‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 134 sur 157 · LES COULISSES · texte numérisé non relu

LES COULISSES

— Quelle boutique! s'écria Lucien quand il fut assis dans un cabriolet de place à côté de Lousteau.

— Au Panorama-Dramatique, et du train, tu as trente sous pour la course, dit Etienne au cocher. — Dauriat est un drôle qui vend pour quinze ou seize cent mille francs de livres par an. C'est le ministre de la littérature , répondit Lousteau dont

l'amour-propre était agréablement chatouillé et qui se posait en maître devant Lucien. Il a tout autant d'avidité que Barbet, mais elle s'exerce sur des masses. \\ a des formes, il est généreux, mais il est vain ; son esprit se compose de tout ce qu'il entend dire autour de lui. Sa boutique est un lieu très-excellent à fréquenter , on peut y causer avec les gens supérieurs de l'époque, et l'on en apprend plus en une heure qu'à pâlir sur des livres pendant dix ans : on y discute des articles , on y brasse des sujets, on s'y lie avec des gens célèbres ou influeras qui peuvent être utiles. Aujourd'hui, pour réussir, il est nécessaire d'avoir des relations. Tout est hasard, vous le voyez. Ce qu'il y a de plus dangereux est d'avoir de l'esprit , tout seul , dans son coin.

— Mais quelle impertinence!

— Ah , Dauriat ! mais nous nous en moquons tous. Vous avez besoin de lui , il vous marchera sur le ventre; il a besoin des journalistes, Emile Blondet le fera tourner comme une toupie. Ah, si vous entrez dans la littérature, vous en verrez bien d'autres ! Eh bien , que vous disais-je?

— Oui , vous avez raison , repondit Lucien , j'ai souffert cruellement.

— Vous aviez tort. Ce qui nous coûte notre vie, l'œuvre qui , durant des nuits studieuses , a ravagé notre cerveau , toutes ces courses à travers les champs de la pensée, notre monument construit avec notre sang, devient pour les éditeurs une affaire bonne ou mauvaise : ils vendront ou ne vendront pas votre œuvre qui leur représente des capitaux à risquer. Plus votre livre est beau , moins il a de chances d'être vendu. Tout homme supérieur s'élève au-dessus des masses , et son succès est en raison directe avec le temps nécessaire pour l'apprécier. Aucun libraire ne veut attendre. Le livre d'aujourd'hui doit être vendu demain. Dans ce système-là, que deviennent les livres substantiels auxquels il faut de hautes, de lentes approbations?

— D'Arlhez a raison ! s'écria Lucien.

— Vous connaissez d'Arthez, dit Lousteau. Je ne sais rien de plus dangereux que les esprits solitaires qui pensent pouvoir attirer le monde à eux , ils fanatisent les jeunes imaginations par une croyance qui flatte la force immense que nous sentons d'abord en nous-mêmes, et les empêchent de se remuer à l'âge où le mouvement est possible et profitable. Je suis pour le système de Mahomet, qui après avoir commandé à la montagne de venir à lui, s'est écrié : — Si tu ne viens pas au-devant de moi, j'irai donc vers toi!

Celte saillie, où la raison prenait une force incisive, était de nature à faire hésiter Lucien entre le système de la pauvreté soumise que prêchait le Cénacle et la doctrine militante que Lousteau lui

exposail. Aussi gardat-il le silence jusqu'au boulevard du Temple.

Le Panorama-Dramatique était un théâtre, aujourd'hui démoli et remplacé par une maison , situé en face de la rue Chariot, sur le boulevard du Temple. Ce fut une charmante salle de spectacle , mais où deux administrations succombèrent sans obtenir un seul succès , quoique Bouffé , l'un des acteurs qui se sont partagé la succession de Potier , y ail débuté , ainsi que Florine , cette actrice qui , dix ans plus tard , devint si célèbre. Les théâtres comme les hommes sont soumis à des fatalités. Le Panorama-Dramatique , qui avait à rivaliser avec l'Ambigu, la Gaieté, la Porte-Saint-Martin et les théâtres de vaudeville , ne put résister à leurs manœuvres , aux restrictions de son privilège et au manque de bonnes pièces. Les auteurs ne voulurent pas se brouiller avec les théâtres existants pour un théâtre dont la vie était problématique. Cependant, l'administration comptait sur la pièce qui se donnait ce soir-là. C'était un mélodrame comique d'un jeune auteur , collaborateur de quelques célébrités, de Dubruel, qui disait l'avoir faite à lui seul. Cette pièce avait été composée pour le début de Florine , jusqu'alors comparse à la Gaieté , où depuis un an elle jouait des petits rôles dans lesquels elle s'était fait remarquer, sans pouvoir obtenir d'engagement, en sorte que le Panorama l'avait enlevée à son voisin. Quand les deux amis arrivèrent, Lucien fut stupéfait par l'exercice du pouvoir de la presse.

— Monsieur est avec moi , dit Lousteau. Le contrôle s'inclina.

— Vous trouverez bien difficilement de la place, dit le contrôleur en chef, il n'y a plus que la loge du directeur de disponible.

Etienne et Lucien perdirent un certain temps à errer dans les corridors et à parlementer avec les ouvreuses.

— Allons dans la salle, nous parlerons au directeur , qui nous placera dans sa loge. D'ailleurs , je vous présenterai à l'héroïne de la soirée, à Florine.

Sur un signe de Lousteau, le portier de l'orchestre prit une petite clef et ouvrit une porte perdue dans un gros mur. Lucien suivit son ami et passa soudain, du corridor illuminé, au trou noir qui , dans presque tous les théâtres , sert de communication entre la salle et les coulisses. Puis, en montant quelques marches humides , le poëte de province aborda la coulisse où l'attendait le spectacle le plus étrange. L'étroitesse des coulisses , la hauteur du théâtre , les échelles à quinquels , les décorations horribles vues de près , les acteurs plâtrés , leurs costumes si bizarres et faits d'étoffes si grossières , les garçons à vestes huileuses , les

cordes qui pendent , le régisseur qui se promène son chapeau sur la tête , les comparses assises , les toiles du fond suspendues, les pompiers, cet ensemble de choses bouffonnes , tristes , sales , affreuses , éclatantes , ressemblait si peu à ce que Lucien avait vu de sa place au théâtre , que son étonnemenl fut sans bornes. On achevait un gros bon mélodrame intitulé Bertram , pièce imitée d'une tragédie de Maturin qu'estimaient infiniment lord Byron etWalter Scott, mais qui n'obtint aucun succès à Paris.

— Ne quittez pas mon bras , si vous ne voulez pas tomber dans une trappe, recevoir une forêt sur la tête , renverser un palais ou accrocher une chaumière , dit Etienne à Lucien. Florine est-elle dans sa loge, mon bijou? dit-il à une actrice qui préparait une entrée en écoulant les acteurs en scène.

— Oui, mon amour. Je te remercie de ce que tu as dit de moi. Tu es d'autant plus gentil que Florine entrait ici.

— Allons , ne manque pas ton effet , ma petite , lui dit Lousteau. Précipite-toi , haut la patte ! dismoi bien : Arrête , malheureux ! il y a deux mille francs de recette.

Lucien stupéfait vit l'actrice se composer et s'écrier : Arrête, malheureux! de manière à le glacer d'effroi. Ce n'était plus la même femme.

— Voilà donc le théâtre ! se dit-il.

— C'est comme la boutique des Galeries de Bois et comme une imprimerie pour la littérature, une singulière cuisine.

Nathan parut.

Pour qui venez-vous donc? lui dit Lousteau.

— Mais je fais les petits théâtres à la Gazette, en attendant mieux.

— Monsieur, soupez donc avec nous ce soir, et traitez bien Florine, lui dit Lousteau.

— Tout à votre service, répondit Nathan.

— Vous savez, elle demeure maintenant rue de Bondy.

— Qui donc est ce beau jeune homme avec qui tu es, mon petit Lousteau? dit l'actrice en rentrant.

' — Ah! ma chère, un grand poëte, un homme qui sera célèbre. Comme vous devez souper ensemble, monsieur Nathan, je vous présente monsieur Lucien de Rubempré.

— Vous portez un beau nom , monsieur, dit Raoul.

— Lucien, monsieur Raoul Nathan.

— Ma foi, monsieur, je vous lisais il y a deux jours, et je n'ai pas conçu, quand on a fait votre livre et votre recueil de poésies , que vous soyez si humble devant un journaliste.

—Je vous attends à votre premier livre, répondit Nathan en laissant échapper un fin sourire.

UN GRAND HOMME DE PROVINCE

— Tiens, tiens, les ultras et les libéraux se donnent donc une poignée de main! dit Félicien Vernou.

— Le malin je suis des opinions de mon journal, dit Nathan , mais le soir je pense ce que je veux : la nuit tous les rédacteurs sont gris.

— Etienne, dit Félicien en s'adressant à Lousteau, Finot est venu avec moi , il te cherche. Et le voilà.

— Ah çà, il n'y a donc pas une place? dit Finot.

— Vous en avez toujours une dans nos cœurs , lui dit l'actrice qui lui adressa le plus agréable sourire.

—Tiens, ma petite Florvillc, te voilà déjà guérie de ton amour. On te disait enlevée par un prince russe.

— Est-ce qu'on enlève les femmes aujourd'hui? dit Florville, l'actrice qui venait de dire : arrête, malheureux. Nous avons été dix jours à Saint-Mandé, le prince en a été quitte pour une indemnité payée à l'administration. Le directeur, reprit Florville en riant, va prier Dieu qu'il vienne beaucoup de princes russes, leurs indemnités lui feraient des recettes sans frais.

— Et toi, ma petite , dit Nathan à une jolie paysanne qui les écoutait, où donc as-tu volé les boutons de diamants que tu as aux oreilles ! Est-ce un prince indien ?

— Non, c'est un marchand de cirage, un Anglais; mais il est déjà parti ! N'a pas qui veut comme Florine un riche droguiste de la rue des Lombards, un millionnaire, embêté de sa femme. Est-elle heureuse?

— Tu vas manquer ton entrée, Florville ! s'écria Lousteau. Le cirage te monte à la tète.

— Si lu veux avoir du succès, lui dit Nathan, au lieu de crier comme une furie : 77 est sauvé! entre tout uniment, arrive jusqu'à la rampe et dis d'une voix de poitrine : Il est sauvé, comme la Pasta dit : O patria dans Tancrède. Va donc !

Il la poussa.

— Il n'est plus temps, elle rate son effet! dit Vernou.

— Qu'a-t-elle fait? dit Lousteau, la salle applaudit à tout rompre.

— Elle leur a montré sa gorge en se mettant à genoux, c'est sa grande ressource, dit la paysanne.

— Le directeur nous donne sa loge, dit Finot à Etienne, tu m'y retrouveras.

Lousteau conduisit Lucien derrière le théâtre à travers le dédale des coulisses, des corridors et des escaliers jusqu'au troisième étage, à une petite chambre. Nathan et Félicien les suivaient.

— Bonjour ou bonsoir, messieurs, dit l'actrice. Monsieur, dit-elle en se tournant vers un homme

gros et court qui se tenait dans un coin, ces messieurs sont les arbitres de mes destinées, mon avenir est entre leurs mains ; mais ils seront, je l'espère, sous notre table demain matin , si monsieur Lousteau n'a rien oublié...

— Comment, vous aurez Blondet des Débats, lui dit Etienne.

— Oh , mon petit Lousteau, tiens, il faut que je t'embrasse !

Elle lui sauta au cou. Matifatprit un air sérieux.

Florine avait alors seize ans, elle était maigre. Sa beauté, comme un boulon de fleur plein de promesses, ne pouvait plaire qu'aux artistes qui préfèrent les esquisses aux tableaux. Elle avait dans les traits cette finesse qui la caractérise, elle ressemblait à la Mignon de Gœlhe.Matifat, riche droguiste de la rue des Lombards, avait pensé qu'une petite actrice des boulevards serait peu dispendieuse; mais en onze mois, Florine lui coula cent mille francs, il la quitta sagement. Rien ne parut plus extraordinaire à Lucien que cet honnête et probe négociant posé là comme un dieu Terme dans un coin de ce réduit de dix pieds carrés, lendu d'un joli papier, décoré d'une psyché, d'un divan, de deux chaises, d'un tapis, d'une cheminée et plein d'armoires. Une femme de chambre achevait d'habiller Florine en Espagnole. La pièce était un imbroglio où elle faisait le rôle d'une comtesse.

— Ce sera, dit Nathan à Félicien, dans dix ans la plus belle actrice de Paris.

— Ah çà ! mes amours, dit-elle en se retournant vers les trois journalistes, soignez-moi demain, et gardez des voitures ce soir, je vous renverrai soûls comme des mardi-gras. Matifat a eu des vins, oh ! mais des vins dignes de Louis XVIII, et il a pris le cuisinier du minisire de Prusse.

— Nous nous attendons à des choses énormes en voyant monsieur, dit Nalhan.

— Mais il sait qu'il traile les hommes les plus spirituels de Paris, répondit Florine.

Malifat regardait Lucien d'un air inquiet , la grande beauté de ce jeune homme excitait sa jalousie.

— Mais en voilà un que je ne connais pas? dit Florine en avisant Lucien. Qui de vous a décroché l'Apollon du Belvédère? il est gentil comme un dieu mythologique.

— Mademoiselle, dit Lousteau, monsieur est un poêle de province que j'ai oublié de vous présenter; vous êtes si belle ce soir qu'il esl impossible de songera la civilité puérile et honnête...

— Est-il riche qu'il fait de la poésie?

— Pauvre comme Job, dit Lucien.

— C'est bien tentant pour nous autres, dit l'actrice.

A PARIS

Dubruel, l'auteur de la pièce, un jeune homme sn redingote , petit , délié , tenant à la fois du bureaucrate, du propriétaire et de l'agent de change, întra soudain.

— Ma petite Florine, vous savez bien votre rôle, lein ! pas de défaut de mémoire ! Soignez la scène lu second acte, du mordant, de la finesse, dites i)ien : Je ne vous aime pas !

— Cela lui sera difficile .'s'écria Félicien Vernou.

— Pourquoi prenez-vous des rôles où il y a de pareilles phrases? demanda Matifat.

Un rire universel accueillit l'observation du droguiste.

— Qu'est-ce que cela vous fait, lui dit-elle, puisjue ce n'est pas à vous que je parle , animal-bète î )h ! il fait mon bonheur avec ses niaiseries, ajouta- -elle en regardant les auteurs. Foi d'honnête fille, 'ai envie de le payer.

— Oui, mais vous me regarderez en disant cela, omme quand vous répétez votre rôle, cela me rouble, répondit le droguiste.

— Hé bien , je regarderai mon petit Lousteau , épondit-elle.

Une cloche retentit dans les corridors.

— Allez-vous-en tous, dit Florine, laissez-moi élire mon rôle et tâcher de le comprendre.

Lucien et Lousteau partirent les derniers. Louscau baisa les épaules de Florine, et Lucien entenlit l'actrice lui disant : — Impossible, pour ce oir. Il restera , la vieille bête, il a dit à sa femme ju'il allait à la campagne.

— Elle est gentille, dit Etienne à Lucien.

— Mais, mon cher, ce Matifat! s'écria Lucien.

— Eh ! mon enfant , vous ne savez rien encore le la vie parisienne, lui dit Lousteau. 11 est des néessités qu'il faut subir ! C'est comme si vous aimiez me femme mariée , voilà tout. On se fait une aison.

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