‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 21 sur 157 · DE TROIS PELERINS · texte numérisé non relu

DE TROIS PELERINS

Alors que li pape lairra sa bonne uille d'Auignon pour demourer en Rome, aulcuns pèlerins feurent guabelez qui se estoient arroutez pour la Comtat et deurent passer les haultes Alpes à ceste fin de guaisgner cesle dicte uille de Rome où ils alloient quérir le remittimus de peschez bigearres. Lors voyoit on par les chemins et ostelleries ceulx qui portoient le collier de l'ordre des frères Caïn, aultrement la fleur des repentirs , tous maulvais garsons enchargiez d'asmes leppreuzes qui avoyent soif de se baisgner en la piscine papale et portoient or ou chouzes pretieulzes pour rachepter leurs maulvaisetiez, payer les bulles et guerdonner les saincts. Comptez que ceulx qui beuvoicnt de l'eaue à l'aller, au reltourner si les ostelliers leur bailloient eaue, vouloient eaue benoisle de cave.

En cesluy temps, trois pèlerins vindrent en ceste dicte uille d'Auignon à leur dam, veu que elle estoyt veufve du pape. Alors que ils deuallerent le Rhodane pour gaigner la coste Mediterrane, des trois pèlerins, ung qui mennoit en laisse son fils en l'eage de dix ans au pluz, leur faulsa compagnie; puis devers la uille de Milan ce compaignon se remonstra soudain sans garson. Adoncques à la vespree et au soupper ils banequeterent à ceste fin de fester le reltourner du pellerin que ilscuidoient avoir este miz en desgoust de penittence, faulle de

pape en Auignon. De ces trois Romipetes , ung estoyt vennu de la citté de Paris, l'aultre aduenoit d'Hallemaigne et le tierce qui sans doubte aulcun vouloyt enseigner son filz par cestuy voyage estoit deuallé de la duchie de Rorgoingne, en laquelle il tennoit aulcuns fiefs et estoyt ung caddet de la maison de UilIers-la-Faye ( Uilla in Fago) ayant nom de La Vaugrenand. Li baron hallemand avoit faict renconstre du bourgeoys de Paris en deçà Lyon ; puys tous deulx avoient accosté li sire de La Vaugrenand en veue d'Auignon.

Adoncques en cesle ostellerie, les trois pèlerins délièrent prou leurs langues et convindrent gaigner Rome de conserue a ceste fin de se bender contre les destrousseurs de gens, oyseaulxde nuict, et aullres pistolandiers qui faisoient estât de deschargier les dicts pèlerins de ce qui leur poisoit sur le corps paravant que li pape leur oslat ce qui leur poisoit sur la conscience. Aprest boyre , les trois compaignons deuizerent, veu que le piot est la clef du discours, et tous firent ceste adueu que la cauze de leur despartie estoyt ung caz de femme. La seruante qui les resguardoyt boyre, leur dict que sur ung cent de pèlerins qui s'arrestoient en cesle locande, nonante neuf estoient en rote pour ce faict. Ces trois saiges considérèrent lors combien la femme estoyt pernilieulze à l'homme. Li baron

CONTES DROSLATimUKS.

monstra la poisanle chaisnc d'or que il avoit en son haubert pour guerdonner mon sievr Sainct Pierre et dict que son caz estoit tel que il ne s'acquitteroit poinct avecque la valleur de dix pareilles chaisnes. Li Parizien dcfïïct son guanletmiten lumière ung annel a dyamant blanc dizant que il portoit au pape centfoysaultant. Li Borguignon defïïct son bonnet, exhiba deux perles mirifiques qui esloient bcaulx pendans d'aureilles pour Nostre-Dame-de-Lorette, et fict ceste advueu que il aymeroit mieulx les lairrer au col de sa femme. La dessus la seruante dict que leurs peschez debvoicnt avoir esté gros comme ceux des Visconti. Lors les pèlerins respondirent que ils esloient tels que ils avoient chacun en leur asme faict vueu de ne pluz oneques margauder pour le demourant de leurs iours, tant belles seroient les femmes, et ce en oultre de la pcnitlcnce qui leur seroit impozee par li pape. Lors la seruante s'eslomira que tous eussent faict mesme vueu. Li Borguignon adiouxla que cestuy vueu avoit esté cauze de son attardement deppuyslcur entrée en Avignon, poureeque il avoit eu en paour extresme que son fiev, maulgré son eage, ne margaudast, et que il avoit faict serment d'empeschier bestes et gens de margauder dans sa mayson et sur ses dominâmes. Li baron s'estant enquiz de l'aducnture, li sire leur dict la choze ainsy.

Vous scavez que la bonne comtesse Jeanne

d'Avignon fict iadys une ordonnance pour les puttes, que elle contraignist a demourer en ung fauxbourg, cz maisons bordelieres, a vollctz paincls en rouge et fermez. Ores passant en vostre compaignie par cestui damnez fauxbourg, mon gars fict remarque desdictes maisons à volletz fermez et paincts en rouge . et sa curiosité se estant esveiglée comme vous scavez que ces dyables de dix ans ont l'œil a tout , il me tira par la mansche , et ne fina de me tirer iusques a ce que il ayt sceu de moy quelles esloient ces dictes maysons. Lors pour finer, ie luy dis que les ieunes garsons n'avoient que fayre en ces lieux et ne debvoient y entrer soubs poine de la vie poureeque ce estoit l'endroict où se fabricquoient les hommes et les femmes , et que le dangier estoit tel pour cil qui ne scavoit cestuy mettier, que si ung ignare y entroit, il luy saultoit au visage des cancres vollans et aultres bestes saulvaiges. La paour saizit le gars qui lors me suyvit en l'ostellerie en granl esmoi et n'ozoit gecter la veue sur les dicts bordeaulx. Pendant que ie estois en l'escuyrie pour voira l'establissement des chevaulx, mon gars dettala comme ung maraudeur, et la servante ne put me dire où il estoit. Lors ie feus en grant paour des puttes, ains eus fiance aux ordonnances qui deffendent de lairrer y vennir tels enfans. Au soupper , le drosle me revind, pas plus

honteulxque nostre divin saulveur au temple emmi les docteurs. D'où viens-tu? luy fis-ie. Des maisons à vollels rouges, fict-il. Petit liffreloffe, fis-ie , je te baille le fouet. Lors se mit a geindre et plourer. Je luy dis que s'il advouoit ce quiluyestoitaduenu, il auroit grâce des coups. Ha , fict-il , i'ai eu cure de ne poinct entrer a cauze des cancres vollans et bestes saulvaiges, et me suys tennu aux grilles des croizees, a ceste fin de voir comment se fabriquoient les hommes. Et que has tu veu? fis-ie. Ai veu, dictil, une belle femme en train d'eslre achepuée poureeque il luy failloit une seule cheville que ung icune fabricquant luy boutloit en grant ardeur. Aussitost faicte, elle a viré, parlé et baysé son manufacturier. Souppez , fis-ie. Puys durant la nuict , ie rattournai en Borgoigne et le lairrai a sa mere, en grant paour que a la prime ville, il ne voulsisl boutter sa cheville en quelque fille.

— Ces dicts enfans font soubvent telles reparties, fict le Parizien. Celluy de mon voizin descouvrit le cocquaige de son père par ung mot que vecy. Ung soir ie luy dis pour scavoir s'il esloit bien appris en l'eschole ez chozes de la relligion : — Que est ce que l'espérance ? — Ung gros harbalestrier du roy, qui entre céans quand mon père en sort, fictil. Ue faict le seargent des harbaleslriers du roy estoit ainsi surnommé en sa compaignie. Le voizin feut quinauld d'ouir ce mot, et encore que par contenance il se contemplast au mirouere , il ne put y voir ses cornes.

Li baron fict ceste remarque que le dire de cestuy gars estoit bel en cecy : que de faict l'Espérance est une garse qui viend couchier avecque nous alors que les rcallitez de la vie font deffault.

— Ung cocqu est-il faict à l'imaige de Diev? dict le Borguignon.

— Non , fict le Parisien , poureeque Diev feut saige en cecy qu'il ne ha poinct prins femme , aussi est-il heureulx durant l'esternilé.

— Ains, dict la seruante, les cocquz sont faicts à l'imaige de Diev paravant d'estre encornez.

Sur ce, les trois pèlerins mauldirent les femmes, en disant que par elles se faisoient tous maulx en ce munde.

— Leurs caz sont creulx comme heaulmes, dict le Borguignon.

— Leur cueur est droict comme serpe , fict le Parizien.

— Pourquoy voit-on tant de pèlerins et si peu de pèlerines? fict li baron hallemand.

— Leurs damnez caz ne peschent poinct, respondict le Parizien. Li caz ne cognoist ni père ni mere, ni les commendemens de Dieu ni ceulx de l'ecclize, ni loys divines ni loys humaines; li caz ne scayt aulcune doctrine, n'entend poinct les herezics, ne

CONTES DROSLATICQUES.

sçauroit estre repprouche, il est innocent de toust et rit louiours; son entendement est nul , et pour ce I'ai-ie en horreur et detestation profunde.

— Aussy moy, fiel le Borguignon, et ie commence a concepvoir la variante faicle par ung scavant ez verselz de la Bible en lesquels il est rendev compte de la création. En ce commentaire , que nous nommons ung noël en nostre pays, gist la rayson de l'imperfection du caz des femmes duquel, au rebours des aullres femelles, aulcun homme ne sçauroit estancher la soif, tant s'y reuconstre ardeur dyabolique. En ce noël , il est dict que le Seigneur Diev ayant torné la teste pour resguarder ung asne lequel brayoit pour la prime foys en son paradiz durant que il fabricquoit Eue , ly dyable prind ce temps pour boulier son doigt en ceste trop parfaicte créature et fict une chaulde bleceure que li Seigneur eustcure de bouscher par ung poinct, d'où les puccelles. Au moyen de ceste bridde, la femme debvoit demourer close et les enfans se fabricquer en la manniere dont li Seigneur avoit faict les anges, par ung plaizir aultant au dessus du charnel que le ciel estoit au dessus de la terre. Advizant cesle closteure, li dyable, marri d'estre quinauld , tira par la peau le sievr Adam quidormoit et l'estendit en imitacion de sa queue dyabolique, ains poureeque li père des hommes estoit sur le dos , ceste appendix se treuva deuant. Par ainsy , ces deulx dyableries eurent la passion de soy reunir par la loy des similaires que Diev avoit faicte pour le Irain de ses mundes. De la vind le prime peschez, et les dovleurs du genre humain, poureeque Diev voyant l'ouvrage du dyable se compleut à scavoir ce qui en adviendroit.

La seruanle dict lors que ils avoient moult rayson en leurs dires poureeque la femme estoit ung maulvais bestail, et que elle en cognoissoit que elle aymeroit mieulx en terre qu'en prez. Les pèlerins voiant lors que cesle fllle estoit belle , eurent paour de faillir à leurs vueux, et s'allèrent couchier. La

fille vind dire à sa mayslresse que elle logioit des mescreans et leur racompla leurs dires en l'endroict des femmes, lié, fict l'hoslellicre , peu me chault des pensers que les chalands ont en leurs ceruelles, pourveu que leurs bougelles soient moult guarnies. Ains lorsque la seruanle cusl parlé des ioyaux : Vecy qui resguarde toutes les femmes, dicl-elle Irez esmeue. Allons les arraizonner, ie prends les nobles et ie te baille le bourgeoys.

L'hoslelliere, quiestoit Iapluz putebourgeoyse de la duchié de Milan, devalla en la chambre où couchioient le sire de La Vaugrenand et li baron hallemand , et les congratula sur leurs vueux , en leur dizant que les femmes n'y perdroient pas grand chouze ; ains que pour accomplir ces dicls vueux, besoing esloit de scavoir s'ils rezisteroienl à la pluz mièvre des tenlacions. Lors elle s'offrit à couchier prest d'eulx, tant elle estoit curieulze de vérifier si elle ne seroit poinct chevaulchiée, ce qui ne luy estoit advenu dedansaulcun lict où elle avoit eu compaignie d'homme.

L'endemain, au deieusner, la servante avoit l'annel au doigt ; la maystresse avoit la chaisne d'or au col et les perles aux aureilles. Les trois pèlerins demourerent en ceste dicte ville environ ung moys, y despendirent l'argent que ils porloient en leurs bougettes, et convindrent que s'ils avoient faict telles mauldissons sur les femmes, ce estoit poureeque ils ne avoient poinct gousté aux Milanaises.

A son ratlourner en Allemaigne, le baron fict ceste obserualion que il ne estoit coulpable que d'ung peschez, ce esloit d'estre en son chastel. Le bourgeoys de Paris revind avecque force coquilles et Ireuva sa bourgeoise avecque l'Espérance. Le sire Borguignon vid la dame de La Vaugrenand tant marrie qu'il faillit crever des consolacions qu'il luy bailla, nonobstant ses dires.

Cecy preuve que nous debvons nous tayre ezhostelleries.

Ul. ))A!./\C. T. \1,

NAIFUETÉ.

Par la double rouge creste démon cocq, et par la Joubleure roze de la pantophle noire de ma raye! Par toutes les cornes des bien aimez cocqus et par a vertu de leurs sacrosainctes femmes, la pluz belle Euvrc que font les hommes n'est ni les poesmes ni es loilles painctes, ni les musicques , ni les chas- [eaulx, ni les statues tant bien sculptées soient elles, ii les galères à voilles ou à rames; ains les enfans. Entendez les enfans iusques en l'eage de dix années , pource que aprest ils deuiennent hommes ou femmes, et prenant de la rayson ne uallent pas ce que ils ont cousté : les pires sont les meilleurs. Connderez-les iouant avecque toust naifuement, avecjue sovliers, sur toust les fenestrez, avecque les )ustils de mesnaige, lairrant ce qui leur desplaist, :riaiil aprest ce qui leur plaist , hallebotant la may- ;on, grignotant les doulceurs, et toujours riant alors jue les dcntzsonl poulseeshors , vous serez de ceste iduis que ils sont delilieulx de toust poinct, oullre \ue ils sont fleurs et fruict , fruict d'amour et fleur le uic. Doncques tant que leur entendement n'est )oinst desvoyé par les remuemenaiges de la uie , il l'est rien en ce munde de pluz sainct ne de pluz )laysant que leurs dires , lesquels tiennent le hault )out en naifueté. Ceci est vray comme la double 'resseured'ung bœuf. Oncques n'ouyrezung homme ;stre naïf à la metthode des enfans , veu que il se renconstre on ne scaytquel ingrédient de rayson en a naifueté d'ung homme, tandis que la naifueté des mfans est candide, immaculée, et sent la finesse de a mère, ce qui esclalte en cettuy conte.

La royne Catherine estoyt en cettuy temps daul-

phine, et pour se fayre bien vennir duroy son beau père, lequel alloyt alors piètrement, luy donnoyt de temps à aultre des tableaux italians , saichant que il les aymoit moult, estant amy du sievr Raphaël d'Urbin , des sievrs Primalice et Leonardoda Vinci, auxquels il envoyoit de nottables sommes. Adoncques elle obtinst de sa famille, laquelle avoyt la fleur de ces trauaulx pour ce que le duc Medici gouvernoit la Toscqtiane, ung pretieulx quadre painct par ung Venicien ayant nom Titian , paintre de l'empereur Charles et Irez en faueur, où il avoyt pourtraict Adam et Eue au moment où Dieu les lairroyt deuizer dedans le paradiz terrestre, et estoyent de grandeur nalturelle dans le costume de leur temps, sur lequel il est difficile d'errer, veu que ils estoyent vestus de leur ignorance et caparassonnez de la grâce divine qui les enuellopoit, chozes ardues à paindre à cauze de la covleur et ce en quoy avoyt excellé mon dict sievr Titian. Le tableau feut miz en la chambre du paoure roy qui lors souflïoit du mal dont il moureust. Ceste paincleure eust ung grant succest à la court de France où chascun souloytlauoir, ains aulcun n'eust ceste licence auant la mort du roy, veu que sur son dezir, ce dict cadre feut lairré dedans sa chambre autant que il vesquit.

Ung jour madame Catherine menna chez le roy sonûlz Francoys et la petite Margot, lesquels commençoient à parier à tort et à trauers, comme font tous enfans. Ores cy ores là, ces dicts enfans avoient entendeu cauzer de ce pourtraict d'Adam et d'Eue , et avoient tormenté leur mère à ceste fin

CONTES DROSLATICQUES.

que elle les y menast. Veu que ces deux petits esguayoicnt parfois le uiculx roy, madame la daulphiiie les y conduisit.

— Vous avez voulu voir Adam et Eue qui sont nos premiers parens, les vecy, fict-clle.

Adoncques elle les lairra en grant estomirement deuant le tableau du sieur Tilian et s'assit au cheuet du roy, lequel print plaizir à resguarder les enfans.

— Lequel des deulx est Adam? fict Françoys en piulsant le coude à sa sœur Marguerite.

— Ignard , respartit la fille, pour le scavoir faudroyt que ils feussent vestus.

Ceste response, qui rauit le paoure roy et la mère, feusl consignée en une lettre escripte à Florence par la royne Catherine.

Nul escripuain ne l'ayant mize en lumière, elle demourera comme fleur en ung coin de ces dicls conlesencorequc elle nesoit nullemcnldroslaticque, et que il n'y ail aultre enseignement à en tirer que , pour ouir de ces iolys mots d'enfance, besoing est de fayre des enfans.

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