‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 118 sur 157 · DOGUEREAU, LIBRAIRE · texte numérisé non relu

DOGUEREAU, LIBRAIRE

11 se souvint d'avoir vu ces mots répétés au bas du frontispice de plusieurs des romans qu'il avait lus au cabinet littéraire de Biosse. Il entra non sans cette trépidation intérieure que cause à tous les hommes d'imagination la certitude d'une lutte. Il trouva dans la boutique un singulier vieillard, l'une des figures originales de la librairie sous l'empire. Doguereau portait un habit noir à grandes basques carrées , et la mode taillait alors les fracs en queue de morue. Il avait un gilet d'étoffe commune à carreaux de diverses couleurs d'où pendaient, à l'endroit du gousset, une chaîne d'acier et une clef de cuivre qui jouaient sur une vaste culotte noire. lia montre devait avoir la grosseur d'un oignon. Ce costume était complété par des bas drapés, couleur gris de fer , et par des souliers ornés de boucles en argent. Le vieillard avait la tète nue , décorée de cheveux grisonnants, et assez poétiquement épars. Le père Doguereau , comme l'avait surnommé Porchon, tenait par l'habit, la culotte et les souliers au professeur de belles-lettres , et au marchand par le gilet , la montre et les bas. Sa physionomie ne démentait point cette singulière alliance. Il avait l'air magistral , dogmatique , la figure creusée du maître de rhétorique , et les yeux vifs , la bouche soupçonneuse, l'inquiétude vague du libraire.

— Monsieur Doguereau, dit Lucien.

— C'est moi, monsieur...

— Je suis auteur d'un roman, dit Lucien.

— Vous êtes bien jeune, dit le libraire.

— Mais , monsieur , mon âge ne fait rien à l'affaire.

— C'est juste, dit le vieux libraire en prenant le manuscrit. Ah , diantre ! L'Archer de Charles IX, un bon titre. Voyons , jeune homme , dites-moi votre sujet en deux mots ?

— Monsieur, une œuvre historique dans le genre de Walter Scott, où le caractère de la lutte entre les protestants et les catholiques est présenté comme un combat entre deux systèmes de gouvernement , et où le trône était sérieusement menacé. J'ai pris parti pour les catholiques.

— Hé , mais , jeune homme, voilà des idées ! Eh bien , je lirai votre ouvrage, je vous le promets. J'aurais mieux aimé un roman dans le genre de madame Radcliffe; mais si vous êtes travailleur, si vous avez un peu de style, de la conception, des idées, l'art de la mise en scène, je ne demande pas mieux que de vous être utile. Que nous faut-il ? de bons manuscrits.

— Quand pourrai-je venir?

— Je vais ce soir à la campagne , je serai de retour après-demain, j'aurai lu votre ouvrage, et s'il me va, nous pourrons traiter le jour même.

Lucien, le voyant si bon homme, eut la fatale idée de sortir le manuscrit des Marguerites.

— Monsieur, j'ai fait aussi un recueil de vers...

— Ah! vous êtes poêle, je ne veux plus de votre roman, dit le vieillard en lui tendant le manuscrit. Les rimailleurs échouent quand ils veulent faire de la prose. En prose, il n'y a pas de chevilles, il faut absolument dire quelque chose.

— Mais, monsieur, Walter Scott a fait des vers aussi...

— C'est vrai, dit Doguereau qui se radoucit, devina la pénurie du jeune homme, et garda le manuscrit. Où demeurez-vous? j'irai vous voir.

Lucien donna son adresse, sans soupçonner chez ce vieillard la moindre arrière-pensée, il ne reconnaissait pas en lui le libraire de la vieille école, un homme du temps où les libraires souhaitaient tenir dans un grenier et sous clef Voltaire et Montesquieu mourants de faim.

— Je reviens précisément par le quartier latin, lui dit le vieux libraire après avoir lu l'adresse.

— Le brave homme ! pensa Lucien en saluant le libraire. J'ai donc rencontré un ami de la jeunesse, un connaisseur qui sait quelque chose. Parlez-moi de celui-là ! Je le disais bien à David : le talent parvient facilement à Paris.

Lucien revint heureux et léger, il rêvait la gloire. Sans plus songer aux sinistres paroles qui venaient de frapper son oreille dans le comptoir de Vidal et Porchon, il se voyait riche d'au moins douze cents

UN GRAND HOMME DE PROVINCE

francs. Douze cents francs représentaient une année de séjour à Paris, une année pendant laquelle il préparerait de nouveaux ouvrages. Combien de projets bâtis sur cette espérance ! Combien de douces rêveries en voyant sa vie assise sur le travail ! Il se casa , s'arrangea , peu s'en fallut qu'il ne fit quelques acquisitions. Il ne trompa son impatience que par des lectures constantes au cabinet du passage du Commerce.

Deux jours après, le vieux Doguereau, surpris du style que Lucien avait dépensé dans sa première œuvre, enchanté de l'exagération des caractères qu'admettait l'époque où se développait le drame, frappé de la fougue d'imagination avec laquelle un jeune auteur dessine toujours son premier plan , il n'était pas gâté le père Doguereau! vint à l'hôtel où demeurait son Walter Scott en herbe. Il était décidé à payer mille francs la propriété entière de V Archer de Charles IX, et à lier Lucien par un traité pour plusieurs ouvrages. En voyant l'hùtel , le vieux renard se ravisa.

— Un jeune homme logé là n'a que des goûts modestes, il aime l'étude, le travail , je peux ne lui donner que huit cents francs.

L'hôtesse, à laquelle il demanda monsieur Lucien de Rubcmpré, lui répondit : — Au quatrième!

Le libraire leva le nez, et n'aperçut que le ciel audessus du quatrième.

— Ce jeune homme, pensa-t-il, est joli garçon, il est même très-beau ; s'il gagnait trop d'argent, il se dissiperait, il ne travaillerait plus. Dans notre intérêt commun, je lui offrirai six cents francs ; mais en argent, pas de billets.

Il monta l'escalier, frappa trois coups à la porte de Lucien, qui vint ouvrir. La chambre était d'une nudité désespérante. Il y avait sur la table un Loi de lait et une flûte de deux sous. Ce dénùment du génie frappa le bonhomme Doguereau.

— Qu'il conserve, pensa-t-il, ces mœurs simples, cette frugalité, ces modestes besoins. J'éprouve du plaisir à vous voir, dit-il à Lucien. Voilà , monsieur, comment vivait Jean- Jacques , avec lequel vous aurez plus d'un rapport. Dans ces logementsci, brille le feu du génie et se composent les bons ouvrages. Voilà comment devraient vivre les gens de lettres, au lieu de faire ripaille dans les cafés , dans les restaurants , d'y perdre leur temps , leur talent, et notre argent!

Il s'assit.

— Jeune homme, votre roman n'est pas mal. J'ai été professeur de rhétorique, je connais l'histoire de France, il y a d'excellentes choses. Enfin vous avez de l'avenir.

— Ah! monsieur.

— Non , je vous le dis , nous pouvons faire des

affaires ensemble. Je vous achète votre roman...

Le cœur de Lucien s'épanouit, il palpitait d'aise, il allait entrer dans le monde littéraire, il serait enfin imprimé.

— ... Quatre cents francs, dit Doguereau d'un ton mielleux.

— Le volume ? dit Lucien.

— Le roman, dit Doguereau sans s'étonner de la surprise de Lucien. Mais, ajouta-t-il, ce sera comptant. Vous vous engagerez à m'en faire deux par an pendant six ans. Si le premier s'épuise en six mois , je vous payerai les suivants six cents francs. Ainsi, à deux par an, vous aurez cent francs par mois, vous aurez votre vie assurée, vous serez heureux. J'ai des auteurs que je ne paye que trois cents francs par roman. Je donne deux cents francs pour une traduction de l'anglais. Autrefois, ce prix eût été exorbitant.

Lucien était glacé.

— Monsieur, nous ne pourrons pas nous entendre, je vous prie de me rendre mon manuscrit.

— Le voilà, dit le vieux libraire. Vous ne connaissez pas les affaires, monsieur. En publiant le premier roman d'un auteur, un éditeur doit risquer seize cents francs d'impression et de papier. Il est plus facile de faire un roman que de trouver cette somme. J'ai cent manuscrits de roman chez moi , et n'ai pas cent soixante mille francs dans ma caisse. Hélas ! je n'ai pas gagné cette somme depuis vingt ans que je suis libraire. On ne fait donc pas forlune au métier d'imprimer des romans. Vidal et Porchon ne nous les prennent qu'à des conditions qui deviennent de jour en jour plus onéreuses pour nous. Là , où vous risquez votre temps , je dois , moi, débourser deux mille francs. Si nous nous sommes trompés , car , habent sua fata libelli, je perds deux mille francs. Quant à vous, vous n'avez qu'à lancer une ode contre la stupidité publique. Après avoir médité sur ce que j'ai l'honneur de vous faire observer, vous viendrez me revoir.

Lucien fit un geste plein de superbe.

— Vous reviendrez à moi, répéta le libraire avec autorité. Loin de trouver un libraire qui veuille risquer deux mille francs pour un jeune inconnu , vous ne trouverez pas un commis qui se donne la peine de lire votre griffonnage. Moi , qui l'ai lu , je puis vous y signaler plusieurs fautes de français. Vous avez mis observer pour faire observer, et malgré que. Malgré veut un régime direct.

Lucien parut humilié.

— Quand je vous reverrai, vous aurez perdu cent francs, ajouta-t-il , je ne vous donnerai plus alors que centécus.

Il se leva , salua , mais sur le pas de la porte , il dit : — Si vous n'aviez pas du talent , de l'avenir,

A PARIS

i je ne m'intéressais pas aux jeunes gens studieux, ï ne vous aurais pas fait d'aussi billes conditions, ent francs par mois! Songcz-y. Après tout , un oman dans un tiroir, ce n'est pas comme un cheal à l'écurie, ça ne mange pas de pain , mais ça 'en donne pas non plus !

Lucien prit son manuscrit , le jeta par terre , en 'écriant :

— J'aime mieux le brûler , monsieur.

— Vous avez une tête de poëte , dit le vieillard.

— Vieil usurier de littérature! dit Lucien quand a porte fut fermée.

Lucien dévora sa flûte, lappa son lait, et descenit. Sa chambre n'était pas assez vaste, il y aurait ourné sur lui-même comme un lion dans sa cage u Jardin des Plantes.

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