LE SOUPER
— Je ne comprends pas pourquoi vous attaquez madame de Bargeton et le baron Chatelet qui est, dit-on, nommé préfel de la Charente et maître des requêtes.
— Madame de Bargeton a mis notre ami Lucien de Rubempré à la porte comme un drôle, dit Lousteau.
— Ah ! fit le ministre.
Le souper était servi dans un service de porcelaine neuf, avec une argenterie et du linge neuf, foui respirait une magnificence cossue. Chevet avait fait le souper. Les vins avaient été choisis par le plus fameux négociant du quai Saint-Bernard, ami
de Camusot et de Matifat. Lucien voyait pour la première fois le luxe parisien fonctionnant, il marchait ainsi de surprise en surprise, et cachait son étonnement en homme d'esprit, de cœur et de style qu'il était, selon le mot de Blondet.
En traversant le salon, Coralie avait dit à l'oreille de Florine : — Fais-moi si bien griser Camusot qu'il soit obligé de rester endormi chez loi!
— Tu as donc fait ton journaliste?
— Non, ma chère, je l'aime!
Ces paroles avaient retenti dans l'oreille de Lucien, apportées par le cinquième péché capital. Coralie était admirablement bien habillée, et sa toilette mettait savamment en relief ses beautés spéciales, car toute femme a des perfections qui lui sont propres. Sa robe , comme celle de Florine, avait le mérite d'être d'une délicieuse éloffe inédile, nommée mousseline de soie, dont Camusot, en sa qualité de négociant, l'une des providences parisiennes des fabriques de Lyon, avait la primeur pendant un certain temps. Ainsi l'amour et la toilette, ce fard et ce parfum de la femme, rehaussaient les séductions de l'heureuse Coralie.
Un plaisir attendu, qui ne nous échappera pas , exerce des séductions immenses sur les jeunes gens. Peut-être la certitude est-elle à leurs yeux tout l'allrail des mauvais lieux. Peut-être est-elle le secrel des longues fidélités. L'amour pur, sincère, le premier amour enfin ! joint à l'une de ces rages fantasques qui piquent ces pauvres créatures, et aussi l'admiration causée par la grande beauté de Lucien, donna l'esprit du cœur à Coralie. En se meltant à lable, elle dit à l'oreille de Lucien : — Je t'aimerais laid et malade!
Quel mot pour un poêle! Camusot disparut; Lucien ne le voyait plus en voyant Coralie. Était-ce un homme tout jouissance et tout sensation , ennuyé de la monotonie de la province, attiré par les abîmes de Paris, lassé de misère, harcelé par sa continence forcée, fatiguée de sa vie monacale rue de Cluny, de ses travaux sans résultat, qui pouvait se retirer de ce festin brillant? Lucien avait un pied dans le lit de Coralie, et l'autre dans la glu du journalisme au-devanl duquel il avait couru sans pouvoir le joindre. Après tant de factions montées en vain rue du Sentier, il trouvait le Journal attablé, buvant frais, joyeux, bon garçon. 11 venait d'être vengé de toutes ses douleurs par un article qui devait le lendemain même percer deux cœurs où il avait voulu verser la rage et la douleur dont ils l'avaient abreuvé. En regardant Lousteau , il se disait : — Voilà un ami ! sans se douler que déjà Lousteau le craignait comme on dangereux rival.
Lucien avait eu le lort de montrer tout son esprit. Un article terne l'eût admirablement servi. Mais
UN GRAND HOMME DE PROVINCE
Blondet contrc-balança l'envie qui dévorait Lousteau en disant à Finot qu'il fallait capituler avec le talent quand il était de celte force-là. Cet arrêt dicta la conduite de Lousteau, il résolut de rester ami avec Lucien et de s'entendre avec Finot pour l'exploiter en le maintenant dans le besoin. Ce fut un parti pris rapidement et compris dans toute son étendue entre ces deux hommes par deux regards et par deux phrases.
— Il a du talent.
— Il sera exigeant.
— Oh!
— Bon!
— Je ne soupe jamais sans effroi avec des journalistes français, dit le diplomate allemand avec une bonhomie calme et digne, en regardant Rlondct qu'il avait vu chez la comtesse de Montcornet. Il y a un mot de Blucher que vous êtes chargés de réaliser.
— Quel mol? dit Nathan.
— Quand Blucher arriva sur les hauteurs de Montmartre avec Sacken, en 1814, pardonnez-moi, messieurs, de vous reporter à ce jour fatal pour vous, Sacken, qui était un brutal, dit : Nous allons donc brûler Paris ! — Gardez-vous en bien , la France ne mourra que de ça! répondit Blucher en montrant ce grand chancre qu'ils voyaient étendu à leurs pieds, ardent et fumeux, dans la vallée de la Seine. Je bénis Dieu de ce qu'il n'y ait pas de journaux dans mon pays. Je ne suis pas encore remis de l'effroi que m'a causé ce petit bonhomme coiffé de papier, qui n'a pas dix ans et qui possède la raison d'un centenaire. Aussi, ce soir, me semble-t-il que je soupe avec des lions et des panthères qui me font l'honneur de velouler leurs pattes.
— Il est clair, dit Blondet, que nous pouvons dire et prouver à l'Europe que Voire Excellence a vomi unserpenteesoir, qu'elle a manqué l'inoculer à mademoiselle Maria, la plus jolie de nos danseuses , et là-dessus faire des commentaires sur Eve, la Bible, le premier et le dernier péché... Mais rassurez-vous, vous êtes notre hôte.
— Ce serait drôle, dit Finot.
— Nous ferions imprimer des dissertations scientifiques sur tous les serpents trouvés dans le cœur et le corps humain, dit Lousteau.
— Nouspourrions montrer un serpentquelconquc dans ce bocal de cerises à l'eau-de-vic, ditVernou.
— Vous finirez par le croire vous-même , dit Vignon au diplomate.
— Le serpent est assez ami de la danseuse , dit Dubruel.
— Dites d'un premier sujet, reprit Maria.
— Messieurs, ne réveillez pas vos griffes qui dorment, s'écria le diplomate.
— L'influence et le pouvoir du journal n'est qu'à son aurore, dit Finot, le journalisme est dans l'enfance, il grandira. Tout, dans dix ans d'ici, sera soumis à la publicité. La pensée éclairera tout.
— Elle flétrira tout, dit Blondet en interrompant Finot.
— C'est un mot, dit Claude Vignon.
— 4ElIe fera des rois, dit Lousteau.
— Et défera les monarchies, dit le diplomate.
— Aussi, dit Blondet, si la presse n'existait point, faudrait-il ne pas l'inventer. Mais la voilà, nous en vivons.
— Vous en mourrez, dit le diplomate. Ne voyezvous pas que la supériorité des masses, en supposant que vous les éclairiez, rendra la grandeur de l'individu plus difficile, qu'en semant le raisonnement au cœur des basses classes, vous récolterez la révolte et que vous en serez les premières victimes. Que casse-t-on à Paris quand il y a une émeute?
— Les réverbères, dit Nathan ; mais nous sommes trop modestes pour avoir des craintes, nous ne serons que fêlés.
— Vous êtes un peuple trop spirituel pour permettre à un gouvernement de se développer, dit le ministre. Sans cela vous recommenceriez avec vos plumes la conquête de l'Europe que votre épée n'a pas su garder.
— Les journaux sont un mal, dit Claude Vignon, on pouvait l'utiliser, le gouvernement veut le combattre, il y aura lutte, qui succombera? voilà la question.
— Le gouvernement, dit Blondet, je me lue de le crier. En France, l'esprit est plus fort que tout, et les journaux ont, de plus que l'esprit de tous les hommes spirituels, l'hypocrisie de Tartufe.
— Blondet! Blondet, dit Finot, tu vas trop loin, il y a des abonnés ici.
— Tu es propriétaire d'un de ces entrepôts de venin, tu dois avoir peur; mais moi je me moque de toutes vos boutiques, quoique j'en vive!
— Il a raison, dit Claude Vignon. Le Journal est sans foi ni loi comme tous les commerces. Tout journal est, comme le dit Blondet, une boutique où l'on vend au public des paroles de la couleur dont il les veut. S'il existait un journal des bossus , il prouverait soir et matin la beauté, la bonté, la nécessité des bossus. Un journal n'est plus fait pour éclairer, mais pour flatter les opinions. Ainsi, tous les journaux seront dans un temps donné, lâches, hypocrites, infâmes, menteurs, assassins, ils tueront les idées, les systèmes, les hommes, et fleuriront par cela même; ils auront le bénéfice de tous les êtres collectifs, le mal sera fait sans que personne en soit coupable. Je serai moi Vignon, vous serez toi Lousteau. loi Blondet, toi Finot, des Aristide,
A PARIS
des Platon, des Caton , des hommes de Plularque, nous serons tous innocents, nous pourrons nous laver les mains de toute infamie. Napoléon a donné la raison de ce phénomène moral ou immoral , comme il vous plaira, dans un mot sublime que lui ont dicté ses études sur la Convention : Les crimes collectifs n'engagent personne. Le journal peut se permettre la conduite la plus atroce, personne ne s'en croit sali personnellement.
— Mais le pouvoir fera des lois répressives, dit Dubruel, il en prépare.
— Bah! que peut la loi contre l'esprit français? dit Nathan, c'est le plus subtil de tous les dissolvants.
— Contre des idées, il faut des idées, reprit Vignon. La terreur, le despotisme peuvent seuls étouffer le génie français. La langue se prèle admirablement à l'allusion, à la double entente. Plus la loi sera répressive, plus l'esprit éclatera, comme la vapeur dans la machine. Ainsi, le roi fait du bien, si le journal est contre lui, ce sera le ministre qui aura tout fait, et réciproquement. Si le journal invente une infâme calomnie, on la lui a dite. A l'individu qui se plaint , il sera quitte pour demander pardon de la liberté grande. S'il est traîné devant les tribunaux, il se plaint qu'on ne soit pas venu lui demander une rectification; mais demandez-la-lui? il la refuse en riant, il traite son crime de bagatelle, il bafoue même sa victime quand elle triomphe. S'il est puni, s'il a trop d'amende à payer, il vous signalera le plaignant comme un ennemi des libertés, du pays et des lumières. Il dira que monsieur un tel est un voleur en expliquant comment il est le plus honnête homme du royaume. Ainsi, ses crimes, bagatelles, ses agresseurs, des monstres, et il peut en un temps donné faire croire ce qu'il veut à des gens qui le lisent tous les jours. Puis rien de ce qui lui déplaît n'est patriotique , et jamais il n'aura tort. II se servira de la religion contre la religion, de la charte contre le roi , il bafouera la magistrature quand la magistrature le froissera; il la louera quand elle aura. servi les passions populaires. Pour gagner des abonnés, il inventera les fables les plus émouvantes, il fera la parade comme Bobèche. Le journal servirait son père tout cru à la croque au sel de ses plaisanteries, plutôt que de ne pas intéresser ou amuser son public. Ce sera l'acteur mettant les cendres de son fils dans l'urne pour pleurer véritablement, la maîtresse sacrifiant tout à son ami.
— C'est enfin le peuple in-folio ! s'écria Blondet en interrompant Vignon.
— Et le peuple hypocrite, reprit Vignon, il bannira de son sein le talent comme on a banni Aristide. Nous verrons les journaux, dirigés d'abord
par des hommes d'honneur, tomber plus tard sous le gouvernement des plus médiocres qui auront la patience et la lâcheté de gomme élastique qui manquent aux beaux génies, ou à des épiciers qui auront de l'argent pour acheter des plumes. Nous voyons déjà ces choses-là ! Mais dans dix ans le premier gamin sorti du collège se croira un grand homme, il montera sur la colonne d'un journal pour souffleter ses devanciers et les tirer par les pieds pour avoir leur place. Napoléon avait bien raison de muscler la presse. Je gagerais que sous un gouvernement élevé par elles, les feuilles de l'opposition battraient en brèche par les mêmes raisons et les mêmes articles qui se font aujourd'hui contre celui du roi, ce même gouvernement au moment où il leur refuserait quoi que ce soit. Plus on fera de concessions aux journalistes, plus les journaux seront exigeants. Les journalistes parvenus seront remplacés par des journalistes affamés et pauvres. La plaie est incurable, elle sera de plus en plus maligne, de plus en plus insolente, et plus le mal sera grand, plus il sera toléré, jusqu'au jour où la confusion se mettra dans les journaux par leur abondance, comme à Babylone. Nous savons tous tant que nous sommes que les journaux iront plus loin que les rois en ingratitude, plus loin que le plus sale commerce en spéculations et en calculs, qu'ils dévoreront nos intelligences à vendre tous les matins leur trois-six en articles; mais nous y écrirons tous, comme ces gens qui exploitent une mine de vif-argent en sachant qu'ils y mourront. Voilà là bas, à côté de Coralie , un jeune homme! Comment se nomme-t-il? Lucien. Il est beau, il est poëte, et, ce qui vaut mieux pour lui, homme d'esprit ! eh bien, il entrera dans quelques-uns de ces mauvais lieux de la pensée appelés journaux , il y jettera ses plus belles idées, il y desséchera son cerveau, il y corrompra son àme, il y fera ces lâchetés anonymes qui sont, dans la guerre des idées, les stratagèmes, les pillages, les incendies, les revirements de bord dans la guerre des Condottieri. Quand il aura, lui, comme mille autres, dépensé quelque beau génie au profil des actionnaires, ces marchands de poison le laisseront mourir de faim s'il avait soif, et de soif s'il avait faim.
— Merci , dit Finot.
— Mais, mon Dieu, dit Claude Vignon, je savais cela, je suis dans le bague , et l'arrivée d'un nouveau forçat me fait plaisir. Blondet et moi , nous sommes plus forts que messieurs tels et tels qui spéculent sur nos talents, et serons néanmoins toujours exploités par eux. Nous avons du cœur sous notre intelligence, il nous manque les féroces qualités de l'exploitant. Nous sommes paresseux, contemplateurs, méditatifs, jugeurs, on boira
UN GRAND HOMME DE PROVINCE
noire cervelle cl l'on nous accusera d'inconduilc !
— J'ai cru que vous seriez plus drôles, s'écria Florine.
— Elle a raison, dit Blondit, laissons la cure des maladies publiques à ces charlatans d'hommes d'État. Comme dit Charlct : Cracher sur la vendange! jamais!
— Savcz-vous de quoi Vignon me fait l'effet? dit I.ousleau en montrant Lucien, d'une de ces grosses femmes de la rue du Pélican , qui dirait à un collégien : Mon petit, tu es trop jeune pour venir ici...
Cette saillie fit rire, mais elle allait à Coralie. Ees négociants buvaient et mangeaient en écoutant.
— Quelle nnlion que celle où il se rencontre tant de bien et tant de mal ! dit le diplomalc. Messieurs, vous êlcs des prodigues qui ne pouvez pas vous ruiner.
Ainsi, par la bénédiction du hasard, aucun enseignement ne manquait à Lucien sur la pente du précipice où il devait tomber. D'Arthrz avait mis le poêle dans la noble voie du travail en réveillant le senlimenl sous lequel disparaissent les obstacles. Lousteau lui-même avait essayé de l'éloigner par une pensée égoïste , en lui dépeignant le journalisme et la littérature sous leur vrai jour. Lucien n'avait pas voulu croire à tant de corruptions cachées; mais il entendait enfin des journalistes criant de leur mal, il les voyait à l'œuvre, éventrant leurs nourrices pour prédire l'avenir; il avait pendant cette soirée vu les choses comme elles sont. Au lieu d'être saisi d'horreur à l'aspect du cœur même de celle corruption parisienne si bien qualifiée par le soldat prussien, il jouissait avec ivresse de cette société spirituelle. Ces hommes extraordinaires sous l'armure damasquinée de leurs vices et le casque brillant de leur froide analyse , il les trouvait supérieurs aux hommes graves et sérieux du Cénacle. Puis il savourait les premières délices de la richesse, il était sous le charme du luxe , sous l'empire de la bonne chère : ses instincls capricieux se réveillaient, il buvait pour la première fois des vins d'élite , il luisait connaissance avec les mets exquis de la haute cuisine ; il voyait un minisire et sa danseuse, mêlés aux journalistes , admirant leur atroce pouvoir; il sentit une horrible démangeaison de dominer ce monde de rois , il s'en trouvait la force. Enfin , celte Coralie qu'il venait de rendre heureuse par une ligne, il l'avait examinée à la lueur des bougies du festin, à travers les fumeuses nuées des plats, le brouillard de l'ivresse, elle lui paraissait sublime, l'amour la rendait si belle ! Elle était d'ailleurs la plus jolie, la plus belle actrice de Paris. Le Cénacle, ce ciel de l'intelligence noble, dut succomber
sous une tentation aussi vaste. La vanité particulière aux auteurs venait d'èlre caressée chez Lucien par des connaisseurs , il avait été loué par ses rivaux ; le succès de son article et la conquête de Coralie étaient deux triomphes à tourner une tète moins jeune que la sienne.
Pendant celte discussion , tout le monde avait remarquablement bien mangé, supérieurement bu. Lousteau , qui se trouvait le voisin de Camusot , lui versa deux ou trois fois du kirsch dans son vin, sans que personne y fit attention , et il le prenait par l'amour-propre pour l'engager à boire. Celle manœuvre fut si bien menée, que le négociant ne s'en aperçut pas, il se croyait aussi malicieux que les journalistes dans son genre. Les plaisanteries acerbes commencèrent au moment où les friandises du dessert et les vins circulèrent. Le diplomate, en homme de beaucoup d'esprit, fit un signe à la danseuse, dès qu'il entendit ronfler les bêtises qui annonçaient chez ces hommes d'esprit les scènes grotesques par lesquelles finissent les orgies, et il disparut. Dès que Camusot n'eut plus sa tète, Coralie et Lucien qui, durant tout le souper , se comportèrent en amoureux de quinze ans, s'enfuirent par les escaliers, et se jetèrent dans un fiacre. Camusot était sous la table, Matifat le crut avec Coralie , il laissa ses botes fumer , boire , rire , disputer, et suivit Florine quand elle alla se coucher.
Le jour surprit les combattants , ou plutôt Blondet, buveur intrépide, le seul qui parlât et qui proposait aux dormeurs un toast à l'Aurore aux doisls de rose.
UN INTÉRIEUR d'aCTRICE.
Lucien n'avait pas l'habitude des orgies parisiennes , il jouissait bien encore de sa raison quand il descendit les escaliers; mais le grand air détermina son ivresse qui fut hideuse. Coralie et sa femme de chambre furent obligées de monter le poëte au premier étage de la belle maison où longeait l'actrice, rue de Vendôme. Dans l'escalier, Lucien faillit se trouver mal , et fut ignoblement malade.
— Vile, Bérénice, s'écria Coralie, du thé. Faites du thé!
— Ce n'est rien, c'est l'air, disait Lucien. Et puis, je n'ai jamais tant bu.
—Pauvre enfant! c'cstinnoccntcomme un agneau,
A PARIS
dit Bérénice , une grosse Normande aussi laide que Coralie était belle.
Enfin Lucien fut mis dans le lit de Coralie à son insu. Aidée par Bérénice, l'actrice avait déshabillé, avec le soin et l'amour d'une mère pour un petit enfant, son poëte qui disait toujours: — Ce n'est rien ! c'est l'air. Merci, maman.
— Comme il dit bien maman ! s'écria Coralie en le baisant dans les cheveux.
— Quel plaisir d'aimer un pareil ange, mademoielle, et où l'avez-vous péché? Je ne croyais pas qu'il pût exister un homme aussi joli que vous êtes belle, dit Bérénice.
Lucien voulait dormir, il ne savait où il était et ne voyait rien ; Coralie lui fit avaler plusieurs tasses de thé, puis elle le laissa dormir.
— La portière ni personne ne nous a vues? dit Coralie.
— Non, je vous attendais.
— Victoire ne sait rien?
— Plus souvent, dit Bérénice.
Dix heures après, vers midi, Lucien se réveilla sous les yeux de Coralie qui l'avait regardé dormant! II comprit cela, le poëte. Elle était encore dans sa belle robe, mais perdue, abominablement tachée. 11 reconnut les dévouements, les délicatesses de l'amour vrai , qui voulait sa récompense : il regarda Coralie. Coralie fut déshabillée en un moment, et se coula comme une couleuvre auprès de Lucien. A cinq heures , Lucien dormait bercé par des voluptés divines, il avait entrevu la chambre de l'actrice, une ravissante création du luxe, toute blanche et rose, un monde de merveilles et de coquettes recherches qui surpassait ce que Lucien avait admiré déjà chez Florine.
Coralie était debout. Pour jouer son rôle d'Andalouse, elle devait être à sept heures au théâtre. Elle avait encore contemplé son poëte endormi dans le plaisir, elle s'était enivrée sans pouvoir se repailre de ce noble amour, qui réunissait les sens au cœur et le cœur aux sens pour les exalter ensemble. Cette divinisation qui permet d'être deux ici-bas pour sentir, un seul dans le ciel pour aimer, était son absolution. A qui, d'ailleurs, la beauté surhumaine de Lucien n'aurait-elle pas servi d'excuse? Agenouillée à ce lit, heureuse de l'amour en lui-même, l'actrice se sentait sanctifiée. Ces délices furent troublées par Bérénice.
— Voici le Camusot, il vous sait ici, cria-t-elle.
Lucien se dressa, pensant avec une générosité innée à ne pas faire tort à Coralie. Bérénice leva un rideau. Lucien entra dans un délicieux cabinet de toilette, où Bérénice et sa maitresse apportèrent avec une prestesse inouïe les vêtements de Lucien. Quand le négociant apparut, les bottes du poëte
frappèrent les regards de Coralie. Bérénice les avait mises devant le feu pour les chauffer après les avoir fait cirer en secret. La servante et la maitresse avaient oublié ces bottes accusatrices. Bérénice partit après avoir échangé un regard d'inquiétude avec sa maîtresse.
Coralie se plongea dans sa causeuse , et dit à Camusot de s'asseoir dans une gondole en face d'elle. Le brave homme, qui adorait Coralie, regardait les bottes et n'osait lever les yeux sur sa maitresse.
— Dois-je prendre la mouche pour cette paire de bottes, et quitter Coralie? La quitter! ce serait se fâcher pour peu de chose. Il y a des bottes partout. Celles-ci seraient mieux placées dans l'étalage d'un bottier, ou sur les boulevards à se promener aux jambes d'un homme. Cependant ici, sans jambes, elles disent bien des choses nocturnes, et contraires à la fidélité. J'ai cinquante ans, il est vrai, je dois être aveugle comme l'Amour.
Ce lâche monologue était sans excuse. La paire de bottes n'était pas de ces demi-bottes en usage aujourd'hui , et que jusqu'à un certain point un homme distrait pourrait ne pas voir; c'était, comme la mode ordonnait alors de les porter, une paire de bottes entières et très-élégantes , à glands , qui reluisaient sur des pantalons collants presque toujours de couleurs claires et où se reflétaient les objets comme dans un miroir. Ainsi, les bottes crevaient les yeux de l'honnête marchand de soieries, et, disons-le, elles lui crevaient le cœur.
— Qu'avez-vous? lui dit Coralie.
— Rien, dit-il.
— Sonnez , lui dit Coralie , en souriant de la lâcheté de Camusot.
Bérénice parut.
— Bérénice, ayez-moi donc des crochets pour que je mette encore ces damnées bottes. Vous n'oublierez pas de les apporter ce soir dans ma loge.
— Comment, vos bottes! dit Camusot qui respira plus à l'aise.
— Eh! que croyez-vous donc? demanda-t-elle d'un air hautain. Grosse bête, n'allez-vous pas croire...? Oh! il le croirait, dit-elle à Bérénice. J'ai un rôle d'homme dans la pièce de chose , et je ne me suis jamais mise en homme. Le bottier du théâtre m'a apporté celles-ci pour essayer à marcher, en attendant la paire dont il m'a pris mesure. Il me les a mises , mais j'ai tant souffert que je les ai ôtées, et je dois cependant les remettre.
— Ne les remettez pas, si elles vous gênent, dit Camusot qu'elles avaient tant gêné.
— Mademoiselle, dit Bérénice, ferait mieux, au lieu de se martyriser, comme tout à l'heure. Elle en pleurait, monsieur! et si j'étais homme,
UN GRAND HOMME DE PROVINCE
jamais une femme que j'aimerais ne pleurerait. Elle ferait mieux de les porter de maroquin bien mince. Mais l'administration est si ladre! Monsieur, vous devriez aller les lui commander...
— Oui, oui , dit le négociant. Vous vous levez? dit-il à Coralie.
— A l'instant, je ne suis rentrée qu'à six heures, après vous avoir cherché partout, vous m'avez l'ait garder mon fiacre pendant sept heures. Voilà de vos soins! m'oublier pour des bouteilles. J'ai dû me soigner, moi qui vais jouer maintenant tous les soirs , tant que l'Alcade fera de l'argent. Je n'ai pas envie de faire honte à l'article de ce jeune homme.
^- Il est beau, ce gentilhomme!
— Vous trouvez? je n'aime pas ces hommes-là, ils ressemblent trop à une femme, et puis ça ne sait pas aimer comme vous autres, vieilles bêtes du commerce ! Vous vous ennuyez tant!
— Monsieur dine-t-il avec madame? demanda Bérénice.
— Non , j'ai la bouche empâtée.
— Vous avez été joliment paf hier. Ah ! papa Camusot, d'abord, moi je n'aime pas les hommes qui boivent...
— Tu feras un cadeau à ce jeune homme...
— Ah! oui, j'aime mieux les payer ainsi que comme fait Florine. Allons , mauvaise race qu'on aime, allez-vous-en ou donnez-moi ma voiture pour que je file au théâtre.
— Vous l'aurez demain pour dîner avec voire directeur, au Rocher de Cancale ; il ne donnera pas la pièce nouvelle dimanche.
— Venez , je vais dîner.
Ils sortirent.
Une heure après , Lucien fut délivré par Bérénice , la compagne d'enfance de Coralie, une créature aussi fine , aussi déliée d'esprit qu'elle était corpulente.
— Restez ici, elle reviendra seule, elle veut même le congédier s'il vous ennuie, dit Bérénice à Lucien ; mais , cher enfant de son cœur , vous êtes trop ange pour la ruiner. Elle me l'a dit, elle est décidée à tout planter là , à sortir de ce paradis pour aller vivre dans votre mansarde. Oh ! les jaloux ! ils lui ont expliqué que vous n'aviez ni sou, ni maille, que vous viviez au quartier latin. Je la suivrais, voyez-vous , je vous ferais voire ménage. Mais je viens de la consoler. Pas vrai , monsieur, que vous avez trop d'esprit pour donnerdans de pareilles bêtises ! Ah! vous verrez bien que l'autre gros n'a rien que le cadavre et que vous êtes le chéri , le bienaimé, la divinité à laquelle on abandonne l'âme! Si vous saviez comme elle est gentille quand je lui fais répéter ses rôles, un amour d'enfant, quoi!
Elle méritait bien que Dieu lui envoyât un de ses anges sans ailes , elle avait le dégoût de la vie. Elle a été si malheureuse avec sa mère, qui la battait, qui l'a vendue. Oui, monsieur, une mère, sa propre enfant ! Si j'avais une fille, je la servirais comme ma petite Coralie, dont je me suis fait un enfant. Voilà le premier bon temps que je lui ai vu , la première fois qu'elle a été bien applaudie. Il parait que , vu ce que vous avez écrit, on a monté une fameuse claque pour la seconde représentation. Pendant que vous donniez, Braulard est venu travailler avec elle.
— Qui, Braulard? demanda Lucien qui crut avoir entendu déjà ce nom.
— Le chef des claqueurs, qui , de concert avec elle, a convenu des endroits du rôle où elle serait soignée. Quoique son amie, Elorine pourrait vouloir lui jouer un mauvais tour et prendre tout pour elle. Tout le boulevard est en rumeur à cause de voire article. Quel lit arrangé pour les amours d'une fée et d'un prince ! dit-elle en mettant sur le lit un couvre-pied en dentelle.
Elle alluma les bougies. Aux lumières , Lucien étourdi se crut en effet dans un conte du Cabinet des fées. Les plus riches étoffes du magasin de Camusot avaient été choisies par lui pour servir aux tentures et aux draperies des fenêtres. Le poêle marchait sur un tapis royal. Les meubles en palissandre sculplé arrêtaient dans les tailles du bois des frissons de lumière qui y papillotaient. La cheminée en marbre blanc resplendissait des plus coûteuses bag.ttelles. La descente du lit était en cygne bordé demarlre. Des pantoufles en velours noir, doublées de soie pourpre, y parlaient des plaisirs qui attendaient le poëte des Marguerites. Une délicieuse lampe pendait du plafond tendu de soie. Partout des jardinières merveilleuses montraient des fleurs choisies , de jolies bruyères blanches, des camélias sans parfum. Partout vivaient les images de l'innocence. Il était impossible d'imaginer là une actrice et les mœurs du théâtre. Bérénice remarqua I ébahissement de Lucien.
— Est-ce gentil? lui dit-elle d'une voix câline. Ne serez -vous pas mieux là pour aimer, que dans un grenier ? Empêchez son coup de tête, reprit-elle en amenant un magnifique guéridon devant Lucien et lui servant un repas composé de choses dérobées au dîner de sa maîtresse , afin que la cuisinière ne se doutât de rien.
Lucien dîna très-bien , servi par Bérénice dans une argenterie sculptée , dans des assiettes d'un louis la pièce. Ce luxe agissait sur son âme comme une fille des rues agit avec ses chairs nues et ses bas blancs bien tirés sur un lycéen sorti le matin.
— Est-il heureux ce Camusot ! s'écria-t-il.
A PARIS
— Heureux? reprit Bérénice. Ah! il donnerait a fortune pour être à votre place , et pour troquer es vieux cheveux gris contre votre jeune chevelure ilonde.
Elle engagea Lucien, à qui elle donna le plus déicieux vin que Bordeaux ait soigné pour le plus iche Anglais, à se recoucher en attendant Coralie, l'aire un petit somme provisoire, et Lucien avait n effet envie de se coucher dans ce lit qu'il admiait. Bérénice avait lu ce désir dans les yeux du ioëte, elle en était heureuse pour sa maîtresse. A ix heures et demie, Lucien s'éveilla sous un regard rempé d'amour. Coralie était là dans la plus vouptueuse toilette de nuit. Lucien avait dormi, Luien n'était plus ivre que d'amour, Bérénice se reira demandant : A quelle heure demain?
— Onze heures , tu nous serviras à déjeuner au it. Je n'y serai pour personne avant deux heures.
A deux heures, le lendemain, l'actrice et le poëte taient habillés, gravement en présence, comme si 3 poëte fût venu faire une visite à sa protégée. Coalie avait baigné, peigné, coiffé, habillé Lucien, illeluiavaitenvoyé chercher douze belles chemises, ouze cravates, douze mouchoirs chez Colliau, une ouzaine de gants dans une boite de cèdre. Quand Ile entendit le bruit d'une voiture à sa porte, elle e précipita vers la fenêtre avec Lucien. Tous deux irent Camusot descendant d'un coupé magnifique.
— Je ne croyais pas , dit-elle, qu'on put haïr tant n homme et le luxe...
— Je suis trop pauvre pour consentir à ce que ous vous ruiniez , dit Lucien en passant ainsi sous L'S Fourches Caudines.
— Pauvre petit chat, dit-elle en pressant Lucien ur son cœur, tu m'aimes donc bien ! — J'ai engagé monsieur, dit-elle en montrant Lucien à Camusot ,
venir me voir ce matin , en pensant que nous rions nous promener aux Champs-Elysées pour ssayer la voilure.
— Allez-y seuls , dit tristement Camusot, je ne Une pas avec vous , c'est la fête de ma femme , je avais oublié.
— Pauvre Musot! comme tu t'ennuieras ! dit-elle n sautant au cou du marchand.
Elle était ivre de bonheur en pensant qu'elle Irennerait seule avec Lucien ce beau coupé, qu'elle rait seule avec lui au Bois , et dans son accès de jic, elle eut l'air d'aimer Camusot à qui elle fit tiille caresses.
— Je voudrais pouvoir vous donner une voiture ous les jours, dit le pauvre homme.
— Allons, monsieur, il est deux heures, dit l'acrice à Lucien qu'elle vit honteux et consola par un este adorable.
Coralie dégringola les escaliers en entraînant Lu-
cien qui entendit le négociant se traînant comme un phoque après eux , sans pouvoir les rejoindre. Le poëte éprouva la plus enivrante des jouissances: Coralie , que le bonheur rendait sublime , offrait à tous les yeux ravis une toilette pleine de goût et d'élégance. Tout Paris, accouru auxChamps-Élysées, admira les deux amants. Dans une allée du Bois de Boulogne, leur coupé rencontra la calèche de mesdames d'Espard et de Bargelon qui regardèrent Lucien d'un air étonné, mais auxquelles il lança le coup d'oeil méprisant du poëte qui pressent sa gloire el va user de son pouvoir. Le moment où il put échanger par un coup d'œil avec ces deux femmes quelques-unes des pensées de vengeance qu'elles lui avaient mises au cœur pour le ronger, fut un des plus doux de sa vie : il décida peut-être de sa destinée. Lucien fut repris, comme Oresle, par les Furies de l'orgueil: il voulut reparaître dans le monde, y prendre une éclatante revanche. Enfin toutes les petitesses sociales , naguère foulées aux pieds du travailleur, de l'ami du Cénacle, rentrèrent dans son âme. 11 comprit alors toute la portée de l'attaque faite pour lui par Lousteau. Lousleau venait de servir ses passions, tandis que le Cénacle , ce mentor collectif, avait l'air de les mater au profit de vertus ennuyeuses et de travaux que Lucien commençait à trouver inutiles. Travailler! n'est-ce pas la mort pour les âmes avides de jouissances? Aussi avec quelle facilité les écrivains ne glissent-ils pas dans le far-nienle, la bonne chère et les délices de la vie luxueuse des actrices et des femmes faciles ! Lucien sentit une irrésistible envie de continuer la vie deces deux folles journées.
Le dîner au Rocher de Cancale fut exquis. Lucien retrouva les convives deFlorine, moins le ministre, la danseuse et Camusot, tous trois remplacés par deux acteurs célèbres et par Hector Merlin accompagné de sa maîtresse , une délicieuse femme , qui se faisait appeler madame du Val-Noble , la plus belle et la plus élégante des femmes qui composaient alors à Paris le monde exceptionnel îles femmes entretenues. Lucien, qui vivait depuis quarante-huit heures dans un paradis , apprit le succès de son article. En se voyant fêté, envié, le poêle trouva son aplomb: son esprit scintilla, il fut le Lucien de Rubempré qui pendant plusieurs mois brilla dans la littérature et dans le monde artiste. Finot , cet homme d'une incontestable adresse à deviner le talent, dont il devait faire une grande consommation et qui le flairait comme un ogre sent la chair fraîche, cajola Lucien en essayant de l'embaucherdans l'escouade de journalistes qu'il commandait, et Lucien mordit à ses flatteries, Coralie observa le manège de ce buveur d'esprit, et voulut mettre Lucien en garde contre lui.
UN GRAND HOMME DE PROVINCE
— Net'engage pas, mon petit, dit-elle à son poêle, attends, ils veulent t'exploiter, nous causerons de cela ce soir.
— Bah ! lui répondit Lucien , je me sens assez fort pour être aussi méchant et aussi fin qu'ils peuvent l'être.
Finot, qui ne s'était sans doute pas brouillé pour les blancs avec Hector Merlin , présenta Merlin à Lucien et Lucien à Merlin. C.oralie et madame du Val-Noble fraternisèrent, se comblèrent de caresses et de prévenances. Madame du Val-Noble invita Lucien et Coralie à dincr.
Hector Merlin, le plus dangereux de tous les journalistes présents à ce diner, était un petit homme sec, à lèvres pincées, couvant une ambition démesurée, d'une jalousie sans bornes, heureux de tous les maux qui se faisaient autour de lui, profitant des divisions qu'il fomentait, ayant beaucoup d'esprit, peu de vouloir, mais remplaçant la volonté par l'instinct qui mène les parvenus vers les endroits où brillent l'or et le pouvoir. Lucien et lui se déplurent mutuellement. Il n'est pas difficile d'expliquer pourquoi. Merlin eut le malheur de parler à Lucien à haute voix comme Lucien pensait loin bas. An dessert, les liens delà plus touchante amitié semblaient unir ces hommes qui tous se croyaient supérieurs l'un à l'autre. Lucien, le nouveau venu , était l'objet de leurs coquetteries. On causait à cœur ouvert. Hector Merlin seul ne riait pas. Lucien lui demanda la raison de sa raison.
— Mais je vous vois entrant dans le monde littéraire et journaliste avec des illusions. Vous croyez aux amis. Nous sommes tousamis ou ennemis selon les circonstances. Nous nous frappons les premiers avec l'arme qui devrait ne nous servir qu'à frapper les autres. Vous vous apercevrez avant peu que vous n'obtiendrez rien par les beaux sentiments. Si vous êtes bon, faites-vous méchant. Soyez hargneux par calcul. Si personne ne vous a dit cette loi suprême, je vous la confie et je ne vous aurai pas fait une médiocre confidence. Pourêlre aimé, ne quiltezjamais votre maîtresse sans l'avoir fait pleurer un peu ; pour faire fortune en littérature , blessez toujours, faites pleurer les amours-propres: tout le monde vous caressera.
Hector Merlin fut heureux en voyant à l'air de Lucien que sa parole entrait chez le néophyte comme la lame d'un poignard dans son cœur. On joua. Lucien perdit tout son argent. Il fut emmené par Coralie, et les délices de l'amour lui firent oublier les terribles émotions du jeu qui , plus lard , devait trouver en lui l'une de ses victimes.
Le lendemain, en sortant de chezelle et revenant au quartier latin, il trouva dans sa bourse l'argent qu'il avait perdu. Cette attention l'attrista d'abord ,
il voulut revenir chez l'actrice et lui rendre un don qui l'humiliait ; mais il était déjà rue de la Harpe, il continua son chemin vers l'hôtel Cluny. Tout en marchant, il s'occupa de ce soin de Coralie, il y vit une preuve de cet amour maternel que ces sortes de femmes mêlent à leurs passions. Chez elles, la passion comporte tous les sentiments. De pensée en pensée, Lucien finit par trouver uneraison d'accepter en se disant : — Je l'aime, nous vivrons ensemble comme mari et femme, et je ne la quitterai jamais !