‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 141 sur 157 · INFLUENCE DES BOTTES SDR LA. VIE PRIVÉE · texte numérisé non relu

INFLUENCE DES BOTTES SDR LA. VIE PRIVÉE

Lucien était, en effet, saisi par les voluptés de l'amour vrai des courtisanes qui attachent leurs grappins aux. endroits les plus tendres de l'âme en se pliant avec une incroyable souplesse à tous les désirs, et favorisant les molles habitudes d'où elles tirent leur force. 11 avait déjà soif des plaisirs parisiens, il aimait la vie facile, abondante et magnifique que lui faisait l'actrice chez elle.

Il trouva Coralie et Camusol ivres de joie. Le Gymnase proposait pour Pâques prochain un engagement dont les conditions venaient d'élre formulées, elqui surpassaient les espérancesde Coralie.

— Nous vous devons ce triomphe, ditCamusot.

— Oh ! certes, sans lui la pièce tombait, s'écria Coralie, il n'y avait pas d'article, et j'étais encore au boulevard pour six ans.

Elle lui sauta au cou devant Camusot. L'effusion de l'actrice avait je ne sais quoi de moelleux dans sa rapidité , de suave dans son entraînement : elle aimait ! Comme tous les hommes dans leurs grandes douleurs, Camusol abaissa ses yeux à terre, et reconnut , le long de la couture des bottes de Lucien, le fil de couleur emplojé par les bottiers célèbres et qui se dessi/iait en jaune foncé sur le noir luisant de la tige. La couleur originale de ce fil l'avait préoccupé pendant son monologue sur la présence inexplicable d'une paire de bottes devant la cheminée de Coralie. 11 avait lu en lettres noires imprimées sur le cuir blanc et doux de la doublure, l'adresse d'un bottier fameux à celte époque : Gay, rue de la Michodière.

— Monsieur , dit-il à Lucien , vous avez de bien belles bottes.

— 11 a tout beau , répondit Coralie.

— Je voudrais bien prendre votre bottier.

— Oh! dit Coralie, comme c'est rue des Bourdonnais de demander les adresses des fournisseurs. Allez-vous porter des bottes déjeune homme? vous seriez joli garçon. Gardez donc vos botles à revers qui conviennent à un homme établi , qui a femme, enfants et maîtresse.

— Enfin, si monsieur voulait tirer une de ses bottes , il me rendrait uu service signalé, dit l'obstiné Camusot.

— Je ne pourrais la remettre sans crochets, dit Lucien en rougissant.

— Bérénice en ira chercher , ils ne seront pas de trop ici, dit le marchand d'un air horriblement goguenard.

— Papa Camusot, dit Coralie en lui jetant un regard empreint d'un atroce mépris, ayez le courage de votre lâcheté! Allons, dites toute votre pensée. Vous trouvez que les bottes de monsieur ressemblent aux miennes? Je vous défends de les ôler, dit-elle à Lucien. Oui, monsieur Camusot, oui, ces bottes sont absolument les mêmes que celles qui se croisaient les bras devant mon foyer, l'autre jour. Oui, monsieur était caché dans mon cabinet de toilette et les attendait, il avait passé la nuit ici. Voilà te que vous pensez, hein? Pensez-le, je le veux. C'est la vérité pure. Je vous trompe. Après ? Cela me plaît, à moi !

Elle s'assit sans colère et de l'air le plus dégagé du monde, en regardant Camusot et Lucien qui n'osaient se regarder.

— Je ne croirai que ce que vous voudrez que je croie, dit Camusot. Ne plaisantez pas , j'ai tort.

— Ou je suis une infâme dévergondée qui dans un moment s'est amourachée de monsieur, ou je suis une pauvre misérable créature qui ai senti pour la première fois le véritable amour après lequel courent toutes les femmes. Dans les deux cas, il faut me quitter ou me prendre comme je suis. Choisissez ! dit-elle en faisant un geste de souveraine par lequel elle écrasa le négociant.

— Serait-ce vrai ? dit Camusol qui vit à la contenance de Lucien que Coralie ne riait pas.

Le pauvre homme mendiait une tromperie.

— Je l'aime, dit Lucien.

En entendant ce mot dit d'une voix émue, Coralie sauta au cou de son poëte , le pressa dans ses bras et tourna la têle vers le marchand de soieries, en lui montrant l'admirable groupe d'amour qu'elle faisait avec Lucien.

— Pauvre Musot, reprends tout ce que tu m'as donné. Je ne veux rien de loi, j'aime comme une folle cet enfant-là, non pour son esprit, mais pour sa beauté. Je préfère la misère avec lui, à des millions avec loi.

Camusot tomba sur un fauteuil , se mit la tête dans les mains, et demeura silencieux.

— Voulez-vous que nous nous en allions? lui dit-elle avec une incroyable férocité.

Lucien eut froid dans le dos en se voyant chargé d'une femme, d'une actrice et d'un ménage.

— Reste ici, garde tout, Coralie, dit le marchand d'une voix faible eL douloureuse qui partait de l'âme. Je ne veux rien reprendre. Il y a pourlant là quarante-sept mille francs de mobilier, mais je ne saurais me faire à l'idée de ma Coralie dans la misère. Et tu iras cependant! Quelque grands que soient les talents de monsieur, ils ne peuvent pas te donner une existence. Voilà ce qui nous attend tous, nous autres vieillards ! Laisse-moi, Coralie,

UN GRAND HOMME DE PROVINCE

le droit de venir te voir quelquefois : je puis t'être utile, et, je l'avoue, il me serait impossible de vivre sans toi.

La douceur de ce pauvre homme , dépossédé de tout son bonheur au moment où il était le plus heureux , toucha vivement Lucien, mais non Coralie.

— Viens, mon pauvre Musot, viens tant que tu voudras, dit-elle. Je t'aimerai mieux en ne te trompant point.

Camusot parut heureux de n'être pas chassé de son paradis terrestre, où sans doute il devait souffrir, mais où il espéra rentrer plus tard dans tous ses droits, en se fiant sur les hasards de la vie parisienne et sur les séductions dont Lucien allait être entouré. Le vieux marchand matois pensa que lot ou tard ce beau jeune homme se permettrait des infidélités, et pour l'espionner, pour le perdre dans l'esprit de Coralie, il voulait rester leur ami. Cette lâcheté de la passion vraie effraya Lucien. Camusot leur offrit à diner au Palais-Royal, chez Véry, ce qui fut accepté.

— Quel bonheur! cria Coralie quand Camusot fut parti, plus de mansarde, plus de quartier latin! tu demeureras ici, nous ne nous quitterons pas , tu prendras pour conserver les apparences un petit appartement auprès d'ici, rue Chariot, et vogue la galère !

Elle se mit à danser son pas espagnol avec une folie, un entrain qui peignait une indomptable passion.

— Je puis gagner cinq cents francs par mois en travaillant beaucoup, dit Lucien.

— J'en ai le double au théâtre, sans compter les feux. Camusot m'habillera toujours, il m'aime! Avec quinze cents francs par mois, nous vivrons comme des Crésus.

— Et les chevaux, et le cocher, et le domestique ! dit Rérénice.

— Je ferai des dettes, s'écria Coralie.

Elle se remit à danser une gigue avec Lucien.

— Il faut dès lors accepter les propositions de Finot, s'écria Lucien.

— Allons, dit Coralie, je m'habille et te mène au journal, je t'attendrai en voilure, sur le boulevard.

Lucien s'assit sur un sofa, regarda l'actrice faisant sa toilette, et se livra aux plus graves réflexions. Il eût mieux aimé laisser Coralie libre que d'être jeté dans les obligations d'un pareil mariage; mais il la vit si belle, si bien faite, si attrayante, qu'il fut saisi par les pittoresques aspects de cette vie de bohème, et jeta le gant à la face de la Fortune.

Bérénice eut ordre de veiller au déménagement et à l'installation de Lucien. Puis, la triomphante,

la belle , l'heureuse Coralie entraîna son amant aimé , son poêle , et traversa tout Paris pour aller rue Saint-Fiacre.

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