‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 32 sur 157 · LES GERMES DU MALHEUR · texte numérisé non relu

LES GERMES DU MALHEUR

En s'endormant, César craignit que le lendemain sa femme ne lui fit quelques objections péremploires, et s'ordonna de se lever de grand malin pour tout résoudre. Au petit jour, il sortit donc sans bruit, laissa sa femme au lit, s'habilla lestement, et descendit au magasin, au moment où le garçon en ôtait les volets numérotés. Rirotteau se voyant seul attendit le lever de ses commis et se mit sur le pas de sa porte en examinant comment son garçon de peine nommé Raguet s'acquittait de ses fonctions, et Birotteau s'y connaissait ! Malgré le froid , le temps était superbe.

— Popinot , va prendre ton chapeau , mets tes souliers, fais descendre M. Célestin, nous allons causer tous deux aux Tuileries , dit-il en voyant descendre Anselme.

Popinot, cet admirable contre-pied de du Tillet , et qu'un de ces heureux hasards qui font croire à la Providence avait mis auprès de César , joue un si grand rôle dans cette histoire qu'il est nécessaire de le profiler ici.

Madame Ragon était une demoiselle Popinot. Elle avait deux frères. L'un, le plus jeune de la famille, se trouvait alors juge suppléant au tribunal de première instance de la Seine. L'aîné avait entrepris le commerce des laines brutes, y avait mangé sa fortune et mourut en laissant à la charge des Ragon et de son frère le juge qui n'avait pas d'enfants, son fds unique déjà privé d'une mère morte en couches. Pour donner un état à son neveu , madame Ragon l'avait mis dans la parfumerie en espérant le voir succéder à Rirotteau. Anselme Popinot était petit et pied-bot, infirmité que le hasard a donnée à lord Ryron , à Walter Scott, à M. de Talleyrand, pour ne pas décourager ceux qui en sont affligés; il avait ce teint éclatant et plein de taches de rous-

seur qui distingue les gens dont les cheveux sont rouges ; mais son front pur , ses yeux de la couleur des agates grises veinées, sa jolie bouche , sa blancheur et la grâce d'une jeunesse pudique, la timidité que lui inspirait son vice de conformation réveillaient à son profil des sentiments protecteurs : on aime les faibles, Popinot intéressail. Le petit Popinot, tout le monde l'appelait ainsi, tenait à une famille essentiellement religieuse, où les vertus étaient intelligentes, où la vie était modeste et pleine de belles actions. Aussi l'enfant, élevé par son oncle le juge, offrait-il en lui la réunion des qualités qui rendent la jeunesse si belle : sage et affectueux, un peu honteux mais plein d'ardeur, doux comme un mouton mais courageux au travail, dévoué, sobre, il était doué de toutes les vertus d'un chrétien des premiers temps de l'Eglise.

En entendant parler d'une promenade aux Tuileries , la proposition la plus excentrique que pût faire à cette heure son imposant patron, Popinot crut qu'il voulait lui parler d'établissement, le commis pensa soudain à Césarine,la véritable Reine des Roses, l'enseigne vivante de la maison et de laquelle il s'éprit le jour même où , deux mois avant du Tillet, il était entré chez Rirotteau. En montant l'escalier , il fut donc obligé de s'arrêter , son cœur se gonflait trop, ses artères battaient trop violemment; il descendit bientôt suivi de Célestin, le premier commis de Rirotteau. Anselme et son patron cheminèrent sans mot dire vers les Tuileries. Popinot avait alors vingt et un ans; Rirotteau s'était marié à cet âge, Anselme ne voyait donc aucun empêchement à son mariage avec Césarine, quoique la fortune du parfumeur et la beauté de sa fille fussent d'immenses obstacles à la réussite de vœux aussi ambitieux ; mais l'amour procède par les élans de l'espérance, et plus ils sont insensés, plus il y ajoute foi; aussi plus sa maîtresse se trouvait loin de lui, plus ses désirs étaient-ils vifs. Heureux enfant qui , par un temps où tout se nivelle, où tous les chapeaux se ressemblent, réussissait à créer des distances entre la fille d'un parfumeur et lui, rejeton d'une vieille famille parisienne ! Malgré ses doutes, ses inquiétudes, il était heureux : il dînait tous les jours auprès de Césarine! puis en s'appliquant aux affaires de la maison , il y mettait un zèle, une ardeur qui dépouillait le travail de toute amertume; en faisant tout au nom de Césarine, il n'était jamais fatigué. Chez un jeune homme de vingt ans, l'amour se repaît de dévouement !

— Ce sera un négociant, il parviendra , disait de lui César à madame Ragon en vantant l'activité d'Anselme au milieu des mises de la fabrique , en louant son aptitude à comprendre les finesses de l'art ? en rappelant l'âpreté de son travail dans les

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momcnls où les expéditions donnaient , et où les manches retroussées, les bras nus, le boiteux emballait et clouait à lui seul plus de caisses que les autres commis.

Les prétentions connues et avouées d'Alexandre Crotlat, premier clerc deRoguin, la fortune de son père, riche fermier de la Brie, formaient des obstacles bien grands au triomphe de l'orphelin; mais ces difficultés n'étaient cependant point encore les plus âpres à vaincre : Popinol ensevelissait au fond de son cœur de tristes secrets qui agrandissaient l'intervalle mis entre Césarine et lui ; la fortune des Ragon, sur laquelle il aurait pu compter, était compromise ; l'orphelin avait le bonheur de les aider à vivre en leur apportant ses maigres appointements. Cependant il croyait au succès! il avait cru plusieurs fois saisir quelques regards jetés avec un apparent orgueil sur lui par Césarine; au fond de ses yeux bleus, il avait osé lire une secrète pensée pleine de caressantes espérances. Il allait donc, travaillé par son espoir du moment, tremblant, silencieux, ému , comme pourraient l'être en semblable occurrence tous les jeunes gens pour qui la vie est en bourgeon.

— Popinot, lui dit le brave marchand, ta tante va-t-elle bien?

— Oui, monsieur.

— Cependant elle me parait soucieuse depuis quelque temps, y aurait-il quelque chose qui clocherait chez elle? Écoute-moi, garçon, faut pas trop faire le mystérieux avec moi, je suis quasi delà famille, voilà vingt-cinq ans que je connais ton oncle Ragon. Je suis entré chez lui en gros souliers ferrés, arrivant de mon village. Quoique l'endroit s'appelle les Trésorières, j'avais pour toute fortune un louis d'or que m'avait donné ma marraine, feue madame la marquise d'Uxelles, une parente à M. le duc et madame la duchesse de Lenoncourt qui sont de nos pratiques. Aussi ai -je prié tous les dimanches pour elle et pour toute sa famille, j'envoie en Touraine à sa nièce madame de Morlsauf toutes ses parfumeries. Il me vient toujours des pratiques par eux, comme par exemple M. de Vrandencsse , qui prend pour douze cents francs. On ne serait pas reconnaissant par bon cœur, on devrait l'être par calcul : mais je te veux du bien sans arrière-pensée et pour toi.

— Ah! monsieur, vous aviez, si vous me permettez de vous le dire, une fière caboche.

— Non, mon garçon, non, cela ne suffit point. Je ne dis pas que ma caboche n'en vaille pas une autre; mais j'avais de la probité, mordicus! mais j'ai eu de la conduite, mais je n'ai jamais aimé que ma femme. L'amour est un fameux véhicule, un mot heureux qu'a employé hier M. de Villèle à la tribune.

— L'amour! dit Popinot. Oh! monsieur, est-ce que...?

— Tiens, tiens ! voilà le père Roguin qui vient à pied parle haut de la place Louis XV, à huit heures. Qu'est-ce que le bon homme l'ait donc là? se dit César en oubliant Anselme Popinot et l'huile de noisette.

Les suppositions de sa femme lui revinrent à la mémoire, et au lieu d'entrer dans le jardin des Tuileries, Birotteau s'avança vers le notaire pour le rencontrer. Anselme suivit son patron à distance, sans pouvoir s'expliquer le subit intérêt qu'il prenait à une chose en apparence aussi peu importante ; mais très-heureux des encouragements qu'il trouvait dans le dire de César sur ses souliers ferrés, son louis d'or et l'amour.

Roguin, grand et gros homme bourgeonné, le front Irès-decouvert, à cheveux noirs, ne manquait pas jadis de physionomie, il avait été audacieux et jeune, car de petit clerc il était devenu notaire; mais en ce moment son visage offrait aux yeux d'un habile observateur les tiraillements, les fatigues de plaisirs cherchés. Lorsqu'un homme se plonge dans la fange des excès, il est difficile que sa figure ne soit pas fangeuse en quelque endroit ; aussi les contours des rides, la chaleur du teint élaient-ils chez Roguin sans noblesse; au lieu de celle lueur pure qui flambe sous les tissus des hommes contenus, et leur imprime une fleur de santé, l'on entrevoyait chez lui l'impureté d'un sang fouctlé par des efforts contre lesquels regimbe le corps. Son nez était ignoblement retroussé, comme celui des gens chez lesquels les humeurs, en prenant la route de cet organe, produisent une infirmité secrète qu'une vertueuse reine de France croyait naïvement être un malheur commun à l'espèce, n'ayant jamais approché d'autre homme que le roi d'assez près pour reconnaître son erreur. En prisant beaucoup de tabac d'Espagne, Roguin avait cru dissimuler son incommodité, il en avait augmenté les inconvénients qui furent la principale cause de ses malheurs. N'est-ce pas une flatterie sociale un peu tropprolongéequedetoujours peindre les hommes sous de fausses couleurs, et de ne pas révéler quelques-uns des vrais principes de leurs vicissitudes, si souvent causées par la maladie? Le mal physique, considéré dans ses ravages moraux , examiné dans ses influences sur le mécanisme delà vie, a peut-être été jusqu'ici trop négligé par les historiens des mœurs. Madame César avait bien deviné le secret du ménage. Dès la première nuit de ses noces, la belle madame Roguin avait conçu pour le pauvre notaire une insurmontable antipathie, et voulut aussitôt requérir le divorce. Trop heureux d'avoir une femme riche de cinq cent mille francs

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sans compter les espérances, Roguin avait supplié sa femme de ne pas intenter une action en divorce, en la laissant libre et en se soumettant à toutes les conséquences d'un pareil pacte. Madame Roguin, devenue souveraine maîtresse , se conduisit avec son mari comme une courtisane avec un vieil amant. Roguin trouva bientôt sa femme trop chère, et, comme beaucoup de maris parisiens, il eut un second ménage en ville. D'abord contenue dans de sages bornes, cette dépense fut médiocre. Primitivement, Roguin rencontra sans grands frais des grisettes très-heureuses de sa protection ; mais depuis trois ans il était rongé par une de ces indomptables passions qui envahissent les hommes entre cinquante et soixante ans, et que justifiait l'une des plus magnifiques créatures de ce temps, connue dans les fastes de la prostitution sous le sobriquet de la belle Hollandaise, car elle allait retomber dans ce gouffre où sa mort l'illustra. Elle avait été jadis amenée de Bruges à Paris par un client de Roguin, qui, forcé de partir par suite des événements politiques, lui en fit présent en 1813. Le notaire avait acheté pour sa belle une petite maison aux Champs-Elysées, l'avait richement meublée et s'était laissé entraîner à satisfaire les coûteux caprices de celte femme dont les profusions absorbèrent sa fortune. L'air sombre empreint sur la physionomie de Roguin, et qui se dissipa quand il vit son client, tenait à des événements mystérieux où se trouvaient les secrets de la fortune si rapidement faite par du Tillet.

Le plan formé par du Tillet changea dès le premier dimanche où il put observer chez son patron la situation respective de M. et madame Roguin. Il était venu moins pour séduire madame César que pour se faire offrir la main de Césarine en dédommagement d'une passion rentrée, et il" eut d'autant moins de peine à renoncer à ce mariage, qu'il avait cru César riche cl le trouvait pauvre. Il espionna le notaire, s'insinua dans sa confiance, se fit présenter chez la belle Hollandaise, y étudia dans quels termes elle était avec Roguin, et apprit qu'elle menaçait de remercier son amant, s'il lui rognait son luxe. La belle Hollandaise était de ces femmes folies qui ne s'inquiètent jamais d'où vient l'argent ni comment il s'acquiert, et qui donnerait une fêle avec les écus d'un parricide. Elle ne pensait jamais le lendemain à la veille. Pour elle l'avenir était son après-diner, et la fin du mois l'éternité, quand même elle avait des mémoires à payer. Charmé de rencontrer un premier levier, du Tillet commença par obtenir de la belle Hollandaise qu'elle aimât Roguin pour trente mille francs par an au lieu de cinquante mille, service que les vieillards passionnés oublient rarement,

Après un souper très-aviné, Roguin s'ouvrit à du Tillet sur sa crise financière. Ses immeubles étant absorbés par l'hypothèque légale de sa femme, il avait été conduit par sa passion à prendre dans les fonds de ses clients une somme déjà supérieure à la moitié de sa charge. Quand le reste serait dévoré l'infortuné Roguin se brûlerait la cervelle, car il croyait diminuer l'horreur de la faillite en imposant la pitié publique. Du Tillet aperçut une fortune rapide et sûre qui brilla comme un éclair dans la nuit de l'ivresse ; il rassura Roguin et le paya de sa confiance en lui faisant tirer ses pistolets en l'air.

— En se hasardant ainsi, lui dit-il, un homme de votre portée ne doit pas se conduire comme un sot et marcher à talons, mais opérer hardiment.

Il lui conseilla de prendre dès à présent une forte somme, de la lui confier pour être jouée avec audace dans une partie quelconque, à la Bourse, ou dans quelque spéculation choisie entre les mille qui s'entreprenaient alors. En cas de gain ils fonderaient à eux deux une maison de banque où l'on tirerait parti des dépôts et dont les bénéfices lui serviraient à contenter sa passion. Si la chance tournait contre eux, Roguin irait vivre à l'étranger au lieu de se tuer, parce que son du Tillet lui serait fidèle jusqu'au dernier sou. C'était une corde à portée de main pour un homme qui se noyait, et Roguin ne s'aperçut pas que le commis parfumeur la lui passait autour du cou. Maître du secret de Roguin, du Tillet s'en servit pour établir à la fois son pouvoir sur la femme, sur la maîtresse et sur le mari. Prévenue d'un désastre qu'elle était loin de soupçonner, madame Roguin accepta les soins de du Tillet, qui sortit alors de chez le parfumeur, sûr de son avenir. Il n'eut pas de peine à convaincre la maitresse de risquer une somme afin de ne jamais être obligée de recourir à la prostitution, s'il lui arrivait quelque malheur. La femme régla ses affaires, amassa promptement un petit capital, et le remit à un homme en qui son mari se fiait, car le notaire donna d'abord cent mille francs à son complice. Placé près de madame Roguin de manière à transformer les intérêts dccetle belle femme en affection, du Tillet sut lui inspirer la plus violente passion. Ses trois commanditaires lui constituèrent naturellement une part ; mais mécontent de cetle pari, il eut l'audace en les faisant jouer à la Bourse de s'entendre avec un adversaire qui lui rendait le montant des perles supposées, car il joua pour ses clients et pour lui-même. Aussitôt qu'il eulcinquanlc mille francs, il fut sûr de faire une grande fortune, il porta le coup d'œil d'aigle qui le caractérise dans les phases où se trouvait alors la France : il joua la baisse pendant la campagne de la France, et la hausse au retour des Bourbons. Deux mois après ia rentrée de

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Louis XVIll, madame Roguin possédait deux cent mille francs , et du Tillet cent mille écus. Le notaire, aux yeux de qui ce jeune homme était un ange, avait rétabli l'équilibre dans ses affaires. La belle Hollandaise dissipait tout, elle était la proie d'un infâme cancer, nommé Maxime de Traillcs, ancien page de l'empereur. Uu Tillet découvrit le véritable nom de cette fille en faisant un acte avec elle, elle se nommait Sarah Gobseck. Frappé de la coïncidence de ce nom avec celui d'un usurier dont il avait entendu parler, il alla chez ce vieil escompteur, la providence des enfants de famille, afin de reconnaître jusqu'où pourrait aller sur lui le crédit de sa parente. LeBrutus des usuriers fut implacable pour sa petite-nièce, mais du Tillet sut lui plaire en se posant comme le banquier de Sarah, et comme ayant des fonds à faire mouvoir. La nature normande et la nature usurière se convinrent l'une à l'autre. Gobseck se trouvait avoir besoin d'un homme jeune et habile pour surveiller une petite opération à l'étranger.

Un auditeur au conseil d'Etat, surpris par le retourdes Bourbons, avait eu l'idée, pourse bien mettre en cour, d'aller en Allemagne racheter les titres des dettes contractées par les princes pendant leur émigration. Il offrait les bénéfices de celte affaire, pour lui purement politique, à ceux qui lui donneraient les fonds nécessaires. L'usurier ne voulait lâcher les sommes qu'au fur et à mesure de l'achat des créances, et les faire examiner par un fin représentant. Les usuriers ne se fient à personne, ils veulent des garanties ; auprès d'eux, l'occasion est tout : de glace quand ils n'ont pas besoin d'un homme, ils sont patelins et disposés à la bienfaisance quand leur utilité s'y trouve. Du Tillet connaissait le rôle immense sourdement joué sur la place de Paris, par les Werbrust et Gigonnet, escompteurs du commerce des rues Saint-Denis et Saint-Martin, par Palma, banquier du faubourg Poissonnière, presque toujours intéressés avec Gobseck. Il offrit donc une caution pécuniaire en se faisant accorder un intérêt et en exigeant que ces messieurs employassent dans leur commerce d'argent les fonds qu'il leur déposerait : il sepreparaitainsidesappuis.il accompagna M. Clément Chardin des Lupeaulx dans un voyage en Allemagne qui dura pendant les Cent-Jours, et revint à la seconde restauration, ayant plus augmenté les éléments de sa fortune que sa fortune elle-même. Il était entré dans les secrets des plus habiles calculateurs de Paris ; il avait conquis l'amitié de l'homme dont il était le surveillant, car cet habile escamoteur lui avait mis à nu les ressorts et la jurisprudence de la haute politique. Du Tillet était un de ces esprits qui entendent à demi-mot, il acheva de se former pendant ce voyage.

Au retour, il retrouva madame Roguin fidèle. Quant au pauvre notaire, il attendait Ferdinand avec autant d'impatience qu'en témoignait sa femme; la belle Hollandaise l'avait de nouveau ruiné. Du Tillctquestionna la belle Hollandaise, et ne retrouva pas une dépense équivalente aux sommes dissipées. Du Tillet découvrit alors le secret que Sarah Cobseck lui avait si soigneusement caché, sa folle passion pour Maxime de Trailles, dont les débuts dans sa carrière de vices et de débauche annonçaient ce qu'il fut, un de ces garnements politiques, nécessaires à tout bon gouvernement, et que le jeu rendait insatiable. En faisant cette découverte, du Tillet comprit l'insensibilité de Gobseck pour sa petitenièce. Dans ces conjonctures, le banquier du Tillet, car il devint banquier, conseilla fortement à Roguin de garder une poire pour la soif, en embarquant ses clients les plus riches dans une affaire où il pourrait se réserver une forte somme, s'il était contraint à faillir en recommençant le jeu de la Bourse. Après des hauts et des bas, profitables seulement à du Tillet età madame Roguin, le notaire entendit enfin sonner l'heure de sa déconfiture. Son agonie fut alors exploitée par son meilleur ami. Du Tillet inventa la spéculation relative aux terrains situés autour de la Madeleine. Naturellement les cent mille francs déposés par Birolteau chez Roguin , en attendant uu placement, furent remis à du Tillet qui, voulant perdre le parfumeur, fit comprendre à Roguin qu'il courait moins de dangers à prendre dans ses filets ses amis intimes.

— Un ami, lui dit-il, conserve des ménagements jusque dans sa colère.

Peu de personnes savent aujourd'hui combien peu valait à celte époque un toise de terrain autour de la Madeleine, mais ces terrains allaient nécessairement être vendus au-dessus de leur valeur momentanée à cause de l'obligation où l'on serait d'aller trouver des propriétaires qui profiteraient de l'occasion; or du Tillet voulait être à portée de recueillir les bénéfices sans supporter les pertes d'une spéculation à long terme. En d'autres termes, son plan consistait à tuer l'affaire pour s'adjuger un cadavre qu'il savait pouvoir raviver. En semblable occurrence, les Gobseck, les Palma, les Werbrust et Gigonnet seprêtaient mutuellementla main; mais il n'était pas assez intime avec eux pour leur demander leur aide. D'ailleurs il voulait si bien cacher son bras tout en conduisant l'affaire, qu'il put recueillir les profits du vol sans en avoir la honte; il sentit donc la nécessité d'avoir à lui l'un de ces mannequins vivants nommés dans la langue commerciale hommes de paille. Son joueur supposé de la Bourse lui parut propre à devenir son âme damnée, et il entreprit sur les droits divins en créant

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un homme. D'un ancien commis voyageur, sans moyens ni capacité, excepté celle de parler indéfiniment sur toute espèce de sujet en ne disant rien , sans sou ni maille, mais pouvant comprendre un rôle et le jouer sans compromettre la pièce, plein de l'honneur le plus rare, c'est-à-dire capable de garder un secret et de se laisser déshonorer au profit de son commettant, du Tillct fit un banquier qui montait et dirigeait les plus grandes entreprises, le chef de la maison Claparon. La destinée de Charles Claparon était d'être un jour livré aux juifs et aux pharisiens, si les affaires lancées par du Tillet exigeaient une faillite, et Claparon le savait. Mais, pour un pauvre diable qui se promenait mélancoliquement sur les boulevards avec un avenir de quarante sous dans sa poche quand son camarade du Tillet le rencontra , les petites paris qui devaient lui être abandonnées dans chaque affaire furent un Eldorado. Ainsi son amitié, son dévouement pour du Tillet, corroborés d'une reconnaissance irréfléchie, excités par les besoins d'urie vie libertine et décousue, lui faisaient dire amen à tout. Puis après avoir vendu son honneur, il le vit risquer avec tant de prudence, qu'il finit par s'attacher à son ancien camarade, comme un chien à son maître. Claparon était un caniche fort laid, mais toujours prêt à faire le saut de Curtius. Dans la combinaison actuelle, il devait représenter une moitié des acquéreurs des terrains comme César Birolteau représenterait l'autre. Les valeurs que Claparon recevrait de Birolteau seraient escomptées par un des usuriers de qui du Tillet pouvait emprunter le nom, pour précipiter Birolteau dans les abîmes d'une faillite, quand Roguin lui enlèverait ses fonds. Les syndics de la faillite agiraient au gré des inspirations de du Tillet qui, possesseur des écus donnés par le parfumeur et son créancier sous différents noms, ferait liciter les terrains et les achèterait pour la moitié de leur valeur en payant avec les fonds de Roguin et le dividende de la faillite. Le notaire trempait dans ce plan en croyant avoir une bonne part des précieuses dépouilles du parfumeur et de ses coïntéressés; mais l'homme à la discrétion duquel il se livrait devait se faire et se fit la part du lion. Roguin, ne pouvant poursuivre du Tillet devant aucun tribunal , fut heureux de l'os à ronger qui lui fut jeté, de mois en mois, au fond de la Suisse où il trouva des beautés au rabais.

Les circonstances , et non une méditation d'auteur tragique inventant une intrigue, avaient engendré cet horrible plan. La haine sans désir de vengeance est un grain tombé sur du granit; la vengeance vouée à César par du Tillet était donc un des mouvements les plus naturels, ou il faut nier la querelle des anges maudits et des anges de lumière. Du |

Tillet ne pouvait sans de grands inconvénients assassiner le seul homme dans Paris qui le savait coupable d'un vol domestique , mais il pouvait le jeter dans la boue et l'annihiler au point de rendre son témoignage impossible. Pendant longtemps sa vengeance avait germé dans son cœur sans fleurir , car les gens les plus haineux font à Paris très-peu de plans; la vie y est trop rapide, trop remuée, il y a trop d'accidents imprévus; mais aussi ces perpétuelles oscillations, en ne permettant pas la préméditation , servent une pensée tapie au fond du cœur qui guette leurs chances fluviatiles. Quand Roguin avait fait sa confidence à du Tillet , le commis y entrevit vaguement la possibilité de détruire César, et il ne s'était pas trompé. Sur le point de quitter son idole, le notaire buvait le reste de son philtre dans la coupe cassée, il allait tous les jours aux Champs-Elysées et revenait chez lui de grand matin. Ainsi la défiante madame César avait raison.

Dès qu'un homme se résout à jouer le rôle que du Tillet avait donné à Roguin, il acquiert les talents du plus grand comédien , il a la vue d'un lynx et la pénétration d'un voyant, il sait magnétiser sa dupe; aussi le notaire avait-il aperçu Birolteau longtemps avant que Birolteau ne le vit, et quand le parfumeur le regarda , il lui tendait déjà la main de loin.

— Je viens d'aller recevoir le testament d'un grand personnage qui n'a pas huit jours à vivre , dit-il de l'air le plus naturel du monde; mais l'on m'a traité comme un médecin de village, on m'a envoyé chercher en voiture et je reviens à pied.

Ces paroles dissipèrent le léger nuage de défiance qui avait obscurci le front du parfumeur, et que Roguin entrevit; aussi le notaire se garda-t-il bien de parler de l'affaire des terrains le premier, car il voulait porter le dernier coup à sa victime.

— Après les testaments, les contrats de mariage, dit Birotteau , voilà la vie. Et à propos de cela, quand épousons-nous la Madeleine? Hé! hé! papa Roguin, ajoula-t-il en lui tapant sur le ventre, car entre hommes la prétention des plus chastes bourgeois est de paraître égrillards.

— Mais si ce n'est pas aujourd'hui , répondit le notaire d'un air diplomatique, ce ne sera jamais. Nous craignons que l'affaire ne s'ébruite, je suis déjà vivement pressé par deux de mes plus riches clients qui veulentse mettre dans celte spéculation. Aussi est-ce à prendre ou à laisser. Passé midi , je dresserai les acles et vous n'aurez la faculté d'y être que jusqu'à une heure. Adieu, je vais précisément lire les minutes que Xandrot a dû me dégrossir pendant celte nuit.

— Eh bien, c'est fait! vous avez ma parole, dit Birolteau en courant après le notaire et lui frappant

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dans la main. Prenez les cent mille francs qui (levaient servir à la dot de ma fille.

— Bien , dit Roguin en s'éloignant.

Pendant l'instant que Birolteau mit à revenir auprès du petit l'opinot , il éprouva dans ses entrailles une chaleur violente, son diaphragme se contracta, ses oreilles tintèrent.

— Qu'avcz-vous, monsieur? lui demanda le commis en voyant à son maître le visage pâle.

— Ah ! mon garçon , je viens de conclure par un seul mot une grande affaire, personne n'est maître de ses émotions en pareil cas. D'ailleurs , tu n'y es pas étranger. Aussi t'ai-je emmené ici pour y causer plus à l'aise, personne ne nous écoutera. Ta tante est gênée ; à quoi donc a-t-elle perdu son argent? dis-le-moi.

— Monsieur, mon oncle et ma tante avaient leurs fonds chez M. de Nucingcn; ils ont été forcés de prendre en remboursement des actions dans les mines de Gorslchin qui ne donnent pas encore de dividende, et il est difficile à leur âge de vivre d'espérance.

— Mais avec quoi vivent-ils?

— Ils m'ont fait le plaisir d'accepter mes appointements.

— Bien , bien , Anselme , dit le parfumeur en laissant voir une larme qui roula dans ses yeux, tu es digne de l'attachement que je te porte. Aussi vas-tu recevoir une haute récompense de ton application à mes affaires.

En disant ces paroles , le négociant grandissait autant à ses propres yeux qu'à ceux de Popinot, il y mit celte bourgeoise et naïve emphase, expression de sa supériorité postiche.

— Quoi ! vous auriez deviné ma passion pour...

— Pour qui? dit le parfumeur.

— Pour mademoiselle Césarine.

— Ah! garçon , tu es bien hardi, s'écria Birolteau. Biais garde bien ton secret , je te promets de l'oublier , et tu sortiras de chez moi demain. Je ne t'en veux pas ! à ta place , diable , diable ! j'en aurais fail tout autant. Elle est si belle!

— Ah , monsieur ! dit le commis qui sentait sa chemise mouillée tant il se tressuait.

— Mon garçon , celle affaire n'est pas l'affaire d'un jour : Césarine est sa maîtresse , et sa mère a ses idées. Ainsi rentre en toi-même, essuie tes yeux, tiens ton cœur en bride , et n'en parlons jamais. Je ne rougirais pas de t'avoir pour gendre : neveu de M. Popinot, juge au tribunal de première instance; neveu des Ragon ; lu as le droit de faire ton chemin tout comme un autre ; mais il y a des mais, des car, des si! Quel diable de chien me làches-tu là dans une conversation d'affaires! Tiens, assieds-loi sur cotte chaise , et que l'amoureux fasse place au com-

mis. Popinot, es-lu homme de cœur? dit-il en regardant son commis; te sens-tu le courage de lutter avec plus fort que toi, de te battre corps à corps?...

— Oui, monsieur.

— De soutenir un combat long , dangereux ?...

— De quoi s'agil-il?

— De couler l'huile de Macassar ! dit Birotteau , se dressant en pieds comme un héros de Plularque. Ne nous abusons pas, l'ennemi est fort, bien campé, redoutable. L'huile de Macassar a été rondement menée. La conception est habile : les fioles carrées ont l'originalité de la forme. Pour mon projet, j'ai pensé à faire les nôtres triangulaires; mais je préférerais , après de mûres réflexions, de petites bouteilles de verre mince clissées en roseau; elles auraient un air mystérieux , et le consommateur aime tout ce qui l'intrigue.

— C'est coûteux ! dit Popinot. Il faudrait tout établir au meilleur marché possible , afin de faire de fortes remises aux détaillants.

— Bien, mon garçon, voilà les vrais principes. Songesy bien ! l'huile de Macassar se défendra ! elle est spécieuse, elle a un nom séduisant. On la présente comme une importation étrangère, et nous aurons le malheur d'être de notre pays. Voyons , Popinot, te sens-tu de force à tuer Macassar? D'abord tu l'emporteras dans les expéditions d'oulremerril paraîlque Macassar est réellement aux Indes: il est plus naturel alors d'envoyer le produit français aux Indiens, que de leur renvoyer ce qu'ils sont censés nous fournir. A toi les pacotilleurs. Mais il faut lutter à l'étranger, lutter dans les départements ! Or l'huile de Macassar a été bien affichée , il ne faut pas se déguiser sa puissance, elle est poussée, le public la connaît.

— Je la coulerai , s'écria Popinot l'œil en feu.

— Avec quoi? lui dit Birolleau. Voilà bien l'ardeur des jeunes gens. Ecoute-moi donc jusqu'au bout.

Anselme se mit comme un soldat au port d'armes devant un maréchal de France.

— J'ai inventé, Popinot, une huile pour exciler la pousse des cheveux , raviver le cuir chevelu , maintenir la couleur des chevelures mâles et femelles. Cette essence n'aura pas moins de succès que ma pâle et mon eau ; mais je ne veux pas exploiter ce secret par moi-même ; je pense à me retirer du commerce. C'est toi , mon enfant , qui lanceras mon huile Comagène (du mot Coma, mot latin qui signifie cheveux comme me l'a dit M. Alibert, médecin du roi. Ce mot se trouve dans la tragédie de Bérénice, où Racine a mis un roi de Comagè/ie, amant de celte belle reine si célèbre par sa chevelure, lequel amant, sans doute par Batterie, a

CES AH BIUOTTEAt7.

donné ce nom à son royaume! Comme ces grands génies ont de l'esprit ! ils descendent aux plus petits détails).

Le petit Popinot garda son sérieux en écoutant cette parenthèse saugrenue, évidemment dite pour lui qui avait de l'instruction.

— Anselme, j'ai jeté les yeux sur toi pour fonder une maison de commerce de haute droguerie, rue des Lombards, dit Birottcau. Je serai ton associé secret; je te baillerai les premiers fonds. Après l'huile Comagène, nous essayerons de l'essence de vanille, de l'esprit de menthe. Enfin nous aborderons la droguerie en la révolutionnant, en vendant ses produits concentrés au lieu de les vendre en nature. Ambitieux jeune homme , es-tu content?

Anselme ne pouvait répondre tant il était oppressé, mais ses yeux pleins répondaient pour lui. Celte offre lui semblait dictée par une indulgente paternité qui lui disait: Mérite Césarine en devenant riche et considéré. — Monsieur, répondit-il enfin en prenant l'émotion de Birolteau pour de l'étonnement , moi aussi je réussirai !

— Voilà comme j'étais , s'écria le parfumeur , je n'ai pas dit un autre mot ! Si tu n'as pas ma fille , tu auras toujours une fortune. Eh bien ! garçon , qu'est-ce qui te prend?

— Laissez-moi espérer qu'en acquérant l'une , j'obtiendrai l'autre.

— Je ne puis t'empêcher d'espérer, mon ami, dit Birolteau touché par le ton d'Anselme.

— Eh bien ! monsieur, puis-je dès aujourd'hui prendre mes mesures pour trouver une boutique, afin de commencer au plus tôt ?

— Oui, mon enfant. Demain nous irons nous enfermer tous deux à la fabrique. Avant d'aller dans le quartier de la rue des Lombards, lu passeras chez Livingston , pour savoir si ma presse hydraulique pourra fonctionner demain. Ce soir, nous irons , à l'heure du dîner, chez l'illustre et bon monsieur Vauquelin pour le consulter ; il s'est occupé tout récemment de la composition des cheveux; il a recherché quelle était leur substance colorante, d'où elle provenait, quelle était la contexture des cheveux. Tout est là , Popinot. Tu sauras mon secret , et il ne s'agira plus que de l'exploiter avec intelligence. Avant d'aller chez Livingston , passe chez Pieri Bénard. Mon enfant , le désintéressement de M. Vauquelin est une des grandes douleurs de ma vie: il est impossible de lui rien faire accepter. Heureusement , j'ai su par Chiffreville qu'il voulait une Vierge de Dresde , gravée par un certain Muller, et après deux ans de correspondance en Allemagne, Bénard a fini par la trouver sur papier de Chine, avant la lettre; elle

coûte quinze cents francs , mon garçon. Aujourd'hui, noire bienfaiteur la verra dans son antichambre en nous reconduisant , car elle doit être encadrée , tu t'en assureras. Nous nous rappellerons ainsi à son souvenir, ma femme et moi, car quant à la reconnaissance , voilà seize ans que nous prions Dieu, tous les jours , pour lui. Moi je ne l'oublierai jamais; mais , Popinot, enfoncés dans la science , les savants oublient tout , femmes , amis , obligés. Nous autres , noire peu d'intelligence nous permet au moins d'avoir le cœur chaud, ça console de ne pas être un grand homme. Ces messieurs de l'Institut, c'est tout cerveau, tu verras. Vous ne les rencontrez jamais dans une église. M. Vauquelin est toujours dans son cabinet ou dans son laboratoire , j'aime à croire qu'il pense à Dieu en analysant ses ouvrages. Voilà qui est entendu ; je te ferai les fonds, je te laisserai la possession de mon secret, nous serons de moitié , sans qu'il soit besoin d'acte. Vienne le succès , nous arrangerons nos flûtes ! Cours, mon garçon, moi je vais à mes affaires! Écoute donc, Popinot , je donnerai dans vingt jours un grand bal, fais-toi faire un habit , viens-y comme un commerçant déjà calé...

Ce dernier trait de bonté émut tellement Popinot , qu'il saisit la grosse main de César el la baisa. Le bon homme avait flatté l'amoureux par celte confidence , et les gens épris sont capables de tout.

— Pauvre garçon , dit Birotteau en le voyant courir à travers les Tuileries , si Césarine l'aimait ! mais il est boiteux , il a les cheveux de la couleur d'un bassin, et les jeunes filles sont si singulières ; je ne crois guère que Césarine... Et puis sa mère veut la voir la femme d'un notaire. Alexandre Crottat la fera riche: la richesse rend tout supportable, tandis qu'il n'y a pas de bonheur qui ne succombe à la misère. Enfin, j'ai résolu de la laisser maîtresse d'elle-même jusqu'à concurrence d'une folie.

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