‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 135 sur 157 · UTILITE DES DROGUISTES · texte numérisé non relu

UTILITE DES DROGUISTES

Etienne et Lucien entrèrent dans une loge d'avantcène , au rez-de-chaussée , où ils trouvèrent le diecteur du théâtre et Finot.

En face, Matifat était dans la loge opposée, avec m négociant de ses amis nommé Camusot, un narchand de soieries qui protégeait Coralie , une dmirable créature, amie de Florine, qui jouait lussi dans la pièce de Dubruel.

Ces deux bons négociants nettoyaient le verre

de leurs lorgnettes et regardaient la salle pleine de monde. Le parterre était agité , les loges offraient la société bizarre des premières représentations : des journalistes et leurs maîtresses, des femmes entretenues et leurs amants , quelques vieux habitués des théâtres friands de premières représentations, des personnes du beau monde qui aiment ces sortes d'émotions. Dans une première loge se trouvait un directeur général et sa famille , le protecteur de Dubruel casé par lui dans une administration financière où le faiseur de vaudevilles touchait les appointements d'une sinécure.

Lucien, depuis son dîner , voyageait d'étonnemenls en étonnements. La voie littéraire qu'il avait vue si pauvre , si dénuée , depuis deux mois , si horrible dans la chambre de Lousteau, si humble et si insolente à la lois aux Galeries de Bois , se déroulait avec d'étranges magnificences, et sous des aspects singuliers. Ce mélange de hauts et de bas, de compromis avec la conscience , de suprématies et de lâchetés, de trahisons et de plaisirs , de grandeurs et de servitudes, le rendait hébété comme un homme attentif à un spectacle curieux.

— Croyez-vous que la pièce de Dubruel vous fasse de l'argent? dit Finot au directeur.

— C'est une pièce d'intrigue, il y a mis de l'esprit, il a voulu faire du Beaumarchais. Le boulevard n'aime pas trop cela, il faut le bourrer d'émotions ; l'esprit n'est pas apprécié ici. Mais tout dépend de Florine et de Coralie; elles sont ravissantes de grâce, de beauté, bien habillées, elles ont des jupes très-courtes, elles dansent un pas espagnol, elies peuvent enlever le public , et tout alors dépend de la première représentation. C'est un coup de cartes, on peut le gagner avec quelques articles spirituels , vous savez comme le public est drôle?

— Allons , je le vois , ce ne sera qu'un succès d'estime, dit Finot.

— Il y a une cabale montée par les trois théâtres, on va siffler quand même ! Mais je me suis mis en mesure de déjouer leurs mauvaises intentions. J'ai surpayé les claqueurs envoyés contre moi , ils siffleront maladroitement. Voilà deux négociants qui, pour procurer un triomphe à Coralie et à Florine, ont pris chacun cent billets et ies ont donnés à des connaissances, capables de faire meltre la cabale à la porte, et la cabale, deux fois payée, se laissera renvoyer.

— Deux cents billets! ce sont des gens précieux.

— Oui ! avec deux autres jolies actrices aussi richement aimées, je m'en tirerais.

Depuis deux heures, aux oreilles de Lucien, tout se résolvait par de l'argent, comme en librairie, comme au journal. L'art, la poésie, la gloire, il

UN GRAND HOMME DE PROVINCE

n'en était pas question. Le journal se terminait par les cent francs de Barbet; dans la boutique de Dauriat, il s'agissait de fortunes à faire. Les théâtres , argent! L'amour, argent ! Argent pour Florine , argent pour le directeur, argent pour l'auteur. Ces coups du grand balancier de la Monnaie, répétés sur sa tête et sur son cœur, les lui martelaient. Pendant que l'orchestre jouait l'ouverture, il ne put s'empêcher d'opposer aux applaudissements et aux sifflets du parterre en émeute , les scènes de poésie calmes et pures qu'il avait goûtées dans l'imprimerie de province, avec son beau-frère David Séchard, quand ils voyaient tous deux les merveilles de l'art, les nobles triomphes du génie, la gloire aux ailes blanches. Il se rappela les soirées du Cénacle. Une larme brilla dans ses yeux.

— Qu'avez-vous? lui dit Etienne Lousteau.

— Je vois la poésie dans un bourbier, dit-il.

— Eh, mon cher, vous avez encore des illusions.

— Mais, faut-il donc ramper et subir ici ces gros Matifat, comme les actrices subissent les journalistes, comme nous subissons les libraires?

— Mon petit, lui dit à l'oreille Etienne en lui montrant Finot, vous voyez ce lourd garçon, sans esprit ni talent, mais avide, voulant la fortune à tout prix et habile en affaires, qui, dans la boutique de Dauriat, m'a pris quarante pour cent en ayant l'air de m'obliger, eh bien! il a des lettres suppliantes de plusieurs beaux génies de l'époque, à genoux devant lui pour cent francs.

Une contraction causée par le dégoût serra le cœur de Lucien.

— Plutôt mourir, dit-il.

— Plutôt vivre, lui répondit Etienne.

La toile se levait. Le directeur sortit et alla dans les coulisses pour donner quelques ordres.

— Mon cher, dit Finot à Etienne , j'ai la parole de Dauriat, je suis pour un tiers dans la propriété du journal hebdomadaire. J'ai traité pour trente mille francs comptant à condition que je serai rédacteur en chef et directeur. C'est une affaire superbe. Blondet m'a dit qu'il se prépare des lois restrictives contre la presse, les journaux existants seront seuls conservés. Dans six mois, il faudra un million pour entreprendre un nouveau journal. J'ai donc conclu sans avoir à moi plus de dix mille francs. Ecoute-moi ! si tu peux faire acheter la moitié de ma paît, un sixième , à Matifat , pour trente mille francs, je te donnerai la rédaction en chef de mon petit journal, avec deux cent cinquante francs fixes par mois. Tu seras mon prête-nom. Je veux pouvoir toujours diriger la rédaction, y garder tous mes intérêts et ne pas avoir l'air d'y être pour quelque chose. Tous les articles te seront payés à raison

de cent sous la colonne , tu peux te faire un boni de quinze francs par jour en ne les payant que trois francs , et en profitant de la rédaction gratis. Mais je veux rester maître de faire attaquer ou défendre les hommes et les affaires à mon gré dans le journal, tout en te laissant satisfaire les haines et les amitiés qui ne gêneront point ma politique. Peutêtre serai-jc ministériel ou ultra, je ne sais pas encore, mais je veux conserver, en dessous main, mes relations libérales. Je te dis tout à toi qui es un bon enfant. Peut-être te ferai-je avoir les chambres dans le journal où je les fais, je ne pourrai sans doute pas les garder. Ainsi , emploie Florine à ce petit maquignonnage, et dis-lui de presser vivement le bouton au droguiste : je n'ai que quarante-huit heures pour me dédire, si je ne peux pas payer. Dauriat a vendu trente mille francs l'autre tiers à son imprimeur et à son marchand de papier. II a, lui , son tiers gratis, et gagne dix mille francs, le tout lui coUtc cinquante mille. Mais dans un an le recueil vaudra deux cent mille francs à vendre à la cour, si elle a le bon sens d'amortir les journaux, un projet dont on parle en haut lieu...

— Tu as du bonheur!

— Quand tu auras passé par les jours de misère que j'ai connus, tu ne diras pas ce mot sans frémir. Mais dans ce ternps-ci, vois-tu, je jouis d'un malheur sans remède : je suis fils d'un chapelier qui vend encore des chapeaux rue du Coq. 11 n'yaqu'unc révolution qui puisse me faire arriver. Faute d'un bouleversement, je dois avoir des millions. Je ne sais pas si la révolution n'est pas la chose la plus facile. Si je me nommais comme ton ami, M. de Rubempré, je serais dans une belle passe. Silence, voici le directeur. Adieu, dit Finot en se levant, je vais à l'Opéra, j'aurai peut-être un duel demain. Je fais un article foudroyant contre deux danseuses qui ont des généraux pour amis, et j'attaque l'Opéra.

— Ah bah ! dit le directeur.

— Oui, chacun lésine avec moi. Celui-ci me retranche mes loges, celui-là refuse de méprendre cinquante abonnements. J'ai donné mon ultimatum : je veux maintenant cent abonnements, on les distribuera dans le corps de ballets, l'orchestre et le chant. Puis , il me faut quatre loges par mois. S'ils acceptent , mon journal aura huit cents abonnés servis et mille payants, je sais les moyens d'avoir encore deux cents autres abonnements , nous serons à douze cents en janvier...

— Vous finirez par nous ruiner, dit le directeur.

— Vous êtes bien malade, vous! avec vos dix abonnements. Je vous ai fait faire deux bons articles au Constitutionnel.

— Oh ! je ne me plains pas de vous, s'écria le directeur.

A PARIS

— A demain soir, Lousteau, reprit Finot. Tu me donneras réponse aux Français, il y a première représentation. Comme je ne pourrai pas faire l'article, tu prendras les billets au journal. Je le donne la préférence, lu t'es échiné pour moi, je suis reconnaissant. Félicien Vernou m'offre de me faire remise des appointements pendant un an , et me propose vingt mille francs pour un tiers dans la propriété du journal , niais je veux rester maîlre absolu. Adieu.

— Il ne se nomme pas Finot pour rien , celui-là, dit Lucien à Lousteau.

— Oh! c'est un pendu qui fera son chemin, lui répondit Etienne sans se soucier d'être ou non entendu par l'homme habile qui fermait la porte de la loge.

— Lui, dit le directeur, il sera millionnaire et jouira de la considération générale. Peut-être aurat-il des amis...

— Bon Dieu ! dit Lucien, quelle caverne. Et vous allez faire entamer par cette délicieuse fille une pareille négociation, dit-il en montrant Florine qui leur lançait des œillades.

— Et elle réussira. Vous ne connaissez pas le dévouement et la finesse de ces chères créatures , répondit Lousteau.

— Elles rachètent tous leurs défauts, elles effacent toutes leurs fautes, dit le directeur en continuant, par l'étendue, par l'infini de leur amour, quand elles aiment. La passion d'une actrice est une chose d'autant plus belle qu'elle produit un plus violent contraste avec son entourage.

— C'est trouver dans la boue un diamant digne d'orner la couronne la plus orgueilleuse ! répliqua Lousteau.

— Mais, reprit le directeur, Coralie est distraite. Votre ami a fait Coralie sans s'en douter, il va lui faire manquer tous ses effets ; elle n'est plus aux répliques, voilà deux fois qu'elle n'entend pas le souffleur. Monsieur, je vous en prie , mettez-vous dans ce coin, elle est amoureuse de vous, je vais lui aller dire que vous êtes parti.

— Eh ! non, s'écria Lousteau, dites-lui que monsieur est du souper, et qu'elle en fera ce qu'elle voudra, elle jouera comme mademoiselle Mars.

Le directeur partit.

— Mon ami, dit Lucien à Etienne, comment, vous n'avez aucun scrupule de faire demander par mademoiselle Florine trente mille francs à ce droguiste pour la moitié d'une chose que Finot vient d'acheter à ce prix-là?...

Lousteau ne laissa pas Lucien finir.

— Mais, de quel pays êles-vous donc, mon cher enfant? Ce droguiste n'est pas un homme, c'est un coffre-fort donné par l'amour.

— Mais votre conscience!

— La conscience, mon cher, est un de ces bâtons que chacun prend pour battre son voisin, et dont il ne se sert jamais pour lui. Ah çà, à qui diable en avez-vous? Le hasard fait pour vous, en un jour, un miracle que j'ai attendu pendant deux ans, et vous vous amusez à en discuter les moyens? Comment, vous qui me paraissez avoir de l'esprit, qui arriverez à l'indépendance d'idées que doivent avoir les aventuriers intellectuels dans le monde où nous sommes, vous barbottez dans des scrupules de religieuse qui s'accuse d'avoir mangé son œuf avec concupiscence! Si Florine réussit, je deviens rédacteur en chef, je gagne deux cent cinquante francs de fixe , je prends les grands théâtres , je laisse à Vernou les théâtres de vaudeville, vous mettez le pied à l'étrier en me succédant dans tous les théâtres des boulevards. Vous aurez alors trois francs par colonne et vous en écrirez une par jour, trente par mois qui vous produiront quatre-vingt-dix francs ; vous aurez pour soixante francs de livres à vendre à Barbet ; puis vous pouvez demander mensuellement à vos théâtres dix billets, en tout quarante billets que vous vendrez quarante francs au Barbet des théâtres, un homme avec qui je vous mettrai en relation. Ainsi je vous vois deux cents francs par mois. Vous pourriez, en vous rendant utile à Finot, mettre un article de cent francs dans son nouveau journal hebdomadaire, au cas où vous déploieriez un talent transcendant, car là il ne faut plus rien lâcher comme dans le petit journal. Vous auriez alors cent écus par mois. Mon cher, il y a des gens de talent, tenez, comme ce pauvre d'Arthez qui dîne tous les jours chez Flicoteaux, ils sont dix ans avant de les gagner. Vous vous ferez avec votre plume quatre mille francs par an, sans compter les revenus de la librairie si vous écrivez pour elle, et un sous-préfet n'a que mille écus d'appointements. Je ne vous parle pas du plaisir d'aller aux spectacles de Paris sans payer, car ce plaisir deviendra bientôt une faliyue, mais vous aurez vos entrées dans les coulisses de quatre théâtres; soyez dur et spirituel pendant un ou deux mois, vous serez accablé d'invitations, de parties avec les actrices , vous serez courtisé par leurs amants ; vous ne dînerez chez Flicoteaux qu'aux jours où vous n'aurez pas un sou ni pas à dîner en ville. Vous ne saviez où donner de la lête à cinq heures dans le Luxembourg, vous êtes à la veille de devenir une des cent personnes privilégiées qui imposent des opinions à la France. Dans trois jours, si nous réussissons, vous pouvez avec trente bons mots imprimés à raison de trois par jour, faire maudire la vie à un homme, vous pouvez vous créer des rentes de plaisir chez toutes les actrices des quatre théâtres ,

UN GRAND HOMME DE PROVINCE

vous pouvez faire tomber une bonne pièce, et faire courir tout Paris à une mauvaise. Si Dauriat refuse d'imprimer les Marguerites, sans vous rien donner encore ; vous pouvez le faire venir, humble et soumis , chez vous , vous les acheter deux mille francs. Ayez du talent , et flanquez-lui , dans trois journaux différents, trois articles qui menacent de tuer quelques-unes de ses spéculations ou un livre sur lequel il compte, vous le verrez grimper à votre mansarde et y séjourner comme une clématite. Enfin votre roman, les libraires qui, dans ce moment , vous mettraient tous à la porte plus ou moins poliment, feront queue chez vous. Ce manuscrit dont le père Doguereau vous donnerait quatre cents francs, sera surenchéri jusqu'à quatre mille francs! Voilà les bénéfices du métier de journaliste. Aussi défendons-nous l'approche des journaux à tous les nouveaux venus. Non-seulement il faut un immense talent, mais encore bien du bonheur pour y pénétrer. Voyez ! si nous ne nous étions pas rencontrés aujourd'hui chez Flicotcaux, vous pouviez faire le pied de grue encore pendant trois ans, ou mourir de faim comme d'Arthez dans un grenier. Quand d'Arlhez sera devenu aussi instruit que Bayle et aussi grand écrivain que Rousseau, nous aurons fait notre fortune, nous serons maîtres de la sienne et de sa gloire. Fi nul sera député, propriétaire d'un grand journal, et nous serons, nous, ce que nous aurons voulu être : pairs de France ou détenus à Sainte-Pélagie pour dettes.

— Et Finot vendra son grand journal aux ministres qui lui donneront le plus d'argent, comme il vend ses éloges à madame Baslicnne, en dénigrant mademoiselle Virginie , et prouvant que les chapeaux de la première sont supérieurs à ceux que le journal vantait d'abord ! s'écria Lucien en se rappelant la scène dont il avait été témoin.

— Vous êtes un niais, mon cher, répondit Loustcaud'un ton sec. Finot, il y a trois ans, marchait sur les tiges de ses bottes, dinait chez Tabar à dixhuit sous , et brochait un prospectus pour dix francs; Finot avait un habit qui tenait sur son corps par un mystère aussi impénétrable que celui de l'immaculée conception; Finot a maintenant à lui seul son journal estimé cent mille francs. Avec les abonnements payés et non servis, avec les abonnements réels et les contributions qu'il lire, il gagne vingt mille francs par an, il a tous les jours les plus somptueux dîners du monde, il a cabriolet depuis un mois; enfin le voilà demain à la léte d'un journal hebdomadaire, avec un sixième de la propriété pour rien, cinq cents francs par mois de traitement, et il aura pour mille francs de rédaction gratis qu'il fera payer à ses associés. Vous, le premier, serez trop heureux de lui apporter trois

articles pour rien, s'il consent à vous payer le quatrième cinquante francs la feuille. Quand vous aurez gagné cent mille francs, vouspourrez jugerFinot : on ne peut être jugé que par ses pairs. N'avez-vous pas un immense avenir si vous obéissez aveuglément à ses haines de position, si vous attaquez quand il vous dira : Attaque ! si vous louez quand il vous dira : Loue! Lorsque vous aurez une vengeance à exercer contre quelqu'un , vous pourrez le rouer par une phrase tous les matins à notre journal en me disant : Lousleau, tuons cet homme-là ! Vous l'assassinerez par un grand article dans le journal hebdomadaire. Enfin si l'affaire est capitale pour vous, Finot, à qui vous vous serez rendu nécessaire, vous laissera porter un dernier coup d'assommoir dans un grand journal qui aura dix ou douze mille abonnés.

— Ainsi vous croyez que Florine pourra décider son droguiste à faire le marché? dit Lucien ébloui.

— Je le crois bien. Voici l'enlr'acte. Je vais déjà lui en aller dire deux mots, cela se conclura cette nuit. Une fois sa leçon faite, elle aura tout mon esprit et le sien.

— Et cet honnête négociant qui est là , bouche béante, admirant Florine, sans se douter qu'on va lui extirper trente mille francs.

— Encore une autre sottise! Ne dirait-on pas qu'on le vole? s'écria Loustcau. Mais, mon cher, si le ministère achète le journal , dans six mois le droguiste aura peut-être cinquante mille francs de ses trente mille. Puis, il ne verra pas le journal, mais les intérêts de Florine. Quand on saura que Mali fat est propriétaire d'une Revue, il y aura dans tous les journaux des articles bienveillants pour Florine. Florine va devenir célèbre, elle aura peutêtre un engagement de vingt mille francs dans un autre théâtre. Enfin Matifat économisera les mille francs par mois que lui coûteraient les cadeaux et les dîners aux journalistes. Vous ne connaissez ni les hommes, ni les affaires. Vous croyez que cet homme aura une nuit agréable! il va être scié en deux par mille raisonnements jusqu'à ce qu'il montre à Florine l'acquisition du sixième acheté à Finot. Et moi, le lendemain, je serai rédacteur en chef, el je gagnerai mille francs par mois. Voici donc la fin de mes misères!

Lousteau sortit, laissant Lucien abasourdi, perdu dans un abîme de pensées , volant au-dessus du monde comme il est, aperçu pour la première fois. Après avoir vu les Galeries de Bois , les ficelles de la librairie, la cuisine de la gloire, les coulisses du théâtre, il apercevait l'envers des consciences, le jeu des rouages de la vie , le mécanisme de toute chose. 1\ avait envié le bonheur de Lousteau en admirant Florine en scène ; déjà , pendant quelques instants il avait oublié Matifat. Il demeura là

A PARIS

durant un temps inappréciable, peut-être cinq minutes, ce fut une éternité.

Des pensées ardentes enflammaient son âme , comme ses sens étaient embrasés par le spectacle de ces actrices aux yeux lascifs relevés par le rouge, à gorges étincelantes , vêtues de basquines voluptueuses à plis licencieux, à jupes courtes, montrant leurs jambes en bas rouges à coins verts , chaussées de manière à mettre un parterre en émoi. Deux corruptions marchaient sur deux lignes parallèles, comme deux nappes qui dans une inondation veulent se rejoindre; elles dévoraient le poëte accoudé dans le coin de la loge, le bras sur le velours rouge de l'appui, la main pendante , les yeux fixés sur la toile, et d'autant plus accessible aux enchantements de cette vie mélangée d'éclairs et de nuages qu'elle brillait comme un feu d'artifice après la nuit profonde de sa vie travailleuse, obscure, monotone pendant deux mois.

Tout à coup , la lumière amoureuse d'un œil scintilla sur les yeuxinaltenlifs de Lucien, et troua le rideau du théâtre. Le poëte, de son engourdissement, reconnut l'œil de Coralie qui le brûlait. L'honnête jeune homme baissa la tête, et regarda Camusot qui rentrait alors dans la loge en face.

Cet amateur était un bon gros et gras marchand de soieries de la rue des Bourdonnais , juge au tribunal de commerce, père de quatre enfants, doué d'une épouse légitime, riche de quatre-vingt mille livres de rente, mais âgée de cinquante-six ans, ayant comme un bonnet de cheveux gris sur la tête, l'air papelard d'un homme qui jouissait de son reste, et ne voulait pas quitter la vie sans son compte de bonne joie, après avoir avalé les mille et une couleuvres du commerce. Il y avait sur ce front couleur beurre frais , sur ces joues monastiques et fleuries, tout l'épanouissement d'une jubilation superlative. Il était sans sa femme, et entendait applaudir Coralie à tout rompre. Coralie était toutes ses vanités réunies, il tranchait chez elle du grand seigneur d'autrefois; il se croyait là de moitié dans son succès , et il le croyait d'autant mieux qu'il l'avait soldé.

Les répugnances de Lucien se réveillèrent. Il se souvint de l'amour pur, exalté qu'il avait ressenti pendant un an pour la grande dame d'Angoulème, madame de Bargelon. Aussitôt l'amour des poêles

déplia ses ailes blanches, ses souvenirs l'environnèrent de leurs horizons bleuâtres, il retomba dans la rêverie. La toile se leva. Coralie et Florine étaient en scène.

— Ma chère, il pense à toi comme au Grand Turc! dit Florine à voix basse pendant que Coralie débitait une réplique.

Lucien ne put s'empêcher de rire, et regarda Coralie.

Coralie, une des plus charmantes et des plus délicieuses actrices de Paris, mais qui mourut neuf mois après, à vingt ans, à la fleur de l'âge et de la beauté, comme madame Perrin et comme mademoiselle Fleuriet, était le type des filles qui exercent à volonté la fascination sur les hommes. Elle avait une sublime figure hébraïque, ce long visage ovale d'un ton d'ivoire blond, à bouche rouge comme une grenade, à menton fin comme le bord d'une coupe, et quasi transparent comme de la porcelaine éclairée , des paupières chaudes , brûlées par une prunelle de jais qui se devine sous des cils recourbés , un regard languissant mais où brillent à propos les ardeurs du désert, les yeux entourés d'un cercle olivâtre, un nez fin, ironique , des sourcils arqués et fournis, un front brun couronné de deux bandeaux d'ébène où brillaient alors les lumières comme sur du vernis. Là, siégeait une magnificence de pensée qui aurait pu faire croire que la plus sotte créature avait du génie. Coralie, comme beaucoup d'actrices, était sans esprit, sans instruction; mais elle avait l'esprit des sens et la bonté des femmes amoureuses ; mais elle montrait des bras ronds et polis, des doigts tournés en fuseaux, des épaules dorées, la gorge chantée par le Cantique des cantiques, un cou mobile et recourbé d'une poésie singulière, des jambes puissantes et d'une élégance adorable, chaussées en soie rouge. Enfin toutes ses beautés séduisantes et d'une singularité vraiment orientale étaient mises en relief par le costume espagnol convenu dans nos théâtres. Elle faisait la joie de la salle. Tous les yeux serraient sa taille bien prise dans sa basquine, et flattaient cette croupe andalouse qui imprimait des torsions lascives à la jupe.

Il y eut un moment où Lucien, en voyant celle créature jouant pour lui seul, et voulant lui plaire à tout prix, se souciant de Camusot comme le gamin du paradis de la pelure d'une pomme, mit l'amour sensuel au-dessus de l'amour pur, la jouissance audessus du désir. Le démon de la luxure lui soufflait d'atroces pensées.

— J'ignore tout de l'amour qui se roule dans la bonne chère , dans le vin , dans les joies de la matière, se dit-il. J'ai plus encore vécu par la pensée que par le fait. Un homme qui veut tout peindre ,

UN GRAND HOMME DE PROVINCE

doit tout connaître. Voici mon premier souper fastueux, ma première orgie avec un monde étrange, pourquoi ne goûterais je pas une fois ces délices si célèbres où se ruaient les grands seigneurs du dernier siècle en vivant avec des impures? Quand ce ne serait que pour les transporter dans les belles régions de l'amour vrai, ne faut-il pas apprendre les joies, les perfections, les transports, les ressources, 1 es finesses de l'amour des courtisanes et des actrices? C'est la poésie des sens après tout ! Il y a deux mois, ces femmes me semblaient des divinités gardées par des dragons inabordables ; en voilà une dont la beauté surpasse celle de Florinc que j'enviais à Lousteau ; pourquoi ne pas profiter de sa fantaisie, quand les plus grands seigneurs achètent de leurs plus riches trésors une nuit à ces femmes-là? Les ambassadeurs, quand ils mettent le pied dans ces gouffres, ne se soucient ni de la veille, ni du lendemain. Je serais un niais d'avoir plus de délicatesse que les princes, surtout quand je n'aime encore personne !

Lucien ne pensait plus à Camusot. Après avoir manifesté à Lousteau le plus profond dégoût du plus odieux partage , il tombait dans cette fosse, il nageait dans un désir, entraîné par le jésuitisme de la passion.

— Coralie est folle de vous , lui dit Lousteau en entrant. Votre beauté , digne du Bacchus indien et de l'Antinous, fait un ravage inouï dans les coulisses. Vous êtes heureux, mon cher. Coralie a dixhuit ans, elle pourra dans quelques jours avoir cent mille francs par an de sa beauté. Le Gymnase compte lui faire des propositions. Elle est encore très-sage. Elle a été vendue par sa mère , il y a trois ans, soixante mille francs, elle n'a encore eu que des chagrins, elle cherche le bonheur. Elle est entrée au théâtre par désespoir, elle avait en horreur de Marsay, son premier acquéreur, et au sortir de la galère, car elle a été bientôt lâchée par le roi de nos dandys, elle a trouvé ce bon Camusot, elle ne l'aime guère , mais il est comme un père pour elle, elle le souffre et se laisse aimer. Elle a refusé déjà les plus riches propositions, et se tient à Camusot qui ne la tourmente pas. Vous êtes donc son premier amour. Oh! elle a reçu comme un coup de pistolet dans le cœur en vous voyant. Florine a été l'arraisonner dans sa loge, elle pleurait de votre froideur. La pièce va tomber , elle ne sait plus son rôle.

— Bah! dit Lucien dont toutes les vanités étaient caressées par ces paroles, et qui se sentit le cœur gonflé d'amour-propre. Pauvre fille! Il m'arrive, mon cher, dans une soirée plus d'événements que dans les dix-huit premières années de ma vie. Et il lui raconta ses amours avec madame de

Bargeton, et sa haine contre le baron Chatelet.

— Tiens, le journal manque de bête noire, nous allons l'empoigner. C'est un beau de l'empire, il est ministériel, il nous va. Je l'ai vu souvent à l'Opéra. J'aperçois d'ici votre grande dame, elle est souvent dans la loge de la marquise d'Espard. Le baron fait la cour à votre ex-maîtresse , un os de sèche. Attendez! Finot vient de m'envoyer un exprès, me dire que le journal est sans copie, un tour que lui joue un de nos rédacteurs, un drôle, le petit Hector Merlin à qui l'on a retranché ses blancs. Finot est au désespoir. Il broche son article contre les danseuses et l'Opéra. Vous , faites l'article sur cette pièce, écoutez-la, pensez-y. Moi je vais aller dans le cabinet du directeur méditer trois colonnes sur votre homme et sur votre belle dédaigneuse, ils ne seront pas à la noce demain...

— Voilà donc où et comment se fait le journal ! dit Lucien.

— Toujours comme ça , répondit Lousteau. Voilà dix mois que j'y suis, le journal est toujours sans copie à huit heures du soir. Le grand projet qui ne se réalisera jamais, est d'avoir un ou deux numéros d'avance. Voilà dix heures et il n'y a pas une ligne. Je vais dire à Vcrnou et à Nathan de nous prêter une vingtaine d'épigrammes pour finir brillamment le numéro, sur les députés, surlechan. celier Crusoé, sur les ministres, sur nos amis au besoin. Dans ce cas-là , on massacrerait son père, on est comme un corsaire qui charge ses canons avec les écus de sa prise pour ne pas mourir. Soyez spirituel dans votre article, et vous aurez fait un grand pas dans l'esprit de Finot ; il est reconnaissant par calcul. C'est la meilleure et la plus solide des reconnaissances, après celles toutefois du montde-piété!

— Quels hommes sont donc les journalistes ! s'écria Lucien. Comment se mettre à une table et avoir de l'esprit!...

— Absolument comme on allume un quinquet... jusqu'à ce que l'huile manque !

Au moment où Lousteau ouvrait la porte de la loge, le directeur et Dubruel entrèrent.

— Monsieur, dit l'auteur de la pièce, laissez-moi dire de votre part à Coralie que vous vous en irez avec elle après souper, ou ma pièce va tomber. Elle ne sait plus ce qu'elle dit, ni ce qu'elle fait, elle va pleurer quand il faudra rire , et rira quand il faudra pleurer. On a déjà murmuré , vous pouvez encore sauver la pièce. Ce n'est pourtant pas un malheur que le plaisir qui vous attend.

— Monsieur, dit Lucien, je n'ai pas l'habitude d'avoir des rivaux.

— Ne lui dites pas cela , s'écria le directeur , elle est fille à jeter Camusot par la fenêtre , à le mettre

A PARIS

la porte , et vous la ruineriez, il lui donne deux îi Ile francs par mois, paye tous ses costumes et ses laqueurs.

— Comme votre promesse ne m'engage à rien , mvez votre pièce , dit sultanesquement Lucien.

— Mais n'ayez pas l'air de la rebuter, cette charmante fille , dit le suppliant Dubruel.

— Allons, il faut que j'écrive votre article, et uc je sourie à votre jeune première, soit!

L'auteur disparut après avoir fait un signe à Codie, qui joua dès lors merveilleusement et fit réusr la pièce.

Bouffé qui jouait le rôle d'un vieil alcade, où il ;véla pour la première fois son talent pour faire s vieillards, vint au milieu d'un tonnerre d'aplaudissements dire : Messieurs , la pièce que nous vons eu l'honneur de représenter est de messieurs aoul el Dubruel.

— Coralie! Coralie ! cria le parterre soulevé.

De la loge où étaient les deux négociants , il irtit une voix de tonnerre qui cria : — Et Florine !

— Florine et Coralie ! crièrent alors quelques )ix.

Le rideau se releva, Bouffé reparut tenant par la iain les deux actrices auxquelles il disait des gau- -ioles. Matifat et Camusot leur jetèrent chacun :ie couronne et se sauvèrent. Coralie ramassa la enne et la tendit à Lucien.

Pour Lucien , les deux heures et demie qu'il avait issées au théâtre furent comme un rêve. Les courses, malgré leurs horreurs, avaient commencé euvre de cette fascination , car il y avait respiré

vent du désordre, l'air de la volupté; dans ces îles couloirs encombrés de machines , où fument îs quinquets huileux, il règne comme une peste n dévore l'âme, la vie n'y est plus ni sainte, ni elle , on y rit de toutes les choses sérieuses, et les îoses impossibles paraissent vraies. Ce fut comme i narcotique pour Lucien. Coralie avait achevé de plonger dans une ivresse joyeuse. Le lustre s'éignit, il n'y avait plus dans la salle que des oueuses qui faisaient un singulier bruit en ôtantles ilits bancs et fermant les loges, la rampe fut ufflée comme une seule chandelle et répandit une leur infecte, le rideau se leva, il descendit du ntre une lanterne, les pompiers commencèrent ur ronde avec les garçons de service. A la féerie ! la scène, au spectacle des loges pleines de jolies mmes, aux étourdissantes lumières, à la magie ilendide des décorations et des costumes neufs iccédaient le froid, l'horreur, l'obscurité, le vide, s fut hideux.

— Eh bien! lui dit Lousteau sur le théâtre, ens-tu, mon petit?

Lucien était dans une surprise indicible.

— Saute de la loge ici , lui cria le journaliste.

Lucien se trouva sur le théâtre. A peine reconnut-il Florine et Coralie déshabillées , enveloppées dans leurs manteaux et dans des douillettes communes, la tête couverte de chapeaux à voiles noirs, comme des papillons rentrés dans leurs larves.

— Ble ferez-vous l'honneur de me donner le bras? lui dit Coralie.

— Oui , dit Lucien qui sentit le cœur de l'actrice palpitant sur le sien comme celui d'un oiseau quand il l'eut prise.

Coralie se serrait contre lui avec la volupté d'une chatte qui se frotte à la jambe de son maître avec une moelleuse ardeur.

— Nous allons donc souper ensemble , lui dit-elle.

Tous quatre sortirent et trouvèrent deux voitures à la porte des acteurs qui donnait sur la rue des Fossés-du-TempIe. Coralie fit monter Lucien dans la sienne où était déjà Camusot , et offrit la quatrième place à Dubruel. Le directeur partit avec Florine, Matifat et Lousteau.

— Ces fiacres sont infâmes, dit Coralie.

— Pourquoi n'avez-vous pas un équipage? répliqua Dubruel.

— Pourquoi? s'écria-t-elle avec humeur, je ne veux pas le dire devant monsieur Camusot. Le vieux marquis de Rochegude , qui a six cent mille livres de rente , m'en offre un depuis deux mois. Mais je suis une artiste , et non une fille?

— Vous aurez une voitu-e demain , mademoiselle, dit gravement Camusot, mais vous ne me l'aviez jamais demandée.

— Est-ce que ça se demande? Comment, quand on aime une femme, la laisse-t-on patauger dans la crotte , risquer de se casser les jambes en marchant avec des socques?

En disant ces paroles avec une aigreur qui brisait le cœur de Camusot , elle avait trouvé la jambe de Lucien et la pressait entre les siennes , elle lui prit la main et la lui serra. Elle se tut alors et parut concentrée dans une de ces jouissances infinies qui récompensent ces pauvres créatures de tous leurs chagrins passés , de leurs malheurs , et qui développent dans leur âme une poésie inconnue aux autres femmes auxquelles ces violents contrastes manquent, heureusement.

— Vous avez fini par jouer aussi bien que mademoiselle Mars, dit Dubruel.

— Oui , dit Camusot , elle a eu quelque chose au commencement qui la chiffonnait ; mais à partir du milieu du second acte, elle a été délirante. Elle est pour la moitié dans votre succès.

— Et moi pour la moitié dans le sien , dit Dubruel.

UN GRAND HOMME DE PROVINCE

— Vous vous disputez la chape de l'évêque, dîtelle d'une voix altérée , vous me faites rire.

L'actrice profila d'un moment d'obscurité pour porter à ses lèvres la main de Lucien , et la baisa en la mouillant de pleurs. Lucien fut ému jusque dans la moelle de ses os. L'humilité de la courtisane amoureuse comporte des magnificences morales qui en remontrent aux anges.

— Monsieur va faire l'article , dit Dubrucl en parlant à Lucien , il peut écrire un charmant paragraphe sur vous.

— Oh ! rendez-nous ce petit service , dit Camusot avec la voix d'un homme à genoux devant Lucien , vous trouverez en moi un serviteur bien disposé pour vous , en tout temps.

— Mais laissez donc à monsieur son indépendance ! cria l'actrice enragée, il écrira ce qu'il voudra , je ne veux pas qu'on m'achète des éloges.

— Vous les aurez à très-bon marché , répondit poliment Lucien. Je n'ai jamais rien écrit dans les journaux , je ne suis pas au fait de leurs mœurs , vous aurez la virginité de ma plume...

— Ce sera drôle, dit Dubruel.

— Nous voilà rue de Bondy, chez Florine , dit Camusot.

Le fiacre attendit à cause de l'affluence des cabriolets et des voitures. Tous les convives venaient en même temps.

— Si j'ai les prémices de votre plume , vous aurez celles de mon cœur, dit Coralie pendant le rapide instant où elle fut seule avec Lucien dans la voiture.

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