‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 121 sur 157 · LES FLECRS DE LA MISÈRE · texte numérisé non relu

LES FLECRS DE LA MISÈRE

Au commencement du mois d'octobre , Lucien ait employé le reste de son argent pour avoir un ude bois. 11 était resté sans ressources, au milieu t plus ardent travail , celui du remaniement de n œuvre. Daniel d'Arthez, lui, brûlait des mottes, supportait héroïquement la misère: il ne se plailait point, il était rangé comme une vieille fille, ressemblait à un avare , tant il avait de méode. Ce courage excitait celui de Lucien qui, nouau venu dans le Cénacle, éprouvait une invincie répugnance à parler de sa détresse. Un matin, alla jusqu'à la rue du Coq , pour vendre VArer de Charles IX à Doguereau , qu'il ne trouva is.

Lucien ignorait combien les grands esprits ont indulgence. Chacun de ses amis concevait les faiesses particulières aux hommes de poésie , les )attements qui suivent les efforts de l'âme surextée par les contemplations de la nature qu'ils ont ission de reproduire. Ces hommes, si loris contre urs propres maux, étaient tendres pour les douurs de Lucien. Ils avaient compris son manque argent. Le Cénacle couronna donc les douces soi- :es de causeries, de profondes méditations, de oésies, de conûdences, de courses à pleines ailes ans les champs de l'intelligence, dans l'avenir des ations, dans les domaines de l'histoire, par un ait qui prouve combien Lucien avait peu compris îs nouveaux amis.

— Lucien mon ami, lui dit Daniel, tu n'es pas enu dîner hier chez Flicoteaux, et nous savons ourquoi.

Lucien ne put retenir des larmes qui coulèrent nr ses joues.

— Tu as manqué de confiance en nous, lui dit tichel Chrestien, nous ferons une croix à la chemiée et quand nous serons à dix...

— Nous avons tous, dit Bianchon, trouvé quelue travail extraordinaire : moi j'ai gardé pour )esplein un riche malade, d'Arthez a fait un artile pour la Revue encyclopédique, Chrestien a voulu lier chauler un soir dans les Champs-Elysées avec m mouchoir et quatre chandelles, mais il a trouvé ine brochure à faire pour un homme qui veut devenir un homme politique, et il lui a donné pour iix cents francs de Machiavel; Léon Giraud a emirunlé cinquante francs à son libraire, Joseph a endu des croquis, et Fulgence a fait donner sa pièce dimanche, il a eu salle pleine.

DE umc, T. VI.

— Voilà deux cents francs, dit Daniel, accepteles et qu'on ne t'y reprenne plus.

— Allons, ne va-t-il pas nous embrasser, comme si nous avions fait quelque chose d'extraordinaire! dit Chrestien.

Pour faire comprendre quelles délices ressentait Lucien dans cette vivante encyclopédie d'esprits angéliques, déjeunes gens empreints des originalités contrastantes que chacun d'eux tirait de la science qu'il cultivait, il suffira de rapporter les réponses que Lucien reçut, le lendemain, à une lettre écrite à sa famille, chef-d'œuvre de sensibilité, de bon vouloir, un horrible cri que lui avait arraché sa détresse.

Lettre de David Séchard à Lucien.

Mon cher Lucien, tu trouveras ci-joint un effet à quatre-vingt-dix jours et à ton ordre de deux cents francs , tu pourras le négocier chez monsieur Métivier, marchand de papier, notre correspondant à Paris , rue Serpente. Mon bon Lucien , nous n'avons absolument rien. Ma femme s'est mise à diriger l'imprimerie, et s'acquilte de sa tâche avec un dévouement, une patience, une activité qui me font bénir le ciel de m'avoir donné pour femme un pareil ange. Elle-même a constaté l'impossibilité où nous sommes de l'envoyer le plus léger secours. Mais, mon ami, je te crois dans un si beau chemin, accompagné de cœurs si grands et si nobles, que tu ne saurais faillir à ta belle destinée en te trouvant aidé par les intelligences presque divines de messieurs Daniel d'Arthez , Michel Chrestien et Léon Giraud, conseillé par messieurs Meyraux et Bianchon que ta chère lettre nous a fait connaître. A l'insu d'Eve , je t'ai donc souscrit cet effet, que je trouverai moyen d'acquitter à l'échéance. Ne sors pas de ta voie : elle est rude, mais elle sera glorieuse. Je préférerais souffrir mille maux à l'idée de te savoir tombé dans quelques bourbiers de Paris où j'en ai tant vu. Aie le courage d'éviter, comme lu le fais, les mauvais endroits, les méchantes gens, les étourdis et certains gens de lettres que j'ai appris à estimer à leur juste valeur, pendant mon séjour à Paris. Enfin, sois le digne émule de ces esprits célestes que lu m'as rendus chers. Ta conduite sera bientôt récompensée. Adieu, mon frère bien aimé, tu m'as ravi le cœur , je n'avais pas attendu de loi tant de courage.

David.

Lettre d'Eve Séchard à Lucien Chardon.

Mon ami . la lettre nous a fait pleurer tous. Que ces nobles cœurs au milieu desquels ton bon ange

UN GRAND HOMME DE PROVINCE

t'a envoyé le sachent : une mère, une pauvre jeune femme prieront Dieu soir et malin pour eux, et si les prières les plus ferventes montent jusqu'à son trône, elles obtiendront quelques faveurs pour vous tous. Oui, mon frère, leurs noms sont gravés dans mon cœur. Ah ! je les verrai quelque jour. J'irai , dussé-jc faire la route à pied , les remercier de leur amitié pour toi , car elle a répandu comme un baume sur mes plaies vives. Ici, mon ami, nous travaillons comme de pauvres ouvriers. Mon mari, ce grand homme inconnu que j'aime chaque jour davantage en découvrant de moments en moments de nouvelles richesses dans son cœur, délaisse son imprimerie, et je devine pourquoi : ta misère , la nôtre, celle de notre mère, l'assassinent. Notre adoré David est comme Prométhée dévoré par un vautour , un chagrin jaune à bec aigu. Quant à lui , le noble homme, il n'y pense guère, il a l'espoir d'une fortune. Il passe toutes ses journées à faire des expériences sur la fabrication du papier, il m'a priée de m'occuper à sa place des affaires, dans lesquelles il m'aide autant que le lui permet sa préoccupation. Hélas ! je suis grosse. Cet événement, qui m'eût comblée de joie, m'attriste dans la situation où nous sommes tous. 31a pauvre mère est redevenue jeune, elle a retrouvé des forces pour son fatigant métier de garde-malade. Aux soucis de fortune près, nous serions heureux. Le vieux père Séchard ne veut pas donner un liard à son (ils, David a été le voir pour lui emprunter quelques deniers afin de te secourir, car ta lettre l'avait mis au désespoir. «Je connais Lucien , il perdra la tête , et fera des sottises, j> disait-il. Je l'ai bien grondé. Mon frère, manquer à quoi que ce soit, lui ai-je répondu, Lucien sait que j'en mourrais de douleur. Ma mère et moi, sans que David s'en doute , nous avons engagé quelques objets ; ma mère les retirera dès qu'elle rentrera dans quelque argent. Nous avons pu faire ainsi cent francs que je t'envoie par les messageries. Si je n'ai pas répondu à ta première lettre, ne m'en veux pas, mon ami. Nous étions dans une situation à passer les nuils, je travaillais comme un homme. Ah ! je ne me savais pas autant de force. Madame de Jîargelon est une femme sans âme ni cœur, elle se devait, même en ne t'aimant plus, de te protéger et de t'aider après t'avoir arrache de nos bras pour te jeter dans cette affreuse mer parisienne où il faut une bénédiction de Dieu pour rencontrer des amitiés vraies parmi ces flots d'hommes et d'intérêts. Elle n'est pas à regretter. Je te voulais auprès de toi quelque femme dévouée, un second moi-même; mais maintenant que je te sais des amis qui continuent nos sentiments, me voilà tranquille. Déploie les ailes, mon beau génie aimé, lu seras notre amour.

Mon enfant chéri , je ne puis que te bénir après ce que le dit la sœur, et t'assurer que mes prières et mes pensées ne sont, hélas! pleines que de toi, au détriment de ceux que je vois, car il est des cœurs où les absents ont raison, et il en est ainsi .dans le cœur de

Ta mère.

Ainsi, deux jours après, Lucien put rendre à ses amis leur prêt si gracieusement offert. Jamais peutêtre la vie ne lui sembla plus belle, mais le mouvement de son amour-propre n'échappa point aux regards profonds de ses amis et à leur délicate sensibilité.

— On dirait que tu as peur de nous devoir quelque chose, s'écria Fulgence.

— Oh ! le plaisir qu'il manifeste est bien grave à mes yeux, dit Michel Chrestien,il confirme les observations que j'ai faites : Lucien a de la vanité.

— Il est poêle, dit d'Arthcz.

— M'en voulez-vous d'un sentiment aussi naturel que le mien ?

— Il faut lui tenir compte de ce qu'il ne nous l'a pas caché, dit Léon Giraud, il est encore franc, mais j'ai peur que plus tard il ne nous redoute.

— Et pourquoi? demanda Lucien.

— Nous lisons dans ton cœur, répondit le peintre.

— Il y a chez toi, lui dit Michel Chrestien , un esprit diabolique avec lequel tu justifieras à tes propres yeux les choses les plus contraires à nos principes : au lieu d'être un sophiste d'idées, tu seras un sophiste d'action.

— Ah ! j'en ai peur, dit d'Arthez. Lucien, tu feras en toi-même des discussions admirables où lu seras grand, et qui aboutiront à des faits blâmables... Tu ne seras jamais d'accord avec toi-même.

— Surquoi donc appuyez-vous votre réquisitoire ? demanda Lucien.

— Ta vanité, mon cher poêle, est si grande, que tu en mets jusque dans ton amitié! s'écria Fulgence. Toute vanité de ce genre accuse un effroyable égoïsme, et l'égoïsme est le poison de l'amitié.

— Oh! mon Dieu, s'écria Lucien, vous ne savez donc pas combien je vous aime.

— Si tu nous aimais comme nous nous aimons , aurais-tu mis tant d'empressement et tant d'emphase à nous rendre ce que nous avions tant de plaisir à le donner.

— On ne se prête rie» , ici , on se donne , lui dit brutalement Joseph Bridau.

— Ne nous crois pas rudes, mon cher enfant, lui dit Michel Chrestien, nous sommes prévoyants. Nous avons peur de te voir un jour préférer les joies d'une petile vengeance aux joies de notre pure amitié. Lis

A PARIS

e Tasse de Goethe, la plus grande œuvre de ce beau çénie, et tu y verras que le poêle aime les brillanes étoffes, les festins, les triomphes, l'éclat: eh jicn, sois le Tasse sans la folie. Le monde et ses tlaisirs t'appelleront, reste ici. Transporte dans la égion des idées tout ce que tu demandes à tes vaniés. Folie pour folie, mets la vertu dans tes actions il le vice dans tes idées, au lieu, comme te le disait l'Arthez, de bien penser et de te mal conduire. Lucien baissa la tête , ses amis avaient raison.

— J'avoue que je ne suis pas aussi fort que vous 'êtes , dit-il en leur jetant un adorable regard. Je l'ai pas des reins et des épaules à soutenir Paris , à utter avec courage. La nature nous a donné des L-mpéraments et des facultés différentes , et vous onnaissez mieux que personne l'envers des vices et es vertus. Je suis déjà fatigué , je vous le confie.

— Nous te soutiendrons, dit d'Arlhez, voilà préisément à quoi servent les amitiés fidèles.

— Le secours que je viens de recevoir est préaire , et nous sommes tous aussi pauvres les uns ue les autres ; le besoin me poursuivra bientôt, hrestien, aux gages du premier venu, ne peut rien n librairie. Bianchon est en dehors de ce cercle 'affaires. D'Arthez ne connaît que des libraires de ;ience ou de spécialités, qui n'ont aucune prise sur :s éditeurs de nouveautés. Horace, Fulgence Ridai L Bridau travaillent dans un ordre d'idées qui les tet à cent lieues des libraires. Je dois prendre un irti.

— Tiens-toi donc au nôtre , souffrir ! dit Bianion , souffrir courageusement.

— Mais ce qui n'est que souffrance pour vous , it la mort pour moi , dit vivement Lucien.

— Avant que le coq ait chanté trois fois, dit éon Giraud en souriant, cet homme aura trahi la mse du travail pour celle de la paresse.

— Où le travail vous a-t-il menés ? dit Lucien en ant.

— Quand on part de Paris pour l'Italie , on ne ouve pas Rome à moitié chemin , dit Joseph Briiu. Pour toi , les petits pois devraient pousser ut accommodés au beurre.

— Ils ne poussent ainsi que pour les fils aînés H pairs de France , dit Michel Chrestien. Mais ius autres nous les semons , les arrosons et les juvons meilleurs.

La conversation devint plaisante, et changea de jet. Ces esprits perspicaces , ces cœurs délicats erchèrent à faire oublier cette petite querelle à icien , qui comprit dès lors combien il était diffie de les tromper. Il arriva bientôt à un désespoir téricur qu'il cacha soigneusement à ses amis, en i croyant des mentors implacables. Son esprit îridional , qui parcourait si facilement le clavier

des sentiments, lui faisait prendre les résolutions les plus contraires.

A plusieurs reprises, il parla de se jeter dans les journaux, et toujours ses amis lui dirent : — Gardez-vous-en bien.

— Là serait la tombe du beau, du suave Lucien que nous aimons et connaissons , dit d'Arthez.

— Tu ne résisterais pas à la constante opposition de plaisir et de travail qui se trouve dans la vie des journalistes ; et résister, c'est le fond de la vertu. Tu serais si enchanté d'exercer le pouvoir , d'avoir droit de vie et de mort sur les œuvres de la pensée, que tu seraisjournalisle en deux mois. Èire journaliste , c'est passer proconsul dans la république des lettres. Qui peut tout écrire, arrive à tout oser.

— Ne serez-vous pas près de moi? dit Lucien.

— Nous n'y serons plus ! s'écria Fulgence. Journaliste , tu ne penserais pas plus à nous que la fille d'Opéra brillante, adorée, ne pense, dans sa voiture doublée de soie, à son village, à ses vaches, à ses sabots. Tu n'as que trop les qualités du journaliste, le brillant de la pensée, la soudaineté; tu ne le refuserais jamais à un trait d'esprit, dùt-il faire pleurer ton ami. Je vois les journalistes aux foyers de théâtre, ils me font horreur.

Plus le Cénacle défendait celte voie à Lucien , plus son désir de connaître le péril l'invitait à s'y risquer. Il commençait à discuter en lui-même. Il était ridicule de se laisser encore une fois surprendre par la détresse sans avoir rien fait contre elle. En voyant l'insuccès de ses démarches, à propos de son premier roman, il était peu tenté d'en composer un second. D'ailleurs, de quoi vivrait-il pendant le temps de l'écrire ? Il avait épuisé sa dose de patience durant quinze jours de privations. Ne pourrait-il faire noblement ce que les journalistes faisaient sans conscience ni dignité? Ses amis l'insultaient avec leurs défiances, il voulait leur prouver sa force d'esprit. Il les aiderait peut-être un jour, il serait le héraut de leurs gloires!

— D'ailleurs, qu'est donc une amitié qui recule devant la complicité? demanda-t-il un soir à Michel Chrestien qu'il avait reconduit jusque chez lui, en compagnie de Léon Giraud.

— Nous ne reculons devant rien , répondit Michel Chrestien ; si lu avais le malheur de tuer ta maîtresse, je t'aiderais à cacher ton crime et pourrais t'estimer encore; mais, si tu devenais espion, je te fuirais avec horreur : tu serais lâche et infâme par système. Voilà le journalisme en deux mots. L'amitié pardonne l'erreur, le mouvement irréfléchi de la passion ; elle est implacable pour le parti pris de trafiquer de sou âme, de son esprit et de sa pensée.

— Ne puis-je me faire journaliste pour vendre

UN GRAND HOMME DE PROVINCE

mon recueil de poésies et mon roman, puis abandonner aussitôt le journal ?

— Jlachiavel se conduirait ainsi, mais non Lucien de Rubempré, dit Léon Giraud.

— Eh bien ! s'écria Lucien, je vous prouverai que je vaux Machiavel.

— Ah ! s'écria Michel en serrant la main de Léon, tu viens de le perdre. Lucien, dit-il, lu as trois cents francs , c'est de quoi vivre pendant trois mois à ton aise, travaille, fais un second roman, d'Arthez et Fulgence t'aideront pour le plan, tu grandiras, lu seras un romancier. Moi, je pénétrerai dans un de ces tupanars delà pensée, je serai journaliste pendant trois mois , je te vendrai tes livres à quelque libraire, de qui j'attaquerai les publications, j'écrirai les articles , j'en obtiendrai, nous organiserons un succès, tu seras un grand homme, et lu pourras rester notre Lucien.

— Tu me méprises donc bien, dit le poêle, en croyant que je périrais là où lu te sauveras!

— Pardonnez-lui, mon Dieu, s'écria Michel Chrestien, c'est un enfant!

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