UN PREMIER AMI
* A la bibliothèque Sainte-Geneviève où Lucien :omptait aller, il avait toujours aperçu dans le nême coin un jeune homme d'environ vingt-cinq ins qui travaillait avec cette application soutenue, pue rien ne distrait ni dérange , et à laquelle se re- :onnaissent les véritables ouvriers littéraires. Ce eune homme y venait sans doute depuis longemps, les employés et le bibliothécaire lui-même ivaient pour lui des complaisances. Le bibliothécaire lui laissait emporter des livres que Lucien /oyait rapporter le lendemain par le studieux inconnu , dans lequel le poëte reconnaissait un frère le misère et d'espérance.
Petit, maigre et pâle, ce travailleur cachait un seau front sous une épaisse chevelure noire assez mal tenue, il avait de belles mains , il attirait le regard des indifférents par une vague ressemblance Jvec le portrait de Bonaparte, gravé d'après Robert Lefebvre. Cette gravure est tout un poëme de mélancolie ardente, d'ambition contenue , d'activité cachée: examinez-la bien ! vous y trouverez du génie et de la discrétion , de la finesse et de la grandeur ; les yeux ont de l'esprit comme des yeux de femme, le coup d'œil est avide de l'espace, et désireux de difficultés à vaincre. Le nom de Bonaparte ne serait pas écrit au-dessous, vous le contempleriez tout aussi longtemps. Le jeune homme qui réalisait cette gravure avait ordinairement un pantalon à pied dans des souliers à grosses semelles, une redingote de drap commun, une cravate
noire, un gilet de drap gris, mélangé de blanc, boutonné jusqu'en haut, et un chapeau à bon marché. Son dédain pour toute toilette inutile était visible.
Ce mystérieux inconnu, marqué du sceau que le génie imprime au front de ses esclaves, Lucien le retrouvait chez Flicoteaux , le plus régulier de tous les habitués, il y mangeait pour vivre, sans faire attention à des aliments avec lesquels il paraissait familiarisé, il buvait de l'eau. Soit à la bibliothèque, soit chez Flicoteaux , il déployait en tout une sorte de dignité qui venait sans doute de la conscience d'une vie occupée par quelque chose de grand , et qui le rendait inabordable. Son regard était penseur. La méditation habitait sur son beau front noblement coupé. Ses yeux noirs et vifs, qui voyaient bien et promptement, annonçaient une habitude d'aller au fond des choses. Simple en ses gestes, il avait une contenance grave. Lucien éprouvait un respect involontaire pour lui. Déjà plusieurs fois, l'un et l'autre, ils s'étaient mutuellement regardés comme pour se parler à l'entrée ou à la sortie de la bibliothèque ou du restaurant, mais ni l'un ni l'autre, ils n'avaient osé. Ce silencieux jeune homme allait au fond de la salle, dans la partie située en retour sur la place de la Sorbonne. Lucien n'avait donc pu se lier avec lui, quoiqu'il se sentît porté vers ce jeune travailleur en qui se trahissaient les indicibles symptômes de la supériorité.
L'un et l'autre, ainsi qu'ils le reconnurent plus tard, ils étaient deux natures vierges et timides, adonnées à toutes les peurs dont les hommes solitaires savourent les émotions. Sans leur subite rencontre au moment du désastre qui venait d'arriver à Lucien, peut-être ne se seraient-ils jamais mis en communication. Mais en entrant dans la rue des Grès, Lucien aperçut le jeune inconnu qui revenait de Sainte-Geneviève.
— La bibliothèque est fermée, je ne sais pourquoi, monsieur, lui dit-il.
En ce moment Lucien avait des larmes dans les yeux, il remercia l'inconnu par un de ces gestes qui sont plus éloquents que le discours et qui, de jeune homme à jeune homme , s'ouvrent aussitôt les cœurs. Tous deux descendirent la rue des Grès en se dirigeant vers la rue de la Harpe.
— Je vais alors me promener au Luxembourg, dit Lucien. Quand on est sorti , il est difficile de revenir travailler.
— On n'est plus dans le courant d'idées nécessaires , reprit l'inconnu. Vous paraissez chagrin , monsieur ?
— Il vient de m'arriver une singulière aventure, dit Lucien.
EN GRAND HOMME DE PROVINCE
Il raconta sa visite sur le quai, puis celle au vieux libraire et les propositions qu'il venait de recevoir, il se nomma, et dit quelques mots de sa situation. Depuis un mois environ, il avait dépensé soixante francs pour vivre , trente francs à l'hôtel , vingt francs au spectacle, dix francs au cabinet littéraire, en tout cent vingt francs ; il ne lui restait plus que cent vingt francs.
— Monsieur, lui dit l'inconnu, votre histoire est la mienne et celle de dix ou douze mille jeunes gens, qui tous les ans viennent de la province à Paris. Nous ne sommes pas encore les plus malheureux. Voyez-vous ce théâtre? dit-il en lui montrant les cimes de l'Odéon. Un jour, vint se loger dans une des maisons qui sont sur la place, un homme de talent qui avait roulé dans des abîmes de misère; marié, surcroît de malheur qui ne nous afflige encore ni l'un ni l'autre, à une femme qu'il aimait ; pauvre ou riche , comme vous voudrez , de deux enfants; criblé de dettes, mais confiant dans sa plume. Il présente à l'Odéon une comédie en cinq actes, elle est reçue, il obtient un tour de faveur, les comédiens la répètent, le directeur en active la représentation, cinq bonheurs qui constituent cinq actes encore plus difficiles à réaliser que cinq actes à écrire. Le pauvre auteur, logé dans un grenier que vous pouvez voir d'ici , épuise ses dernières ressources pour vivre pendant la réception et la répétition de sa pièce, sa femme met ses vêtements au mont-de-piété, la famille ne mange que du pain. Le jour de la dernière répétition, la veille de la représentation, le ménage devait cinquante francs dans le quartier, au boulanger, à la laitière, au portier. Le poëte avait conservé le strict nécessaire : un habit, une chemise, un pantalon, un gilet et des bottes. Sur du succès, il vient embrasser sa femme, il lui annonce la fin de leurs infortunes. — Enfin il n'y a plus rien contre nous! s'écrie-t-il. — Il y a le feu , dit la femme , regarde, l'Odéon brûle. Monsieur, l'Odéon brûlait. Ne vous plaignez donc pas. Vous avez des vêtements, vous n'avez ni femme, ni enfants, vous avez pour cent vingt francs de hasard dans votre poche, et vous ne devez rien à personne. La pièce a eu cent vingt représentations au théâtre Louvois. Le roi a fait une pension à l'auteur. Buffon l'a dit, le génie c'est la patience. La patience est en effet ce qui, chez l'homme, ressemble le plus au procédé que la nature emploie dans ses créations. Qu'est-ce que l'art, monsieur? c'est la nature concentrée.
Les deux jeunes gens arpentaient alors le Luxembourg. Lucien apprit bientôt le nom , devenu depuis célèbre, de l'inconnu qui s'efforçait de le consoler. Ce jeune homme était Daniel d'Arthez, aujourd'hui l'un des plus illustres écrivains de notre époque, et
l'un des gens rares qui , selon la belle pensée d'un poëte, offrent
L'accord d'un beau talent et d'un beau caractère.
— On ne peut pas être grand homme à bon marché, lui dit Daniel de sa voix douce. Le génie arrose ses œuvres de ses larmes. Le talent est une créature morale qui a, comme tous les êtres, une enfance sujette à des maladies. La Société repousse les talents incomplets comme la Nature emporte les créatures faibles ou mal conformées. Qui veut s'élever au-dessus des hommes, doit se préparer à une lutte, ne reculer devant aucune difficulté. Un grand écrivain est un martyr qui ne mourra pas , voilà tout. Vous avez au front le sceau du génie, dit d'Arthez à Lucien en lui jetant un regard qui l'enveloppa ; si vous n'en avez pas au cœur la volonté , si vous n'en avez pas la patience angélique; si, à quelque distance du but que vous mettent les bizarreries de la destinée, vous ne reprenez pas , comme les tortues en quelque pays qu'elles soient , le chemin de l'Océan , de votre infini , renoncez dès aujourd'hui.
— Vous vous attendez donc , vous , à des supplices? dit Lucien.
— A des épreuves en tout genre , à la calomnie, à la trahison , à l'injustice de mes rivaux; aux effronteries, aux ruses, à l'âpreté du commerce, répondit le jeune homme d'une voix résignée. Si voire œuvre est belle , qu'importe une première perte...
— Voulez-vous lire et juger la mienne? dit Lucien.
— Soit, dit d'Arthez. Je demeure rue des Quatre- Vents, dans une maison où l'un des hommes les plus illustres, un des plus beaux génies de notre temps , un phénomène dans la science , Desplein , le plus grand chirurgien connu, souffrit son premier martyre en se débattant avec les premières difficultés de la vie et de la gloire à Paris. Ce souvenir me donne tous les soirs la dose de courage dont j'ai besoin tous les malins. J'ai sa chambre où il a souvent mangé, comme Rousseau, du pain et des cerises , mais sans Thérèse. Venez dans une heure, j'y serai.
Les deux poètes se quittèrent en se serrant la main avec une indicible effusion de tendresse mélancolique. Lucien alla chercher son manuscrit. Daniel d'Arthez alla mettre au mont-de-piété sa montre pour pouvoir acheter deux falourdes , afin que son nouvel ami trouvât du feu chez lui, car il faisait froid. Lucien fut exact et vit d'abord une maison moins décente que son hôtel et qui avait une allée sombre, au bout de laquelle se trouvait un escalier obscur.
A PARIS
La chambre de Daniel d'Arthez , située au cinuième étage, avait deux méchantes croisées entre ?squelles était une bibliothèque en bois noirci, ilcine de carions étiquetés. Une maigre couchette n bois peint, semblable aux couchettes de collège, me table de nuit achetée d'occasion , et deux faueuils couverts en crin occupaient le fond de cette lièce tendue d'un papier écossais verni par la funée et par le temps. Une longue table chargée de lapiers était placée entre la cheminée et l'une des roisées. En face de cette cheminée, il y avait une nauvaise commode en bois d'acajou. Un tapis de lasard couvrait entièrement le carreau. Ce luxe néessaire évitait du chauffage. Devant la table, un ulgaire fauteuil de bureau en basane rouge blanhie par l'usage , puis six mauvaises chaises comdétaient l'ameublement. Sur la cheminée, Lucien perçut un vieux flambeau de bouillotte , à gardeue, muni de quatre bougies. Quand Lucien denanda la raison des bougies , en reconnaissant en outes choses les symptômes d'une âpre misère , l'Arthez lui répondit qu'il lui était impossible de upporter l'odeur de la chandelle. Cette circontance indiquait une grande délicatesse de sens , 'indice d'une exquise sensibilité.
La lecture dura sept heures. Daniel écouta reigieusement, sans dire un mot ni faire une obseration, une des plus rares preuves de bon goût que missent donner les auteurs.
— Hé bien? dit Lucien à Daniel en mettant le nanuscrit sur la cheminée.
— Vous êtes dans une belle et bonne voie, ré- >ondit gravement le jeune homme ; mais votre oeuvre est à remanier. Si vous voulez ne pas être le inge de Walter Scott, il faut vous créer une madère différente, et vous l'avez imité. Vous comnencez, comme lui, par de longues conversations >our poser vos personnages ; quand ils ont causé, rous faites arriver la description , et l'action. Cet mtagonisme nécessaire à toute œuvre dramatique , dent en dernier. Renversez-moi les termes du problème. Remplacez ces diffuses causeries, magnifiées chez Scott, mais sans couleur chez vous, par les descriptions auxquelles se prête si bien noire angue. Que chez vous le dialogue soit la consé- |uence attendue qui couronne vos préparatifs. Elirez tout d'abord dans l'action. Prenez-moi votre sujet, tantôt en travers, tantôt par la queue, enfin pariez vos plans, et ne soyez jamais le même. Vous >crez neuf, tout en adaptant à l'histoire de France la forme du drame dialogué de l'écossais. Walter Scott est sans passion, il l'ignore ou peut-être lui était-elle interdite par les mœurs hypocrites de son pays. Pour lui, la femme est le devoir incarné. A de rares exceptions près, ses héroïnes sont absolument
les mêmes, il n'a eu pour elles qu'un seul ponsif , selon l'expression des peintres; elles procèdent toutes de Clarisse Harlowe; en les ramenant toutes à une idée, il ne pouvait que tirer des exemplaires d'un même type variés par un coloriage plus ou moins vif. La femme porte le désordre dans la société par la passion. La passion a des accidents infinis. Peignez donc les passions, vous aurez les ressources infinies dont s'est privé ce grand génie pour être lu dans toutes les familles de la prude Angleterre. En France, vous aurez les fautes charmantes et les mœurs brillantes du catholicisme à opposer aux sombres figures du protestantisme pendant la période la plus passionnée de notre histoire. Chaque règne authentique, à partir de Charlemagne, demandera tout au moins un ouvrage, et quelquefois quatre ou cinq, comme pour Louis XIV, Henri IV, François Ier. Vous ferez ainsi une histoire de France pittoresque où vous peindrez les costumes, les meubles, les maisons, les intérieurs, la vie privée, tout en donnant l'esprit du temps, au lieu de narrer péniblement des faits connus. Vous avez un moyen d'être original en relevant les erreurs populaires qui défigurent la plupart de nos rois. Osez , dans votre première œuvre, rétablir la grande et magnifique figure de Catherine que vous avez sacrifiée aux préjugés qui planent encore sur elle. Enfin, peignez Charles IX comme il était et non comme l'ont fait les écrivains protestants. Au bout de dix ans de persistance, vous aurez gloire et fortune, vous aurez fait, dit-il en souriant, le plus difficile des carambolages.
Il était alors neuf heures. Lucien imita l'action secrète de son ami, en lui offrant à dîner chez Edon, où il dépensa douze francs. Pendant ce dîner, Daniel livra le secret de ses espérances et de ses études à Lucien. D'Arthez n'admettait pas de talent hors ligne sans de profondes connaissances métaphysiques. Il procédait en ce moment au dépouillement de toutes les richesses philosophiques des temps anciens et modernes pour se les assimiler. Il voulait, comme Molière, être un profond philosophe avant de faire des comédies. Il étudiait le monde écrit et le monde vivant, la pensée et le fait. Il avait pour amis de savants naturalistes, de jeunes médecins, des écrivains politiques et des artistes, société de gens studieux, sérieux, pleins d'avenir. Il vivait d'articles consciencieux et peu payés, mis dans des dictionnaires biographiques, encyclopédiques, ou de sciences naturelles. Il n'en écrivait ni plus ni moins que ce qu'il en fallait pour vivre et pouvoir poursuivre sa pensée. D'Arthez avait une œuvre d'imagination, entreprise uniquement pour étudier les ressources de la langue. Ce livre, encore inachevé, pris et repris par caprices, il le gardait
UN GRAND HOMME DE PROVINCE
pour les jours de grande détresse. C'était une œuvre psychologique et de haute portée sous la forme du roman. Quoique Daniel se découvrit modestement, il parut gigantesque à Lucien. En sortant du restaurant, à onze heures , Lucien s'était pris d'une vive amitié pour cette vertu sans emphase, pour cette nature, sublime sans le savoir.
Le poëte ne discuta pas les conseils de Daniel, il les suivit à la lettre. Ce beau talent déjà mUri par la pensée et par une critique solitaire, inédite, faite pour lui non pour autrui , lui avait tout à coup poussé la porte des plus magnifiques palais de la fantaisie. Les lèvres du provincial avaient été touchées d'un charbon ardent , et la parole de ce travailleur trouva dans le cerveau du poëte une terre préparée. Lucien se mit à refondre son œuvre.
tE CENACLE.
Heureux d'avoir trouvé dans l'immensité parisienne un cœur où abondaient des sentiments généreux en harmonie avec les siens , le poëte de province fit ce que font tous les jeunes gens affamés d'affection : il s'attacha comme une maladie chronique à d'Arthez , il alla le chercher pour se rendre à la bibliothèque , il se promena près de lui au Luxembourg par les belles journées, il l'accompagna tous les soirs jusque dans sa pauvre chambre, après avoir dîné près de lui chez Flicoteaux ; enfin il se serra contre lui, comme un soldat se pressait sur son voisin dans les plaines glacées de la Russie.
Pendant les premiers jours de sa connaissance avec Daniel, Lucien ne remarqua pas sans chagrin une certaine gêne causée par sa présence, dès que les intimes étaient réunis. Les discours de ces êtres supérieurs dont d'Arthez lui parlait avec un enthousiasme concentré , se tenaient dans les bornes d'une réserve en désaccord avec les témoignages visibles de leur vive amitié. Lucien sortait alors discrètement, en ressentant une sorte de peine causée par l'ostracisme dont il était l'objet et par la curiosité qu'excitaient en lui ces personnages inconnus, car tous s'appelaient par leurs noms de baptême. Tous portaient au front, comme d'Arthez, le sceau d'un génie spécial. Après de secrètes oppositions combattues à son insu par Daniel, Lucien fut enfin jugé digne d'entrer dans ce Cénacle de grands esprits. Lucien put dès lors connaître ces personnes unies par les plus vives sympathies, par
le sérieux de leur existence intellectuelle et qui se réunissaient presque tous les soirs chez d'Arthez. Tous pressentaient en lui le grand écrivain, ils le regardaient comme leur chef, depuis qu'ils avaient perdu l'un des esprits les plus extraordinaires de ce temps, un génie mystique, leur premier chef qui , pour des raisons inutiles à rapporter, était retourné dans sa province, et dont Lucien entendait souvent parler, sous le nom de Louis. On comprendra facilement combien ces personnages avaient dû réveiller l'intérêt et les curiosités d'un poëte, à l'indication de ceux qui , depuis, ont conquis, comme d'Arthez , toute leur gloire, car plusieurs succombèrent.
Parmi ceux qui vivent encore, était Horace Bianchon , alors interne à l'Hôtcl-Dieu, devenu depuis l'un des flambeaux de l'école de Paris, et trop connu maintenant pour qu'il soit nécessaire de peindre sa personne ou d'expliquer son caractère et la nature de son esprit.
Puis venait Léon Giraud, ce profond philosophe, ce hardi théoricien qui remue tous les systèmes , les juge , les exprime , les formule et les traîne aux pieds de son idole ; I'Humanité ! toujours grand , même dans ses erreurs, ennoblies par sa bonne foi. Ce travailleur intrépide, ce savant consciencieux est devenu chef d'une école morale et politique sur le mérite de laquelle le temps seul pourra prononcer. Si ses convictions lui ont fait une destinée en des régions étrangères à celles où ses camarades se sont élancés , il n'en est pas moins resté leur fidèle ami.
L'art était représenté par Joseph Bridau, l'un des meilleurs peintres de la jeune école. Sans les malheurs secrets auxquels le condamne une nature trop impressionnable, Joseph, dont le dernier mot n'est d'ailleurs pas dit, aurait pu continuer les grands maîtres de l'école italienne : il a le dessin de Rome et la couleur de Venise; mais l'amour le tue, et ne traverse pas que son cœur, l'amour lance ses flèches dans le cerveau, lui dérange sa vie et lui fait faire les plus étranges zigzags. Si sa maîtresse éphémère le rend ou trop heureux , ou trop misérable , Joseph enverra pour l'exposition tantôt des esquisses où la couleur empâte le dessin , tantôt des tableaux qu'il a voulu finir sous le poids de chagrins imaginaires et où le dessin l'a si bien préoccupé que la couleur , dont il dispose à son gré , ne s'y retrouve pas. Il trompe incessamment et le public et ses amis. Hoffmann l'eût adoré pour ses pointes poussées avec hardiesse dans le champ des arts, pour ses caprices , pour sa fantaisie. Quand il est complet, il excite l'admiration , il la savoure, et s'effarouche alors de ne plus recevoir d'éloges pour les œuvres manquées où les
ux de son âme voient tout ce qui est absent pour :il du public. Fantasque au suprême degré , ses lis lui ont vu détruire un tableau achevé, auquel rouvait l'air trop peigné.
— C'est trop fait , disait-il , c'est trop écolier. Original et sublime parfois , il a tous les malurs et toutes les félicités des organisations neruses chez lesquelles la perfection tourne en dadie. Son esprit est frère de celui de Sterne, lis sans le travail littéraire. Ses mots, ses jets
pensée ont une saveur inouïe. Il est éloquent sait aimer, mais avec ses caprices , qu'il porte ris les sentiments comme dans son faire. Il était er au Cénacle précisément à cause de ce que le )nde bourgeois eUt appelé ses défauts.
Enfin Fulgence Ridai , l'un des auteurs de notre nps qui a le plus de verve comique, un poëte souciant de gloire , ne jetant sur le théâtre que ses oductions les plus vulgaires, et gardant dans le rail de son cerveau , pour lui , pour ses amis , les us jolies scènes, ne demandant au public que rgent nécessaire à son indépendance , et ne vouit plus rien faire dès qu'il l'aura obtenue ; paresuxet fécond comme Rossini. Obligé, comme les ands poètes comiques, comme Molière et Rabelais,
considérer toutes choses à l'endroit du pour et l'envers du contre , il était sceptique , il pouvait re et riait de tout. Fulgence Ridai est un grand lilosophe pratique. Sa science du monde, son nie d'observation, son dédain de la gloire, qu'il pelle la parade, ne lui ont point desséché le eur : il est aussi actif pour autrui qu'il est indiffént à ses intérêts. Il a le masque rabelaisien , il ne lit pas la bonne chère et ne la recherche point, il t à la fois mélancolique et gai. Ses amis le noment le chien du régiment, rien ne le peint mieux je ce sobriquet.
Trois autres, au moins aussi supérieurs que ;s quatre amis , peints de profil , devaient suc- >mber par intervalles. Meyraux d'abord qui lourut après avoir ému la célèbre dispute entre Culer et Geoffroy-Saint-Hilaire, grande question qui evait partager le monde scientifique entre ces eux génies égaux , quelques mois avant la mort e celui qui tenait pour une science étroite et ana- 'ste contre le panthéiste qui vit encore et que Allemagne révère. Meyraux était l'ami de ce Louis u'une mort anticipée allait bientôt ravir au îonde intellectuel.
A. ces deux hommes , tous deux marqués par la îort, tous deux obscurs aujourd'hui, malgré l'imîense portée de leur savoir et de leur génie, il lut joindre Michel Chrestien , républicain d'une laute portée qui rêvait la fédération de l'Europe , t qui fut en 1850 pour beaucoup dans le mouve-
ment moral des saint-simoniens. Homme politique de la force de Saint-Just et de Danton , mais simple et doux comme une jeune fille , plein d'illusions et d'amour, doué d'une voix mélodieuse qui aurait ravi Mozart , Weber ou Rossini, et chantant certaines chansons de Réranger à enivrer le cœur de poésie, d'amour et d'espérance, Michel Chrestien, pauvre comme Lucien, comme Daniel, comme tous ses amis, gagnait sa vie avec une insouciance diogénique. 11 faisait des tables de matières pour de grands ouvrages, des prospectus pour les libraires, muet d'ailleurs sur ses doctrines comme est muette une tombe sur les secrets de la mort. Ce gai bohémien de l'intelligence , ce grand homme d'État qui , peut-être , eût changé la face du monde, mourut au cloître Saint-Méry, comme un simple soldat. La balle de quelque négociant tua là l'une des plus nobles créatures qui foulassent le sol français. Michel Chrestien périt pour d'autres doctrines que les siennes. Sa fédération menaçait beaucoup plus que la propagande républicaine l'aristocratie européenne ; elle était plus rationnelle et moins folle que les affreuses idées de liberté indéfinie proclamées par les jeunes insensés qui se portent héritiers de la convention. Ce noble plébéien fut pleuré de tous ceux qui le connaissaient , il n'est aucun d'eux qui ne songe et souvent à ce politique inconnu.
Ces neuf personnes composaient un Cénacle où l'estime et l'amitié faisaient régner la paix entre les idées et les doctrines les plus opposées. Daniel d'Arthez , gentilhomme picard, tenait pour l'absolutisme avec une conviction égale à celle qui faisait tenir Michel Chrestien à son fédéralisme européen. Fulgence Ridai se moquait des doctrines philosophiques de Léon Giraud, qui lui-même prédisait à d'Arthez la fin du christianisme et de la famille. Michel Chrestien croyait à la religion du Christ, le divin législateur de l'Égalité, il défendait l'immortalité de l'âme contre le scalpel de Bianchon, l'analyste par excellence. Tous discutaient sans disputer. Us n'avaient point de vanité, étant eux-mêmes leur auditoire. Ils se communiquaient leurs travaux, et se consultaient avec l'adorable bonne foi de la jeunesse. S'agissait-il d'une affaire sérieuse, l'opposant quittait son opinion pour entrer dans les idées de son ami , d'autant plus apte à l'aider, qu'il était impartial dans une cause ou dans une œuvre en dehors de ses idées. Presque tous avaient l'esprit doux et tolérant, deux qualités qui prouvaient leur supériorité. L'envie, cet horrible trésor de nos espérances trompées, de nos talents avortés, de nos succès manques, de nos prétentions blessées, leur était inconnue. Tous marchaient d'ailleurs dans des voies différentes. Aussi ceux qui furent admis,
UN GRAND HOMME DE PROVINCE
comme Lucien , dans leur société se sentaient-ils à l'aise. Le vrai talent est toujours bon enfant et candide, ouvert, point gourmé; chez lui l'épigramme caresse l'esprit, et ne vise jamais l'amour-propre. Une fois la première émotion que cause le respect dissipée, on éprouvait des douceurs infinies auprès d'eux. La familiarité n'excluait pas la conscience que chacun avait de sa valeur, chacun sentait une profonde estime pour son voisin. Enfin, chacun se sentant de force à être à son tour le bienfaiteur ou l'obligé, tout le monde acceptait sans façon. Les conversations ondoyantes étaient pleines de charme et sans fatigue, elles embrassaient les sujets les plus variés, les mots étaient légers à la manière des flèches qui peuvent aller à fond tout en allant vite. La grande misère extérieure et la splendeur des richesses intellectuelles produisaient un singulier contraste. Là, personne ne pensait aux réalités de la vie que pour en tirer d'amicales plaisanteries. Par une journée où le froid s'était fait prématurément sentir, cinq des amis de d'Arthez arrivèrent ayant eu chacun la même pensée, apportant tous du bois sous leur manteau, comme dans ces repas champêtres où chaque invité devant fournir son plat, tout le monde apporte un pâté.
Tous doués de cette beauté morale qui réagit sur la forme, et qui, non moins que les travaux cl les veilles, dore les jeunes visages d'une teinte divine, ils offraient ces traits un peu tourmentés que la pureté de la vie et le feu de la pensée régularise et purifie. Leurs fronts se recommandaient par une ampleur poétique. Leurs yeux vifs et brillants déposaient d'une vie sans souillures. Les souffrances de la misère , quand elles se faisaient sentir, étaient si gaiement supportées, épousées avec une telle ardeur par tous , qu'elles n'altéraient point la sérénité particulière aux visages des jeunes gens encore exempts de fautes graves , qui ne se sont amoindris dans aucune des lâches transactions qu'arrachent la misère mal supportée, l'envie de parvenir sans aucun choix de moyens, et la facile complaisance avec laquelle les gens de lettres accueillent ou pardonnent les trahisons.
Ce qui rend les amitiés indissolubles et double leur charme est un sentiment qui manque à l'amour, la certitude. Ces jeunes gens étaient sûrs d'eux-mêmes : l'ennemi de l'un devenait l'ennemi de tous, ils eussent brisé leurs intérêts les plus urgents pour obéir à la sainte solidarité de leurs cœurs. Us se savaient tous incapables d'une lâcheté , tous pouvaient se défendre en conscience, opposer un non formidable à toute accusation , se défendre les uns les autres avec sécurité. Également nobles par le cœur et incapables de se méprendre sur les choses de sentiment, ils pouvaient tout penser, tout dire
en arrivant sur le terrain de la science et de l'intelligence. De là l'innocence de leur commerce, la gaieté de leur parole. Leurs relations étaient sûres, leur esprit divaguait à l'aise. Aussi ne faisaient-ils point de façon entre eux, ils se confiaient leurs peines et leurs joies, ils pensaient et souffraient à plein cœur. Les charmantes délicatesses qui font de la fable des deux amfs un trésor pour les grandes âmes étaient habituelles chez eux. Leur sévérité pour admettre dans leur sphère un nouvel habitant se conçoit. Us avaient trop la conscience de leur grandeur et de leur bonheur, pour le troubler en y laissant entrer des éléments nouveaux et inconnus.
Cette fédération de sentiments et d'intérêts dura sans chocs ni mécompte pendant vingt années. La mort, qui leur enleva Louis Lambert, Mcyraux et 3Iichel Chrestien , put seul diminuer cette noble pléiade. Quand , en 1832 , ce dernier succomba , malgré le péril de la démarche , Horace Rianchon , Daniel d'Arthez, Léon Giraud, Joseph Bridau, Fulgence Ridai allèrent retirer son corps à Saint-Méry, pour lui rendre les derniers devoirs à la face brûlante de la politique. Us accompagnèrent ces restes chéris jusqu'au cimetière du Père-Lachaise pendant la nuit. Horace Bianchon leva toutes les difficultés à ce sujet, et ne recula devant aucune. Il alla jusqu'aux ministres en leur confessant sa vieille amitié pour le fédéraliste expiré.
Ce fut une scène touchante gravée dans la mémoire des amis peu nombreux qui assistèrent les cinq hommes célèbres. En vous promenant dans cet élégant cimetière , vous verrez un terrain acheté à perpétuité, où s'élève une tombe de gazon surmontée d'une croix en bois noir sur laquelle sont gravés en lettres rouges ces deux noms :