CALYSTE A BÉATRIX
«Et que m'importe la race des du Guénic par le temps où nous vivons, chère Béatrix? Mon nom est Béatrix, mon bonheur son bonheur, sa vie ma vie, et toute ma fortune est dans son cœur. Nos terres sont engagées depuis deux siècles, elles peuvent rester ainsi pendant deux autres siècles; nos fermiers les gardent, personne ne peut les prendre. Vous voir, vous aimer, voilà ma religion. Me marier! Celte idée m'a bouleversé le cœur. Y a-t-il deux Béatrix ? Je ne me marierai qu'avec vous, j'attendrai , je suis jeune, vous serez toujours belle. Ma mère est une sainte, je ne dois pas la juger. Elle n'a pas aimé! Je sais maintenant combien elle a perdu, quels sacrifices elle a faits. Vous m'avez appris, Béatrix, à mieux aimer ma mère; elle est avec vous dans mon cœur; il n'y aura jamais qu'elle : voilà voire seule rivale. N'est-ce pas vous
lire que vous y régnez sans partage? Ainsi vos raisons n'ont aucune force sur mon esprit. Quant à Camille, elle vous dira, vous n'avez qu'un signe à ue faire, elle-même que je ne l'aime pas; elle est a mère de mon intelligence, rien de moins, rien le plus. Dès que je vous ai vue , elle est devenue na sœur, mon amie où mon ami, tout ce qu'il vous ilaira, mais nous n'avons pas d'autres droits que :eux de l'amitié l'un sur l'autre. Je l'ai prise pour ine femme jusqu'à ce que je vous aie vue. Mais vous n'avez démontré que Camille est un garçon : elle )age, elle chasse , elle monte à cheval , elle fume , lie hoit , elle écrit , elle analyse un cœur et un lire, elle n'a pas la moindre faiblesse, elle marche lans sa force , elle n'a ni vos mouvements déliés , ii votre pas qui ressemble au vol d'un oiseau, ni otre voix d'amour, ni vos regards fins, ni votre illure gracieuse, elle est Camille Maupin et pas aure chose ; elle n'a rien de la" femme et vous en avez ouïes les choses que j'en aime ; il m'a semblé dès c premier jour que je vous ai vue, que vous étiez à noi. Vous rirez de ce sentiment, mais il n'a fait |ue s'accroître, il me semblerait monstrueux que îous fussions séparés ; vous êtes mon àme, ma vie, ;t je ne saurais vivre où vous ne seriez pas. Laissezrous aimer ! nous fuirons , nous nous en irons bien oin du monde, dans un pays où vous ne renconrerez personne, et où vous pourrez n'avoir que noi et Dieu dans le cœur. Ma mère, qui vous aime, riendra quelque jour vivre auprès de nous. L'Irande a des châteaux, et la famille de ma mère n'en prêtera bien un. Mon Dieu, partons ! Une bar- [ue, des matelots, et nous y serions cependant ans que personne sache où nous aurions fui. /ous n'avez pas aimé , je le sens en relisant votre eltre, et j'y crois deviner que, s'il n'existait auune des raisons dont vous parlez, vous m'aimeriez l'amour. Béatrix , le saint amour efface le passé, 'eut-on penser à autre chose qu'à vous en vous oyant? Ah ! je vous aime tant que je vous voudrais nille fois infâme afin de vous montrer la puissance le mon amour en vous adorant comme la plus sainte les créatures. Vous appelez mon amour une injure »our vous. Oh ! Béatrix, tu ne le crois pas ; l'amour l'un noble enfant, ne m'appelez-vous pas ainsi? îonorerait une reine. Ainsi demain nous irons en imants le long des roches et de la mer, et vous narcherez sur les sables d'or de la vieille Bretagne >our me les consacrer de nouveau! Donnez-moi ce our de bonheur, et celte aumône sera pour Calyste ine éternelle richesse. »
La baronne laissa tomber la lettre sans l'achever, ;lle s'agenouilla sur une chaise et fit à Dieu une (raison mentale en lui demandant de conserver à
son fils l'entendement; d'écarter de lui toute folie, touleerrcur, et de le retirer de la voie où elle le voyait.
— Que fais-tu là, ma mère? dit Calyste.
— Je prie Dieu pour toi, dit-elle en lui montrant ses yeux pleins de larmes. Je viens de commettre la faute de lire cette lettre. Mon Calyste est fou !
— De la plus douce des folies, dit le jeune homme en embrassant sa mère.
— Je voudrais voir celle femme, mon enfant.
— Eh bien , maman, dit Calyste , nous nous embarquerons demain pour aller au Croisic : sois sur la jetée.
Il cacha sa lettre et partit pour les Touches. Ce qui, par-dessus toute chose, épouvantait la baronne, était de voir le sentiment arriver, par la force de son instinct, à la seconde vue d'une expérience consommée. Calyste venait d'écrire à Béatrix comme si le chevalier du Halga l'avait conseillé.