‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 156 sur 157 · LA. FATALE SEMAINE · texte numérisé non relu

LA. FATALE SEMAINE

Dans la vie des ambitieux et de tous ceux qui ne peuvent parvenir qu'à l'aide des hommes et des choses, par un plan de conduite plus ou moins bien combiné, suivi, maintenu, il se rencontre un cruel moment où je ne sais quelle puissance les soumet à de rudes épreuves : tout manque à la fois, de tous côtés les fils se rompent où s'embrouillent, le malheur apparaît sur tous les points. Quand un homme perd la tête au milieu de ce désordre moral , il est perdu. Les gens qui savent résister à celte première révolte des circonstances, qui se roidissent en laissant passer la tourmente, ou se sauvent en gravissant par un épouvantable effort la sphère supérieure, sont les hommes réellement forts. Tout homme, à moins d'être né riche, a donc ce qu'il faut appeler sa fatale semaine. Pour Napoléon, cette semaine fut la retraite de Moscou. Ce cruel moment était venu pour Lucien. Tout avait été trop bien pour lui, dans le monde et dans la littérature, il avait été trop heureux , il devait voir les hommes et les choses se retourner contre lui.

La première douleur fut la plus vive et la plus cruelle de toutes , elle l'atteignit là où il se croyait invulnérable , dans son cœur et dans son amour. Coralie pouvait n'être pas spirituelle, mais elle avait une belle àme , et la faculté de la mettre en dehors par ces mouvements soudains qui font les grandes actrices. Ce phénomène étrange , tant qu'il n'est pas devenu comme une habitude par un long usage, est soumis aux caprices du caractère , et souvent à une admirable pudeur qui domine les actrices encore jeunes. Intérieurement naïve et timide, en apparence hardie et leste comme doit être une comédienne, Coralie éprouvait encore aimante une réaction de son cœur de femme sous le masque de la comédienne. L'art de rendre les sentiments, cette sublime fausseté n'avait pas triomphé chez elle de la nature. Elle était honteuse de donner au public ce qui n'appartenait qu'à l'amour. Puis, elle avait une faiblesse particulière aux femmes vraies. Tout

en se sachant appelée à régner en souveraine sur la scène, elle avait besoin du succès, elle était incapable d'affronter une salle avec laquelle elle ne sympathisait pas, la froideur la glaçait, elle tremblait toujours en arrivant en scène ; elle ne pouvait se rendre maîtresse de cette terrible émotion, elle en était toujours à son début ; les applaudissements lui causaient une espèce d'ivresse , inutile à son amour-propre , indispensable à son courage. Un murmure de désapprobation ou le silence d'un public distrait lui ôlaient ses moyens. Une salle pleine, attentive, des regards admirateurs et bienveillants l'électrisaient, elle se mettait alors en communication avec les qualités nobles de toutes ces âmes, elle se sentait la puissance de les élever, de les émouvoir. Ce double effet accusait bien la nature nerveuse et la constitution du génie, en trahissant aussi les délicatesses et la tendresse de cette pauvre enfant. Lucien avait fini par apprécier les trésors que renfermait ce cœur, ii avait reconnu combien Coralie était jeune fille. Inhabile aux faussetés de l'actrice, elle était incapable de se défendre contre les rivalités et les manœuvres des coulisses auxquelles s'adonnait Florine, fille aussi dangereuse, aussi dépravée déjà que son amie était simple et généreuse. Les rôles devaient venir trouver Coralie, elle était trop fière pour implorer les auteurs et subir leurs déshonorantes conditions, pour être au premier journaliste qui la menacerait de son amour et de sa plume. Le talent , déjà si rare dans l'art extraordinaire du comédien, n'est qu'une condition du succès, le talent est même longtemps nuisible s'il n'est accompagné d'un certain génie d'intrigue qui manquait absolument à Coralie. Prévoyant les souffrances qui attendaient son amie à son début au Gymnase, Lucien voulut à tout prix lui procurer un triomphe. L'argent qui restait sur le prix du mobilier vendu, celui que Lucien gagnait, tout avait passé aux costumes, à l'arrangement de la loge de Coralie, à tous les frais d'un début. Quelques jours auparavant, Lucien fit une démarche humiliante à laquelle il se résolut par amour, il prit les billets de Fendant et Cavalier, se rendit rue des Bourdonnais pour en proposer l'escompte à Camusol. Le poëte n'était pas encore tellement corrompu qu'il put aller froidement à cet assaut ; il laissa bien des douleurs sur le chemin, il le pava des plus terribles pensées en se disant alternativement oui, non ! Mais il arriva néanmoins au pelitcabinet froid, noir, éclairé par une cour intérieure où siégeait gravement , non plus l'amoureux de Coralie, le débonnaire, le fainéant, le libertin, l'incrédule Camusot qu'il connaissait, mais le sérieux père de famille , le négociant poudré de ruses et de vertus , masqué de la pruderie judiciaire d'un magistrat du

UN GRAND HOMME DE PROVINCE

tribunal de commerce , et revêtu de la froideur patronale d'un chef de maison, entouré de commis, de caissiers, de carions verts, de factures et d'échantillons, barde de sa femme, accompagne d'une fdlc simplement mises. Lucien frémit de la têle aux pieds en l'abordant, car le digne négociant lui jeta le regard insolemment indifférent qu'il avait déjà vu dans les yeux des escompteurs.

— Voici des valeurs, je vous aurais mille obligations si vous vouliez me les prendre, monsieur, dit-il en se tenant debout auprès du négociant assis.

-<- Vous m'avez pris quelque chose, monsieur, dit Camusot, je m'en souviens.

Là, Lucien expliqua la situation dcCoralie, à voix basse et en parlant à l'oreille du marchand de soieries, qui put entendre les palpitations du poêle humilié. Il n'était pas dans les intentions de Camusot que Coralic éprouvât une chute. En écoutant, il regardait les signatures cl sourit, il était juge au tribunal de commerce , il connaissait la situation des libraires. Il donna quatre mille cinq cents francs à Lucien, à la condition de mettre dans son endos valeur reçue en soieries. Lucien alla sur-lechamp voir Braulard et fillrcs-hien les choses avec lui pour assurer à Coralie un beau succès. Braulard promit de venir et vint à la répétition générale, afin de convenir des endroits où ses Romains déploieraient leurs battoirs de chair, et enlèveraient la salle. A son retour Lucien remit le reste de son argent à Coralie en lui cachant sa démarche auprès de Camusot, il calma les inquiétudes de l'actrice et de Bérénice, qui déjà ne savaient comment faire aller le ménage. Marlainville , un des hommes de ce temps qui connaissaient le mieux le théâtre, étail venu plusieurs fois faire répéter le rôle de Coralie. Lucien avait obtenu de plusieurs rédacteurs royalistes la promesse d'articles favorables , il ne soupçonnait donc pas le malheur.

La veille du début de Coralie, il arriva quelque chose de funeste à Lucien. Le livre de d'Arthez avait paru. Le rédacteur en chef du journal d'Hector Jlerlin donna l'ouvrage à Lucien comme à l'homme le plus capable d'en rendre compte : il devait sa fatale réputation en ce genre aux articles qu'il avait faits sur Nathan. II y avait du monde au bureau, tous les rédacteurs s'y trouvaient. Martainville y était venu s'entendre sur un point de la polémique générale adoptée par les journaux royalistes contre les journaux libéraux. Nathan, Merlin, tous les collaborateurs du Réveil s'y entretenaient de l'influence du journal semi-hebdomadaire de Léon Giraud, influence d'autant plus pernicieuse que le langage était prudent , sage et modéré. On commençait à parler du Cénacle de la rue des Qua-

tre-Vents, on l'appelait une Convention. Il avait été décidé que les journaux royalistes feraient une guerre à mort et systématique à ces dangereux adversaires, qui devinrent en effet les précurseurs de la Doctrine, cette fatale secte qui renversa les Bourbons , dès le jour où la plus mesquine des vengeances amena le plus brillant écrivain royaliste à s'allier avec elle. D'Arthez, dont les opinions absolutistes étaient inconnues, enveloppé dans Panathème prononcé sur le Cénacle, allait être la première victime. Son livre devait être échiné, selon le mot classique. Lucien refusa de faire l'article. Sou refus excita le plus violent scandale parmi les hommes considérables du parti royaliste venus à ce rendez-vous. On lui insinua qu'un nouveau converti n'avait pas de volonté. S'il ne lui convenait pas djappartenir à la monarchie et à la religion , il pouvait retourner à son premier camp. Merlin et Martainvillc le prirent à part et lui firent amicalement observer qu'il livrait Coralie à la haine que les journaux libéraux lui avaient vouée, et qu'elle n'aurait plus les journaux royalistes et ministérielspour se défendre. L'actrice allait donner lieu sans doute à une polémique ardenle qui lui vaudrait cette renommée après laquelle soupirent loules les femmes de théâtre.

— Vous n'y connaissez rien, lui dit Marlainville, elle jouera pendant trois mois au milieu des feux croisés de nos articles, et trouvera trente mille francs en province dans ses trois mois de congé. Pour un de ces scrupules qui vous empêcheront d'être un homme politique, et qu'on doit fouler aux pieds, vous allez tuer Coralie et votre avenir, vous perdez votre gagne-pain.

Lucien se vit forcé d'opter entre d'Arthez et Coralie. Coralie était perdue s'il n'égorgeait pas d'Arthez dans le grand journal et dans le Réveil. Il revint chez lui, la mort dans l'âme ; il s'assit au coin du feu dans sa chambre et lut ce livre, l'un des plus beaux de notre littérature moderne. Il laissa des larmes de feuille en feuille, il hésita longtemps , mais enfin il le fallait ! Il écrivit un article moqueur, comme il savait si bien les faire; il prit ce livre comme les enfants prennent un bel oiseau pour le déplumer et le martyriser. Sa terrible plaisanterie était de nature à tuer le livre. Tous les bons sentiments de Lucien se réveillèrent : il traversa Paris à minuit, arriva chez d'Arlhez, vit à travers les vitrestrembler la chaste et timide lueur qu'il avait si souvent regardée avec les sentimenls d'admiralion que méritait la noble constance de ce vrai grand homme. Lucien ne se sentit pas la force de monter, il demeura sur une borne pendant quelques instants. Enfin poussé par son bon ange, il frappa, trouva d'Arthez lisant et sans feu.

A PARIS

— Que vous arrive-t-il? dit le jeune écrivain en apercevant Lucien et devinant qu'un horrible malheur pouvait seul le lui amener.

— Ton livre est sublime, s'écria Lucien les yeux pleins de larmes , et ils m'ont commandé de l'attaquer.

— Pauvre enfant! dit d'Arthcz, tu manges un pain bien dur.

— Je ne vous demande qu'une grâce, gardezmoi le secret sur ma visite, et laissez-moi d;ins mon enfer, à mes occupations de damné. Peut-être n'arrive-t-on à rien sans avoir des calus aux endroits les plus sensibles du cœur.

— Toujours le même, dit d'Arthez.

— Me croyez-vous un lâche? Non, d'Arlhez, non. je suis un enfant ivre d'amour.

Et il lui expliqua sa position.

— Voyons l'article, dit d'Arthcz ému par tout ce que Lucien venait de lui dire de Coralie.

Lucien lui tendit le manuscrit, d'Arthez le lut, et ne put s'empêcher de sourire.

— Quel fatal emploi de l'esprit! s'écria-t-il.

il se lut en voyant Lucien dans un fauteuil, accablé d'une douleur vraie.

— Voulez-vous me le laisser corriger ? je vous le renverrai demain : la plaisanterie déshonore une œuvre, une critique grave et sérieuse est parfois un éloge, je saurai rendre votre article plus honorable et pour vous et pour moi. D'ailleurs moi seul je connais bien mes fautes !

— En montant une côte aride, on trouve quelquefois un fruit pour apaiser les ardeurs d'une soif horrible, ce fruit, le voilà! dit Lucien qui se jeta dans les bras de d'Arthez , y pleura et lui baisa le front en disant : — Il me semble que je vous confie ma conscience pour me la rendre un jour !

— Je regarde le repentir périodique comme une grande hypocrisie, dit solennellement d'Arlhez, le repentir est alors une prime donnée aux mauvaises actions. Le repentir est une virginité que notre âme doit à Dieu : qui se repent deux fois est donc un horrible sycophante. J'ai peur que lu ne voies que des absolutions dans tes repentirs !

Ces paroles foudroyèrent Lucien qui revint à pas lents rue de la Lune.

Le lendemain, Lucien porta son article au journal, renvoyé el remanié par d'Arlhez; mais, depuis ce jour, il fut en proie à une mélancolie qu'il ne sut pas toujours déguiser. Quand le soir il vit la salle du Gymnase pleine, il éprouva les terribles émotions que donnent aux auteurs une première représentation, un début aux actrices, et qui s'agrandirent chez lui de toute la puissance de son amour. Toutes ses vanités étaient en jeu , son regard embrassait toutes les physionomies comme celui d'un accusé

embrasse les figures des jurés et des juges. Un murmure allait le faire tressaillir, un petit incident sur la scène , les entrées et les sorties de Coralie , les moindres inflexions de voix devaient l'agiter démesurément. La pièce où débutait Coralie était une de celles qui tombent, mais qui rebondissent , et la pièce tomba. Malgré la chute, elle eut cent représentations, grâce à Florine el aux journaux. Eu entrant en scène, Coralie ne fut pas applaudie, et fut frappée par la froideur de l'accueil. Dans les loges, elle n'eut pas d'autres applaudissements que celui de Camusot. Des personnes placées au balcon et aux galeries firent taire le négociant par des chut répétés. Les galeries imposèrent silence aux claqueurs quand les claqueurs se livrèrent à des salves évidemment exagérées. Marlainville applaudissait courageusement, et l'hypocrite Florine, Nathan, Merlin l'imilaient. Une fois la pièce tombée, il y eul foule dans la loge de Coralie, mais celte foule aggrava le mal par les consolations quon lui donnait. Elle revint au désespoir moins pour elle que pour Lucien.

— Nous avons été trahis par I.raulard ! dit-il.

Coralie eul une fièvre horrible , elle était atteinte au cœur. Le lendemain , il lui fut impossible de jouer : elle se vit arrêtée dans sa carrière. Lucien lui cacha les journaux , il les décacheta dans la salle à manger. Tous attribuaient la chute de la pièce à Coralie : elle avait trop présumé de ses forces ; elle, qui faisait les délices des boulevards, élail déplacée au Gymnase, elle avail été poussée là par une louable ambition, mais elle n'avait pas consulté ses moyens, elle avait mal pris son rôle. Lucien lut alors sur Coralie des tartines composées dans le système hypocrite de ses articles sur Nathan. Une rage digne de fflildti de Crotone quand il se sentit les mains prises dans le chêne qu'il avait ouvert lui-même, éclata chez Lucien, il devint blême. Ses amis donnaient à Coralie, dans une phraséologie admirable de bonté, de complaisance et d'intérêt, les conseils les plus perfides. Elle devait jouer, y disait-on, des rôles que les perfides auteurs de ces feuilletons infâmes savaient être entièrement contraires à son talent. Tels étaient les journaux royalistes serinés sansdoule par Nathan. Quant aux journaux libéraux el aux petits journaux, ils déployaient les perfidies , les moqueries que Lucien avait pratiquées. Coralie entendit un ou deux sanglots , elle sauta de son lit vers Lucien, aperçut les journaux", voulut les voir el les lut. Après cette lecture , elle alla se recoucher, el garda le silence.

Elorine était de la conspiration, elle en avait prévu l'issue, elle savait le rôle de Coralie, elle avait eu Nathan pour répétiteur. L'administration tenait à la pièce , elle eut la main forcée, il fallut donner le rôle de Coralie à Elorine. Le directeur

UN GRAND HOMME DE PROVINCE

vint trouver la pauvre actrice , elle était en larmes, abattue, et quand il lui dit devant Lucien que Florine savait le rôle et qu'il était impossible de ne pas donner la pièce le soir même , elle se dressa , sauta hors du lit.

— Je jouerai, cria-t-elle.

Elle tomba évanouie. Florine eut le rôle et s'y fit une réputation , elle releva la pièce. Elle eut dans tous les journaux une ovation à partir de laquelle elle fut cette soi-disant grande actrice que vous savez. Le triomphe de Florine exaspéra Lucien au plus haut degré.

— Une misérable à laquelle tu as mis le pain à la main! Si le Gymnase le veut, il peut racheter ton engagement. Je serai comte de Rubempré , je ferai fortune et t'épouserai.

— Des bêtises ! dit Coralie en lui jetant un regard pâle.

— Ah! des bêtises! cria Lucien. Eh bien, dans quelques jours, tu habiteras une belle maison, tu auras un équipage, et je te ferai un rôle!

11 prit deux mille francs et courut à Frascati. Le malheureux y resta sept heures dévoré par des furies, le visage calme et froid en apparence. Pendant cette journée et une partie de la nuit, il eut les chances les plus diverses : il posséda jusqu'à trente mille francs , et sortit sans un sou. Quand il revint, il trouva Finot qui l'attendait pour avoir ses petits articles. Lucien commit la faute de se plaindre.

— Ah ! tout n'est pas roses, répondit Finot, vous avez fait si brutalement votre demi-tour à gauche que vous deviez perdre l'appui de la presse libérale, bien plus forte que la presse ministérielle et royaliste. Il ne faut jamais passer d'un camp dans un autre sans s'être fait un bon lit où l'on se console des pertes auxquelles on doit s'attendre; mais, dans tous les cas , un homme sage va voir ses amis, leur expose ses raisons , et se fuit conseiller par eux son abjuration, ils en deviennent complices, ils vous plaignent alors; et l'on convient, comme Nathan et Merlin avec leurs camarades, de se rendre des services mutuels. Les loups ne se mangent point. Vous avez eu, vous, en cette affaire, l'innocence d'un agneau. Vous serez forcé de montrer les dents à votre nouveau parti pour en tirer cuisse ou aile. Ainsi , l'on vous a sacrifié nécessairement à Nathan. Je ne vous cacherai pas le bruit, le scandale et les criailleries que soulève votrearticle contre d'Arlhez. Marat est un saint comparé à vous. Il se prépare des attaques contre vous, votre livre y succombera. Où en est-il votre roman?

— Voici les dernières feuilles , dit Lucien en montrant un paquet d'épreuves.

— On vous attribue les articles non signés des journaux ministériels et ultras contre ce petit d'Ar-

lhez. Maintenant, tous les jours, les coups d'épingle du Réveil sont dirigés contre les gens de la rue des Quatre-Vents, et les plaisanteries sont d'autant plus sanglantes qu'elles sont drôles. H y a toute une coterie politique, grave et sérieuse derrière le journal de Léon Giraud , une coterie à qui le pouvoir appartiendra tôt ou tard.

— Je n'ai pas mis le pied au Réveil depuis trois jours.

— Eh bien ! pensez à mes petits articles. Faitesen cinquante sur-le-champ, je vous les payerai en masse; mais faites-les dans la couleur du journal.

Pour réparer sa perte au jeu, Lucien retrouva de la verve et de la jeunesse d'esprit, malgré son affaissement, et composa trente articles de chacun deux colonnes. Les articles finis, Lucien alla chez Dauriat, sur d'y rencontrer Finot auquel il voulait les remettre secrètement; d'ailleurs, il avait besoin de faire expliquer le libraire sur la non publication des Marguerites. Il trouva la boutique pleine de ses ennemis. A son entrée, il y eut un silence complet, les conversations cessèrent. Eu se voyant mis au ban du journalisme, Lucien se sentit un redoublement de courage, et se dit en lui-même comme dans l'allée du Luxembourg : — Je triompherai! Dauriat ne fut ni prolecteur, ni doux, il se montra goguenard, retranché dans son droit. Il ferait paraître les Marguerites à sa guise, il attendrait que la position de Lucien en assurât le succès, il avait acheté l'entière propriété. Quand Lucien objecta qu'il était tenu de publier ses Marguerites par la nature même du contrat et de la qualité des contractants, Dauriat soutint le contraire, et dit que judiciairement il ne pourrait être contraint à une opération qu'il jugeait mauvaise. Il y avait d'ailleurs une solution que tous les tribunaux admettraient : Lucien était maître de rendre les mille écus, de reprendre son œuvre et de la faire publier par un libraire royaliste.

Lucien se retira plus piqué du ton modéré que Dauriat avait pris , qu'il ne l'avait été de sa pompe I autocratique à leur première entrevue. Ainsi , les ! Marguerites ne seraient sans doute publiées qu'au moment où Lucien aurait pour lui les forces auxiliaires d'une camaraderie puissante, ou deviendrait formidable par lui-même. Il revint chez lui lentement, en proie à un découragement qui le menait au suicide, si l'action eût suivi la pensée. Il vit Coralie au lit, pâle et souffrante.

— Un rôle, ou elle meurt ! lui dit Bérénice pendant que Lucien s'habillait pour aller rue du Mont- Blanc chez mademoiselle des Touches qui donnait une grande soirée, où il devait trouver des Lupeaulx, Finot, Nathan, Vignon, Blondet, madame d'Espard et madame de Bargelon.

A PARIS

La soirée était donnée pour Conti, le grand com- , positeur qui possédait l'une des voix les plus célèbres en dehors de la scène , pour la Cinti, la Pasla , Garcia, Levasseur , et deux ou trois voix illustres du beau monde. Lucien se glissa jusqu'à l'endroit où la marquise, sa cousine, et madame de Montcornet étaient assises. Le malheureux jeune homme prit un air léger, content, heureux; il plaisanta, se montra comme il était dans ses jours de splendeur, il ne voulait point paraître avoir besoin d'elles. Il s'étendit sur les services qu'il rendait au parti royaliste, il en donna pour preuve les cris de haine que poussaient les libéraux.

— Vous en serez bien largement récompensé, mon ami, lui dit madame de Bargeton en lui adressant un gracieux sourire. Allez après-demain à la chancellerie avec le Héron et desLupeaulx, et vous y trouverez votre ordonnance signée par le roi. Le garde des sceaux la porte demain au château; mais il y a conseil , il reviendra lard; néanmoins, si je le savais dans la soirée , j'enverrai chez vous. Où demeurez-vous?

— Je viendrai, répondit Lucien honteux d'avoir à dire qu'il demeurait rue de la Lune.

— Les ducs de Lenoncourt et de Navarreins ont parlé de vous au roi , reprit la marquise. Ils ont vanté en vous un de ces dévouements absolus et entiers qui voulaient une récompense éclatante afin de vous venger des persécutions du parti libéral. D'ailleurs, le nom et le titre des Rubempré, auquel vous aviez droit par votre mère, allaient devenir illustres en vous. Le roi a dit à Sa Grandeur, le soir, de lui apporter une ordonnance pour autoriser le sieur Lucien Chardon à porter le nom et les titres des comtes de Rubempré, en saqualilé de petit-fils du dernier comte par sa mère. — Favorisons les chardonnerets du Pinde , a-t-il dit après avoir lu votre sonnet sur le lis dont s'est heureusement souvenu ma cousine et qu'elle avait donné au duc. — Surtout quand le roi peut faire le miracle de les changer en aigles , a répondu monsieur de Navarreins.

Lucien eut une effusion de cœur qui aurait pu attendrir une femme moins profondément blessée que l'était Louise d'Espard de Négrepclisse. Plus Lucien était beau , plus elle avait soif de vengeance. Des Lupeaulx avait raison, Lucien manquait de tact. Enhardi par ce succès et par la distinction flatteuse que lui témoignait mademoiselle des Touches, il resta chez elle jusqu'à deux heures du matin pour pouvoir lui parler en particulier. Lucien avait appris dans les bureaux des journaux royalistes que mademoiselle des Touches élait la collaboratrice secrète d'une pièce où devait jouer la grande merveille du moment . la petite Fay. Quand les salons furent déserts, il emmena mademoiselle des Touches

sur un sofa , dans son boudoir , et lui raconta d'une façon si touchante Te malheur de Coralie et le sien, que cette illustre hermaphrodite, connue dans le monde littéraire sous le pseudonyme de Camille Maupin, lui promit de faire donner le rôle principal à Coralie.

Le lendemain de cette soirée, au moment où Coralie, heureuse de la promesse de mademoiselle des Touches à Lucien, reprenait des couleurs et déjeunait avec son poëte, Lucien lisait le journal de Lousteau où l'un de ses meilleurs articles se trouvait après le récit épigrammatique d'une délicieuse anecdote sur le garde des sceaux et sur sa femme : la méchanceté la plus noire s'y cachait sous l'esprit le plus incisif. Le roi Louis XVIII y était admirablement mis en scène et ridiculisé sans que le parquet put intervenir. Voici le fait, qui, faux ou vrai, est resté dans le domaine de l'histoire contemporaine.

La passion de Louis XVIII pour une correspondance galante et musquée, pleine de madrigaux et d'étincelles , y était interprétée comme la dernière expression de son amour qui devenait doctrinaire: il passait, y disait-on , du fait à l'idée. L'illustre maîtresse, si cruellement attaquée par Béranger sous le nom d'Octavie, avait conçu les craintes les plus sérieuses. La correspondance languissait. Plus Octavie déployait d'esprit , plus son amant était froid et terne. Elle avait fini par découvrir la cause de sa défaveur. Son pouvoir était menacé par les prémices et les épices d'une nouvelle correspondance du royal écrivain avec la femme du garde des sceaux. La femme du garde des sceaux était incapable d'écrire un billet, elle devait être purement et simplement l'éditeur responsable d'une audacieuse ambition. Qui pouvait être caché sous cette jupe? Une vraie femme eût écrit elle-même. Enfin Octavie, après quelques observations, découvrit que le roi correspondait avec son ministre. Son plan est fait. Aidée par un ami fidèle, elle retient, un jour, le ministre à la chambre par une discussion orageuse et se ménage un lète-à-tête où elle révolte l'amour-propre du roi par la révélation de celte tromperie. Louis XVIII entra dans un accès de colère bourbonnienne et royale , il éclata contre Octavie, il douta. Octavie offre une preuve immédiate en le priant d'écrire un mot qui voulût absolument une réponse. La malheureuse femme, surprise, envoie requérir son mari à la chambre ; mais tout était prévu , dans ce moment il occupait la tribune. La femme sue sang et eau, cherche tout son esprit, et répond par un billet de cuisinière. La belle et spirituelle Octavie en exige la lecture.

— Votre chancelier vous dira le reste ! dit-elle au roi.

Ce Irait mordant resta si avant dans le cœur du roi, que plusieurs auteurs des chroniques scandaleuses prétendent que ce fait ne fut pas étranger à l'intronisation constitutionnelle de M. de Villèle.

L'article piquait au vif le garde des sceaux, sa femme et le roi. Des Lupeaulx, à qui Finot a toujours gardé le secret, avait-il inventé l'anecdote, était-elle vraie? Aujourd'hui le roi, le ministre et sa femme ont disparu, l'Octavie tant attaquée et des Lupeaulx ont des intérêts contraires, il est difficile de savoir la vérité. Se non è veto, è bcn troratu! Ce spirituel et mordant article fit la joie des libéraux et celle du parti de Monsieur le comte d'Artois. Lucien s'en amusa sans y voir autre chose qu'un très-agréable canard.

11 alla le lendemain prendre des Lupeaulx et le baron du Châtelet. Le baron venait remercier Sa Grandeur. Le sieur Châtelet était nommé conseiller d'État en service extraordinaire, et nommé comte avec la promesse de la préfecture de la Charente dès que le préfet actuel aurait fini les quelques mois nécessaires pour compléter le temps voulu pour lui faire obtenir le maximum de la retraite.

Le comte du Châtelet, car le du fut inséré dans l'ordonnance, prit Lucien dans sa voiture et le traita sur un pied d'égalité. Sans les articles de Lucien, il ne serait peut-être pas parvenu si promplcment, la persécution des libéraux avait été comme un piédestal pour lui.

Des Eupeaulx était au ministère, dans le cabinet du secrétaire général, qui, à l'aspect de Lucien, fit un bond d'étonnement et regarda des Lupeaulx.

— Comment! vous osez venir ici, monsieur? dit-il à Lucien stupéfait. Sa Grandeur a déchiré votre ordonnance préparée, la voici !

11 montra l'ordonnance déchirée en quatre.

— Le ministre a voulu connaître l'auteur de l'épouvantable article d'hier, et voici la copie du numéro, dit le secrétaire général en tendant à Lucien les feuillets de son article. Vous vous dites royaliste, monsieur, et vous êtes collaborateur de cet infâme journal qui fait blanchir les cheveux des ministres, qui chagrine les centres et nous entraine dans un abime. Vous déjeunez du Corsaire, du Miroir, du Constitutionnel , du Courrier; vous dinez de la Quotidienne , du Réveil , et vous soupez avec Martainville, le plus terrible antagoniste du ministère, et qui pousse le roi vers l'absolutisme, ce qui l'amènerait à une révolution tout aussi promptement que s'il se livrait à l'extrême gauche? Bien! vous êtes un très-spirituel journaliste, mais vous ne serez jamais un homme politique. Le ministre vous a dénoncé comme l'auteur de l'article au roi , qui , dans sa colère, a grondé monsieur le duc de Navar-

reins , son premier gentilhomme de service. Vous vous êtes fait des ennemis d'autant plus puissants qu'ils vous étaient plus favorables! Ce qui chez un ennemi semble naturel, est épouvantable chez un ami.

— Mais vous êtes donc un enfant , mon cher ! dit des Lupeaulx. Vous m'avez compromis. Mesdames d'Espard et de Bargeton, madame de Montcornet, qui avaient répondu de vous, doivent être furieuses. Le duc a dû faire retomber sa colère sur la marquise , et la marquise a dû gronder sa cousine. N'y allez pas! Attendez.

— Voici Sa Grandeur, sortez ! dit le secrétaire général.

Lucien se trouva sur la place Vendôme , hébété comme un homme à qui l'on vient de donner sur la tète un coup d'assommoir. Il revint à pied par les boulevards en essayant de se juger. Il se vit le jouet d'hommes envieux, avides et perfides. Qu'était-il dans ce monde d'ambitions? un enfant qui courait après les plaisirs et les jouissances de vanité, leur sacrifiant tout, un poëte, sans réflexion profonde, allant de lumière en lumière comme un papillon, sans plan fixe, l'exclave des circonstances, pensant bien, agissant mal. Sa conscience fut un impitoyable bourreau. Enfin , il n'avait plus d'argent, il était épuisé de travail et de douleur. Ses articles ne passaient qu'après ceux de Merlin et de Nathan. Il allait à l'aventure , perdu dans ses réflexions. Il vit en passant, chez quelques cabinets littéraires, qui commençaient à donner des livres en lecture avec les journaux, une affiche où, sous un titre bizarre, à lui tout à fait inconnu, brillait son nom : par monsieur Lucien Chardon de Rubempré. Son ouvrage paraissait, il n'en avait rien su, les journaux se taisaient. Il demeura les bras pendants, immobile, sans apercevoir un groupe de jeunes gens les plus élégants parmi lesquels étaient Rastignac, de Marsay et quelques autres de sa connaissance. Il ne fit pas attention à Michel Chrestien, à Léon Giraud et Joseph Bridau qui venaient à lui.

— Vous êtes monsieur Chardon? lui dit Michel d'un ton qui fit résonner les entrailles de Lucien comme des cordes.

— Ne me connaissez-vous pas? répondit-il en pâlissant.

Michel lui cracha au visage.

— Voilà les honoraires de vos articles contre d'Arlhez. Si chacun dans sa cause ou dans celle de ses amis imitait ma conduite, la presse resterait ce qu'elle doit être : un sacerdoce respectable et respecté !

Lucien avait chancelé, il s'appuya sur Rastignac, en lui disant ainsi qu'à de Marsay : — Messieurs,

A PARIS

vous ne sauriez refuser d'être mes témoins. Mais je veux d'abord rendre la partie égale et l'affaire sans remède.

Lucien donna vivement un soufflet à Michel, qui ne s'y attendait pas. Les dandys et les amis de Michel se jetèrent entre le républicain et le royaliste afin que cette lutte ne prît pas un caractère populacier. Rastignac saisit Lucien et l'emmena chez lui, rue ïaitbout, à deux pas de cette scène, qui avait lieu sur le boulevard de Gaiid, à l'heure du dîner. Celle circonstance évita les rassemblements d'usage en pareil cas. De Marsay vint chercher Lucien que les deux dandys forcèrent à dîner joyeusement avec eux au café Anglais, où ils se grisèrent.

— Êtes-vous fort à l'épée ? lui dit de Marsay.

— Je n'en ai jamais manié.

— Au pistolet? dit Rastignac.

— Je n'ai pas dans ma vie tiré un seul coup de pistolet.

— Vous avez pour vous le hasard, dit de Marsay, vous êtes un terrible adversaire , vous pouvez tuer votre homme.

JOBISME.

Lucien trouva fort heureusement Coralie au lit et endormie. L'actrice avait joué dans une petite pièce et à l'improviste, elle avait repris sa revanche en obtenant des applaudissements légitimes et non stipendiés. Cette soirée, à laquelle ne s'attendaient passes ennemis, détermina le directeur à lui donner le principal rôle dans la pièce de Camille Maupin : il avait fini par découvrir la cause de l'insuccès de Coralie à son début, il prit en mauvaise part les intrigues de Florine et de Nathan pour faire tomber une actrice à laquelle il tenait, et il avait promis à Coralie la protection de l'administration.

A cinq heures du matin, Rastignac vint chercher Lucien.

— Mon cher, vous êtes logé dans le système de votre rue, lui dit-il pour tout compliment. Soyons les premiers au rendez-vous , sur le chemin de Clignancourt, c'est de bon goût, et nous sommes les lions, nous devons de bons exemples.

— Voici le programme, lui dit de Marsay dès que le fiacre roula dans le faubourg Saint-Denis. Vous vous battez au pistolet, à vingt-cinq pas, marchant à volonté l'un sur l'autre jusqu'à une distance de

quinze pas. Vous avez chacun cinq pas à faire et trois coups à tirer, pas davantage. Quoi qu'il arrive, vous vous engagez à en rester là l'un et l'autre. Nous chargeons les pistolets de votre adversaire, et ses témoins chargent les vôtres. Les armes ont été choisies par les quatre témoins réunis chez un armurier. Je vous promets que nous avons aidé le hasard : vous avez des pistolets de cavalerie.

Pour Lucien, la vie était devenue un mauvais rêve, il lui était indifférent de vivre ou de mourir. Le courage particulier au suicide lui servit donc à paraître en grand costume de bravoure aux yeux des spectateurs de son duel. Il resta sans marcher, à sa place. Son insouciance passa pour un froid calcul : on le trouva fort. Michel Chrestien vint jusqu'à sa limite. Tous deux firent feu en même temps, les insultes avaient été regardées comme égales. Au premier coup la balle de Chrestien effleura le menton de Lucien dont la balle passa à dix pieds au-dessus de la tête de son adversaire. Au second coup, la balle de Michel se logea dans le col de la redingote du poëte, lequel était heureusement piqué et garni de bougran. Au troisième coup, Lucien reçut la balle dans le sein et tomba.

— Est-il mort? demanda Michel.

— Non, dit le chirurgien, il s'en tirera.

— Tant pis, répondit Michel.

— Oh ! oui, dit Lucien en versant des larmes.

A midi, ce malheureux enfant se trouva dans sa chambre et sur son lit. Il avait fallu cinq heures et de grands ménagements pour l'y transporter. Quoique son état fût sans danger, il exigeait des précautions : la fièvre pouvait amener de fâcheuses complications. Coralie étouffa son désespoir et ses chagrins. Pendant tout le temps que son ami fut en danger, elle passa les nuits avec Bérénice en apprenant ses rôles. Le danger de Lucien dura deux mois. Elle jouait quelquefois un rôle qui voulait de la gaieté, tandis qu'intérieurement elle se disait : — Mon pauvre Lucien meurt peut-être en ce moment!

Pendant ce temps, Lucien fut soigné par Bianchon : il dut la vie au dévouement de cet ami si vivement blessé, mais à qui d'Arihez avait confié le secret de la démarche de Lucien, en justifiant le pauvre poêle. Dans un moment lucide, car Lucien eut une fièvre nerveuse d'une haute gravité, Bianchon, soupçonnant d'Arihez de quelque générosité, questionna son malade qui lui dit n'avoir pas fait d'aulre article sur le livre de d'Arthez que l'article sérieux et grave inséré dans le journal d'Hector Merlin.

A la fin du premier mois, la maison Fendant et

Cavalier déposa son bilan. Bianchon dit à l'actrice

• de cacher ce coup affreux à Lucien. Le fameux ro-

UN GRAND HOMME DE PROVINCE

man de l'Archer de Charles IX, publié sous un titre bizarre, n'avait pas eu le moindre succès. Pour se faire de l'argent avant de déposer leur bilan , Fendant, à l'insu de Cavalier, l'avait vendu en bloc à des épiciers qui le revendaient à bas prix au moyen du colportage. En ce moment, l'ouvrage de Lucien garnissait les parapets des ponts et les quais de Paris. La librairie du quai des Augustins en avait pris une certaine quantité d'exemplaires, elle se trouvait donc perdre une somme considérable par suite de l'avilissement subit de l'ouvrage. Les quatre volumes in-12 qu'elle avait achetés quatre francs cinquante centimes étaient donnés pour cinquante sous. Le commerce jetait les hauls cris. Les journaux continuaient à garder le plus profond silence.

Barbet n'avait pas prévu ce lavage, il croyait au talent de Lucien. Contrairement à ses habitudes, il s'était jeté sur deux cents exemplaires, et la perspective d'une perte le rendait fou, il disait des horreurs de Lucien. Barbet prit un parti héroïque : il mit ses exemplaires dans un coin de son magasin par un entêtement particulier aux avares, et laissa ses confrères se débarrasser des leurs à vil prix. Deux ans plus tard, en 1824, quand la belle préface de d'Arthez, le mérite du livre et deux articles faits par Léon Giraud eurent rendu à cette œuvre sa valeur, Barbet vendit ses exemplaires un par un au prix de douze francs.

Malgré les précautions de Bérénice et de Coralie, il fut impossible d'empêcher Hector Merlin de venir voir son ami mourant, et il lui fit boire goutte à goutte le calice amer de ce bouillon, mot en usage dans la librairie pour peindre l'opération funeste à laquelle s'étaient livrés Fendant et Cavalier en publiant le livre d'un débutant. Martainvillc fut seul fidèle à Lucien, il fit un magnifique article en faveur de l'œuvre; mais l'exaspération était telle, et chez les libéraux, et chez les ministériels, contre le rédacteur en chef de l'Aristarque, de l'Orillamme et du Drapeau Blanc, que les efforts de ce courageux athlète, qui rendit toujours dix insultes pour une au libéralisme, nuisirent à Lucien. Aucun journal ne releva le gant de la polémique, quelque vives que fussent les attaques.

Coralie, Bérénice et Bianchon fermèrent la porte à tous les soi-disant amis de Lucien qui jetèrent les hauts cris;mais il fut difficile de la fermer aux huissiers. La faillite de Fendant et de Cavalier rendait tous leurs billets exigibles, en vertu d'unedes dispositions du code de commerce, les plus attentatoires aux droits des tiers qui se voient privés des bénéfices du terme. Lucien se trouva vigoureusement poursuivi par Camusot. En voyant ce nom, l'actrice comprit la terrible et humiliante démarche qu'avait du. faire son Lucien, son poëte angélique : elle l'en

aima dix fois plus, et ne voulut pas implorer Camusot. Enfin, les gardes du commerce vinrent chercher leur prisonnier et le trouvèrent au lit; et, tout gardes du commerce qu'ils fussent, ils reculèrent à l'idée de l'emmener, ils allèrent chez Camusot avant de prier le président du tribunal d'indiquer la maison de santé dans laquelle ils déposeraient le débiteur.

Camusot accourut aussitôt rue de la Lune. Coralie descendit et remonta tenant les pièces de la procédure qui avait déclaré Lucien commerçant d'après son endos. Comment avait-elle obtenu ces papiers de Camusot? quelle promesse avait-elle faite? Elle garda le plus morne silence; mais elle était remontée pâle et tremblante.

Coralie joua dans la pièce de Camille Maupin , et contribua beaucoup à ce premier succès de l'illustre hermaphrodite littéraire. La création de ce rôle fut la dernière étincelle de cette belle lampe. A la vingtième représentation , au moment où Lucien rétabli commençait à se promener , à manger et parlait de reprendre ses travaux, Coralie tomba malade : un chagrin secret la dévorait. Bérénice a toujours cru que pour sauver Lucien elle avait promis de revenir à Camusot. L'actrice eut la mortification de voir donner son rôle à Florine. Nathan déclarait la guerre au Gymnase dans le cas où Florine ne succéderait pas à Coralie. En jouant le rôle jusqu'au dernier moment pour ne pas le laisser prendre par sa rivale, Coralie avait outre-passé ses forces. Le Gymnase lui avait fait quelques avances pendant la maladie de Lucien, elle n'avait plus rien à espérer du théâtre sous ce rapport. Malgré son bon vouloir, Lucien était encore incapable de travailler, il avait d'ailleurs à soigner Coralie afin de soulager Bérénice.

Ce pauvre ménage arriva donc à la détresse la plus absolue. Il eut cependant ie bonheur de trouver dans Bianchon un médecin habile et dévoué qui lui donna crédit chez un pharmacien. La situation de Coralie et de Lucien fut bientôt connue des fournisseurs et du propriétaire. Les meubles furent saisis. La couturière et le tailleur, ne craignant plus le journaliste , poursuivirent ces deux bohémiens à outrance. Enfin il n'y eut plus que le pharmacien et le charcutier qui faisaient crédit à ces malheureux enfants. Lucien, Bérénice et la malade furent obligés pendant une semaine environ de ne manger que du porc sous toutes les formes ingénieuses et variées que lui donnent les charcutiers. La charcuterie , assez inflammatoire de sa nature , aggravait la maladie de l'actrice.

Lucien fut contraint par la misère d'aller chez

Lousteau réclamer les mille francs que cet ancien

1 ami , ce traître , lui devait. Ce fut , au milieu de ses

A PARIS

malheurs, la démarche qui lui coula le plus. Lousteau ne pouvait plus rentrer chez lui rue de la Jlarpe, il couchait chez ses amis, il était poursuivi, Iraqué comme un lièvre. Lucien ne put trouver son fatal introducteur clans le monde littéraire que chez Flicoleaux. Lousleau dînait à la même table où Lucien l'avait rencontré, pour son malheur, le jour où il s'était éloigné de d'Arthcz. Lousleau lui offrit à dîner, et Lucien accepta !

Quand, en sortant de chez Fliroteaux, Claude Vignon , qui y mangeait ce jour-là , Lousleau, Lucien et le grand inconnu qui mettait ses habits chez Samanon , voulurent aller au café Voltaire prendre du café, jamais ils ne purent faire trente sous en réunissant le billon qui retentissait dans leurs poches. Ils flânèrent au Luxembourg, espérant y rencontrer un libraire , et ils virent en effet un des plus fameux libraires de ce temps auquel Lousleau demanda quarante francs, et qui les lui donna. Lousteau partagea la somme entre les qualre écrivains. La misère avait éteint toute fierté, tout sentiment chez Lucien, il pleura devant ces trois artistes en leur racontant sa situation. Chacun de ses camarades avait un drame tout aussi cruellement horrible à dire. Quand chacun eut dit le sien , le poëte se trouva le moins malheureux des quatre. Aussi tous avaient-ils besoin d'oublier et leur malheur et leur pensée qui doublait le malheur, f.ousteau courut au Palais-Royal, y jouer les neuf francs qui lui restèrent sur ses dix francs. Le grand inconnu , quoiqu'il eût une maîtresse, alla dans une vile maison suspecte se plonger dans le bourbier des voluptés dangereuses. Vignon se rendit au Petit Rocher de Cancale dans l'intention d'y redîner légèrement et de boire deux bouteilles de vin de Rordeaux, afin d'abdiquer sa raison et sa mémoire. Lucien quitta Claude Vignon sur le seuil du restaurant, en refusant sa part de ce souper. La poignée de main qu'il donna au seul journaliste qui ne lui avait pas été hostile fut accompagnée d'un horrible serrement de cœur.

— Que faire? lui dit-il.

— A la guerre comme à la guerre, lui dit le grand critique. Votre livre est beau, mais il vous a fait des envieux, votre lutte sera longue et difficile. Le génie est une horrible maladie. Tout écrivain porte en son cœur un monslre qui , semblable au ténia dans l'eslomac , y dévore les sentiments à mesure qu'ils y éclosent. Qui triomphera? la maladie de l'homme, ou l'homme de la maladie? Car il faut être un grand homme pour tenir la balance entre le génie et le caractère. Le talent grandit, le cœur se dessèche ; à moins d'être un colosse et d'avoir des épaules d'Hercule , on reste ou sans cœur ou sans talent. Vous êles mince et fluet , vous suent H\Utf„ T. VI.

coniberez , ajouta l-il en entrant chez le restaurateur.

Lucien revint chez lui, méditant cet horrible; arrêt.

— De l'argent ! lui criait une voix. Il fil lui-même, à son ordre, deux billets de mille francs chacun à deux et a trois mois d'échéance, en y imitant la signalure de David Séchard, et il les endossa. Puis, le lendemain, il les porta chez Métivier, le marchand de papier de la rue Serpente, qui les lui escompta sans aucune difficulté. Lucien écrivit aussi tôt à son beau frère en le prévenant de la nécessité où il avait été de faire ce faux , en se trouvant dans l'impossibilité de subir les délais de la posle ; il lui promettait d'ailleurs de faire les fonds ta l'échéance.

Les dettes de Coralie et celles de Lucien payées , il resta trois cents francs que le poêle remit entre les mains de Rérénice, en lui disant de ne lui rien donner s'il demandait de l'argent : il craignait d'être saisi par l'envie d'aller au jeu.

Lucien, saisi par une rage sombre, froide et taciturne, se mi! à écrire ses plus spirituels articles à la lueur d'une lampe en veillant Coralie. Quand il cherchait ses idées, il voyait cette créature adorée, blanche comme une porcelaine, belle de la beauté des mourantes, lui souriant de deux lèvres pâles , lui montrant les yeux brillants comme le sont ceux de toutes les femmes qui succombent autant à la maladie qu'au chagrin. Lucien envoyait ses articles aux journaux ; mais comme il ne pouvait pas aller dans les bureaux pour tourmenter les rédacteurs en chef, ils ne paraissaient pas, et quand il y allait, le froid Théodore Gaillard qui lui avait fait des avances et qui , plus lard, profita de ces diamants littéraires, lui disait : — Qu'avez-vous donc, mon cher! vous n'avez plus d'esprit, ne vous laissez pas abattre, ayez de la verve !

— Ce petit Lucien n'avait que son roman et ses premiers articles dans le ventre, disaient chez Dauriat, Félicien Vernou, Merlin et tous ceux qui le haïssaient. Il nous envoie des choses pitoyables.

Ne n'en avoir dans le ventre est un mot consacré dans l'argot du journalisme, il constitue un arrêt souverain dont il est difficile d'appeler une fois qu'il a été prononcé. Ce mot, colporté partout, tuait Lucien, à l'insu de Lucien.

UN GRAND HOMME DE PROVINCE

Au commencement du mois de juin, Bianchon dit au poêle que Coralie était perdue. L'actrice n'avait pas plus de trois ou quatre jours à vivre. Bérénice et Lucien passèrent ces falales journées à pleurer, sans pouvoir cacher leurs larmes à cette pauvre fille au désespoir de mourir à cause de Lucien. Par un retour étrange , Coralie exigea que Lucien lui amon.1t un prêtre. L'actrice voulut se réconcilier avec l'Eglise, et mourir en paix. Elle fit une fin chrétienne, son repentir fut sincère. Celle agonie et cette mort achevèrent d'ôter à Lucien sa force et son courage. Le poêle demeura dans un complet abattement, assis dans un fauteuil, au pied du lit de Coralie, en ne cessant de la regarder, jusqu'au moment où il vit les yeux de l'actrice tournés par la main de la mort. Il était alors cinq heures du matin. Un oiseau vint s'abattre sur les pots de fleurs qui se trouvaient en dehors de la croisée, et gazouilla quelques chants. Bérénice agenouillée baissait la main de Coralie qui se refroidissait sous ses larmes.

Il y avait onze sous sur la cheminée.

Lucien sortit poussé par un désespoir qui lui conseillait de demander l'aumône pour enterrer sa mailresse , ou d'aller se jeter aux pieds de la marquise d'Espard, du comlc du Châlclet, de madame de Bargclon, de mademoiselle des Touches, ou du terrible dandy de Marsay : il n'avait plus alors ni fierté, ni Sentiments. Pour avoir quelque argent, il se serait engagé soldat! Il marcha de celte allure affaissée et décomposée que connaissent les malheureux, jusqu'à l'hôtel de Camille Maupin, il y entra sans faire attention au désordre de ses vêtements, et la fit prier de le recevoir.

— Mademoiselle s'est couchée à trois heures du matin , et personne n'oserait entrer chez elle avant qu'elle n'ait sonné , répondit le valet de chambre.

— Quand sonne-t-elle ?

— Jamais avant dix heures.

Lucien écrivit alors une de ces lettres épouvantables où les malheureux ne ménagent plus rien. Un soir, il avait mis en doute la possibilité de ces abaissements, quand Lousleau lui parlait des demandes faites par de jeunes talents à Finot , et sa plume l'emportait peut-être alors au delà des limites où l'infortune avait jeté ses prédécesseurs. Il revint las, imbécile et fiévreux par les boulevards, sans se douter de l'horrible chef-d'œuvre que venait de lui dicter le désespoir. Il rencontra Barbet.

— Barbet , lui dit-il en lui tendant la main, cinq cents francs ?

— Non, deux cents, répondit le libraire.

— Ah ! vous avez donc un cœur?

— Oui , mais j'ai aussi des affaires. Vous me

faites perdre bien de l'argent, ajouta-l-il après lui avoir raconté la faillite de Fendant et de Cavalier, faites-m'en donc gagner!

Lucien frissonna.

— Vous êtes poêle, vous devez savoir faire toute sorte de vers, dit le libraire en continuant. En ce moment, j'ai besoin de chansons grivoises pour les mêler à quelques chansons prises à différents auteurs, afin de ne pas être poursuivi comme contrefacteur et pouvoir vendre dans les rues un joli recueil de chansons à dix sous. Si vous voulez m'envoyer demain six bonnes chansons à boire ou crouslilleuses... là... vous savez! je vous donnerai deux cents francs.

Lucien revint rue de la Lune. II trouva Coralie étendue droite et roide sur un lit de sangle, enveloppée dans un méchant drap de lit que cousait Bérénice en pleurant. La grosse Normande avait allumé quatre chandelles aux quatre coins de ce lit de sangle. Les rideaux étaient fermés. Sur le visage de Coralie, étineelait celte fleur de beauté qui parle si haut aux vivants en leur exprimant un calme absolu. Elle ressemblait à ces jeunes filles qui ont la maladie des pâles couleurs : il semblait par moments que ces deux lèvres violettes allaient s'ouvrir et murmurer le nom de Lucien , ce mot qui , mêlé à celui de Dieu , précéda son dernier soupir. Lucien dit à Bérénice d'aller commander aux pompes funèbres un convoi qui ne coûtât pas plus de deux cents francs, en y comprenant le service à la chétive église de Bonne-Nouvelle.

Dès que Bérénice fut sortie , il se mit à sa table , auprès du corps de sa pauvre amie , et y composa les six chansons qui voulaient des idées gaies et les flonflons populaires. Il éprouvait des peines inouïes. Quelle nuit que celle où le poêle se livrait à la recherche de pareils refrains en écrivant à la lueur des cierges à côté du prêtre qui priait pour Coralie. Le lendemain matin, Lucien, qui avait achevé sa dernière chanson, la chantait à voix basse, afin de voir si elle allait sur l'air. Bérénice et le prêtre écoutaient pour savoir s'il n'était pas devenu fou.

Amis, la morale en chanson

Me falifjue et m'ennuie; Doit-on invoquer la Raison

Quand on sert la Folie?

D'ailleurs, tous les refrains sont bons Lorsqu'on trinque avec des lurons;

Lpicure l'atteste.

N'allons pas chercher Apollon Quand Bacchus est notre échanson, Rions ! buvons!

Et moquons-nous du reste.

Qtye plus d'un moderne Harpaje A son coffre s'enchaîne;

A PARIS

Du verrou qu'il serre le gond ,

De peur qu'on le surprenne.

Qu'il compte avec soin ses écus, Morbleu! nargue du vieux Crésus,

Nul ne les lui conteste .' Pour nous , qui jamais ne comptons Que nos amis et nos flacons , Rions ! buvons !

Et moquons-nous du reste.

Hippocrate, à tout bon buveur,

Promettait la centaine.

Qu'importe , après tout , par malheur,

Si la jambe incertaine Ne peut plus poursuivre un tendron, Pourvu qu'à vider un flacon

La main soit toujours leste, Si toujours, en vrais biberons , Jusqu'à soixante ans nous trinquons !

Rions ! buvons !

Et moquons-nous du reste.

Veut-on savoir d'où nous venons,

La chose est très-facile ; Mais pour savoir où nous irons

Il faudrait être habile.

Sans nous inquiéter, enfin, Usons , ma foi , jusqu'à la fin ,

De la bonté céleste!

11 est certain que nous mourrons ; Mais il est sûr que nous vivons :

Rions ! buvons !

Et moquons-nous du reste.

Au moment où le poëte chantait cet épouvantable dernier couplet, Biancbon et d'Arthez entrèrent et le trouvèrent dans le paroxysme de rabattement, il versait un torrent de larmes, et n'avait plus la force de remettre ses chansons au net. Quand à travers ses sanglots il eut expliqué sa situation , il vit des larmes dans les yeux de ceux qui l'écoutaient.

— Ceci, dit d'Arthez, efface bien des fautes !

— Heureux ceux qui sont punis ici-bas, dit gravement le prêtre.

Le spectacle de cette belle morte souriant à l'éternité, de son amant lui achetant une tombe avec des gravelures, Barbet payant un cercueil, ces quatre chandelles autour de cette actrice dont la basquine et les bas rouges à coins verts faisaient naguère palpiter toute une salle, puis sur la porte le prêtre qui l'avait réconciliée avec Dieu retournant à l'église pour y dire une messe en faveur de celle qui avait tant aimé! ces grandeurs et ces infamies, ces douleurs écrasées sous la nécessité glacèrent le grand écrivain et le grand médecin qui s'assirent sans pouvoir proférer une parole.

Un valet apparut et annonça mademoiselle des Touches. Celte belle et sublime fille comprit tout, elle alla vivement à Lucien, et en lui serrant la main y glissa un billet de mille francs.

— 11 n'est plus temps ! dit-il en lui jetant un regard de mourant.

D'Arthez, Biancbon et mademoiselle des Touches ne quittèrent Lucien qu'après avoir bercé son désespoir des plus douces paroles, mais tous les ressorts étaient brisés! A midi, le Cénacle, moins Michel Chrestien, se trouva dans la petite église de Bonne- Nouvelle, ainsi que Bérénice et mademoiselle des Touches, deux comparses du Gymnase, l'habilleuse de Coralie et Camusot. Tous les hommes accompagnèrent l'actrice au cimetière du Père-Lachaise. Camusot, qui pleurait à chaudes larmes, jura solennellement à Lucien d'acheter un terrain à perpétuité et d'y faire construire une colonnelte sur laquelle il y aurait : Coralie, et dessous : Morte à dix neuf ans. Lucien demeura seul jusqu'au coucher du soleil, sur celle colline d'où ses yeux embrassaient Paris.

— Par qui serais-je aimé? se demanda-t-il. Mes vrais amis me méprisent. Quoi que j'eusse fait, tout eut été bien pour celle qui est là ! Je n'ai plus que ma sœur, David et ma mère ! Que pensent-ils de moi, là-bas?

Il revint rue de la Lune. Ses impressions furent si vives en trouvant l'appartement vide, qu'il alla se loger dans un méchant hôtel de la même rue. Les mille francs de mademoiselle des Touches payèrent toutes les dettes, mais en y comprenant le produit du mobilier. Bérénice et Lucien eurent dix francs à, eux qui les firent vivre pendant dix jours que Lucien passa dans un accablement maladif : il ne pouvait ni écrire, ni penser, il se laissait aller à la douleur. Bérénice en eut pitié.

— Si vous retournez dans votre pays, comment irez-vous? répondit-elle un soir à une exclamation de Lucien qui pensait à sa sœur, à sa mère et à David Séchard.

— A pied, dit-il.

— Encore faut-il pouvoir vivre et se coucher eu route. Si vous faites douze lieues par jour, vous avez besoin d'au moins dix francs.

— Je les aurai, dit-il en prenant ses habits, son beau linge, et ne gardant sur lui que le strict nécessaire.

11 alla chez Samanon, qui lui offrit cinquante francs de toute sa défroque. Il supplia l'usurier de lui donner assez pour prendre la diligence, il ne put le fléchir. Dans sa rage, Lucien monta d'un pied chaud à Frascati, tenla la fortune et revint sans un liard. Quand il se trouva dans sa misérable chambre, rue de la Lune, il demanda le châle de Coralie à Bérénice. A quelques regards, la bonne fille comprit, d'après l'aveu que Lucien venait de lui faire, quel était son dessein : il voulait se pendre.

— Èles vous fou, monsieur! dit-elle. Allez vous promener et revenez à minuit, j'aurai gagné votrç

UN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS

argent; mais restez sur les boulevards, et n'allez pas vers les quais.

Lucien se promena sur les boulevards, hébété de douleur, regardant les équipages, les passants, se trouvant diminué, seul, dans celte foule qui tourbillonnait fouettée par les mille intérêts parisiens. En revoyant par la pensée les bords de sa Charente, il eut soif des joies de la famille. Il eut un de ces éclairs de force qui trompent toutes ces natures à demi féminines, il ne voulut pas abandonner la partie avant d'avoir déchargé son cœur dans le cœur de David Sécliard, et pris conseil des trois anges qui lui restaient. En flânant, il vit Bérénice endimanchée causant avec un homme, sur le boueux boulevard Bonne-Nouvelle où elle stationnait au coin de la rue de la Lune.

— Qua fais-tu? dit Lucien.

— Voilà vingt francs, ils coûtent cher! Parlez! Elle se sauva sans que Lucien put savoir par où

elle avait passé. Le lendemain il lit viser son passeport, acheta une canne de houx, prit, à la place de la rue d'Enfer, un coucou qui, moyennant dix sous, le mit à Lonjumeau. Pour première étape, il coucha dans l'écurie d'une ferme à deux lieues d'Arpajon. Quand il eut atteint Orléans, il était déjà bien las et bien fatigué. Pour trois francs, un batelier le descendit à Tours, et pendant le trajet il ne dépensa que deux francs pour sa nourriture. De Tours à Poitiers, il marcha pendant six jours. II arriva quasi mort au delà de Poitiers; mais comme il n'avait plus que cent sous, il trouva pour continuer sa roule un reste de force. La nuit le surprit dans les plaines du Poitou. 11 était résolu à bivouaquer, quand, au fond d'un ravin, il aperçut une calèche montant une côte. A l'insu du postillon, des voyageurs et d'un valet de chambre placé sur Je siège, il put se blottir derrière entre deux paquets où il s'endormit en se plaçant de manière à pouvoir résister aux secousses.

Au malin, il fut réveillé par le soleil qui lui frappait les yeux, et par un bruit de voix. Il était à Mansle au milieu d'un cercle de curieux et de postillons. 11 se vit couvert de poussière, il comprit qu'il devait être l'objet d'une accusation, il sauta sur ses pieds , et allait parler , quand deux voyageurs, sortis de la calèche, lui coupèrent la parole :

il voyait le nouveau préfet de la Charente, le comte du Châtelet et sa femme, Louise de Négrepelisse.

— Si nous avions su ! dit la comtesse. Montez avec nous.

Lucien salua froidement ce couple en jetant sur eux un regard à la fois humble et menaçant, il se perdit dans un chemin de traverse afin de gagner une ferme où il put déjeuner avec du pain et du lait , se reposer et délibérer en silence sur son avenir. Il avait encore trois francs.

1 c poêle des Marguerites descendit le cours de la rivière en examinant la disposition des lieux qui devenaient de plus en plus pittoresques. Il atteignit à un endroit où la nappe d'eau , environnée de saules , formait une espèce de lac. Il s'arrêta pour contempler ce frais et touffu bocage dont la grâce champêtre agit sur son âme.

Une maison, attenant à un moulin assis sur un bras de la rivière, montrait entre les tètes d'arbres son toit de chaume orné de joubarbe; sa naïve façade avait pour seuls ornements des buissons de jasmins, de chèvrefeuilles et de houblon , et tout à l'entour brillaient les Ueurs du phlox et des plus splendides plantes grasses. Sur l'empierrement retenu par un pilotis grossier, qui maintenait la chaussée au-dessus des plus grandes crues, il aperçut des filets étendus au soleil. Des canards nageaient dans le bassin clair qui se trouvait au delà du moulin, entre les deux courants d'eau mugissant dans les vannes. Le moulin faisait entendre son bruit. Sur un banc rustique, le poëte aperçut une jeune femme tricotant et surveillant deux enfants qui tourmentaient des poules. Lucien s'avança.

— Ma bonne femme, dit-il, je suis bien fatigué, j'ai la fièvre, et je n'ai que trois francs, voulez-vous me nourrir de pain bis et de lait, me coucher sur la paille pendant une semaine? j'aurai eu le temps d'écrire à mes parents qui m'enverront de l'argent ou viendront me chercher ici.

— Volontiers, dit-elle, si toutefois mon mari le veut. Hé, l'homme !

Le meunier sortit, regarda Lucien et s'ôtasa pipe de la bouche pour dire : — Trois francs! une semaine! autant ne vous rien prendre.

— Peut-être Gnirai-je garçon meunier , se dit le poêle en contemplant ce délicieux paysage.

Aux Jardics, décembre 1838. — Paris, mai 1839.

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