‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 48 sur 157 · CÉSAR M ROT · texte numérisé non relu

CÉSAR M ROT

saisissant la main de Popinot et la serrant avec une force convulsive.

Madame César embrassa Popinot, le parfumeur se dressa comme un juste entendant la trompette du jugement dernier ; il sortait comme d'une tombe! Puis il avança la main par un mouvement frénétique pour saisir les cinquante papiers timbrés.

— Un instant ! dit le terrible oncle Pillcrault en arrachant les billets de Popinot , un instant !

Les quatre personnages qui composaient celte famille, César et sa femme, César i ne et Popinot, étourdis par l'action de leur oncle et par son accent, le regardèrent avec terreur déchirer les billets et les jeter dans le feu qui les consuma , sans qu'aucun d'eux les arrêlàt au passage.

— Mon oncle!

— Mon oncle !

— Mon oncle !

— Monsieur !

Ce fut quatre voix , quatre cœurs en un seul , une effrayante unanimité.

L'oncle Pillcrault prit le petit Popinot par le cou , le serra sur son cœur et le baisa au front.

— Tu os digne de l'adoration de tous ceux qui ont du cœur , lui dit-il. Si tu aimais ma tille, eùtellc un million, n'eusses-tu rien que ça ( il montra les cendres noires des effets) , si elle t'aimait, vous seriez mariés dans quinze jours. Ton patron , dit-il en désignant César, est fou! Mon neveu, reprit le grave Pillcrault en s'adrcssanl au parfumeur , mon neveu, plus d'illusions! On doit faire les affaires avec des écus et non avec des sentiments. Ceci est sublime... mais inutile! J'ai passé deux heures à la bourse , tu n'as pas pour deux liards de crédit , tout le monde parlait de ton désastre , de renouvellements refusés, de tes tentatives auprès de plusieurs banquiers , de leurs refus , de tes folies , six étages montés pour aller trouver un propriétaire bavard comme une pie afin de renouveler douze cents francs, ton bal donné pour cacher la gène. On va jusqu'à dire que tu n'avais rien chez Roguin. Selon vos ennemis, Roguin est un prétexte. Un de mes amis, chargé de tout apprendre, est venu confirmer mes soupçons : chacun pressent l'émission des effets Popinot; lu l'as établi tout exprès pour en faire une planche à billets. Enfin toutes les calomnies et les médisances que s'attire un homme qui veut monter un bâton de plus sur l'échelle sociale roulent à celte heure dans le commerce ! Tu aurais colporté vainement pendant huit jours les cinquante billets de Popinot sur tous les comptoirs; tu aurais essuyé d'humiliants refus; personne n'en voudrait : rien ne prouve le nombre auquel tu les émets, et l'on s'attend à le voir sacrifier ce pauvre

enfant pour ton salut. Tu aurais détruit son crédit en pure perte ! Sais-tu ce que le plus hardi des escompteurs te donnerait de ces cinquante mille francs? Vingt mille ! vingt mille, entends-tu ! En commerce, il est des instants où il faut pouvoir se tenir devant le monde trois jours sans manger, comme si l'on avait une indigestion, et le quatrième on est admis au garde-manger du crédit. Tu ne peux pas vivre ces trois jours; tout est là. Mon pauvre neveu, du courage, il faut déposer ton bilan. Voici Popinot, me voilà, nous allons, aussitôt tes commis couchés, travailler ensemble afin de t'éviter ces angoisses.

— 31on oncle! dit le parfumeur en joignant les mains.

— César, veux- tu donc arriver à un bilan honteux où il n'y ait pas d'actif? Ton intérêt chez Popinot te sauve l'honneur.

César, éclairé par ce fatal et dernier jet de lumière, vit enfin l'affreuse vérité dans toute son étendue, il retomba sur sa bergère, de là sur ses genoux, sa raison s'égara, il redevint enfant. Sa femme le crut mourant, elle s'agenouilla pour le relever, mais elles'unit à lui, quand elle lui vitjoindre les mains, lever les yeux et réciter avec une componction résignée en présence de son oncle, de sa fille et de Popinot la sublime prière des catholiques.

« Notre Père qui êtes aux cieux , que votre nom soit sanctifié, que votre règnearrive, quevotre sainte volonté soit faite dans la terre comme dans le ciel , donnez-nois ivotre paipj QcoTiDiEïv, et pardonnez-nous nos offenses comme vous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Ainsi soit-il ! »

Des larmes vinrent aux yeux du sloïque Pilleraull. Césarine accablée, en larmes, avait la tête penchée sur l'épaule de Popinot, pâle et roide comme une statue.

— Descendons, dil l'ancien négociant au jeune homme en lui prenant le bras.

A onze heures et demie, ils laissèrent César aux soins de sa femme et de sa fille.

En ce moment Céleslin , le premier commis, qui durant ce secret orage avait dirigé la maison, monta dans les appartements et entra au salon. En entendant son pas, Césarine courut lui ouvrir pour qu'il ne vit pas l'abattement du maître.

— Parmi les lettres de ce soir, dit-il, il y en avait une venue de Tours, dont l'adresse était mal mise, ce qui a produit du retard. Je pense qu'elle est du frère de monsieur; je ne l'ai pas ouverte.

— Mon père, cria Césarine, une lettre de mon oncle de Tours.

— Ah ! je suis sauvé ! cria César. Mon frère! mon frère ! dit-il en baisant la lettre.

CÉSAR BIROTTEAU

RÉPONSE DE FRANÇOIS A CÉSAR BIROTTEAU. Tours, 17 couranl.

« Mon bien-aimé frère, ta lettre m'a causé la plus vive affliction. Apres l'avoir lue, je suis allé offrir à Dieu le saint sacrifice de la messe à ton intention, en l'intercédant par le sang que son fils, notre divin rédempteur, a répandu pour nous, de jeter sur tes peines un regard miséricordieux. Au moment où j'ai prononcé mon oraison Pro meo fratre Cœsare, j'ai eu les yeux pleins de larmes en pensant à loi, de qui, par malheur, je suis séparé dans les jours où tu dois avoir besoin des secours de l'amitié fraternelle. Mais j'ai songé que le digne et vénérable M. l'illerault me remplacera sans doute. Mon cher César , n'oublie pas au milieu de tes chagrins que cette vie est une vie d'épreuves et de passage; qu'un jour nous serons récompensés d'avoir souffert poulie saint nom de Dieu, pour sa sainte Église, pour avoir observé les maximes de l'Évangile et pratiqué la vertu ; autrement les choses de ce monde n'auraient point de sens. Si je le redis ces maximes , en sachant combien tu es pieux et bon, c'est qu'il peut arriver aux personnes qui , comme toi, sont jetées dans les orages du monde et lancées sur la mer périlleuse des intérêts humains, de se permettre des blasphèmes au milieu des adversités , emportés qu'ils sont par la douleur. Ne maudis ni les hommes qui te blesseront, ni Dieu qui mêle à son gré de l'amertume à la vie. Ne regarde pas la terre; au contraire, lève toujours les yeux au ciel: de là viennent des consolations pour les faibles, là sont les richesses des pauvres, là sont les terreurs du riche...

— Mais, Birotteau , lui dit sa femme, passe donc cela, et vois s'il nous envoie quelque chose.

— Nous la relirons souvent, reprit le marchand en essuyant ses larmes.

En voulant parcourir la lettre il l'enlr'ouvrit , un mandai sur le trésor royal faillit tomber.

— J'étais bien sur de lui, pauvre frère, dit Birotteau en saisissant le mandat.

« ...J'ai été chez madame de Listomère, repritil en lisant d'une voix entrecoupée par les pleurs, et sans lui dire le motif de ma demande, je l'ai priée de me prêter tout ce dont elle pouvait disposer en ma faveur, afin de grossir le fruit de mes économies. Sa générosité m'a permis de compléter une somme de mille francs, je te l'adresse en un mandat du receveur général de Tours sur le trésor. »

— La belle avance! dit Constance en regardant Césarine.

« En retranchant quelques superfluilés dans ma vie , je pourrai rendre en trois ans à madame de Listomère les quatre cents francs qu'elle m'a prêtés, ainsi ne t'en inquiète pas, mon cher César. Je l'envoie lout ce que je possède dans le monde , en souhaitant que cetle somme puisse aider à une heureuse conclusion de tes embarras commerciaux, qui, sans doute, ne seront que momentanés. Je connais ta délicatesse, et veux aller au-devant de tes objections. ÎVe songe ni à me donner aucun intérêt de celte somme , ni à me la rendre dans un jour de prospérité qui ne tardera pas à se lever pour toi , si Dieu daigne entendre les prières que je lui adresserai journellement. D'après ta dernière, recueil y a deux ans , je te croyais riche, et pensais pouvoir disposer de mes économies en faveur des pauvres ; mais maintenant, lout ce que j'ai t'appartient. Quand tu auras surmonté ce grain passager de ta navigation , garde encore celte somme pour ma nièce Césarine, afin que, lors de son établissement, elle puisse l'employer à quelque bagatelle qui lui rappelle un vieil oncle dont les mains se lèveront toujours au ciel pour demander à Dieu de répandre ses bénédictions sur elle et sur tous ceux qui lui seront chers. Enfin, mon cher César, songe que je suis un pauvre prêtre qui va à la grâce de Dieu comme les alouettes des champs, marchant dans mon sentier, sans bruit, lâchant d'obéir aux commandements de notre divin Sauveur, et à qui conséquemment il faut peu de chose. Ainsi, n'aie pas le moindre scrupule dans la circonstance difficile où tu le trouves , et pense à moi comme à quelqu'un qui t'aime tendrement.

« Notre excellent abbé Chapeloud, auquel je n'ai point dit ta situation, et qui sait que je t'écris, m'a chargé de te transmettre les plus aimables choses pour toutes les personnes de ta familleel le souhaite la continuation de tes prospérités. Adieu, cher et bien-aimé frère, je fais des vœux pour que dans les conjonctures où tu te trouves, Dieu le fasse la grâce de te conserver en bonne santé, toi, ta femme et ta fille, je vous souhaite à tous patience et courage en vos adversités.

« François Birotteau ,

« Prêtre, vicaire de l'église cathédrale et paroissiale de Saint-Catien de Tours. »

— Mille francs! dit madame Birotlcau furieuse.

— Serre-les, dit gravement César, il n'a que cela. D'ailleurs, ils sont à notre fille, et doivent nous faire vivre sans rien demander à nos créanciers.

CESAR BÏROTTEAU.

— Ils croiront que tu leur as soustrait des sommes importantes.

— Je leur montrerai la lettre.

— Ils (liront que c'est une frime !

— Mon Dieu! mon Dieu ! cria Birolteau terrifié. J'ai pensé cela de pauvres gensqui sansdouteétaicnt dans la situation où je me trouve!

Trop inquiètes de l'état où se trouvait César, la mère et la fille travaillèrent à l'aiguille auprès de lui, dans un profond silence. A deux heures du matin, Popinot ouvrit doucement la porte du salon et fit signe à madame César de descendre. En la voyamVson oncle ôla ses besicles.

— Mon enfant, il y a de l'espoir, lui dit-il , tout n'est pas perdu ; mais ton mari ne résisterait pas aux alternatives des négociations à faire et qu'Anselme et moi nous allons tenter. Ne quitte pas ton magasin demain et prends toutes les adresses des billets, nous avons jusqu'à quatre heures. Voici mon idée. Ni M. Ragon ni moi nesommes à craindre. Supposez maintenant que vos cent mille francs déposés chez Roguin aient été remis aux acquéreurs, vous ne les auriez pas plus que vous ne les avez aujourd'hui? Vous êtes en présence de cent quarante mille francs souscrits à Claparon, que vous deviez toujours payer en tout état de cause, ainsi ce n'est pas la banqueroute de Roguin qui vous ruine. Or, je vois pour faire face à vos obligations quarante mille francs à emprunter 161 ou tard sur vos fabriques et soixante mille francs d'effets Popinot. On peut donc lutter, car après vous pourrez emprunter sur les terrains de la Madeleine. Si votre principal créancier consent à vous aider, je ne regarderai pas à ma fortune, je vendrai mes rentes, je serai sans pain. Popinot sera entre la vie et la mort, et vous à la merci du plus petit événement commercial . Mais l'huile rendra sans doute de grands bénéfices. Popinot et moi nous venons de nous consulter, nous vous soutiendrons dans cette lutte. Ah! je mangerai bien gaiement mon pain sec si le succès pointe à l'horizon ! Mais tout dépend de Gigonnet et des associés Claparon. Popinot et moi, nous irons chez Gigonnet de sept à huit heures, et nous saurons à quoi nous en tenir sur leurs intentions.

Constance se jeta tout éperdue dans les bras de son oncle, sans autre voix que des larmes et des sanglots. Ni Popinot ni Pillerault ne pouvaient savoir que Bidault dit Gigonnet, et Claparon étaient du Tiilet sous une double forme, que du Tillet voulait lire dans les Petites-Affiches ce terrible article :

« Jugement du tribunal de commerce qui déclare le sieur César Birolteau, marchand parfumeur, demeurant à Paris, rue Sainl-Honoré, n° 397, en état de

faillite, en fixe provisoirement l'ouverture au 18janvier 1819. Juge-commissaire, monsieur Gobenheim- Keller. Agent, monsieur Molineux. »

Anselme et Pillerault étudièrent jusqu'au jour les affaires de César. A huit heures du matin, ces deux héroïques amis, l'un vieux soldat, l'autre sous-lieutenant d'hier, qui ne devaient jamais connaître que par procuration les terribles angoisses de ceux qui avaient monté l'escalier de Bidault, dit Gigonnet, s'acheminèrent, sans se dire un mot, vers la rue Grenétat. Ils souffraient. A plusieurs reprises, Pillerault passa la main sur son front.

La rue Grenétat est une rue où toutes les maisons, envahies par une multitude de commerces, offrent un aspect repoussant, les constructions y ont un caractère horrible. L'ignoble malpropreté des fabriques y domine. Le vieux Gigonnet habitait le troisième étage d'une maison dont toutes les fenêtres étaient à bascule et à petits carreaux sales. Son escalier descendait jusque sur la rue. Sa portière était logée à l'entre-sol, dans une cage qui ne tirait son jour que d'un escalier et d'une échappée sur la rue. Excepté Gigonnet, tous les locataires exerçaient un état. Il venait, il sortait continuellement des ouvriers. Les marches étaient donc revêtues d'une couche de boue dure ou molle, au gré de l'atmosphère, et où séjournaient des immondices. Sur ce fétide escalier, chaque palier offrait aux yeux les noms du fabricant écrits en or sur une tôle peinte en rouge et vernie, avec des échantillons de ses chefs-d'œuvre. La plupart du temps, les portes ouvertes laissaient voir la bizarre union du ménage et de la fabrique, il s'en échappait des cris et des grognements inouïs, des chants, des sifflements qui rappelaient l'heure de quatre heures chez les animaux du Jardin des Plantes. Au premier se faisaient, dans un taudis infect, les plus belles bretelles de l'article Paris. Au second se confectionnaient, au milieu des plus sales ordures, les plus élégants cartonnages qui parent au jour de l'an les montres de Susse. Gigonnet mourut richede dix-huit cent mille francs, dans le troisième de cette maison, sans qu'aucune considération eut pu l'en faire sortir, malgré l'offre de madame Saillard , sa nièce, de lui donner un appartement dans un hôtel de la place Royale. — Du courage! dit Pillerault en tirant le pied de biche pendu par un cordon à la porte grise et propre de Gigonnet.

Gigonnet vint ouvrir lui-même, et les deux parrains du parfumeur, en lice dans le champ des faillites, traversèrent une première chambre correcte et froide, sans rideaux aux croisées. Tous trois s'assirent dans la seconde où se tenait l'escompteur deyant un foyer plein de cendres où le bois se défen-

CESAR BIROTTEAU

dait contre le feu. Popinot eut l'âme glacée par les cartons verts de l'usurier, par la rigidité monastique de ce cabinet aéré comme une cave; il regarda d'un air hébété le petit papier bleuâtre semé de fleurs tricolores collé sur les murs depuis vingt-cinq ans, et reporta ses yeux attristés sur la cheminée ornée d'une pendule en forme de lyre, cl de vases oblongs en bleu de Sèvres richement montes en cuivre doré. Cette épave ramassée par Gigonnet dans le naufrage de Versailles, où la populace brisa tout, venait du boudoir de la reine ; elle était accompagnée de deux chandeliers du plus misérable modèle en fer battu.

— Je sais que vous ne pouvez pas venir pour vous, dit Gigonnet, mais pour le grand Birotteau. Eh bien ! qu'y a-t-il, mes amis?

— Je sais qu'on ne vous apprend rien, ainsi nous serons brefs, dit Pillerault, vous avez des effets ordre Claparon?

— Oui.

— Voulez-vous échanger les cinquante premiers mille contre des effets de monsieur Popinot que voici, moyennant escompte, bien entendu?

Gigonnet ôta sa terrible casquette verte qui semblait née avec lui, montra son crâne couleur beurre frais dénué de cheveux, fit sa grimace voltairienne et dit : — Vous voulez me payer en huile pour les cheveux, quéque j'en ferais?

— Quand vous plaisantez, il n'y a qu'à tirer sa révérence, dit Pillerault.

— Vous parlez comme un sage que vous êtes, lui dit Gigonnet avec un sourire flatteur.

— Eh bien! dit Pillerault en faisant un dernier effort, si j'endossais les effets de M. Popinot?

— Vous êtes de l'or en barre, monsieur Pillerault, mais je n'ai pas besoin d'or, il me faut seulement mon argent.

Pillerault et Popinot saluèrent et sortirent. Au bas de l'escalier, les jambes de Popinot flageolaient encore sous lui.

— Est-ce un homme? dit-il à Pillerault.

— On le prétend, fit le vieillard. Souviens-toi toujours de cette courte séance, Anselme! Tu as vu là la banque sans la mascarade de ses formes agréables. Les événements imprévus sont la vis du pressoir, nous sommes le raisin, et les banquiers boivent le vin. L'affaire des terrains est sans doute bonne , Gigonnet veut étrangler César pour se revêtir de sa peau : tout est dit, il n'y a plus de remède. Voilà la banque , n'y recours jamais !

Après celte affreuse matinée où, pour la première fois, madame Birotleau prit les adresses de ceux qui venaient chercher leur argent el renvoya le garçon de la banque sans le payer, à onze heures, cette courageuse femme, heureuse d'avoir sauvé ces douleurs à son mari, vit revenir Anselme et Pillerault

qu'elle attendait, en proie à de croissantes anxiétés : elle lut sa sentence sur leurs visages. Le dépôt était inévitable.

— Il va mourir de douleur! dit la pauvre femme.

— Je le lui souhaite, dil gravement Pilleraull, mais il est si religieux que, dans les circonstances actuelles, son directeur l'abbé Loraux, peut seul le sauver.

Pillerault, Popinot et Constance attendirent qu'un commis eût été chercher l'abbé Loraux avant de présenter le bilan, que Céleslin préparait, à la signature de César. Les commis étaient au désespoir, ils aimaient leur patron. A quatre heures, le bon prêtre arriva. Constance le mit au fait du malheur qui fondait sur eux, et l'abbé monta comme un soldat monte à la brèche.

— Je sais pourquoi vous venez ! s'écria Birotteau.

— Mon fils, dit le prêtre, vos sentiments de résignation à la volonté divine me sont depuis longtemps connus; mais il s'agit de les appliquer: ayez toujours les yeux sur la croix, ne cessez de la regarder en pensant aux humiliations dont le Sauveur des hommes fut abreuvé, combien sa passion fut cruelle ! Vous pourrez supporter ainsi les mortifications que Dieu vous envoie...

— Mon frère l'abbé m'avait déjà préparé, dit César en lui montrant la lettre qu'il avait relue et qu'il tendit à son confesseur.

— Vous avez un bon frère, dit ST. Loraux, une épouse vertueuse et douce, une tendre fille, deux vrais amis, votre oncle et le cher Anselme, deux créanciers indulgents, les Ragon, ces bons cœurs verseront incessamment du baume sur vos blessures et vous aideront à porter votre croix. Promettezmoi d'avoir la fermeté d'un martyr, d'envisager le coup sans défaillir.

L'abbé toussa pour prévenir Pillerault qui était dans le salon.

— Ma résignation est sans bornes, dit César avec calme. Le déshonneur est venu, je ne songerai plus qu'à la réparation.

La voix du pauvre parfumeur et son air surprirent Césarine et le prêtre. Cependant rien n'était plus naturel. Tous les hommes supportent mieux un malheur connu, défini, que les cruelles alternativcsd'un sort qui, d'un instant à l'autre, apporte ou la joie excessive ou l'extrême douleur.

— J'ai rêvé pendant vingt-deux ans, je me réveille aujourd'hui mon gourdin à la main, dit César redevenu paysan tourangeau.

En entendant ces mots, Pillerault serra son ncve:i dans ses bras. César aperçut sa femme, Anselme et Céleslin. Les papiers que tenait le premier commis étaient bien significatifs. César contempla tranquil-

CÉSAR BIROTTEAU

lement ce groupe où tous les regards étaient tristes, mais amis.

— Un moment ! dit-il.

Le parfumeur détacha sa croix et la tendit à l'abbé Loraux.

— Vous me la rendrez quand je pourrai la porter sans honte. Célestin, ajouta-t-il en s'adressant à son commis, écrivez ma démission d'adjoint. M. l'abbé vous dictera la lettre, vous la daterez du quatorze, et la ferez porter chez M. de La Billardicrc par Raguet.

Célestin et l'abbé Loraux descendirent. Pendant environ un quart d'heure, un profond silence régna dans le cabinet de César. Sa fermeté surprenait sa famille. Célestin et l'abbé revinrent, César signa sa démission. Quand l'oncle Pillcrault lui présenta le bilan, le pauvre homme ne put réprimer un horrible mouvement nerveux.

— Mon Dieu, ayez pitié de moi ! dit-il en signant la terrible pièce et la tendant à Célestin.

— Monsieur, dit alors Anselme Popinolsur le front nuageux duquel il passa un lumineux éclair, madame, faites-moi l'honneur de m'accorder la main de mademoiselle Césarine.

A celte phrase , tous les assistants eurent des larmes aux yeux, excepté César, qui se leva , prit la main d'Anselme, et d'une voix creuse lui dit: Mon enfant, tu n'épouseras jamais la fille d'un failli.

Anselme regarda fixement Birotteau, et lui dit : — Monsieur, vous engagez-vous , en présence de toute votre famille, à consentir à notre mariage, si mademoiselle m'agrée pour mari, le jour où vous serez relevé de votre faillite?

Il y eut un moment de silence pendant lequel chacun fut ému par les sensations qui se peignirent sur le visage affaissé du parfumeur.

— Oui , dit-il enfin.

Anselme fit un indicible geste pour prendre la

main de Césarine, qui la lui tendit, et il la baisa.

— Vous consentez aussi? demanda-t-il à Césarine.

— Oui , dit-elle.

— Je suis donc enfin delà famille, j'ai le droit de m'occuper de ses affaires ! dit-il avec une expression bizarre.

Anselme sortit précipitamment pour ne pas montrer une joie qui contrastait trop avec la douleur de son patron. Anselme n'était pas précisément heureux de la faillite , mais l'amour est si absolu , si égoïste ! Césarine elle-même sentait en son cœur une émotion qui contrariait son amère tristesse.

— Puisque nous y sommes, dit Pillerault à l'oreille de Césarine, frappons tous les coups.

Madame Birotteau laissa échapper un signe de douleur et non d'assentiment.

— Mon neveu, ditPillerault en s'adressant à César, que comptes-tu faire ?

— Continuer le commerce!

— Ce n'est pas mon avis, dit Pillcrault. Liquide et distribue ton actif à tes créanciers, ne reparais plus sur la place de Paris. Je me suis souvent supposé dans une position analogue à la tienne... (Ah! il faut tout prévoir dans le commerce! le négociant qui ne pense pas à la faillite est comme un général qui compterait n'être jamais battu , il n'est négociant qu'à demi.) Moi, je n'aurais jamais continué. Comment! toujours rougir devant des hommes à qui j'aurais fait tort, recevoir leurs regards défiants et leurs tacites reproches? Je conçois la guillotine: un instant, et tout est fini ! Mais avoir une tête qui renait et se la sentir couper tous les jours, est un supplice auquel je me serais soustrait. Beaucoup de gens reprennent les affaires comme si rien ne leur était arrivé , tant mieux ! ils sont plus forts que Claude-Joseph Pillcrault. Sr vous faites au comptant, et vous y êtes obligé, on dit que vous avez su vous ménager des ressources; si vous êtes sans le sous, vous ne pouvez jamais vous relever. Bonsoir ! Abandonne donc ton actif, laisse vendre ton fonds et fais autre chose.

— Mais quoi? dit César.

— Eh ! dit Pillcrault, cherche une place. N'as-tu pas des protections ? Le duc et !a duchesse de Lenoncourt , madame de Mortsauf, M. de Vandcnesse. Écris-leur, vois-les, ils le caseront dans la maison du roi avec quelque millier d'écus; ta femme en gagnera bien autant, ta fille peut-être aussi. César, la position n'est pas désespérée. A vous trois, vous réunirez près de dix mille francs par an. En dix ans, lu peux payer cent mille francs, car tu ne prendras rien sur ce que vous gagnerez : tes deux femmes auront chacune quinze cents francs chez moi pour leurs dépenses, et quant à toi, nous verrons!

Constance et non César médita ces sages paroles.

Pillcrault se dirigea vers la bourse, qui se tenait alors sous une construction provisoire en planches et en pans de bois, formant une salle ronde où l'on entrait par la rue Feydeau. La faillite du parfumeur en vue et jalousé, déjà connue, excitait une rumeur générale dans le haut commerce, alors constitutionnel. Cette opinion, peut-être inspirée parles motifs qui faisaient de Pillcrault un homme de la gauche, causa la fortune imméritée du Constitutionnel. Ce journal, supprimé par M. Decaze, avait reparu sous le titre du Commerce en commençant son premier article par ce calembour sérieux : le commerce est essentiellement constitutionnel. Cette phrase, admirée par tous les boutiquiers, décida le succès de ce journal qui, malgré sa niaiserie, avait alors peu d'abonnés. Les commerçants libéraux voyaient dans

CÉSAR JiIROTTEAU.

la fêle de Birotteau une audacieuse entreprise sur leurs sentiments. Les gens de l'opposition voulaient avoir le monopole de l'amour du pays. Permis aux royalistes d'aimer le roi, mais aimer la patrie était le privilège de la gauche : le peuple lui appartenait ! Le pouvoir avait eu tort de se réjouir par ses organes d'un événement dont les libéraux voulaient l'exploitation exclusive. La chute d'un protégé du château, d'un ministériel, d'un royaliste incorrigible qui, le treize vendémiaire, insultait la liberté en se battant contre la glorieuse révolution française , cette chute excitait les cancans et les applaudissements de la bourse. Pillerault voulait connaître, étudier l'opinion. 11 trouva dans un des groupes les plus animés : du Tillet, Gobenheim-Keller, Nucingen , Joseph Lebas, Claparon, Gigonnet, Gobseck, Adolphe Keller, Palma, Chiffreville, Matifat, Guillaume, Rohault et Lourdois.

— Eh bien! quelle prudence ne faut-il pas , dit Gobenheim à du Tillet, il n'a tenu qu'à un fil que mes beaux-frères n'accordassent un crédit à Birotteau?

— Moi, j'y suis de dix mille francs qu'il m'a demandés il y a quinze jours, je les lui ai donnés sur sa simple signatuic, dit du Tillet. Mais il m'a jadis obligé, je les perdrai sans regret.

— Il a fait comme tous les autres, votre neveu , dit Lourdois à Pillerault, il a donné des fêtes .' Qu'un fripon essaye de jeter de la poudre aux yeux pour stimuler la confiance, je leconçois ; mais un homme qui passait pour la crème des honnêtes gens recourir aux roueries de ce vieux charlatanisme auquel nous nous prenons toujours !...

— Comme des bêtes! dit Gobseck.

— N'ayez confiance qu'à ceux qui vivent dans des bouges, comme Claparon , dit Gigonnet.

— lié pien, dit le gros baron Nucingen à du Tillet, fous afezfoulimeu choue reine tirehanm'enfoyant Pirodôt. Che ne sais pas birquoi, dit-il en se tournant vers Gobenheim, le manufacturier, el n'a pas enfoyé brentre chez moi zinyuande mille francs , che lés lui aurais remisse.

— Oh non, dit Joseph Lebas , monsieur le baron. Vous deviez bien savoir que la banque avait refusé son papier, vous l'avez fait rejeter dans le comité d'escompte. L'affaire de ce pauvre homme , pour qui je professe encore une haute estime , offre des circonstances singulières...

La main de Pillerault serrait celle de Joseph Lebas.

— Il est impossible en effet , dit Chiffreville , d'expliquer ce qui arrive , à moins de croire qu'il y a des banquiers cachés derrière Gigonnet qui veulent tuer l'affaire de la Madeleine...

— Il lui arrive ce qui arrivera toujours à ceux qui sortent de leur spécialité , dit Claparon en in-

terrompant Chiffreville. S'il avait monté lui-même son Huile Céphalique au lieu de venir nous renchérir les terrains dans Paris en se jetant dessus, il aurait perdu ses cent mille francs chez Roguin, mais il n'aurait pas failli. Il va travailler sous le nom de Popinot.

— Attention à Popinot, dit Gigonnet.

Roguin, scion cette masse de négociants, était

l'infortuné Roguin, le parfumeur était ce pauvre Birotteau. L'un semblait excusé par une grande passion , l'autre semblait plus coupable à cause de ses prétentions.

En quittant la bourse , Gigonnet passa la rue PerrinGasselin avant de revenir rue Grenelai , el vint chez madame Madou, la marchande de fruits secs.

— Ma grosse mère, lui dit-il avec sa cruelle bonhomie , eh bien ! comment va notre petit commerce ?

— A la douce, dit respectueusement madame Madou en présentant son unique fauteuil à l'usurier avec une affectueuse servilité qu'elle n'avait eue que pour le cher défunt.

La mère Madou , qui jetait à terre un charretier récalcitrant ou trop badin, qui n'eût pas craint d'aller à l'assaut des Tuileries au dix octobre, qui goguenardait ses meilleures pratiques, capable enfin de porter sans trembler la parole au roi au nom des dames de la halle, Angélique Madou recevait Gigonnet avec un profond respect. Sans force en sa présence, elle frissonnait sous son regard âpre. Les gens du peuple trembleront encore longtemps devant le bourreau , Gigonnet élait le bourreau de ce commerce. A la halle, nul pouvoir n'est plus respecté que celui de l'homme qui fait le cours de l'argent. Les autres institutions humaines ne sont rien, auprès. La justice elle-même se traduit aux yeux de la halle par le commissaire, personnage avec lequel elle se familiarise. Mais l'usure assise derrière ses cartons verts , l'usure implorée la crainte dans le cœur, dessèche la plaisanterie, altère le gosier, abat la fierté du regard, et rend le peuple respectueux.

— Est-ce que vous avez quelque chose à me demander? dit-elle.

— Un rien, une misère, tenez-vous prête à rembourser les effets Birotteau, le bonhomme a fait faillite , tout devient exigible , je vous enverrai le compte demain matin.

Les yeux de madame Madou se concentrèrent d'abord comme ceux d'une chatte , puis vomirent des flammes.

'-Ah ! le gueux ! ah ! le scélérat ! il est venu luimême ici me dire qu'il était adjoint, me monter des couleurs! Matigot, ça va commeça le commerce! Il n'y a plus de foi chez les maires, le gouvernement

CÉSAR BIROTTEAU

nous trompe. Attendez, je vais aller me faire payer, moi...

— Hé, dans ces affaires-là, chacun s'en tire comme il peut, chère enfant! dit Cigonnct en levant sa jambe par ce petit mouvement sec semblable à celui d'un chat qui veut passer un endroit mouille, et auquel il devait son nom. Il y a de gros bonnets qui pensent à retirer leur épingle du jeu.

— Bon ! bon ! je vais retirer ma noisette. Mario- Jeanne ! mes socques et mon cachemire de poil de lapin? Et vile ou je le réchauffe la joue par une giroflée à cinq feuilles!

— Ça va s'échauffer dans le haut de la rue, se dit Gigonnct en se frottant les mains. Du Tillel sera content, il y aura du scandale dans le quartier. Je ne sais pas ce que lui a fait ce pauvre diable de parfumeur , moi j'en ai pitié comme d'un chien qui se casse la patte! Ce n'est pas un homme, il n'est pas de force.

Madame Madou déboucha, comme une insurrection du faubourg Saint-Antoine, sur les sept heures du soir à la porte du pauvre Birottcau qu'elle ouvrit avec une excessive violence, car la marche avait encore animé ses esprits.

— Tas de vermine, il me faut mon argent, je veux mon argent ! Vous me donnerez mon argent ou je vais emporter des sachels, des brimborions de salin, des éventails , enfin de la marchandise pour mes quatre mille francs ! A-l-on jamais vu des maires voler les administres ! Si vous ne me payez pas, je l'envoie aux galères, je vais chez le procureur du roi, le tremblement de la justice ira son train! Enfin je ne sors pas d'ici sans ma monnaie.

Elle fit mine de lever les glaces d'une armoire où étaient des objets précieux.

— La Madou prend, dit à voix basse Célcslin à son voisin.

La marchande entendit le mot , car dans les paroxysmes de passion les organes s'oblitèrent ou se perfectionnent selon les constitutions ; elle appliqua sur l'oreille de Célcslin la plus vigoureuse tape qui se fût donnée dans un magasin de parfumerie.

— Apprends à respecter les femmes, mon ange! dit-elle, et à ne pas chiffonner le nom de ceux que lu voles.

— Madame , dit madame Birotteau sortant de l'arrièrc-bouliquc où se trouvait par hasard son mari que l'oncle Pillerault voulait emmener, et qui pour obéir à la loi poussait l'humiiilé jusqu'à vouloir se laisser mettre en prison. Madame, au nom du ciel , n'ameutez pas les passants.

— Eh! qu'ils entrent, dit la femme, je leux y dirai la chose, histoire de rire ! Oui, ma marchandise et mes écus ramassés à la sueur de mon front servent à donner vos bals. Enfin, vous aliez velue comme

une reine de France avec la laine que vous prenez â de pauvres igneaux comme moi. Jésus ! ça me brûlerait les épaules à moi du bien volé, je n'ai que du poil de lapin sur ma carcasse, mais il est à moi ! Brigands de voleurs, mon argent ou...

Elle sauta sur une jolie boite en marqueterie où étaient de précieux objets de toilette.

— Laissez cela, madame, dit César en se montrant, rien ici n'est à moi, tout appartient à mes créanciers. Je n'ai plus que ma personne, et si vous voulez vous en emparer, me mettre en prison, jevous donne ma parole d'honneur ( une larme sortit de ses yeux) que j'attendrai votre huissier et ses recors...

Le ton et le geste, en harmonie avec l'action, firent tomber la colère de madame Madou.

— Mes fonds ont été emportés par un notaire , et je suis innocent des désastres que je cause, reprit César, mais vous serez payée avec le temps, dussé-je mourir à la peine et travailler comme un manœuvre, à la halle, en prenant l'état de porteur.

— Allons, vous êtes un brave homme, dit la femme de la halle. Pardon de mes paroles, madame! mais faut donc que je mejette à l'eau, car Gigonnetva me poursuivre , cl je n'ai que des valeurs à dix mois pour rembourser vos damnés billets.

— Venez me trouver demain matin, dit Pillerault en se montrant, je vous arrangerai votre affaire à cinq pour cent, chez un de mes amis.

— Quien ! c'est le brave père Pillerault. Tiens, il est voire oncle ! dit-elle à Constance : allons, vous êtes d'honnêtes gens, je ne perdrai rien, est-ce pas? A demain, vieux! dit-elle à l'ancien quincaillier.

César voulut absolument demeurer au milieu de ses ruines, en disant qu'il s'expliquerait ainsi avec lous ses créanciers. Malgré les supplications de sa nièce, l'oncle Pillerault approuva César, et le fit remonter chez lui. Le rusé vieillard courut chez M. liaudry, lui expliqua la position de Birottcau, obtint une ordonnance pour une potion somnifère, l'alla commander et revint passer la soirée chez son neveu. De concert avec Césarine, il contraignit César à boire, comme eux, un peu de sirop de groseille. Le narcotique endormit le parfumeur qui se réveilla, quatorze heures après, dans la chambre de son oncle Pillerault, rue des Bourdonnais, emprisonné parle vieillard qui couchait, lui, sur un lit de sangle dans son salon.

Quand Constance entendit rouler le fiacre dans lequel son oncle Pillerault emmenait César, son courage l'abandonna. Souvent nos forces sont stimulées par la nécessité de soutenir un être plus faible que nous. La pauvre femme pleura de se trouver seule chez elle avec sa fille, comme elle aurait pleuré César mort.

— Maman , dit Césarine en s'asseyant sur les ge-

CÉSAR BIROTTEAU

noux de sa mère et la caressant avec ces grâces chattes que les femmes ne déploient bien qu'entre elles , tu m'as dit que si je prenais bravement mon parti, tu trouverais de la force contre l'adversité. Ne pleure donc pas , ma chère mère. Je suis prête à entrer dans quelque magasin, et je ne penserai plus à ce que nous étions. Je serai comme toi dans ta jeunesse, une première demoiselle , et lu n'entendras jamais une plainte ni un regret. J'ai une espérance. N'as-tu pas entendu monsieur Popinot?

— Le cher enfant, il ne sera pas mon gendre...

— Oh ! maman...

— Il sera véritablement, mon fils !...

— Le malheur, dit Césarine en embrassant sa mère, a cela de bon qu'il nous apprend à connaître nos vrais amis.

Césarine finit par adoucir le chagrin de la pauvre femme en jouant auprès d'elle le rôle d'une mère.

Le lendemain matin , Constance alla chez le duc de Lcnoncourt, un des premiers gentilshommes de la chambre du roi , et y laissa une lettre par laquelle elle lui demandait une audience à une certaine heure de la journée. Dans l'intervalle, elle vint chez M. de La Billardière, lui exposa la situalion où la fuite du notaire niellait César, le pria de l'appuyer auprès du duc , et de parler pour elle, ayant peur de mal s'expliquer. Elle voulait une place pour Birottcau. Birolleau serait le caissier le plus probe , s'il y avait à distinguer dans la probité !

— Le roi vient de nommer le comte de Fontaine à une direction générale dans le ministère de sa maison , il n'y a pas de temps à perdre.

A deux heures, La Billardière et madame César montaient le grand escalier de l'hôtel de Lenoncourt, rue Saint-Dominique , et furent introduits chez celui de ses gentilshommes que le roi préférait, si tant est que le roi Louis XVI II ait eu des préférences. Le gracieux accueil de ce gr^ind seigneur, qui appartenait au petit nombre des vrais gentilshommes que le siècle précédent a légués à celui-ci, donna de l'espoir à madame César. La femme du parfumeur se montra grande et simple dans la douleur. La douleur ennoblit les personnes les plus vulgaires, car elle a sa grandeur, et pour en recevoir du lustre, il suffit d'être vrai. Constance était une femme essentiellement vraie.

Il s'agissait de parler au roi promptcmcnl. Au milieu de la conférence on annonça M. de Vandcnesse, et le duc s'écria : — Voilà votre sauveur !

Madame Birolleau n'était pas inconnue à ce jeune homme, venu chez elle une ou deux fois pour y demander de ces bagatelles souvent aussi importantes que de grandes choses, le duc lui expliqua les intentions de La Billardière. En apprenant le

malheur qui accablait le filleul de la marquise d'Uxclles, Vandencsse alla sur-le-champ avec La Billardière chez le coinle de Fontaine, en priant madame Birolleau de l'attendre.

M. le comte de Fontaine était, comme La Billardière, un de ces braves gentilshommes de province, héros presque inconnus qui firent la Vendée. Birotleau ne lui était pas étranger, il l'avait vu jadis à la Reine des Roses. Les gens qui avaient répandu leur sang pour la cause royale jouissaient à celle époque de privilèges que le roi tenait secrets pour ne pas effaroucher les libéraux. M. de Fontaine, un des favoris de Louis XVIII, passait pour êlre dans toute sa confidence. Non-seulement le comte promit positivement une place, mais il vint chez le duc de Lenoncourt, alors de service, pour le prier de lui obtenir un moment d'audience dans la soirée, et de demander pour La Billardière une audience de Monsieur , qui aimait particulièrement cet ancien diplomate vendéen.

Le soir même , M. le comte de Fontaine alla des Tuileries chez madame Birolleau lui annoncer que son mari serait , après son concordai , olticielfement nommera une place de deux mille cinq cenls francs à la caisse d'amortissement, tous les services de la maison du roi se trouvant alors chargés de nobles surnuméraires avec lesquels on avait pris des engagements.

Ce succès n'était qu'une partie de la tâche de madame Birotteau. La pauvre femme alla rue Saint- Denis, au Chat qui pelote, trouver Joseph Lcbas. Pendant cette course, elle rencontra dans un bril- ' lant équipage, madame Roguin qui sans doute faisait des emplettes. Ses yeux et ceux de la belle notaresse se croisèrent. La honte que la femme heureuse ne put réprimer en voyant la femme ruinée donna du courage à Constance.

— Jamais je ne roulerai carrosse avec le bien d'autrui, se dit-elle.

Bien reçue de Joseph Lebas, elle le pria de procurer à sa fille une place dans une maison de commerce respectable. Lebas ne promit rien. Mais huit jours après , Césarine eut la table , le logement et mille écus dans la plus riche maison de nouveautés de Paris, qui fondait un nouvel établissement dans le quartier des Italiens. La caisse et la surveillance du magasin étaient confiées à la fille du parfumeur , qui, placée au-dessus de la première demoiselle , remplaçait le maître et la maîtresse de la maison.

Quant à madame César, elle alla le jour même chez Popinot lui demander de tenir chez lui la caisse, les écritures et le ménage. Popinot comprit que sa maison était la seule où la femme du parfumeur pourrait trouver les respects qui lui étaient «lus et une position sans infériorité. Le noble enfant

CÉSAR BI BOTTE AU

lui donna trois mille francs par an , la nourriture , son logement, qu'il fit arranger, et il prit pour lui la mansarde d'un commis. Ainsi la belle parfumeuse, après avoir joui pendant un mois des somptuosités de son appartement, dut habiter l'effroyable chambre, ayant vue sur la cour obscure et humide, où Gaudissart , Anselme et Finot avaient inauguré l'Huile Céphalique.

Quand Molineux, nommé agent par le tribunal de commerce , vint prendre possession de l'actif de César Birotteau, Constance aidée par Céleslin vérifia l'inventaire avec lui. Puis la mère et la fille sortirent, à pied , dans une mise simple , et allèrent chez leur oncle Pillcrault sans retourner la tête, après avoir demeuré dans cette maison le tiers de leur vie. Elles cheminèrent en silence vers la rue des Bourdonnais, où elles dînèrent avec César pour la première fois depuis leur séparation. Ce fut un triste dîner. Chacun avait eu le temps de faire ses réflexions, de mesurer l'étendue de ses obligations et de sonder son courage. Tous trois étaient comme des matelots prêts à lutter avec le mauvais temps, sans se dissimuler le danger. Birotteau reprit cou-

rage en apprenant avec quelle sollicitude de grands personnages lui avaient arrangé un sort; mais il pleura quand il sut ce qu'allaitdevenir sa fille. Puis, il tendit la main à sa femme en voyant le courage avec lequel elle recommençait la vie.

L'oncle Pillcrault eut pour la dernière fois de sa vie les yeux mouillés à l'aspect du touchant tableau de ces trois êtres unis, confondus dans un embrassement au milieu duquel Birotteau , le plus faible des trois, le plus abattu, leva la main en disant : — Espérons !...

— Pour économiser, dit l'oncle, tu logeras avec moi, garde ma chambre et partage mon pain. Il y a longtemps que je m'ennuie d'être seul , tu remplaceras ce pauvre enfant que j'ai perdu ! D'ici , tu n'auras qu'un pas pour aller rue de l'Oratoire à ta caisse.

— Dieu de bonté ! s'écria Birotteau , au fort de l'orage une étoile me guide.

En se résignant, le malheureux consomme son malheur. La chute de Birotteau se trouvait dès lors accomplie, il y donnait son consentement : il redevenait fort.

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