‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 101 sur 157 · LES DEUX AMOURS · texte numérisé non relu

LES DEUX AMOURS

Après les causeries qu'engendre toujours le café, Vignon pria Conli de chanter un morceau. Mademoiselle dos Touches se mit au piano. Camille et (iennaro chantèrent le Dunqu* il tnfo bene tu mfa sarai, le dernier duo de Roméo et Juliette de Zingarelli, l'une des pages les plus pathétiques de la musique moderne. Le passage de Di tanti palpitt exprime l'amour dans toute sa grandeur. Calyste, assis dans le fauteuil où Félicité lui avait raconté l'histoire de la marquise, écoutait religieusement. Béatrix et Vignon étaient chacun d'un côté du piano. La voix sublime de Coflfi savait se marier à celle de Félicité. Tous deux avaient souvent chanté ce morceau , ils en connaissaient les ressources et s'entendaient à merveille pour les faire valoir. Ce fut, en ce moment, ce que le musicien a voulu créer , un poëme de mélancolie divine, les adieux de deux cygnes à la vie.

Quand le duo fut terminé, chacun était en proie à des sensations qui ne s'expriment point par de vulgaires applaudissements. Béatrix , ne voyant point Calyste, tourna la tète, comme pour savoir quel effet celte musique lui faisait éprouver , moins par intérêt pour lui que pour !a satisfaction de Conti. Elle aperçut dans l'ombre de l'embrasure un visage blanc couvert de grosses larmes. A cet aspect , comme si quelque vive douleur l'eût atteinte, elle détourna promplement la tète et regarda Gcnnaro. Non-seulement la musique s'était dressée devant Calyste, l'avait touché de sa baguette divine, l'avait lancé dans la création et lui en avait dépouillé les voiles, mais encore il était abasourdi du génie de Conti. Malgré ce que Camille Maupin lui avait dit de son caractère , il lui croyait alors une belle âme. un cœur plein d'amour. Comment lutter avec un pareil artiste? Comment une femme ne l'adorerait elle pas toujours ? Ce chant entrait dans l'âme comme une autre âme. Ce pauvre enfant était autant accablé par la poésie que par le désespoir , il se trouvai; cire si peu de chose ! Celle accusation ingénue de son néant se lisait mêlée à son admira* tiou. 11 ne s'aperçut pas du geste de Béatrix, qui, ramenée vers Calyste par la contagion des senti-

ments vrais , le montra par un signe à mademoiselle des Touches.

— Oh ! l'adorable cœur ! dit Félicité. Conti, vous ne recueillerez jamais d'applaudissements qui vaillent l'hommage de cet enfant. Chantons alors un trio : Béatrix, ma chère, venez.

Quand la marquise, Camille et Conli se mirent au piano, Calyste se leva doucement à leur insu, se jeta sur un des sofas de la chambre à coucher dont la porte était ouverte, et y demeura plongé dans son désespoir.

— Qu'avez-vous, mon enfant? lui dit Claude, qui se coula silencieusement auprès de Calyste et lui prit la main. Vous aimez, vous vous croyez dédaigné; niais il n'en est rien. Dans quelques jours vous aurez le champ libre ici , vous y régnerez et vous serez aimé par plus d'une personne si vous savez vous bien conduire , vous serez comme un sultan.

— Que me dites-vous? s'écria Calyste en se levant et entraînant par un geste Claude dans la bibliothèque. Qui m'aime ici?

— Camille, répondit Claude.

— Camille m'aimerait ? demanda Calyste. Eh bien , vous?

— Moi , reprit Claude , moi...

Il ne continua pas, il s'assit , s'appnya la tête avec une profonde mélancolie sur un coussin, et dit après un moment de silence : « Je suis ennuyé de la vie et n'ai pas le courage de la quitter. Je voudrais m'étre trompé dans ce que je viens de vous dire, mais depuis quelques jours plus d'une clarté vive a lui; je ne me suis pas promené dans les roches du Croisic pour mon plaisir; l'amertume de mes paroles, à mon retour , quand je vous ai trouvé causant avec Camille , prenait sa source au fond de mon amour-propre blessé. Je m'expliquerai tantôt avec Camille. Deux esprits aussi clairvoyants que le sien et le mien , ne sauraient se tromper. Entre deux duellistes de profession, le combat n'est pas de longue durée. Aussi puis je d'avance vous annoncer mon départ. Oui, je quitterai les Touches, demain peut être, avec Conti. Certes, il s'y passera , quand nous n'y serons plus, d'étranges, de terribles choses peut-être, et j'aurai le regret de ne pas assister à ces débals de passion si rares en France et si dramatiques. Vous êtes bien jeune pour une lutte si dangereuse; vous m'intéressez. Sans l'amer chagrin que m'inspirent les femmes , je resterais pour vous aider à jouer cette partie : elle est difficile, vous pouvez la perdre, vous avez affaire à doux femmes extraordinaires, et vous êlcs déjà trop amoureux de l'une pour vous aider de l'autre. Peutêtre , comme une chose frêle cl délicate, serez vous brisé enire ces deux écueils, entraîné par les torrents de la passion. Prenez garde ! »

La stupéfaction de Calysle en entendant ces paroles permit à Claude Vignon de les dire et de quitter le jeune Breton, qui demeura comme un voyageur à qui, dans les Alpes, un guide a démontré la profondeur d'un abime en y jetant une pierre. Apprendre de la bouche même de Claude que lui, Calysle, était aimé de Camille , au moment où il se sentait amoureux de Béalrix pour toute sa vie! Il y avait dans cette situation un poids trop fort pour une jeune âme si naïve. Pressé par un regret immense qui l'accablait dans le passé, tué dans le présent par la difficulté de sa position entre Béalrix, qu'il aimait, entre Camille, qu'il n'aimait plus , et par laquelle Claude le disait aimé, le pauvre enfant se désespérait, il demeurait indécis, perdu dans ses pensées; il cherchait inutilement les raisons qu'avait eues Félicité de rejeter ses prières et de courir à Paris y chercher Claude Vignon. Par moments la voix de Béalrix arrivait pure et fraîche à ses oreilles et lui causait ces émotions violentes qu'il avait évitées en quittant le petit salon.

Qu'allait-il devenir? Reviendrait-il aux Touches? En se sachant aimé de Camille, comment pourraitil y adorer Béalrix? Il ne trouvait aucune solution aces difficultés. Insensiblement, le silence régna dans la maison. Il entendit, sans y faire attention, le bruit de plusieurs portes qui se fermaient. Puis, tout à coup, il compta les douze coups de minuit à la pendule de la chambre voisine où la voix de Camille et celle de Uaude le ré veillèrent de l'engourdissante contemplation de son avenir, où brillait une lumière au milieu des ténèbres. Avant qu'il se montrât, il put écouler ces terribles paroles prononcées par Vignon :

— Vous êtes arrivée à Paris éperdument amoureuse de Calyste; mais vous étiez épouvantée des suites d'une semblable passion à votre âge : elle vous menait dans un abîme, dans un enfer , au suicide peut-èlre! L'amour ne subsiste qu'en se croyant éternel , et vous aperceviez à quelques pas , dans voire vie, une séparation horrible : la vieillesse terminant bientôt un poëme sublime. Vous vous êtes souvenue d'Adolphe, épouvantable dénoùment des amours de madame de Staël et de Benjamin Constant, bien plus en rapport d'âge que vous ne l'êtes avec Calyste. Vous m'avez alors pris comme on prend des fascines pour élever des retranchements entre les ennemis et soi. Mais , si vous vouliez me faire aimer les Touches, c'était pour y passer vos jours dans l'adoration secrète de votre dieu. Pour accomplir vo're plan , à la fois ignoble et sublime, vous deviez chercher un homme vulgaire. Vous m'avczcrusimple,facileàabuser, comme un homme de génie. Il parait que je suis seulement un homme d'esprit, car je vous ai devinée. Quand, hier, je vous

ai fait l'éloge des femmes de votre âge, en vous expliquant pourquoi Calyste vous aimait, croyez-vous que j'aie pris pour moi vos regards ravis, brillants, enchantés? N'avais-je pas déjà lu dans votre âme? Les yeux étaient tournés sur moi , le cœur battait pour Calyste. Vous n'avez jamais été aimée , ma pauvre Maupin , et vous ne le serez jamais après vous être refusé le beau fruil que le hasard vous a offert aux portes de l'enfer des femmes.

— Pourquoi l'amour m'a-l-il fui ? dit-elle d'une voix altérée.

— Mais vous n'êtes pas aimable ; vous n'avez pas d'enfance au cœur ; votre force éloigne les gens très-loris qui prévoient une lutte. Voire puissance peut plaire à de jeunes âmes qui, semblables à celle de Calysle, aiment à être protégées , mais à la longue, elle faligue. Vous êtes grande et sublime : subissez les inconvénients de ces deux qualités : elles ennuient.

— Quel arrêt! s'écria Camille. Ne puis-je être femme ? Suis-je une monstruosité ?

— Peut-èlre, dit Claude.

— Nous verrons ! s'écria la femme piquée au vif.

— Adieu, ma chère, demain je pars. Je ne vous en veux pas, Camille: je vous trouve la plus grande des femmes ; mais si je continuais à vous servir de paravent ou d'écran, vous me mépriseriez singulièrement. Nous pouvons nous quitter sans chagrin ni remords: nous n'avons ni bonheur à regretter ni espérances déjouées. Il m'aurait suffi de celle tromperie au commencement de ma carrière pour me faire fuir les femmes. Aujourd'hui elle met dans mon âme un désenchantement qui me plonge à jamais dans une solitude épouvantable, car j'y troui verai le désert sans la foi des solitaires, qui la peuplent d'images sacrées. Voilà, mon cher Camille , où nous mène la supériorité de l'esprit : nous pouvons chanter l'hymne horrible qu'Alfred de Vigny met dans la bouche de Moïse parlant à Dieu :

Seigneur, vous m'avez fait puissant et solitaire !

En ce moment Calyste parut.

— Je ne veux pas vous laisser ignorer que je suis là, dit-il.

Mademoiselle des Touches exprima la plus vive crainte, car une rougeur subite colora son visage impassible, qui demeura d'un ton de feu pendant toute cette scène et la rendit plus belle qu'en aucun moment de sa vie.

— Nous vous avions cru parti, Calyste, dit Claude; mais peut être serez-vous plus à votre aise aux Touches en connaissant Félicité tout entière. Son silence annonce que je ne me suis point trompé sur le rôle qu'elle me destinait. Elle vous aime, comme

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je vous le disais, mais elle vous aime pour vous et non pour elle, sentiment héroïque et dont peu de femmes sont capables. Votre passion pour Béatrix la fera souffrir et la rendra heureuse tout à la fois. Des larmes vinrent aux yeux de mademoiselle des Touches, qui n'osait regarder ni le terrible Claude Vignon ni Calysle. Elle était effrayée d'avoir été comprise ; elle ne croyait pas qu'il fût possible à un homme, quelle que fût sa portée, de deviner une délicatesse si cruelle, un héroïsme aussi élevé que Fêlait le sien. En la voyant si humiliée de voir ses grandeurs dévoilées, Calyste partagea l'émotion de celle femme qu'il avait mise si haut, Calyste sejela, parun mouvement irrésistible, aux piedsdeCamille, et lui baisa les mains en y cachant son visage couvert de pleurs.

— Claude, dit-elle , ne m'abandonnez pas ! Que deviendrais-je?

— Qu'avez-vous à craindre? répondit le critique. Calyste aime déjà la marquise comme unfou. Certes, vous ne sauriez trouver une barrière plus forte entre vous et lui que cet amour excité par vous-même. Hier, il y avait du danger pour vous et pour lui, mais aujourd'hui tout sera bonheur maternel, dit-il en lui lançant un regard railleur. Vous serez hère de ses triomphes.

Mademoiselle des Touches regarda Calyste , qui , sur ce mol , avait relevé la tèle par un mouvement brusque. Claude Vignon, pour toute vengeance, prenait plaisir à voir la confusion de Calyste et de Félicité.

— Vous l'avez poussé vers madame de Rochegude. 11 est maintenant sous le charme, vous avez creusé vous-même votre tombe , tandis que si vous vous étiez confiée à moi , vous eussiez évité les malheurs qui vous attendent.

— Des malheurs! s'écria Camille Maupin en pre-

nant la tête de Calyste et l'élevant jusqu'à elle, et la baisant dans les cheveux et y versant d'abondantes larmes. Non, Calyste, vous oublierez tout ce que vous venez d'entendre, vous ne me compterez pour rien !

Elle se leva , se dressa devant ces deux hommes et les terrassa par les éclairs que lancèrent ses yeux, où vint toute son âme.

— Pendant que Claude me parlait, dit-elle, j'ai conçu la beauté, la grandeur d'un amoursans espoir ! N'est-ce pas le seul sentiment qui nous rapproche de Dieu ? Ne m'aime pas , Calyste, moi je l'aimerai !

Ce cri fut le cri le plus sauvage que jamais un aigle blessé ait poussé dans son aire. Claude ûéchit le genou , prit la main de Félicité et la lui baisa.

— Quittez-nous, mon ami , dit mademoiselle des Touches au jeune homme : votre mère pourrait être inquiète.

Calysle revint à Guérande à pas lents en se retournant pour voir la lumière qui brillait aux croisées de l'appartement occupé par Béatrix. Il fut surpris lui-même de ressentir une faible compassion pour Camille ; il lui en voulait presque d'avoir été privé de quinze mois de bonheur. Puis parfois il éprouvait en lui-même les tressaillements que Camille venait de lui causer, il sentait dans ses cheveux les larmes qu'elle y avait laissées, il souffrait de* sa souffrance, et il croyait entendre les gémissements que poussait sans doute celte grande femme, tant désirée quelques jours auparavant. 11 raconta les étranges événements de cette soirée à sa mère, qui crut assister à un rêve, qui le gronda tendrement, mais se réjouit au fond de l'amour de son fils pour madame de Rochegude. Béalrix était jeune, elle n'était pas libre , elle ne pouvait donc renverser aucun des projets médités pour le bonheur de Calysle.

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