PANORAMA-DRAMATIQUE
Première représentation de l'Alcade dans l' embarras , imbroglio en trois actes. — Début de mademoiselle Florine. — Mademoiselle Coralie. — Bouffé.
On entre , on sort, on parle, on se promène, on cherche et l'on ne trouve pas , tout est en rumeur , l'alcade a perdu sa fille et retrouve son bonnet, le bonnet ne lui va pas, ce peut être le bonnet d'un voleur. Où est le voleur? On entre, on sort, on parle, on se promène, on cherche de plus belle. L'alcade finit par trouver un homme sans sa fille, et sa fille sans un homme, ce qui est satisfaisant pour le magistrat, et non pour le public. Le calme renaît , l'alcade veut interroger l'homme. Ce vieil alcade s'assied dans un grand fauleui. d'alcade en arrangeant ses manches d'alcade. L'Espagne est le seul pays où il y ait des alcades attachés à de gran-
SB BALZAC. T. VI
des manches, et des fraises autour du cou des alcades, lesquelles sont la moitié de leur place et de leur gravité. Cet alcade qui a tant trottiné d'un petit pas de vieillard poussif, est Bouffé , Bouffé le successeur de Potier, un jeune acteur qui fait si bien les vieillards qu'il a fait rire les vieillards. Il y a un avenir de cent vieillards dans ce front chauve, dans cette voix chevrotante, dans ces fuseaux tremblants sous un corps de Géronte. Il est si vieux, ce jeune acteur, qu'il effraye. On a peur que sa vieillesse ne se communique comme une maladie contagieuse. Et quel admirable alcade! Quel charmant sourire inquiet, quelle bêtise importante! quelle dignité stupide ! quelle hésitation judiciaire ! Comme cet homme sait bien que tout peut devenir vrai et faux alternativement! Comme il est digne d'être le ministre d'un roi constitutionnel! A chacune de ses demandes, l'inconnu l'interroge, et Bouffé répond, en sorte que l'alcade, questionné par la réponse, éclaircit tout par ses demandes. Celte scène éminemment comique où respire un parfum de Molière a mis la salle en joie. Tout s'éclaircit, mais je suis hors d'état de vous dire ce qui est clair et ce qui est obscur : la fille de l'alcade était là, représentée par une véritable Andalouse, une Espagnole, aux yeux espagnols, au teint espagnol, à la taille espagnole, à la démarche espagnole, une Espagnole de pied en cap, avec son poignard dans sa jarretière, son amour au coeur, sa croix au bout d'un ruban sur la gorge. A la fin de l'acte , quelqu'un m'a demandé comment allait la pièce, je lui ai dit : Elle a des bas rouges à coins verts, un pied grand comme ça, dans des souliers vernis, et la plus belle jambe de l'Andalousie ! Ah ! cette fille d'alcade, elle fait venir l'amour à la bouche, elle vous donne des désirs horribles, on a envie de sauter dessus la scène et de lui offrir sa chaumière et son cœur, ou trente mille livres de rente et son amour. Coralie, l'Andalouse est Coralie, la plus belle actrice de Paris, Coralie, puisqu'il faut l'appeler par son nom, est capable d'être comtesse ou grisette,on ne sait sous quelle forme elle plairait davantage. Elle sera ce qu'elle voudra être, elle est née pour tout faire. N'est-ce pas ce qu'il y a de mieux à dire d'une actrice au boulevard?
Au second acte est venue une Espagnole de Paris, avec sa figure de camée et ses yeux assassins. J'ai demandé à mon tour d'où elle venait, on m'a répondu qu'elle sortait de la coulisse et se nommait mademoiselle Florine; mais, ma foi, je n'en ai rien pu croire, tant elle avait de feu dans les mouvements, de fureur dans son amour, elle est la rivale de la fille de l'alcade; elle est la femme d'un seigneur taillé dans le manteau d'Almaviva, où il y a de l'étoffe pour cent grands seigneurs du
UN GRAND HOMME DE PROVINCE
boulevard. Si elle n'avait ni bas rouges à coins verts, ni souliers vernis, elle avait une mantille, un voile dont elle se servait admirablement, la grande dame qu'elle est! Elle a fait voir à merveille que la ligresse peut devenir chatte. J'ai compris qu'il y avait là quelque drame de jalousie, aux mots piquants qu'elles se sont dits. Puis , quand tout allait s'arranger, la bèlise de l'alcade a tout rebrouillé. Tout ce monde de flambeaux , de riches , de valets , de Figaros , de seigneurs, d'alcades, de filles et de femmes , s'est remis à chercher, aller , venir , tourner; l'intrigue s'est nouée, et ces deux femmes , Florinc la jalouse et l'heureuse Coralie, m'ont entortillé de nouveau dans les plis de leur basquine, de leur mantille, et m'ont fourré leurs petits pieds dans l'œil.
J'ai pu gagner le troisième acte sans avoir fait de malheur , sans avoir nécessité l'intervention du commissaire de police, ni scandalisé la salle , et je crois dès lors à la puissance de la morale publique et religieuse dont on s'occupe à la chambre des députés. J'ai pu comprendre qu'il s'agit d'un homme qui aime deux femmes sans en cire aimé, ou qui en est aimé sans les aimer, qui n'aime pas les alcades ou que les alcades n'aiment pas, mais qui , à coup sur, est un brave seigneur qui aime quelqu'un, lui-même ou Dieu, comme pis aller , car il se fait moine. Si vous voulez en savoir davantage , allez au Panorama-Dramatique. Vous voilà suffisamment prévenu qu'il faut y aller une première fois pour se faire à ces triomphants bas rouges à coins verts, à ce petit pied plein de promesses, à ces yeux qui filtrent le soleil , à ces finesses de femme parisienne déguisée en Andalouse, et d'Andalouse déguisée en Parisienne; puis une seconde fois pour jouir de la pièce qui fait mourir de rire sous forme de vieillard, pleurer sous forme de seigneur amoureux. Elle a réussi sous les deux espèces, et l'auteur est d'ailleurs un homme d'esprit qui a visé son succès avec une fille amoureuse dans chaque main , et qui a failli tuer de plaisir son parterre en émoi. Les jambes de ces deux filles semblaient avoir plus d'esprit que la pièce, et quand elles s'en allaient, on trouvait le dialogue spirituel, ce qui prouve que la pièce est excellente. L'auteur a été nommé au milieu d'applaudissements qui ont donné des inquiétudes à l'architecte; mais l'auteur, habitué à ces mouvements du Vésuve aviné qui bout sous le lustre , ne tremblait pas : c'est 31. Dubruel. Quant aux deux actrices, elles ont dansé le fameux boléro de Séville qui a trouvé grâce devant les pères du concile autrefois, et que la censure a permis. Ce boléro seul attirera tous les vieillards qui ne savent que faire de leur amour. J'ai la charité de les avertir de tenir le verre de leur lorgnette très-limpide.
Pendant que Lucien écrivait cet article, qui fit révolution dans le journalisme par la révélation d'une manière neuve et originale, Lousteau écrivait un article , dit de mœurs , intitulé l'ex-beau, et qui commençait ainsi :
« Le beau de l'empire est toujours un homme « long et mince, bien conservé, qui porte un corset « et qui a la croix de la Légion d'honneur; il s'ap- « pelle comme Potclet, et pour se mettre bien en « cour aujourd'hui , le baron de l'empire s'est « gratifié d'un du : il est Du Potelet, quitte à re- « devenir Potelet en temps utile. Il était quelque <c chose comme porte-queue d'une sœur de cet « homme que la pudeur m'empêche de nommer, <i II renie son service auprès de l'altesse impériale, « mais il chante encore les romances de sa bien- « failrice intime...»
Il est facile de voir que l'article était un tissu de personnalités les plus drôles. Il y avait entre madame de Bargeton, à qui le baron Chatelel faisait la cour, et un os de sèche, un parallèle bouffon qui plaisait sans qu'on eut besoin de connaître les deux personnes dont on se moquait. Chatelet était comparé à un héron. Les amours de ce héron, ne pouvant avaler la sèche qui se cassait en trois quand il la laissait tomber, provoquaient irrésistiblement le rire. Cet article eut, comme on sait, un retentissement énorme dans le faubourg Saint-Germain, et fut une de* principales causes des rigueurs apportées à la législation de la presse.
Une heure après , Blondet, Lousteau, Lucien revinrent au salon où causaient les convives, le ministre et les trois femmes, les deux négociants, le directeur du théâtre, Finot et les trois auteurs. Un apprenti, coiffé de son bonnet de papier, était déjà venu chercher la copie pour le journal.
— Les ouvriers vont quitter, dit-il, si je ne leur rapporte rien.
— Tiens , voilà dix francs , et qu'ils attendent, répondit Finot.
— Si je les leur donne, monsieur, ils feront de la soùlographie, et adieu votre typographie, plus de journal!
— Le bon sens de l'enfant m'épouvante, dit Finot.
Ce fut au moment où le ministre prédisait un brillant avenir à ce gamin que les trois auteurs entrèrent. Blondet lut un article excessivement spirituel contre les romantiques. Celui de Lousteau fit rire. Le ministre recommanda, pour ne pas trop indisposer le faubourg Saint-Germain , d'y glisser l'éloge de madame d'Espard.
A PARIS
— Et vous, dit Finot à Lucien, lisez-nous ce que vous avez fait.
Quand Lucien , qui tremblait de peur, eut fini, le salon retentissait d'applaudissements. Les actrices l'embrassaient, les deux négociants le serraient à l'étouffer, Dubruel lui prenait la main et avait une larme à l'œil. Le directeur l'invitait à dîner.
— Il n'y a plus d'enfants , dit Blondet. Comme monsieur de Chateaubriand a déjà fait le mot d'enfant sublime pour monsieur Victor Hugo, je suis obligé de vous dire tout simplement que vous êtes un homme d'esprit, de cœur et de style.
— Monsieur est du journal, dit Finot en remerciant Etienne et lui jetant un fin regard d'exploitateur.
— Quels mois avez-vous fait? dit Lousteau.
— Voilà, dit Nathan.
\* En voyant combien M. le vicomte d'A... occupe le public, M. le vicomte Démosthène a dit hier : Ils vont me laisser tranquille.
— Si ça commence ainsi, je ne vous en demande pas davantage, tout va bien, dit Finot. Cours leur porter cela, dit-il à l'apprenti. Le journal est un peu plaqué, mais c'est noire meilleur numéro, dil-il en se tournant vers le groupe d'écrivains qui déjà regardaient Lucien avec une sorte de sournoiserie.
— Il a de l'esprit, ce gars-là, dit Blondet.
— Son article est bien, dit Claude Vignon.
— A table! cria Matifat.
Le ministre donna le bras à Florine, Coralie prit celui de Lucien, et la danseuse eut d'un côté Blondet, de l'autre Finot.