‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 43 sur 157 · A MONSIEUR LE BARON DE NUCINGEN · texte numérisé non relu

A MONSIEUR LE BARON DE NUCINGEN

A Paris.

« Mon cher baron,

« Le porteur de cette lettre est M. César Birotteau, « adjoint au maire du deuxième arrondissement et « l'un des industriels les plus renommés de la parti fumerie parisienne ; il désire entrer en relation « avec vous. Faites de confiance tout ce qu'il veut « vous demander; en l'obligeant vous obligez

<t Votre ami,

« F. dd Tillet. »

Du Tillet ne mit pas de point sur l'i de son nom. Pour ceux avec lesquels il faisait des affaires, celte erreur volontaire était un signe de convention. Les recommandations les plus vives, les chaudes et fa-

CESAR BIROTTEAU

vorables instances de sa lettre ne signifiaient rien alors. Cette lettre, où les points d'exclamation suppliaient, où du Tillet se niellait à genoux, était arrachée par des considérations puissantes; il n'avait pas pu la refuser; elle devait être regardée comme non avenue. En voyant l'i sans point, son ami donnait alors de l'eau bénite de cour au solliciteur. Beaucoup de gens du monde et des plus considérables sont joués ainsi, comme des enfants, par les gens d'affaires, par les banquiers, par les avocats qui tous ont une double signature, l'une morte, l'autre vivante. Les plus fins y sont pris. Pour reconnaître cette ruse il faut avoir éprouvé le double effet d'une lettre chaude et d'une lettre froide.

— Vous me sauvez, du Tillet ! dit César en lisant cette lettre.

— Mon Dieu! dit du Tillet, allez demander de l'argent; Nucingcn en lisant ma lettre vous en donnera tant que vous en voudrez. Malheureusement mes fonds sont engagés pour quelques jours; sans cela je ne vous enverrais pas chez le prince de la haute banque, car les Keller ne sont que des pygmées auprès du baron deNucingen : il eût étéLaw, s'il n'était pas Nucingen. Mais avec ma lettre vous serez en mesure le quinze janvier, et nous verrons après. Nucingen et moi nous sommes les meilleurs amis du monde, il ne voudrait pas me désobliger pour un million.

— C'est comme un aval , se dit en lui-même Birotteau qui s'en alla pénétré de reconnaissance pour du Tillet. Eh bien, se disait-il, un bienfait n'est jamais perdu !

Et il philosophait à perte de vue. Une pensée aigrissait son bonheur. Il avait bien pendant quelques jours empêché sa femme de mettre le nez dans les livres, il avait rejeté la caisse sur le dos de Célestin en l'aidant, il avait pu vouloir que sa femme et sa fille eussent la jouissance du bel appartement qu'il leur avaitarrangé, meublé; mais ces premiers petits bonheurs épuisés, madame Birolteau serait morte plutôt que de renoncer à voir par elle-même les détails de sa maison, à tenir, suivant son expression, laqueue de la poêle. Birolteau se trouvait au bout de son latin ; il avait usé tous ses artifices pour loi dérober la connaissance des symptômes de sa gêne. Constance avait fortement improuvé l'envoi des mémoires, elle avait grondé les commis, et accusé Céleslin de vouloir ruiner sa maison, croyant :jue Célestinseul availeu celte idée. Céleslin s'était laissé gronder par ordre de Birolteau. Madame César, aux yeux des commis, gouvernait le parfumeur, car il est possible de tromper le public, mais non les gens de sa maison sur celui qui a la supériorité réelle dans un ménage. Birolteau devait avouer sa situation à sa femme, car le compte avec du Tillet

allait vouloir une justification. Au retour, Birolteau ne vit pas sans frémir Constance à son comptoir, vérifiant le livre d'échéances el faisant sans doute le compte de caisse.

— Avec quoi payeras-tu demain? lui dit-elle à l'oreille quand il s'assit à côté d'elle.

— Avec de l'argent, répondit-il en tirant ses billets de banque et en faisant signe à Céleslin de les prendre.

— Mais d'où viennent-ils?

—Je te conterai cela ce soir. Céleslin, inscrivez fin mars, un billet de dix mille francs, ordre du Tillet.

— Du Tillet, dit Constance frappée de terreur.

— Je vais aller voir Popinot , dit César. C'est mal à moi de ne pas encore avoir été le visiter chez lui. Vend-ton de son huile?

— Les trois ccnls bouteilles qu'il nous a données sont parties !

Birolteau, ne sors pas, j'ai à le parler, lui dit Constance en prenant César par le bras et en l'entrainant dans sa chambre avec une précipitation qui dans toute aulre circonstance eût fait rire.

— Du Tillet, dit-elle quand elle fut seule avec son mari , et après s'être assurée qu'il n'y avait que Césarinc avec elle, du Tillet qui nous a volé mille écus ! Tu fais des affaires avec du Tillet! un monstre... qui voulait me séduire! lui dit-elle à Toreille.

— Folie de jeunesse, dit Birotleau devenu tout à coup esprit fort.

— Écoute, Birolteau, tu te déranges! tu ne vas plus à la fabrique, llya quelque chose, je le sens ! Tu vas me le dire , je veux tout savoir?

— Eh bien! dit Birolteau, nous avons failli être ruinés , nous l'étions même encore ce matin , mais tout est réparé!

Et il raconta l'horrible histoire de sa quinzaine.

— Voilà donc la cause de ta maladie ! s'écria Constance.

— Oui, maman , s'écria Césarine. Va , mon père a été bien courageux. Tout ce que je souhaite, est d'être aimée comme il t'aime! 11 ne pensait qu'à ta douleur.

— Mon rêve est accompli , dit la pauvre femme en se laissant tomber sur sa causeuse au coin de son feu, pâle, blême, épouvantée. J'avais prévu tout. Je te l'ai dit dans celle falale nuit, dans notre ancienne chambre que tu as démolie, il ne nous restera que les yeux pour pleurer. 31a pauvre Césarine! je...

— Allons, te voilà , s'écria Birolteau. Ne vas-tu pas m'ôter le courage dont j'ai besoin !

— Pardon, mon ami, dit Constance en prenant la main de César et la lui serrant avec une tendresse qui alla jusqu'au cœur du pauvre homme. J'ai tort, voilà le malheur venu, je serai muette, résignée, pleine de force. Non, tu n'entendras jamais une

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CESAR BIROTTEAU

plainte. Elle se jeta dans les bras de César, et y dit en pleurant : Courage, mon ami, courage. J'en aurais pour deux, s'il en était besoin !

— Mon huile, ma femme, mon huile nous sauvera.

— Que Dieu nous protège! dit Constance.

— Anselme ne secourra-t-il donc pas mon père? dit Césarinc.

— Je vais le voir, s'écria César trop ému par l'accent déchirant de sa femme qui ne lui était pas connue tout entière, même après dix-neuf ans. Constance , n'aie plus aucune crainte. Tiens , lis la lettre de du Tillct à M. de Nucingcn , nous sommes sûrs d'un crédit. J'aurai d'ici là gagné mon procès. D'ailleurs, ajoula-t-il en faisant un mensonge nécessaire, nous avons notre oncle Pillerault, il ne s'agit que d'avoir du courage.

— S'il ne s'agissait que de cela , dit Constance en souriant.

Birotteau, soulagé d'un grand poids, marcha comme un homme mis en liberté, quoiqu'il éprouvât en lui-même l'indéfinissable épuisement qui suit les luttes morales excessives où se dépensent plus de fluide nerveux, plus de volonté qu'on ne doit en émettre journellement, et où l'on prend, pour ainsi dire, sur le capital d'existence. Birotteau était déjà vieilli.

La maison A. Popinot, rue des Cinq-Diamants, avait bien changé depuis un mois. La boutique était repeinte. Les casiers, rechampis et pleins de bouteilles, réjouissaient l'œil de tout commerçant qui connaît les symptômes de la prospérité. Le plancher de la boutique était encombré de papiers d'emballage, le magasin contenait de petits tonneaux de différentes huiles , dont la commission avait éié conquise à Popinot par le dévoué Gaudissarl. Les livres et la comptabilité , la caisse étaient au-dessus de la boutique et de l'arrière-boulique. Une vieille cuisinière faisait le ménage de trois commis et de Popinot. Popinot habitait le coin de sa boutique, dans un comptoir fermé par un vitrage, et se montrait avec un tablier de serge, de doubles manches en toile verte, la plume à l'oreille, quand il n'était pas plongé dans un tas de papiers , comme au moment où vint Birotteau et où il dépouillait son courrier, plein de traites et de lettres de commande.

A ces mots : — Eh bien ! mon garçon? dits par son ancien patron , il leva la tête , ferma sa cabane à clef, et vint d'un air joyeux , le bout du nez rouge, car il n'y avait pas de feu dans sa boutique , dont la porte restait ouverte.

— Je craignais que vous ne vinssiez jamais, dit Popinot d'un air respectueux.

Les commis accoururent voir le grand homme de la parfumerie, l'adjoint décoré , l'associé de leur patron. Ces muets hommages flattèrent le parfumeur.

Birotteau, naguère si petit chez les Keller, éprouva le besoin de se helleriser ; il se caressa le menton, sursauta vaniteusement à l'aide de ses talons, en disant ses banalités.

— Eh bien ! mon ami , se lève-t-on de bonne heure? lui dcmanda-t-il.

— Non, l'on ne se couche pas toujours, dit Popinot, il faut se cramponner au succès...

— Eh bien ! que disais-jc? mon huile est une fortune.

— Oui , monsieur, mais les moyens d'exécution y sont pour quelque chose, je vous ai bien monté votre diamant !

— Au fait, dit le parfumeur, où en sommes-nous? Y a-t-il des bénéfices?

— Au bout de vingt jours, s'écria Popinot, y pensez-vous? L'ami Gaudissart n'est en roule que depuis treize jours et a pris une chaise de poste sans me le dire. Oh! il est bien dévoué: nous devons beaucoup à mon oncle! Les journaux, dit-il à l'oreille de Birotteau , nous couleront douze mille fiancs.

— Les journaux! s'écria l'adjoint.

— Vous ne les avez donc pas lus?

— Non.

— Vous ne savez rien alors, dit Popinot.

Vingt mille francs d'affiches , cadres et impressions ! cent mille bouteilles achetées, tout est sacrifice en ce moment. La fabrication se fait sur une grande échelle. Si vous aviez mis le pied au faubourg où j'ai passé souvent les nuits, vous auriez vu un petit casse-noisette de mon invention qui n'est pas piqué des vers. Pour mon compte, j'ai fait ces cinq derniers jours dix mille francs rien qu'en commissions sur les huiles de droguerie.

— Quelle bonne tête ! dit Birotteau en posant sa main sur les cheveux du petit Popinot et les remuant comme si Popinot était un bambin. Je l'ai deviné.

Plusieurs personnes entrèrent.

— A dimanche, nous dînons chez ta tante Ragon, dit Birotteau qui laissa Popinot à ses affaires en voyant que la chair fraîche qu'il était venu sentir n'était pas découpée.

— Est-ce extraordinaire! Un commis devient négociant en vingt-quatre heures, pensait Birotteau qui ne revenait pas plus du bonheur et de l'aplomb de Popinot que du luxe de du Tiliet. Anselme vous a pris un petit air pincé, quand je lui ai mis la main sur la tête , comme s'il était déjà François Keller.

Birotteau n'avait pas songé que les commis le regardaient et qu'un maître de maison a sa dignité à conserver chez lui. Là, comme chez du Tiliet, le bonhomme avait fait une sottise par bonté de

CESAR BIROTTEAU

cœur, et faute de retenir an sentiment vrai , bourgeoisement exprimé. César aurait blessé tout autre homme qu'Anselme.

Ce dîner du dimanche chez les Ragon devait être la dernière joie des dix-neuf années heureuses du ménage de Birotteau, joie complète d'ailleurs. Ragon demeurait rue du Pelit-Bourbon-Sainl-Sulpice, à un deuxième étage, dans une antique maison de digne apparence, dans un vieil appartement à trumeaux où dansaient les bergères en paniers et où paissaient les moutons de ce dix-huitième siècle dont les Ragon représentaient si bien la bourgeoisie grave et sérieuse, à mœurs comiques, à idées respectueuses envers la noblesse , dévouée au souverain et à l'Église. Les meubles, les pendules, le linge, la vaisselle, tout était patriarcal, à formes neuves par leur vieillesse même. Le salon tendu de vieux damas, orné de rideaux en brocatelle, offrait des duchesses, des bonheurs du jour, un superbe Popinot, échevin de Sancerre , peint par Lalour, le père de madame Ragon, un bonhomme excellent en peinture et qui souriait comme un parvenu dans sa gloire. Au logis, madame Ragon se complétait par un petit chien anglais de la race de ceux de Charles II, qui faisait un merveilleux effet sur son petit sofa dur, à formes rococo qui, certes, n'avait jamais joué le rôle du sofa de Crébillon. Parmi toutes leurs vertus, les Ragon se recommandaient par la conservation de vieux vins arrivés à un parfait dépouillement, et par la possession de quelques liqueurs de madame Amphoux , que des gens assez entêtés pour aimer sans espoir, disait-on, la belle madame Ragon lui avaient rapportées des iles. Aussi leurs petits dîners étaient-ils prisés ! Une vieille cuisi nière, Jeannette, servait les deux vieillards avec un aveugle dévouement; elle aurait volé des fruits pour leur faire des confitures ! Loin de porter son argent aux caisses d'épargne , elle le mettait sagement à la loterie , espérant apporter un jour le gros lot à ses maîtres. Le dimanche où ses maîtres avaient du monde, elle était, malgré ses soixante ans, à la cuisine pour surveiller les plats, à la table pour servir avec une agilité qui eût rendu des points à mademoiselle Mars, dans son rôle de Suzanne du Mariage de Figaro.

Les invités étaient le juge Popinot, l'oncle Pilleraull, Anselme, les trois Birotteau, les trois Matifat et l'abbé Loraux.

Madame Matifat , naguère coiffée en turban pour danser, vint en robe de velours bleu, gros bas de colon et souliers de peau de chèvre, des gants de chamois bordés de peluche verte et un chapeau doublé de rose, orné d'oreilles d'ours.

Ces dix personnes furent réunies à cinq heures. Les vieux Ragon suppliaient leurs convives d'être

exacts. Quand on les invitait, on avait soin de les faire dîner à cette heure, car ces estomacs de soixante-dix ans ne se pliaient point aux nouvelles heures prises par le bon ton. César i ne savait que madame Ragon la placerait à côté d'Anselme, toutes les femmes , même les dévoles et les sottes , s'entendent en fait d'amour. La fille du parfumeur s'était donc mise de manière à tourner la tête à Popinot. Sa mère qui avait renoncé, non sans douleur, au notaire, lequel jouait dans sa pensée le rôle d'un prince héréditaire, contribua, non sans d'amères réflexions, à celte toilette. Constance descendit le pudique fichu de gaze pour découvrir un peu les épaules de Césarine et laisser voir l'attachement du col qui était d'une remarquable élégance. Le corsage à la grecque, croisé de gauche à droite , à cinq plis , pouvait s'entr'ouvrir et montrer de délicieuses rondeurs. La robe mérinos gris de plomb à falbalas bordés d'agréments verts, lui dessinait nettement la taille qui ne parut jamais si fine ni si souple. Ses oreiilcs étaient ornées de pendeloques en or travaillé, ses cheveux relevés à ia chinoise permettaient au regard d'embrasser les suaves fraîcheurs d'une peau nuancée de veines, où la vie ia plus pure éclatait aux endroils mais. Enfin Césarine élail si coquettement belle que madame Matifat ne put s'empêcher de l'avouer , sans s'apercevoir que la mère et la fille avaient compris la nécessité d'ensorceler le petit Popinot.

M. Birotteau, ni sa femme, ni madame Matifat ne troublèrent la douce conversation que les deux enfants enflammés par l'amour, tinrent à voix basse dans une embrasure de croisée où le froid déployait ses bises feneslrales. D'ailleurs la conversation des grandes personnes s'anima quand le juge Popinot laissa tomber un mot sur la fuite de Roguin , en faisant observer que c'était le second notaire qui manquait, et que pareil crime était jadis inconnu. Madame Ragon, au mot de Roguin, avait poussé le pied de son frère, Pilleraultavail couvert la voixdujuge, et tous deux lui montraient madame Birotteau.

— Je sais tout, dit Constance d'une voix à la fois douce et peinée.

— Eh bien ! dit madame Matifat à Birotleau qui baissait humblement la tête, combien vous emporte-il ? s'il fallait écouler les bavardages, vous seriez ruiné.

— Il avait à moi deux cent mille francs. Quant aux quarante qu'il m'a fait imaginairement prêler par un de ses clients dont l'argent était dissipé, nous sommes en procès.

— Vous le verrez juger cette semaine , dit Popinot. J'ai pensé que vous ne m'en voudriez pas d'expliquer votre situation à M. le président; il a or-

CESAR B1U0TTEAU.

donné la communication des papiers deRoguin dans la chambre du conseil, afin d'examiner depuis quelle époque les fonds du prèleur étaient détournés et les preuves du fait allégué par Derville, qui a plaidé lui-même pour vous éviter des frais.

— Gagnerons-nous? dit madame Birotlcau.

— Je ne sais, répondit Popinot. Quoique j'appartienne à la chambre où. l'affaire est portée, je m'abstiendrais de délibérer quand même on m'appellerait.

— Mais peut-il y avoir du doute sur un procès aussi simple ? dit Pillerault. L'acte ne doit-il pas faire mention de la livraison des espèces , et les notaires déclarer les avoir vu remettre par le préteur à l'emprunteur? Roguin irait aux galères s'il était sous la main de la justice.

— Selon moi, répondit le juge, le préteur doit se pourvoir contre Roguin sur le prix de la charge et du cautionnement ; mais en des affaires encore plus claires , quelquefois , à la cour royale , les conseillers se trouvent six contre six.

— Comment, mademoiselle, monsieur Roguin s'est enfui! dit Popinot entendant enfin ce qui se disait. Monsieur César ne m'en a rien dit, moi qui donnerais mon sang pour lui...

Césarine comprit que toute la famille tenait dans ce pour lui, car si l'innocente fille eut méconnu l'accent, elle ne pouvait se tromper au regard qui l'enveloppa d'une flamme pourpre.

— Je le savais bien , et je le lui disais , mais il a tout caché à ma mère et ne s'est confié qu'à moi!

— Vous lui avez parlé de moi dans celle circonstance, dit Popinot, vous lisez dans mon cœur, mais y lisez-vous tout?

— Peut-être !

— Je suis bien heureux, dit Popinot. Si vous voulez m'ôter toute crainte , dans un an je serai si riche que votre père ne me recevra plus si mal quand je lui parlerai de notre mariage. Je ne vais plus dormir que cinq heures par nuit...

— Ne vous faites pas mal, dit Césarine avec un accent inimitable en jetant à Popinot un regard où se lisait toute sa pensée.

— Ma femme, dit César en sortant de table, je crois que ces jeunes gens s'aiment.

— Eh bien! tant mieux, dit Constance d'un son de voix grave, ma fille serait la femme d'un homme de tète et plein d'énergie; le talent est la plus belle dot d'un prétendu.

Elle se hâta de quitter le salon et d'aller dans la chambre de madame Ragon. César avait dit pendant le diner quelques phrases qui avaient fait sourire l'illcrault et le juge, tant elles accusaientd'ignorance, et qui rappelèrent à cette malheureuse femme combien son pauvre mari se trouvait peu

de force à lutter contre le malheur. Constance avait des larmes sur le cœur, elle se défiait instinctivement de du Tillet, car toutes les mères savent le

Timeo Banaos et Jona ferentes,

sans savoir le latin. Elle pleura dans les bras de sa fille et de madame Ragon sans vouloir avouer la cause de sa peine.

— C'est nerveux ! dit-elle.

Le reste de la soirée fut donné aux cartes par les vieilles gens, et par les jeunes à ces délicieux petits jeux dits innocents parce qu'ils couvrent les innocentes malices des amours bourgeois. Les Matifat se mêlèrent des petits jeux.

— César, dit Constance en revenant, va dès le trois chez M. le baron de Nucingen, afin d'être sur de ton échéance du quinze longtemps à l'avance. S'il arrivait quelque anicroche, est-ce du jour au lendemain que lu trouverais des ressources?

— J'irai , ma femme , répondit César qui serra la main de Constance et celle de sa fille en ajoutant: Mes chères biches blanches, je vous ai donné de tristes élrennes !

Dans l'obscurité du fiacre, ces deux femmes, qui ne pouvaient voir le pauvre parfumeur, sentirent des larmes tombées chaudes sur leurs mains.

— Espère, mon ami, dit Constance.

— Tout ira bien , papa ; monsieur Anselme Popinot m'a dit qu'il verserait son sang pour toi !

— Pour moi , reprit César , et pour la famille, n'est-ce pas? dit-il eu prenant un air gai.

Césarine serra la main de son père , de manière à lui dire qu'Anselme était son fiancé.

Pendant les trois premiers jours de l'année, il fut envoyé deux cents cartes chez Birotteau. Cette affluence d'amitiés fausses , ces témoignages de faveur sont horribles pour les gens qui se voient entraînés par le courant du malheur. Birotteau se présenta trois fois vainement à l'hôtel du fameux banquier royaliste, le baron de Nucingen. Le commencement de l'année et ses fêles justifiaient assez l'absence du financier. La dernière fois, le parfumeur pénétra jusqu'au cabinet du banquier où le premier commis lui dit que M. de Nucingen, rentré à cinq heures du matin d'un bal donné par les Keller, ne pouvait pas élre visible à neuf heures et demie. Birotteau sut intéresser à ses affaires le premier commis auprès duquel il resta près d'une demiheure à causer. Dans la journée, ce minisire de la maison Nucingen lui écrivit que le baron le recevrait le lendemain douze à midi. Quoique chaque heure apportât une goutte d'absinthe, la journée passa avec une effrayante rapidité. Le parfumeur

CÉSAR B1R0TTEAU.

vint en fiacre et se fit arrêter à un pas de l'hôtel dont la cour était encombrée de voitures. Le pauvre honnête homme eut le cœur bien serré à l'aspect des splendeurs de celle maison célèbre.

— Il a pourtant liquidé deux fois, se dil-il en montant le superbe escalier garni de fleurs, en traversant les somptueux appartements par lesquels la baronne Delphine de Nucingen s'était rendue célèbre. Elle avait la prétention de rivaliser avec les plus riches maisons du faubourg Saint-Germain, où elle n'était pas encore admise.

Le baron déjeunait avec sa femme. Malgré le nombre de gens qui l'allendaienl dans ses bureaux, il dit que les amis de du Tillet pouvaient entrer à toule heure. Birotleau tressaillit d'espérance en voyant le changement qu'avait produit le mot du baron sur la figure d'abord insolente du valet de chambre.

— Bartonnez-moi , ma tchaire , dit le baron à sa femme se levant et faisant une pelite inclination de tète à Birotleau , mé meinne sir ête eine panne reuyaliste liai l'ami (Irai eindime te ti Dilet. Taillurs,monsirhai atjouindti tussième arrontussement et tonne tes pâlies d'ine manifissensse hassiatique , ti feras sans titte sa connaissance afec plésir.

— Mais je serais très-flatlée d'aller prendre des leçons chez madame Birotleau, car Ferdinand...

— Allons, pensa le parfumeur, elle le nomme Ferdinand tout court.

— Nous a parlé de ce bal avec une admiration d'autant plus précieuse qu'il n'admire rien. Ferdinand est un critique sévère, tout devait être parfait. En donnerez-vous bientôt un autre? demanda-t-elle de l'air le plus aimable.

— Madame , de pauvres gens comme nous s'amusent rarement , répondit le parfumeur, ignorant si c'était raillerie ou compliment banal.

— Meinne sir Rohaude a tiriché la rezdoration te fos habbardemens , dit le baron.

— Ah ! M. Rohault ! un joli petit architecte qui revient de Rome, dit Delphine de Nucingen , j'en raffole, il me fait des dessins délicieux sur mon album.

Aucun conspirateur géhenne par le questionnaire à Venise, ne fut plus mal dans les brodequins de la torture que Biroileau ne l'étail dans ses vêtements. Il trouvait un air goguenard à tous les mois.

— Aïs, tonnons essi te bêlis pâlies , dit le baron en jetant un regard inquisitif sur le parfumeur. Vis foyez ké tit lai monte san melle !

— Monsieur Birotleau veut-il déjeuner sans cérémonie avec nous? dit Delphine en montrant sa labié somptueusement servie.

— Madame la baronne , je suis venu pour affaires cl suis...

— Vis! dil le baron. Mon tame, bermeddez-vis te barler t'i/fires?

Delphine fit un pelit mouvement d'assentiment en disant au baron : — Allez-vous acheter de la parfumerie?

Le baron haussa les épaules et se retourna vers César au désespoir.

— Ti Dilet breind lei plis fiffee eindéred à eus , dit-il.

— Enfin , pensa le pauvre négociant , nous arrivons à la question.

— Afec sa leddre vis affez tan ma mêsson eine grètid ki n'ai timide ké bar lais pontes te ma brobre forteine...

Le baume exhilarant que conlenait l'eau présentée par l'ange à Agar dans le désert devait ressembler à la rosée que répandirent dans les veines du parfumeur ces paroles semi-françaises. Le fin baron , pour avoir des motifs de revenir sur des paroles bien données et mal entendues, avail gardé l'horrible prononciation des juifs polonais qui se flattent de parler français.

— Et visse aurez eine gomde gourand. Foici gomment nis brocéterons , dit avec une bonhomie alsacienne le bon , le vénérable et grand financier.

Birotleau ne douta plus de rien , il était commerçant et savait que ceux qui ne sont pas disposés à obliger , n'entrent jamais dans les détails de l'exécution.

— Che ne vis abbrendrai bas qu'aux crants gomme aux betits, la panque tentante troisses zignatires. Tonc fous ferez tis iffits à l'ortre te nodre ami ti Dilet, et chi les enferrai leu chour même afec ma zignadire à la panque et fis aurez à quadre hires le mondant tis iffits que vis aurez siscrits lei madin, ai au daux te la panque. Tcheu ne feux ni quemmission ni haissegomde , tienne, car ch'aurai lé bonhire te vis êdre acréaple... Mais che mede eine gontission! dit -il en effleurant son nez de son index gauche par un mouvement d'une inimitable finesse.

— Monsieur le baron, elle est accordée d'avance, dit Birotleau qui crut à quelque prélèvement dans ses bénéfices.

— Eine gontission à laquelle chaddache lei plis grant brisse, bareeque che feusse ké montante ti JSichinguenne brenne, gomme ille la titte, tes leizons te montante Pirôdôt.

— Monsieur le baron, ne vous moquez pas de moi, je vous en supplie.

— Meinne sir Pirôdôt, dit le financier d'un air sérieux , cesde gonfeni, fis nisse infiderez à fodre

; brochain pal. Mon femme est chalousse, ille feut ! foir fos habbardemens, tond on li ha titte eine pie une I tcheneralle.

CÉSAR B1R0TTEAU.

— Monsieur le baron !

— Oh ! si vis nis refoussez , boînd de gomde ! vis odes en crant fafure. Vil che sais ké visse afjïez le bréfct te la Seine ki a ti fenir.

— Monsieur le baron !

— Visse a/fiez La Pillartière , ein chendilomme ortinaire te la champre, pou Fentéheine gomme vis ki fis édes faite plesser... ô quand de Ceint-Roqque.

— Au treize vendémiaire, monsieur le baron.

— Visse afjiez meinne sir te Lassc-et-bclte, meinne sir Fauquelcinc te Vagalemi...

— Monsieur le baron !

— Hé! icrlcifle, 11c zoyez bas si motcsde, monsir l'atjouinde, ché abbris ké le roa affait tite ké fodre pal le...

— Le roi?... dit Birolleau qui n'en put savoir davantage.

II entra familièrement un jeune bomme dans l'appartement, et dont le pas reconnu de loin par la belle Delphine de Nucingen l'avait fait vivement rougir.

— Ponc/ionr , mon cher te Marsay! dit le baron de Nucingen, brenez ma btace; il y a, m'at-on tite, ein monte pu tans mais bourreaux. Che sais bourqui! les mines te JVorlschin tonnent teux gabitaux de rendes! Vi, chai ressi les gomdcs! Visse affez cend mile lifres de rende te plis, matame ti Nichinnkeine. Vi pirrez acheder tis ethindircs ei odres papiaulles pour edre choli, gomme zi vis en a/fiez pesouin.

— Hélas! les Ragon ont vendu leurs actions! s'écria Birolleau.

— Qu'est-ce que ces messieurs? demanda le jeune élégant m souriant.

— Foilà , dit monsieur de Nucingen en se retournant, car il atteignait déjà la porte, elle me se m pie que ces bersonnes...Te Marsay, ceziai meinne sir Plrôdôt, vodre barfnmire ki tonne tes pâlies t'eine manniffis.senssc hassialique, ai ké lei roa ha tëgorai...

De Marsay prit son lorgnon, et dit : — Ah c'est vrai, je pensais que celle figure ne m'était pas inconnue. Vous allez donc parfumer vos affaires de quelque verlueux cosmétique, les huiler...

— Ai pieu, ces Rakkons, reprit le baron en faisant une grimace d'homme mécontent, afaient eine gomde chaise moi, che les ai faforissè t'eine fordine et ils n'ont bas si Vaddenlre ein chour te plis.

— Monsieur le baron ! s'écria Birolteau.

Le bonhomme trouvait, son affaire extrêmement obscure, et sans saluer la baronne ni de Marsay, il courut après le banquier. M. de Nucingen élail sur la première marche de l'escalier, le parfumeur l'atteignit au bas quand il entrait dans ses bureaux. !

En ouvrant la porte, M. de Nucingen vit un geste désespéré de cette pauvre créature qui se sentait enfoncer dans un gouffre, et il lui dit : — Eh pienl c'esde andentî! foyesse ti Dilel, ai harranchez tit affec li.

Birolleau crut que de Marsay pouvait avoir de l'empire sur le baron, il remonta l'escalier avec la rapidité d'une hirondelle , se glissa dans la salle à manger où la haronne et de Marsay devaient encore se trouver : il avait laissé Delphine attendant son café à la crème. H vit bien le café servi, mais la baronne et le jeune élégant avaient disparu. Le valet de chambre sourit à l'élonnenient du parfumeur qui descendit lentement les escaliers.

César courut chez du Tillet qui était, lui dit-on, à la campagne, chez madame Boguin. Le parfumeur prit un cabriolet et paya pour être conduit aussi promptcincnt que par la poste à Nogent-sur-Marne. A Nogent-sur-Marne le concierge lui apprit que monsieur et madame étaient repartis à Paris. Birolteau revint brisé.

Lorsqu'il raconta sa tournée à sa femme et à sa fille, il fut stupéfait de trouver sa Constance ordinairement perchée, comme un oiseau de malheur, sur la moindre aspérité commerciale, lui donner les plus douces consolations et lui affirmer que tout irait bien.

Le lendemain, Biroileau se trouva dès sept heures dans la rue de du Tillet, au petit jour, en faction. l\ pria le portier de du Tillet de le mettre en rapport avec le valet de chambre de du Tillet en glissant dix francs au poriier. César obtint la faveur de parler au valet de chambre de du Tillet, et lui demanda de l'introduire auprès de du Tillet aussitôt que du Tillet serait visible, et il glissa deux pièces d'or dans la main du valet de chambre de du Tillet. Ces pelits sacrifices et ces grandes humilialions, communes aux courtisans et aux solliciteurs, lui permirent d'arriver à son bat. A huit heures et demie, au moment où son ancien commis passait une robe de chambre et secouait les idées confuses du réveil, bâillait, se détorlillait , demandant, pardon à son ancien patron, Birolleau se trouva face à face avec le tigre affamé de vengeance dans lequel il voyait son seul ami.

— Faites, faites! disait Birotteau.

— Que voulez-vous mon bon César? dit du Tillet.

César livra, non sans d'affreuses palpitations, la réponse et les exigences du baron de Nucingen à l'inattention de du Tillet qui l'entendait en cherchant son soufflet, en grondant son valet de chambre sur la maladresse avec laquelle il allumait son feu. Le valet de chambre écoulait, César ne l'apercevait pas, mais il le vit enfin, s'arrêta cou-

CÉSAR B1R0TTEAU.

fus et reprit au coup d'éperon que lui donna du Tillet.

— Allez , allez , je vous écoule ! dit le banquier disirait.

Le bonhomme avait sa chemise mouillée. Sa sueur se glaça quand du Tillet dirigea son regard fixe sur lui, lui laissa voir ses prunelles d'argent , tigrées par quelques fils d'or en le perçant jusqu'au cœur par une lueur diabolique.

— Mon cher palron, la banque a refusé des effets de vous passés par la maison Claparon à Gigonnet, sans garantie, est-ce ma faute? Comment vous, vieux juge consulaire, faites-vous de pareilles boulettes? Je suis avant tout banquier. Je vous donnerai mon argent, mais je ne saurais exposer ma signature à recevoir un refus de la banque, je n'existe que par le crédit, nous en sommes tous là. Voulez-vous de l'argent?

— Pouvez-vous me donner tout ce dont j'ai besoin?

— Cela dépend de la somme à payer! Combien vous faut-il?

— Trente mille francs.

— Pufî... fit du Tillet en éclatant de rire.

En entendant ce rire, le parfumeur, abusé parle luxe de du Tillet, voulut y voir le rire d'un homme pour qui la somme était peu de chose, il respira.

Du Tillet sonna.

— Faites monter mon caissier.

— Il n'est pas arrivé, monsieur, répondit le valet de chambre.

— Ces drôles-là se moquent de moi! il est huit heures et demie, on doit avoir fait pour un million d'affaires à cette heure-ci.

Cinq minutes après, M. Legras monta.

— Qu'avons-nous en caisse?

— Vingt mille francs seulement. Monsieur a donné l'ordre d'acheter pour trente mille francs de rente au comptant, payables le quinze.

— C'est vrai, je dors encore.

Le caissier regarda Birolteau d'un air louche et sortit.

— Si la vérité était bannie de la terre, elle confierait son dernier mot à un caissier, dit du Tillet. N'avez-vous pas un intérêt chez le petit Popinot qui vient de s'établir? dît-il après une horrible pause pendant laquelle la sueur emperla le front du parfumeur.

— Oui, dit naïvement Birolteau, croyez-vous que vous pourriez m'escompter sa signature pour une somme importante?

— Apportez-moi cinquante mille francs de ses acceptations, je vous les ferai faire à un taux raisonnable chez un certain Gobseck, très-doux quand il a beaucoup de fonds à placer, et il en a.

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