‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 114 sur 157 · PAIN A DISCRÉTION · texte numérisé non relu

PAIN A DISCRÉTION

c'est-à-dire jusqu'à l'indiscrétion. Bien des gloires ont eu Flicoteaux pour père nourricier. Certes le cœur de plus d'un homme célèbre doit éprouver les jouissances de mille souvenirs indicibles à l'aspect de la devanture à petits carreaux donnant sur la place de la Sorbonne et sur la rue Neuve de

A PARIS

Yôl

lichelieu, que Flicoteaux II ou III avait encore inspectée, avant les journées de Juillet, en leur lissant ces teintes brunes, cet air ancien et respecable qui annonçait un profond dédain pour le harlatanisme des dehors , espèce d'annonce faite our les yeux aux dépens du ventre par presque jus les restaurateurs d'aujourd'hui. Au lieu de ces is de gibiers empaillés destinés à ne pas cuire , au eu de ces poissons fantastiques qui justifient le îot du saltimbanque : J'ai vu une belle carpe, je omptc l'acheter dans huit jours; au lieu de ces rimeurs, qu'il faudrait appeler postmeurs , expoies en de fallacieux étalages pour les plaisirs des moraux et de leurs payses, l'honnête Flicoteaux vposait des saladiers ornés de maint raccommoage où des tas de pruneaux cuits réjouissaient le ïgard du consommateur, sur que ce mot, trop rodigué sur d'autres affiches, dessert , n'était pas ne charte. Les pains de six livres , coupés en quae tronçons, rassuraient sur la promesse du pain à iscrétion. Tel était le luxe d'un établissement que, e son temps, Molière eût célébré, tant était drôtique l'épigrammedu nom. Flicoteaux subsiste, il ivra tant que les étudiants voudront vivre. On y lange, rien de moins, rien de plus; mais on y îange comme on travaille, avec une activité somre ou joyeuse , selon les caractères ou les circonances.

Cet établissement célèbre consiste en deux salles isposées en équerre , longues , étroites et basses , clairées l'une sur la place de la Sorbonne, l'autre jr la rue Neuve de Richelieu; toutes deux nieulées de tables venues de quelque réfectoire abbaal, leur longueur a quelque chose de monastique, . les couverts y sont préparés avec les serviettes es abonnés passées dans des coulants de moiré létallique numérotés. Flicoteaux Ier ne changeait :s nappes que tous les dimanches; mais Flico- :aux II les a changées, dit-on, deux fois par selaine dès que la concurrence a menacé sa dynasc. C'est un atelier avec ses ustensiles, et non la die de festin avec son élégance et ses plaisirs. Cham en sort promplement. Au dedans, les mouveicnts intérieurs sont rapides. Les garçons y vont L viennent sans flâner, ils sont tous occupés , tous écessaires. Les mets sont peu variés. La pomme e terre y est éternelle. Il n'y aurait pas une pomme e terre en Irlande, elle manquerait partout, qu'il en trouverait chez Flicoteaux. Elle s'y produit epuis trente ans sous cette couleur blonde affeconnée par Titien , semée de verdure hachée , et mit d'un privilège envié par les femmes : telle ous l'avez vue en 1814, telle vous la retrouverez n 1840. Les côtelettes de mouton, le filet de bœuf Jnt à la carte de cet établissement, ce que les coqs

de bruyère , les filets d'esturgeon sont à celle de Véry, des mets extraordinaires qui exigent la commande dès le matin. La femelle du bœuf y domine, et son fils y foisonne sous les aspects les plus ingénieux. Quand le merlan , les maquereaux donnent sur les côtes de l'Océan, ils rebondissent chez Flicoteaux. Là, tout est en rapport avec les vicissitudes de l'agriculture et les caprices des saisons françaises. On y apprend des choses dont ne se doutent pas les riches, les oisifs , indifférents aux phases de la nature. L'étudiant parqué dans le quartier latin y a la connaissance la plus exacte des temps : il sait quand les haricots et les petits pois réussissent, quand la Halle regorge de choux, quelle salade y abonde, si la betterave a manqué. Une vieille calomnie , répétée au moment où Lucien y venait , consistait à attribuer l'apparition des biftecks à quelque mortalité sur les chevaux.

Peu de restaurants parisiens offrent un aussi beau spectacle. Là vous ne trouvez que jeunesse et foi , que misère gaiement supportée , quoique cependant les visages ardents et graves , sombres et inquiets, n'y manquent pas. Les costumes sont généralement négligés. Aussi remarque-t-on ceux qui viennent bien mis. Chacun sait que cette tenue extraordinaire signifie : maîtresse attendue, partie de spectacle ou visite dans les sphères supérieures. Il s'y est, dit-on, formé quelques amitiés entre plusieurs habitués devenus plus lard célèbres, et cette scène offre une preuve de celte assertion. Néanmoins, excepté les jeunes gens du même pays réunis au même bout de table , généralement les dîneurs ont une gravité qui se déride difficilement, peut-élre à cause de la catholicité du vin qui s'oppose à toute expansion. Ceux qui ont cultivé Flicoteaux peuvent se rappeler plusieurs personnages sombres et mystérieux, enveloppés dans les brumes de la plus froide misère, qui ont pu dîner là pendant deux ans , et disparaître sans qu'aucune lumière ait éclairé ces farfadets parisiens aux yeux des plus curieux habitués. Les amitiés s'ébauchaient chez Flicoteaux, elles se scellaient dans les cafés voisins aux flammes d'un punch liquoreux , ou à la chaleur d'une demi tasse de café.

Pendant les premiers jours de son installation à l'hôtel de Cluny, Lucien Chardon de Rubempré , comme tout néophyte , eut des allures timides et régulières. Après la triste épreuve delà vie élégante qui venait d'absorber ses capitaux, il s'était jeté dans le travail avec cette première ardeur que dissipent si vile les difficultés et les amusements que Paris offre à toutes les existences, aux plus luxueuses comme aux plus pauvres , et qui , pour être domptés, exigent la sauvage énergie du vrai talent ou le sombre vouloir de l'ambition.

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UN GRAND HOMME DE PROVINCE

Lucien lombnitchcz Flicoleaux vers quatre heures et demie , après avoir remarqué l'avantage d'y arriver des premiers. Les mets étaient alors plus variés, celui qu'on préférait s'y trouvait encore. Comme tous les esprits poétiques, Lucien avait affectionné une place où il se mettait constamment , et son choix annonçait assez de discernement. Dès le premier jour de son entrée chez Flicoteaux, il avait distingué, près du comptoir, une table où les physionomies des dineurs , autant que leurs discours saisis à la volée, lui dénotèrent des compagnons littéraires. D'ailleurs, une sorte d'instinct lui faisait deviner qu'en se plaçant près du comptoir, il pourrait parlementer avec les mailres du restaurant ; à la longue la connaissance l'établirait, et au jour des détresses financières, il obtiendrait sans doute un crédit nécessaire. Il s'était donc assis à une petit table carrée à côté du comptoir, où il ne vit que deux couverts ornés de deux serviettes blanches sans coulant, et destinées probablement aux allants et venants. Le vis-à-vis de Lucien était un maigre et pâle jeune homme, vraisemblablement aussi pauvre que lui , dont le beau visage déjà flétri annonçait que des espérances envolées avaient fatigué son front et laissé dans son âme des sillons où les graines ensemencées ne germaient point. Lucien se sentit poussé vers lui tout d'abord par ces vestiges de poésie et par un irrésistible élan de sympathie.

Ce jeune homme, le premier avec lequel le grand homme d'Angoulèmc put échanger quelques paroles, au bout d'une semaine de petits soins, de paroles et d'observationséchangées, se nommaitÉtienne Cousteau. Comme Lucien. Etienne avait quitté sa province, une ville du Berry, depuis deux ans. Son geste animé, son regard brillant, sa parole brève par moments, trahissaient une amère connaissance de la vie littéraire. Etienne était venu de Sancerrc, sa tragédie en poche, attiré par l'ambition qui poignail Lucien fia gloire, le pouvoir et l'argent. Ce jeune homme, qui dîna d'abord quelques jours de suite assez régulièrement, ne se montra bientôt plus que de loin en loin. Après cinq ou six jours d'absence, en le retrouvant une fois, Lucien espérait le revoir le lendemain; mais le lendemain sa place était prise par un inconnu. Quand, entre jeunes gens, on s'est vu la veille, l'amitié de la conversation d'hier se reflète sur celle d'aujourd'hui ; mais ces intervalles obligeaient Lucien à rompre chaque fois la glace, et retardait d'autant leur intimité , qui, durant plus d'un mois, fit peu de progrès. Après avoir interrogé la dame du comptoir, Lucien apprit que son ami futur était rédacteur d'un petit journal, où il faisait des articles et rendait compte des livres et des pièces jouées à l'Ambigu-Comique,

à la Gaieté , au Panorama-Dramatique. Ce jeune homme devint tout à coup un personnage aux yeux de Lucien, qui compta bien engager la conversation avec lui d'une manière un peu plus intime, et faire quelques sacrifices pour obtenir une amitié si nécessaire à un débutant. Le journaliste resta quinze jours absent. Lucien ne savait pas encore qu'Etienne ne dînait chez Flicoteaux que quand il était sans argent, ce qui lui donnait cet air sombre et désenchanté, cette froideur à laquelle Lucien opposait de flatteurs sourires et de douces paroles. Le désir du poêle de province exigeait de mûres réflexions, car ce journaliste inconnu lui paraissait mener une vie coûteuse, mélangée de petits verres , de tasses de café, de bols de punch, de spectacles, de soupers. Or, pendant les premiers jours de son installation dans le quartier, la conduite du grand homme de province fut celle d'un pauvre enfant étourdi par sa première expérience de la vie parisienne. Aussi, après avoir étudié le prix des consommations et soupesé sa bourse, Lucien n'osa-t-il prendre les allures d'Etienne, en craignant de recommencer les bévues dont il se repentait encore. Toujours sous le joug des saintes religions de la province, il avait à ses côtés deux anges gardiens, sa sœur et David Séchard son beau-frère, l'imprimeur d'Angoulême. Quoique éloignés et vivant à cent lieues de lui, ces deux amis se dressaient à la moindre pensée mauvaise, et lui rappelaient les espérances mises en lui, le bonheur dont il était comptable à sa vieille mère, et toutes les promesses de son génie. l\ passait ses matinées à la bibliothèque Sainte-Geneviève, à étudier l'histoire. Ses premières recherches lui avaient fait apercevoir d'cflïoyables erreurs dans son roman de V Archer de Charles IX. La bibliothèque fermée, il venait dans sa chambre humide et froide, corriger son ouvrage, y recoudre, y supprimer des chapitres entiers. Après avoir dîné chez Flicoleaux, il descendait au passage du Commerce , lisait au cabinet littéraire de Blosse toute la littérature contemporaine, les journaux, les revues, les livres de poésies pour se mettre au courant du mouvement de l'intelligence. Puis, il regagnait son misérable hôtel vers minuit sans avoir usé de bois ni de lumière. Ces lectures changeaient si énormément ses idées, qu'il revit son recueil de sonnets sur les fleurs, ses chères Marguerites, et les retravailla si bien qu'il n'y eut pas cent vers de conservés. Ainsi, d'abord, Lucien mena la vie innocente et pure des pauvres enfants de la province, qui trouvent du luxe chez Flicoteaux en le comparant à l'ordinaire de la maison paternelle ; qui se récréent par de lentes promenades sous les allées du Luxembourg en y regardant les jolies femmes d'un œil oblique et le cœur gros de sang ; qui ne sortent pas du quartier,

A PARIS

s'adonnent saintement au travail en songeant à ar avenir.

Mais Lucien était né poëte. Soumis bientôt à immenses désirs, il se trouva sans force contre les ductions des affiches de spectacle. Le Théâtreançais, le Vaudeville, les Variétés, l'Opéra-Coique, où il allait au parterre, lui enlevèrent une ixantaine de francs. Quel étudiant pouvait résister

bonheur de voir Talma dans les rôles qu'il a il- >trés ! Le théâtre, ce premier amour de tous les Drils poétiques, fascina Lucien. Les acteurs et : actrices lui semblaient des personnages impolis, il ne croyait pas à la possibilité de franchir rampe et de les voir familièrement. Ces auteurs

ses plaisirs étaient pour lui des êtres merveilleux nt les journaux s'occupaient comme des grands .érêts de l'Etal. Être auteur dramatique ! se faire 1er ! Quel rêve caressé ! Ce rêve, quelques auda- :ux, comme Casimir Delavigne, le réalisaient ! s fécondes pensées, ces moments de croyance en i suivis de désespoir agitèrent Lucien et le mainirent dans la sainte voie du travail et de l'éconoe, malgré les grondements sourds de plus d'un îatique désir. Par excès de sagesse, il s'était déidu de pénétrer dans le Palais-Royal, dont on lui lit parlé comme d'un lieu de perdition. Pour y 3ir mis le pied pendant une seule journée, il avait pensé cinquante francs chez Véry, et près de cinq its francs en habits. Aussi quand il cédait à la itation de voir Fleury, Talma, les deux Baptiste,

Michot, n'allait-il pas plus loin que l'obscure gaie où l'on faisait queue dès cinq heures et demie, où les retardataires étaient obligés d'acheter pour i sous une place auprès du bureau, car souvent rès être resté là pendant deux heures, ces mots : n'y a plus de billets! retentissaient à l'oreille de îs d'un étudiant désappointé. Après le spectacle, cien revenait les yeux baissés, ne regardant point is les rues adjacentes meublées de séductions à nuit. Peut-être lui arriva-t-il quelques-unes de » aventures d'une excessive simplicité, mais qui mnent une place immense dans les jeunes imaginons timorées.

Effrayé de la baisse de ses capitaux, un jour où wmpta ses écus , Lucien eut des sueurs froides songeante la nécessité de s'enquérir d'un libraire le chercher quelques travaux payés. Lousteau, ce ine journaliste dont il s'était fait, à lui seul, un li, ne venait point; il jetait les yeux autour de , attendait un hasard qui ne se présentait pas. A ris , il n'y a de hasard que pour les gens extrêiment répandus. Le nombre des relations aug- ;nle les chances du succès en tout genre : le ha- •d aussi est du côté des gros bataillons. En homme isprit et de pensée, Lucien ne voulut pas se lais-

ser arriver au moment où il n'aurait plus que quelques écus, il résolut enfin d'affronter les libraires.

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