‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 44 sur 157 · LE DERNIER JOUR D'UN FAILLI · texte numérisé non relu

LE DERNIER JOUR D'UN FAILLI

Birolteau revint chez lui navré, sans s'apercevoir queles banquiers se le renvoyaient, comme un volant sur des raquettes; mais Constance avait déjà deviné que lout crédit élait impossible. Si déjà trois banquiers avaient refusé, tous devaient s'être questionnés sur un homme aussi en vue que l'adjoint, et conséquemment la banque de France n'était plus une ressource.

— Essaye de renouveler, dit Constance, et va chez M. Claparon Ion coassocié, enfin chez lous ceux à qui tu as remis les effets du quinze, et propose des renouvellements. Il sera toujours temps de revenir chez les escompteurs avec du papier Popinot.

— Demain le treize! ditBirotteau loutà faitabattu.

Suivant l'expression de son prospectus, il jouissait de ce tempérament sanguin qui consomme énormément par les émotions ou par la pensée, et qui veut absolument du sommeil pour réparer ses pertes. Césarine l'amena dans le salon et lui joua pour le récréer le Songe de Rousseau, très-joli morceau d Hérold. Constance travaillait auprès de lui. Le pauvre homme se laissa aller la iête sur une ottomane, et loules les fois qu'il levait les yeux sur elle, il la voyait un doux sourire sur les lèvres, il s'endormit ainsi.

— Pauvre homme ! dit Constance, à quelles tortures il est réservé! pourvu qu'il y résiste.

— Eh ! qu'as-lu, mamam ? dit Césarine en voyant sa mère en pleurs.

— Chère fille, je vois venir une faillite. Si ton père est oblige de déposer son bilan , il faudra n'implorer la pitié de personne. Mon enfant , sois préparée à devenir une simple fille de magasin. Si je le vois prendre ton parti courageusement , j'aurai la force de recommencer la vie! Je connais ton père , il ne soustraira pas un denier, j'abandonnerai mes droits, on vendra tout ce que nous possédons. Toi, mon enfant, porte demain tes bijoux et ta garderobe chez ton oncle Pillerault; car lu n'es obligée à rien.

Césarine fut saisie d'un effroi sans bornes en entendant ces paroles dites avec une simplicité religieuse. Elle forma le projet d'aller trouver Anselme, mais sa délicatesse l'en empêcha.

Le lendemain, à neuf heures, Birolteau se trouvait rue de Provence, en proie à des anxiétés tout autres que celles par lesquelles il avait passé. Demander un crédit est une action toute simple en commerce. Tous les jours, en entreprenant une affaire, i! est nécessaire de trouver des capitaux; mais

CÉSAR BIROTTEAU

demander des renouvellements est, dans la jurisprudence commerciale, ce que la police correctionnelle est à la cour d'assises, un premier pas vers la faillite, comme le délit mène au crime. Le secret de votre impuissance et de votre gêne est en d'autres mains que les vôtres. Un négociant se met pieds et poings liés à la disposition d'un autre négociant , et la charité n'est pas une vertu pratiquée à la bourse. Le parfumeur qui jadis levait un œil si ardent de confiance en allant dans Paris, maintenant affaibli par les doutes , hésitait à entrer chez le banquier Claparon : il commençait à comprendre que chez les banquiers le cœur n'est qu'un viscère. Clap.iron lui semblait si brutal dans sa grosse joie , et il avait reconnu chez lui tant de mauvais ton qu'il tremblait de l'aborder.

— II est plus près du peuple, il aura peut-être plus d'âme!

Tel fut le premier mot accusateur que la rage de sa position lui dicta. César puisa sa dernière dose de courage au fond de son âme, et monta l'escalier d'un méchant petit entre-sol, aux fenêtres duquel il avait guigné des rideaux verts , jaunis par le soleil. Il lut sur la porte le mol Bureaux gravé en noir sur un ovale en cuivre; il frappa, personne ne répondit, il entra.

Ces lieux plus que modestes sentaient la misère, l'avarice ou la négligence. Aucun employé ne se montra derrière les grillages en laiton, placés à hauteur d'appui , sur des boiseries de bois blanc non peint qui servaient d'enceinte à des tables à pupitres en bois noirci. Ces bureaux déserts étaient encombrés d'écriloires où l'encre moisissait, de plumes fainéantes , ébouriffées comme des gamins, tortillées en forme de soleils, enfin couverts de cartons , de papiers , d'imprimés , sans doute inutiles. Le parquet du passage ressemblait à celui d'un parloir de pension , tant il était râpé, sale et humide.

La seconde pièce, dont la porte était ornée du mot Caisse, s'harmoniait avec les sinistres facéties du premier bureau. Dans un coin se trouvait une grande cage en bois de chêne treillissée en fil de cuivre, à chatière mobile, garnie d'une énorme malle en fer , sans doute abandonnée aux cabrioles des rats. Celle cage, dont la porte était ouverte, contenait encore un bureau fantastique, et son fauteuil ignoble, Iroué , vert, à fond percé, dont le crin s'échappait, comme la perruque du patron , en mille lire-bouchons égrillards. Celle pièce, évidemment autrefois le salon de l'appartement avant qu'il ne fut converti en bureau de banque, offrait pour principal ornement une table ronde revêtue d'un tapis en drap vert autour de laquelle étaient de vieilles chaises en maroquin noir et à clous dédorés. La

cheminée assez élégante ne présentait à l'œil aucune des morsures noires que laisse le feu, sa plaque était propre ; sa glace injuriée par les mouches avait un air mesquin, d'accord avec une pendule en bois d'acajou qui provenait de la vente de quelque vieux notaire cl qui ennuyait le regard, attristé déjà par deux flambeaux sans bougies et par une poussière gluante. Le papier de tenlure , gris de souris, bordé de rose, annonçait par des tcinles fuligineuses le séjour malsain de quelques fumeurs. Rien ne ressemblait da\antagy au salon banal que les journaux appellent Cabinet de rédaction. Birotteau, craignant d'être indiscret, frappa trois coups brefs à la porte opposée à celle par laquelle il était entré.

— Entrez ! cria Claparon dont la lonalilé révéla la distance à parcourir par sa voix et le videde celle pièce où le parfumeur entendait pétiller un bon feu, niais où le banquier n'était pas.

Celle chambre lui servait en effet de cabinet particulier. Entre la fastueuse audience de Keller et la singulière insouciance de ce prétendu grand industriel , il y avait toute la différence qui existe entre Versailles et le vigham d'un chef de Hurons. Le parfumeur avait vu les grandeurs de la banque, il allait en voir les gamineries.

Couché dans une sorte de bouge oblong pratiqué derrière le cabinet, et où les habitudes d'une vie insoucieuse avaient abîmé, perdu , confondu, déchiré, encrassé, ruiné tout un mobilier à peu près élégant dans sa primeur, Claparon, à l'aspect de Birolteau, s'enveloppa dans sa robe de chambre crasseuse, déposa sa pipe, et tira les rideaux du lit avec une rapidité qui fit suspecter ses mœurs par l'innocent parfumeur.

— Asseyez-vous , monsieur , dit le banquier qui , sans perruque et la tèle enveloppée dans un foulard mis de travers , lui parut d'autant plus hideux, que la robe de chambre en s'entr'ouvrant laissa voir une espèce de maillot en laine blanche tricotée, rendue brune par un usage infiniment trop prolongé.

— Voulez-vous déjeuner avec moi? dit Claparon en se rappelant le bal du parfumeur et voulant autant prendre sa revanche que lui donner le change par celte invitation.

En effet une table ronde débarrassée à la hâte de j ses papiers , accusait une jolie compagnie en moni liant un pâté , des huîtres , du vin blanc, et les vulj gaires rognons sautés au vin de Champagne figés S dans leur sauce. Devant le foyer à charbon de terre, I le feu dorait une omelette aux truffes. Enfin deux 1 couverts et leurs serviettes tachées par le souper de I la veille eussent éclairé l'innocence la plus pure. ! En homme qui se croyait habile, Claparon insista malgré les relus de Birotlcau.

CÉSAR BIROTTEAU

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