‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 140 sur 157 · UNE VARIÉTÉ DE JOURNALISTE · texte numérisé non relu

UNE VARIÉTÉ DE JOURNALISTE

Le lendemain , dès huit heures, Lucien alla chez Etienne, ne le trouva pas, et courut chez Florine. Le journaliste et l'actrice le reçurent dans la jolie chambre à coucher où ils étaient maritalement établis. Les deux amis y déjeunèrent ensemble et splendidement.

— Mais, mon petit, lui dit Loustcau quand ils furent tous trois attablés et que Lucien lui eut parlé du souper que donnerait Coralie, je te conseille de \enir avez moi voir Félicien Vernou, de l'inviter et de te lier avec lui autant qu'on peut se lier avec un pareil drôle. Il te donnera peut-être accès dans le journal politique où il cuisine le feuilleton, et où lu pourras fleurira ton aise en grands articles dans le haut du journal. Cette feuille, comme la nôtre, appartient au parti libéral, tu seras libéral, c'est le parti populaire; d'ailieurs, si tu voulais passer du côlé ministériel, lu y entrerais avec d'autant plus d'avantages que tu te serais fait redouter. Hector Merlin et sa madame du Val-Noble, chez qui vont quelques grands seigneurs, les jeunes dandys et les millionnaires, ne t'ont-ils pas prié, toi et Coralie , à dîner?

— Oui , tu en es avec Florine.

Lucien et Lousteau , après leur souper de vendredi et leur dîner du dimanche, en étaient à se tutoyer.

— Eh bien, nous le rencontrerons au journal. Merlin est un gars qui suivra Finot de près, tu feras bien de le soigner, de le metlre de ton souper avec sa maîtresse; il te sera peut-être utile avant peu, car les gens haineux onl besoin de tout le monde , et il te rendra service pour avoir ta plume au besoin.

— Voire début, lui dit Florine, a fait assez de sensation pour que vous n'éprouviez aucun obstacle; hâtez-vous d'en profiter, autrement vous seriez promptement oublié.

— L'affaire, reprit Lousleau, la grande affaire est consommée! Ce Finot, un homme sans aucun talent, est directeur et rédacteur en chef du jour-

nal hebdomadaire de Dauriat, propriétaire d'un souper, et de demander à Lucien s'il avait quelque | sixième qui ne lui coûte rien , et il a six cents francs

d'appointements par mois. Je suis , de ce matin , mon cher, rédacteur en chef de notre petit journal. Tout s'est passé comme je le présumais l'autre soir. Florine a été superbe , elle rendrait des points au prince de Talleyrand.

— Nous tenons les hommes par leur plaisir, dit Florine, les diplomates ne les prennent que par l'amour-propre ; les diplomates leur voient faire des façons et nous leur voyons faire des bèlises , nous sommes les plus fortes.

— En concluant, dit Lousteau, Matifat a commis le seul bon mot qu'il prononcera dans sa vie de droguiste : — L'affaire, a-t-il dit, ne sort pas de mon commerce !

— Je soupçonne Florine de le lui avoir soufflé ! s'écria Lucien.

— Ainsi, mon cher amour, reprit Lousleau, tu as le pied à l'étrier.

— Vous êtes né coiffé, dit Florine. Combien voyons-nous de petits jeunes gens qui droguent dans Paris pendant des années sans arriver à pouvoir insérer un article ! Il en aura été de vous comme d'Emile JBIondet. Dans six mois d'ici , je vous vois faisant votre tête , ajouta-t-elle en se servant d'une phrase consacrée et lui jetant un sourire moqueur.

— Ne suis-je pas ici depuis trois ans? dit Lousteau, et depuis hier seulement Finot me donne trois cents francs de fixe par mois pour la rédaction en chef, me paye cent sous la colonne, et cent francs la feuille à son journal hebdomadaire.

— Hé bien! vous ne dites rien? s'écria Florine en regardant Lucien.

— Nous verrons, dit Lucien.

— Mon cher, répondit Lousleau d'un air piqué, j'ai tout arrangé pour toi comme si tu étais mon frère ; mais je ne te réponds pas de Finot. Finot sera sollicité par soixante drôles qui , d'ici à deux jours , vont venir lui faire des propositions au rabais. J'ai promis pour toi, tu lui diras oui ou non. Tu ne le doutes pas de ton bonheur, reprit le journaliste après une pause. Tu feras partie d'une coterie où tous les camarades se soutiennent, attaquent leurs ennemis dans plusieurs journaux, et se servent mutuellement.

— Allons d'abord voir Félicien Vernou, dit Lucien qui avait hâte de se lier avec ces redoutables oiseaux de proie.

Lousteau envoya chercher un cabriolet, et les deux amis allèrent rue Mandar, ou demeurait Vernou, dans une maison à allée. Il y occupait un appartement au deuxième étage. Lucien fultrès-étonné de trouver ce critique acerbe, dédaigneux et gourmé, dans une salle à manger de la dernière vulgarité, tendue d'un mauvais petit papier briqueté chargé

de mousses par intervalles égaux, ornée de gravures à l'aqua-tinta dans des cadres dorés, attablé avec une femme trop laide pour ne pas être légitime, et deux enfants en bas âge perchés sur ces chaises à pieds très-élevés et à barrière, destinées à maintenir ces petits drôles. Surpris dans une robe de chambre confectionnée avec les restes d'une robe d'indienne à sa femme , Félicien eut un air assez mécontent.

— As-tu déjeuné, Lousteau? dit-il en offrant une chaise à Lucien.

— Nous sorlons de chez Florine , dit Etienne, et nous y déjeunâmes.

Lucien ne cessait d'examiner madame Vernou qui ressemblait à une bonne, grasse cuisinière, assez blanche, mais superlalivement commune. Madame Vernou portait un foulard par-dessus un bonnet de nuit à brides que ses joues pressées débordaient. Sa robe de chambre, sans ceinture, attachée au col par un boulon , descendait à grands plis et l'enveloppait si mal, qu'il était impossible de ne pas la comparer à une borne. D'une santé désespérante , elle avait les joues presque violettes , et des mains à doigts en forme de boudins. Cette femme expliqua soudain à Lucien l'attitude gênée de Vernou dans le monde. Malade de son mariage, sans force pour abandonner femme et enfants, mais assez poêle pour en toujours souffrir, cel auteur ne devait pardonner à personne un succès ; il devait être mécontent de tout, en se sentant toujours mécontent de lui-même. Lucien comprit l'air aigre qui glaçait cette figure envieuse, l'âcreté des reparties que ce journaliste semait dans sa conversation , l'acerbité de sa phrase , toujours pointue et travaillée comme un stylet.

— Passons dans mon cabinet, dit Félicien en se levant, il s'agit sans doute d'affaires littéraires.

— Oui et non, lui répondit Lousleau. Mon vieux, il s'agit d'un souper.

— Je venais, dit Lucien, vous prier de la part de Coralie...

A ce nom , madame Vernou leva la tête.

— A souper d'aujourd'hui en huit, dil Lucien en continuant; vous trouverez chez elle la société que vous avez eue chez Florine, et augmentée de madame du Val-Noble, de Merlin et de quelques autres. Nous jouerons.

— Mais, mon ami, ce jour-là nous devons aller chez madame Mahoudeau, dit la femme.

— Eh qu'est-ce que cela fait ! dit Vernou.

— Si nous n'y allions pas, elle se choquerait, et tu es bien aise de la trouver pour escompter tes effets de librairie.

— Mon cher, voilà une femme qui ne comprend pas qu'un souper qui commence à minuit n'em-

UN GRAND HOMME DE PROVINCE

pêche pas d'aller à une soirée qui finit à onze heures. Je travaille à côté d'elle, ajouta-t-il.

— Vous avez tant d'imagination ! répondit Lucien qui se fit un ennemi mortel de Vernou par ce seul mot.

— Eh bien , reprit Lousteau , tu viens , mais ce n'est pas tout. Monsieur de Rubempré va être des nôtres, ainsi pousse-le à ton journal, présente-le comme un gars capable de faire la haute littérature afin qu'il y puisse mettre au moins deux articles par mois.

— Oui, s'il veut être des nôtres, attaquer nos ennemis comme nous attaquerons les siens , et défendre nos amis. Je parlerai de lui ce soir à l'Opéra.

— Eh bien ! à demain , mon petit , dit Lousteau en serrant la main de Vernou avec les signes de la plus vive amitié. Quand parait ton livre?

— Mais, dit le père de famille, cela dépend de Dauriat , j'ai fini.

— Es-tu content?...

— Mais oui et non...

— Nous chaufferons le succès , dit Lousteau en se levant et saluant la lemme de son confrère.

Cette brusque sortie fut nécessitée par les criai Ileries des deux enfants qui se dispuleieiil et se donnaient des coups de cuiller en s'envoyant de la panade par la figure.

— Tu viens de voir, mon enfant, dit Etienne à Lucien, une femme qui, sans le savoir, fera bien des ravages en littérature. Ce pauvre Vernou ne nous pardonne pas sa femme. On devrait l'en débarrasser, dans l'intérêt public bien entendu. Nous éviterions un déluge d'articles atroces, d'épigrammes contre tous les succès et contre toutes les fortunes. Que devenir avec une pareille femme accompagnée de ces deux horribles moutards? Vous avez vu le Rigaudin de la Maison en loterie, la pièce de Picard. Eh bien , comme Rigaudin , Vernou ne se battra pas, mais il fera battre les autres , il est capable de se crever un œil pour en crever deux à son meilleur ami. Vous le verrez mettre son pied sur tous les cadavres, sourire à tous les malheurs; attaquer les princes , les ducs , les marquis , les nobles parce qu'il est roturier ; attaquer les renommées célibataires à cause de sa femme, et toujours parler morale, plaider pour les joies domestiques et pour les devoirs de citoyen ; enfin ce critique moral ne sera doux pour personne, pas même pour les enfants. Il vit dans la rue Mandai' entre une femme qui pourrait faire le mamamouchi du Bourgeois Gentilhomme et deux petits Vernou laids comme des teignes, il veut se moquer du faubourg Saint- Germain où il ne mettra jamais les pieds. Il fera parler les duchesses comme parle sa femme. Voilà

l'homme qui va hurler après les jésuites , insulter la cour, lui prêter l'intention de rétablir les droits féodaux, le droit d'aînesse, et qui prêchera quelque croisade en faveur de l'égalité, lui qui ne se croit l'égal de personne. S'il était garçon , s'il allait dans le inonde, s'il avait les allures des poêles royalistes, pensionnés, ornés de croix de la Légion d'honneur, ce serait un optimiste. Le journalisme a mille points de départ semblables. C'est une grande catapulte mise en mouvement par de petites haines. As-tu maintenant envie de te marier? Vernou n'a plus de cœur, le fiel a tout envahi. Aussi, est-ce le journaliste par excellence, un tigre à deux mains qui déchire tout comme si ses plumes avaient la rage.

— Il est gunophobe , dit Lucien. A-t-il du talent ?

— Il a de l'esprit, c'est un articlier. Vernou porte des articles , fera toujours des articles, et rien que des articles. Le travail le plus obstiné ne pourra jamais greffer un livre sur sa prose, il est incapable de concevoir une œuvre, d'en disposer les masses, d'en réunir harmonieusement les personnages dans un plan qui commence , se noue et marche vers un fait capital. Félicien a des idées , il ne connaît pas les faits. Ses héros seront des utopies philosophiques ou libérales. Son style est d'ailleurs d'une originalité cherchée. Sa phrase est ballonnée, elle tomberait si la critique lui donnait un coup d'épingle. Aussi craint-il énormément les journaux, comme tous ceux qui ont besoin des gourdes et des bourdes de l'éloge pour se soutenir au-dessus de l'eau.

— Quel article tu fais ! s'écria Lucien.

— Ceux là , mon enfant, il faut se les dire et jamais les écrire.

— Tu deviens rédacteur en chef, dit Lucien.

— Où veux-tu que je te mette? lui demanda Lousteau.

— Chez Coralie.

— Ah! nous sommes amoureux, dit Lousteau. Quelle faute ! Fais-en ce que je fais de Florine, une ménagère , mais la liberté sur la montagne!

— Tu ferais damner les saints! lui dit Lucien en riant.

— On ne damne pas les démons, répondit Lousteau.

Le ton léger, brillant de son nouvel ami, la manière dont il traitait la vie et ses paradoxes, mêlés aux maximes vraies du machiavélismeparisien, agissaient sur Lucien à son insu. Lepoëte reconnaissait le danger de ces pensées en théorie, et les trouvait utiles à l'application. En arrivant sur le boulevard du Temple, les deux amis convinrent de se retrouver , entre quatre et cinq heures, au bureau du journal , où sans doute Hector Merlin viendrait.

A PARIS

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