‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 31 sur 157 · ET EAU CARMINATIVE · texte numérisé non relu

ET EAU CARMINATIVE

DE CÉSAR BIROTTEAU

DÉCOUVERTE MERVEILLEUSE APPROUVÉE PAR L'iNSTITUT DE FRANCE.'

« Depuis longtemps une pâte pour les mains et « une eau pour le visage, donnant un résultat su- « périeur à celui obtenu par l'Eau de Cologne dans <t l'œuvre de la toilette, étaient généralement dé- « sirées par les deux sexes en Europe. Après avoir « consacré de longues veilles à l'élude du derme <c et de l'épiderme chez les deux sexes, qui, l'un

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CÉSAR BIROTTEAU

« comme l'autre, atlachentavcc raisonleplus grand « prix à la douceur, à la souplesse, au velouté de « la peau, le sieur Birotteau, parfumeur avanta- « geusement connu dans la capitale et à l'étranger , « a découvert une Pâte et une Eau à juste titre « nommées, dès leur apparition, merveilleuses « par les élégants et par les élégantes de Paris. En «( effet, cette Pâte cl cette Eau possèdent d'éton- « nanles propriétés pour agir sur la peau, sans la « rider prématurément , effet immanquable des « drogues employées inconsidérément jusqu'à ce « jour et inventées par d'ignorantes cupidités. Cette « découverte repose sur la division des tempéra- « ments, qui se rangent en deux grandes classes « indiquées par la couleur de la Pâte et de l'Eau, « lesquelles sont roses pour le derme et l'épi- « derme des personnesde constitution lymphatique, (( et blanches pour ceux des personnes qui jouis- « sent d'un tempérament sanguin.

« Cette pâte est nommée Pâte des Stiltanes parce « que cette découverte avait déjà été faite pour « le sérail par un médecin arabe. Elle a été ap- « prouvée par l'Institut sur le rapport de notre « illustre chimiste Vauquelin, ainsi que l'Eau éta- « blie sur les principes qui ont dicté la composiu tion de la Pâte.

« Celte précieuse Pâte, qui exhale les plus doux « parfums, fait donc disparaître les taches de rous- « seur les plus rebelles, blanchit les épidermes les « plus récalcitrants, et dissipe les sueurs de la main « dont se plaignent les femmes non moins que les « hommes.

« L'Eau Carminative enlève ces légers boutons « qui, danscertains moments, surviennent inopiné- <t ment aux femmes , et contrarient leurs projets « pour le bal 5 elle rafraîchit et ravive les couleurs « en ouvrant ou fermant les pores selon les exigen- « ces du tempérament; elle est si connue déjà « pour arrêter les outrages du temps que beaucoup u de dames l'ont, par reconnaissance, nommée « l'amie de la beauté.

« L'Eau de Cologne est purement et simplement « un parfum banal sans efficacité spéciale , tandis u que la Double Pâte des Sultanes et Y Eau Carmi- « native sont deux compositions opérantes , d'une u puissance motrice agissant sans danger sur les <i qualités internes et les secondant; leurs odeurs u essentiellement balsamiques et d'un esprit diverti tissant réjouissent le cœur et le cerveau admirait blement, charment les idées et les réveillent; « elles sont aussi étonnantes par leur mérite que « parleur simplicité; enfin, c'est un attrait déplus « offert aux femmes, et un moyen de séduction « que les hommes peuvent acquérir.

« L'usage journalier de l'Eau dissipe les cuissons

<: occasionnées par le feu du rasoir; elle préserve « également les lèvres de la gerçure et les maintient « rouges; elle efface naturellement à la longue les « taches de rousseur et finit par redonner du ton « aux chairs. Ces effets annoncent toujours en « l'homme un équilibre parfait entre les humeurs , « ce qui tend à délivrer les personnes sujettes à la « migraine de cette horrible maladie. Enfin VEan « Carminative , qui peut être employée par les « femmes dans toutes leurs toilettes , prévient les « affections cutanées en ne gênant pas la transpirait tion des tissus, tout en leur communiquant un « velouté persistant.

« S'adresser, franc de port, à M. César Birotic teau , successeur de Ragon , ancien Parfumeur de « la reine Marie-Antoinette , à la Reine des Roses, <c rue Saint-llonoré , à Paris , près la place Ven- « dôme.

« Le prix du pain de Pâte est de trois livres f et « celui de la bouteille est de six livres* »

« M. César Birotteau , pour éviter toutes les contrefaçons, «prévient le public que la Pâte est enveloppée d'un papier «portant sa signature, et que les bouteilles ont un cachet in- «crusté dans le verre.»

Le succès fut dû , sans que César s'en doutât , à Constance qui lui conseilla d'envoyer l'Eau Carminative et la Pâte des Sultanes par caisses à tous les parfumeurs de France et de l'étranger, enleur offrant un gain de trente pour cent, s'ils voulaient prendre ces deux articles par grosses. La Pâle et l'Eau valaient mieux en réalité que les cosmétiques analogues , et séduisaient les ignorants par la distinction établie entre les tempéraments : les cinq cents parfumeurs de France, alléchés par le gain, achetèrent annuellement chez Birotteau chacun plus de trois cents grosses de Pâte et d'Eau , consommation qui lui produisit des bénéfices restreints quant à l'article, énormes par la quantité. César put alors acheter les bicoques et les terrains du faubourg du Temple, il y bâtit de vastes fabriques et décora magnifiquement son magasin de la Reine des Roses; son ménage éprouva les petits bonheurs de l'aisance, et sa femme ne trembla plus autant.

En 1810, madame César prévit une hausse dans les loyers , elle poussa son mari à se faire principal locataire de la maison où ils occupaient la boutique et l'entresol, et à mettre leur appartement au premier étage. Une circonstance heureuse décida Constance à fermer les yeux sur les folies que Birotteau fit pour elle dans son appartement. Le parfu-

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meur venait d'être élu juge au tribunal de commerce. Sa rigide probité, sa délicatesse connue et la considération dont il jouissait lui valurent cette dignité qui le classa désormais parmi lesnotables commerçants de Paris. Pour augmenter ses connaissances, il se leva dès cinq heures du malin, lut les répertoires de jurisprudence et les livres qui traitaient des litiges commerciaux. Son sentiment du juste, sa rectitude, son bon vouloir, qualités essentielles dans l'appréciation des difficultés soumises aux sentences consulaires, le rendirent un des juges les plus estimés. Ses défauts contribuèrent également à sa réputation. En sentant son infériorité, César subordonnait volontiers ses lumières à celles de ses collègues flattés d'être si curieusement écoutés par lui : les uns recherchèrent la silencieuse approbation d'un homme censé profond, en sa qualité d'écouteur; les autres, enchantés de sa modestie et de sa douceur, le vantèrent. Les justiciables louèrent sa bienveillance, son esprit conciliateur, et il fut souvent pris pour arbitre en des contestations où son bon sens lui suggérait une justice de :adi. Pendant le temps que durèrent ses fonctions , il sut se composer un langage farci de lieux communs, semé d'axiomes et de calculs traduits en phrases arrondies qui doucement débitées sonnaient iux oreilles des gens superficiels comme de l'éloquence. Il plut ainsi à cette majorité naturellement médiocre, à perpétuité condamnée aux travaux, ïux vues du terre à terre. César perdit tant de temps m tribunal, que sa femme le contraignit à refuser lésormais ce coûteux honneur.

Vers 1813, grâce à sa constante union et après ivoir vulgairement cheminé dans la vie, ce mélage vit commencer une ère de prospérité que *ien ne semblait devoir interrompre. Monsieur ;t madame Ragon , leurs prédécesseurs , leur înclc Pillerault , Roguin le notaire, les Matifat , Iroguisles de la rue des Lombards , fournisseurs le la Reine des Roses, Joseph Lebas , marchand Irapier, successeur des Guillaume, au Chat qui oelote, une des lumières de la rue Saint-Denis, le uge Popinot , frère de madame Ragon , Chiffrefille, de la maison Protez et Chiffreville, monsieur ;t madame Cochin , employés au Trésor et comnandilaires des Matifat , l'abbé Loraux confesseur it directeur des gens pieux de cette coterie, et quelles autres personnes composaient le cercle de eurs amis.

Malgré les sentimens royalistes de Birotteau , 'opinion publique était alors en sa faveur , il passait pour être très-riche , quoiqu'il ne possédât encore que cent mille francs en dehors de son ;ommerce ; car la régularité de ses affaires , son exactitude, son habitude de ne rien devoir, de nejadk bàlzac. T.vr,

mais escompter s/m papier et de prendre au contraire des valeurs sûres à ceux auxquels il pouvait être utile, son obligeance lui méritaient un créditénorme. Il avait d'ailleurs réellement gagné beaucoup d'argent; mais ses constructions et ses fabriques en avaient beaucoup absorbé. Puis sa maison lui coûtait près de vingt mille francs par an. Enfin l'éducation de Césarine, fille unique idolâtrée par Constance autant que par lui, nécessitait de fortes dépenses. Ni le mari, ni la femme ne regardaient à l'argentquand il s'agissait de faire plaisir à leur fille, dont ils n'avaient pas voulu se séparer. Imaginez les jouissances du pauvre paysan parvenu, quand il entendait sa charmante Césarine répétant au piano une sonate de Steibelt ou chantant une romance! quand il la voyait écrire correctement la langue française, lire Racine père et fils , lui en expliquer les beautés, dessiner un paysage ou faireune seppia! Revivre dans une fleur aussi belle , aussi pure , qui n'avait pas encore quitté la tige maternelle , un ange enfin dont les grâces naissantes, dont les premiers développements avaient été passionnément suivis, admirés! une fille unique, incapable de mépriser son père ou de se moquer de son défaut d'instruction , tant elle était vraiment jeune fille.

En venant à Paris, César savait lire, écrire et compter, mais son instruction en était restée là, car sa vie laborieuse l'avait empêché d'acquérir des idées et des connaissances étrangères au commerce de la parfumerie. Mêlé constamment à des gens à qui les sciences, les lettres étaient indifférentes, et dont l'instruction n'embrassait que des spécialités; n'ayant pas de temps pour se livrer à des éludes élevées, le parfumeur devint un homme pratique. Il épousa forcément le langage , les erreurs, les opinions du bourgeois de Paris qui admire Molière, Voltaire et Rousseau sur parole, qui achète leurs œuvres sans les lire; qui soutient que l'on doit dire ormoire, parce que les femmes serraient dans ces meubles leur or et leurs robes autrefois presque toujours en moire, et que l'on a dit par corruption armoire. Potier, ïalma , mademoiselle Mars, étaient dix fois millionnaires et ne vivaient pas comme les autres humains : le grand tragédien mangeait de la chair crue, mademoiselle Mars faisait parfois fricasser des perles, pour imiter une célèbre actrice égyptienne. L'empereur avait dans ses gilets des poches en cuir pour pouvoir prendre son tabac par poignées , il montait à cheval au grand galop l'escalier de l'orangerie à Versailles. Les écrivains, les artistes mouraient à l'hôpital par suite de leurs originalités; ils étaient tous athées, il fallait bien se garder de les recevoir chez soi. Joseph Lebas citait avec effroi l'histoire du mariage de sa belle-

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sœur Augustine avec le peintre Sommervicux. Les astronomes vivaient d'araignées. Ces points lumineux de leurs connaissances en langue française , en art dramatique, en politique, en littérature, en science, expliquent la portée de ces intelligences bourgeoises. Un poëte, qui passe rue des Lombards, peut en y sentant quelques parfums rêver l'Asie; il admire des danseuses dans une chauderic en respirant du vétiver; frappé par l'éclat de la cochenille , il y retrouve les poëmcs brahmes , les religions et leurs castes ; en se heurtant contre de l'ivoire brut , il monte sur le dos des éléphants, dans une cage de mousseline, et y fait l'amour comme le roi deLahore. Mais le petit commerçant ignore d'où viennent et où croissent les produits sur lesquels il opère. Birolteau parfumeur ne savait pas un iota d'histoire naturelle ni de chimie. En regardant Vauquclin comme un grand homme, il le considérait comme une exception , il était de la force de cet épicier retiré qui résumait ainsi une discussion sur la manière de faire venir le thé :

— Le thé ne vient que de deux manières, par caravane ou par le Havre, dit-il d'un air finaud.

Selon Birolteau, l'aloès et l'opium ne se trouvaient que rue des Lombards, l'eau de roses prétendue de Conslantinoplc se faisait , comme l'eau de Cologne, à Paris. Ces noms des lieux étaient des bourdes inventées pour plaire aux Français qui ne peuvent supporter les choses de leur pays. Un marchand français devait dire sa découverte anglaise, afin de lui donner de la vogue, comme en Angleterre un droguiste attribue la sienne à la France. Néanmoins César ne pouvait jamais être entièrement sot ni bêle : la probité, la bonté jetaient sur les actes de sa vie un reflet qui les rendait respectables, car une belle action fait accepter toutes les ignorances possibles. Son constant succès lui donna de l'assurance. A Paris l'assurance est acceptée pour le pouvoir dont elle est le signe. L'ayant apprécié durant les trois premières années de leur mariage, sa femme fut en proie à des transes continuelles : elle représentait dans cette union la partie sagacc et prévoyante, le doute, l'opposition, la crainte, comme César y représentait l'audace, l'ambition, l'action, le bonheur inouï de la fatalité. Malgré les apparences le marchand était trembleur, tandis que sa femme avait en réalité de la patience et du courage. Ainsi un homme pusillanime, médiocre, sans instruction, sans idées, sans connaissances, sans caractère, et qui ne devait point réussir sur la place la plus glissante du monde, arriva par son esprit de conduite, par le sentiment du juste, par la bonté d'une âme vraiment chrétienne, par amour pour la seule femme qu'il eut possédée, à passer pour un homme remarquable, courageux et plein de résolution. Le public

ne voyait que les résultats. Hors Pillcrault et le juge Popinot, les personnes de sa société, ne le voyant que superficiellement, ne pouvaient le juger; d'ailleurs, les vingt ou trente amis qui se réunissaient entre eux disaient les mêmes niaiseries, répétaient les mêmes lieux communs, se regardaient tous comme des gens supérieurs dans leur partie. Les femmes faisaientassaut de bons dîners et de toilettes, chacune d'elles avait tout dit en disant un mot de mépris sur son mari ; madame Birolteau seule avait le bon sens de traiter le sien avec honneur et respect en public, elle voyait en lui l'homme qui, malgré ses secrètes incapacités , avait gagné leur fortune cl dont elle partageait la considération. Seulement, elle se demandait parfois ce qu'était le monde, si tous les hommes prétendus supérieurs ressemblaient à son mari. Sa conduite ne contribuait pas peu à maintenir l'estime respectueuse accordée au marchand, dans un pays où les femmes sont assez portées à déconsidérer leurs maris et à s'en plaindre.

Les premiers jours de l'année 1814, si fatale à la France impériale, furent signalés chez eux par deux événements peu marquants dans tout autre ménage, mais de nature à impressionner des âmes simples comme celles de César et de sa femme, qui , en jetant les yeux sur leur passé, n'y trouvaient que des émotions douces. Us avaient pris pour premier commis un jeune homme de vingt-deux ans, nommé Ferdinand du Tillet. Ce garçon, qui sortait d'une maison de parfumerie où l'on avait refusé de l'intéresser dans les bénéfices, et qui passait pour un génie, se remua beaucoup pour entrer à la Reine des Roses dont il connaissait les êtres, les forces et les mœurs intérieures. Birolteau l'accueillit et lui donna mille francs d'appointements avec l'intention d'en faire son successeur. Ferdinand eut sur les destinées de cette famille une si grande influence, qu'il est nécessaire d'en dire quelques mots.

D'abord, il se nommait simplement Ferdinand, sans nom de famille. Celte anonymie lui parut un immense avantage au moment où Napoléon pressa les familles pour y trouver des soldats. Il était cependant né quelque part, par le fait de quelque cruelle et voluptueuse fantaisie. Voici le peu de renseignements recueillis sur son état civil. En 1795, une pauvre fille du Tillet, petit endroit situé près des Andelys, était venue accoucher nuitamment dans le jardin du desservant de l'église du Tillet, et s'alla noyer, après avoir frappé aux volets. Le bon prêlre recueillit l'enfant, lui donna le nom du saint inscrit au calendrier ce jour-là , le nourrit et l'éleva comme son enfant. Le curé mourut en 1804, sans laisser une succession assez opulente pour suffire à l'éducation qu'il avait commencée. Ferdinand, jeté dans Paris, y mena une existence de fli-

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buslicr dont les hasards pouvaient le mener à l'échafaud ou à la fortune, au barreau , dans l'armée , au commerce, à la domesticité. Ferdinand, obligé de vivre en vrai Figaro, devint commis voyageur, puis commis parfumeur à Paris où il revint après avoir parcouru la France, étudié le monde, et pris son parti d'y réussir à tout prix. En 1813, il jugea nécessaire de constater son âge et de se donner un étal civil , en requérant au tribunal des Andelys un jugement qui fit passer son acte de baptême des registres du presbytère sur ceux de la mairie , et il y obtint une rectification en demandant qu'on y insérât le nom de du Tillet sous lequel il s'était fait connaître, autorisé par le fait de son exposition dans la commune.

Sans père ni mère, ni autre tuteur que le procureur impérial , seul dans le monde, ne devant de comptes à personne, il traita la société de Turc à More en la trouvant marâtre. Il ne connut d'autre guide que son intérêt, et tous les moyens de fortune lui semblèrent bons. Ce Normand armé de capacités dangereuses joignait à son envie de parvenir les âpres défauts reprochés à tort ou à raison aux natifs de sa province. Des manières patelines faisaient passer son esprit chicanier , car c'était le plus rude ferrailleur judiciaire; mais s'il contestait audacieusement le droit d'autrui , il ne cédait rien sur le sien , il prenait son adversaire par le temps, il le lassait par une inflexible volonté. Son principal mérite consistait en celui des Scapins de la vieille comédie, il possédait leur fertilité de ressources, leur adresse à côtoyer l'injuste, leur démangeaison de prendre ce qui était bon à garder. Enfin il comptait appliquer à son indigence le mot que l'abbé Terray disait au nom de l'État, quitte à devenir plus tard honnête homme. 11 avait une activité passionnée, une intrépidité militaire à demander à tout le monde une bonne comme une mauvaise action , en justifiant sa demande par la théorie de l'intérêt personnel. Il méprisait trop les hommes en les croyant tous corruptibles , il était trop peu délicat sur le choix des moyens en les trouvant tous bons, jl regardait trop fixement le succès et l'argent comme l'absolution du mécanisme moral , pour ne pas réussir tôt ou tard. Un pareil homme, placé entre le bagne et des millions, devait être vindicatif, absolu , rapide dans ses déterminations, mais dissimulé comme un Cromwell qui voulait couper la tête à la Trobilé. Sa profondeur était cachée sous un esprit railleur et léger. Simple commis parfumeur, il ne mettait point de bornes à son ambition, il avait embrassé la société par un coup d'œil haineux , en se disant : — Tu seras à moi ! et il s'était juré à lui-même de ne se marier qu'à quarante ans. Il se tint parole. Malgré son immense

fortune, il est encore aujourd'hui garçon, attendant sans doute le développement d'une réputation d'honneur et d'une fortune que ni la médisance ni la calomnie n'ont atteintes.

Au physique , Ferdinand était un jeune homme élancé , de taille agréable et de manières mixtes qui lui permettaient de prendre au besoin le diapason de toutes les sociétés. Sa figure chafouine plaisait à la première vue; mais plus tard, en le pratiquant, on y surprenait les expressions étranges qui se peignent à la surface des gens mal avec euxmêmes , ou dont la conscience grogne à certaines heures. Son teint très-ardent sous la peau molle des Normands avait une couleur aigre. Ee regard de ses yeux vairons doublés d'une feuille d'argent était fuyant , mais terrible quand il l'arrêtait droit sur sa victime. Sa voix semblait éteinte comme celle d'un homme qui a longtemps parlé. Ses lèvres minces ne manquaient pas de grâce, mais son nez pointu, son front légèrement tombé trahissaient un défaut de race. Enfin ses cheveux, d'une coloration semblable à celle des cheveux teints en noir, indiquaient un métis social qui tirait son esprit d'un grand seigneur libertin, sa bassesse d'une paysanne séduite, ses connaissances d'une éducation inachevée, et ses vices de son état d'abandon.

Birolteau apprit avec le plus profond étonnement que son commis sortait très-élégamment mis, rentrait fort tard , allait au bal chez des banquiers ou chez des notaires. Ces mœurs déplurent à César : dans ses idées, les commis devaient étudier les livres de leur maison , et penser exclusivement à leur partie ; le parfumeur se choqua de niaiseries, il reprocha doucement à du Tillet de porter du linge trop fin, d'avoir des cartes sur lesquelles son nom était gravé ainsi: F. du Tillet; mode dans sa jurisprudence commerciale qui appartenait exclusivement aux gens du monde. Ferdinand était venu chez cet Orgon dans les intentions de Tartufe : il fit la cour à madame César, tenta de la séduire, et jugea son patron comme elle le jugeait elle-même, mais avec une effrayante promptitude. Quoique discret, réservé, ne disant que ce qu'il voulait dire, du Tillet dévoila ses^pinions sur les hommes et la vie, de manière à épouvanter une femme timorée qui partageait les religions de son mari, et regardait comme un crime de causer le plus léger tort au prochain. Malgré l'adresse dont usa madame Birotteau, du Tillet devina le mépris qu'il inspirait. Constance, à qui Ferdinand avait écrit quelques lettres d'amour , aperçut bientôt un changement dans les manières de son commis , qui prit avec elle des airs avantageux, pour faire croire à leur bonne intelligence. Sans instruire son mari de ses raisons secrètes, elle lui conseilla de renvoyer Ferdinand.

CESAR BMOTTEAU.

Birotteau se trouva d'accord avec sa femme en ce poinl. Le renvoi du commis fut résolu. Trois jours avant de le congédier, par un samedi soir, Birottcau fit le compte mensuel de sa caisse , et y trouva trois mille francs de moins. Sa consternation fut .'îffreuse, moins pour la perte que pour les soupçons qui planaient sur trois commis, une cuisinière, un garçon de magasin et des ouvriers attitrés. A qui s'en prendre? madame Birotteau ne quittait point le comptoir. Le commis chargé de la caisse était un neveu de M. Bagou, nommé Popinot, jeune homme de dix-neuf ans, logé chez eux, la probité même. Ses chiffres, en désaccord avec la somme en caisse, accusaient le déficit et indiquaient que la soustraction avait été faite après la balance. Les deux époux résolurent de se taire et de surveiller la maison. Le lendemaindimanchc, ils recevaient leurs amis. Les familles qui composaient cette espèce de coterie se festoyaient à tour de rôle. En jouant à la bouillotte, Roguin le notaire mitsur le lapis de vieux louis que madame César avait reçus quelques jours auparavant d'une nouvelle mariée , madame d'Espard.

— Vous avez volé un tronc ! dit en riant le parfumeur.

Roguin dit avoir gagné cet argent chez un banquier à du Tillet, qui confirma la réponse du notaire, sans rougir. Le parfumeur, lui, devint pourpre. La soirée finie, au moment où Ferdinand alla se coucher, Birotteau l'emmena dans le magasin , sous prétexte de parler affaire.

— Du Tillet , lui dit le brave homme , il manque Irois mille francs à ma caisse, et je ne puis soupçonner personne ; la circonstance des vieux louis semble être trop contre vous pour que je ne vous en parle point ; aussi ne nous coucherons-nous pas sans avoir trouvé l'erreur , car après tout ce ne peut être qu'une erreur. Vous pouvez bien avoir pris quelque chose en compte sur vos appointements.

Du Tillet dit effectivement avoir pris les louis. Le parfumeur alla ouvrir son grand livre, le compte de son commis ne se trouvait pas encore débité.

— J'étais pressé, je devais faire écrire la somme par Popinot , dit Ferdinand.

— C'est juste, dit Birotteau bouleversé par la froide insouciance du Normand qui connaissait bien les braves gens chez lesquels il était venu dans l'intention de faire fortune.

Le parfumeur et son commis passèrent la nuit en vérifications que le digne marchand savait inutiles. En allant et venant , César glissa trois billets de banque de mille francs dans la caisse en les collant contre la bande du tiroir, puis il feignit d'être accablé de fatigue , parut dormir et ronfla. Du Til- M le réveilla triomphalement, et afficha une joie

excessive d'avoir éclairci l'erreur. Le lendemain , Birotteau gronda publiquement le petit Popinot, sa femme , et se mit en colère à propos de leur négligence. Quinze jours après , Ferdinand du Tillet entra chez un agent de change. La parfumerie ne lui convenait pas , dit-il , il voulait étudier la banque. En sortant de chez Birotteau , du Tillet parla de madame César de manière à faire croire que son patron l'avait renvoyé par jalousie.

Quelques mois après , du Tillet vint voir son ancien patron, et réclama de lui sa caution pour vingt mille francs, afin de compléter les garanties qu'on lui demandait dans une affaire qui le mettait sur le chemin de la fortune. En remarquant la surprise que Birotteau manifesta de celte effronterie, du Tillet fronça le sourcil et lui demanda s'il n'avait pas confiance en lui. Matifat et deux négociants en affaires avec Birotteau remarquèrent l'indignation du parfumeur qui réprima sa colère en leur présence. Du Tillet était peut-être redevenu honnête homme , sa faute pouvait avoir été causée par une maîtresse au désespoir ou par une tentative au jeu , la réprobation publique d'un honnête homme allait jeter dans une voie de crimes et de malheurs un homme encore jeune et peut-être sur la voie du repentir. Cet ange prit alors la plume et fit un aval sur les billets de du Tillet en lui disant qu'il rendait de grand cœur ce léger service à un garçon qui lui avait été très-utile. Le sang lui montait au visage en faisant ce mensonge officieux. Du Tillet ne soutint pas le regard de cet homme, et lui voua sans doute en ce moment celte haine sans trêve que les anges des ténèbres ont conçue contre les anges de lumière. Du Tillet tint si bien le balancier en dansant sur la corde roide des spéculations financières , qu'il resta toujours élégant et riche en apparence avant de l'être en réalité. Dès qu'il eut un cabriolet , il ne le quitta plus; il se maintint dans la sphère élevée des gens qui mêlent les plaisirs aux affaires , en faisant du foyer de l'Opéra la succursale de la Bourse , les Turcarets de l'époque. Grâce à madame Boguin, qu'il connut chez Birotteau, il se répandit promptement parmi les gens de finance les plus haut placés. En ce moment , Ferdinand du Tillet était arrivé à une prospérité qui n'avait rien de mensonger. Au mieux avec la maison Nucingen, où Boguin l'avait fait admettre, il s'était lié promptement avec les frères Relier, avec la haute banque. Personne ne savait d'où lui venaient les immenses capitaux qu'il faisait mouvoir , mais chacun attribuait son bonheur à son intelligence et à sa probité.

La restauration fit un personnage de César, à qui naturellement le tourbillon des crises politiques ola la mémoire de ces deux accidents domes-

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tiques. L'immutabilité de ses opinions royalistes , auxquelles il était devenu fort indifférent depuis sa blessure , mais dans lesquelles il avait persisté par décorum, le souvenir de son dévouement en vendémiaire lui valurent de hautes protections, précisément parce qu'il ne demanda rien. 11 fut nommé chef de bataillon dans la garde nationale, quoiqu'il fut incapable de répéter le moindre mot de commandement. En 181a, Napoléon, toujours ennemi de Birotleau , le destitua. Durant les Cent-Jours , Birotleau devint la bête noire des libéraux de son quartier, car en 18115 seulement commencèrent les scissions politiques entre les négociants, jusqu'alors unanimes dans leurs vœux de tranquillité dont les affaires avaient besoin. A la seconde restauration , le gouvernement royal dut remanier le corps municipal. Le préfet voulut nommer Birotteau maire. Grâce à sa femme, le parfumeur accepta seulement la place d'adjoint qui le mettait moins en évidence. Celle modestie augmenta beaucoup l'estime qu'on lui portait généralement et lui valut l'amitié du maire , M. Flamct de La Billardière. Birotteau , qui l'avait vu venir à la Reine des B.oses , au temps où la boutique servait d'entrepôt aux conspirations royalistes, le désigna lui-même au préfet de la Seine, qui le consulta sur le choix à faire. M. et madame Birotteau ne furent jamais oubliés dans les invitations du maire. Enfin madame César quêta souvent à Saint-Roch, en belle et bonne compagnie. La Billardière servit chaudement Birotteau quand il fut question de distribuer au corps municipal les croix accordées , en appuyant sur sa blessure reçue à Saint-Roch , sur son attachement aux Bourbons et sur la considération dont il jouissait. Le ministère, qui voulait, tout en prodiguant la croix de la Légion d'honneur afin d'abattre l'œuvre de Napoléon , se faire des créatures et rallier aux Bourbons les différents commerces , les hommes d'art et de science, comprit donc Birotteau dans la prochaine promotion. Cette faveur, en harmonie avec l'éclat que jetait Birotleau dans son arrondissement, le plaçaient dans une situalion où durent s'agrandir ies idées d'un homme à qui jusqu'alors tout avait réussi. La nouvelle que le maire lui avait donnée de sa promotion fut le dernier argument qui décida le parfumeur à se lancer dans l'opération qu'il venait d'exposer à sa femme, afin de quitter au plus vite la parfumerie, et de s'élever aux régions de la haule bourgeoisie de Paris.

César avait alors quarante ans. Les travaux auxquels il se livrait dans sa fabrique lui avaient donné quelques rides prématurées , et avaient légèrement argenté la longue chevelure touffue que la pression de son chapeau lustrait circulairement. Son front, OÙ; parla manière dont ils étaient plantés, ses che-

veux dessinaient cinq pointes , annonçait la simplicité de sa vie. Ses gros sourcils n'effrayaient point , car ses yeux bleus s'harmoniaient par leur limpide regard toujours franc à son front d'honnête homme. Son nez cassé à la naissance et gros du bout lui donnait l'air étonné des gobe-mouches de Paris. Ses lèvres étaient très-lippues , et son grand menton tombait droit. Sa figure fortement colorée, à contours carrés, offrait par la disposition des rides, par l'ensemble de la physionomie, le caractère ingénument rusé du paysan. La force générale du corps, la grosseur des membres, la carrure du dos, la largeur des pieds, tout dénotait d'ailleurs le villageois transplanté dans Paris. Ses mains larges et poilues, les grasses phalanges de ses doigts ridés, ses grands ongles carrés eussent attesté son origine, s'il n'en était pas demeuré des vestiges dans toute sa personne. Il avait sur les lèvres le sourire de bienveillance que prennent les marchands quand vous entrez chez eux ; mais ce sourire commercial était l'image de son contentement intérieur et peignait l'état de son âme douce. Sa défiance ne dépassait jamais les affaires, sa ruse le quittait sur le seuil de la Bourse ou quand il fermait son grand livre, car le soupçon était pour lui ce qu'étaient ses factures imprimées, une nécessité de la veille elle-même. Sa figure offrait une sorte d'assurance comique , de fatuité mêlée de bonhomie qui le rendait original à voir en lui évitant une ressemblance trop complète avec la plate figure du bourgeois parisien. Sans cet air de naïve admiration et de foi en sa personne, il eût imprimé trop de respect; il se rapprochait ainsi des hommes en payant sa quotepart de ridicule. Habituellement en parlant il se croisait les mains derrière le dos. Quand il croyait avoir dit quelque chose de galant ou de saillant , il se levait imperceptiblement sur la pointe des pieds, à deux reprises , et retombait sur ses talons lourdement, comme pour appuyer sur sa phrase. Au fort d'une discussion , on le voyait quelquefois tourner sur lui-même brusquement , faire quelques pas comme s'il allait chercher des objections et revenir sur son adversaire par un mouvement brusque. Il n'interrompait jamais , et se trouvait souvent victime de cette exacte observation des convenances; car les autres s'arrachaient la parole, et le bonhomme quittait la place sans avoir pu dire un mot. Sa grande expérience des affaires commerciales lui avait donné des habitudes taxées de manies par quelques personnes. Si quelque billet n'était pas payé, il l'envoyait à l'huissier et ne s'en occupait plus que pour recevoir le capital, l'intérêt el les frais, l'huissier devait poursuivre jusqu'à ce que le négociant fut en faillite ; César cessait alors toute procédure , ne comparaissait à aucune assemblée de créanciers

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CÉSAR BIROTTEAU

et gardait ses litres. Ce système et son implacable mépris pour les faillis lui venaient de M. Ragon qui , dans le cours de sa vie commerciale, avait fini par apercevoir une si grande perte de temps dans les affaires litigieuses , qu'il regardait le maigre et incertain dividende donné par les concordais comme amplement regagne par l'emploi du temps qu'on ne perdait point à aller, venir, faire des démarches et courir après les excuses de l'improbité.

— Si le failli est honnête homme et se refait, il vous payera, disait M. Ragon. S'il reste sans ressources et qu'il soit purement malheureux, pourquoi le tourmenter? si c'est un fripon, vous n'aurez jamais rien. Votre sévérité connue vous fait passer pour intraitable, et comme il est impossible de transiger avec vous, tant que l'on peut payer, c'est vous qu'on paye.

César arrivait à un rendez-vous à l'heure dite, mais dix minutes après , il partait avec une inflexibilité que rien ne faisait plier ; aussi son exactitude rendait-elle exacts les gens qui traitaient avec lui. Le costume qu'il avait adopté concordait à ses mœurs et à sa physionomie. Aucune puissance ne l'eût fait renoncer aux cravates de mousseline blanche dont les coins brodés par sa femme ou sa fille lui pendaient sous le cou. Son gilet de piqué blanc boutonné carrément descendait très-bas sur son abdomen assez proéminent, car il avait un léger embonpoint. Il portait an pantalon bleu , des bas de soie noire et des souliers à rubans dont les nœuds se défaisaient souvent. Sa redingote vert-olive toujours trop large, et son chapeau à grands bords lui donnaient l'air d'un quaker. Quand il s'habillait pour les soirées du dimanche, il mettait une culotte de soie , des souliers à boucles d'or, et son infaillible gilet carré dont les deux bouts s'entr'ouvraient alors afin de montrer le haut de son jabot plissé. Son habit de drap marron était à grands pans et à longues basques. Il conserva, jusqu'en 1819, deux chaînes de montre qui pendaient parallèlement, mais il ne mettait la seconde que quand il s'habillait.

Tel était César Birottcau , digne homme à qui les mystères qui président à la naissance des hommes avaient refusé la faculté de juger l'ensemble de la politique et de la vie, de s'élever au-dessus du niveau social sous lequel vit la classe moyenne , qui suivait en toute chose les errements de la routine, car toutes ses opinions lui avaient été communiquées, et il les appliquait sans examen. Aveugle mais bon , peu spirituel mais profondément religieux, il avait un cœur pur. Dans ce cœur brillait un seul amour, la lumière et la force de sa vie, car son désir d'élévation , le peu de connaissances qu'il avait acquises, tout venait de son affection pour sa femme et pour sa fille.

Quant à madame César, alors âgée de trente-sept ans, elle ressemblait si parfaitement à la Vénus de Milo, que tous ceux qui la connaissaient virent son portrait dans cette belle statue, lorsque le duc de Rivière l'envoya. En quelques mois, les chagrins passèrent si promptement leurs teintes jaunes sur son éblouissante blancheur, creusèrent et noircirent si cruellement le cercle bleuâtre où jouaient ses beaux yeux verts, qu'elle eut l'air d'une vieille madone; car elle conserva toujours, au milieu de ses ruines, une douce candeur, un regard pur quoique triste, et il fut impossible de ne pas la trouver toujours belle femme, d'un maintien sage et plein de décence. Au bal prémédité par César, elle devait jouir d'ailleurs d'un dernier éclat de beauté qui fut remarqué.

Toute existence a son apogée , une époque pendant laquelle les causes agissent et sont en rapport exact avec les résultats. Ce midi de la vie où les forces vives s'équilibrent cl se produisent dans tout leur éclat, est non-seulement commun aux élres organisés , mais encore aux cités , aux nations, aux idées, aux institutions, aux commerces, aux entreprises qui, semblables aux races nobles et aux dynasties, naissent, s'élèvent et tombent. D'où vient la rigueur avec laquelle ce thème de croissance et de décroissance s'applique à tout ce qui s'organise ici bas , car la mort elle-même a , dans les temps de fléau, son progrès, son ralentissement , sa recrudescence et son sommeil? Notre globe lui-même est peut-être une fusée un peu plus durable que les autres. L'histoire, en redisant les causes de la grandeur et de la décadence de tout ce qui fut ici bas , pourrait avertir l'homme du moment où il doit arrêter le jeu de toutes ses facultés ; mais ni les conquérants, ni les acteurs , ni les femmes , ni les auteurs n'en écoutent la voix salutaire.

César Rirotleau, qui devait se considérer comme étant à l'apogée de sa fortune, prenait ce temps d'arrêt comme un nouveau point de départ; il ne savait pas, et d'ailleurs ni les nations ni les rois n'ont tenté d'écrire en caractères ineffaçables la cause de ces renversements dont l'histoire est grosse, dont tant de maisons souveraines ou commerciales offrent de si grands exemples. Pourquoi de nouvelles pyramides ne rappelleraient-elles pas incessamment ce principe qui doit dominer la politique des nations aussi bien que celle des particuliers :

Quand l'effet produit n'est plus en rapport direct ni en proportion égale avec sa cause, la désorganisation commence.

Mais ces monuments existent partout dans les traditions et les pierres qui nous parlent du passé,

CESAR BIROTTEAU

qui consacrent les caprices de l'indomptable Destin, dont la main efface nos songes et nous prouve que les plus grands événements se résument dans une idée. Troie et Napoléon ne sont que des poëmes. Puisse cette histoire être le poëme des vicissitudes bourgeoises auxquelles nulle voix n'a songé, tant elles semblent dénuées de grandeur, tandis qu'elles sont au même titre immenses ! il ne s'agit pas d'un seul homme ici , mais de tout un peuple de douleurs.

in.

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