‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 102 sur 157 · TROIS FEMMES POUR UNE · texte numérisé non relu

TROIS FEMMES POUR UNE

Le lendemain matin Calystedit à Gasselin d'aller se mettre en sentinelle sur le chemin de Guérande à Saint-Nazaire , et de le prévenir du passage de la voiture de mademoiselle des Touches en comptant les personnes qui s'y trouveraient. Gasselin revint au moment où toute la famille était réunie et déjeunait.

— Qu'arrive-t-il? dit mademoiselle du Guénic, Gasselin court comme s'il y avait le feu dans Guérande.

— Il aura pris le mulot, dit Mariotte qui apportait le lait, le café, les rôties.

— Il vient de la ville et non du jardin , répondit mademoiselle du Guénic.

— Mais le mulot a son trou derrière le mur, du côté de la place, dit Mariotte.

— Monsieur le chevalier, ils étaient cinq, quatre dedans et le cocher.

— Deux dames au fond? dit Calyste.

— Et deux messieurs devant, reprit Gasselin.

— Selle le cheval de mon père , cours après , arrive à Saint-Nazaire au moment où le bateau part pour Paimbœuf , et si les deux hommes s'embarquent, accours me le dire à bride abattue.

Gasselin sortit.

— Mon neveu, vous avez le diable au corps, dit la vieille Zéphyrine.

— Laissez-le donc s'amuser, ma sœur, s'écria le baron, il était triste comme un hibou, le voilà gai comme un pinson.

— Vous lui avez peut-être dit que notre chère Charlotte arrive, s'écria la vieille fille en se tournant vers sa belle-sœur.

— Non, répondit la baronne.

— Je croyais qu'il voulait aller au-devant d'elle , dit malicieusement mademoiselle du Guénic.

— Si Charlotte reste trois mois chez sa tante, il a bien le temps de la voir, répondit la baronne.

— Oh! ma sœur, que s'est-il donc passé depuis

hier, demanda la vieille fille. Vous étiez si heureuse de savoir que mademoiselle de Pen-Hoël allait ce matin chercher sa nièce.

— Elle veut me faire épouser Charlotte pour m'arracher à la perdition, ma tante, dit Calyste en riant et lançant à sa mère un coup d'œil d'intelligence; j'étais sur le mail quand elle parlait à monsieur du Halga, mais elle n'a pas pensé que ce serait une bien plus grande perdition pour moi que de me marier à mon âge.

— Il est écrit là-haut, s'écria la vieille fille en interrompant Calyste, que je ne mourrai ni tranquille ni heureuse. J'aurais voulu voir notre famille continuée et quelques-unes de nos terres rachetées , il n'en sera rien. Peux-tu, mon beau neveu, meltre quelque chose en balance avec de tels devoirs?

— Mais, dit le baron, est-ce que mademoiselle des Touches empêchera Calyste de se marier quand il le faudra? Je dois l'aller voir.

— Je puis vous assurer , mon père , que Félicité ne sera jamais un obstacle à mon mariage.

— Je n'y vois plus clair, dit la vieille aveugle, qui ne savait rien de la subite passion de son neveu pour la marquise de Rochegude.

La mère garda le secret à son fils , car en cette matière le silence est instinctif chez toutes les femmes. La vieille fille tomba dans une profonde méditation, écoutant de toutes ses forces, épiant les voix et le bruit pour pouvoir deviner le mystère qu'on lui cachait. Gasselin arriva bientôt et dit à son jeune maître qu'il n'avait pas eu besoin d'aller à Saint-Nazaire pour savoir que mademoiselle des Touches et son amie reviendraient seules , il l'avait appris en ville chez Bernus, le messager qui s'était chargé des paquets des deux messieurs.

— Seules! s'écria Calyste. Selle mon cheval.

Au ton de sou jeune maître, Gasselin crut qu'il y avait quelque chose de grave : il alla seller les deux chevaux, chargea les pistolets sans rien dire à personne, et s'habilla pour suivre Calyste. Calyste était si content de savoir Claude et Gennaro partis, qu'il ne songeait pas à la rencontre qu'il allait faire à Saint-Nazaire; il ne pensait qu'au plaisir d'accom-

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pagner la marquise, il prenait les mains de son vieux père et les lui serrait tendrement, il embrassait sa mère, il serrait sa vieille tanle par la taille.

— Enfin, dit la vieille Zéphyrine, je l'aime mieux ainsi que triste.

— Où vas-tu, chevalier? lui dit son père.

— A Sainl-Nazaire.

— Pesle! Et à quand le mariage , dit le baron , qui le crut empressé de revoir Charlotte de Kergarouël. Il me tarde d'être grand-père, il est temps.

Quand Gasselit) se montra dans l'intention assez évidente d'accompagner Calyste, le jeune homme pensa qu'il pourrait revenir dans la voiture de Camille avec Béatrix en laissant son cheval à Gasselin ; il lui frappa sur l'épaule en lui disant : — Tu as eu de l'esprit.

— Je le crois bien, répondit Gasselin.

— Mon garçon, dit le père en venant avecFanny jusqu'à la tribune du perron, ménage les chevaux, ils auront douze lieues à faire.

Calyste partit après avoir échangé le plus pénétrant regard avec sa mère.

— Cher trésor, dit-elle en lui voyant courber la têlesous lecintic de la porte d'entrée,

— Que Dieu le conduise! répondit le baron, nous ne le referions pas !

Ce mot assez dans le ton grivois des gentilshommes de province lit frissonner la baronne.

— Mou neveu n'aime pas assez Charlutle pour aller au-devant d'elle, dit la vieille fille à Mariotle, qui ôlait le couvert.

— Il est arrivé une grande dame , une marquise aux Touches; il court après, c'est de son âge, dit Mario! le.

— Elles nous le tueront, dit mademoiselle du Guénic.

— Ça ne le tuera pas, mademoiselle, aucontraire, répondit Mariotle, qui paraissait heureuse du bonheur de Calyste.

Calyste allait d'un train à crever son cheval, lorsque Gasscliîi demanda fort heureusement à son mai- Ire s'il voulait arriver avant le départ du bateau, ce qui n'était nullement son dessein; il ne désirait se faire voir ni à Conti ni à Claude. Le jeune homme ralentit alors le pas de son cheval et se mit à regarder complaisammeut les doubles raies tracées par les roues de la calèche sur les parties sablonneuses de la route. Celle seule pensée : Elle a passé par là, elle reviendra par là, ses regards se sont arrêtés sur ces bois, sur ces arbres! le mettait en joie.

— Le charmant chemin! dit-il à Gasselin.

— Ah! monsieur, la Bretagne est le plus beau pays du monde, répondit le domestique. Y a-l-il autre part des fleurs dans les haies, des chemins frais qui tournent comme celui-là?

— Dans aucun pays, Gasselin.

— Voilà la voilure à Bernus, dit Gasselin.

— Mademoiselle de Pen-Hoëlelsa nièce y seront; cachons-nous, dit Calyste.

— Ici , monsieur? Eles-vous fou? Nous sommes dans les sables.

La voiture, qui montait en effet une côle assez sablonneuse au-dessus de Saint-Nazairc, apparut aux regards de Calyste dans la naïve simplicité de sa construction bretonne. Au grand élonnemenl de Calyste, la voilure était pleine. Le conducteur dit à Gasselin : Nous avons laissé mademoiselle de Pen- Iloël et sa nièce qui se tourmentent, toutes lesplaces étaient prises pir la douane.

En effet , la voiture était remplie d'employés qui sans doute allaient relever ceux des marais salants. Quand Calyste arriva sur la petite esplanade qui lourne autour de l'église de Saint-Nazaire, et d'où l'on découvre Paimbœuf et la majestueuse embouchure de la Loire luttant avec la mer, il y trouva Camille et la marquise agitant leurs mouchoirs pour dire un dernier adieu aux deux passagers qu'emportait le bateau à vapeur. Béatrix était ravissante ainsi : le visage adouci pas le reflet d'un chapeau de paille de riz sur lequel étaient jetés des coquelicots, et noué par un ruban couleur ponceau, eu robe de mousseline à fleurs, avançant son petit pied fluet chaussé d'une guêtre verte, s'appuyant sur sa frêle ondjn Ile et montrant sa belle main bien gantée. Rien n'est plus poétique aux yeux qu'une femme en haut d'un rocher, comme une statue sur son piédestal. Conli put alors voir Calyste abordant Camille.

J'ai pensé, dit le jeune homme à mademoiselle des Touches, que vous reviendriez seules.

— Vous avez bien fait, Calyste, répondit-elle en lui serrant la main.

Béatrix se retourna, regarda son jeune amant et lui lança le plus impérieux coup d'oeil de son répertoire. Un sourire que la marquise surprit sur les éloquentes lèvres de Camille lui fit comprendre la vulgarité de ce moyen, digne d'une bourgeoise. Madame de Rochegude dit alors à Calyste en souriant : — N'est-ce pas une légère impertinence de croire que je pouvais ennuyer Camille en route?

— Ma chère, un homme pour deux veuves n'est pas de trop, dit mademoiselle des Touches en prenant le bras de Calyste et laissant Béatrix occupée à regarder le bateau.

En ce moment, Calysle entendit dans la rue en pente qui descend à ce qu'il faut appeler le port de Siint-N.izaire, la voix de mademoiselle dcPen-Hoël, de Charlotte et de Gasselin babillant tous trois comme des pies. La vieille fille questionnait Gasselin et voulait savoir pourquoi son maître et lui se

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trouvaient à Saiut-Nazaire , où la voiture de mademoiselle des Touchas faisait esclandre. Avant quele jeune homme eut pu se retirer, il a\ait été vu de Charloltc , qui s'écria : — Voilà Calyste!

— Allez leur proposer ma voiture, dit Camille qui savait que madame de Kergarouët, sa fille et mademoiselle de Pcn-Uoël n'avaient pas eu de places, leur femme de chambre se mettra près de mon cocher.

Calyste ne pouvait se dispenser de descendre de son poste et d'obéir à Camille. Madame de Kergarouët ne voulut pas comprendre les rélicences de sa sœur ainée, qui se défendit de profiler de ce qu'elle nommait la cariole du diable , dès qu'elle sut qu'elle voyageait avec la marquise de Rochegude et la célèbre Camille Maupin. A Nantes, on était sous une latitude un peu plus civilisée qu'à Guérande; on y admirait Camille, elle était là comme la muse de la Bretagne et l'honneur du pays; elle y excitait autant de curiosité que de jalousie, cl l'absolution donnée à Paris par le grand monde, par la mode, était consacrée par la grande fortune de mademoiselle des Touches, et peut-être par ses anciens succès à Nantes , qui se fiai lait d'avoir été le berceau de Camille .Maupin. Aussi la vicomtesse, folle de curiosité, enliaina-t-elle sa vieille sœur sans prêter l'oreille à ses jérémiades.

— Bonjour, Calyste, dit la petite Kergarouët.

— Bonjour , Charlotte , répondit Calyste sans lui offrir le bras.

Tous deux interdits , l'une de tant de froideur , lui de sa cruauté, remontèrent le ravin creux qu'on appelle une rue à Saiut-Nazaire, et suivirent en silence les deux sœurs. En un moment, la peliie fille de seize ans vil s'écrouler le château en Espagne bâti , meublé par ses romanesques espérances. Elle et Calyste avaient si souvent joué ensemble pendant leur enfance, elle était si liée avec lui qu'elle croyait son avenir inattaquable. Elle aeeoulait emporté par un bonheur étourdi , comme un ciseau fond sur un champ de blé. Elle fut arrêtée dans son vol sans pouvoir imaginer l'obstacle.

— Qu'as-tu, Calyste, lui demanda-t-elle en lui prenant la main.

— Rien, répondit le jeune homme en se dégageant avec un horrible empressement , en pensant aux projets de sa tante et de mademoiselle de Pen- Hoël.

Des larmes mouillèrent les yeux de Charlotte, elle regarda sans haine le beau Calyste ; mais elle allait éprouver sou premier mouvement de jalousie à l'aspect des deux belles Parisiennes, en soupçonliant la cause des froideurs de Calyste, et sentir les effroyables rages de la rivalité.

Charlotte de Kergarouët était d'une taille ordi-

naire; elle avait une vulgaire fraîcheur, une petite figure ronde, éveillée par deux yeux noirs qui jouaient l'esprit, des cheveux bruns abondants, une taille ronde , un dos plat, des bras maigres , le parler bref et décidé «les filles de province qui ne veulent pas avoir l'air de petites niaises. Elle était l'enfant gâté de la famille à cause de la prédilection de sa tante pour elle. Elle gardait en ce moment sur elle le manteau de mérinos écossais à grands carreaux, doublé de soie verte, qu'elle avait sur le bateau à vapeur. Sa robe de voyage en stolf assez qommqn, à corsage l'ait chastement en guimpe, orné d'une collerette à mille plis, allait lui paraître horrible à l'aspect des fraîches toilettes de Béalrix et de Camille. Elle devait souffrir d'avoir des bas blancs, salis dans les roches, dans les barques où elle avait sauté, et de méchants souliers en peau, choisis exprès pour ne rien gâter de beau en voyage, selon les us et coutumes des gens de province.

Quant à la vicomtesse de Kergarouët, elle élait le type de la provinciale. Grande, sèche, flétrie, pleine de prétentions cachées qui se montraient après avoir élé blessées; parlant beaucoup et attrapant à force de parler quelques idées , comme on carambole au billard, qui lui donnaient une réputation d'esprit ; essayant d'humilier les Parisiens par la prétendue bonhomie de la sagesse départementale et par un faux bonheur incessamment mis en avant; s'abaissanl pour se l'aire relever et furieuse d'être laissée à genoux; péchant, selon l'expression anglaise, les compliments à la ligne et n'en prenant pas toujours; ayant une toilette à la fois exagérée et peu soignée; prenant le manque d'affabilité pour de l'impertinence, et croyant embarrasser beaucoup les gens en ne leur accordant aucune attention; refusant ce qu'elle désirait pour se le faire offrir deux fois et avoir 1 air d'être priée au delà des bornes, occupée de ce dont on ne parle plus et fort étonnée de ne pas être au courant de la mode; enfin se tenant difficilement une heure sans faire arriver Nantes et les tigres de Nantes, et les affaires de la haute société de Nantes, et se plaignant de Nantes, et critiquant Nantes , et prenant pour des personnalités les phrases arrachi es par la complaisance à ceux qui, distraits, abondaient dans son sens. Ses manières, son langage, sesidées avaient plus ou moins déteint su.' ses quatre filles. Connaître Camille .Maupin et madame de Rochegude , il y avait là pour elle un avenir et le fonds de cent cou\ersalions ; aussi marchait elle vers l'église comme si elle eut voulu l'emporier d'assaut. agitant son mouchoir qu'elle déplia pour eu montrer les coins lourds de broderie domestique, et garnis d'une dentelle invalide. Elle avait une démarche passablement cavalière, qui , pour une femme

de quarante-sept ans, était sans conséquence.

— Monsieur le chevalier, dit-elle à Camille et à Béatrix en montrant Calyste qui venait piteusement avec Charlotte, nous a fait part de votre aimable proposition, mais nous craignons, ma sœur, ma fille et moi, de vous gêner.

— Oui, nous générions ces dames , dit la vieille fille avec aigreur.

Camille et Béalrix échangèrent un regard oblique, surpris par Calyste , et ce regard suffît pour anéantir tous ses souvenirs d'enfance, ses croyances aux Kergarouët et pour briser à jamais les projets conçus par les deux familles.

— Nous pouvons très-bien tenir cinq dans la voiture, répondit mademoiselle des Touches, et quand nous serions horriblement gênées, ce qui n'est pas possible à cause de la finesse de vos tailles, je serais bien dédommagée par le plaisir de rendre service aux amis de Calyste. Votre femme de chambre, madame, trouvera place, et vos paquets, si vous en avez , peuvent tenir derrière la calèche , car je n'ai pas amené de domestique.

La vicomtesse se confondit en remercîments et gronda sa sœur Pen-Hoël d'avoir voulu si promplemcntsa nièce auprès d'elle qu'elle ne lui avait pas permis de venir dans sa voiture par le chemin de terre ; mais il est vrai que la route de poste était non-seulement longue, mais coûteuse; elle devait revenir promptement à Nantes où elle laissait trois autres petites chattes qui l'attendaient avec impatience , dit-elle en caressant le cou de sa fille. Charlotte eut alors un petit air de victime en levant les yeux vers sa mère , qui fil supposer que la vicomtesse ennuyait prodigieusement ses quatre filles.

— Vous êtes une heureuse mère, et vous devez... dit Camille qui s'arrêta pensant que la marquise avait dû. se priver de son fils en suivant Conti.

— Oh ! reprit la vicomtesse, si je passe ma vie à la campagne et à Nantes, j'ai la consolation d'être adorée par mes enfants. Avez-vous des enfants? dernanda-t-elle à Camille.

— Je me nomme mademoiselle des Touches, répondit Camille. Madame est la marquise de Rochegude.

— 11 faut vous plaindre alors de ne pas connaître le plus grand bonheur qu'il y ait pour nous autres pauvres femmes, n'est-ce pas , madame? dit la vicomtesse pour réparer sa faute. Mais vous avez tant de dédommagements !

Il vint une larme chaude dans les yeux de Béatrix qui se tourna brusquement , et alla jusqu'au grossier parapet du rocher où Calyste la suivit.

— Madame, dit Camille à l'oreille de la vicomtesse, ignorez-vous que la marquise est séparée de son mari , qu'elle n'a pas vu son fils depuis dix-

huit mois, et qu'elle ne sait pas quand elle le verra.

— Bah! dit madame de Kergarouët, cette pauvre dame! Est-ce judiciairement?

— Non , par goût , dit Camille.

— Hé bien ! je comprends cela! répondit intrépidement la vicomtesse.

La vieille Pen-Hoël, au désespoir d'être dans le camp ennemi , s'était retranchée à quatre pas avec sa chère Charlotte.

Calyste se baissa, saisit la main de la marquise et la baisa en y laissant une larme; il prit le moment où personne ne pouvait les voir. Béatrix se retourna , les yeux séehés par la colère; elle ne put rien dire en retrouvant ses pleurs sur la belle figure de cet ange aussi douloureusement atteint qu'elle pouvait l'être.

— Mon Dieu, Calyste, lui dit Camille à l'oreille en le voyant revenir avec madame de Rochegude, vous auriez cela pour belle-mère, et cette petite bécasse pour femme !

— Parce que sa tante a six cent mille francs , dit ironiquement Calyste.

Le groupe entier se mit en marche vers l'auberge, et la vicomtesse se crut obligée de faire à Camille une satire sur les sauvages de Saint-Nazaire.

— J'aime la Bretagne, madame, répondit gravement Félicité , je suis née à Guérande.

Calyste ne pouvait s'empêcher d'admirer mademoiselle des Touches, qui, par le son de sa voix , la tranquillité de ses regards et le calme de ses manières, le mettait à l'aise, malgré les terribles déclarations de la scène qui avait eu lieu pendant la nuit. Elle paraissait néanmoins un peu fatiguée, ses traits annonçaient une insomnie; ils étaient comme grossis , mais le front dominait l'orage intérieur par une placidité cruelle.

— Quelles reines , dit-il à Charlotte en lui montrant la marquise et Camille, et donnant le bras à la jeune fille au grand contentement de mademoiselle de Pen-Hoël.

— Quelle idée a eue ta mère, dit la vieille fille en donnant aussi son bras sec à sa nièce, de se mettre de la compagnie de cette réprouvée.

— Oh! ma tante! une femme qui est la gloire de la Bretagne !

— La honte! petite. Ne vas-tu pas la cajoler aussi?

— Mademoiselle Charlotte a raison , vous n'êtes pas juste, dit Calyste.

— Oh ! vous, répondit mademoiselle de Pen-Hoël , elle vous a ensorcelé.

— Je lui porte , dit Calyste , la même amitié que j'ai pour vous.

— Depuis quand les du Guénic mentent-ils? dit la vieille fille.

— Depuis que les Pen-Hoël sont sourdes, répliqua Calyste.

— Tu n'en es pas amoureux? demanda la vieille fille enchantée.

— Je l'ai été , je ne le suis plus , répondit-il.

— Méchant enfant, pourquoi nous as-tu donné tant de souci? Je savais bien que l'amour est une sottise : il n'y a de solide que le mariage, lui ditelle en regardant Charlotte.

Charlotte , un peu rassurée, espéra pouvoir reconquérir ses avantages en s'appuyant sur tous les souvenirs de l'enfance, et serra le bras de Calyste, qui se promit alors de s'expliquer nettement avec la petite héritière.

— Ah ! les belles parties de mouche que nous ferons, Calyste, dit-elle, et comme nous rirons !

Les chevaux étaient mis ; Camille fit passer au fond de la voiture la vicomtesse, sa sœur et Charlotte, puis elle se plaça sur le devant avec la marquise. Calyste , obligé de renoncer au plaisir qu'il se promettait , accompagna la voiture à cheval, et les chevaux fatigués allèrent assez lentement pour qu'il put regarder Béatrix. L'histoire a perdu les conversations étranges des cinq personnes que le hasard avait si singulièrement réunies dans cette voiture; car il est impossible d'admettre les cent et quelques versions qui courent à Nantes sur les récits , les répliques , les mots que la vicomtesse tient de la célèbre Camille Maupin lui-même. Elle s'est bien gardée de répéter ni de comprendre les réponses de mademoiselle des Touches à toutes les demandes saugrenues que les auteurs entendent si souvent, et par lesquelles on leur fait cruellement expier leurs rares plaisirs.

— Comment avez-vous fait vos ouvrages?

— Comme vous faites du filet.

— Où prenez-vous ces observations si profondes et ces tableaux si séduisants?

— Où. vous prenez les choses spirituelles que vous dites, madame. 11 n'y a rien de si facile que d'écrire, et si vous vouliez...

— Ah ! le tout est de vouloir ; je ne l'aurais cru ! Quelle est celle de vos compositions que vous préférez ?

— Il est bien difficile d'avoir des prédilections pour ces petites chattes.

— Vous êtes blasée sur les compliments , et l'on ne sait que vous dire de nouveau.

— Croyez, madame, que je suis sensible à la forme que vous donnez aux vôtres.

La vicomtesse ne voulut pas avoir l'air de négliger la marquise, et dit en la regardant d'un air fin:

— Je n'oublierai jamais ce voyage fait entrel'Esprit et la Beauté.

— Vous me flattez , madame , dit la marquise en riant. Il n'est pas naturel de remarquer l'esprit auprès du génie , et je n'ai pas encore dit grand'chose.

Charlotte, qui sentait vivement les ridicules de sa mère, la regarda comme pour l'arrêter, mais la vicomtesse continua bravement à lutter avec les deux rieuses parisiennes.

Le jeune homme trottait d'un trot lent et abandonné le long de la calèche ; il ne pouvait voir que les deux femmes assises sur le devant, et son regard les embrassait tour à tour en trahissant des pensées assez douloureuses. Forcée de se laisser voir, Béatrix évita constamment de jeter les yeux sur le jeune homme , par une manœuvre désespérante pour les gens qui aiment. Elle tenait son châle croisé sous ses mains croisées et paraissait en proie à une méditation profonde. A un endroit où la route est ombragée, humide et verte comme un délicieux sentier de forêt , où le bruit de la calèche s'entendait à peine, où les feuilles effleuraient les capotes, où le vent apportait des odeurs balsamiques , Camille fit remarquer ce lieu plein d'harmonies , et appuya sa main sur le genou de Béatrix en lui montrant Calyste :

— Comme il monte bien à cheval? lui dit-elle.

— Calyste? reprit la vicomtesse. C'est un charmant cavalier.

— Oh! Calyste est bien gentil, dit Charlotte.

— Calyste, dit la vieille fille , c'est l'honneur de Guérande î

— Il y a tant d'Anglais qui lui ressemblent, répondit indolemment la marquise sans achever sa phrase.

— Sa mère est Irlandaise , une O'Brien , dit la vieille Pen-Hoël, qui se crut attaquée personnellement dans son enfant chéri.

Camille et la marquise entrèrent dans Guérande avec mademoiselle de Pen-Hoël, avec la vicomtesse de Kergarouët et sa fille , au grand étonnement de toute la ville ébahie. Elles laissèrent leurs compagnes de voyage à l'entrée de la ruelle du Guénic , où peu s'en fallut qu'il ne se formât un attroupement. Calyste avait pressé le pas de son cheval pour aller prévenir sa tante et sa mère de l'arrivée de cette compagnie attendue à diner. Le repas avait été retardé conventionnellement jusqu'à quatre heures. Le chevalier revint pour donner le bras aux dames , puis il baisa la main de Camille en espérant pouvoir prendre celle de la marquise , qui tint résolument ses bras croisées et à laquelle il jeta les plus vives prières dans un regard inutilement mouillé.

— Petit niais! lui dit Camille en lui effleurant l'oreille par un modeste baiser plein d'amitié.

— C'est vrai , se dit en lui-même Calyste, pendant que la calèche tournait; j'oublie les recom-

mandations de ma mère, et je les oublierai, je crois, toujours.

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