‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 10 sur 157 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

cecy. Mais treuvez ung tronson d'homme parfaictement content sur cesle miette de boue. Est-ce pas une honte ? En cecy l'aulheur se est saigement comporté à l'instar de Dieu. Et il le prouve par atqui. Oyez? Est-il poinct desmontré en toute clairetéaux scavans que le souucrain Seinior des mondes a faict ung numbre infini de machines lourdes, poisantes, graves, à grosses roues, grandes chaisnes, terribles détentes, et affreulx tournoyemens compliquez de vis et poids en la fasson des tournebrosches ; mais aussy se est dibvcrti en de petites mignonnerics et chouses grotesques, legicres comme le vent que il a faict encore, créations naifves et playsanles dont vous riez, les voyant. Est-ce pas vray? Doncques , en toute œuvre concentrique, comme est la trez spatieulze bastisse emprinse par l'auîheur, besoing est, pour se modeler sur les lois de ce dessus dict Seigneur, de fassonner aulcunes fleurs mignonnes, playsans insectes, bcaulx draccons bien tortillez, imbriquez, supcrcoulourcz , voire mesme dorez encore que l'or luy fault soubvent, et les gelter aux pieds de ses monts neigeux, piles de roches, et aultres sourcilleuzes filosophies, longs et terribles ouvraiges, coulomnades marmonnes , vrais pensers sculptez en porphyre. Ha cà , bestes immundes qui honnissez et respudicz les fugues, phantaizies, contrepèteries, musicques et roulades de la iolye muze droslaticque, ne rongerez vous pas vos griphes, pour

nepluz escorchiersapeau blanche, azurée de veines, ses reins amoureulx . ses flancs de toute élégance , ses pieds qui restent saigement au lict, sonvisaige desattin, ses formes lustrées, son cueur sans fiel ? Ha, testes choppes, que direz vous en voyant cy , que cestc bonne fille est issue du cueur de la France, concorde aux natures de la femme , ha esté saluée d'ung ave gentil par les anges en la personne du donateur Mercure, et finablement est la pluz claire quintessence de l'art. En ceste œuvre se renconstrent nécessité, vertu, phantaizie, vœu de femme, vœu d'un pantagrueliste quarré, il y ha toust. Taysez vous, festez l'autheur, et lairrez son guallimard à double godet doter la Gaye Science des cent glorieulx contes droslaticques.

Donc arrière mastins , sonnez les musicques , silence cagolz , hors d'icy les ignares, advancez messieurs les ribaulds ! mes mignons paiges, baillez vostre doulce main aux dames, et grattez la leur au mitant, de la gentille fasson, en leur dizant : — Lisez pour rire !

Aprest, vous leur direz quelque aultre mot plus playsant , pour les fayre esclater , vu que, quand sont rieuzes, elles ont les lesvres desclozes et sont de petite rezistance à l'amour.

Escript à Geneue , en l'hostel de l'Arcq , aux Eaucs Vifues. Feburier 1834.

PERSEUERANCE D'AMOUR.

Environ les premières années du treiziesme siècle apreslla venue de Nostre Divin Saulveur, advint en la citté de Paris une advenleurc amoureuze par le faict d'ung homme de Tours , de laquelle s'estomira la ville , et aussi la Court du roy. Quant au clergié , vous verrez par ce qui sera cy dessoubs dict , la part qu'il en eust en ccsle histoire dont par luy feut conservé le tesmoignaige.

Ce dict homme, appelé le Tourangeaud par les gens du menu, pource qu'il avoyt prins naissance en noslre ioyeuse Tourayne , esloyt en son vrai nom dict Anseau. En ses vieulx iours, ce bon homme rattourna en son pais et feust mayre de Sainct- Martin suyvant la chronique de l'abbaye et de la ville, mais à Paris estoyt ung noble orpheure. Ores doneques, en son prime eage, par sa grant honnesteté, ses labeurs ou aultrement, devint bourgeoys de Paris et subject du roy, dont il achepta la protection suyvant l'usaige de ceituy tems. Il avoyt une mayson par luy bastie hors de toute censive , proche l'ecclize Sainct-Leu, en la rueSainct-Denys où sa forge estoyt bien cogneue de ceulx qui cherchoyent lesbeaulx ioyaulx. Encoresque ce feut ung Tourangeaud et que il eust de la vie à revendre, il estoyt demouré saige comme ung vray sainct , nonobstant les blandices de cesle ville , et avoyt effeuillé les iours de sa verde sayson sans avoir oncques lairré Iraisner ses chausses en ung clappier. Beaucoup diront que cecy passe les facultez de croire que Dieu ha mizes en nous pour aider à la foy deue aux mystères de sa sainetc religion ; aussy besoing

est-il de desmontrer habundamment la cause absconse de ceste chasteté d'orpheure. Et d'abord prenez qu'il estoyt venu de son pied en la ville ; paouvre, plus que Job, au dire des vieulx compaignons ; et que , à l'enconstre des gens de nostre pays , lesquels n'ont que ung prime feu , il avoyt ung charactere de meltail , et persistoyt en ses voyes comme une vengeance de moine. Ouvrier touiours labouroyt, devenu maistrelabouroyt encore; touiours apprenoyt secretz nouveaulx , cerchoyt nouvelles receptes, et en cerchant renconstroyt des inventions de toute sorte. Lespassans attardez, gens de guetteoumaulvais garsons voyoient touiours une saige lampe allumée à travers les croisées de l'orpheure, et bon orpheure tappant , sculptant, rognant, cizaillant, limant, locquant en compaignie de aulcun apprentif, portes clozes. aureilles ouvertes. Lamizere engendra le labeur, le labeur engendra sa nottable saigesse, et la saigesse engendra de grants- biens. Entendez cecy , enfans de Caïn qui mangez des doublons et pissez de l'eaue! Si le bon orpheure avoyt en luy-même de ces phantasques dezirs qui , de cy, de là, tenaillent ung paouvre homme seul quand le dyable faict mine de l'emporter sur ung signe de croix, le Tourangeaud rebattoyt son mettail , attiroyt les esperitz seditieulx à sa ccruelle en se bendant à faire des délicatesses delitieulses, mignonnes engraveures, figurines d'or, belles formes d'argent avec lesquelles il rafreschissoyt lacholerede sa Venus. Adjoutez à ces choses , que ce Tourangeaud estoyt homme à simples semelles, de naïf enleti

CONTES DROSLATICQEES.

dément , craignant Dieu d'abord , puys les volleurs, les seigneurs aprest, le tumulte par dessus toust. Quoique il eustdeux mains , iamays ne faysoit que une seule chose. Il avoyt ung parler doulx comme est ecluy d'une espousee auant les nopees. Encores que le clergié, les gens d'armes et aultres ne le repputassent poinct scavant, il scavoyt bien le latin de sa mère et le parloyt correctement, sans se fayre prier. Subsécutivement ceulx de Paris lui avoyent apprins à marcher droict, à ne poinct battre les buissons pour aultruy , à mesurer ses passions à l'aulne de ses revenus, à ne bailler à personne licence de luy prendre de son cuir pour se faire des cordons, à veiller au grain, à ne point se fier aux dessus de boëte, ne poinct dire ce que il faysoit et faire ce que il disoyt, à ne lairrer cheoir que de l'cauc, avoir pluz de memoyre que n'en ont habituellement lesmousches, à guardersa peine pour luy seul et aussy son escarcelle, à ne poinct s'occuper des nuecs par les rues, et vendre ses ioyaulx plus chier que ils neluy coustoyent ; toutes chouses dont lasaige obseruance luy donnoyt aultant desapience que besoing estoyt pour viure à son ayse et contentement. Aussy faysoit il, sans gehenner personne. Et, ad vizant ce bon petit homme en son privé, beaucoup disoyent le voyant : — Par ma foy, ie voudroys estre cet orpheurc, encore que l'on m'obligeast à botter iusques augenouil les crottes de Paris durant une centaine d'années. Aultant auroyt vallu soubhaiter estre roy de France pour ce que l'orpheure avoyt des bras quarrez, nerveulx, poislus, et si merueilleuzement durs que, alors qu'il serroyt les poings, des tenailles manouvrees par le pluz rude compaignon neluy eussent ouvert la main. Comptez que ce que il tenoyt, estoyt bien à luy. De pluz avoyt des dents à mascher du fer, ung estomach à le dissouldre, une fressure à le digérer, ung sphincleràrexpeclorersansdeschireure, puys des cspaulles àsoubstenirle mundeà l'instar de ce seigneur payen auquel estoyt iadis commiz ce soing et que la venue de Iezus-Christ en a, bien à tems, deschargié. Ce estoyt à vray dire, ung de ces hommes faicts d'un seul coup, et qui sont meilleurs, vu que ceulx auxquels besoing est de reloucher ne vallent rien ainsy rapiécez et bastis en pluzieurs foys. Brief, maistre Anseau estoyt ung masletainct engrayne,à vizaige de lion, et soubs les sourcilz duquel sourdoyl ung resguard à fundre l'or, si le feu de sa forge lui avoyt faict deffault; mays , une eaue limpide mize en ses yeulx par le modérateur de toute chose, temperoyt ceste grant ardeur, sansquoy, il eust toust bruslé. Estoyt-ce poinct ung fier morceau d'homme?

Sur l'eschantillon de ses vertuz cardinales, aulcuns perseuereront à s'enquérir pourquoy le bon urpheure estoyt demouré garson comme unehuistre,

vu que ces proprictez de nalture sont de bel uzaige en tous lieux. Mays ces opiniaslres critiques scavent ils ce que est d'aimer? IIo! ho ! Foing! Le meltier d'ung amoureulx est d'aller, venir, escoutter, guetter, se taire , parler, se blottir, se fayre grand , se fayre petit, se fayre rien du toust; agréer, musicquer, pastir, quérir le dyable où il est , compter des pois gris sur ung vollet , treuver des fleurs soubz la neige , dire des pastenostres à la lune , caresser le chat et le chien du logis , saluer les amis , flatter la goutte ou la catharre de la tante, et luy dire en tems opportun : — Vous havez bon vizaige et fayrez l'espitaphc du genre humain. Puis flairer ce qui plaist à tous les parens , ne marcher sur les pieds de personne , ne poinct casser les verres, ferrer des cigales, laver des briques, dire des riens, tenir de la glace en sa main, s'esbahir des affiquets , s'escrier : — Cecy est bien. Ou : — Vrayment madame vous estes bien belle ainsy. Et varier cela de cent mille fassons. Puis se fraizer, s'empoiscr comme ung seigneur, avoir la langue leste et saige , endurer en riant tous les maulx que faict le dyable, enterrer toutes ses cholcres , tennir sa natture en laisse , avoir le doigt de Dieu et la queue du dyable , guerdonner la mère, guerdonner la couzinc, guerdonner la meschine, brief, touiours se fayre une trogne plaisante, faulte de quoy la femelle s'eschappe et vous plante là , sans dire une seule rayson chrestienne. Enfin de toust , l'amoureulx de la pluz clémente garse que Dieu ait faite en ung moment de belle humeur, auroyt il parlé comme ung bon Mure, saulté comme une puce, viré comme ungdez, musicqué comme le roi David, faict les cent mille tourdions de l'enfer, et basti pour ceste dessus dicte femme , l'ordre corinthien des colonnes du dyable ; s'il fault à la chose especialle et tenue secrète qui plaist entre toutes à sa dame , que soubvent elle ne scay t clle-mesme , et que il est besoing de scavoir; la garse le quitte comme une leppre rouge. Elle est dans son droit. Nul ne sauroit y trouver maille à reprendre. En ceste occurrence, aulcuns hommes deviennent grimaulds, faschez, affolez pluz que vous ne pourriez imaginer. Voire mesme , pluzieurs se sont occiz pour ce revirement de iuppe. En cecy, l'homme se dis lingue de la beste, vu que aulcun animal ne haper deu l'esprit par dezespoir d'amour; ce qui prouve d'abundant que les bestes n'ont point d'asme. Le meltier d'amoureulx est doncqiies ung mettier de batteleur, de souldard , de charlatan , de baladdin , de prince, de niais, de roy, d'oisif, de moyne, de dupe , de traisne-chausses , de menteur, de vantard, de sycophante, de testc-vuyde, de chasse-vent, de gaule-festu, de cogne-rien, de draule ; ung mettier dont s'est abstenu Iczus; et que, en son imitacion, desdaiguenl les gens de hault entendement ; mettier

CONTES DROSLAT1CQUES.

auquel ung homme de valleur cstrequiz de despendre , avant toute chose , son temps , sa vie , son sang, ses meilleures parolles, oultre son cueur, son asme et sa ceruelle dont toutes les femelles sont cruellement affriandees, pourceque dez que leur langue va et vient, elles se disent l'une à l'aultrequesi elles n'ont pas tout d'ung homme, elles n'en ont rien. Comptez mesme qu'il se renconstre des cingesses qui fronssent leurs sourcils , et grondent encores que ung homme faict les cent coups pour elles, à ceste fin de s'enquérir s'il y en ha cent et un; vu que, en tout, elles veullent le pluz , par esperit de conqueste et tyrannie. Et ceste haulte iurisprudence ha esté toujours en vigueur soubz la coustume de Paris où les femmes repeoivent pluz de sel au baptesme qu'en aulcun lieu du munde, etparainsy sont malicieuzes de naissance.

Etdoncques, l'orpheure touiours estably à son ouvrouere, brunissant l'or, chauffiant l'argent , ne pouvoyt aulcunement chauffer l'amour, ne brunnir et fayre resplendir ses phantaizies, ne fanfrelucher, parader, se dissiper en cingeries, ne se mettre en queste d'ung moule à aureilles. Or veu que à Paris puccelles ne tumbent pas pluz au lict des garsons, qu'il ne pleutdes paons roslisez rues, encores que ces garsons soient orpheures royaulx, le ïourangeaud eust le avantaige d'avoir, comme ha esté dessus dict, un coquebin dans sa chemise. Ceppendant le bourgeoys ne pouvoyt auoir les yeulx clous sur les advantaiges de nalture dont faysoient estât et se treuvoyent amplement fournies les dames et aussy les bourgeoysesavecque lesquelles il desbattoit la valleur de ses ioyaux. Aussy, soubvent en escoutant les genlilz propous des femmes qui vouloyent l'emboizer et le mignolloient pour en obtenir, quelque doulceur, bon ïourangeaud s'en rattournoyt il par les rues, resveur comme ung poêle , plus dezesperé que ung coucou sans nid; et sedisoytlorsenluy-mesme: — le debvroys me munir d'une femme. Elle ballyeroit le logis, me tiendroyt les plats chauds, ployeroyt les toilles, me racousteroyt , chanteroyt ioyeulseinent dedans la mayson , me tormenteroyt pour me fayre fayre toust à son goust leans, me diroyt comme elles disent toutes à leurs maris quand elles veulent ung ioyau : — Hé bien ! mon mignon, vois donc cecy, n'est ce pas gentil ? Et ung chascun, de par le quartier, songeroyt à ma femme et penseroyt de moy : — Voila ung homme heureulx. Puis se marioyt, faisoyt lesnopees, dodinoyt ma demoiselle l'orpheure, la vestoyt superbement, luy dônnoyt une chaisne d'or, Paimoyt de la teste aux pieds , lui quittoyt le parfaict gouvernement du mesnaige sauf l'espargne, lamettoyt en sa chambre d'en haull, bien verrec, nattée, tendeue de tapisseries, avecque ung bahut mirifique, dedans ung lict

oultre large, à coulomnes torses, à rideaulxde cental cytrin; luy acheptoyt force beaulx miroueres, et avoyt touiours une douzaine d'enfans d'elle et de luy quand il arrivoyt à son logis. Ains là, femme et enfans s'esvaporoyent en martellaiges, il transfiguroyt ses imaginations melancollieuzes en dessins phantasques, fassonnoyt ses pensers d'amour en ioyaulx droslactiquesquiplaysoyent moult à ses achepteurs, lesquels ignoroyent combien il y avoyt de femmes et d'enfans perdeusdans les pièces d'orpheurerie du bon homme, qui, pluz avoyt de talent en son art, pluz se desbifoyt. Ores si Dieu ne l'avoyt prins en pitié, seroyt forissu de ce munde sans congnoislre ce que estoyt de l'amour, mais l'auroyt congneu en l'aultre sans la métamorphose de la chair qui le guaste, suyvant messire Plato, homme d'aucthorité, mais qui, pour ce que il n'estoyt chrestien, a erré. Las ! ces préparatoires discours sont digressions oisives et fastidieulx commentaires, desquels les mecreans obligent ung homme d'entortiller ung conte , comme ung enfant dedans ses langes , alors qu'il debvroyt courir tout nud. Le grand dyable leur donne un clysterre avecque sa fourche triple rouge. le vais tout dire sans ambages.

Or, voicy ce qui advint a l'orpheure dans la quarante et uniesme année de son eage. Ung iour de Dieu , se pourmenant en la rive gauche de la Seine , il s'adventura par suitte d'ung penser de mariaige,iusques en la prairie qui , deppuys feut nommée la Pree aux Clercs , laquelle estoyt lors dans ledommaine de l'Abbaye de Sainct-Germain , et non en celuy de l'Universitez. Là touiours marchant, le Tourangeaud se vit en pleins champs , et y fist la renconstre d'une paouvre fille , laquelle l'advizant bien guarni, le salua, disant: — Dieu vous saulve, monseigneur ! En ce disant, sa voix eust telles doulceurs chordiales , que l'orpheure sentist ses esperitz raviz par ceste rnellodie féminine , et conceupt de l'amour pour la fille, d'aultant que chastouillé de mariaige comme il estoyt, tout concordoyt à la chose. Néanmoins, comme il avoyt jà dépassé la garse, point n'ozoyt revenir, pour ce que il estoyt timide comme une fille qui mourroyt dedans ses cottes par avant de les lever pour son plaizir ; ains quand il feust à ung gect d'arcq, il pensa que ung homme repeeu deppuys dix ans maistre orpheure, devenu bourgeoys et qui avoyt deux foys l'eage d'ung chien, pouvoyt bien voir ung devant de femme s'il en avoyt phantaizie, d'aultant que son imaginacion lui trespignoyt bien fort. Doncques il vira net comme s'il changeoy t de vizee pour sa pourmenade, puys revit ceste fille qui tennoyt par une vieille chorde sa paouvre vache, laquelle brouttoyt l'herbe venue en la liziere verde d'ung (busse joux tant le chemin.

CONTES DROSLATICQUES.

— Ah ! ma mignonne, fit-il, vous estes bien peu guarnie de bien que vous faites ainsy œuvre de vos doigts le iour de Dieu. Ne redoubtez-vous poinct d'estre mize en prizon ?

— Monseigneur, respartit la .fille en abaissant les yeulx , ie n'ay rien à craindre, pour ce que ie appartiens à l'abbaye. Le seigneur abbez nous ha baillé licence de pourmener la vasche aprest vespres.

— Vous aymez doneques vostre vasche mieulx que le salut de vostre asme ?

— Vere , monseigneur , nostre besle est quasiment la moitié de nostre paouvre vie.

— Iem'esbahis, ma fille, de vous scavoir paouvre et ainsy haillonnee, houzee comme ung fagot, pieds nuds par les champs ung dimanche, alors que vous portez plus de threzors que vous n'en foulez au parcours du domaine abbatial. Ceulx de la ville vous doibvent poursuyvre et lormenter d'amour.

— Nenny, monseigneur, ie appartiens à l'abbaye, fit-elle en monstrant à l'orpheurc ung collier à son bras senestre , comme en ont les bestes ez champs, mais sans clochette. Puys gctta ung tant dcsplourable rcsguard au bourgeoys qu'il en demeura trislifié, veu que par les yeulx se communicqucnl les contagions du cueur quand fortes elles sont.

— Hé ! que est de cecy ? reprint-il, voulant s'enquérir de toust. Et il touchia le collier où estoyent engrauecs les armes de l'abbaye moult apparentes, mais que il ne vouloyt poinct voir.

— Monseigneur, ie suis fille d'un homme de corps. Par ainsy , quiconque s'uniroyt à moy par mariaige tomberoyt en servaige, feut-il bourgeoys de Paris, cl apparliendroyt corps et biens à l'abbaye. S'il m'aimoytaultrement, sesenfans scroyent encore au domaine. A cause de ce, suis délaissée d'ung chacun , habandonnee comme une paouvre beste des champs. Mais, dont bien nie fasche, seroys ie, selon le plaizir de monseigneur l'abbé, couplée en tems et lieu avecque ung homme de corps. Et ie seroys moins laide que ie ne suys, que, au veu de mon collier, le plus amoureulx me fuiroyt comme la peste noire. En ce disant, elle tiroyt sa vasche par la chorde pour la contraindre à les suyvre.

— En quel eage estes-vous? demanda l'orpheure.

— Je ne scais, monseigneur, mais notre sire abbez le ha en notte.

Ceslegrantmizere touchia le cueur du bonhomme qui avoyt pour un long tems mangié le pain du malheur. 11 conformoyt son pas à celuy de la fille, et ils alloyent ainsy devers l'eaue en ung silence bien estoffé. Le bourgeoys resguardoyt le beau front, les bons bras rouges, la taille deroyne, les piedz pouldreux , mais faits comme ceux d'une vierge Marie , et la doulce physionomie de cesle fille, laquelle estoyl le vray pourlraict de sainetc Geneviefvc , la

patronne de Paris et des filles qui vivent ez champs. Et comptez que ce coquebin tout neuf de la teste aux piedz soubpssonnoyt la iolye danree blanche des tettins de ceste fille, lesquels estoyent par grâce pudicque, bien soigneulsementcouverts d'ung maulvais drapeau , et les appeloyt comme ung escholier appelé une pomme rouge par ung iour de chaleur. Aussy comptez que ces bons brins de naturance denotoyent une garse complectionnee en perfection delitieulse , comme tout ce que possedoyentles moynes. Or, tant pluz il estoyl deffendeu au bourgeoys d'y touchier, tant pluz l'eaue lui venait en la bouche de ce fruict d'amour, et le cueur luy saultoy t iusques dans la gorge.

— Vous avez une belle vasche , fit-il.

— Soubhaittcz-vous ung peu de lait? responditelle. Il faict chauld en ces premiers iours de may. Vous estes bien eslongné de la ville.

De faict , le ciel estoyl pers , sans nuées , et ardoy t comme une forge ; toust reluysoit de jeunesse , les feuilles, l'aer, les filles, les coquebins; toust brusloyl, estoyl verd , ci sentoyt comme baulme. Ceste offre naifve , sans espoir de rettour, vu que ung besant n'eust poinct soldé la grâce especialle de ceste parolle ; puis la modestie du geste par lequel se vira la paouvre garse , estraignit le cueur de l'orpheure qui cust voulu pouvoir mettre ceste fille scrfvc en la peau d'une royne et Paris à ses piedz.

— Nenny, ma mie , ie n'ay poinct soif de laict , mays de vous que ie voudroys avoir licence d'affranchir.

—Cecy ne se peut, et ie mourrai appartenantà l'abbaye. Vecy un bien long tems que nous y vivons de père enfilz , de mère en fille. Comme mespaouvres ayeulx, ie passeray mes iours sur ceste terre, et aussi mes enfans, pour ce que l'abbé ne nous lairre point sans gezine.

— Quoi ! fit le ïourangeaud , nul guallanl ne ha tenté pour vos beaulx yeulx de vous acheplcr la liberté, comme j'ay achepté la mienne au roy.

— Vere, elle cousteroit trop chier! Aussi ceulx auxquels ie plais à la prime veue , s'en vont-ils comme ils viennent.

— Et vous ne havez poinct songié à gaigner ung aultre pays en compaignie d'ung amant à cheval sur ung bon coursier?

— Oh bien. Mais , monseigneur, si je estoys prinse , ie seroys au moins pendeue , et mon guallant, feut-il ung seigneur, y perdroyt pluz d'ung domaine, oultre le reste. le ne vaulx pas tant de biens. Puys l'abbaye ha les bras pluz longs que ie n'ay les piedz prompts. Et doneques ie vis en parfaicte obéissance de Dieu, qui me ha plantée ainsy.

— Et que faict vostre père?

— 11 fassonne les vignes des iardins en l'abbaye.

CONTES DROSLATICQUES.

— Et vostre mère ?

— Elle y faict les buées.

— Et quel est vostre nom?

— le n'ay poinct de nom , mon cher seigneur. Mon père ha esté baptizé Estiennc , ma mère est la Estienne , et moy ie suys Ticnnette , pour vous seruir.

— Ma mie, fit l'orpheure , iamays femme ne me ha pieu aultant que vous me playsez, et ie vous cuide le cueur plein de seures richesses. Doncques, pour ce que vous vous estes offerte à mes yeulx en l'instant où ie me desliberoys fermement de prendre une compaigne , ie crois voir en cecy ung adviz du ciel , et si iene vous suys poinct desplaysant, ie vous prie de m'agreer pour vostre amy.

La fille baissa derechef les yeulx. Ces parolles furent proférées de telle sorte , en ton si grave et manière si pénétrante , que ladicte Tiennette ploura.

— Non , mon seigneur, respondit elle. le seroys cause de mille desplaizirs et de vostre maulvais heur. Pour une paouvre fille de corps , ce est assez d'une causette.

— Ho ! fit Anseau , vous ne congnoissez poinct , mon enfant , à quel maistre vous havez affaire. Le Tourangeaud se signa , ioignit les mains et dict : — le fais vœu à monsieur sainct Eloy, soubs l'invocation de qui sont les orpheures, de fabriquer deux niches d'argent vermeil , du pluz beau travail qu'il me sera licite de les aorner. L'une sera pour une statue de ma dame la Vierge, à ceste fin de la mercier de la liberté de ma chiere femme ; et l'aultre pour mon dict patron ; si i'ay bon succès en l'emprinse de l'affranchissement de Tiennette , fille de corps, cy prezenle , et pour laquelle ie me fie en son assistance. D'abundant, ie iure par mon salut esterne de persévérer avecque couraige en ceste affaire, y despendre tout ce que ie possède, et ne la quitter qu'avecque la vie. — Dieu me ha bien entendeu , fit-il. — Et toi, mignonne? dict-il en se virant vers la fille.

— Ha, mon seigneur, voyez! Ma vasche court les champs, s'escria-t-elle enplourant aux genouils de son homme. le vous aymerai toute ma vie , mais reprenez vostre vœu !

— Allons quérir la vasche, resparlit l'orpheure en la relesvant sans ozer la bayser encore , quoique la fille y feut bien dispoze.

— Oui , fit-elle , car ie seroys battue.

Et vecy l'orpheure de sauller aprest la damnée vasche qui se soulcioit mie des amours ; ains elle feut tost prinse aux cornes et tenue comme en ung estau par les mains du Tourangeaud , qui pour ung rien l'eust gettee par les aers, comme festu.

— Adieu , ma mie. Si vous allez en la ville , venez à mon logiz, proche Sainct-Leu. le me nomme

maistre Anseau et suys orpheure de nostre seigneur le roy de France, à Pimaige de Sainct-Eloy. Faictes moy promesse d'estre en ce champ au prochain iour de Dieu , poinct ne fauldray à venir, encores qu'il tombast des hallebardes.

— Oui, mon bon seigneur. Pour ce, saulteroys ieaussybien par dessus les hayes; et, en recongnoissance, vouldroys ie estre à vous sans meschief , et ne vous causer aulcun dommaige , au prix de mon heur à venir. En attendant la bonne heure, ie prierai Dieu pour vous bien fort.

Puys elle demoura en pieds comme un sainct de pierre, ne bougeant poinct , jusques à ce que elle ne vid plus le bourgeoys qui s'en alloyt à pas lents, se virant par momens devers elle , pour la resguarder. Et quand le bourgeoys fust loing et hors de ses yeulx , elle se tint là jusques à la nuictee , perdeue en ses medditacions, ne saichant pas si ellen'avoyt poinct resvé ce qui luy estoyt advenu. Puys revind sur le lard au logis où elle feut battue pour s'estre desheuree , mais ne sentit poinct les coups. Le bon bourgeoys perdit le boyre et le mangier, ferma son ouvrouere, féru de ceste fille, ne songiant que de ceste fille, voyant partoust ceste fille et tout lui estoyt ceste fille. Or doncques , dez l'endemain devalla vers l'abbaye en grant appréhension de parler au seigneur abbé. Puys, en chemin, pensa prudemment de soy mettre soubz la protection d'ung homme du roy, et, dans ce penser, rattourna en la Court qui lors estoyt à la ville. Oresveu que il estoyt existimé de tout pour sa preudhomie , aymé pour ses œuvres mignonnes et ses complaysances, le chamberlandu roy, auquel il avoyt esraumenl faict pour une dame de cueur ung drageoir d'or et de pierreries unicque en sa fasson , lui promit assistance , fit seller son cheval, et une haquenee pour l'orpheure, avecque lequel il vint aussitost en l'abbaye, et demanda l'abbé qui estoyt monseigneur Hugon de Sennecterre , lequel avoyt d'eage nonante et trois années. Lors estant venu en la salle, avec l'orpheure bien estouffé d'attendre sa sentence , ie chamberlan pria l'abbé Hugon de lui octroyer par advance une chose facile à octroyer qui luy seroyt playsante. A quoy le sire abbé respondit en branlant le chief que les Canons luy faysoient inhibitions cl defences d'engagier ainsy sa foy.

— Vecy, mon chier père, dit le chamberlan, l'orpheure de la Cour qui a conceu ung grant amour pour une fille de corps appartenant à vostre abbaye, et ie vous requiers , à charge de vous complaire en celuy de vos dezirs que vous voudrez voir accompli, de franchir ceste fille.

— Quelle est elle? demanda l'abbé au bourgeoys.

— Elle ha nom Tiennetle, dict timidement l'orpheure.

COxNTES DROSLATICOUES.

— Ho ! ho ! fict le bon vieil Hugon en soubriant. L'appast nous ha doneques tiré ung beau poisson ! Cecy est ung caz grave, et ie ne scauroys le rezouldre seul.

— le scays, mon père, ce que vault ceste parolle , fict le chamberlan en fronssant les sourcils.

— Biau sire, fict l'abbé, scavez vous ce que vault la fille?

L'abbé commanda que l'on allast quérir Tiennette en disant à son clerc de la veslir de bcaulx habits et de la fayre la pluz brave qu'il se pourroyt.

— Vostre amour est en danger , fict le chamberlan à l'orpheure en le tirant à part. Quittez ceste phantaizic. Vous renconstrerez partoust, mesme en la Court , des femmes de bien , ieunes et iolyes qui vous espouscront volontiers. Pour ce, si besoin est, le roy vous aydera dans quelque acquest de seigneurie, qui, par force de teins, vous feroit fayre une bonne mayson. Estes vous pas assez bien guarny d'escus, pour deuenir souche de quelque noble lignée ?

— le ne scauroys, mon seigneur, respondit Anseau, le ay faict une emprinse.

— Doneques voyez lors à achepter la manumission de ceste fille. le congnoys les moynes. Avccque eux monuoyc faict toust.

— Mon seigneur, dict l'orpheure à l'abbé, en revenant vers luy , vous avez charge et cure de reprezenter ici bas la bonté de Dieu qui soubvent use de clémence envers nous et ha des threzors infinis de mizericorde pour nos mizeres. Or ie vous mettrai , durant le restant de mes iours , chaque soir et chaque matin, en mes prières, et n'oublierai iamais avoir tenu mon heur de vostre charité, si vous voulez m'ayder à jouir de ceste fille en legitlime rnariaige, sans garder en servage les enfans à naistre de ceste union. Et, pour ce , puis ie vous fayre une boclc à mettre la saincte Eucharistie, si bien elabourec, enrichie d'or, pierreries, et figures d'anges aislez que aulcune aullrc ne sera iamais ainsy dans la chreslienté, laquelle demourera unicque, vous resjouira la veue , et sera si bien la gloyre de vostre autel , que les gens de la ville, les seigneurs estrangiers, tous accoureront la voir, tant magnifique sera elle.

— Mon filz , respondict l'abbé , perdez-vous le sens? Si vous estes rezolu d'avoir ceste fille pour legitlime espouse , vos biens et vostre personne seront acquestez au chapitre de l'abbaye.

— Oui , mon seigneur , ie suys affolez de ceste paouvre fille, et pluz touchié de sa mizere et de son cueur toust chrestien que ie ne le suys de ses perfections; mais ie suys, dict-il avecque larme aux yeulx, encore plus estonné de vos durelez, et ie le

dis quoique ie saichc mon sort estre en vos mains. Oui, monseigneur, ie congnoys la loi. Ains si mes biens doibvent lumber en vostre domaine , si ic deviens homme de corps, si ie perds ma mayson et ma bourgeoisie , ie garderay l'engin conquesté par mes labeurs et mes estudes, et qui gist là , fit-il en se cognant le front, en ung lieu où nul , fors Dieu , ne peut estre seigneur que moy. Et vostre abbaye entière ne scauroyt payer les cspecialles créations qui en sourdent. Vous aurez mon corps, ma femme, mes enfans; mais rien ne vous baillera mon engin, pas mesme les tortcures vu que ie suys pluz fort que le fer n'est dur , et pluz patient que la douleur n'est grande. Ayant dict , l'orpheure enraigé par le calme de l'abbé qui sembloyt rezolu d'acquester à l'abbaye les doublons de ce bonhomme, deschargea son poing sur une chaire en chesne , et la mist par petites eschardes , veu qu'elle s'esclalta comme soubz ung coup de massue.

— Voila, monseigneur, quel seruiteur vous aurez, et d'ung ouvrier de choses divines, ferez ung vray cheval de traict.

— Mon filz, respondit l'abbez, vous avez à tort brizé ma chaire et lcgicremcnt iugé mon asme. Ceste fille est à l'abbaye et non mienne. le suys le iidelle servateur des droits et uzaiges de ce glorieulx monastère. Encore que ie puisse donner à ce ventre de femme licence de faire des enfans libres, ie doibs compte de ce à Dieu et à l'abbaye. Or, deppuys que ii est icy ung autel, des gens de corps et des moynes, idest deppuys ung tems immémorial, iamays il ne se est renconstré ung caz de bourgeoys devenant la propriété de l'abbaye par rnariaige avec une fille de corps. Doneques besoing est d'exercer le droict et d'en fayre usaige pour que il ne soit oneques perdeu , débilité , caducq , et vienne en désuétude , ce qui occazionne mille troubles. Et cecy est d'ung pluz hauItadvantaigepourl'Estat et l'abbaye que vos boesles, tant belles soyent elles, veu que nous avons ung tnrezor qui nous permettra d'achepler de beaulx joyaulx , et que nul threzor ne scauroyt establir des couslumes et des lois. J'en appelle à monseigneur le Chamberlan du Roy , tesmoin des peines infinies que nostre sire prend, chaque iour, de batailler pour l'establisscment de ses ordonnances.

— Cecy est pour me clorre le becq , fit le chamberlan.

L'orpheure qui n'estoyt point ung grant clerc , demoura pensif. Puys vind Tiennelte, nette comme ung plat d'estain nouvellement frosté par une mesnagiere , les cheveulx reslevez, vesteue d'une robbe de laine blanche, à saincture pers, chaussée de soliers mignons et de chausses blanches , enfin si royallement belle , si noble en son maintien , que l'orpheure se pétrifia d'ecstaze , et le chamberlan

CONTES DROSLATICQUES.

confessa n'avoir oncques veu si parfaictc créature. Puys il cxislima qu'il y avoyt trop de dangier pour le paouvre orphcure en ccste veuc , le ramena dare dare en la ville, et l'engagia de moult penser à ccste affaire, vu que l'abbcz n'affranchiroyt poinct ung si bon hamesson à prendre bourgeoys et seigneurs, en la hanse parisienne. De faict, le chapitre lit scavoir au paouvre amoureulx que, s'il espouzoit ceslc fille, il debvoyt se rezoudre à quitter ses biens et sa mayson à l'abbaye, se recognoistre homme de corps, luy et les enfansà provenir dudict mariaige; ains , que , par grâce especialle, l'abbcz le lairreroyt en son logiz, à la condition de bailler ung estât de ses meubles , de payer par chascun an une redevance, et venir, pendant une huictaine demourer en ung bouge deppendant du domaine, à ceste fin de faire acte de servaige. L'orpheure auquel ung chascun parloyt de l'opiniastrelé des moynes, vit bien que l'abbcz maintiendront incommulablcment cet arrest, et se dczespera à perdre l'asme. Tanlost vouloyt boulier le feu en cinq coins du monastère; tanlost se proupouzoit d'attirer l'abbez en ung lieu OÙ il pust le tormenter iusques à ce qu'il luy eust signé quelque charte d'affranchissement pour Tiennette ; enfin mille resues qui s'esvaporoient. Mays aprestbien des lamentacions,se deslibera d'enlever la fille et s'enfouir dans ung lieu seur d'où rien ne le scauroyt tirer, et fist ses prêparalives en conséquence ; vu que forissu du royaulme , ses amis ou le roy pourroyent mieulx chevir des moynes et les arraizonner. Le bonhomme comptoyt sans son abbez, vu que en allant à la pree, il ne vid plus Tiennette et apprind que elle estoyt serrée en l'abbaye en si grant rigueur que, pour l'avoir, besoing seroyt de fayre le siège du monaslcre. Lors maistre Anseau se respandit en plaintes, esclats etquerimonies. Puys, par toute la cilté, les bourgeoys et mesnagieres parloyent de ceste adventure dont le bruit feut tel , que le Roy advizant le vieil abbez en sa Court , s'enquist de luy pourquoy il ne cedoyt poinct en ceste occurrence à la grant amour de son orpheurc, et ne mettoyt poinct en praticque la charité chreslicnne.

— Pour ce que, monseigneur, respondil le prebslre, touz les droits sont uniz ensemble comme les pièces d'une armure, et si l'une fait deffault, tout tombe. Si ccste fille nous estoyt, contre nostre gré, prinse, et si l'usaige n'estoyt obscrué , bienlost, vos subiects vous osteroyent vostre couronne, et s'esmouveroyent en tous lieux grosses sedditions à ceste fin d'abolir les tailles et péages qui gehennent le populaire.

Le roy eust la bousche cloze. Ung chascun doneques estoyt en appréhension de scavoir la fin de ceste adventeure. Si grant feut !a curiosité que

aulcuns seigneurs gagèrent que le Tourangcaud se dezistcroyt de son amour, et les dames gagèrent le contre. L'orpheure s'estant plaincl avecque larmes à la royne que les moynes lui avoyent ravi la vue de sa bien aymee , elle treuva la chose détestable et tortionnaire. Puys, sur ce que elle manda au seigneur abblez , il feut licite au Tourangcaud d'aller tous les ioursau parlouere de l'abbaye où venoyt Tiennette: mais soubz la gouverne d'ung viculx moyne, et touiours venoyt elle attornee en vraye magnificence comme une dame. Les deux amans n'avoyent lors aullre licence que de se voir et se parler , sans pouvoir happer ung paouvre boussin de ioye, et touiours leur amour croissoyt d'aultant.

Ung iour, Tiennette tintee discours à son ami : — Mon chier seigneur , j'ai deslibéré de vous faire le guerdon de ma vie pour vous oster depoine. Vee\ comme. En m'enquerant de tout , i'ai trouvé ung joint pour frauder les droits de l'abbaye et vous donner toutes les félicitez que vous attendez de ma fruilion. Le iuge eccleziastique ha dict que, ne devenant homme de corps que par accession, et pour ce que vous n'estiez pas né homme de corps, vostre servaige cesseroyt avecque la cause qui vous faisoyt serf. Ores doneques, si vous m'aimez plus que tout, perdez vos biens pour acquérir nostre bonheur, et m'espousez. Puys quand vous aurez iouy de moy, et que vous m'aurez accolléc tant et pluz; par avant que ie n'aye de lignée, ie m'occirai voulontairement, et par ainsy, redeviendrez libre. Au moins ce sera ung pourchazpour lequel vous aurez le Roy nostre sire qui vous veult,dict on, mille biens. Et sans doubte aulcun , par Diev me sera pardoint ceste mort que i'auray faicle en veue de deslivrer mon seigneur espoulx.

— 31a chiere Tiennette, s'escria l'orpheure, toust est dict. Ieseray homme de corps, et tu vivras pour faire mon heur aussy long que mes iours. En ta compagnie les pluz dures chaisnes ne me seront iamays poisantes, et peu me chault d'estre sans denniers à moy, pource que toutes mes richesses sont en ton cueur, et mon plaizir unicque en ta doulce corporence. le me fie en monsieur sainct Eloy qui daignera dans ceste mizere getter des yeulx pittoyables sur nous, et nous garantira de tous maulx. Ores, ie vais de ce pas chez ung escripvain pour faire dresser les chartes et contracts. Au moins. chiere fleur de mes iours, seras tu brauemenl veslue, bien logiee, et servie comme une royne pendant ta vie, vu que le sieur abbez nous lairre la iouissance de mes acquests.

Tiennette plourant , riant , se deffendit de son heur, et vouloyt mourir pour ne poinct réduire en servaige ung homme libre ; mays le bon Anseau

CONTES DROSLATICQUES.

luy dict de si doulces parolles, et la menassa si bien de la suyvre en la tumbc , que elle s'accorda pour ce dict mariaige , songiant que elle pourroyt toujours se tuer aprest avoir gousté aux ioyes de l'amour. Alors que feust sccue par la ville la soubsmission du Tourangcaud qui pour sa mie quittoyt son avoir et sa liberté, ung chascun le souloyt voir. Les dames de la Court s'encumbroyent de ioyaulx pour luy parler; et il luy tumboyt des nuées force femmes pour le temps pendant lequel il en avoyt esté priué. Mays, si aulcunes approuchoyent Tiennette en beaulté, nulle n'avoyt son cucur. Brief, en entendant sonner l'heure du servaige et de l'amour, Anseau fondit tout son or en une couronne royale en laquelle il esmailla les perles etdyamans que il avoyt à luy ; puys vint secreltement la remettre à la roync, en luy disant: — Ma dame, ie ne scays en quelles mains et foy mettre ma fortune que vecy. Demain , tout ce qui se treuvera dans mon logiz sera la chevance des damnez moynes qui n'ont poinct eu pitié de moy. Doncques daignez me guarder cecy. Ce est ung foyble merciement de la ioye que, par vous, i'ayeue de voir celle que i'ayme , vu que nulle somme ne vault ung de ses resguards. le ne scays ce qui adviendra de moy. Mays si ung iour mes enfans estoyent desliurez, i'ay foy en vos gencrozilez de femme et de royne.

— Bien dict, bon homme, fit le roy. L'abbaye aura quelque iour besoing de mon ayde , et ie ne perdray poinct soubvenir de cecy.

Il y cust ung munde exorbitant en l'abbaye pour les espouzailles de Tiennette à laquelle la royne donna en prezent des vestemens de nopees et à qui le roy bailla licence de porter tous les iours des annels d'or en ses aureilles. Quand vind le ioly couple dé l'abbaye au logis d'Anseau, qui serf estoyt deuenu, proche Sainct-Leu, il y eust des flambeaux aux fenestres pour le voir passer: et, dans la rue, deux hayes comme à une entrée royalle. Le paouvre mari s'esloyt forgé un collier d'argent qu'il avoyt en son bras senestre en foy de son appartenance à l'abbaye Sainct-Germain. Ains , maulgré son servaige, luy crioyt on : — Noël ! Noël ! comme à ung nouveau roy. Et le bon homme saluoyt Irez bien, heureulx comme ung amoureulx, et trez ioyeulx des hommaiges que ung chascun rendoytà la grâce et modestie de Tiennette. Puis treuva le bon Tourangeaud, des rameaux verds et des bluelz en couronne en sa pottence, elles principaulx du quartier estoyent là tous, qui, par grant honneur, lui firent des musicques, et lui crièrent: — Vous serez toujours ung noble homme, maulgré l'abbaye ! Comptez que les deux espoulx s'escrimèrent à en rendre l'asme, et que le bourgeoys deut poulser de fiers coups en l'escu de sa mie qui, en bonne puccelle de

campaigne, estoyt de natture à les luy rendre, et ils vesquirent bien ung moys entier, allaigres comme des columbes qui au primetems massonnent leur nid brin à brin. Tiennette estoyt toute ayse de son beau logiz et des praticques qui venoyent et s'en alloyent esmcrveillez d'elle. Ce moys de fleurs passé, vind ung iour en grant pompe le bon vieil abbez Hugon leur seigneur et maistre, lequel entra dans la mayson qui lors n'estoyt pluz à l'orpheure , ains au chapitre; puys, là, dict aux deux espoulx: — Mes enfans , vous estes libres, francs et quittes detoust. Et ie doibs vous dire, que, de prime abord, ai grandement esté féru de l'amour qui vous ioignoyt l'ung à l'aultre. Aussi les droicts de l'abbaye recongneus , estois ie, à part moy , desliberé vous fayre une ioye entière, aprest avoir esprouvé vostre Icaulté en la coupelle de Dieu. Et cestc mamumission ne vous couslcra rien. Ayant dict, il leur bailla ung bon petit coup de main en la ioue, et ils tumberent à ses genoilz en plourant de ioye pour raysons vallables. Le Tourangeaud apprind à ceulx du quartier qui s'amassoyent en la rue, la largesse et bénédiction du bon abbez Hugon. Puys, en grant honneur, maistre Anseau luy tinst la bride de sa iument, iusques en la porte de Bussy. Durant ce veiaige, l'orpheure qui avoyt prins ung sacq d'argent, en gecloit les pièces aux paouvres et souffreteulx criant : — Largesse ! largesse à Dieu ! Dieu saulve et guarde l'abbez ! Vive le bon seigneur Hugon ! Puys de retour en sa mayson, resgualla ses amis et fit des nopees nouvelles qui durèrent une pleine semaine. Cuidez que l'abbez feut bien repprouché de sa clémence par son chapitre qui ouvroyt ja la gueulle pour digérer ceste bonne proye. Aussy, ung an aprest ce, le bon homme Hugon estant maladde, son prieur luy disoyt il que ce estoyt une puniciondu ciel de ce que il avoyt caïné les sacrez interesls du chapitre et de Dieu. — Si i'ay bien iugé de cet homme, fit l'abbez, il aura soubvenir de ce qu'il nous doibt.

De faict, ce iour estant par adventeure, l'anniversaire de cettuy mariaige, ungmoyne vind annoncer que l'orpheure supplioyt son bienfaicteur de le recevoir. Lors il apparusten la salle où estoyt l'abbez, auquel il despouilla deux chaasses merveilleulzes, que, deppuys ce tems, nul ouvrier n'a surpassées en aulcun lieu du munde chrestien, et qui , pour ce, furent dictes le vœude la persévérance d'amour. Ces deulx threzors sont, comme ung chacun scait. plassez au maistre autel de l'ecclize, et sont estimez estre d'ung trauail inestimable, vu que l'orpheure y avoyt despendu toust son bien. Néanmoins cet ouvraige loing d'amenuizer son escarcelle , la remplit à pleins bords , pource que si bien crut son renom et ses prouflicts , que il peut achepter la

CONTES DROSLATICQUES.

jlesse , force terres , et ha fundé la mayson des seau qui deppuys feut en grant honneur dans la ite Touraine.

:ecy nous endoctrine à louiours recourir aux nets et à Dieu dans les emprinses de la vie , cl à

persévérer en toutes les choses recogneues bonnes; puys , d'abundanl , qu'ung grant amour triomphe de toust, ce qui est une vieille sentence, mais l'autheurlareescript pource que elle est moult playsante.

D'TJNG IUSTICIARD

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