa route. Arrivé à la poste suivante, il demanda des nouvelles de celui qui le précédait, et il dépeignit le vieillard. Le postillon qui l'avait conduit était au cabaret, et gris comme un cordclier ; le général n'en put tirer que cette phrase : «. Ah ! quel homme !... quel homme !... :>

Béringhcld perdit la trace de Béringheld-Sculdans, car, à la poste suivante, le postillon avoua au général avoir conduit la magnilique voiture du vieillard à une ancienne résidence royale, qui se trouvait à deux lieues dans les terres.

Tullius, laissant alors Lagloire garder son équipage, monta à cheval et se fit guider par le postillon vers ce château. Au bout d'une heure, Béringheld se trouva dans une avenue immense et ténébreuse, car les arbres avaient au moins deux cents ans, et il aperçut un vaste bâtiment dont les abords en ruines attestaient une négligence coupable de la part du propriétaire.

Le général met pied à terre , prie le postillon de l'attendre et de cacher les chevaux derrière les troncs des arbres de l'avenue; puis, Béringheld se dirige vers l'entrée de cette somptueuse demeure. L'herbe croissait sur les murs dégradés, et le beau pavillon du concierge était entouré d'eaux croupies et vertes, de plantes sauvages, de décombres et d'animaux malfaisants. L'on ne voyait plus les pavés de la cour circulaire d'une immense étendue, et le gazon qui

l'avait envahie gardait encore l'empreinte des quatre roues d'une voiture que le général remarqua s'être dirigée vers les écuries. Les fenêtres du château, les portes, les marches du perron, les barrières qui entouraient les murs, tout tombait en ruine, et les oiseaux de proie s'étaient emparés depuis longtemps du faite de cette belle construction. Le général ne put s'empêcher de gémir sur l'état de ce château, tout en cherchant où était la chaîne de la cloche. Ce ne fut pas sans peine qu'il la trouva, et les sons qui retentirent dans cette enceinte ruinée semblèrent une plainte de l'édiGce. Le silence se rétablit, et personne ne parut. Le général sonna une seconde et une troisième fois sans qu'aucun être vivant se présentât.

Béringhcld escaladait déjà la grille , lorsqu'il aperçut un petit vieillard sortir par la porte des écuries qu'il ferma lentement, et il se dirigea d'un pas tardif vers la principale grille dont le général s'empressa de lever le siège.

Le petit vieillard arriva à la porte et il causa au général un moment de surprise par son aspect. En effet, le nain, âgé au moins de quatre-vingts ans, portait sur sa figure des traits vagues de ressemblance entre le général et le grand vieillard ; mais ces traits ramassés avaient des proportions aussi hideusement petites , que celles du vieillard étaient grandes et sévères ; en voyant ce nain on doutait que ce fut un homme.

Le petit vieillard lève un œil sans feu, un œil éteint, et demande d'une voix mourante :

II Que voulez- vous ?...

— N'est-il pas arrivé quelqu'un tout à l'heure, à ce château ?

— Peut-être, dit le petit concierge en regardant les bottes du général, et en gardant une attitude ramassée et sans grâce.

— N'est-ce pas un vieillard? demanda Béringheld.

— Cela se pourrait bien, repartit sèchement l'inconnu.

— Quel est le propriétaire du château ? reprit le général.

— C'est moi.

— Mais, reprit Tullius, je n'entends pas parler de vous, mais d'un autre homme beaucoup plus grand.

— Libre à vous... »

Le général impatienté continua : « Monsieur me permettrait-il de visiter ce magiiifîque château ?

— Pour quoi faire? dit le petit homme en rajustant sa perruque qui avait la couleur du tabac d'Espagne.

— Pour le voir, répondit Béringheld de mauvaise humeur.

— luais vous le voyez, et si cette façade ne vous contente pas, tournez par le premier chemin à gau-

LE CENTENAIRE

che, vous pourrez admirer la façade dos jardins.

— Mais l'intérieur, les apparlemenls...

— Ah! je comprends, vous êlcs un curieux, un amateur,

— Oui, dit le général.

— Eh bien ! M. Tamateur, je n'ai pas rhabitude de les faire voir, parce que je serais assommé de visites, et je ne les aime pas.

— Monsieur, savez-vous que je suis le général Béringheld ?

— Libre à vous.

— Que je puis obtenir un ordre de Sa Majesté !...

— Libre à vous.

— Pour entrer de force ici

— Libre à vous.

— Il s'y passe des choses extraordinaires...

— Peut-être.

— Criminelles...

— Je ne dis pas non, car il est très-extraordinaire de voir un étranger venir insulter un honnête homme, qui paie bien ses contributions, qui obéit aux lois et n'a rien à démêler avec personne; mais... libre à vous. »

Là-dessus, le petit vieillard croisa ses doigts derrière son dos, et s'en fut à pas lents, sans seulement retourner la tête.

D'après le ton et les manières de ce singulier fragment d'homme, le général prévit que quand bien même il s'introduirait de force, il ne verrait rien dans le château, et que le vieillard avait donné à son concierge les moyens d'écarter les curieux; il se décida donc à retournera la poste, et, tout en cheminant, il demanda au postillon des renseignements sur le château et ses propriétaires.

« Général, répondit le guide, ce château, à ce que wHa dit ma mère, appartenait avant la révolution à la famille de R x : quand la révolution commença, le duc émigra et l'on vendit son château : il fut acheté en 1791 par un petit homme d'une cinquantaine d'années, que vous avez dû voir, quoiqu'il se montre bien rarement. Il cultive lui-même un champ planté de pommiers, et un jardin garni d'arbustes et de plantes singulières qui lui fournissent sa nourriture ; mais il y en a qui disent qu'il est sorcier.... Foîis m'entendez , général! ajouta le postillon avec un fin sourire qui signifiait que le guide ne croyait pas aux sorciers.

» On n'aperçoit M. Lerdangin que tous les ans chez le percepteur, auquel il apporte la contribution qu'il paie pour son parc et son château. Généralement on le croit fou : j"ai entendu conter à ma mère une histoire singulière sur son père et sa mère, car il est des environs: c'est tout au plus si je me la rappelle.

— Voyons, dites-la-moi ! reprit le génériil.

— Il s'agissait, continua le postillon, d'un géant dont la mère de ce propriétaire était amoureuse, et l'inconnu venait toutes les nuits chez madame Lerdangin sans qu'elle put savoir d'où, par où, ni comment. Il parait toujours, à ce que disait ma vicre, que madame Lerdangin aimait prodigieusement le géant qu'elle n'avait jamais vu que de nuit. Foîfs m'entendez, fjcnéral /...

« La première fois qu'il vint, ce fut, disait ma mère, une nuit d'hiver que madame Lerdangin était toute seule; son mari, faisant le commerce, voyageait alors. Elle se couchait et se trouvait même au lit, disait ma mère, lorsque sa porte s'ouvrit, et à cet endroit, général, ma mère ne disait plus rien, parce que madame Lerdangin se taisait aussi.

K Mais madame Lerdangin était extrêmement fraîche et jolie, et son mari jaloux, laid et brutal. Jaloux, parce qu'il parait, disait ma mère, que le pauvre cher homme aurait laissé finir le monde; et brutal, parce qu'il craignait que sa femme... Vous m'enlendez, général .'...

a Madame Lerdangin aimait la parure, et l'inconnu lui laissait toujours de l'or à foison : il parait, à ce que disait ma mère, que cet inconnu géant était un homme, mais un homme !... P'ous m'entendez, général! »

Le général se mit à sourire en voyant la gaieté de ce postillon , dont la figure riante et l'air sanssouci annonçaient l'orateur champêtre du village, et qui, sans doute, appuyait toutes ses histoires de l'autorité de sa mère.

« Madame Lerdangin avoua à ma mère que, dans une seule nuit, l'inconnu... aussi vrai que je vous le dis, général, mais je n'y étais pas !...

« Comment vouliez-vous, général , que la jolie petite madame Lerdangin ne devînt pas grosse ? Quand elle le fut, elle eut des envies, et notamment celle de coimaitre le père de son enfant. Elle croyait, à ce que disait ma mère, que c'était un'fermier-général qui habitait à six lieues de là ; mais ma mère lui remontra que jamais un fermier-général ne faisait de ncuvaines... Vous tii'entendez , général?...

a M. Lerdangin revint et résolut de se défaire de sa femme; il l'emmena avec lui sous prétexte d'aller à une fêle, et madame Lerdangin en revint tout effarée. Quant à son mari, il parait, à ce que disait ma vière, que l'inconnu l'avait anéanti au moment où il assassinait sa lémme; car on n'a plus revu M. Lerdangin.

» Cette jolie petite femme, une nuit, vit le géant sortir d'une voiture et se diriger vers la porte du jardin de sa maison : alors, elle cacha une lampe, et lorsque le géant fut au lit, elle se leva et accourut avec la lumière... Il paraît, « ce que disait ma

LE CENTENAIRE

mère, qu'elle aura vu un monstre , car elle tomba évanouie, et l'on n'a plus jamais entendu parler du géant; vous m'entendez, général!... Toute cette histoire est facile à deviner, les femmes savent nous jouer plus d'un tour, et.... ne\ous mariez pas, mon général !

« Madame Lerdangin mourut en mettant au monde le ^&{\l extrait d'homme qui est devenu propriétaire de ce beau château. Vous entendez, général, que les écus du géant l'ont aidé à cet achat... mais il parait, à ce que disait ma mère, que le géant avait revu son fils, pour lui communiquer des secrets de magie blanche et noire : le fait est qu'il vit singulièrement, et que cette voiture qui arrive au château tous les dix ou vingt ans, je ne sais, donne furieusement à penser. «

Le général était parvenu au relais, il monta dans sa voilure, tout pensif, en s'écriant : « Cet homme me poursuivra sans cesse,... diable!.... ;>

Tout ci coup le général aperçut un bonnet tendu et il entendit une voix qui lui cria : « ^ ous m'entendez, générai '' »

Béringheld reconnut que sa préoccupation l'avait empêché de récompenser son guide, il lui jota un écu pour boire et un autre ccu pour la manière dont il racontait.

Le général n'eut plus rien de remarquable pendant son voyage; et, roulant vers Paris sans autre aventure, il rejoignit facilement ses troupes avant qu'elles y entrassent.

Marianine fidèlt;. — Ce que devint Marianine pendant l'absence de Tullius. — Sa constance. — Elle revoit Béringheld.

Depuis que les journaux avaient annoncé que le général Béringheld ramenait à Paris, par les ordres du souverain, la division qu'il commandait en Espagne, les personnes qui travaillaient à leur fenêtre, et qui , par conséquent, remarquaient tout ce qui se passait, voyaient chaque jour un équipage vert-d'eau se diriger vers la barrière des Bons- Hommes, à la même heure, et revenir le soir.

Une femme extrêmement belle, portant dans toutes ses manières le cachet d'une âme exaltée et d'une mélancolie douce, était dans cette voiture, avec une femme de chambre. Certes, les bourgeois du Cros- Caiilou et les jeunes filles qui, sous l'œil de leur mère, se ménageaient un petit coin dans les carreaux en tirant un peu le rideau de mousseline, ne péchaient pas par dclaïUde conjectures.

A l'aspect du teint décoloré et de l'abandon des

manières de la belle inconnue, les vieillards qui venaient digérer leur dîner sur le Cours, en appuyant leur menton sur leur canne et regardant les passants, s'accordaient tous à penser que cette jeune femme se mourait de la poitrine.

Les jeunes filles, ayant remarqué la beauté des panneaux de l'équipage, et derrière la voiture une riche livrée, opinaient que la jolie femme attendait le retour d'un colonel qui n'était pas, était, ou devait être son mari.

Les mères, ne voyant pas dans cette affaire-là d'époux pour leurs filles, n'y faisaient aucune attention ; cependant , comme il faut que la partie principale joue toujours son rôle, et que la langue d'une mère vaut celle d'une fille, les mères finirent par remarquer que la jeune femme était animée et presque rose d'espoir en allante la barrière, et pâle, presque mourante en en revenant.

Le domestique d'une maison où la mère et la fille faisaient peut-être assaut de curiosité, se hasarda à aller , par le conseil d'une femme de chambre , à la barrière, et il découvrit que, depuis deux jours, le landau s'avançait jusque sur le chemin de Versailles.

Enfin, un ci-devant jeunehomme du Gros-Caillou, croyant que la jeune femme prenait l'air à défaut de pouvoir prendre autre chose (car les médecins ne vous disent de respirer l'air que lorsque la science est à bout), ce ci-devant jeune homme, spéculant déjà sur cette conquête , envoya son laquais boire avec le cocher lorsque le landau s'arrêterait, au risque de voir son domestique ivre brûler la maison.

Alors le jeune homme sut par son laquais, qui ne s'enivra pas trop et ne brûla rien , que la belle incoimue était la fille de M. Véryno, préfet, ancien membre du Conseil des Cinq-Cents.

La fidèle Marianine venait en effet, chaque jour, épier le retour du comte de Béringheld, et les treize années d'absence n'avaient rien changé à la pureté, à la violence, au sublime de son amour : enfin, pour tout dire, elle aimait même sans espoir, et sa fierté égalait toujours son amour.

Lorsque Béringheld fut parti pour l'armée, 3Iarianine reid'erma sa passion dans le fond de son cœur. Elle chercha , dès-lors, à se rendre digne d'êire l'épouse de l'être dont les premiers pas dans la carrière de la gloire furent des pas de géant.

Son père, ayant donné des gages de son dévouement à la république, fut lancé dans l'adniinstration et arriva par degrés à des postes tellement élevés, que Marianine eut le cœur ren)pli d'une joie secrète en voyant que son amant ne serait pas dégradé par son alliance. Elle prit les leçons des meilleurs maîtres. L'étude de la peinture, de la musique, de la littérature et des premiers éléments des sciences

LE CEMENAIIIF..

lui paraissait un plaisir, quand elle songeait que c'était pour Bcringheld qu'elle ornait son esprit. Chaque bulletin de l'armée causait un serrement d'effroi à son pauvre cœur, et quand la Icclure du journal était achevée, que Béringheld vivait, une joie, un délire plutôt, s'emparait de ses sens.

Sa chambre était toujours encombrée des cartes des pays que parcourait le corps d'armée auquel Béringheld était attaché; et, chaque malin, chaque soir, le joli doigt de Marianine suivait le progrès de nos armées : une épingle fixée sur les villes indiquait le séjour de Béringheld.

Alors la charmante enl'ant assommait les gens de questions sur les mœurs de ces villes : si l'on s'y trouvait bien, si les Français y étaient aimés, les femmes belles, la ville jolie, les vivres chers, les habitants aimables à vivre, etc.

Le bulletin annonçait-il une bataille pour tel jour, Marianine, pâle, les yeux toujours méditatifs, ne peignait, ne chantait , ne touchait sa harpe que lorsque le combat livré, gagné et Béringheld en vie, mettaient fin à son inquiétude mortelle.

Chaque jour elle regardait sur la carte l'endroit oîi il devait être, et lui adressait de douces paroles comme si elle le voyait.

Sa chambre n'était parée que de deux tableaux : l'un représentait la scène des Alpes, quand Béringheld vint la trouver assise sur la pierre couverte de mousse ; l'autre celle de leurs adieux. Le portrait du général était d'une ressemblance parfaite.

Le malheur voulut que toutes les fois que les troupes françaises revinrent à Paris , Véryno fût obligé de rester dans un département éloigné, et l'amoureuse Marianine ne put jamais voir son cher Béringheld au milieu de la cour, brillant de gloire, d'opulence, de renommée, et peut-être fidèle ! ....

L'hôtel qui se trouvait à Paris en face du bel hôtel de Béringheld, fut à vendre : Marianine de presser son père de l'acheter, en se servant d'une foule de considérations étrangères à son amour, mais où il brillait. Elle ne concevait pas que son père ne pût avoir un hôtel à Paris, lorsque de jour en jour il devait être infailliblement appelé pour présider à quelque administration ! d'ailleurs ne fallait-il pas un hôtel pour y séjourner pendant leurs apparitions dans la capitale ? la fortune de son père n'était elle pas assez considérable pour cela? ne fallait-il pas se loger auprès du général à qui son père avait à rendre des comptes de dix années de gestion? ne valait-il pas mieux être près d'un ami, d'une personne de connaissance?

L'hôtel fut acheté.

Pendant ce long espace de temps, mille partis se présentèrent pour Marianine; plusieurs hommes d'une haute distinction l'aimèrent véritablement;

Marianine refusa tout: dignités, fortune, amour. Sa vie, en l'absence de son tendre ami, fut celle d'une sainte qui se |iroslcrne à son oratoire, se confond de plaisir par resjiéraiice qu'elle a de jouir de la félicité céleste, et qui l'entrevoit souvent par une extase angélique.

La jeune et jolie chasseresse des Alpes ne perdit rien de sa beauté , lorsque, parée des grâces d'une toilette élégante, elle s'asseyait devant une grande assemblée, déployait sur la harpe toutes les richesses de l'harmonie, du savoir, et qu'elle jetait, dans un jeu enflammé, tout son amour et la profonde exaltation qui soutenait sa vie.

Alors, si les boucles de ses cheveux se trouvaient captivées par l'art, si ses yeux avaient moins de vivacité qu'à la montagne, si sa main ne tenait plus d'arc ni de flèches, si ses paroles, ses manières étaient mesurées, un observateur habile n'en découvrait pas moins que son jeune sein contenait, une éternelle passion.

Parlait-on des succès de nos armées, dans le salon de la prélecture ; le nom de Béringheld frappait-il son oreille , tour à tour elle rougissait, pâlissait, ne se sentait pas d'aise. Ah! qu'alors un jeune postulant, un vieux solliciteur, un homme qui perdait sa place étaient sûrs d'obtenir sa protection! elle aurait, je crois, souri à un ennemi, si elle en avait eu! le nom de Béringheld, une louange au général produisaient sur elle un effet magique.

Les pauvres ne recevaient rien qui ne fut donné pour l'amour de ïullius ; elle aimait jusqu'à Cicéron, parce que le nom de l'orateur romain était celui du général.

Passion des belles âmes, amour, divin amour, ô Marianine, Marianine!.... Je ne sais si c'est par cette formule oratoire que Cicéron l'aurait remerciée, je ne la mets que parce qu'elle m'échappe à moi-même, et, que, lorsqu'on écrit, c'est bien le moins de mettre ce que l'on pense. H y a tant de gens qui ne peuvent pas y parvenir!... de peur que de pareilles choses ne m'arrivent, je saisis l'occasion de placer une phrase aussi claire, et qui peint aussi fidèlement ma pensée.

La mort de la mère de Marianine suivit celle de madame de Béringheld, et ces deux mères furent regrettées par leur fille, d'une manière touchante. Marianine fut alors chargée de conduire la maison de son père, et elle montra combien elle avait de sens, d'ordre, de sagesse et de grandeur dans ses idées.

Lorsqu'on répandit la nouvelle du retour en France de l'armée commandée par le général Béringheld, Marianine fit entendre à son père qu'elle devait aller à Paris, pour réclamer, auprès du souverain, l'effet des promesses qu'ils en avaient rc-

LE CENTENAIRE

eues. II ne s'agissait de rien moins que de fixer à Paris M. Véryno, par une direction générale.

En effet, il entrait dans le plan de Bonaparte de mêler à la cour les vieux républicains avec les anciennes colonnes de la féodalité, et personne n'était plus franchement républicain que Véryno.

On doit s'en apercevoir, en trouvant son nom dénué de la qualité de comte, que Bonaparte prodiguait avec tant de complaisance. Véryno avait constamment refusé toute distinction aristocratique, et il fut un des censeurs sévères de l'avènement du premier consul au trône impérial; en un mot, il eut le malheur d'être du nombre de ces honnêtes gens qui ne changent pas d'opinion, quelle qu'elle soit.

Véryno, connaissant la sévérité des principes de sa fille et son orgueil , ne vit aucun inconvénient à ce qu'elle allât seule à Paris : son âge, son expérience écartaient tout danger, et d'ailleurs ce bon père, instruit, sans le laisser paraître, de l'amour de sa fille , et plein d'admiration pour sa constance , ne put avoir la cruauté de lui défendre l'innocent plaisir de la vue de son idole.

Ainsi, Mariauine vint à Paris avec l'intendant de son père; chaque soir elle allait au-devant de Béringheld , et chaque matin elle montait dans les greniers de son hôtel , pour voir si Ton ne faisait pas des préparatifs dans celui du général. Depuis huit jours elle venait à la barrière des Bons-Hommes , et bien inutilement; aussi, elle était triste, ses gens la voyaient toujours enfoncée dans une profonde rêverie, qui pour elle avait du charme, et que l'on n'osait interrompre. La harpe ne fut pas touchée, les pinceaux restèrent empaquetés; elle ne put s'occuper que de Béringheld ; et, lorsqu'elle n'était pas sur le chemin de Versailles, on la voyait assise dans une bergère, le visage dans sa jolie main, et les yeux arrêtés sur le [lorlrait de Béringheld.

Enfin, un malin, la petite femme déjeunait, lorsque le vieil intendant monta le journal ; elle interrompt son déjeuner, décacheté , lit , et s'écrie :

«11 vient! il vient! il vient! ce

soir ! !)

Et vite , elle sonne , ressotme , casse les cordons , se promène, s'impatiente; la femme de chambre arrive :

« Je vais m'habiller , qu'on mette les chevaux ; quelle robe prcndrai-je? comment me coiflerai-je? quelle ceinture ?... »

Une multitude de questions se pressent, et la femme de chambre reste interdite à l'aspect de cette pétulance de la douce 3Iarianinc.

n Julie, l'Empereur est revenu, ii a donné l'ordre de revenir à marches forcées,... les pauvres soldais!... n'importe! ah ! qu'il a bien fait de les pres-

ser !.... ce soir !... t Julie ne comprit pas davantage. « Mais que faites-vous là , Julie? arrangez tout. Puis , prenant le journal , elle relit tout haut :

« Le général Béringheld est arrivé hier à Vcrsailt( les , où un ordre de Sa Majesté l'a prévenu qu'elle « voulait voir défiler aujourd'hui sa division dans la i; cour des Tuileries... » Julie , allez donc tout préparer pour ma toilette, llippolyte me coiffera... Vous l'enverrez chercher ; qu'il vienne au plus tôt.... quel bonheur ! »

Aussitôt elle monte au grenier de l'hôtel , et tressaille de joie en voyant dans la cour du général un domestique nettoyer une voiture arrivée de la veille, les Persiennes ouvertes, et un certain mouvement régner partout.

Elle redescendit au plus tôt, et revint examiner

sous quel vêtement elle reparaîtrait aux yeux du gé-

I néral. Après bien des hésiiations, elle fut chercher

i le tableau qui représentait la scène de ses adieux à

Béringheld , et résolut d'être habillée comme à cette

époque où son cœur fut si cruellement agité.

Une simple robe blanche que l'on arrangea sur-Ie- ! champ, semblable à celle de la jeune chasseresse, 1 ses cheveux retombant sur ses épaules par des mil- I liers de boucles , son front presque caché par une j charmante résille, telle fut sa parure, que les sou- I venirs de l'amour rendaient plus délicieuse et pleine ! de charme.

Longtemps avant que les troupes n'arrivassent, les habitants du Gros-Caillou virent passer l'élégante voiture dans laquelle Marianine, brillante et belle de toutes les beautés possibles, s'agitait en regardant en avant.

Un reste de fierté, de pudeur, lui fit emporter un voile, se réservant de le déposer.... Elle attend une heure, deux heures, trois heures, et elle commence à craindre. A quatreheures, elle tressaille, en entendant dans le lointain le roulenient des tambours : il est impossible de rendre la sensation cuisante et acérée qui fit refluer tout son sang dans un seul endroit, à son cœur, qui ne suffisait pas à le contenir et le renvoyer.

Ce roulement lui disait qu'enfin elle allait revoir, après quinze années d'absence, cl quelle absence!... celui que , dans les montagnes , au sein de la nature la plus suave , elle avait choisi pour idole, celui qui depuis ce temps était l'objet constant de ses pensées, celui qui tenait en son coup d'œ'il son âme et sa vie , dans ses mains tout son bonheur !...

Le roulement approche; bientôt la poussière s'élève en un nuage, dont la désagréable présence n'est pas aperçue par Marianine. Enfin elle entend le pas cadencé de celte masse de soldats; elle voit leurs visages basanés et leurs yeux qui s'égaient à l'aspect de la capitale de la mère-patrie.

<. Vois-tu, Julie? dit Marianine tremblante d'émotion , vois-lu? »

Les tambours ont cessé leur bruit discordant, une musique guerrière lance dans l'air les sons d'une magnifique liarmonie, l'élat-major entre....

Quel regard !... que de clioses il profère ! oui , Marianine, contemple le général Béringliold contenant la fougue d'un coursier espagnol. Hélas ! l'attitude calme de Tullius , ses décorations , son brillant uniforme, cette pompe, les cris de vive l'Empereur, vive la France!... que les soldats élancèrent, c'en était trop pour l'amoureuse Marianine, elle s'évanouit, et son bonheur ne dura qu'un instant.

Julie, eCFrayée, donne l'orilre au cocher de retourner à l'hôtel... heureuse soubrette !... Marianine revient à elle, et voit que sa voiture suit l'état-major, alors un regard de feu remercia Julie de son idée.

Enfin Marianine, au comble du bonheur, peut s'enivrera son aise; tantôt sa voilure devance le groupe d'officiers, et tantôt elle le suit... Mais si elle a dévoré l'aspect charmant de Tullius, environné d'officiers, couvert de décorations et de blessures, le général n'a pas encore revu sa tendre et fidèle Marianine. Plusieurs fois les officiers et Béringheld avaient regardé l'équipage, et chacun d'eux plaisantait en cherchant à découvrir, sur le visage du chevalier aimé, une rougeur de plaisir qui le décelât. On ne put imputer la présence de Marianine à aucun de ceux qui formaient le cortège du général, et chacun s'en défendait à l'aspect du voile de la belle -Marianine. Enfin elle déposa toute fierté , et saisissant le moment où le landau se trouvait presqu'à côté de Tullius, elle jeta son voile, et le général, qui la regardait avec une curiosité maligne , resta stupéfait.

Il s'approche, Marianine tressaille, et elle entend Tullius s'écrier à voix basse : <i C'est vous, Marianine!...

— Oui, répondit-elle, c'est Marianine, elle n'a pas changé!

— Je le vois, car voilà son costume des montagnes... »

A ces mots, Marianine frémit de joie par un mouvement plein d'amour.

« Voilà , continua Béringheld , toute sa jeunesse embellie par l'éclat de l'été de sa vie, et son cœur....

— Tullius... ? «

Ce simple mot prononcé par Marianine, formait la plus énergique des interrogations : aussi, le général l'entendit et cessa de mettre en doute l'amour de Marianine; mais cette fille touchante eut regret de la sévérité de son regard et de cette parole.

«t Mon ami , oui , je t'aime et je n'ai jamais douté de ton amour : aussi, j'ai déposé toute fierté virgi-

nale, et je le dis parce que ce ne fut pas un sacrifice pour moi , j'éprouvai trop de douceur à venir ici chaque jour. )>

Béringheld avait, en écoulant ces tendres paroles, un air pensif qui effraya Marianine, et elle s'écria, en saisissant la main de Tullius :

« 0 Tullius ! dis-moi que tu m'aimes, dis-moi que je te suis toujours chère! mais tu me chéris, n'est-ce pas?... »

Le général, au comble du bonheur, et troublé, regarda du côté des Tuileries; il vit que son étatmajor allait bientôt arriver.

Ce mouvement, dont 31arianine ignorait le motif, lui brisa le cœur.

« Tullius , si tu m'abandonnes, je vais mourir!... Oh oui! mais quand je serai morte, tu diras., en voyant le village du pied des Alpes : Tout change dans la nature, il y avait ici un cœur qui n'a pas changé , et qui ne battait que pour moi ! Ce remords est ma seule vengeance. » Des larmes sillonnèrent le beau visage de cette douce amante.

Le général saisit la main de son amie, y déposa ses pleurs et un baiser des plus enflammés, puis il partit au grand galop rejoindre son état-major, sans regarder Marianine, qui revenait à la vie.

Elle accourut aux Tuileries pour revoir encore le général, qui rangeait en bataille ses nombreux soldats.

« Regarde , Julie, comme il a bonne grâce!... il est bien change depuis le jour où il quitta les montagnes, mais je ne sais sous quel habit je l'aime mieux. )>

Le souverain passa les troupes en revue , et rentra dans son palais avec le général.

Alors Marianine, ivre et brûlante de tout le feu dont l'amour pétille, lorsque quinze ans d'absence, de pensées et de désirs l'ont attisé, revint chez elle, et ne cessa de contempler l'hôtel du général, et d'écouter si sa voiture allait le chercher aux Tuileries ou en 'devenait.

Béi-inglield reconnaît la constance de Marianine. — Mariage projeté et interrompu. — Malheurs de Véryno. — Il conspire sans conspirer. — Il est banni, et Marianine s"exile.

A onze heures du soir, une voiture arrive au grand galop et s'arrête à la porte de l'hôtel de Marianine : un pressentiment la fait courir vers son vestibule, et elle entend le pas de Béringheld qui gravit les escaliers... Ils sont dans les bras l'un de l'autre!

LE CENTENAIRE

« Tullius! s'écria-t-elle au milieu de ses pleurs de joie , je reconnais le Tullius que je révais ! — Marianine! ô tendre et constante Maria-

I,e général venait d'entendre aux Tuileries, au cercle de TEmpereur, un sénateur raconter la conduite de M"« Véryno, qui refusait tous les partis, et qui ne se marierait, disait-il, en fixant Bonaparte, que sur un ordre de Sa Majesté.

Béringheld, au comble du bonheur, s'était échappé pour accourir aux pieds de Marianine. Elle se trouvait trop heureuse pour le quereller sur son silence, et sur ce qu'il n'avait pas écrit un seul mot qui pût consoler son pauvre cœur ; non, elle tenait sa main dans la sienne, et le contemplait dans un doux ravissement : il semble que le moment où ils se sont quittés se rapproche tellement du moment présent, que l'intervalle soit anéanti, et qu'il n'y ait pas eu d'absence. Leurs cœurs sont jeunes de sentiment, ils n'ont rien perdu malgré la dislance des lieux et du temps, et ils s'épanchent l'un dans l'autre.

« Marianine, dit enfin le général, ton père va recevoir l'ordre de se rendre h Paris, en qualité de directeur-général d'une administration : mais, chère amie, je repartirai bientôt, l'Empereur a refusé ma démission , et m'a ordonné de me rendre en Russie, pour opposer une barrière aux malheurs récents. A mon retour, Marianine , et j'espère qu'il sera prompt , je l'épouserai. »

Un regard fut la récompense de Béringheld, mais quel regard !

a Je jure, reprit-il, de n'avoir jamais d'autre femme que toi....; je le jure simplement, sans y mettre le charmant enthousiasme dont jadis une jeune fille alluma les délirantes promesses qu'elle élevait vers les cimes des Alpes. :>

A ce souvenir , Marianine voyant qu'elle avait été quelquefois dans la mémoire de Tullius, porta la main guerrière de son ami à ses lè\rcs reconnaissantes, et y déposa un baiser de récompense. Quelle délicieuse preuve d'amour!

u Tullius, dit-elle, pourquoi reculer notre bonheur? je ne sais, maison délai me semble attirer l'infortune : on craint toujours de ne pas arriver quand on a désiré si longtemps. ■'

La naïveté de ces paroles, la douce ivresse de Marianine, la simplicité de son ànic, causèrent au général une émotion qu'aucune femme n'avait pu produire en lui.

a Tu es, dit-il, la femme de mon cœur, de ma pensée, la seule chose qui puisse m'atlacher à l'existence. Eh bien ! Marianine, je te laisse n)aitresse — ordonne.

— C'est à moi d'obéir, dit-elle avec la docilité

d'un enfant et la douce soumission d'une femme, je crains d'avoir trop demandé. ;>

Mais son regard prenait de l'empire sur le général.

— Non , non , s'écria Tullius, je retourne au château, et y encourrai la disgrâce de l'Empereur, plutôt que de te causer la moindre peine.

— Béringheld, si tu es utile à ton pays , j'attendrai. Trois cent mille Français ne doivent pas souffrir de l'amour d'une femme. Cependant, dit-elle avec un charmant sourire, si l'on pouvait tout concilier... ah ! je serais bien heureuse je te suivrais

à l'armée... je... que ne ferais-je pas !... ;>

Béringheld embrassa Marianine. lui dit adieu et rentra chez lui. Marianine le regarda traverser sa cour ; elle suivit la lumière dans les escaliers, et elle ne put dormir de la nuit : son bonheur l'étouffail.

Le général se rendit le lendemain aux Tuileries. II revint diner avec Marianine. et dès qu'il entra, son front chagrin annonça à la petite femme que ses efforts avaient été vains. Elle changea de couleur.

« Marianine, Sa Majesté m'emmène dans sa voilure, elle m'a promis le bâton de maréchal... je ne sais pas si je resterai huit jours à Paris. »

Les yeux de la tendre amie du général se remplirent de pleurs.

« Tullius, que je suis malheureuse !.... je n'entrevois que dangers et chagrins. '^

Marianine devint triste, mais cette tristesse était compensée par le bonheur de voir Béringheld.

« Que faire ? luideraandaTuIlius.

— Nous marier au plus tôt!... )> répondit-elle avec un de ces sourires qui rendraient ivre un stoïcien.

<; Ah ! ma chère amie, qui le désire plus que moi?

— Moi! dit-elle encore, parce que je t'aime

de tous les amours à la fois ; quelque chose en moi me chagrine et me couvre le cœurde deuil : oui, je crois que ces instants fugitifs seront les derniers de ma vie... Lorsque je vins au monde, Lagradna a prédit que je mourrais malheureuse, et qu'un vieillard me tourmenterait... Je ne sais, mais en ce moment où lu m'annonces ces nouveaux délais , un je ne sais quoi me cause un léger frisson dans l'âme : c'est le frémissement de la nature à l'approche d'un orage... Cette guerre cruelle, ton courage, tout m'épouvante.... Au moins, si j'étais à tes côtés !.. si je te suivais!... il faudrait êlre ton épouse... .M'entcnds-tu, Tullius?

— Tes paroles me font frémir!... mais, dit-il avec un léger mouvement de tête, j'oublie que lu es femme et que je suis homme; ces petites superstitions sont un de vos charmes... Cependant. Maria-

r.E CENTENAIRE.

nine, tu m'as effrayé, parce que c'esUoi qui parlais...

— .Te ne parlerai plus, répondit elle, parce que je ne veux apporter que «lu plaisir dans ton cœur. J'espère qu'au moins nous profiterons de ces huit jours pour voir ce célèbre Paris, cette grande cité, la rivale d'Athènes autrefois, et celle de Home maintenant !...

— Oui , mon amour, oui !... il y a plus, je vais obtenir du Grand-Juge des dispenses pour notre union; et, si l'agrément de rEm|)ereur s'y joint, peut-être nous mariera-t-il aux Tuileries, dans sa chapelle, avant mon départ. »

3Iariariine tomba dans un véritable délire !...

Cependant , nous ne devons pas oublier de rendre compte d'une des principales circonstaîices de l'entrevue du général avec Bonaparte. Tullius lui remit tous les docuniL-nls qui concernaient le grand vieillard, l-orsque Napoléon eut jeté un coup d'oeil sur ce dont il s'agissait dans ces papiers, qu'il eut parcouru la description que l'on a lue au commencement de cet ouvrage , il lança à Bcringheld un sourire indéfinissable. Bonaparte était superstitieux comme tous les grands hommes , et son sourire renfermait une foule d'idées.... Avait-il connaissance des pouvoirs de l'esprit de Béringheld-le- Ccntcnaire, les désirait-il?... on ne peut rien expliquer ; et le général auquel nous devons cette remarque n'a plus entendu Bonaparte parler de cet homme extraordinaire.

Cependant, aussitôt , l'Empereur expédia l'ordre de rechercher le Centenaire avec le plus grand soin, et quels que soient les soupçons qui planeraient sur lui, de ne lui faire aucun mal , de le traiter avec distinction. Par tout ce qu'il écrivit, on s'aperçut bien qu'il attachait une grande importance à l'arrestation de ce singulier personnage ; mais il n'en témoigna rien verbalement.

Quelque temps après , le préfet de Bordeaux Ot savoir, par une dépêche télégraphique, qu'avant que l'ordre de S. M. n'arrivât, le grand vieillard dont il était question, montrant un ordre de l'Empereur, qui défendait de le gêner en rien dans ses opérations, etc., s'était embarqué sur une chaloupe qui l'avait conduit vers un bâtiment anglais. Le préfet, ignorant si S. 31. ne se servait pas de cet être extraordinaire pour quelque dessein secret, lavait laissé partir en n'osant pas le retenir.

Bonaparte parut très-affecté de cette nouvelle, et une instruction fut donnée à la police générale de l'empire. I/ordrc de Bonaparte, que portait le Centenaire , devait désormais être considéré comme nul et non avenu , et injonction secrète aux grandes autorités de s'emparer de ce nouveau Protée , et de l'envoyer au souverain, en tel lieu qu'il fût. •

Les huit jours pendant lesquels le général séjourna à Paris furent [)nssés avec Marianine : son ten.'ps se |)artagcait cr)lrc elle et le château des Tuileries , où d'importantes questions se traitaient. Dans les discussions qui eurent lieu, le souverain prit une haute idée des talents de Béringheld , et cette tacite reconnaissance du mérite du Tullius ne servit pas à ratifier la promesse du premier bàlon de maréchal qui vaquerait.

Le père de Marianine arriva bientôt. Il rendit ses comptes au général , et ce bon père fut en proie à la joie la plus vive , en voyant que l'absence n'avait rien cliangé aux sentiments de Tullius pour Jlarianine, et que les honneurs, la gloire, la richesse, n'altéraient point le brillant caractère de son ami. Ce vieillard, qui ressemblait à ces Romains, à ces vieux républicains , iils du pinceau de Corneille et de David, sourit à l'avenir de bonheur que de si doux feux présageaient.

Ces huit jours furent dans la vie de Marianine le premier instant de vrai bonheur qu'elle ait goûté. La jeune femme savourait le délice d'une vie pure, d'une vie pleine, et cette volupté ne ressembla point à toutes les voluptés humaines qu'une pointe d'amertume corrompt toujours, car Béringheld conçut l'espoir d'épouser Marianine. Bonaparte avait consenti avec joie à cette union qui mariait le sang d'un patriote avec le sang des anciens comtes de Béringheld, antiques piliers du système féodal. Le Grand- Juge reçut l'ordre de donner les dispenses de la première publication.

Marianine fut présentée partout comme la future de l'illustre général , fêtée au cercle de la cour, admirée, louangée du souverain lui-même ; Marianine nagea dans un océan de voluptés.

La scène française la vit avec son ami; plus d'une fois, ils avaient senti leurs cœurs battre à l'unisson devant le magnifique spectacle de la nature des Alpes; ensemble , ils admirèrent les grandes compositions du théâtre, et leurs louanges, leur extase s'accordèrent parfaitement. Elle visita les monuments de notre capitale, s'appuyant sur le bras chéri qu'elle avait tant souhaité. Assis à côté l'un de l'autre, dans la même voiture, de rapides coursiers leur faisaient parcourir cette ville fertile en tant de spectacles; et le mouvement enivrant dont ils étaient entourés n'empêcha point leurs deux cœurs de se trouver en solitude. Au milieu des sublimes pensées de trois siècles, en contemplant le Musée, ce magnifique monument élevé par les peintres de tous les âges de la modernité, .Marianine serrait le bras de Tullius et le regardait d'un air qui disait tout, lorsqu'elle était, soit devant les bergers d'Jrca^/jedu Poussin, soitdevant les tableaux de Raphaël. Une tête de Corrége , une tête du Guide, de l'Ai-

LE CENTENAIRE

bane, suffisaient pour donner une douce fête d'amour. Rien ne l'ail plus sentir le charme de l'union des âmes que celle admiration mutuelle, cette spontanéité de pensée , à l'aspect des grands ouvrages de l'homme.

EnGn, ce qui mit le comble à la joie de Marianinc, c'est qu'une diflicullé, soudainement élevée par une cour d'Allemagne, arrêta le départ de l'Empereur, et qu'elle conçut véritablement l'espoir d'épouser Ticringheld ; ce dernier même partagea cette espérance, parce qu'il crut entrevoir que le départ de Bonaparte serait encore plus retardé que le souverain ne le pensait, car il s'imagina qu'un mot écrit à la cour de B*** par sa main toute-puissante, suffirait pour lever tous les obstacles. Alors on peut s'imaginer la joie céleste de la tendre Marianinc : elle ne dormit plus; et, chaque jour, son cœur devenait la proie d'une cruelle agitation, en voyant chaque jour diminuer d'autant le laps de lemps voulu par le code. Elle ressemblait parfaitement, dans ses désirs, à Tantale, qui s'élance à chaque instant pour saisir l'eau qui doit assouvir sa soif.

Enfin, lejour approchait. Tous réunis, un matin, dans la somptueuse salle à manger ,du général, ils déjeunaient en se livrant au charme de cette aurore du bonheur. La déesse de la joie elle-même versait le vin , inspirait les propos, les mots d'amour, les regards.... Tout à coup un aide-de-camp de Bonaparte entre, salue, et la main au chapeau :

« Général, dit-il, Sa Majesté m'envoie vous prévenir que les obstacles élevés par la cour de B"** ont disparu par l'habileté de notre ambassadeur.

— Ou'y a-t-il? demanda Marianinc tremblante et pâle.

— L'Empereur, général , part à quatre heures , et il vous a réservé une place dans sa voiture, pour qu'il puisse vous instruire en chemin de ce que \ous aurez à faire.... C'est votre corps d'armée qui va commencer les opérations... n L'aide-de-camp se retire, et l'on entend dans la cour son cheval s'élancer au grand galop.

Quel subit passage de l'extrême joie à l'extrême chagrin! Marianinc n'eut même pas la force de maudire l'adresse du savant diplomate , elle n'eut pas le loisir de souhaiter d'autres difficultés, car sa belle tête, comme fixée, se pencha surle-sein du général, cl elle y resta pâle, abattue, comme une douce feuille de rose blanche que ie vent aurait jetée sur le feuillage d'un chêne. Elle ne soupira point d'abord , ne versa point de larmes, n'osa pas regarder TuUius.

Ce dernier contempla Véryno douloureusement, et le vieillard se tut. La gracieuse déesse du plaisir qui les enivrait a revolé dans d'autres lieux, et la douleur qui la suit règne à sa place!...

Lorsque Tullius fit un mouvement, Marianine, relevant sa tète, jeta un cri d'effroi.

t! Laisse-moi te suivre, mon ami ! s'écria-t-elle. Et son œil était sec de désespoir.

— Cela ne se peut , Marianine, l'Empereur ne le voudrait pas.

— Voilà ce que c'est qu'un maître! s'écria Véryno.

— 3Iais , continua le général, aussitôt que nos armées auront repris leur brillante position, je reviendrai sur-le-champ.

— Nous reverrons-nous?... dit-elle tristement; je viens d'clrc si heureuse que je crains que la fortune ne se joue de nous!... n

Comment dépeindre les regards par lesquels elle foudroyait tous les apprêts du départ !

Lorsque le général, en habit de voyage, vint la serrer dans ses bras, lorsqu'il vint déposer sur ses lèvres sans couleur, le baiser du départ, alors 3Iarianine pleura et s'enlaça dans ses bras comme pour ne pas se détacher de Tullius.

La douce superstition de la craintive Marianine jeta sur cet adieu un voile de souffrance qui le rendit pénible.

« Souviens-toi, Tullius , dit-elle au général, souviens-toi de mon pressenliment !

— "^larianine, pas de faiblesse, » répondit Béringheld. Et il la prit sur ses genoux, caressa ses beaux chevaux , en lui tenant un long discours, rempli d'amour et de consolation.

Elle le crut , car elle croyait tout ce que disait le général ; mais , lorsqu'il monta dans sa voilure pour se rendre aux Tuileries, elle s'élança dans sa calèche en s'écriant :

Il Je veux te voir jusqu'au dernier moment !

Hélas! ce sera peut-être véritablement le dernier.»

Les deux voilures entrèrent dans la cour des Tuileries, et l'amante du guerrier, jetant un regard de reproche au souverain qui lui sourit doucement, contempla une dernière fois Béringheld , et le char impérial l'entraîna avec rapidité.

La jeune femme resla pendant longtemps à la place où était la voiture; mais, enfin, elle revint pâle, abattue, sans force et presque malade; tout lui devint insupportable. Elle passa les huit premiers jours dans une mélancolie funèbre , voyant et faisant toujours le dernier geste de main que le général lui avait adressé, lorsque la voilure de Bonaparte l'emporta avec la vélocité de la foudre; et son âme pressentit le malheur , comme la nature, l'approche d'un orage.

La pauvre enfant, l'œil fixé sur une carte de Russie, errait dans les forêts fatales aux armées françaises. Le nom de Béringheld était sans cesse sur ses lèvres. Elle tomba enfin sérieusement malade,

LE CENTENAIRE

quand , au bout de six mois , elle vit que le général ne revenait pas, et que des aiïaires périlleuses , des combats sanglants avaient lieu tous les jours.

A ce moment , le malheur sembla lancer tous ses traits les uns après les autres , et , par un accroissement de furie.il les fit succéder toujours plus cruels.

Véryno avait la moitié de sa fortune placée dans les entreprises d'un célèbre banquier; ce dernier s'enfuit , laissant ses affaires dans le plus grand désordre, et il fut déclaré en banqueroute.

Depuis longtemps Véryno, qui avait acheté des biens nationaux, se trouvait en procès avec le domainede la couronne pour sa principale acquisition: il perdit son procès en cour impériale , au moment où il croyait que la protection du souverain aurait fait cesser la contestalion. Il se hâta d'en appeler en cassation, et écrivit à Béringheld , pour solliciter l'Empereur.

Le général , dans un des combats les plus sanglants de la campagne, fut dangereusement blessé et fait prisonnier. Cette nouvelle mit le comble à la consternation de Marianine, elle ne se leva plus de son lit, et une fièvre ardente s'empara de son corps accablé.

Ce fut pendant ces circonstances malheureuses que le dernier coup du sort vint réduire au désespoir le père de 3Iarianine.

Il était l'ami intime des généraux qui ourdirent alors une conspiration contre Bonaparte; cette conspiration avait pour but le rétablissement de la république. Sans participer tout à fait à cette conjuration, Véryno reçut les confldences de ces généraux, et vit avec une joie secrète une entreprise dont la liberté de la France était l'objet. Véryno, Adèle à ses principes , ne les dissimulait jamais, même au sein des assemblées et à la cour. Cette immutabilité d'opinion lui avait concilié l'estime de tous les honnêtes gens, et son simple nom , sa boutonnière vide de rubans, les services qu'il déclarait ne rendre qu'à la patrie , prouvaient énergiquement sa persévérance républicaine.

Cette conspiration fut de courte durée , et son issue funeste à tous les conjurés, dont Paris apprit, presque à la fois, l'entreprise, le jugement et la mort. Bonaparte donna l'ordre de faire le procès à Véryno qu'il destitua , à moins qu'il ne se soumit à un bannissement volontaire.

Le ministre de la police engagea Véryno, par un ami commun , à s'exiler promptement , et à attendre que le courroux du souverain fût passé , promettant qu'il ne négligerait rien pour le calmer et obtenir son retour, se chargeant de justifier sa conduite. Dnse doute bien que Bonaparte n'accueillit pas la demande de Véryno , quant au procès pour les biens de la maison de B**'*, et la cour de cassation confirma l'arrêt.

Marianine était presque mourante, et ne put accompagner son père : elle resta à Paris , vendit l'iiùtel, réunit les débris de la fortune de son père, se défit du brillant équipage, des domestiques qui la quittèrent les larmes aux yeux, et ne gardant que Julie, elle prit modestement la diligence, et fut rejoindre son père aussitôt que sa santé le lui permit. Au milieu de tous ses chagrins, le plus cuisant était celui de n'avoir aucune nouvelle dcliéringheld , que l'imagination exaltée de la tendre Marianine lui montrait en Sibérie, exilé, souffrant, et succombant au froid , à la fatigue , à la maladie , à ses blessures.

Véryno s'était réfugié en Suisse ; la présence de sa fille chérie jeta du baume sur les plaies de ce vieillard respectable. Il avait choisi un asile modeste, une petite maison dans les montagnes : il cultiva son jardin , Julie tâcha de suffire aux soins de la maison, et Marianine, dans cette cruelle position , trouva un courage inouï, ce genre de courage que déploient les caractères méditatifs. Elle tâcha de surmonter sa douleur, afin de ne pas ajouter au malheur de son père, par le spectacle de sa douleur d'amour ; mais, ce dernier, voyant le fard dont sa fille se colorait, n'en était que plus chagrin.

Marianine ressemblait à une jeune fleur qu'un ver ronge dans sa racine : elle est élégante, elle a encore des couleurs, mais elle ne peut s'empêcher de pâlir, elle s'étiole en dépit du soleil, et finit par succomber. Marianine pleurait en secret , ses attentions pour son père portaient un cachet de mélancolie que rien ne peut effacer ; mais malgré son envie de chanter des choses gaies, elle ne donnait involontairement que des sons tristes, lorsque le soir, réunis tous les trois sous les peupliers qui se trouvaient devant la porte , ils attendaient la fin du jour en écoulant les accents de la harpe de Marianine.

Leurs moyens ne leur permirent pas d'avoir les journaux : le père de Marianine allait à pied, tous les trois jours, les lire à la ville voisine. Alors, la jeune fille , inquiète , pâle , s'avançait à la rencontre de son père, s'asseyait sur un quartier de roche qui ressemblait à celui des Alpes, et quand elle apercevait les cheveux blancs du vieillard , elle accourait par un premier mouvement ; mais, à l'aspect de la tristesse du visage paternel , elle pleurait, n'osait faire une question, et, lorsqu'après être revenus, elle se hasardait à demander : u Eh bicH !

mon père? » Véryno répondait tristement :

« Il n'y a rien , ma fille, » Marianine, ce soir-là, ne faisait pas de musique , Julie et Véryno ne disaient rien , et la lune surprenait ce groupe silencieux sous les peupliers, qui seuls murmuraient leurs plaintes aériennes.

Six mois se passèrent ainsi : le vieillard résigné,

1);^ BALZAC. T. IV

LE CENTENAIRE

souffrant de la cruelle douleur de sa fille mourante, et Marianine voyant avec joie le marbre de la tombe se soulever pour elle. Cette maison du malheur avait de la dignité : la propreté la plus recherchée remplaçait le luxe; Marianine, vêtue en paysanne, faisait de la dentelle; Véryno cultivait le jardin, de ses mains débiles; et tous, partageant également le fardeau de l'infortune, l'auraient trouvé léger, si le cœur de Marianine n'avait pas été saturé de souffrances. Parfois elle souriait, comme pour diminuer, par cette apparence de joie, la mélancolie de son

âme presque morte; mais quel sourire ! Son père

détournait les yeux, et Julie en pleurait! — Marianine ne se plaignait pas, .mais on eût préféré des cris déchirants à sa sombre et courageuse conduite. On se gardait bien de prononcer le nom de Tullius ou de Béringheld.

Cependant, le soir, sa harpe ne résonnait guère sous les beaux peupliers, que son souvenir et son image ne présidassent au petit concert : souvent, Marianine, se croyant seule, s'écriait, en fixant dans les airs un objet chéri évoqué par son imagination puissante :

«Tu m'entends, n'est-ce pas?... tu penses à raoi !... ;>

Le vieillard et Julie se regardaient, et ce coup d'œil de compassion disait: « La malheureuse!... elle est en délire !... »

D'autres fois, songeant que Béringheld était mort, Marianine, regardant de son œil terne le disque argenté de la lune, jouait un morceau d'une harmonie sombre, auquel son jeu donnait une nouvelle force, et elle s'écriait :

a Ton âme est sur ces nuages légers ! elle voltige dans les airs ! son influence amoureuse m'entoure... tu m'appelles!... je t'entends!... j"irai te rejoindre bientôt!... «

Alors, le vieillard arrêtait le bras de sa fille, et lui disait :

« -Marianine, c'est assez, rentrons, il est lard!...') La harpe ne résonnait plus, chacun se couchait en silence, et Julie entendait Marianine pleurer toute la nuit!

Cependant, les événements qui devaient précipiter Bonaparte du haut de son trône approchaient, et Véryno ne voyait, dans les papiers publics, aucune nouvelle de Béringheld... Enfin, un jour, le vieillard, qui ne se lassait pas d'aller à la ville voisine, s'y dirigea pour la millième fois, et il vit un journal qui annonçait que le général Béringheld vivait, et qu'on venait de l'échanger.

Marianine attendait son père sur la roche, il faisait presque nuit; tout à coup, elle entend des pas tellement précipités, qu'elle ne reconnaît pas la démarche de son père... Elle se lève, le vieillard, suc-

combant à sa fatigue, arrive en sueur et lui crie :

« Béringheld vit!.... il commande le corps d'observation »

Celte tendre amante tomba dans les bras de son père, et sa joie se manifesta par un torrent de larmes; elle ne dit rien, un funèbre bonheur la suffoquait.

Marianine, presque évanouie, fut ramenée par son père à leur petit ermitage. Un peu de joie se glissa dans l'âme de la pauvre fille.... « Il vit, se disait-elle, il vil... je ne puis plus l'épouser! mais il vit!... 11

On fit une petite fête en l'honneur de cette nouvelle. Marianine plaça à table le portrait du général; elle cueillit elle-même les fraises de son père; on but du vin de cette France tant souhaitée ; on élança mille vœux pour les succès de nos armées qui défendaient le sol chéri, et Marianine se livra au plus doux espoir. L'âme grande et généreuse de Tullius lui était trop connue pour penser qu'elle fût oubliée à cause de son malheur ; mais , dans celle nouvelle position, sa fierté renaissante lui ordonnait de ne pas faire un pas vers Béringheld ; et, fiil-il

venu la chercher en Suisse elle l'aurait attendu

jusque dans la modeste salle de l'ermitage.

XXÎII.

Marianine en France. — Détresse de Véryno. — Marianine au désespoir. — Elle court à la mort.

Voyez-vous une jeune femme, vêtue d'une robe d'indienne bleue biensimple, conduire un vieillard en cheveux blancs dans l'allée principale du Luxembourg?... Avec quel soin elle l'assied sur un banc de pierre, quoique à côté du banc il y ait des chaises ! . . . Comme elle prend garde à tout avec un air de tendresse! c'est Anligone guidant son père! Le vieillard Irisle et rêveur remercie sa fille par le sourire glacé de la vieillesse.

Celte femme est pâle, maigre, exténuée, elle est jeune, elle est belle, ses formes furent suaves, ses yeux noirs brillent d'un éclat sauvage sous un front blanc et froid comme celui de la statue qui n'est pas !loin d'elle. C'est une plante, jeune, belle, élégante, qu'un peu d'eau ferait renaître ; un seul regard d'un soleil bienfaisant lui rendrait ses éclatantes couleurs et sa beauté; mais maintenant elle est décolorée. La jeune fille semble se traîner, et dire au vieillard : Je le précéderai dans la tombe !

Cette femme, c'est Marianine,... Qu'ai-je dit, Ma-

riain'ne? C'est Euphrasie; et le vieillard, c'est

Masters, son père.

LE CENTENAIRE

Un avis donné par nn ami fidèle avait prévenu "\'éryno et sa lille qu'ils pouvaient rentrer en France, pourvu qu'ils changeassent de nom, qu'ils habitassent à Paris un quartier retiré ; et que leur position s'améliorerait peut-être!

Sur ce mot pe^it-Hre et sur l'espérance que Marianine a conçue de revoir pcvt-élrc Béringheld qui défend le sol de la pairie, Véryno a vendu son asile, a encore rogné le mince débris de sa fortune, a fait un voyage coûteux, et le père et la fille se sont logés dans le faubourg Saint-Jacques, à un second étage, encore trop cher pour leurs faibles ressources.

Véryno, homme d'honneur dans toute l'acception de ce terme, ne voulut pas compromettre l'ami fidèle qui l'avait obligé par son avis.

Personne ne fut donc instruit de son nom supposé, excepté cet ami, qui, seul, connut la demeure des proscrits et fut très-sobre de visites : il appartenait à l'administration dont Véryno avait été le chef, et le moindre soupçon aurait pu lui faire perdre sa place.

Il y avait deux mois que Marianine et son père habitaient le faubourg Saint-Jacques, en supjtortant toutes les privations que leur gêne leur imposait : mais ce qui causait le chagrin de Blarianine, c'est qu'elle seule, dirigeant la dépense de la maison, voyait les ressources diminuer dans une effrayante progression. Elle cachait à son père cette sourde détresse, car elle ne pouvait se résoudre à retrancher une seule jouissance à cet être voisin de la tombe.

Lors de la vente de l'hôtel et avant leur exil, Marianine n'avait pas voulu placer la somme assez considérable qui provint de celte vente, de peur d'essuyer de nouvelles banqueroutes. Elle crut bien faire en la laissant dans les mains de l'acquéreur; et, tirant de temps à autre des portions sur ces fonds de réserve, elle finit par les épuiser. Enfin, pour revenirde Suisse, elle avaitdemandé le restede cette somme, et ce dernier débris allait tous les jours en diminuant.

Un matin Marianine prenant Julie à part, lui dit: « Ma pauvre Julie, vous nous avez donné de grandes marques d'attachement , soyez certaine de notre reconnaissance!.,., mais, ajouta-t-elle en pleurant, nos faibles ressources ne nous permettent pas de vous garder plus longtemps. Julie, continua-t-elle en lui prenant la main, je voudrais sauver à mon père le chagrin d'apprendre cette triste position , écoutez... «

Julie pleurait à chaudes larmes, et au milieu de ses sanglots prononçait le mot mademoiselle, sans trouver autre chose à dire.

«1 Écoutez, Julie, il faut que je vous renvoie pour

quelque cause; faites-la naître Sans cela mon

père devinerait que si je ne vous garde pas, c'est

parce que je n'en ai plus le moyen.... et cela lui |)orterail le coup de la mort

— Mademoiselle.... je ne puis me séparer de vous je.... vous servirai pour rien — je partagerai votre mauvaise fortune comme la bonne

Ah!... mademoiselle, ne me refusez pas!... i> Et Julie, essuyant ses yeux avec son tablier, se mit aux genoux de Marianine , en se plaignant de son ingratitude envers une servante dévouée.

« Mademoiselle, vous épouserez le général, allez je vousle prédis!... Accordez-moi. par son souvenir, la grâce de rester à votre service sans gages. «

A ce souvenir, à ce mot, Marianine tendit la main à Julie et l'embrassa.

Le vieillard , entendant pleurer, s'était approché à pas lents : il avait tout écouté. Il entre, s'assied à côté de Marianine, et s'écrie : « 0 ma fille !... ô Julie! » Quel silence s'ensuivit!...

Véryno retrancha une foule de petites choses qui lui faisaient plaisir, mais le cœur de sa fille se serra de douleur. La plus stricte économie régna dans le petit ménage, et la beauté brillante, qui parait les cercles les plus distingués, se mit à broder pour soutenir la dépense de la maison.

Les efforts de Marianine furent vains; elle vit arriver le moment d'une effroyable détresse; et, pour comble de chagrin, elle s'aperçut que Julie la trompait et faisait payer les choses beaucoup moins cher qu'elles ne coûtaient ; qu'elle passait les nuits à blancliir, savonner et repasser, afin d'éviter de la dépense et soutenir Marianine dans une sorte de luxe de propreté.

Le chagrin de la fille de Véryno arriva au dernier degré : son père ne sortait plus et passait la journée assis dans une vieille bergère de velours d'Utrecht jaune, et mangeait le moins possible, prétextant qu'il n'avait pas faim. Bientôt l'on fut obligé, pour avoir la même quantité d'aliments, de les prendre d'une nature plus grossière. Julie pleurait la nuit; et, connaissant le caractère de sa maîtresse, n'osait s'ouvrira personne.

Marianine espérait mourir; mais mourir sans revoir lîéringheld ! mourir sans lui parler! mourir en laissant son père expirant de faim !... A ces pensées, une horrible énergie exaltait Marianine et la soutenait.

Enfin, l'époque du paiement du loyer approcha, etMarianine s'aperçutavec un mouvementde terreur qu'elle n'avait pas de quoi solder cette dépense. Elle resta slupide

Le pauvre malheureux vieillard était à sa fenêtre dans sa bergère, et la malheureuse Marianine à ses

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côtes, il faisait presque nuit, elle pensait à cet épouvantable dénuement : et, ses yeux égarés ne pouvant pleurer, son cœur seul se gonflait horriblement.

« Qu'as-lu , ma fille?.... dit le vieillard , tu souffres !

— Non, mon père...

— Tu soupires, ma chère .Marianine !...

— Non, mon père, laissez-moi, je vous en supplie... »« La voix de Marianine n'était plus la même, il y avait une altération, un penchant à la colère.

«Ile quoi! ma fille, tu ne te confies pas à ton pauvre père!....

— Mais, mon père, n'avez-vous pas ce qu'il vous faut, n'étes-vous pas cho/é, servi, content? Hé ! mon Dieu ! vous n'avez qu'une douleur!... ceux qui souffrent de tous côtés, aiment quelquefois la méditalion!.... 11 Ces derniers mots avaient l'accent du reproche.

Le vieillard regarda sa fille avec une expression de docilité, de regret, de souffrance paternelle, de surprise, qui fil tomber Marianine à genoux : « 0 mon père!... pardon !... C'est, je crois, la seule fois de ma vie que je vous aurai manqué de respect, pardon!.... » La voix d'un parricide qui demande grâce n'aurait pas eu un accent aussi cruellement déchirant.

« Va, dit le vieillard, tu seras toujours Marianine!... Et il serra sa fille dans ses bras. Pauvre enfant, cet instant est le plus beau de ma vie !... tu as fait frémir toutes les cordes de mon cœur. J'avais tort, ma fille !... il est des infortunes devant lesquelles le silence est un devoir!...))

Ce vieux père, cette fille mourante, s'accusant l'un l'autre, ne peuvent être peints que parle pinceau du l'oussin.

Marianine n'avait pas un denier, et le lendemain il fallait payer le terme ; elle pensait à ce qu'elle devait faire, lorsque son père, qui ignorait celte détresse, l'interrogea. A cette méditation pénible se joignait sa douleur d'amour... On venait d'apprendre que le général Jîériiighuid avait élé blessé à Montereau ! Oiielle nuit passa Jîarianine !...

Le lendemain, elle obtiiitquelquesjours de répit du propriétaire. Elle rentrait de cette visite, où son courage et sa fierté avaient éprouvé un rude choc, lorsqu'elle s'élait abaissée à la supplication devant un homme bien loin de comprendre la manière d'obliger les malheureux; tout à coup, ses yeux tombent sur les deux vues des Alpes, les seuls ornements de sa chambre presque nue.

A cet as()ect, une idée la saisit, mais cette idée lui fit verser un torrent de larmes. Elle n'osa en faire elle-même le sacrifice; Julie les emporta, et, y mettant la fatale inscription : A vendre, elle s'en fut dans le quartier populeux de la capitale.

Trois jours elle revint sans avoir trouvé d'acheteurs, on ne regardait même pas les deux tableaux. Le désespoir s'empara de l'âme des deux femmes. — Julie médita de mettre en gage ses vêtements et le peu de bijoux qu'elle possédait.

Enfin, le quatrième jour, un marchand vint offrir deux cents francs des deux tableaux chéris.

Voyant combien Marianine tenait à ces paysages, il s'imagina qu'ils étaient de quelque grand peintre; alors, pour tenter la jeune femme, il fit sonner l'or et l'élalasur une table... Marianine hésita longtemps entre cette somme et les deux souvenirs, elle reporta ses yeux pleins de larmes sur les tableaux, sur le métal... enfin, l'infernal besoin l'emporta. Elle fit un signe de douleur, le marchand la comprit, et la pauvreenfant ne vit plus les Alpes...

Ce qui restade cette somme, après qu'on eut payé le loyer, ne devait pas conduire loin le pauvre ménage.... Qu'il me soit permis d'épargner les détails déchirants de cette misère hideuse

Toutes les ressources étaient épuisées. Il ne fut plus possible à Marianine de soutenir l'aspect du visage décoloré de son vieux père résigné, dont le morne silence semble avoir été deviné par l'immortel auteur du Retour de Sextus. Marianine préféra la mort.

Julie déserta la maison; elle s'en fut chez des amis pour emprunter quelque argent, sans en prévenir son orgueilleuse maîtresse.

Après avoir regardé une dernière fois la nudité des lieux où elle laissait son père, Marianine, lui donnant un baiser suprême et le saluant avec respect, abandonna pendant la nuit cette tombe anticipée. Elle se retire et ferme doucement la porte.

« Elle s'en va quand j'ai faim!... s'écria le vieillard avec la voix de la folie.

— Won père, je ne m'en vais pas, » dit Marianine en rentrant.

Véryno était levé, il regarda sa fille d'un air égaré; et, lui prenant la main qu'il serra :

«t Reste, ma fille! ma chère fille!.... s'écria-t-it d'un son de voix déchirant.

— Non! « lui cria iMarianine.

Le vieillard, la fixant avec une effroyable énergie et reprenant un instant son terrible ascendant de dignité paternelle, lui montra la porte par un geste despotique.

Marianine sortit en criant : « Il ne me manquait plus que ce dernier coup!.... Ah! Marianine, lu n'as plus qu'à mourir! »

En proie aux plus funestes pensées, elle marchait

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leiilemenl, cl sa préoccujialion clail si loiic qu'elle s'achemina vers la grille du Luxembourg, ne se duulanl pas qu'elle la trouverait l'ermée.

«Avant cet liorrible geste et ce regard vengeur, ne m'a-t-il donc pas souri ?... se disait-elle, ne m'at-il pas nommée, d'une voix défaillante , su chère

fille!... Onil... mais comment le nourrir? ô

mon pauvre père! mou tendre père! que diras-tu lorsqu'on viendra te dire : JUarianine est morte !... »

Elle arrive sur la place de l'Observatoire. Elle chemine en regardant d'un œil sec l'astre de la nuit qui brillait d'un éclat vif et pur, malgré de gros nuages noirs qui l'entouraient; la lune semblait combattre de sa lumière douce ces géants aériens, et les contours des nuages s'argenlaient de ses reflets.

a Je n'ouvrirai donc pas cette grille.... disait Marianine égarée.

— Qui vive?.... s'écria la sentinelle en entendant parler et remuer fortement la grille.

— Tout me refuse dans la nature ! ... On me ferme toutes les portes! continua-t-e!le en gémissant.

— Qui vive? cria une seconde fois le factionnaire en se reculant.

— Fatale grille, il faudra donc prendre le chemin le plus long pour aller à la rivière !

— Qui vive?... Lesoldatayantappuyé la crosse de son fusil sur son sein, le dirigea dans l'ombre; et son doigt, cherchant la détente, allait satisfaire l'imprudente Marianine, lorsque aussitôt une énorme voix qui semblait sortir de dessous l'Observatoire, cria :

Il Citoyen !... » Et ce seul mot glaça le soldat de terreur.

En même temps, un homme d'une taille gigantesque, saisissant Marianine, la transporta par un mouvementd'uneextrême rapiditédans la ruede l'Ouest. Marianine n'appartenait plus à ce monde... elle se laissa emporter, et le grand vieillard courut l'asseoir sur une pierre aussi froide qu'elle : absolument semblable à un aigle ou à un condor, qui, ayant saisi une proie dans la plaine, la rapporte sur le sommet de son rocher désert, en ôtant de sa serre cruelle cette blanche brebis déjà morte d'effroi

Scduclionile Marianine. — Eliesecourtson père. — Elle rotourne voir le vieillard, — i'uissance du Cenleiiaire.

Nous avons laissé Marianine au moment où un grand vieillard, d'une taille colossale, venait de l'asseoir sur une pierre...

s Jeune fille, lui cria-l-il d'une voix sépulcrale et dominatrice , vous vous seriez donc laisse tuer?... i>

Marianine égarée, roulant des yeux hagards, rasscfubla lentement sur sa tête ses beaux cheveux détachés par la brusquerie des mouvements de son libérateur, et elle répondit lentement :

0 A quel danger élais-je donc exposée?...

— Le factionnaire vous aurait tuée... Il vous parlait cependant assez haut.

— Je ne l'ai pas entendu!... » répliqua la jeune fdie.

A cette réponse, le vieillard expériincnté et savant dans les grandes douleurs, rcconimt le ton, l'accent, les manières d'un sujet qui tend à l'aliénation.

tt Enfant, dit-il alors, personne sur la terre ne connaît le malheur comme moi; les douleurs sont mes vassales : le condamné qui doit marcher à la mort, la jeune fille folle d'amour, le parricide, le fds qui ne peut soutenir la vue de la souffrance de son père, celui qui ne veut pas survivre à son déshonneur, la mère qui perd son enfant, l'homme prêt à commettre un crime, les soldats qui, sur le champ de bataille, appellent la mort quand leurs blessures sont incurables, enfin tout ce qui souffre et désire la mort, la trouve avec moi.... Je suis le juge et l'exécuteur... Sans cesse je parcours les réceptacles de la misère, les prisons, les dégoûtants hospices des aliénés, les cavernes de l'opulence rassassiée, les lits de mort du crime, et il n'est

donné à aucun homme de me tromper Jeune

fille ombre d'un jour à peine à son aurore, tu

souffres... i>

En entendant ces sombres paroles, Marianine se sentit glacer de terreur : elle essaya de contempler, à la lueur argentée de la lune, l'êlre extraordinaire qui lui parlait ; mais cet aspect ajouta à son épouvante. L'homme était d'une stature colossale, et ses formes massives, déguisées par un manteau de couleur carmélite , semblaient surcharger la terre. Le lustre des yeux de l'étranger lélonna ; la naïve Marianine laissa échapper un geste d'horreur; elle fit un mouvement pour fuir, mais elle se sentit arrêtée par la main froide et desséchée du vieillard.

<i Tu m'examines, dit-il, et mon aspect t'efTraie; cependant, tel que tu me vois, j'ai tous les pouvoirs à mes ordres ; et, tout ce que tu peux désirer, je le tiens en ma puissance. Jeune enfant, l'on accepte de moi sans rougir, parce que je remplace et le Destin et le Hasard. i>

A mesure que Marianine écoutait l'étranger, sa voix singulière paraissait changer et devenir comme mélodieuse : le son de cet organe se glissait suave

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dans l'oreille ; le serpent qui jadis entrelint la première Icmnîe dul parler comme cet être extraordinaire qui dirigeait tous les rayons de son œil sur le iront blanc, pur et virginal de Marianine, en tenant toujours sa main dans les siennes.

Il Ecoute, enfant d'un jour, reprit-il, cherche à me connaître, tu trouveras en moi les attributs

d'une divinité et pour te prouver mon pouvoir,

je vais te dire en deux mois toute ton histoire. »

Marianine tressaillit, une puissance magique la fit rester à côté de ce grand vieillard, qui adoucissait l'éclat importun de ses yeux, et le proportionnait à la faiblesse de Marianine. Il garda toujours la main de la jeune fille, scruta son visage avec Taltention d'un médecin, examina tous ses traits, et, à la vue du corps, des diagnostiques qui distinguaient Marianine, la figure sévère et immuable du vieillard exprima l'étonuement, une sorte de satisfaction se glissa dans son bizarre sourire.

Il semblait qu'il trouvât un objet vainement cherché depuis longtemps. Il donna à sa voix une expression paternelle, et dit à celle qu'il voulait séduire :

«Pauvre enfant, je te plains!... tu aimes, et le sentiment que tu éprouves est ta première et dernière passion! tu n'es pas heureuse!... et si tu as lin père, une famille, la faim et la misère déploient chez toi leur im[)assiL!e rigueur : tu es fièrc, tu as reçu une brillante éducation, tu souffres et tu cours te détruire!... Insensée!... tu ne sais pas ce qu'est la mort, et tu n'as pas encore vu comme moi beaucoup d'hommes à leur dernier soupir.... Tous regrettent la vie, parce que la vie est tout!... » A ce mot le vieillard parut croître de dix pieds, son accent avait une force de conviction qui fit trembler Marianine, elle commença à revenir à elle, et fut surprise de la justesse des conjectures du vieillard.

«i Ah! reprit-il, ce n'est que quand la vie nous échappe que la cruelle vérité se fait entendre, et que tous les vains systèmes s'écroulent. Jeune fille, si tu en étais, au fond de la Seine, à la dernière gorgée d'eau, à ta dernière pensée , tu regretterais qu'un bras vigoureux ne vint pas te saisir... Enfant... regarde mes cheveux blancs, ils ont vu plus d'un hiver, et cette tète en sait long. »

Marianine, charmée, sentait en elle-même ses pensées funèbres se dissoudre comme un glaçon fondu par les feux du soleil. Elle dit au vieillard :

« Mais que devenir?...

— Vivre!.... reprit-il d'une voix sonore, qui s'élança, fournie de tous les sons mâles d'une énergie plus qu'humaine.

— Comment!... s'écria la jeune fille.

— Écoute-moi, dit le vieillard, tu voulais mou-

rir ! regarde-toi comme morte!... (Marianine frémit) tu n'existes plus, je m'empare de ton corps, et je te jure que je ne lui laisserai rien faire qui puisse te déshonorer... Tu m'appartiens donc! viensici quelquefois les soirs... je le comblerai de tout ce que la nature, le pouvoir, la richesse ont de plus splendide. Tu seras reine, tu pourras épouser ton amant, le couronner, et.. . pour toule celte royale opulence, je n'exige d'autre récompense que de le voir quelquefois me demander la permission de vivre

Tu ne cours aucun danger avec moi, car si tu avais à en courir, pauvre enfant!... (ce mot fut dit avec une expression diabolique ) nous sommes loin de tout secours, la sentinelle ne quitterait pas son poste, et avant de laisser tes cris parvenir à des oreilles humaines, j'aurais accompli tous mes desseins : quant à ma force, tiens!... »

Aussitôt, sans qu'elle put jeter un cri, il prit Marianine, et, la saisissant par la taille comme une poupée, jouet fragile, il posa ses jolis pieds sur la paume de sa main gauche, puis, l'élevant dans les airs, il tendit son bras, et, après avoir mis sa belle tête à quinze pieds de terre, pendant dix minutes, il replaça la jeune fille, sans aucune fatigue, à l'endroit où il l'avait prise.

Marianine, effrayée, sentit son cœur se gonfler.

Le colosse avait déployé dans ces mouvements et ces paroles une ironie et une puissance qui rendirent Marianine muette; elle était, en quelque sorte, emportée par la pensée dans un monde surnaturel.

« Songe, reprit le vieillard, que mon regard tue un homme, que la force qui réside dans mon bras égale, dans sa mortelle promptitude, l'arme la plus tranchante; mais, tiens, vois ma tête chenue! (et il lui montra celte énorme tête qui s'abaissa par un mouvement d'une horrible lenteur,) vois ce crâne vieilli ! penses-tu qu'un centenaire ait des

désirs, qu'il puisse être redouté d'une jeune

beauté? Va, jeune fille, verse tous tes chagrins dans l'abîme de mon sein, il est fécond en consolations, et tu vois avec moi tout le cortège d'un bon père : la douceur, Ihumanité, la tendresse ; j'ai la main pleine, et je ne demande qu'à répandre les richesses , dont je ne suis que le distributeur. Je parcours la 1 terre et fais oublier les injures du sort, aussi implacable pour le crime que juste pour le malheur, terminant les misères incurables et guérissant toutes les plaies, rachetant les effets d'une nécessité cruelle par une multitude de bienfaits. »

Celte voix devenue mielleuse, douce, harmonieuse , avait une onction, une sainteté qui portait dans l'âme de Marianine les idées les plus bizarres ; elle restait à côté de cet homme avec un plaisir inexprimable, et elle admirait cette masse humaine,

LK CKNTKNAIRE.

c» ne pouvant pas croire à sa réalilé. Elle s'imaj^inait songer

<( Songe, jeune fille, » continuait l'auguste vieillard , qui semblait à Mariariine une espèce de tjcnie. En clYel rien ne ressemblait à Ossian clianlanl les tempêtes, évoquant les morts, comme ce blanc vieillard , assis sur cette pierre , couvrant sa poitrine d'une longue barbe d'argent, et levant ses mains vers la voûte céleste , au milieu d'une nuit tour à tour sombre et lumineuse.

« Songe, disait-il, que les dieux de la terre punissent le parricide, et ton père se meurt peut-être, il t'accuse, il t'appelle!... Quelle joie de revenir chargée d'or ! de le voir , au milieu de l'abondance, savourer, sur le déclin de la vie, toutes les douceurs d'une existence heureuse! 11 te pressera la main, l'embrassera, et te dira : 0 ma fille!.... «

Marianine sentit des larmes couler sur ses joues, à cette image , à laquelle les gestes du vieillard donnaient une sorte de vie.

« Et pour tout cela je ne te demande que de venir quelquefois revoir le pauvre Centenaire... Mon enfant ! tu voulais mourir, ne vaudrait-il pas mieux mourir pour sauver ton père ? ... »

Cette horrible proposition n'épouvanta point Marianine

<.' Alors , s'écria le vieillard , je vais t'apporter ton salaire!... »

Marianine recula d'horreur à ce mot , mais le vieillard , dirigeant le feu de ses yeux et toute l'énergie de sa volonté sur le visage de la jeune fille, fit revenir vers lui cet être aimable qui ressemblait à la tourterelle fascinée par l'œil d'un serpent dévorateur.

«c Jeune fille, je te comprends, car nulle pensée humaine ne se forme dans les lobes de la tète , sans que je la voie : mais , je t'ai assez donné de preuve de décrépitude et de jeunesse, de force et de débilité, de pouvoir et de faiblesse, pour changer tes idées à mon égard. La réunion de toutes les contradictions humaines, de tout ce qu'il y a d'insolite , ne le sufiit-elle pas? est-ce en ma présence que les sentiments humains doivent se déployer? Que signifie ta honte , devant celui qui retranche ce qui lui plaît de la vie de l'homme sans le faire mourir? qui dompte tous les maux, qui Iransporle une substance, une femme, un homme , à cent , à mille, à dix mille lieues, sans qu'elle sorte de sa place, sans qu'elle paraisse remuer? Tout m'obéit dans la nature, non

' Le général Béringheld, lorsque Marianine lui raconla les diverses magies de cette nuit siui^nlière, a fait une note qui prouve que , lorsiju'il récrivait , il nvail acquis tous les pouvoirs

pas en masse , mais partiellement ; j'en suis le maître , je ne dépends ni de la mort, ni du temps, je les ai vaincus .'... Regarde ce crâne vieilli! il a été réchauffé par un soleil plus vieux de quatre cents ans que celui qui t'a éclairée ce malin. Tu me croiras ange ou démon, peu mimporte, mais écoute bien ceci : tu accepterais de l'or de la main d'un prince, pourquoi donc refuserais-tu VFAerncl!... »

A ce mot , 31arianine , clouée à sa place par un invisible pouvoir, sentit sa mémoire, ses facultés s'enfuir comme des ombres , elle tomba dans un état difficile à rendre : sans dormir, elle avait l'apparence, la fixité du sommeil; ses yeux brillants étaient arrêtés sur la voûte céleste; et, lorsque le grand vieillard aux cheveux d'argent arriva à la fin de son discours enflammé, elle crut entendre les accords des harpes divines. Elle voit (et cependant sa volonté expirante ne lui laisse plus la force de faire un seul mouvement), elle voit le vieillard disparaître par une marche tellement languissante, qu'on ne peut en donner l'idée que par celle d'une fumée qui se dissipe : les yeux de Marianine suivent cette ombre qui s'évanouit vers l'Observatoire, et bientôt elle n'aperçoit plus rien

Marianine entend sonner une heure , elle veut fuir, une force magique la fait rester là, car elle se rappelle vaguement que le vieillard lui a dit : « Attends-moi!... » Marianine pense, mais ses pensées suivent une direction imprimée par un mouvement qu'elle ignore : sa tête s'exalte, et son extase dure un temps indéfini! Enfin, au milieu d'une profonde obscurité , elle aperçoit une grosse masse lumineuse s'avancer si lentement qu'elle en souffre, bientôt elle distingue la tête du vieillard , et une voix lui crie: « Ton père meurt cours !... » Et le colosse disparait en disant : c A demain! »

Un son extraordinaire a frappé l'oreille de la fille de Véryno. Marianine , immobile , stupéfaite d'une scène qui semble appartenir au rêve ', frotte, par un mouvement machinal , ses beaux yeux noirs fatigués; et , à la lueur de la lune , elle aperçoit brd- 1er la couleur de l'or , à travers la toile grossière d'un sac.

« Mon père se meurt, dit-elle , pourquoi ne me vendrais-je pas pour le sauver?... »

Cependant, les étonnantes paroles du vieillard

déployés par le vieillard, et il a consigné l'aveu qu'ils sont l'apanage d'une science connue depuis longtemps, et qui n'a pas même été ignorée des anciens. (lHole de l'Editeur.)

LE CENTENAIRE

revenant à sa mémoire , un effroi involontaire la fit frissonner. Elle ramassa le sac, et elle eut une peine incroyable à le transporter sur la pierre, tant il était lourd.

Marianine contemplait ce trésor en se livrant à mille réflexions contradictoires, mais l'idée de remettre son père au milieu de l'abondance et d'entourer ses derniers pas dans la vie de toutes les splendeurs de la richesse l'emporta.

u Quand, dit-elle, ce serait l'ennemi des hommes,

un assassin Pourvu qu'il ne me demande rien

de déshonorant, qu'il n'attaque que moi! ne

dois-je pas secourir mon père?.... j>

A cette idée, elle souleva le sac trop pesant, en essayant de le mettre sur son épaule délicate.... Des pas se font entendre, et la peur saisit la tremblante Marianine : elle dépose cet or derrière la grosse pierre et se cache.... On approche, on se dirige vers l'endroit où est Marianine; c'est une femme, elle s'assied et pleure :

« Il n'y a plus d'amis, dit-elle, je n'ose rentrer !.... »

A ces paroles , Marianine a reconnu Julie, elle se lève, Julie effrayée jette un cri, mais elle voit sa maîtresse pâle, décharnée, qui, d'un geste délirant, lui montre, à la blanche clarté de la lune, le trésor trop pesant.

Les plus horribles idées se glissèrent dans 1 "âme

de Julie Elle regarde sa maîtresse d'un œil sec

de désespoir; elle ne sait si elle doit admirer ou reculer de terreur , et, dans ce moment empreint du sombre cachet de la misère, de la faim et de l'horreur, Marianine s'écrie de sa douce voix :

u Julie, mon père aura du pain !... »

Cette phrase fit revenir la servante à elle : elle jette sur sa maîtresse un regard observateur, et l'aspect de sa figure pâle , mais sublime d'innocence et de douleur, arrêta toutes les idées de Julie; elle en rougit comme d'un crime. Alors elles prirent silencieusement cette niasse d'or, et la portèrent à pas lents, en s'acheminant vers la demeure de Véryno.

Le vieillard avait reçu d'une manière passive le dernier regard de sa fille : en proie à une horreur involontaire, il la suivit des yeux, lorsqu'elle disparut, et ce coup d'œil lentement funèbre annonçait une douleur profonde. Véryno, sentant une faim dévorante , n'avait osé en parler à sa fille : il attendait la mort avec joie.... ses yeux s'affaiblissaient déjà ; à peine s'il pouvait faire un mouvement.

«Elle ne revient pas.... » murmurait-il, et il écoutait avec soin fheure sonner.

A onze heures, le vieillard se leva, et parcourut son appartement en fouillant partout , pour voir s'il

ne s'y trouverait pas quelque reste pour assouvir son besoin.

«i Elles n'ont rien laissé ! . . dit-il , et je suis

seul !.... Il est tard si je meurs, qui me fermera

les yeux ?... »

Il vit un morceau de pain desséché, et il essaya de le broyer. Enfin le vieillard , succombant à son inanition, tomba par terre et ne put se relever

K 3Ia fille!... criait-il par instants, ma fille!... tu m'as abandonné... peut-être es-tu morte!... car ta maigreur et ton chagrin d'amour, tes douleurs sont plus que suffisantes.... Marianine !.... ma chère Marianine!... î)

A l'instant où le vieillard ne disait plus rien, et qu'un sombre désespoir s'était emparé de lui , Julie et Marianine entrèrent.

Cette dernière jette un cri de désespoir à l'aspect des cheveux blancs de son vieux père, qui brillaient sur le carreau : la lampe s'éteignait , il ne régnait plus qu'une lueur semblable par sa faiblesse au peu de vie qui restait au vieillard, rien ne manquait à cette scène d'horreur !...

Marianine lève ses bras au ciel, et lâchant le fardeau, aiiisi que Julie épuisée, l'or roula sur le plancher, et le fit retentir.

A ce son , le vieillard se réveille, il s'écrie : « Ma fille... j'ai faim !.... je... meurs !... »

Julie saisit une poignée de pièces d'or et s'échappe avec la rapidité de l'éclair, tandis que la fille, les larmes aux yeux, soutenait son vieux père et le conduisait vers sa bergère. Là , son premier mot, fut : u Marianine?... »

Cette simple parole interrogative, jetée après que Véryno eut contemplé ces flots d'or, avait un caractère admirable de sublimité : l'honneur , écrasant la faim et les douleurs , était la première pensée de ce généreux vieillard, presque dans la tombe.

La fière Marianine soutint le coup d'œil de son père, et n'y répondit que par le plus doux sourire que la déesse de l'innocence eut jamais fait errer sur ses lèvres naïves.

A cette réponse , le vieillard attire sa fille sur ses genoux débiles, et dépose sur son front un baiser presque froid.

Julie revint avec des provisions de tout genre, et un festin splendide eut lieu. La servante et le vieillard mangèrent avec avidité ; mais Marianine, préoccupée de la scène magique à laquelle elle devait cet or libérateur, mangea tristement. L'effroi régnait sur sa figure, et l'image de ce colossal vieillard était sans cesse présente à sa mémoire.

K Ils mangent ma vie, se disait-elle ; je ne m'appartiens plus. » l'uis ne pouvant croire à une bizarrerie, à une aventure aussi singulière, elle cherchait à se rendre compte de cette visiou.

LE CENTENAIRE

«tMafllle, tu es triste, plus triste qu'hier, et cependant nous sommes dans l'abondance ! jp présume que notre banquier nous aura rembourses... «

A cette parole, 31arianiiie tressiiillit de plaisir : une idée venait de rilluiniiicr par un Irait de lumière, cette idée était de porter au vieillard , en rcndjoursement de la somme qu'il lui avait donnée, les créances qu'ils devaient recouvrer dans la liquidation de leur banquier.

Alors, Marianine participa à la joie de son père, et il n'y eut plus qu'une pensée qui l'empoisonnât :

o Si je le voyais ! » se disait-elle, en songeant

à Tullius.

Le repas fini , l'on compta la somme que Marianine venait d'apporter, et l'on y trouva trente-cinq mille francs.

Le lendemain , la première course de Julie fut d'aller racheter les deux tableaux.

Lorsque le soir arriva, Marianine s'achemina vers le Luxembourg. Dans la grande allée, elle trouva le vieillard qui se promenait à pas lents, et chacun s'arrêtait pour contempler ce géant : il était vêtu simplement, et n'avait plus son manteau; un chapeau de forme moderne couvrait son front d'airain et ses cheveux d'argent; des lunettes empêchaient de voir le filet de lumière qui s'échappait de ses yeux caves ; enfin, il tenait sa main desséchée sur ses lèvres ; et, dans cette contenance méditative, il n'y avait plus que sa taille gigantesque , et ses énormes proportions osseuses, qui le distinguaient du reste des hommes.

«I Ma fille, dit-il, d'une voix douce, mais sourde,

je t'attendais )> Et il alla s'asseoir sur un banc,

avec la tremblante Marianine.

Elle ressentit en elle un mouvement de respect et d'obéissance passive l'envahir aussitôt qu'elle l'ut à côté de ce vieillard miraculeux ; en vain elle s'efforçait de repousser cette nouvelle manière d'être qui s'emparait de sonâme, elle sentait?*» je ne saisquoi, invisible, indistinct, indéfini, qui la gagnait de proche en proche, comme l'inondation d'un Uuide imperceptible aux sens, mais dont l'âme éprouverait l'atteinte.

Cette disposition singulière devint d'une force invincible, lorsque le vieillard eut retenu cinq minutes la main de Marianine dans la sienne : celle de l'étranger communiquait une froideur de glace. Marianine, n'osant retirer sa main, porta l'autre sur celle du vieillard, et la trouva d'une intolérable chaleur. 11 semblait qu'entre cette main brûlante et celle de îlarianine, tout le froid d'un pôle s'était insinué par une couche aussi fine qu'une ligne géométrique.

« Jeune fille, dit le vieillard, quel est ton nom? car il est, parmi les femmes, une amante que je ne dois pas approcher.

— Je me nomme Euphrasic Masters , ■>■> répondit Blarianine sans savoir que celte méprise lui était funeste. En entendant ce nom, le vieillard lit un geste de la main , et il découvrit ses lèvres et son menton. Comme lejour durait encore, Marianine fut stupéfaite en reconnaissant que le vieillard ressemblait à Béri.jgheld

Alors, tout ce qu'elle avait entendu dire sur l'esprit de Sculdans-le-Centenaire lui revint dans la mémoire, et une certaine horreur dompta les sentiments qui la maîtrisaient. Ce combat interne la fit rester inmiobile et muette.

En ce moment, l'heure à laquelle on ferme les grilles arriva, et Marianine suivit machinalement le grand vieillard, qui l'entraîna vers la pierre où la veille il l'avait entretenue de choses si incohérentes et si bizarres.

t: Monsieur, dit Marianine, vous m'avez obligée avec une grâce et une bonté dont je ne saurais trop vous remercier ; mais , puisque vous paraissez si bienfaisant, je viens vous proposer un arrangement auquel vous ne pourrez guère refuser votre assentiment.

« Mon père est créancier d'une somme de trois cent mille francs , due par une célèbre maison de banque, qui, dans ce moment, a rétabli ses affaires : je vous offre de prendre des valeurs pour une somme égale à celle que vous avez eu la générosité de nous prêter, et vous soulagerez , par là, le cœur de mon père et le mien; nous sommes trop fiers pour recevoir, même d'un prince , à titre de don : mon père a, depuis longtemps , et pour toujours, mis les rois au niveau des autres hommes. «

Le vieillard se prit à sourire, et dit : a C'est bien , mon enfant, je ne demande pas mieux »

A ces mots, Marianine enchantée de pouvoir échapper à cet être magique, tira de son sein les papiers; mais le vieillard, lançant à Marianine un regard profond qui lui remua le cœur, se saisit de sa main, et lui dit :

« Ma fille , le jour s'est enfui , comment voulezvous que je voie ces papiers? Quoique le Centenaire ne ramasse jamais ce qui tombe de sa main, il consent à ce que le fleuve retourne vers sa source ; que son argent rentre dans son trésor : mais viens dans mon palais ; et, à la lueur d'une lampe immortelle, nous lirons ces caractères tracés par la main de ceux qui ne vivent qu'un moment. Ne veux-tu pas, jeune fille, toi qui désespères d'épouser celui que tu aimes, ne veux-tu pas le voir ? Là, une lueur surnaturelle, fruit de mon art tout-puissant, peut te le montrer, en quelque lieu qu'il soit. — Tu eU' treras dans l'atmosphère pur et vide de la pensée, tu parcourras le monde idéal , ce vaste réservoir d'où sortent les Cauchemars, les Ombres qui soulè-

LE CENTENAIRE

vent les rideaux des agonisants, cet arsenal des Incubes et des Magiciens: tu visiteras Votnbre qui n'est causée par aucune lueur, l'ombre qui n'a point de soleil !.. tu verras , par un regard, hors les regards de la vie! tu le remueras, sans te mouvoir; et, l'univers n'étant plus pour toi qu'un lieu simple dépouillé de toutes ses formes, de ses circonstances de temps, de couleur , de substance, tu contempleras ton amant !.. Cette vue ne dépend ni du temps , ni d'aucune circonstance dirimante. Les verrous d'une prison, les murs épais d'un fort, la distance des mers , tu franchiras tout , tu le verras loi seule !...

— Cela se pourrait-il?... » s'écria involontairement Marianinc, oubliant touL, à l'idée charmante de voir Béringheld.

Le vieillard se mit à sourire dédaigneusement, et ce sourire avait une telle force de conviction que la jeune femme se sentit prise par le plus violent désir quijamais ait assailli le cœurd'une femme; maison ce moment, tous les récits dont on l'avait bercée dans son enfance lui revinrent dans la mémoire , et elle dit au vieillard avec la naïveté la plus enfantine :

« On m"a dit que l'on court des dangers auprès de toi!... que ta voix est comme celle d'une sirène pour ceux que tu charmes , et qu'elle épouvante le reste des hommes: enfln, n'es-tu pas Béringheld- Sculdans, surnommé le Centenaire ?... es-tu corps ou esprit? et... que veux-tu de moi ?...

— Jeune enfant, interrompit le vieillard, taisloi !..» L'homme, en disant cela, tomba dans un silence profond : il prit la main de la jeune Marianinc, et, la tenant dans les siennes pendant dix minutes , il dirigea sur cette main tout le feu de ses yeux : puis, il s'éloigna lentement, après avoir dit à Marianinc : a Viens demain! tu verras celui que tu aimes!... »

3Iarianine reprit le chemin de la rue du Faubourg Saint-Jacques, en sentant en elle un violent désir d'éclaircir ce mystère.

<' Que risqué-je?... » se disait-elle !

Vision de Marianinc. — Son clat étrange. — BéringheKl à Paris. — Scène au café de Foy. — Toujours le Centenaire.

Le lendemain , Marianinc pensa toute la journée au plaisir qu'elle auraitsi l'inconnu pouvait lui mon-

' Nous avons essayé de rendre, d'une manière plus suivie et plus intelligible, les idées bizarres, les choses incohérentes, et la relation singulière que le général Béringheld écrivit d'après

trer le général. Les idées les plus bizarres se disputaient la place dans son âme.

« Enfln, se dit-elle, ne dois-je pas aller lui rendre la somme que nous lui devons !... » Ce motif et l'espoir la décidèrent

Aussitôt que la nuit fut venue, Marianinc sortit et courut vers l'endroit où le vieillard la conduisait. Elle ne l'y trouva pas, et son désir s'augmenta singulièrement par cette attente; elle éprouva tous les tourments de cette espèce de supplice de l'âme.

Enfin, elle entendit la démarche lourde et lente de ce vieillard, elle aperçut indistinctement la vive lumière de ses yeux.

Alors, le vague soupçon d'un danger la fit tressaillir, et dès ce moment, elle fut en proie à tous les vertiges d'une peur délirante •.

3Iarianine sent les mains glacées du vieillard saisir les extrémités de deux de ses doigts ; et, par les pores de cette faible partie de son corps, il se glisse un nuage qui s'empare de tout son être, à peu près comme la nuit envahit [)eu à peu la nature. La jeune fille essaie de se défendre, mais une puissance invisible, irrésistible, lui charge les paupières d'un tel poids, qu'elles s'abaissent, et elle ressemble à Daphné qu'une écorce magique vint revêtir. Une douce sensation, immense dans son étendue et suave dans ses détails, inonda 3iarianine, une fois que, faliguée d'un vain combat , elle se laissa aller au torrent.... elle succombe

Son cerveau, tranquille et rendu inhabile à donner le signal des sensations et à recevoir des idées, ne fait plus sentir son influence morale. La nuit règne sur l'existence de Marianinc, et tout ce qui a vie semble s'être retiré...

Pour rendre cet état, elle se servit d'une comparaison presque triviale, mais que nous emploierons à cause de sa justesse. Elle se trouvait, au-dedans d'elle-même, dans la situation où l'on est lorsque l'on attend, dans une nuit profonde, les clartés pâles et les effets magiques de la fantasmagorie. On est dans une chambre, devant une toile tendue, les yeux ont beau se fatiguer, ils n'aperçoivent rien; mais bientôt une lueur faible illumine la toile sur laquelle vont se jouer de clairs et de bizarres fantômes qui grossiront, diminueront et s'évanouiront à la volonté du physicien habile.

Mais cette chambre est le cerveau de Marianine, elle regarde en elle-tnême , et trouve un néant de couleurs... Au bout d'un temps incertain, une clarté indéfinie commence à poindre, cette lumière a le vague de celle des rêves... Enfin elle finit par deve-

ce que Marianine a retenu. Ce n'est point à nous qu'il faut imputer le vague des expressions, les lacunes d'idées, et Vexlraordinaire de ce récit. {Noie de l'Editeur.)

LE CKNTENAIRK.

nir do plus en plus réelle et brillante ; et Marianinc, sans bouger de sa place , se sent emporter avec une rapidité sans égale , el au milieu de ces sensations (le lumière el de voyage, elle aperçoit le vieillard qui ne cesse de l'accompagner; lanlùl il disjJuraU, tantôt il revient à sa vue qui ressemblait à la vue qu'a l'ombre d'un viort , mais toujours e//e le seni à ses côtés.

Marianine ne put jamais préciser le temps, puisqu'aucune circonstance humaine n'agissait plus sur elle; mais il arriva un moment où elle perdit de vue le vieillard, et où elle n'eut plus que le spectacle suivant.

A travers un léger nuage diaphane, lumineux, et comparable à une gaze, elle vit une auberge; celte auberge était sur le devant d'une rue. Elle lut audessus de la porte : Vanard, aubergiste, loge à jjied, à cheval ; elle vit l'enseigne : ^u Soleil d'or; elle monta uu escalier grossier, cl ouvrit elle même la porte d'une chambre, au premier, sans que personne lui dit un seul mot , car on ne la voyait pas : elle passait au travers le corps des personnes, sans qu'elles fissent le moindre mouvement. En ouvrant la porte, elleye^a un coup d'œil , par une fenêtre, sur une cour, el vit la berline du général Béringheld : elle vit les armes sur le panneau, et en entrant dans la chambre, elle lança un cri !... Elle voyait Tullius qui ne se dérangea pas. Alors Marianine, oubliant qu'elle était invisible, se mit à pleurer.

Béringheld était assis sur une chaise, devant une table grossière, il achevait d'écrire une lettre à son intendant. Marianine s'approche, lit la lettre. Tullius ordonnait à son intendant de taire les plus grandes recherches pour retrouver Jlarianine ; il lui donnait des billets pour les ministres de la police, de l'intérieur et de la guerre, afin qu'il fut aidé dans ses recherches. Marianine entendit le bruit du canon. Tullius l'entendit aussi, il quitta sa lettre, se leva, et, se promenant à grands pas, il s'écria : u Que va devenir la France?... 0 mon pays!., n'importe, je t'ai bien payé ma dette, car j'ai délaissé Marianine et son père...

— Tullius, s'écria Marianine; Tullius !.. « Elle le serra dans ses bras, et Tullius marchait comme si rien ne le touchait. Marianine couvrit son visage de ses pleurs! Il marchait toujours!.. La jeune ûlle souffrait le martyre.

A ce moment, Lagloire entra et dit : « Général, il faut partir, l'ennemi s'avance !.. »

Marianine, comme si la lampe de la fantasmagorie s'éteignait , tomba dans la plus profonde obscurité, et ne vil plus rien. Elle fut replacée dans le même état de vague qui l'avait saisie auparavant. Elle était passive comme le jouet qu'un enfant tourmente.

Elle resta longtemps dans cet étal, pendant lequel il se passa les choses les plus bizarres el les plus extraordinaires : elles sortaient de la classe des choses possibles, mais elle n'en garda point le souvenir. Elle n'eut la mémoire que de raspcct de r>éringheld, el colle de la promesse qu'elle fit au vieillard de venir dans quatre jours, à onze heures du soir, aux environs de l'Observatoire, à l'entrée d'une maison qui se trouvait au milieu d'un grand jardin encombré de ruines et de conslruclions. Elle aperçut vaguement et le chemin et l'enlréc de ce bâtiment, où elle promit, d'une manière immuable, de se rendre. 11 lui resta l'idée vague d'un combat très-rude qu'elle avait soutenu avant de promettre, mais le grand vieillard l'étouffail sous un amas de vapeur,

el il triompha

Marianine avait été rue de l'Ouest à dix heures du soir, le vieillard s'était rendu à onze près d'elle, et à onze heures cl demie elle commença à ne plus exister !... 3Iarianine se réveille en proie à des sentiments indéfinissables. Elle croit se trouver rue de rOuesl à onze heures et demie du soir, il est dix heures du matin!... et elle est dans son lit, dans sa chambre, chez son père —

Elle ouvre les yeux bien péniblement , elle voit Julie et Véry no assis à son chevet. L'espace de temps qui s'est écoulé entre onze heures et demie de la veille, eldix heures du lendemain, est retranché de son existence, el elle n'en garde que deux souvenirs. Elle a vu Béringheld, el elle a promis au vieillard de se rendre, dans quatre jours , à son palais. De plus , elle sent en elle-même une obligation solennelle de ne rien dire de ces circonstances. A chaque instant de la journée, elle voulait instruire son père, mais une puissance invincible retint sa langue captive.

<i Tu as bien souffert, ma fille?... fut le premier mot de son père.

— Comment vous trouvez-vous ce malin, mademoiselle?... continua Julie,

— Que voulez-vous dire? leur répondit Marianine étonnée.

— Le médecin a cru que tu n'en reviendrais pas, dit son vieux père; tiens, regarde, 31arianine... »

La jeune fille, au comble de la surprise, contempla son père et vit ses yeux gonflés et encore rouges des pleurs qu'il avait versés. Elle se mit à rire; et, ce rire franc cl plein de jeunesse, de force el de santé, loin de rassurer le vieillard, l'épouvanta. 11 fil signe à Julie, et Julie de son côté tressaillit ; ils crurent que Marianine devenait folle.

Enfin, on lui apprit que le matin, vers une heure, elle était rentrée, les yeux fixes, la langue tellement glacée , qu'elle n'avait pas prononcé une parole ; qu'elle ne répondit rien à toutes les questions qu'on

LE CENTENAIRE

lui fit; qu'elle se coucha d'une manière machinale, et comme si elle eût été seule, quoiqu'en présence de son père qu'elle ne voyait pas ; qu'alarmé d'un pareil état, on avait été chercher un médecin qui venait de s'en aller, après avoir prononcé qu'aucun secours humain ne pouvait la tirer d'un état dont il n'existait pas d'exemple dans les annales de la médecine; qu'à chaque fois que le médecin, Julie ou son père l'avaient touchée, elle murmurait sourdement un cri plaintif

Marianine ne conçut rien à un pareil récit, et au grand étonnement de son père et de Julie, elle se leva, et ne parut aucunement indisposée

Béringheld et Lagloire se trouvaient, en effet, dans un village aux environs de Paris. Le général, apprenant les événements de Fontainebleau et l'abdication de Bonaparte, monta dans sa berline, et se rendit à. Paris.

Nous allons laisser le général Béringheld, dans son hôtel, désolé de ne pas retrouver Marianine et son père; ayant envoyé en Suisse pour savoir par où ils avaient passé pour revenir en France, etc. Nous abandonnerons aussi la tendre Marianine, qui ne cesse de penser à son amant, qui apprend par les journaux qu'il vient d'arriver à Paris, et qui jure de ne pas faire un seul pas pour aller à sa rencontre. La fierté de Marianine s'était accrue pendant ses malheurs : cependant, des larmes coulent sur ses joues, quand elle pense à ce jour de joie et de bonheur, ce jour où elle revit Béringheld revenant d'Espagne.

« Je pouvais, disait-elle, aller au-devant de lui ! alors, j'étais dans un magnifique landau, fille d'un préfet, riche!... maintenant, je suis pauvre, fille d'un proscrit , c'est à lui de venir! »

Un soir ■ , au Palais-Royal, et dans un coin du café de Foy, sept à huit personnes étaient réunies autour de deux tables de marbre sur lesquelles erraient des demi-tasses vides et des soucoupes dans lesquelles il restait quelques morceaux de sucre.

« Il est singulier, dit un petit homme en mettant dans sa poche les restes de son sucre, il est même étonnant que le gouvernement n'ait pas fait des recherches sur des choses aussi élonnanles : des faits semblables méritent son attention...

— Monsieur, répondit un honmie défigure blême, il y a longtemps que cette science est connue, et,

' Un verra comment ce fragment, qui doit être naturellement placé dans cet endroit, a pu parvenir à la connaissance dn jjc-

tout ce que vous trouvez de si extraordinaire, résulte de cette même science, qui demande des esprits capables de s'adonner tout entiers à la connaissance de la nature; mais il y a longtemps que, dans un de mes ouvrages, j'ai signalé ce qui vous étonne, et j'ai moi-même élé témoin d'expériences curieuses.

Les cinq autres personnes hochèrent la tète en signe de désapprobation de ce discours, et la victoire demeura au petit homme incrédule, qui s'écria :

(c Rêveries, mon cher monsieur; j'ai connu Mesmer et son baquet, mais il faut reléguer cela avec les magiciens du lo" siècle, avec les faiseurs d'or potable, avec les alchimistes, l'astrologie judiciaire, et je ne sais combien de prétendues sciences, dont les fripons abusent pour tromper d'honnêtes propriétaires... et, le petit homme s'échauffant, continua : C'est comme les rose-croix qui cherchaient le secret de la vie humaine... »

A ces mots, un grand vieillard, qui n'avait pas prononcé une seule parole depuis le commencement de la soirée, parut se mouvoir. II était placé dans l'angle même ; comme il était assis sur un tabouret extrêmement bas, il dissimulait sa grande taille, et semblait de niveau avec tous les autres : son chapeau lui tombait sur les yeux. Quand il vint chercher une place, il ne fut pas remarqué au milieu de la foule dont le café était inondé; mais, lorsqu'il s'assit, chacun des habitués du groupe le considéra en lâchant vainement de se rendre compte de l'ampleur extraordinaire de ses vêtements. Les vieillards se regardèrent, comme pour se consulter, mais l'inconnu, le nez enseveli dans sa redingote, parut sommeiller , après avoir pris un demi-bol de punch ; alors l'on ne s'occupa plus de lui.

On commença par parler des derniers événements politiques, mais, la conversation s'épuisant, l'on en était venu à parler des progrès des sciences , et entre autres de la chimie, qui s'avançait d'une manière effrayante, etc.

0 y a-t-il , disait le petit rentier habillé de noir, y a-t-il un seul rose-croix, un seul faiseur d'or, un astrologue, un alchimiste, qui ait avancé d'une ligne le magnifique édifice des sciences humaines, et, cependant , combien d'honnêtes propriétaires et rentiers ont-ils abusés ! "

Le vieillard, arrêtant le bras de l'homme à figure pâle, par un mouvement presque despotique, se tourna vers le petit rentier; et ces dispositions, de la part de l'étranger silencieux, attirèrent l'attention du cercle, qui devint muet et attentif.

ti Monsieur, votre figure ronde annonce un prônerai , dans les mannscrils duquel nous avons puise ce renseignement. {IS'ote (le l'Edileur.)

LK CENTENAIIVE.

priétairc , cl le peu de saillie des signes de votre visage indique que les sciences ne vous ont pas exclusivement occupé ! Avouez que les soins et l'entendemont de certains propriélairos , bourgeois de celle ville, qui n'ont pas été plus loin que Montargis, ne va pas au-delà de la conduite d'un procès pour le mur mitoycn'de leur maison du Marais; car vous y demeurez, n'est-ce pas? et avant dix heures vous serez rentré... Alors, mon cher monsieur, avouez qu'il est au moins inconsidéré à eux de vouloir parler des sciences? ils barboltent dans cette vaste mer, et s'y trouvent comme un batelier d'eau douce dans la mer du Spitzberg, ou plutôt, ils ressemblent à ce rat de la fable, qui prenait une taupinée pour les Alpes. »

A ce début, aux accents magiques de la voix cassée de ce vieillard, il y eut plusieurs savants qui vinrent se joindre au groupe des vieux habitués : plusieurs s'accoudèrent , et l'on écoula l'élranger sans faire attention aux gestes de mécontentement du petit propriétaire.

<t Monsieur, vous avez osé parler des rose-croix, ainsi que d'une science que l'on méprise en ce moment, et vous en avez parlé avec ce dédain des gens qui n'ont rien approfondi. Quant aux rose-croix... n'est-ce rien que de se hasarder dans une science qui a pour but de rendre la vie de l'homme plus longue, et presque éternelle ? de rechercher ce qu'on nomme le fluide vital '/. . ,

« Quelle gloire pour un homme de le découvrir, et au moyen de certaines précautions, d'acquérir une vie aussi durable que le monde ! Le voyez-vous thésauriser les sciences, ne perdre rien des découvertes particulières, poursuivant avec constance, sans cesse, et toujours, des recherches sur la nature; s'emparant de tous les pouvoirs, parcourant tout le globe, le connaissant dans ses plus petits détails; devenant, à lui seul, les archives de la nature et de l'humanité : se dérobant à toutes les investigations, en se réfugiant dans tous les pays : libre comme l'air, évitant les poursuites, par une connaissance exacte des lieux, des souterrains sur lesquels les villes sont assises. Tantôt, revêtant les haillons de la misère, et, le lendemain, prenant le titre d'une maison éteinte et voyageant dans une voilure magniûque; sauvant la vie des bons, et laissant mourir les méchants : un tel homme remplace le destin, il est presque Dieu .'... il a dans sa main tous les secrets de l'art de gouverner, et les secrets de chaque Élal. Il apprend enfin à quoi s'en tenir sur les religions, sur riiomme et sur les institutions... il regarde les vains débats de cette lerre comme du haut d'un nuage, il erre au milieu des vivants comme un soleil : enfin, il traverse les siècles sans mourir. »

A cette idée, le vieillard se haussa un peu, son chapeau se dérangea, et les auditeurs commencèrent à ch;iticeler en eux-mêmes; la main desséchée du vieillard faisait des mouvements significatifs, qu'ils tremblaient d'interpréter.

« C.royez-vous, dit le colossal vieillard en se redressant, que les sacrifices coûtent pour une pareille existence, et s'il faut en faire de cruels, qui de vous ne les oserait?... i>

A cette question, les auditeurs se sentirent en proie à une horreur indéfinissable.

«( Et si un homme a trouvé ce fluide vital, pensezvous qu'il soit assez simple pour le dire?... il en profitera dans le silence, il tâchera d'échapper aux regards des hommes d'un jour : il regardera coM/e;le fleuve de leur vie, sans chercher à en faire un lac. lonleneUe }ne disait que s'il avait la main pleine de vérités, il la tiendrait fermée, il pensait juste... Ecoulez-moi, monsieur ! dit-il au petit propriétaire ; l'avant-dernier rose-croix vivait en 1330; c'était Jlqeii Falher l'Arabe, le dernier grand-mailre de l'ordre : il trouva le secret de la vie humaine dans le souterrain d'Aquila. mais il mourut pour n'avoir pas su ménager le feu de sa cornue. Depuis, que de pas a faits la science, en marchant avec cette science que vous méprisez, et avec la vraie médecine!.... »

A ces mots, le grand vieillard s'arrêta ;et, regardant l'assemblée étoimée, il fil le geste d'un homme qui s'aperçoit d'une faute qu'il commet, et que son adversaire ne voit pas encore. Alors, le vieillard se leva, sa taille gigantesque, la grosseur de ses os, parurent, et chacun crut voir sa télé et son front d'airain menacer le plafond. Il lança aux assistants un coupd'œil qui les plongea dans une terreur involontaire, par l'impassible rigueur du filet de lumière qui parlait de ses yeux creux. Chacun crut avoir reçu en lui-même un éclair de tonnerre des cieux.

L'inconnu s'en alla lentement, et ceux qui purent être témoins de sa démarche, conçurent l'idée de l'alliance bizarre de la vie et de la mort, composant une hideuse construction humaine qui tienne également de tous deux. Il disparut comme une ombre fantasmagorique qui s'évanouit, et l'étonnement régna dans le café

Le général à la poursuite de son ancêtre. — Il fait la police au café. — Fierté de Marianine. — Le jour fatal arrive.

Au milieu des grands événements dont, à celle époque, Parisélait le théâtre, cette aventure du café

LE CENTENAIRE

de Foy ■ ne fut presque pas répandue et par conséquent elle ne fit pas grande sensation. Ceux qui la racontèrent furent bafoués par ceux qui Pécoutèrent, et bientôt les premiers craignirent de s'être laissé tromper par leurs yeux et leurs oreilles.

Cependant, cette aventure parvint jusqu'au général Béringheld. Il était alors livré à des recherches très-aclives pour découvrir Marianine, et celte occupation le prenait tout entier, le souvenir du vieillard cédait à celui d'une amante aussi tendre: on sait que chez Béringheld aucun sentiment ne régnait à demi; et depuis qu'après quatorze ans d'absence, Marianine était venue à sa rencontre, et qu'il l'avait trouvée fidèle, toutes ses pensées entourèrent cette charmante fille.

Si les dangers de la France, l'agitation des combats, les peines d'une captivité assez longue, et la lutte sanglante dans laquelle la France venait de succomber, l'empêchèrent de voir Marianine, et de secourir son père dans sa chute, il ne les avait jamais oubliés : et lorsqu'après deux ans d'absence forcée, il revit son hôtel, sa première pensée fut à Marianine. Il courut tous les ministères, il questionna l'acquéreur de l'hôtel, il envoya Lagloire en Suisse : tout fut inutile, les recherches vaines, et le désespoirdu général n'eut pas de bornes.

Tullius était depuis deux jours rentré à Paris pour toujours, ayant donné sa démission, et quitté pour jamais les abords des trônes, lorsque, le lendemain de son arrivée, il entendit parler de la scène du café de Foy. Un moment il ne pensa plus à Marianine, il quitta le selon oii il se trouvait, et s'en fut sur-lechamp au Palais-Royal, comptant trouver un des témoins oculaires, et peut-être revoir l'homme qui l'occupait depuis le commencement de sa vie, et qui voltigeait comme une ombre autour de lui.

Au moment où le général arriva près d'un groupe, un homme, que Ton écoutait avec altcnlion, leva la tète et fut frappé de stupeur; il s'arrête, et s'écrie : «t Le voici !... i>

Le général reste immobile, et attend que l'effarouchement du cercle se soit calmé : un murmure prolongé régnait toujours, et quelques personnes disaient : « Pourquoi ne pas l'arrêter?...

— Messieurs, dit le général, ens'asseyanl, je vois, d'après votre étonnement, que vous parlez précisément d'un homme sur lequel je viens chercher ici des renseignements, pusqu'on dit qu'il a paru ici. Cet homme, ou plutôt cet être me ressemble. )> L'orateur fit un geste d'assentiment, a Mais, messieurs, cène peut être moi, car je suis le général Béringheld... Chacun s'inclina.

' Nous avons clianf^éle nom du café, comme nous avons chanfçé les noms îles villes et de tous les personnages dont il est question dans cette liisloire singulière.

— Que je ne vous dérange pas, et continuez, je vous prie.

— Monsieur le général, dit l'orateur, l'homme à qui vous ressemblez est venu hier ici, pour la seconde fois; je vous raconterai plus tard ce qui se passa lors de la première, je vais reprendre mon récit et finir pour ces messieurs :

« Hier, l'on parlait donc des Bourbons, et entre «I autres de Henri IV et de son règne... un homme « décoré du cordon bleu, se trouvait là (et il dési- <c gna le coin où l'inconnu s'était placé); ses vête- « ments annonçaient un homme de l'ancienne cour, o il portait des lunettes vertes, et s'enveloppait dans c< une vaste redingote : un avocat (qui s'entend assez <; en finances) parla de Sully ; et, comparant ce grand « homme à nos ministres modernes, il le trouvait « d'un abord bien plus agréable, et d'un plus grand « talent... mais le vieillard, l'arrêîant dans son dis- « cours, lui dit : <t Sully, agréable!.. Jeune homme, <c si vous avez connu la porte d'une prison, vous tt connaîtrez la grâce de Sully, il était haut comme « le temps, et il n'y avait pas de grand à la cour « qui ne conspirât contre lui. Je l'ai vu bien près ic d'être disgracié... «

« A ce mot, vous jugez quelle fut notre surprise, i! nous crûmes que sa tête se dérangeait, ou que « c'était unlapsus linguœ : mais sa profonde convic- » tion nous fit persister dans notre première opinion. K Alors le jeune avocat continua la conversation, en « excitant le vieillard qui nous raconta des anec- « dotes des temps les plus reculés; il parlait quel- « qucfois à la première personne, et se mêlant Il comme acteur. Il avait soigné François I<"^ et Il Charles IX... Enfin, les choses les plus curieuses, « racontées avec un genre d'esprit original, sortirent « de sa large bouche. Mais bientôt, un habitué dont « je ne sais pas le nom, venant s'asseoir à notre « gruupc, parut frappé d'étonnement, et nous dit « que cet étrange personnage était l'homme dont on « parlait. En entendant sonner dix heures, le vieil- « lard se leva et nous étonna tous par son crâne « d'airain, d'acier, de pierre, car on ne sait quel « nom donner à la matière qui en est la base indesa tructible!.. mais ce qui nous surprit encore bien (I plus, ce fut, lorsqu'il ôta ses lunettes vertes, le <t regard infernal qu'il nous lança. Alors il marcha <i d'un pas tellement lent qu'il n'existe aucune idée « pour rendre l'effet produit par cette incorporéité, Il s'il est permis de parler ainsi. »

— Je le connais, dit Béringheld, et je sais ce que vous voulez exprimer... n

A ces mots, chacun regarda le général avec étonnement, mais l'intrépide discoureur continua:

B Le jeune avocat se mit à la poursuite de ce ca- « davre ambulant : j'ai revu le jeune homme ce

LE CENTENAIRE

« matin ; le vieillard est monté dans une voiture de « place, l'avocat suivit en cabriolet. Le vieillard n s'est arrêté dans la rue de l'Ouest, contre le Luxem- « bourg; le jeune homme se fit descendre un peu « plus loin, pour examiner ce que deviendrait cet « étrange personnage. Alors il le vit se diriger vers « rObservatoire, à l'extrémité de la rue : à l'endroit u le plus désert, il aperçut une jeune femme d'une « trentaine d'années, qui attendait. »

— Ah! la malheureuse ! s'écria le général, que je la plains ! L'horreur qui parut sur le visage de Béringheld frappa tout le monde.

« Tout à coup, continua l'orateur, le vieillard se « retourna, et regardant autour de lui, il aperçut le « jeune homme qui se trouvait à dix pas de lui... « En m\ clind'œil il fut auprès de l'avocat... J\lais « le jeune homme, telle supplication que j'aie pu « lui faire, n'a jamais voulu m'en dire davantage : <; il parait qu'alors le vieillard l'a forcé de retourner « sur ses pas; par quel moyen?... je l'ignore ; com- « ment?... je l'ignore; ce que je puis dire, c'est « que, plus j'ai pressé l'avocat, plus une certaine «c terreur se peignait sur son visage, et il m'a dit en « me quittant : Mon ami, ce que je puis vous cono seiller, pour votre tranquillité, c'est de ne pas u parler de ce vieillard, et lorsque vous le rencon- « trerez, s'il est à gauche, prenez à droite ; et si vous

il êtes en face, gardez-vous bien de le heurter!

« Décidément, la police et le gouvernement de- II vraient avoir l'œil sur un homme qui parait siex- « traordinaire, et avec lequel il y a du danger. »

— La police, reprit un petit homme sec avec un tonde suffisance qui le trahissait, la police en sait plus que vous ne pensez sur cette affaire.

— Oui, ajouta le général, car si monsieur travaille dans cette partie , il doit se rappeler que l'ordre d'arrêter cet inconnu fut donné il y a environ deux ans... »

Le petit homme sec regarda Béringheld avec étonnement, et comme un simple franc-maçon qui rencontre un officier du Grand- Orient : le général ne répondit à ce regard que par le coup d'œil foudroyant du mépris.

« Je conçois , dit-il. que vous écoutiez ceci avec plaisir... vous seriez charmé de saisir ce vieillard; mais apprenez que, par la seule force de son bras, il tuerait trois hommes-insectes, car il y a beaucoup de gens qui ne méritent que ce nom. )>

Le petit homme sec, apprenant que celui qui parlait était le général comte de Béringheld, se relira sans souffler mot , car il faisait justement partie de ces hommes à qui l'on crache au visage, que l'on essuie avec le pied, et qui répondent : Merci.

«Faites donc, s'écria le général, faites donc, messieurs, toujours fuir ces malheureux!... Insolents

devant le malheur, courbés dans la boue devant la grandeur , formant tache dans le ruisseau , ils sont créés et mis au monde pour montrer jusqu'où la naturehumaine peut s'abaisser : leur dos est dégomme élastique , leur âme de vase , leur cœur au ventre; enfin , vermine du pouvoir, fange de la société, ils sont, dans un État, la senlinc la plus horrible, et ils doivent dégoûter même un homme qui vit de serpents. Béringheld , continuant sa philippique, ajouta qu'il ne concevait pas comment un homme pouvait communiquer avec eux.

« Apparemment, dit-il , qu'il y a des degrés de bassesse, et que cette échelle finit à un honnête homme, entre lequel il y a encore un homme, et après... vient celui qui correspond avec le cheL «

Le général se retira tout pensif, et revint à son hôtel. Il fit appeler sur-le-champ Lagloire.

Le vieux soîdatparut aussitôt devant son général, en tenant respectueusement sa main collée sur le bord de son bonnet de police. <; Présent, mon général !...

— Lagloire, dit Béringheld, tu dois te souvenir de ce grand vieillard que nous vîmes, il y a quatre ans, sur la route de Bordeaux?

— Si je m'en souviens, général! à l'article de la mort je verrais encore cet œil et ce crâne, brillants comme un fusil de munition.

— Hé bien, Butmel, il est en ce moment à Paris, dans le quartier du Luxembourg, à côté de l'Observatoire : il rôde dans ce pays-là, et tu dois me le découvrir.

— Si c'est la consigne, général, on la suivra ; l'ennemi sera poursuivi, battu, pris et enfoncé.

— 3Iais, Lagloire, pas de violence, emploie la ruse, et comme tu pourras avoir besoin d'argent, tiens!....»

Le général indiqua au vieux soldat son secrétaire ouvert.

Il Tu auras soin, dit en souriant le général , de rafraîchir ton quartier-général.

— -Si c'est la consigne, répondit Lagloire en riant aussi, on la suivra!...

— Ne reviens pas, ajouta Béringheld , sans m'avoir trouvé sa demeure, le nom d'une jeune fille qu'il doit séduire en ce moment; et, si tu réussis, demain matin nous chercherons sept ou huit de mes anciens grenadiers —

— S'il en reste! dit tristement Lagloire; mon

général oublie que dans notre dernière conversation avec les Russes, il y en a beaucoup qui ont trop

parlé! où sont-ils?.... Dieu le sait!... » Et le

sergent leva les yeux au plafond, avec un geste plein d'une mélancolie brusque, qui émut le général. Le sergent retroussa sa moustache, s'en alla lentement, et laissa le général en proie à une foule de réflexions.

LE CENTENAIRE

Les événements politiques qui venaient d'avoir lieu permirent à Véryno de reprendre son véritable nom , et de songer à réclamer, de ses nombreux amis, les moyens de sortir de son état d'abandon. Le premier auquel le vieillard pensa, fut le général Béringheld.

A ce nom, Marianine arrêta son père :

a Y pensez-vous, mon père, pouvons-nous aller solliciter Tullius, lorsqu'avant de partir il jura de m'épouserlce serait une démarche trop humiliante, et pour vous, et pour moi !... c'est au général à venir nous chercher dans notre asile, et je suis certaine qu'il ne nous a pas oubliés.

— 3Ia fille, ton observation serait vraie si lu m'accompagnais, je le conçois : mais rien n'est plus naturel que j'aille le revoir!... comment veux-tu qu'il trouve notre demeure, lorsque j'ai changé de nom et que je suis dans un quartier perdu ? telle bonne volonté quil ait , peut-il deviner notre logement dans une ville comme Paris?

— Hé bien, mon père, je préfère rester dans cette demeure le reste de ma vie, plutôt que de vous voir aller, en cheveux blancs, chez celui qui devait porter le nom de votre flls. 0 mon père ! je vous en supplie, attendez!... peut-être demain, bientôt, vous serez en position de vous satisfaire ; ne chagrinez pas ^lariaiiine !... votre fille !... »

Le vieillard céda. Il promit de ne pas revoir Béringheld, et Marianine, après cette légère discussion, retomba dans la noire mélancolie qui l'avait saisie depuis trois jours. Elle devait, le lendemain, se rendre chez le vieillard, et une idée vague d'un danger mortel régnait dans son âme, sans que cette pensée put triompher de sa répugnance, et l'empêcher de se trouver au rendez-vous. Une force invincible l'y contraignait, elle voyait mille raisons : la curiosité, le désir de restituer au vieillard la somme qu'elle lui devait, l'espoir de revoir encore Béringheld par le pouvoir de cet être magique, et alors de lire dans l'âme de Tullius, et de s'assurer qu'il pensait encore à l'épouser, ce qui la déciderait à accompagner son père à l'hôtel du général.

Cependant, la tristesse qui s'était emparée de Marianine depuis la nuit où elle avait apporté cette somme, n'échappait pas plus à Julie que les courses de sa maîtresse. Julie , au milieu de mille qualités, a\ait un défaut : elle était curieuse, et le lendemain de la soirée pendant laquelle Marianine promit au vieillard d'aller à son palais, Julie parcourut tout le quartier, et apprit que Marianine s'était rendue au Luxembourg, et avait suivi un vieillard trop facile à reconnaître pour qu'on n'en eut pas fait à Julie une exacte description.

Julie crut que Marianine retournerait chaque soir, elle fut trompée en voyant sa maîtresse rester

au logis pendant trois jours. La mélancolie, l'air taciturne de Marianine inquiétèrent alors bien vivement Julie.

Enfin, le jour où Marianine devait se rendre à la maison du vieillard arriva. Le matin, la fille de Véryno, faisant sa toilette, se regarda tristement dans la glace, et soupira en voyant combien sa belle figure était altérée. On remarquait encore, cependant, son expression qui perçait à travers les marques de sa douleur : l'âme grande et méditative de la jeune fille qui chassait dans les Alpes, répandait un lustre sur ce visage flétri; ses yeux brillaient de tout le feu d'un amour extrême.

<^ Puis-je souhaiter qu'il me voie! « s'écria-t-

elle, et elle versa quelques larmes. Julie habilla sa maîtresse en silence.

« Mademoiselle, aurez-vous besoin de moi dans l'aprés-dinée?

— Oh! Julie, je n'aurai bientôt plus besoin de personne ! tu pourras sortir si cela te fait plaisir ! je sortirai de mon côté.... "

Julie méditait déjà le dessein d'aller trouver le général Béringheld, et de l'instruire de l'état de la fière et tendre Marianine.

Marianine fait ses adieux. — Julie va chez le général. — Pressentiment de Marianine. — Elle arrive chez le Centenaire.

Cette journée fut marquée au coin de la tristesse la plus profonde. Marianine brodait à côté de son vieux père, et à chaque instant elle regardait la pendule avec un effroi visible : il lui semblait que sa vie arrivait à son terme, et la vitesse de l'aiguille la faisait frémir.

Véryno contemplait sa fille avec plaisir, mais oa voyait facilement sur sa figure une certaine inquiétude, et il laissait percer le désir d'être seul.

En effet , Véryno avait bien promis à Marianine de ne pas aller chez le général, mais il ne s'était pas engagea ne pas ou lui écrire ou lui faire dire sa demeure, et la présence de sa fille le gênait, car elle ne manquerait pas de désapprouver cette ruse, tant soit peu jésuitique.

Le soir arriva au milieu d'un combat perpétuel d'interrogations et de prétextes que le vieillard trouvait, et que la pâle et rêveuse Marianine repoussait adroitement. A mesure que l'heure avançait, le malaise de la jeune femme devenait plus inquiétant.

Elle appela Julie, et s'en fut avec elle dans sa ch.ambre.

LE CENTENAIRE

« Julie, dil-clle, si je ne reviens pas ce soir, je vous autorise à aller chez le comte Réringheld : ma fille, ajouta-t-elle en pleurant, pour lui prouver combien je l'aimais, tu n'auras qu'à raconter ma vie : depuis deux ans je n'ai pas eu une mirnitc pendant laquelle son souvenir no se soit mêlé à toutes mes actions.... Au surplus, tu lui remettras cette

lettre si je ne reviens pas, ajouta Marianine qui

semblait contenir la mort dans son sein.... adieu, Julie ! «

La lidèle servante embrassa sa maltresse en pleurant, mais elle se promettait bien, en elle-même, de ne pas attendre que sa maîtresse fut sortie, pour courir chez le général, et sauver, par là, Marianine, à qui elle soupçonna le dessein de mourir.

Julie s'enfuyait , lorsqu'elle se sentit arrêter sur l'escalier, par Véryno qui guettait le passage de la servante.

a Tiens, Julie, dit le vieillard, prends cet argent, monte en voiture, et cours chez le général Béringheld ; tu lui présenteras cette lettre, et je ne doute pas qu'il ne vienne ici sur-le-champ. Ma fille se meurt, et je ne puis soutenir plus longtemps le spectacle déchirant de sa passion.... Va, ma Julie, tu es la messagère du destin ! tu portes le sort de ma tendre enfant ; que le ciel nous soit favorable! Emploie tous les moyens possibles pour parvenir au général : mais, s'il n'y est pas véritablement, laisse la lettre à son vieux soldat , et prie-le, au nom de Véryno, de la remettre lui-même au général.

Julie courut avec la rapidité d'un cerf poursuivi.

Véryno rentra, et sa fille, après un moment de silence, vint s'asseoir à ses côtés, et préluda à ses adieux par mille petits soins, dont il ne pouvait deviner le motif, mais qui l'étonnèrent par le mélange de regret, de plaisir et de douleur suave qui les distinguait.

L'incertitude qui en résultait dans l'esprit de Véryno, la crainte que Marianine ressentait, répandirent sur cet instant quelque chose d'indéfinissable.

« Adieu, mon père!.... » Véryno tressaillit involontairement : il regarda sa fille en entendant cet accent profondément ému, et qui faisait résonner les dernières cordes du cœur.

« Et pourquoi sortir, Marianine?. . . tu vas me laisser seul...

— Je le laisse peut-être seul pour toujours !... se dit en elle-même la tremblante Marianine; et cette réflexion la fit rester silencieuse.

— Tu ne réponds pas?...

Elle n'entendit même pas la demande de son vieux père, étonné de la fixité de ses yeux. — « Ma fille !... qu'as-tu donc?... répéta-t-il.

— Je n'ai rien, mon père, dit-elle avec un geste

DE BAI.Z.VC. T. IV

délirant , et sans remuer ses yeux attachés sur un objet imaginaire; mais, vois-tu , il ne m'épousera jamais, et la tombe m'appelle... oui! il le faut... d'ailleurs, mon père, j'ai promis !... »

Le vieillard stupéfait écoutait sa fille en silence. C'était une chose curieuse et même effrayante, que la masse de sentiments qui dominait l'âme de la pauvre Marianine. Klle pressentait qu'elle allait audevant de la mort, et ce pressentiment répandait dans son âme une noire vapeur idéale, semblable à une brume de mer qui envahit un beau ciel; et malgré ce soupçon, elle se sentait dominée par une force surnaturelle qui lui faisait un besoin de nature de cette comparution devant le vieillard.

Elle se disait : « Je vais mourir, je vais abandonner Béringheld que j'aime, et que je crois fidèle; mais il faut que j'aille à ce souterrain que j'ai entrevu...

« Mon père ne peut vivre sans moi ; ma mort le tuera... mais il faut que j'aille à ce souterrain.

I J'aperçois une vie de volupté , de bonheur, décorée de tout ce que le luxe, l'opulence, la richesse, les honneurs , et l'art de faire des heureux , ont de plus brillant et de plus enchanteur... Je vois une tombe noire, profonde et silencieuse... il faut que j'y aille!... «

Enfin , pour rendre d'une manière énergique et vraie cette situation , que l'on se figure Jlarianine au sommet d'un rocher : elle a perdu son équilibre, elle est penchée au-dessus d'un immense précipice... l'impulsion est donnée , elle tombe, elle est dans ce moment au milieu de sa chute , elle voudrait en vain se retenir, il faut qu'elle subisse son sort: elle regarde le haut de la montagne et les ûeurs qui la garnissent; il faut dire adieu au ciel, à la verdure, à la vie; un poids moral l'entraîne vers le vieillard, de même que son poids physique l'entraînerait au fond du précipice.

« Mais, ma fille, que signifient ces paroles?...

— Adieu, mon père, adieu...

— Marianine, tu reviendras bientôt? Ne me laisse passent longtemps; promets-le-moi!...

— Oui , mon père , adieu ! •> Et elle l'embrassa avec un délire d'amour filial qui aurait dû éclairer Véryno.

II suivit sa fille de l'œil , l'accompagna jusque dans la rue, et ne remonta que lorsqu'il ne la vit plus

Une fois qu'elle eut disparu, une horrible terreur s'empara de ce père désolé

Marianine marche, ou plutôt elle erre, et se débat contre une volonté qui n'est pas la sienne : mais ses détours et ses hésitations n'aboutissent qu'à lui faire reprendre le chemin qu'elle a vu idéalement, et vers

LE CENTENAIRE

lequel un souvenir vague la conduit. Elle regarde le ciel, que la nuit envahit , elle dit adieu à tout ce qu'elle voit , mais elle marche toujours, son cœur est déjà comme mort et ses idées n'ont plus de force que pour lui désigner ses derniers pas.

i Non, dit-elle, je veux résister etm'arrétcr dans mon chemin !... »

Elle s'assit sur une pierre, car elle était plus fatiguée que si elle avait fait une route trop longue.

Après une méditation profonde , elle se leva , en disant : J'ai promis ! et elle se remit en marche, en murmurant comme Marianine pouvait murmurer, c'est-à-dire doucement, contre ce bras invincible qui la traînait.

II existait jadis, derrière l'ObscrNatoire , un terrain assez vaste ; il formait un jardin : depuis l'on a bâti sur cet emplacement.

Les arbres et les plantes de ce jardin croissaient comme bon leur semblait , sans craindre les mains d'un jardinier, et la nature y répandait sa liberté sauvage. Ce jardin était encombré d'une mullitude do ruines et de démolitions : d'énormes pierres de taille gisaient et annonçaient, par leur teinte noirâtre et les mousses qui les couvraient, que les constructions vastes qu'elles devaient former n'avaient encore existé que sur le plan de l'architecte. Les grands bâtiments dont ce réceptacle de ruines était entouré, le rendaient sombre, par l'ombre qu'ils projetaient , et les arbres croissant sans être cclaircis , ajoutaient encore une teinte plus forte à cette nuit.

(^e lieu imprimait à l'âme l'espèce d'horreur qui résulte de circonstances naturelles, dont la réunion plonge l'homme, malgré lui, dans un cercle d'idées sombres. On ne peut expliquer ce phénomène; mais enfin , si l'âme est émue lorsqu'on traverse la nuit une vaste forêt silencieuse , lorsqu'on s'avance au milieu d'une abbaye ruinée et dont les voûtes répètent vos i)as , comment n'aurait-on pas éprouvé une espèce de crainte à l'aspect de ce bois qui semblait un reste de la foret abattue par les troupes de César?... La solitude profonde de ce jardin, rempli de ruines nuancées par mille accidents de lumière qui dessinaient des fantômes bizarres, aurait effrayé l'homme le plus intrépide.

llien n'indiquait l'intérêt humain : la porte, autre ruine , restait ouverte , et laissait le champ libre à la curiosité, et à la convoitise des voleurs.

Au bout du jardin s'élevait un porche dégradé, formé par des arceaux de brique. Enfin deux ou trois fenêtres fermées par des persiennes brisées , paraissaient indiquer qu'un être habitait celte demeure singulière.

Parfois, les voisins avaient remarqué , à diverses époques, un vieillard sortir de ce bâtiment ruiné,

et sa tête blanchie errer au milieu de ces décombres; mais c'était par ouï-dire, et depuis 1791 on ne l'apercevait plus. On ne regardait cet enclos que par hasard , et l'on traita de folle une femme de chambre qui prétendait avoir revu le vieillard dernièrement dans l'enclos même. Cette femme de chambre s'appuya du témoignage d'un cocher d'une maison voisine , qui soutint la vérité de l'assertion de la femme de chambre. Les plaisants répondirent qu'ils n'avaient pas toujours dû voir clair , et que leur imagination faisait tous les frais de cette histoire.

C'était vers cet endroit que Marianine s''acheminait; bientôt elle y parvint, et s'arrêta de nouveau lorsqu'elle fut au milieu de cet ensemble imposant. Elle s'assit sur une pierre, et, si quelqu'un avait pu la voir, à la nuit, la tête penchée, le regard fixe, la figure pâle comme le reûet de la lune, il aurait cru avoir aperçu Vinnocence pleurant sur les malheurs de la terre, avant d'y faire son dernier pas ;.... elle regrette peu son séjour, mais elle y jette un dernier coup d'œil...

Récit (le la campagne de Lagloire. — Julie instruit le général. — P)érin[;held découvre le danger de Marianine. — Arriverat-il?

Pendant que Marianine courait à la mort, le général attendait avec impatience le retour de son vieux soldat. Il tressaillait à chaque fois que le lourd marteau de la porte de l'hôtel annonçait un arrivant; et lorsque le général , accouru à la croisée, ne reconnaissait pas Lagloire, il revenait s'asseoir en laissant échapper un geste de dépit.

Il était neuf heures du soir, lorsque le général entendit les pas pesants de son vieux soldat. Il court lui-même ouvrir la porte et faire hâter le grenadier qui secouait sa pipe dans la cheminée du salon.

— Allons donc, Lagloire!... allons donc!...

— Voyez-vous, mon général, le respect veut que j'éteigne...

— Eh ! fume tant que tu voudras , mais si lu as appris quelque chose, raconte-le-moi au plus tôt!... ■■>

Lagloire murmura tout bas : « Il est bon là , le général, de vouloir que je fume devant lui! et le respect donc?... »

Il déposa sa pipe, et suivit Béringheld en retroussant sa moustache.

0 Assieds-toi, Lagloire!... allons !,.. j

— Non, général, cela ne se peut pas plus que la ' | pipe!... Et l'obstiné Lagloire resta debout.

LE CENTENAIRE

— Allons, allons, dépêche -toi , assieds-toi!,.. (Lngloire fit un mouvement) ne t'assieds pas , fais ce que tu voudras, mais plus de préambule, et dismoi tout.

— Général , je me suis rendu au Luxembourg, selon la consigne : j'ai demandé, dans tous les bouchons avoisinants, si l'on voyait passer un certain vieillard que j'ai dépeint de mon mieux, et personne n'a pu me donner de réponse satisfaisante... Pour lors, j'ai fait voile-face , et j'ai changé de batterie , je me suis mis en sentinelle, et j'ai monté une garde autour de l'Observatoire...

a Hier au soir, j'ai vu le vieillard sortir de sa caserne, et je l'ai suivi jusque dans le Luxembourg : pour lors , en apercevant des bourgeois qui se le montraient et chuchotaient, je me suis mêlé, sans faire semblant de rien, à leurs groupes en leur montrant ma décoration, afin de n'être pas pris pour une mouche. Pottr lors , général , j'ai trouvé une vieille perruque qui m'a donné quelques renseignements sur notre oiseau. Il parait qu'il n'y a guère que quinze jours qu'on l'a vu dans le quartier : et la surveille, une jeune personne était venue le trouver dans la grande allée du Luxembourg où mon vieux péAml'avaitaperçue.J'ai demandé le nom de la jeune fille, mais... néant.

Il Elle est pâle, grande, maigre , chagrine, elle a des yeux brillants comme une platine neuve ; le front large et blanc; les cheveux noirs comme une giberne bien luisante , et du reste , elle promène quelquefois son vieux père... Cette jeune fille, m'a dit ma vieille perruque de chiendent, est malheureuse , et il est aisé de voir qu'elle souffre du cœur... »

A ces mots le général pensa à Marianine , et il n'écouta plus Lagloire qui, s'apercevant de la rêverie de son général, s'arrêta comme s'il eût entendu: Halte.

a Tu disais, Lagloire, qu'elle aime !... continue !

— Alors, général, j'ai offert à ce vieux papa d'aller boire une goutte , mais il m'a refusé net : pour lors , j'ai fait un demi-tour à gauche, et j'ai regagné le poste.

— Quel poste?...

— Un petit cabaret d'oîi l'on peut voir ce qui se passe dans la rue où est l'entrée du jardin de notre vieux sempiternel. J'ai poussé une reconnaissance sur le terrain :je n'y ai vu qu'une vieille massure qui ne tiendrait pas contre un coup de fusil et un amas de pierres, comme si l'on avait ruiné une fortification.

o Pour lors, je suis revenu au quartier-général , et lorsqu'il a fait nuit, que le vieillard fut rentré dans son fort, je l'ai suivi en tirailleur, manœuvrant à travers les pierres , les ronces et les arbres. Le

bonhomme est rentré dans sa coquille, je l'ai suivi.... Ici , général , commence la magie, le nid était vide, et j'ai eu beau parcourir la petite maison, je n'y ai trouvé que des appartements en ruines, des portes ouvertes et pas de vieillard. Cependant, général, foi de sergent de grenadiers , je l'ai vu entrer.

— Allons, Lagloire, mes chevaux, et courons à cette maison...

— Un instant, général!.. J'ai encore un petit renseignement... Je revenais, ce matin, parle faubourg Saint-Jacques, lorsque je rencontrai un ancien camarade.

u Pour lors , nous renouvelâmes connaissance en niellant un petit brin d'eau-de-vie en tiers, lorsque la marchande s'écria : » Tiens , voilà cette jeune personne !... »>

« Aussitôt la mère et la fille sautèrent sur le pas de la porte et ne rentrèrent qu'en se disant : « Et elle y va toute seule... »

«: Pour lors, je dis : u Qu'est ce que c'est donc que cela, la mère? >

« Oh! dit-elle, c'est une jeune personne, c'est à dire elle a bien trente ans , et elle a une histoire sur son compte, parce qu'elle est revenue, à la nuit,

chez elle, qu'elle ne croyait pas y être, et

M. Flairault, le clerc du commissaire de police, a dit à ma fille que celte jeunesse voyait un vieillard qui semble ne pas vivre et que l'on allait pincer; cela a étonné dans le quartier, parce que, depuis qu'elle est ici, elle a paru bien honnête, et voyez-vous... i>

a Pour lors, général , je me suis fait indiquer la demeure du clerc du commissaire, et muni de la recommandation de M'i« Paméla Balichet, la fille de la grosse marchande, j'ai attendu le clerc jusqu'à ce soir, qu'il estrevenu. Après quelques petits préambules et une syllabe monétaire, dit Lagloire en faisant le geste décompter de l'argent , il m'a déclaré , à voix basse, que cette jeune fille demeurait rue Saint-Jacques, n" 509, et que son père avait été autrefois proscrit, à cause d'une conspiration, du temps du règne du petit tondu.

— Lagloire, c'est-elle!.. grand Dieu!... c'est lui!...

— Qui, général?...

— JMarianine, Véryno!.. Et le général Béringheld, effrayé, se leva.

— Non , mon général , il se nomme Masters , et la jeunesse , Euphrasie ; ce ne sont pas eux. Pour lors, je suis revenu. » Le général tomba dans la rêverie, et n'en sortit qu'en s'écriant :

u N'importe, Lagloire, courons! il faut sauver cette victime.

— Et laquelle, général?

LE CE^^TENAIRE.

— Va, Lagloire , cours, dis qu'on mette les chevaux noirs, et prends ton sabre , cours.... »

A peine Lagloire était-il sorti, que le concierge frappa trois petits coups à la porte de la chambre où le général se promenait à grands pas, et il parut bientôt.

» Blonsicur le comte, une jeune fille veut absolument vous parler à vous-même. »

Béringhcld , croyant que c'est Marianine, renverse le concierge, et s'échappe... Il vole à travers les appartements et les escaliers, et arrive à la porte. Il aperçoit Julie et ne la reconnaît pas... Une pâleur mortelle se répandit sur son visage, quand il vit son erreur, cl il se retourna sans rien dire. Julie courut auprès de lui.

u Monsieur, c'est à l'insu de ma maîtresse que je viens vous trouver, mais, mademoiselle n'a pas longtemps à vivre, si vous ne la revoyez pas. M. Véryno... »

A peine ce mot fut-il prononcé que Béringheld regarde la fenuTie de chambre , et s'écrie : » C'est vous, Julie !... i> Il lui semblait déjà voir Marianine!... l'accent qui présida à cette simple phrase était celui du bonheur.

« Où estMarianine?... où est-elle?... dites!...

— Hélas! monsieur le comte , elle est bien mal, elle m'adonne une lettre pour vous, en cas qu'elle ne revienne pas ce soir , mais je n'ai pas attendu... j'ai dans l'idée...

— Donne!... Et le général se saisit de la lettre de Véryno. Il la décacheté, et, reconnaissant l'écriture de son vieil ami , il tend la main à Julie, pour lui prendre celle de Blarianine, que Julie voulait encore retenir.

Liitlre de Marianine à Béringheld.

«c Adieu, Tullius, je t'ai chéri jusqu'à mon dern nier soupir, ma dernière parole et mon dernier <i souffle furent pour toi ! je puis te le dire mainte- « nanl... Heureuse, si j'avais pu te voir et jouir de «i la vue , expirer sur Ion sein et le prouver que mes u serments ne furent pas vains. Je Irace ces caracti lères en y attachant toute mon âme et tout mon » amour : en lisant ces lignes, vois Marianine cher- « cher tes yeux, pour y déposer son dernier regard. 0 Je me flatte que ce testament d'amour sera soua vent relu par toi, que tu n'oublieras pas celle qui « l'écrivit, cl qu'elle vivra toujours dans la mémoire « J'emporte avec joie cette idée, elle me console... •( Je vais mourir, Tullius, un secret pressentiment « me l'annonce. Adieu.

<i Ta Marianiise des Alpes.

<i Hélas! ce mot me rappelle une foule de doux

a moments , les plus beaux de ma vie , si je n'avais «( pas eu huit jours de bonheur avant cette fatale «campagne, source des malheurs de la France et ti des nôtres. Adieu, pour toujours!... pour lou- «I jours !... Quel mot!... »

Le général, ému, pleurant, tenait celle lettre à la main.

<c Pauvre Marianine, où est elle?....

— Ah! monsieur, je l'ignore! A présent, dit Julie , elle doit être sortie , el personne ne sait où elle va !.. . »

Un affreux soupçon se glissa dans l'âme du général : sa figure se décomposa, il regarda Julie et d'une voix faible lui demanda :

« Où demeurez-vous ?...

— Au faubourg Saint-Jacques.

— Grand Dieu ! c'est elle !.. le vieillard!..

— Ah! monsieur, vous connaissez donc cet inconnu avec lequel elle a des relations... Ah ! qu'elle est triste depuis qu'elle l'a vu... »

Béringheld , évanoui , n'entendait plus rien. Il revint à lui, en s'écriant : « Mes chevaux !... «Et il courut à récurie , aux remises , presser les domestiques.

— Laurent, cent louis , si vous arrivez en un quart d'heure, rue du faubourg Saint-Jacques, n" 509. ..

Aussitôt le général fait monter Lagloire , Julie et Laurent : on traverse Paris au grand galop, en criant : Gare!... On brûle le pavé, car les chevaux du général dévorent la dislance, el jamais on ne vit une pareille vélocité...

u Monsieur, disait Julie, il y a neuf mois que nous sommes revenus de Suisse , mais monsieur a été obligé de changer de nom pour pouvoir rester à Paris. Nous avons clé dans la plus grande détresse, el mademoiselle n'a jamais voulu vous faire donner avis de sa position.

— Quelle fatalité! quelle mauvaise honte!., fierté mal placée ! un ami !... son mari !... ah !...

— Enfin, depuis cinq jours, un soir, mademoiselle est revenue delà rue de l'Ouest avec une somme considérable... »

L'effroi du général fut à son comble , il déchirait de rage les broderies de son habit, et, se penchant à la portière, il criait : « Laurent, au grand galop!... plus vite!... « Et Laurent monta la rue Saint-Jacques au grand galop, en répondant : « Nous perdons les chevaux !...

— Arriverons-nous à temps ? disait le général.

— Faut l'espérer,» répondait I^agloire qui, mettant la tétc à la portière , criait gare à ceux qui se trouvaient et devant et derrière la voilure qui semblait emportée par un vent furieux.

LE CEI^TKNAIRlï.

Enfin l'on arrive à la dcrncurc de Véryno. Le général monte l'escalier de bois avec une rapidité sans exemple, il entre dans l'appartement de son vieil ami.

Véryno était seul, sa lampe jetait une lueur faible; le vieillard, la tète appuyée dans ses mains, réfléchissait ; et son œil fixé sur le siège que Marianine occupa pendant tout le jour, annonçait que toutes ses pensées entouraient sa fille chérie. Au bruit de la porte , le vieillard dérangea sa tête blanchie ; il lève ses yeux gros de larmes , et il aperçoit le général dans un état difficile à décrire. Sa figure terrifiée, son attitude effrayante, émurent tant Véryno, qu'il reconnut Béringheld sans oser lui parler.

« Slarianine !... fut le premier mot que prononça le général.

— Elle est sortie ! » fut la réponse de Véryno.

Béringheld se tordit les bras, et leva les yeux au ciel avec une expression de douleur, de crainte et d'effroi, qui n'échappa à personne. Il alla lentement vers son vieil ami, le serra dans ses bras sans mot dire , laissa couler ses larmes sur ce visage antique, et, se tournant vers Lagloire,il lui fit signe de descendre.

Le général laissa le vieillard plongé dans l'étonnement le plus profond ; une crainte vague , un effroi glacial se répandirent dans son cœur, et il regarda Julie d'un œil interrogateur. Julie ne répondit rien à celte tacite demande, et le silence régna; seulement, le vieillard étonné se promena d'un pas faible dans cet appartement vide pour lui !...

Pendant ce temps, le général et Lagloire couraient vers l'endroit où Béringheld-le-Centenaire faisait sa demeure momentanée. Ils y arrivèrent, guidés par l'espoir d'arriver assez à temps pour sauver Marianine. Ils entrent dans ce terrain qui semblait le palais du génie des destructions et le temple de la terreur.

Le général promène un œil curieux sur cette vaste enceinte : son regard arrive sur la maison presque détruite, et là, la lune, se dégageant des ombres épaisses d'un gros nuage, illumina, par une masse de lumière, le porche de cet antre sauvage. Un spectacle magique stupéfia le général : en effet, le grand vieillard lui apparut dans l'enfoncement de la maison, il portait sur ses épaules Marianine évanouie; sa belle tète était appuyée sur celle du Centenaire , et le jais de ses longs cheveux se mêlait à l'argent de ceux du vieillard ; les bras de cette fidèle amante pendaient sans force , et annonçaient, par cette débilité, qu'elle s'était abandonnée : cette pose , ce laisser-aller , régnaient dans tout son maintien. Le vieillard la supportait avec indifférence, et comme un fardeau sans vie. Cette belle léle pleine

de douceur, ces yeux éteints, fermés, et la pâleur de Marianine, encore rendue plus blanche parce rayon subit de la lune, contrastaient avec le feu qui sortait des yeux du /'«/«/ vieillard: c'était la Mort emportant un mourant. (^)ue l'on joigne à cela sa démarche lente et immuable, la rigide expression de son visage, et son maintien tnonumental, et l'on aura l'idée du tableau le plus terrible que l'imagination puisse entrevoir. Ce spectacle était plus qu'effrayant pour le général , car il savait que Marianine allait à la mort. Aussi, à peine eut-il aperçu le vieillard et sa proie, qu'il se précipita, avec la rapidité d'un boulet, vers la maison ruinée. Il entre, et ne trouve point de vestiges ; il parcourt tout, et ne trouve point d'issue; il considère le plancher des dalles où le vieillard s'est comme évanoui , et il ne découvre aucune sortie. Lagloire est stupéfait , mais il court chercher de la lumière, des armes, des instruments : le vieux soldat s'exalte pendant cette course, et jure de tout détruire, plutôt que de ne pas retrouver Marianine.

•1 A moi! les amis du 3" régiment! voilà l'ennemi ! » s'écria-t-il.

Trois ou quatre personnes, entendant crier Lagloire, le suivirent vers le cabaret où il avait déjà établi son quartier-général lors du blocus qu'il fit pour découvrir la demeure du Centenaire, et le hasard voulut que ce fussent des anciens soldats du régiment de Lagloire

Marianine aux Catacombes. — Apprêts de sa mort. — Sa vision dernière.

Aussitôt que le vieillard fut dans le souterrain , avec sa proie, il se hâta de profiter de l'évanouissement de 3Iarianine pour la transporter à ce qu'il avait nommé son palais. La fraîcheur des caves profondes qui commencent sous l'Observatoire et dans lesquelles le vieillard avait un accès secret, saisit Marianine, et elle s'éveilla de l'espèce de sommeil auquel elle était en proie.

Un morte! effroi s'empara de son âme, lorsque la lueur faible de la lampe que tenait le vieillard lui montra l'horrible séjour qu'ils traversaient. La jeune fille , n'ayant jamais entendu parler des catacombes, fut terrifiée à leur aspect. Ces montagnes d'ossements, rangés avec une régularité singulière et qui semblent les archives de la mort , ce silence éternel, à peine troublé par les pas de celui qui la soutenait,

LE CENTENAIRE

et plus que tout cela, la présence do cet être extraordinaire qui participait par tant de détails aux habitants des tombes , tout contribuait à la mettre sous le charme invincible de la peur, et cet état lui ôtait l'énergie et les moyens de se soustraire à son sort; elle ne pouvait que suivre cet être magique, qui la mit à terre aussitôt qu'il s'aperçut qu'elle n'était plus évanouie.

Ils marchaient déjà depuis bien longtemps en silence , et ils allaient se trouver au bout des catacombes, lorsque la pauvre 3Iarianine , rassemblant ses forces, s'arrêta en disant : « Où me menezvous?...

— Au Louvre... tiens, jeune fille, regarde!

Et le vieillard lui montra la voùle. Nous sommes dessous la Seine , et dans un instant tu entendras le bruissement de l'onde.

— Mais, à quoi me sert-il d'aller au Louvre?

— Tu y verras un palais où toutes les sciences se sont donné rendez-vous; tu contempleras une habitation où tous les pouvoirs se sont réunis ; si tu veux voir ton amant , tu le contempleras à loisir ; si tu es malheureuse, tu cesseras de l'être... »

Le vieillard avait un accent sardonique qui fit frémir Marianine. Enfin, elle se leva et suivit le Centenaire qui marchait au milieu de ce silence effrayant qui accompagne l'exécuteur entraînant une victime à l'échafaud.

Bientôt , ils arrivèrent à un endroit où une masse énorme de pierre qui commençait au sol, dont elle faisait partie, et continuait jusque par-delà la voûte, annonça qu'ils avaient atteint le but de leur voyage souterrain. La bizarre disposition de cette masse de pierre indiquait que, là aussi, la génération passée qui avait exploité cette carrière , s'était arrêtée , soit parce que la nature de celle matière n'était plus la même, soit parce que la mine ne fournissait plus rien. Marianine s'assit sur un bloc de pierre : ses yeux sans force et dénués de toute expression vitale, errèrent dans les sinuosités de ce rocher souterrain, sur les trous qui gardaient encore les marques des travaux de l'homme , sans qu'elle osât regarder le Centenaire ni retourner la tête : enfin, si l'esprit humain peut se figurer exactement l'étal d'un être qui n'a plus de la vie qu'un souffle animal , privé des sensations, du sentiment, et trop faible pour faire mouvoir les ressorts de Tàme , on aura une idée imparfaite de la situation de Marianine.

Au milieu de ce silence de mort, on n'entendait que le bruit des fillrations de l'onde qui tombait goutte à goutte , et dont le retour successif pouvait à lui seul plonger l'âme dans la mélancolie.

Cependant le Centenaire, cherchant dans la voûte un objet qui lui paraissait familier, parvint, après quelques instants, à le trouver. Alors , sans que

Marianine, qui avait atteint un degré inconnu de souffrance passive, pût être étonnée de ce nouveau prodige , elle vit machinalement , et comme un spectacle ordinaire, cette masse énorme de pierre s'enlever dans les airs, et le Centenaire attacher une chaîne de fer, sortie de la voûte , à un grand anneau scellé dans les parois de cette roche. Alors la jeune fille aperçut un autre souterrain, dont la nuit éternelle était faiblement modifiée par une lueur qui ne servait qu'à rendre l'obscurité plus terrible. Cette triste lumière , qui s'échappait des fentes d'une porte placée au bout de cette galerie, colorait d'abord assez fortement les deux côtés de ce sombre corridor souterrain , mais cette lueur venait mourir, par des teintes insensibles, de telle manière que l'endroit où se trouvait 3Iarianine était tout à fait noir. Cet effet naturel portait dans l'âme une telle émotion , que la fille de Véryno fut en quelque sorte tirée de son abattement , et qu'elle jeta un grand cri.

u Voilà le porliquc de mon habitation, :i s'écria le vieillard en saisissant 3Iarianine et la faisant entrer dans ces nouveaux lieux.

Elle fut agréablement surprise , en sentant qu'elle marchait sur un parquet de bois, recouvert d'un lapis qui devait cire précieux , à en juger par la douceur qu'elle trouvait à le fouler. La voûte et les parois de cette galerie étaient tapissées de velours noir, drapé avec élégance et rattaché par des agrafes d'argent. 3Iarianine, au milieu du luxe royal de celte galerie, retrouva quelque peu de courage, et elle se mit à effleurer de sa jolie main le velours et les ornements , semblable aux mourants qui cueil- |

lent des fleurs , font des projets , et par une loi secrète de la nature de notre esprit , se cachent l'horreur de la mort future par des jeux éphémères.

Marianine suivait le vieillard de loin : tout à coup son pied heurte contre une masse sonore , dont le bruit sec l'effraie, elle regarde à ses pieds et , à la faveur de la lueur qui devenait plus forte à mesure qu'ils avançaient, elle croit reconnaître un squelette, dont la main décharnée tenait encore un morceau de tapisserie. Marianine frémit à l'horrible idée qu'elle eut sur-le-champ, des sacrifices que son guide avait dû faire pour obtenir un secret inviolable sur sa demeure souterraine. Alors toute cette splendeur se ternit et elle ne pensa plus qu'à la mort des ouvriers que le vieillard avait employés , et ces réflexions la conduisirent à penser qu'elle ne sortirait plus de cette tombe... Elle se retourna comme pour s'enfuir , mais aussitôt qu'elle eut levé les yeux, elle rencontra le Centenaire qui lui barrait le passage. Elle tressaillit à l'aspect des regards d'horreur qu'il jetait sur elle.

^' Quel est ce mystère i*» demanda-telle en lui montrant les os du squcleite par un geste accusateur.

LK CENTENAIRE

Le Centenaire se nul à sourire dédaigneusement, et, au milieu du silence, l'éclat de son rire sardoniquc effraya la jeune fille... « Tu crois que je l'ai l'ait mourir?.... » Mariaiiiiie tressaillit en voyant avec quelle sagacité le vieillard découvrait ses pensées. « Euplirasie, contiima-t-il, cinquanle hommes, des différents siècles qui se sont écoulés , ont travaillé à cette demeure de Gnome, il n'en est pas un seul qui ait su avoir édifié mon palais... Lorsque je sacrifie un être.... c'est le plus rarement possible, et . en pleurant, car je suis alors les lois de la nécessité... marchons!.... »

Ils arrivèrent enfin au fond de la galerie, et là, avant d'entrer , Marianine remarqua une foule de choses précieuses disposées avec art. Au milieu de ces curiosités , elle vit des morceaux de bois brûlés posés respectueusement sur un velours comme une chose précieuse.

< Qu'est-ce? dit-elle en regardant le grand vieillard.

— Ce sont, répondit-il, quelques fragments du bûcher de Jeanne d'Arc : à côté, voici une des dernières pierres de la Bastille; plus loin, ce crâne est celui de Ravaillac; ce livre est la bible de Cromwell; celte arquebuse a appartenu à Charles IX ; contemplez bien celle mappemonde, c'est celle du grand Christophe Colomb; voici le voile de la reine Elisabeth , un colUcr de sa sœur Marie , une cravache de Louis XIV, une épée de Ximénès et une plume du cardinal de Richelieu ; ce n'est pas celle qui a écrit l'ordre d'exécuter ce pauvre Montmorency, mais celle qui écrivit Mirame! tenez : ceci est un anneau de Sixte-Quint : enfin tout ce que vous voyez sont des souvenirs qui me rapp^îllent tous mes amis et les siècles passés. »

En achevant ces mois, le Centenaire poussa la porte, et un autre spectacle frappa Marianine étonnée. Elle aperçut une vaste pièce circulaire, dont une étoffe précieuse tapissait les murs. Sur une table immense, couverte d'une serge verte, une lampe de bronze paraissait éclairer éternellement ce lieu d'horreur.

En effet, plusieurs crânes humains étaient sur la table; des squelellcs avançaient leur léle hideuse, ils semblaient ricaner tout haut el appeler Marianine. Lorsqu'elle porta les yeux d'un antre colé, elle frissonna en voyant des instruments d'acier qui scintillaient et paraissaient prédire la mort; des sphères , des cartes , des os , des substances singulières , dont elle ne put distinguer les formes ni les couleurs, effrayaient ses yeux. Elle ne vit point de livres : seulement, des parchemins desséchés à moitié déroulés et couverts de caractères indéchiffrables formaient toute la bibliothèque du Centenaire. Marianine, n'osant penser, parcourait de l'œil cet appar-

tement, au centre de la terre, qui avait l'air de contenir tous les secrets de la nature. Tout à coup elle ressaisit sa pensée, et son premier mouvement fut de chercher à fuir ; elle se retourne, elle n'aperçoit plus d'issue, et, comme par enchanlement , il s'est élevé derrière elle un fauteuil caché par un drap noir , ou du moins elle dut penser que le contour de l'objet caché par ce drap fatal était un siège... Elle chercha le vieillard comme pour l'ifilerroger , et elle fut glacée d'effroi... Le Centenaire s'était placé sur son fauteuil, il avait ôté tout l'allirail et les vêtements qui déguisaient ses formes, et la lumière blanchâtre de la lampe , en donnant d'aplomb sur son crâne, le rendait tellement jaunâtre, que rien ne distinguait la tète du vieillard de celles qui, privées de la vie, gisaient devant lui.

Mais ce qui épouvanta bien plus Marianine, ce fut le changement qui s'était opéré sur la figure du personnage singulier qui se trouvait devant elle. L'attilude du Centenaire et la rigidité de ses manières auraient imposé au plus intrépide. Une sévérité brusque siégeait sur son visage, avec tous les indices de la cruauté. Il n'osait regarder sa victime qui, pâle, les cheveux épars, et belle de candeur et d'innocence, semblait l'interroger des yeux au défaut des paroles qu'elle ne pouvait prononcer. La clarté presque indécise de la lampe, et un silence immuable, prêtaient à cette scène souterraine une éloquence inimaginable. On eùtditMarie Sluart, seule avec son bourreau, attendant le coup mortel dans celte salle que Scliiller représente ornée d'un luxe royal.

Marianine reraarquabientôt des indices effrayants manifester les approches d'une dissolution chez le vieillard : le feu sombre de ses yeux s'adoucissait insensiblement en paraissant s'éteindre. Soit que ce fût un effet des efforts inégaux de la lueur de la lampe, soit que ce fût une anomalie de cette existence surnaturelle, elle croyait apercevoir la carnation factice de cet être pâlir de telle sorte que les os des générations passées n'étaient pas plus blancs. Au moment où cette pauvre enfant le contemplait avec le plus d'attention, il la regarda, elle coup d'œil furlif qu'Ugolin jeta sur les membres de ses enfants morts de faim, fut, tel terrible que le Dante le représente, moins féroce et moins profond.

Le vieillard, après avoir imprimé parce regard, à l'âme de 3Iarianine, une stupeur dont il semblait vouloir profiler, se leva, et sentant son exislence s'affaiblir, il fut forcé dcse traîneretde s'appuyersur les meubles, pour aller chercher différentes choses.

Il apporta un tube en verre, qui finissait en chalumeau, etdont l'extrémité était garnie en platine : ii le posa, avec la précaution de la vieillesse, sur sa table, il y joignit des fioles dont Marianine ne put

LE CENTENAIRE

apercevoir le contenu, car une substance, formée par un alliage de plusieurs métaux, emboîtait chaque vase, dont la partie supérieure restait seule à découvert. Lorsqu'il eut posé sur la table tout ce dont il semblait avoir besoin, il prit un mortier en or et le plaça près de Marianine, qui regardait ces apprêts avec une curiosité enfantine. La pauvrejeune fille aurait, je crois, joué avec la hache avant qu'on lui tranchât la télé.

« Pourquoi, dit-elle doucement au vieillard, pourquoi tout ceci? »

Le cri de l'hyène qui trouve une proie longtemps cherchée, n'est pas plus sauvage que le rire du Centenaire.

«i Quelle voix ! s'écria Marianine, oh! laissez-moi m'en aller ! car je n'existe pas...

— Ta vie est à moi, reprit le vieillard, tu me l'as donnée, elle ne t'appartient plus...

— Qu'en voulez-vous faire? deraanda-t-elle avec ingénuité.

— Qtiand tu l'apprendras, tu n'en sauras plus rien.' répondit laconiquement le Centenaire.

— Grand Dieu ! a s'écria Marianine en se tordant les bras el levant les yeux vers la voûte ; alors elle eut sujet de frémir en voyant au-dessus de sa tête une immense cloche d'une substance diaphane, et qui paraissait ne tenir qu'à un fil, elle jeta un cri d'horreur, et, heureusement pour elle, elle tomba à côté du fatal instrument que cachait le drap noir.

Le Centenaire continua ses apprêts avec une sloïque impassibilité, et il ne releva même pas Marianine qui tâcha de ramper de son mieux pour regagner la porte, devenue invisible, mais le vieillard, de temps en temps, jetait un coup d'œil sur les mouvements de sa [)roie.

En ce mouîcnt, un bruit assez extraordinaire fit retentir le souterrain par lequel ils étaient arrivés; le vieillard étonné écouta longtemps, mais comme le bruit cessa soudain, il n'y fit plus aucune attention. Une légère lueur d'espérance se glissa dans l'âme de Marianine, elle était à genoux et cherchait à découvrir ce que voilait le lugubre drap noir, en portant la main de ce côté. Elle sentit une chaleur intolérable, alors elle n'osa pas s'assurer si le feu caché dont l'influence était si violente brûlait sous la grotte, ou s'il était contenu dans de l'airain. Elle regarda au-dessus du drap noir, et elle vit s'élever une vapeur dont la présence était annoncée par le mouvement des objets qui se trouvaient en deçà, tt Allons, s'écria le vieillard en s'avançant vers la jeune fille, relevez-vous ! »

Marianine se leva, et courut se réfugier du côté opposé, en paraissant redouter l'approche du vieillard. Ce dernier se mit à sourire de l'effroi delà victime et lui dit :

« Euphrasie, tu es en mon pouvoir, et rien ne peut t'y soustraire.... Quelle est l'oreille qui entendrait tes cris, le bras qui te défendrait? Nous sommes à deux cents pieds du sol sur lequel marchent les hommes d'un jour...

— Et Dieu!.. » dit 3Iarianine.

Un effroyable sourire vint errer sur les lèvres cautérisées du Centenaire ; alors en apercevant ce rire sardonique digne deSatan, la jeune fiUes'écria : « Je suis morte... je le vois. »

Un second sourire servit encore de réponse, et le vieillard, contemplant la beauté sublime de celle qu'il allait détruire, laissa rouler sur sa joue livide quelques larmes....

Marianine, en tombant aux genoux de son bourreau, éleva vers lui ses mains suppliantes, et lui dit d'un son de voix qui eût attendri un tigre : « Au moins, laissez-moi prier Dieu... quelques instants !.,.

— Si cela rend votre mort moins cruelle, j'y consens... !>

Là-dessus, le vieillard retourna sur son fauteuil, et consultant tour à tour les substances que renfermaient les fioles, il se mit à en composer un mélange pendant que Marianine, agenouillée sur un carreau de velours, où peut-être d'autres victimes avaient prié avant elle, éleva vers le ciel ses innocentes supplications.

«Hélas! dit-elle tout haut, peut-être dois-je remercier l'Eternel de me ravir mon existence, c'est m'épargner de la douleur. En effet, grand Dieu ! la somme de mon infortune a, jusqu'ici, surpassé celle de mon bonheur, et pour quelques instants fugitifs, que de peines!... S'il en fut ainsi pendant la plus belle moitié de ma vie, n'est-ce pas un triste augure pour le reste!...')

Cette idée envahissant son âme, elle se releva calme, et, se présentant au vieillard, elle lui dit avec un doux accent d'iimocence :

« iMe voilà prête.... »

Le Centenaire, ne «'attendant pas à une pareille soumission, la regarda avec étonnement.

« Pourriez-vous me dire, reprit-elle avec un son de voix qui ne renfermait aucune plainte, aucun reproche; pourriez-vous me dire ce que je vous ai fait pour que vous vouliez me tuer?...

— Pourquoi l'es-lu trouvée sur mon chemin ? ne ni'as-tu pas avoué que tu allais à la mort, que tu la désirais ?..,

— Moi, s'écria-l-elle, j'ai désiré la mort ?... ah ! je ne la connaissais pas!...

— Puisque tu voulais mourir, ne vaut-il pas mieux que ton souffle, au lieu de se perdre et d'aller retrouver la masse d'existence qui appartient à notre globe, vienne prolonger ma vie?.... 31ais, jeune fille, n)on souffle est fondé sur le tien, je te plains si

LE CENTENAIRE

tu m'as trompé!... si tu aimes la vio, il la fautquit-

ter... Que ne m'as-tu prévenu? j'aurais clicrclié

d'autres victimes! je n'en manque pas dans l*aris... et les tripots du palais de Bichcli'eu m'en fournissent plus qu'il ne m'en faut... Maintenant il n'est plus temps...; dans peu j'expire.... je sens déjà qu'à peine mes idées se forment, et le fluide vital me

manque Ta mort est maintenant une nécessité,

et puisque tu as une belle âme, je te parle froidement Pauvre enfant! je le regretterai peut-être

plus que tous ceux que tu laisses sur la terre, et.... il est des souvenirs bien cruels pour moi... »

En achevant ces derniers mots, le Centenaire paraissaitoppressé, et un restede sensibilité triomphait des froides et tristes vérités que son oniniscience lui avait fait conquérir.

« Alors, répondit Marianine, employez votre art divin; plongez-moi dans le sommeil de l'âme, et faites-moi voir celui que je chéris!... Pendant que je serai occupée à cette douce vue, que je serai détachée du monde, vous vous emparerez de ce souffle dont je n'ai pas besoin... car, s'il n'est pas venu m'épouser, c'est qu'il ne m'aime plus, n

Le vieillard parut enchanté de cette proposition, qui sauvait à Marianine les douleurs de l'agonie , et qui lui ôtait à lui-même le terrible spectacle d'une victime qui se débat contre la mort. Un rayon de joie vint ranimer son visage, qui prenait déjà l'aspect de celui d'un squelette, et il s'empara des mains de Marianine

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