‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 106 sur 157 · BÉATRIX A CALYSTE · texte numérisé non relu

BÉATRIX A CALYSTE

« Vous êtes un noble enfant, mais vous êtes un enfant. Vous vous devez à Camille, qui vous adore. Vous ne trouveriez en moi ni les perfections qui la distinguent ni le bonheur qu'elle vous prodigue. Quoi que vous puissiez penser, elle est jeune et je suis vieille ; elle a le cœur plein de trésors et le mien csl vide ; elle a pour vous un dévouement que vous n'appréciez pas assez ; elle est sans égoïsme, elle ne vit qu'en vous, et moi je serais remplie de doute, je vous entraînerais dans une vie ennuyée, sans noblesse, une vie gâtée par ma faute. Camille est libre, elle va et vient comme elle veut ; moi je suis esclave de bien des manières. Enfin vous oubliez que j'aime et que je suis aimée. La situation où je suis devrait me défendre de tout hommage. Si'aimer ou me dire qu'on m'aime est, chez un homme, une insulte, car une nouvelle faute me mettrait au niveau des plus mauvaises créatures de mon sexe. Vous qui êtes jeune et plein de délicatesse, comment m'obligczvous à vous dire ces choses, qui ne sortent du cœur qu'en le déchirant? J'ai préféré l'éclat d'un malheur irréparable à la honte d'une constante tromperie, ma propre perle à celle de la probité ; mais aux yeux de beaucoup de personnes à l'estime desquelles je liens, je suis encore grande : en changeant, je tomberais de quelques degrés de plus; le monde est encore indulgent pour celles dont la constance couvre de son manteau l'irrégularité du bonheur. Je n'ai ni dédain ni colère, je vous réponds avec franchise et simplicité. Vous êtes jeune, vous ignorez le monde, vous êtes emporté par la fantaisie, et vous êtes incapable, comme tous les gens dont la vie est pure, de faire les réflexions que suggère le malheur. J'irai plus loin. Je serais la femme du monde la plus humiliée , et je cacherais d'épouvantables misères , je serais trahie, enfin je serais abandonnée, et, Dieu merci, rien de tout cela n'est possible, mais, par une vengeance du ciel , il en serait ainsi, personne au monde ne me verrait plus. Oui, je me sentirais le courage de tuer un homme qui me parlerait d'amour, si, dans la situation où je serais, un homme pouvait encore arriver à moi !

it Vous avez là le fond de ma pensée. Aussi peut*être ai-je à vous remercier de m'avoir écrit. Après votre lettre et ma réponse , je puis être à mon aise auprès de vous , aux Touches, comme je suis dans mon caractère et comme vous le demandez. Je ne vous parle pas du ridicule amer qui me poursuivrait

ins le cas où mes yeux cesseraient d'exprimer les ntiments dont vous vous plaignez. Un second vol fait Camille serait une preuve d'impuissance à laquelle ne femme ne se résout pas deux fois. Quand je vous merais follement, fussé-je aveugle, si j'oubliais iut,je verrais toujours Camille! Son amour pour )us est une de ces barrières trop haules pour être anchies par aucune puissance, même par les ailes un ange, il n'y a qu'un démon qui ne recule pas .'vanl ces infâmes trahisons. Il y a là , mon enfant, n monde de raisons que les femmes nobles et décales se réservent et auxquelles vous n'entendez en, vous aulres hommes. Enfin vous avez une 1ère qui vous a montré ce que doit être une femme ans la vie, elle est pure et sans tache, elle remlit sa destinée noblement; ce que je sais d'elle a îouillé mes yeux de larmes, et du fond de mon oeur, il s'est élevé des mouvements d'envie. J'auîis pu être ainsi! Calysle , ainsi doit être votre :mme. et telle doit être sa vie. Je ne vous renverrai lus méchamment , comme j'ai fait, à cette petite harlolle qui vous ennuierait promplement ; mais quelque divine jeune fille digne de vous. Si j'étais

vous, je vous ferais manquer voire vie. Il y aurait liez vous manque de foi, de constance, ou vous uriez alors l'intention de me vouer toute votre xistence :je suis franche, je la prendrais, je vous mmenerais je ne sais où, loin du monde, je vous endrais fort malheureux ; je suis jalouse , je vois les monslresdans une goutte d'eau, je suis au désspoir de misères dont beaucoup de femmes s'arangent; il est même des pensées inexorables qui .'tendraient de moi, non de vous, et qui me blesseaient à mort. Un homme qui n'est pas à la dixième nnée de bonheur aussi respectueux et aussi délicat [ue la veille du jour où il mendiait une faveur me emble un infâme et m'avilit à mes propres yeux ; e ne crois pas aux Amadis et aux Cyrus de mes rêres , un amant est une fable, et je ne vois en vous lue la faïuilé d'un désira qui sa fin est inconnue.

<; Je n'ai pas quarante ans , je n'ai point l'expérience jui domine la fierté, je n'ai pas cet amour qui rend îumble, enfin je suis une femme dont le caractère îst encore trop jeune pour ne pas être détestable, le ne puis répondre de mon humeur , et je sais que :hez moi la grâce est tout extérieure. Peut-être l'ai-je pas assez souffert encore pour avoir le; indulgentes manières et la tendresse acquise que nous devons à de cruelles tromperies. Le bonheur a son mpertinence, et je suis très impertinente. Camille era toujours pour vous une esclave dévouée, et noi je serais un tyran déraisonnable. D'ailleurs, Camille n'a-t-elle pas été mise auprès de vous par 'olre bon ange pour vous permettre d'atteindre au noment où vous commencerez la vie que vous êtes

destiné à mener, et à laquelle vous ne devez pas faillir? Je la connais. Félicité! sa tendresse est inépuisable; elle n'a peut-être pas loules les grâces de notre sexe, mais elle a cette force féconde, ce génie de la constance et cette intrépidité noble qui fait tout accepter. Klle vous mariera , tout en souffrant d'horribles douleurs; elle saura vous choisir une Béatrix libre, si c'est Béatrix qui répond à vos idées sur la femme et à vos rêves ; elle vous aplanira toutes les difficultés de voire avenir. La vente d'un demi-arpent de terre à Paris dégagera vos propriétés en Bretagne; elle fera de vous son héritier; elle a déjà fait de vous un fils d'adoplion. Ne trahissez donc pas un amour infini. L'admiration que vous inspire la pauvre Béatrix est une de ces peccadilles pour lesquelles les femmes de l'âge de Camille sont pleines d'indulgence. Quand elles sont sUres d'être aimées, elles pardonnent à la constance une infidélité, c'est même chez elles un de leurs plus vifs plaisirs que de triompher de la jeunesse de leurs rivales. Camille est au-dessus des autres femmes, ceci ne s'adresse point à elle , je ne le dis que pour rassurer votre conscience. Camille, que j'ai bien éludiée , est à mes yeux une des plus grandes figures de noire temps. Elle est spirituelle et noble, elle est généreuse et simple. J'ai vu le fond de son cœur, il y a de sUrs trésors, c'est pour elle que Dante a fait sa belle strophe qui finit par Senza brama sicura richesza. Je lui disais lout à l'heure qu'elle me paraissait démontrer l'une des vérités les moins observées dans le monde, c'est la difficulté d'appareiller les choses sublimes et qui explique bien des malheurs. Ce malheur, mon cher enfant, elle vous l'évitera; Camille vous trouvera, dut-elle en mourir , une créature avec laquelle vous puissiez être heureux en ménage. Je vous tends une main amie, et compte non pas sur votre cœur, mais sur voire esprit pour nous trouver maintenant ensemble comme un frère et une sœur, et terminer là notre correspondance qui , des Touches à Guérande , est chose au moins bizarre.

« Béatrix de Castéraw. »

Émue au dernier point par les détails et parla marche des amours de son fils avec la belle Hochegude , la baronne ne put rester dans la salle où elle faisait sa tapisserie en regardant Calysle à chaque point; elle quitta son fauteuil et vint auprès de lui d'une manière à la fois humble el hardie ; la mère eut en ce moment la grâce d'une courtisane qui veut obtenir une concession.

— Eh bien? dit-elle en tremblant, mais sans positivement demander la lettre.

Calyste lui montra le papier et le lui lut. Ces

deux belles âmes, si simples, si naïves , ne virent dans cette astucieuse et perfide réponse aucune des malices et des pièges qu'y avait mis la marquise.

— C'est une noble et grande femme ! dit la baronne dont les yeux étaient humides. Je prierai Dieu pour elle. Je ne croyais pas qu'une mère pût abandonner son mari, son enfant, et conserver tant de vertus! Elle est digne de pardon.

— N'ai-je pas raison de l'adorer? dit Calyste.

— Mais où cet amour lu mènera-t-il ? s'écria la baronne. Ah! mon enfant! combien les femmes sont dangereuses , les mauvaises sont moins à craindre. Epouse Charlotte de Kcrgarouët , dégage les deux tiers des terres de ta famille. En vendant quelques fermes, mademoiselle de Pcn-Hoël obtiendra ce grand résultat, et cette bonne fille s'occupera de faire valoir les biens , lu peux laisser à tes enfants un beau nom, une belle fortune...

— Oublier Béatrix, dit Calyste d'une voix sourde et les yeux fixés en terre.

11 laissa la baronne et remonta chez lui pour répondre à la marquise.

Madame du Guénic avait la lettre de madame de Rochcgiidc gravée dans le cœur; elle voulut savoir à quoi s'en tenir sur les espérances de Calyste. Vers cette heure, le chevalier du Halga promenait sa chienne sur le mail : la baronne, sûre de l'y trouver, mil un chapeau, son châle et sortit. Voir la baronne du Guénic dans Guérande ailleurs qu'à l'église ou dans les deux jolis chemins affectionnés pour la promenade les jours de fêle, quand elle y accompagnait son mari et mademoiselle de Penïloël, était un événement si remarquable, que dans toute la viilc, deux heures après, chacun s'abordait en se disant : — Madame du Guénic est sortie aujourd'hui, l'avez-vous vue? Aussi bientôt cette nouvelle arriva-lelle aux oreilles de mademoiselle de Pen-Hoël , qui dit à sa nièce: — 11 se passe quelque chose de bien extraordinaire chez les du Guénic.

— Calyste est amoureux fou de la belle marquise de Rochcgude, dit Charlotte, je devrais quitter Guérande et retourner à Nantes.

En ce moment le chevalier du Halga, surpris d'être abordé par la baronne, avait détaché la laisse de Thisbé, reconnaissant l'impossibilité de se partager.

— Chevalier, dit la baronne, vous avez pratiqué la galanterie?

Le chevalier du Halga se redressa par un mouvement passablement fat. Madame du Guénic, sans rien dire de son fils ni de la marquise , expliqua la lettre d'amour en demandant quel pouvait èlre le sens d'une pareille réponse. Le chevalier tenait le nez au vent et se caressait le menton , il écoutait, il

faisait de petites grimaces , enfin il regarda fixement la baronne et lui dit : Quand les chevaux de race doivent franchir des barrières, ils viennent les reconnaître et les flairer. Calyste sera le plus heureux coquin du monde.

— Chut ! dit la baronne.

— Je suis muet. Autrefois, je n'avais que cela pour moi, dit le vieux chevalier. Le temps est beau, le vent est nord-est. Tudieu! comme la Belle-Poule vous pinçait ce vent-là , le jour... Mais, dit-il en s'interrompant , mes oreilles sonnent, et je sens des douleurs dans les fausses côtes , le temps changera. Vous savez que le combat de la Belle-Poule a été si célèbre que les femmes ont porté des bonnets à la Belle-Poule. Madame de Kcrgarouët est venue la première à l'Opéra avec cette coiffure. Vous êtes coiffée en conquête , lui ai-je dit , et le

, mot fut répété dans toutes les loges.

La baronne écoula complaisamment le vieillard, qui, fidèle aux lois de la galanterie, reconduisit la baronne jusqu'à sa ruelle en négligeant Thisbé. JjC secret de la naissance de Thisbé échappa au chevalier. Thisbé élait pelite-fille de la délicieuse Thisbé, chienne de madame l'amirale de Kcrgarouët, première femme du comte de Kcrgarouët. Thisbé avait dix-huit ans.

La baronne monta lestement chez Calyste, légère de joie comme si elle aimait pour son compte. Calyste n'était pas chez lui, mais Fanny aperçut une lettre pliée sur la table, adressée à madame de Rochcgude et non cachetée. Une invincible curiosité poussa cette mère inquiète à lire la réponse de son fils. Cette indiscrétion fut cruellement punie. Elle ressentit une horrible douleur en entrevoyant le précipice où l'amour faisait tomber Calyste.

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