‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 18 sur 157 · LA BELLE FILLE DE PORTILLON · texte numérisé non relu

LA BELLE FILLE DE PORTILLON

QUINAULDA SON IUGE.

La Porlillonne, laquelle devint comme ung ohascun scayt la Tascherelle , esloyl buandicre paravant d'eslre laincturière audict lieu de Portillon, d'où son nom. Si aulcuns ne cognoissent Tours, besoing est de dire que Portillon est en aualde la Loyre du couslé deSainctCyr,loingdu pont qui menneà lacaiîedrale de Tours, aullant que ce dicl ponl est loing de Maitnouslier , veu que le ponl est au mitant de la leuée entre le dict lieu de Portillon et Maimousiier. Y esles-vous? Oui. Bon. Adonques, la fille avoyl là sa buanderie, d'où elle dcvalloit en ung rien de temps pour laver en Loyre, et passoyl sur une loue pour dler à Sainct Martin qui se trouuoit de l'aullre :ouslé de l'eau e où elle rendoit la pluz grant part de ses buées en Chasleauncuf et aullres lieux.

Enuiron la Saint Jean , sept années avanl de marier le bonhomme Taschereau , elle cusl l'eage d'eslre aymee. Comme elle esloyt rieuse, elle se lairra lyincr sans eslire aulcun des gars qui la poursuiyoient d'amour. Encores que elle eusl à son bancq ioubs sa croissée, le fils à llabelays qui avoyl sept batteaulx navigeanl en Loyre, l'aisné des Jahan , ilarcbandeau le cousturier et Peccard le dorelolier, elle en faysoit mille mocqueries, pourcequeellevou-

loyt estre menée à l'ecelize paravant de s'enchargier d'ung homme , ce qui preuve que ce feul une garse honneste tant que sa vertu ne feul point embouzée. Elleesloyt deces filles qui se guardenl moult d'eslre contaminées, a insquiprinses paradvcnteurelairrent aller tout à trac, en ce penser que pour une tache ou pour mille, il est louiours nécessaire de se fourbir. Besoing est d'uzer d'indulgence à l'enconslre de ces characleres.

Ung ieune seigneur de la court la vid ung iour que elle passoyl l'eaue sur le coup de midi par ung soleil Irez ardent qui faysoit reluire ses amples beaullez, et la voyant demanda quelle estoyt. Ung viculx homme qui laboroyl en la greue luy nomma la belle fillede Portillon, buandicre cogneue pour ses bons rires et sa saigesse. Ce ieune seigneur pourveu de fraizes à empoizer, avoit force loilles et drappeaulx irez prelieulx, il se rezolut à donner la pralicque de sa mayson à la belle fille de Poriillon , que il arresla au passaige. Il feul mercié par elle et grandement , veu que il esloyt le sire du Fou chambcrland du roy. Cesle renconslre fil la bellcfille tant heureulze, que elle eusl le becq plein de ce nom. Elle en parla moull à ceulx de Sainct Martin, et au

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rattourner en sa buanderie en dict ung seplicr de parolles;puysrendemainendesbagoulaloutaultant en lavant à l'eaue; par ainsy il feut pluz parlé de mon seigneur du Fou en Portillon que de Dieu au prosne, ce qui estoyt trop.

— Si elle bat ainsy à froid , que fera-t-elle à ebauld? dict ung restant de uieille laucuze, elle en veult , il luyen cuyra du Fou !

Pour la prime foys que ceslc folle à langue pleine de mon sieur du Fou eust à livrer des linges en l'hostel , le cbamberland la voulsist voir et luy chanta laudes et compiles sur ses goldronncries et fina par luy dire que elle n'estoil poincl solle d'eslre belle, et pour ce, la payeroit lance sur l'autre. Le l'aict suyvil la parollc , veu que en ung moment où ses gens les lairrerent, il amignolla la belle fille qui cuydoit luy voir tirer bcaulx denniers de sa bougctle et n'ozoit rcsguarder à la bougelle en fille honteuze de rcccpvoir salaire, dizant : — Ce sera pour la prime foys.

— Ce sera tost , fict-il.

Aulcuns dizent que il eust mille poines à la forcer et la força petitement , aulcuns la tinrent pour mal forcée pourecque elle issit comme une armée aval de roule , se respandit en plaintes et querimonics et vind chez le iuge. Par aduenleure, mon dict iuge csloit ez champs. La Porlillone allendist son rcttourner en la salle, plourant, dizant à la seruante que elle a voy lesté voilée, pour ce que monseigneur du Fou ne luy avait rien baillé aullrc que sa meschancelé; landis que ung chanoine du chapitre souloyt lui donner grosses sommes de ce que luiavoyt robbé monseigneur du Fou ; si elleaymoit ung homme, elle existimeroyt saige de luy bailler cesle ioye pourecque elle y prendroil plaizir; ains le chamberland l'avoythodéc, hoguinée, et non mignoliée gentiment commeelle cuidoit l'esire, pariant il luydebvoyl les mille escuz du chanoine. Le juge renlre, voit la belle fille et veult noizer, ains elle se met en guarde et dict que elle est venue pour fayre une plaincte. Le iuge luy repond que, pour le seur, il y aura ung pendeu de sa fasson si elle le souhhaile, pour ce que il est en raige de fayre les cent ung coups pour elle. La belle fille luy dict que elle ne veult poinct que son homme meure, ains que il luy paie mille escuz d'or , pource que elle est contre son gré forcée.

— Ha, ha, fiel le iuge, cesie fleur vault davantage.

— A mille escuz , fict-elle , ie le quille , pour ce que ie viurai sans faire mes buées.

— Cil qui a prins cesle ioye , esl-il fourni de denniers? demanda le iuge.

— Oh, bien.

— Doncqucs il payera chier. Qui est-ce?

— Monseigneur du Fou.

— Voilla qui change la cause, dict le juge.

— Et la justice! fict-elle.

— l'ai dict la cause et non la justice , respartit le iuge. Besoing est de bien scavoir comment eustlieu le caz.

Lors la belle fille racompla naifuement comment elle rangioit les fraizes dedans le bahust de monseigneur, alors que il avoyt ioué avecque sa iuppeà elle et que elle se estoyt rctlournée disant : Finez, monseigneur!

— Tout est dict, fil le iuge, veu que Dar ceste parollc, il a cuidé que lu luy baillois congé de fincr vifvcmcnl. Ha ! ha !

La belle fille dit que elle se esloit deffendeue en plourant et criant, ce qui faisoit le viol.

— f.hiabrcnas de pucelle pour inciter, fict le iuge. Enfin de tout, la Porlillonne dict que manlgré

son vouloir elle se csloit senlu prinse par la sainctcure et acculée au licl, aprest que elle avoyt moult saullé, moult crié; ains que ne voyant nul secours advenir, elle avoyt perdeu couraige.

— Bon , bon , fict le iuge , havez-vous eu plaizir?

— Non , fict-elle. Mon dommaige ne scauroyt se payer que par mille escuz d'or.

— Ma myc , fict le iuge , ie ne repeois poinct vostre plainte , veu que ie cuide nulle fille ne cslre viollée que de grant cueur.

— Ha, ha, monsieur, fict-elle en plourant, interroguez voslre seruanle , et oyez ce que elle vous enilira.

La seruante affera que il y avoitdes viols playsans et des viols trez-maulvais , que si la Porlillonne n'avoyl perceu ni denniers ni plaizir, il luy esloit deu plaizir ou denniers. Ce saige advis gecla le iuge en Irez grant perplexitez.

— Jacqueline! fict il , paravanl que ie souppe ie ueux grabeler cecy. Or ca, va quérir mon ferret avecque ung fil rouge à lier les sacqs à proccesls.

Jacqueline vind avecque ung ferret troué d'ung ioly chas en louie perfection et ung gros fil rouge comme en uzenl gens de iusiiee. Puys la seruanle demoura en pieds à uoir iuger la requeste, Irez esmeue ainsy que la belle fille de ces préparatoires mysligoriques.

— Ma mye, fict le iuge, ie vais lennirle passefilet dont le chas est grant assez pour y enfiler sans peine ce bout. Si vous l'y bouliez , ie me charge de uoslre cause et feray cracher monseigneur au bassinet par ung compromis.

— Que est de ceci? fict-elle. le ne veulx poinct le promellrc.

— Ce est ung mot de iusiiee pour signifier ung accord.

— Ung compromis est doncqucs les accordailles de la iusiiee, dict la Porlillonne.

CONTES DROSLATICOUES.

— Ma mye, le viol vous ha aussi ouvert l'cspcrit. Y cstes-vous?

— Ouy, fict-elle.

Le malicieulx iuge fit beau ieu à la viollée en luy tendant bellement le trou ; ains quand elle voulsist y boutler le fil que elle avoyt tordeu pour le fayre droict, le iuge bougea ung petit et la fille en feut pour son prime coup. Elle soubpssonna l'argument que luy poulsoit le iuge , mouilla le fil , le tendit et revint. Bon iuge de bouger, vetiller et fretinfretailler comme une puccelle qui n'oze. Adoncques le damné fil n'entroyt poincl. Relie fille de s'appliquer au trou , et bon iuge de barguigner. La nopee du fil ne se parfaysoit poinct, léchas demouroit vierge, et la seruante de rire dizant à la Portillonne que elle scavoit mieulx estre viollée que violler. Puys bon iuge de rire et belle Portillonne de plourer ses escuz d'or.

— Si uous ne restez poinct en plasse, luy dict la belle fille perdant patience, et que uous bougiez touiours, ie ne scauroys enfiler ce deslroict.

— Doncques , ma fille , si tu avoys faict ainsy, monseigneur ne le auroyt poinct deffaiete. Encores, considère combien est facile ceste entrée et combien doibt estre cloze une puccelle!

La belle fille qui se iactoit d'estre forcée, demoura songeuze et cercha à fayre le iuge quinauld en luy resmonstrant comment elle avoyt esté contrainetc à cedder, veu que il s'en alloyt de l'honneur de toutes les paouvres filles idoines à estre viollées.

— Monseigneur, pour que la choze soitiuste, besoing est que ce ie fasse comme ha faict monseigneur. Si ie n'avoys eu qu'a bouger, ie bougerois encore , ains il a faict aultres cerimonies.

— Oyons, respondict le iuge.

Vecy doncques la Portillonne qui arresse le fil et le froste en la cire de la chandelle à ceste fin que il demoure ferme et droict. Puys le fil arressé, picque sur le chaz que luy tendoyt le iuge en vetillant touiours à dextre , à senestre. Ores la belle fille luy dizoit mille gaudisseries comme : Ha le ioly chaz ! Quel mignon but de fischerie ! Oncques n'ai veu tel bijou! Quel bel entre deulx! Lairrez-moi boutler ce fil persuasif. Ha ! ha ! ha! vous allez blecer mon paouvre fil , mon mignon fil ! Tennez vous coi ! Allons, mon amour de iuge, iuge de mon amour! Hein ! le fil ne ira-t-il pas bien dedans ceste porte de fer qui usera bien du fil, veu que le fil en sort bien desbifé. Et de rire , veu que elle en scavoyt ià plus long à ce ieu que le iuge qui rioit, tant elle estoit fallote, cingesse et mignarde à tendre et rettirer le fil. Elle tint mon dict sievr iuge le caz au poing jusques à sept heures touiours vetillant, freslillant comme marmotte deschaisnée; et la Portillonne se bendoit touiours à fayre entrer le fil, il

DE BALZAC. T. VF.

n'en pouvoit mays, d'autant que le iuge sentist son rost qui brusloyt , et eust le poing tant fatigué, que il feut conlrainct soy repouzer ung petist au bord de la table; lors bien dextrement la belle fille de Portillon fourra le fil, dizant : — Vecy comme a eu lieu la choze.

— Ains , fict-il , mon rost brusloit.

— Et aussy le mien , fict-elle.

Le iuge deuenu quinauld dict à la Portillonne que il verroyl à parler à monseigneur du Eou, et se chargeoit du pourchaz, veu que il constoyt que le ieune seignevr l'avoit forcée contre son gré ; ains que pour raysons vallables, il atlermoyeroit les choses à l'umbre. L'endemain le iuge alla en court et vid monseigneur du Fou, auquel il dedduisit la plainte de la belle fille, et comment elle luy avoyt racompté le caz. Ceste plaincte de justice pleut moult au roy. Le ieune du Fou ayant dict que il y avoyt du vray, le roy luy demanda s'il l'avoyt treuvee de difficile accest, et comme le sievr du Fou respundit naifuement que non , le roy repartist que ceste perluysadc valloyt bien cent escus d'or, et le chamberland les bailla au iuge pour n'estre poinct taxé de ladrerie, ains dict que l'empois seroit de bonne rente à la Portillonne. Le iuge rattourna dans Portillon , et dict en soubriant à la belle fille que il avoyt soubsleué cent escus d'or pour elle. Ains , si elle soubhaitoyt le demourant des mille escus, il y avoyt en cettuy moment dedans la chambre du roy aulcuns seigneurs, qui, saichant le caz, s'offroyent à les luy parfayre a son gré. La belle fille ne reffuza poinct à cecy, dizant que por ne pluz faire ses buanderies , elle buanderoyt voulentiers son caz ung petit. Elle recongneut largement la poine du bon iuge, puys gaigna ses mille escus d'or en ung moys. De là vinrent les menteries et bourdes sur son compte, veu que pour ce dixain de seigneurs, les ialouses en mirent cent; tandis que au rebours des garses, la Portillonne devint saige dcz que elle eust ses mille escus d'or. Voire ung ducq qui n'auroyt poinct compté cinq cents escus auroyt treuvé la fille rebelle à son dezir, ce qui preuve que elle esloit chiche de son estoffe. Il est vray que le roy la fict venir en son relraict de la rue Quinquangrogne, au mail du Chardonneret, la treuva très-belle, moult noizeuse, s'en gaudit, et deffendit que elle feut inquiettee en aulcune manniere par les sergeans. La voyant si belle, Nicolle Beaupertuys, la mye du roy, lui bailla cent escus d'or pour aller à Orléans vérifier si la couleur de la Loyre estoyt la mesme que soubs Portillon. La belle fille y alla d'aultant pluz voulentiers que elle ne se soulcioit mie du roy.

Quand vind le bonhomme qui confessa le roy en sesiours exlresmeset feut canonizedeppuys, la belle fille alla fourbir sa conscience à luy, fict penittenec

CONTES DROSLATICQUES.

et funda ung lict en la léproserie de Sainct-Lazarc, lez Tours. Numbre de dames que vous cognoissez ont esté viollees de bon gré par pluz de dix seigneurs , sans funder aultres liets que ceulx de leurs maysons. Besoing est de relatler ce faict pour lauer l'honneur de cesle bonne fille qui lavoit les ordeurcs d'aullruy, et qui deppuys eusl tant de renom

pour sa gentillesse et son esprit ; clic bailla la preuve de ses méritles en mariant Taschereau, que elle tict trez-bien cocqu à leur grant cueur à tous deulx, comme a esté dict cy dessus au conte de l'Apostrophe.

Cecy nous desmontre en toute euidence que avecque force et patience on peut aussy violer la iustice.

CY EST DÉMONSTRÉ

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