HISTOIRE GENERALE DES FAILLITES
Après avoir déposé son bilan, un commerçant ne devrait plus s'occuper que de trouver une oasis en France ou à l'étranger pour y vivre sans se mêler de rien, comme un enfant qu'il est : la loi le déclare mineur et incapable de tout acte légal, civil et civique. Mais il n'en est rien. Avant de reparaître, il attend un sauf-conduit que jamais ni jugecommissaire ni créancier n'ont refusé, car s'il était rencontré sans cet exeat, il serait mis en prison, tandis que muni de celte sauvegarde, il se promène en parlementaire dans le camp ennemi, non par curiosité, mais pour déjouer les mauvaises intentions de la loi relativement aux faillis. L'effet de toute loi qui louche à la fortune privée est de développer prodigieusement les fourberies de l'esprit. La pensée des faillis, comme de tous ceux dont les intérêts sont contrecarrés par une loi quelconque, est d'annuler celle loi à leur égard.
La situation de mort civil, où le failli reste comme
une chrysalide, dure trois mois environ, temps exigé par les formalités avant d'arriver au congrès où se signe entre les créanciers et le débiteur un traité de paix , transaction appelée concordat. Ce mot indique assez que la concorde règne après la lempèle soulevée entre des intérêts violemment contrariés.
Sur le vu du bilan , le tribunal de commerce nomme aussitôt un juge-commissaire qui veille aux intérêts de la masse des créanciers inconnus et doit aussi protéger le failli contre les entreprises vexatoires de ses créanciers irrités : double rôle qui serait magnifique à jouer, si les juges-commissaires en avaient le temps. Ce juge-commissaire investit un agent du droit de mettre la main sur les fonds, les valeurs, les marchandises, en vérifiant l'actif porté dans le bilan. Enfin, le greffe indique une convocation de tous les créanciers, laquelle sefaitauson de trompe des annonces dans les journaux. Les créanciers, faux ou vrais, sont tenus d'accourir et de se réunir afin de nommer des syndics provisoires qui remplacent l'agent, se chaussent avec les souliers du failli , deviennent par une fiction de la loi le failli lui-même, et peuvent tout liquider, tout vendre, transiger sur tout, enfin fondre la cloche au
CÉSAR BIROTTEAU
profit des créanciers, si le failli ne s'y oppose pas.
La plupart des faillites parisiennes s'arrêtent aux syndics provisoires, et voici pourquoi.
La nomination d'un ou plusieurs syndics définitifs est un des actes les plus passionnés auxquels puissent se livrer des créanciers altérés de vengeance, joués, bafoués, turlupinés, attrapés, dindonnés , volés et trompés. Quoiqu'en général les créanciers soient trompés, volés, dindonnés, attrapés , turlupinés , bafoués et joués, il n'existe pas à Paris de passion commerciale qui vive quatre-vingtdix jours. En négoce, les effets de commerce savent seuls se dresser, altérés de payement, à trois mois. A quatre-vingt-dix jours tous les créanciers , exténués de fatigue par les marches et contre-marches qu'exige une faillite, dorment auprès de leurs excellentes petites femmes. Ceci peut aider les étrangers à comprendre combien en France le provisoire est définitif: sur mille syndics provisoires, il n'en est pas cinq qui deviennent définitifs. La raison de cette abjuralion des haines soulevées par la faillite va se concevoir. Mais il devient nécessaire d'expliquer aux gens qui n'ont pas le bonheur d*ètre négociants le drame d'une faillite, afin de faire comprendre comment il constitue à Paris une des plus monstrueuses plaisanteries légales , et comment la faillite de César allait être une énorme exception.
Ce beau drame commercial a trois actes distincts : l'acte de l'agent , l'acte des syndics , l'acte du concordat. Comme toutes les pièces de théâtre, il offre un double spectacle : il a sa mise en scène pour le public et ses moyens cachés ; il y a la représentation vue du parterre et la représentation vue des coulisses.
Dans les coulisses sont le failli et son agréé, l'avoué des commerçants, les syndics ctTagent, enfin le jugecommissaire.
Personne hors Paris ne sait , et personne à Paris n'ignore qu'un juge au tribunal de commerce est le plus étrange magistral qu'une société se soit permis de créer. Ce juge peut craindre à tout moment sa justice pour lui-même. Paris a vu le président de son tribunal être forcé de déposer son bilan. Au lieu d'être un vieux négociant retiré des affaires et pour qui cette magistrature serait la récompense d'une vie pure , cejugecsl un commerçant surchargé d'énormes entreprises, à la tête d'une immense maison. La condition sine quâ non de l'élection de ce juge, tenu déjuger les avalanches de procès commerciaux qui roulent incessamment dans la capi taie , est d'avoir beaucoup de peine à conduire ses propres affaires. Ce tribunal de commerce, au lieu d'avoir été institué comme une utile transition d'où le négociant s'élèverait sans ridicule aux régions de la noblesse, se compose de néoudauls eu exercice,
qui peuvent souffrir de leurs sentences en rencontrant leurs parties mécontentes, comme Birotteau rencontrait du Tillel.
Le juge-commissaire est donc nécessairement un personnage devant lequel il se dit beaucoup de paroles, qui les écoute en pensant à ses affaires et s'en remet de la chose publique aux syndics et à l'agréé sauf quelques cas étranges et bizarres, où les vols se présentent avec des circonstances curieuses, et lui font dire que les créanciers ou le débiteur sont des gens habiles. Ce personnage , placé dans le drame, comme un buste royal dans une salle d'audience , se voit le malin , entre cinq et sept heures, à son chantier, s'il est marchand de bois; dans sa boutique, si, comme jadis Birolteau, il est parfumeur; ou le soir après dîner, entre la poire et le fromage, d'ailleurs toujours horriblement pressé. Ainsi ce personnage est généralement muet. Rendons justice à la loi : la législation, faite à la hâte, qui régit la matière a lié les mains au juge-commissaire, et dans plusieurs circonstances il consacre des fraudes sans les pouvoir empêcher, comme vous l'allez voir.
L'agent, au lieu d'être l'homme des créanciers, peut devenir l'homme du débiteur. Chacun espère pouvoir grossir sa part en se faisant avantager par le failli , auquel on suppose toujours des trésors cachés. L'agent peut s'utiliser des deux côtés , soit en n'incendiant pas les affaires du failli , soit en attrapant quelque chose pour les gens influents : il ménage donc la chèvre et le chou. Souvent un agent habile a fait rapporter le jugement, en rachetant les créances et relevant le négociant qui rebondit alors comme une balle élastique. L'agent se tourne vers le râtelier le mieux garni , soit qu'il faille couvrir les plus forts créanciers et découvrir le débiteur, soit qu'il faille immoler les créanciers à l'avenir du né gociant. Ainsi, l'acle de Vagent est l'acte décisif. Cet homme, ainsi que l'agréé, joue la grande utilité dans cette pièce où, l'un comme l'autre, ils n'acceptent leur rôle que sûrs de leurs honoraires. Sur une moyenne de mille faillites, l'agent est neuf cent cinquante fois l'homme du failli. A l'époque où cette histoire eut lieu, presque toujours les agréés venaient trouver le juge-commissaire et lui présentaient un agent à nommer, le leur, un homme à qui les affaires du négociant étaient connues et qui saurait concilier les intérêts de la masse et ceux de l'homme honorable tombé dans le malheur. Depuis quelques années, les juges habiles se font indiquer l'agent que l'on désire, afin de ne pas le prendre et lâchent d'en nommer un quasi-vertueux.
Pendant cet acte se présentent les créanciers faux ou vrais, pour désigner les syndics provisoires qui sont, comme il est dit, définitifs. Dans celle assem-
CÉSAR B1R0TTEAU.
bléc électorale, ont droit <le voler ceux auxquels il est dû cinquante sous comme les créanciers de cinquante mille francs : les voix se comptent et ne se pèsent pas. Cette assemblée, où se trouvent les faux électeurs introduits par le failli, les seuls qui ne manquent jamais à l'élection, propose pour syndics les créanciers parmi lesquels le juge-commissaire, président sans pouvoir, est tenu de choisir les syndics. Ainsi, le juge-commissaire prend presque toujours de la main du failli les syndics qu'il lui convient d'avoir : autre abus qui rend cette catastrophe un des plus burlesques drames que la justice puisse proléger. L'homme honorable tombé dans le malheur, maître du terrain, légalise alors le vol qu'il a médité. Généralement le petit commerce de Paris est pur de tout blâme. Quand un boutiquier arrive au dépôt de son bilan , le pauvre honnête homme a vendu le châle de sa femme, a engagé son argenterie, a fait flèche de tout bois et a succombé les mains vides, ruiné, sans argent même pour l'agréé, qui se soucie fort peu de lui.
La loi veut que le concordat qui remet au négociant une partie de sa dette et lui rend ses affaires soit voté par une certaine majorité de sommes et de personnes. Ce grand œuvre exige une habile diplomatie dirigée, au milieu des intérêts contraires qui se croisent et se heurtent, par le failli, par ses syndics et son agréé. La manœuvre habituelle , vulgaire, consiste à offrir à la portion de créanciers qui fait la majorité voulue par la loi, des primes à payer par le débiteur en outre des dividendes consentis au concordat. A cette immense fraude, il n'est aucun remède. Les Irentc tribunaux de commerce qui se sont succédé les uns aux autres le connaissent pour l'avoir pratiqué. Eclairés par un long usage, ils ont fini dernièrement par se décider à annuler les effets entachés de fraude, et comme les faillis ont intérêt à se plaindre de cette extorsion, les juges espèrent moraliser ainsi la faillite, mais ils arriveront à la rendre encore plus immorale : les créanciers inventeront quelques actes encore plus coquins.
Une autre manœuvre extrêmement en usage, à laquelle on doit l'expression de créancier sérieux et légitime, consiste à créer des créanciers, comme du Tillet avait créé une maison de banque, et d'introduire une certaine quantité de Claparons, sous la peau desquels se cache le failli qui , dès lors , diminue d'autant le dividende des créanciers véritables et se crée ainsi des ressources pour l'avenir, tout eu se ménageant la quantité de voix et de sommes nécessaires pour obtenir son concordat. Les créanciers gais et illégitimes sont comme de faux électeurs introduits dans le collège électoral. Que peut faire le créancier sérieux et légitime contre les créanciers gais et illégitimes ? s'en débarrasser en tes at-
taquant ! Bien. Pour chasser l'intrus , le créancier sérieux et légitime doit abandonner ses torrentueuses affaires, charger un agréé de sa cause, lequel agréé, n'y gagnant presque rien, préfère diriger des faillites et mène peu rondement ce procillon. Pour débusquer le créancier gai, besoin est d'entrer dans le dédale des opérations , de remonter à des époques éloignées, fouiller les livres, obtenir par autorité de justice l'apport de ceux du faux créancier, découvrir l'invraisemblance de la fiction , la démontrer aux juges du tribunal, plaider, aller, venir, chauffer beaucoup de cœurs froids. Puis , faire ce métier de don Quichotte à l'endroit de chaque créancier illégitime et gai, lequel , s'il vient à être convaincu de gaieté, se retire en saluant les juges et dit : — Excusez-moi, vous vous trompez, je suis très-sérieux. Le tout sans préjudice des droits du failli, qui peut mener le don Quichotte en cour royale. Durant ce temps, les affaires du don Quichotte vont mal, il est susceptible de déposer son bilan.
Morale : Le débiteur nomme ses syndics , vérifie ses créances et arrange son concordat, lui-même.
D'après ces données, qui ne devine les intrigues , tours de Saganarelle, inventions de Frontin, mensonges de Mascarille et sacs vides de Scapin que développent ces deux systèmes? Il n'existe pas de faillite où il ne s'en engendre assez pour fournir la matière des quatorze volumes de Clarisse Harlowe à l'auteur qui voudrait les décrire. Un seul exemple suffira. L'illustre Gobseck, le maître des Palma , des Gigonnet, des Werbrust, des Keller et des Nucingen s'étant trouvé dans une faillite où il se proposait de rudement mener un négociant qui l'avait su rouer, reçut en effets à échoir après le concordat, la somme qui, jointe à celle des dividendes, formait l'intégralité de sa créance. Gobseck détermina l'acceptation d'un concordat qui consacrait soixantequinze pour cent de remise au failli. Voilà les créanciers joués au profit de Gobseck. Mais le négociant avait signé les effets illicites de sa raison sociale en faillite; il put appliquer à ces effets la déduction de soixante-quinze pour cent. Gobseck, le grand Gobseck, reçut à peine cinquante pour cent. Il saluait toujours son débiteur avec un respect ironique.
Toutes les opérations engagées par un failli dix jours avant sa faillite pouvant être incriminées , quelques hommes prudents ont soin d'enlamer certaines affaires avec un certain nombre de créanciers dont l'intérêt est , comme celui du failli, d'arriver à un prompt concordat. Des créanciers très -fins vont trouver des créanciers très-niais ou très-occupés, leur peignent la faillite en laid et leur achètent leurs créances la moitié de ce qu'elles vaudront à la liquidation, et retrouvent alors leur argent par le dividende de leurs créances et la
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moitié , le tiers ou le quart gagné sur les créances achetées.
La faillite est la fermeture plus ou moins hennétique d'une maison où le pillage a laissé quelques sacs d'argent. Heureux le négociant qui se glisse par la fenêtre, par le toit, par les caves, par un trou, qui prend un sac et grossit sa part! Dans cette déroute où se crie le sauve qui peut de la Bérézina, tout est illégal et légal, faux et vrai, honnête et déshonnêle. Un homme est admiré s'il se couvre. Se couvrir est s'emparer de quelques valeurs au détriment des autres créanciers. La France a retenti des débats d'une immense faillite éclose dans une ville ou siégeait une cour royale, et où les magistrats, en comptes courants avec les faillis, s'étaient donné des manteaux en caoutchouc si pesants que le manteau de la justice en était troué. Force fut , pour cause de suspicion légitime, de déférer le jugement de la faillite dans une autre province. Il n'y avait ni juge-commissaire, ni agent, ni cour souveraine possible dans l'endroit où la banqueroute éclata.
Cet effroyable gâchis commercial est si bien apprécié à Paris, qu'à moins d'être intéressé dans la faillite pour une somme capitale, tout négociant , quelque peu affairé qu'il soit, accepte la faillite comme un sinistre sans assureurs , passe la perle au compte des a profils et pertes , » et ne commet pas la sottise de dépenser son temps; il continuée brasser ses affaires. Quant au petit commerçant, harcelé par ses fins de mois , occupé de suivre le char de sa fortune , un procès effrayant de durée et coûteux à entamer l'épouvante ; il renonce à voir clair, imite le gros négociant, et baisse la tête en réalisant sa perte.
Les gros négociants ne déposent plus leur bilan , ils liquident à l'amiable: les créanciers donnent quittance en prenant ce qu'on leur offre. On évite alors le déshonneur, les délais judiciaires , les honoraires d'agréés, les dépréciations de marchandises. Chacun croit que la faillite donnerait moins que la liquidation. Il y a tout autant de liquidations que de faillites à Paris.
L'acte des syndics est destiné à prouver que tout syndic est incorruptible, qu'il n'y a jamais entre eux et le failli la moindre collusion. Le parterre, qui a été plus ou moins syndic, sait que tout syndic est un créancier couvert. Il écoule, il croit ce qu'il veut, et arrive à la journée du concordat, après trois mois employés à vérifier les créances passives et les créances actives. Les syndics provisoires font alors à l'assemblée un petit rapport dont voici la formule générale :
« Messieurs, il nous était dû à tous en bloc un million , nous avons dépecé notre homme comme
une frégate sombrée : les clous, les fers, les bois, les cuivres ont donné trois cent mille francs. Nous avons donc trente pour cent de nos créances. Heureux d'avoir trouvé cette somme quand notre débiteur pouvait ne nous laisser que cent mille francs, nous le déclarons un Aristide, nous lui votons des primes d'encouragement, des couronnes, et proposons de lui laisser son actif, en lui accordant dix ou douze ans pour nous payer cinquante pour cent qu'il daigne nous promettre. Voici le concordat, passez au bureau, signez-le! ;>
A ce discours, les heureux négociants se félicitent et s'embrassent. Après l'homologation de ce concordat, le failli redevient négociant comme devant; on lui rend son actif, il recommence ses affaires, sans être privé du droit de faire faillite des dividendes promis, arrière-petite faillite qui se voit souvent, comme un enfant mis au jour par une mère neuf mois après le mariage de sa fille.
Si le concordat ne prend pas, les créanciers nomment alors des syndics définitifs, adoptent des mesures exorbitantes en s'associant pour exploiter les biens, le commerce de leur débiteur, saisissant tout ce qu'il aura, la succession de son père, de sa mère, de sa tante, etc. Celle rigoureuse mesure s'exécute au moyen d'un contrat d'union.
Il y a donc deux faillites : la faillite du négociant qui veut ressaisir les affaires, et la faillite du négociant qui, tombé dans l'eau , se contente d'aller au fond de la rivière. Pilleraull connaissait bien cette différence. Hélait, selon lui, comme selon Ragon, aussi difficile de sortir pur de la première que de sorlir riche de la seconde. Après avoir conseillé l'abandon général, il alla s'adresser au plus honnête agréé de la place pour le faire exécuter en liquidant la faillite et remettant les valeurs à la disposition des créanciers. La loi veut que les créanciers donnent, pendant la durée de ce drame, des aliments au failli et à sa famille, Pilleraull fit sa\oir au jugecommissaire qu'il pourvoirait aux besoinsde sa nièce et de son neveu.
Tout avait été combiné par du Tillet pour rendre la faillite une agonie constante à son ancien patron. Voici comment. Le temps est si précieux à Paris que généralement dans les faillites , d« deux syndics , un seul s'occupe des affaires. L'autre est pour la forme : il approuve, comme le second notaire dans les actes notariés. Le syndic agissant se repose assez souvent sur l'agréé. Par ce moyen, à Paris, les faillites du premier genre se mènent si rondement, que dans les délais voulus par la loi, tout est bâclé, ficelé, servi, arrangé! En cent jours le juge-commissaire peut dire comme le ministre : L'ordre règne à Varsovie.
Du Tillet voulait la mort commerciale du par-
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fumeur. Aussi le nom des syndics nommés par l'influence de du Tillet fut-il significatif pour l'illerault. M. Bidault, dit Gigonnet , principal créancier, devait ne s'occuper de rien ; Molineux, le petit vieillard tracassier qui ne perdait rien, devait s'occuper de tout. Du Tillet avait jeté à ce petit chacal une noble charogne commerciale à tourmenter en la dévorant.
Après l'assemblée où les créanciers nommèrent le syndicat, le petit Molineux rentra chez lui , honoré, dit-il, des suffrages de ses concitoyens, heureux d'avoir Birotteau à régenter, comme un enfant d'avoir à tracasser un insecte. Le propriétaire, à cheval sur la loi , pria du Tillet de Taider de ses lumières et il acheta le code de commerce. Heureusement, Joseph Lebas , prévenu par Pillerault, avait tout d'abord obtenu du président de commettre un juge-commissaire sagace et bienveillant. Gobenheim-Keller , que du Tillet avait espéré avoir, se trouva remplacépar M. Grasset, juge suppléant , le riche marchand de soieries libéral , propriétaire de la maison où demeurait Pillerault, et homme honorable.
Une des plus horribles scènes de la vie de César fut sa conférence obligée avec le petit Molineux, cet cire qu'il regardait comme si nul et qui, par une fiction de la loi, était devenu César Birotteau. Il dut aller, accompagné de son oncle, à la Cour Batave, monter les six étages et rentrer dans l'horrible appartement de ce vieillard , son tuteur, son quasi-juge, le représentant de la masse de ses créanciers.
— Qu'as-lu? dit Pillerault à César en entendant une exclamation.
— Ah! mon oncle, vous ne savez pas quel homme est ce Molineux !
— H y a quinze ans que je le vois de temps en temps au café David, où il joue le soir aux dominos, aussi t'ai-je accompagné.
M. Molineux fut d'une politesse excessive pour Pillerault et d'une dédaigneuse condescendance pour son failli; le petit vieillard avait médité sa conduite , étudié les nuances de son maintien , préparé ses idées.
— Quels renseignements voulez-vous? dit Pillerault. Il n'existe aucune contestation relativement aux créances.
— Oh! dit le petit Molineux, les créances sont en règle, tout est vérifié. Les créanciers sont sérieux et légitimes! Mais la loi, monsieur, la loi! Les dépenses du failli sont en disproportion avec sa fortune... Il consle que le bal...
— Auquel vous avez assisté , dit Pillerault.
— A coûté près de soixante mille francs , ou que celle somme a élé dépensée à cette occasion , l'ac-
tif du failli n'allait pas alors à plus de cent et quelques mille francs... il y a lieu de déférer le failli au juge extraordinaire sous l'inculpation de banqueroute simple.
— Est-ce votre avis? dit Pillerault en voyant l'abattement où ce mot jeta Birotteau.
— Monsieur, je distingue : le sieur Birotteau était officier municipal...
— Vous ne nous avez pas fait venir apparemment pour nous expliquer que nous allons être traduits en police correctionnelle , dit Pillerault. Tout le café David rirait ce soir de votre conduite.
L'opinion du café David parut effaroucher beaucoup le petit vieillard, qui regarda Pillerault d'un air effaré. Le syndic comptait voir Birotteau seul , il s'était promis de se poser en arbitre souverain, en Jupiter. II comptait effrayer Birotleau par le foudroyant réquisitoire préparé, brandir sur sa tète la hache correctionnelle, jouir de ses alarmes, de ses terreurs, puis s'adoucir en se laissant toucher, et rendre sa victime une âme à jamais reconnaissante. Au lieu de son insecte, il rencontrait le vieux sphinx commercial.
— Monsieur , lui dit-il , il n'y a point à rire.
— Pardonnez-moi, répondit Pillerault. Vous traitez assez largement avec M. Claparon ; vous abandonnez les intérêts de la masse afin de faire décider que vous serez privilégié pour vos sommes. Or , je puis , comme créancier , intervenir. Le juge-commissaire est là.
— Monsieur, dit Molineux, je suis incorruptible.
— Je le sais, dit Pillerault, vous avez tiré seulement, comme on dit, votre épingle du jeu. Vous êtes fin , vous avez agi là comme avec votre locataire...
— Oh ! monsieur, dit le syndic redevenant propriétaire comme la chatte métamorphosée en femme court après une souris , mon affaire de la rue Monlorgueil n'est pas jugée. Il est survenu ce qu'on appelle un incident. Le locataire est locataire principal. Cet intrigant prétend aujourd'hui qu'ayant donné une année d'avance, et n'ayant plus qu'une année à...
Ici Pillerault jeta sur César un coup d'oeil pour lui recommander la plus vive attention.
— Et l'année étant payée, il peut dégarnir les lieux. Nouveau procès. En effet , je dois conserver mes garanties jusqu'à parfait payement, il peut me devoir des réparations.
— Mais, dit Pillerault, la loi ne vous donne de garantie sur les meubles que pour des loyers.
— Et accessoires ! dit Molineux attaqué dans son centre. L'article du code est interprété par les arrêts rendus sur la matière, il faudrait cependant une rectification législative. J'élabore en ce moment
CÉSAH BIROTTEAU.
un mémoire à Sa Grandeur le garde des sceaux sur celle lacune de la législation. Il serait digne du gouvernement de s'occuper des intérêts de la propriété; tout est là pour l'Etat , nous sommes la souche de l'impôt.
— Vous êtes bien capable d'éclairer le gouvernement, dit Pillerault, mais en quoi pouvons-nous vous éclairer, nous, relativement à nos affaires?
— Je veux savoir, dit Molineux avec une emphatique autorité, si monsieur Rirottcau a reçu des sommes de monsieur Popinot.
— Non, monsieur, dit Birolteau.
Il s'ensuivit une discussion sur les intérêts de Birolteau dans la maison Popinot, d'où il résulta que Popinot avait le droit d'être intégralement payé de ses avances, sans entrer dans la faillite pour la moitié des frais d'établissement dus par Birolteau. Le syndic Molincux , manœuvré par Pillerault, revint insensiblement à des formes douces qui prouvaient combien il tenait à l'opinion des habitués du café David. Il finit par donner des consolations à Birolteau et par lui offrir, ainsi qu'à Pillerault, de partager son modeste dîner. Si l'exparfumeur était venu seul , il eût peut-èlre irrité Molincux , et l'affaire se serait envenimée. En celle circonstance comme en quelques autres , le vieux Pillerault fut un ange tulélaire.
Il est un horrible supplice que la loi commerciale impose aux faillis : ils doivent comparaître en personne, entre leurs syndics provisoires et leur jugecommissaire , à l'assemblée où leurs créanciers décident de leur sort. Pour un homme qui se met au-dessus de tout, comme pour le négociant qui cherche revanche, celte triste cérémonie est peu redoutable. Mais pour un homme comme César Birolteau , cetle scène est un supplice qui n'a d'analogie que dans le dernier jour d'un condamné à mort. Pillerault Cl lout pour rendre à son neveu cet horrible jour supportable.
Voici quelles furent les opérations de Molineux, consenties par le failli. Le procès relatif aux terrains situés rue du Faubourg-du-Temple fut gagné en cour royale. Les syndics décidèrent de vendre les propriétés, César ne s'y opposa point. Du Tillet, instruit des intentions du gouvernement concernant un canal qui devait joindre Saint-Denis à la haute Seine , en passant par le faubourg du Temple , acheta les terrains de Birotlcau pour la somme de soixante-dix mille francs. On abandonna les droits de César dans l'affaire des terrains de la Madeleine à monsieur Claparon , à la condition qu'il abandonnerait de son côté toute réclamation relative à la moitié duc par Birotteau dans les frais d'enregistrement et de passation de contrat, à la charge de payer le prix des terrains en touchant, dans la
faillite, le dividende qui revenait aux vendeurs. L'intérêt du parfumeur dans la maison Popinot et compagnie fut vendu audit Popinot pour la somme de quarante-huit mille francs. Le fonds de la Reine des Roses fut acheté par Céleslin Crevel cinquantesept mille francs avec le droit au bail, les marchandises , les meubles , la propriété de la Pâte des Sullanes , celle de l'Eau Carminalive , et la location pour douze ans de la fabrique, dont les ustensiles lui furent également vendus. L'actif liquide fut de cent quatre-vingt-quinze mille francs, auxquels les S) ndics ajoutèrent soixante-dix mille francs produits par les droits de Riroltcau dans la liquidation de l'infortuné Roguin. Ainsi le total atteignit à deux cent cinquante-cinq mille francs. Le passif montait à qualre cent quarante, il y avait plus de cinquante pour cent.
La faillite est comme une opération chimique d'où le négociant habile lâche de sortir gras. Rirotleau , distillé tout entier dans cette cornue, avait donné un résultat qui rendait du Tillet furieux. Du Tillet croyait à une faillite déshonnête; il voyait une faillite vertueuse. Peu sensible à son gain, car il allait avoir les terrains de la Madeleine sans bourse délier, il aurait voulu le pauvre détaillant déshonoré, perdu, vilipendé. Les créanciers, à l'assemblée générale, allaient sans doute porter le parfumeur en triomphe.
A mesure que le courage de Riroltcau lui revenait , son oncle, en sage médecin , lui graduait les doses en l'initiant aux opérations de la faillite. Ces mesures violentes étaient autant de coups. Un négociant n'apprend pas sans douleur la dépréciation des choses qui représentent pour lui lant d'argent, tant de soins. Les nouvelles que lui donnait son oncle le pétrifiaient.
— Cinquante sept mille francs la Reine des Roses ! mais le magasin a coulé dix mille francs ; mais les appartements coûtent quarante mille francs; mais les mises de la fabrique , les ustensiles , les formes , les chaudières ont coulé trente mille francs; mais, à cinquante pour cent de remise, il se trouve pour dix mille francs dans ma boutique; mais la Pâte et l'Eau sont une propriété qui vaut une ferme !
Ces jérémiades du pauvre César ruiné n'épouvantaient guère Pillerault. L'ancien négociant les écoulait comme un cheval reçoit une averse aune porte, mais il était effrayé du morne silence que gardait le parfumeur quand il s'agissait de l'assemblée. Pour qui comprend les vanités et les faiblesses qui dans chaque sphère sociale atteignent l'homme , n'était-ce pas un horrible supplice pour ce pauvre homme que de revenir en failli dans le palais de justice commercial où il était entré juge? d'aller recevoir des avanies là où il avait été tant de fois
CÉSAR BIROTTEAU
remercié des services qu'il avait rendus! Lui Birotleau, dont les opinions inflexibles à l'égard des faillis étaient connues de tout le commerce parisien , lui qui avait dit : — « On est encore honnête homme en déposant son bilan , mais l'on sort fripon d'une assemblée de créanciers! » Son oncle étudia les heures favorables pour le familiariser avec l'idée de comparaître devant ses créanciers assemblés, comme la loi le voulait. Cette obligation tuait Birotleau. Sa muette résignation faisait une vive impression sur Pillerault qui souvent, la nuit, l'entendait à travers la cloison s'écriant : — Jamais! jamais! je serai mort avant!
Pillerault, cet homme si fort par la simplicité de sa vie, comprenait la faiblesse. Il résolut d'éviter à Birotteau les angoisses auxquelles il pouvait succomber dans la scène terrible de sa comparution devant les créanciers, scène inévitable! La loi, sur ce point, est précise, formelle, exigeante. Le négociant qui refuse de comparaître peut, pour ce seul fait, être traduit en police correctionnelle, sous la prévention de banqueroute simple. Mais si la loi force le failli à se présenter , elle n'a pas le pouvoir d'y faire venir le créancier. Une assemblée de créanciers n'est une cérémonie importante que dans des cas déterminés : par exemple , s'il y a lieu de déposséder un fripon et de faire un contrat d'union, s'il y a dissidence entre des créanciers favorisés et des créanciers lésés , si le concordat est ultra-voleur et que le failli ait besoin d'une majorité douteuse. Mais dans le cas d'une faillite où tout est réalisé, comme dans le cas d'une faillile où le fripon a tout arrangé, l'assemblée est une formalité !
Pillerault alla prier chaque créancier l'un après l'autre de signer une procuration pour son agréé. Chaque créancier, du Tillet excepté, plaignait sincèrement César après l'avoir abattu, car chacun savait comment se conduisait le parfumeur, combien ses livres étaient réguliers , combien ses affaires étaient claires : tous les créanciers étaient contents de ne voir parmi eux aucun créancier gai. Mo- Jineux d'abord agent, puis syndic , avait trouvé chez César tout ce que le pauvre homme possédait, même la gravure d'Héro et Léandre donnée par Popinot , ses bijoux personnels , son épingle , ses boucles d'or, ses deux montres, qu'un honnête homme aurait emportés sans croire manquer à la probité. Constance avait laissé son modeste écrin. Celte touchante obéissance à la loi frappa vivement le commerce. Les ennemis de Birotteau présentèrent ces circonstances comme des signes de bèlise ; mais les gens sensés les montrèrent sous leur vrai jour , comme un magnifique excès de probité. Deux mois après , l'opinion à la Bourse avait change. Les gens les plus indifférents avouaientque cette faillite était
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une des plus rares curiosités commerciales qui se fussent vues sur la place. Aussi les créanciers, sachant qu'ils allaient loucher environ soixante pour cent, firent-ils tout ce que voulait Pillerault. Les agréés sont en très-petit nombre, il arriva donc que plusieurs créanciers eurent le même fondé de pouvoir. Pillerault finil par réduire celte formidable assemblée à trois agréés , à lui-même , à Ragon, aux deux syndics et au juge-commissaire.
Le matin de ce jour solennel , Pillerault dit à son neveu : — César , tu peux aller sans crainte à ton assemblée aujourd'hui , tu n'y trouveras personne.
M. Ragon voulut accompagner son débiteur. Quand l'ancien maître de la Reine des Pioses fit entendre sa petite voix sèche , son ex-successeur pâlit ; mais le bon petit vieux lui ouvrit les bras, Birotteau s'y précipita comme un enfant dans les bras de son père , et les deux parfumeurs s'arrosèrent de leurs larmes. Le failli repril courage en voyant tant d'indulgence et monta en fiacre avec son oncle. A dix heures et demie précises, tous trois arrivèrent dans le cloître Saint-Méry, où dans ce temps se tenait le tribunal de commerce. A cette heure, il n'y avait personne dans la salle des faillites. L'heure et le jour avaient été choisis d'accord avec les syndics et le juge-commissaire. Les agréés étaient là pour le compte de leurs clients. Ainsi rien ne pouvait intimider César Birotteau. Cependant le pauvre homme ne vint pas dans le cabinet de M. Grasset , qui par hasard avait été le sien , sans une profonde émotion , et il frémissait de passer dans la salle des faillites.
— Il fait froid , dit M. Grasset à Birotteau , ces messieurs ne seront pas fâchés de rester ici au lieu d'aller nous geler dans la salle. (Il ne dit pas le mot faillite. ) Asseyez-vous , messieurs.
Chacun prit un siège, et le juge donna son fauteuil à Birotteau confus. Les agréés et les syndics signèrent.
— Moyennant l'abandon de vos valeurs, dit Grasset à Birotteau , vos créanciers vous font à l'unanimité remise du restant de leurs créances, votre concordat est conçu en des termes qui peuvent adoucir votre chagrin; votre agréé le ferapromptement homologuer : vous voilà libre. Tous les juges du tribunal, cher monsieur Birotteau, dit Grasset en lui prenant les mains, sont touchés de votre position sans être surpris de votre courage , et il n'est personne qui n'ait rendu justice à votre probité. Dans le malheur , vous avez été digne de ce que vous étiez ici. Voici vingt ans que je suis dans le commerce, et voici la seconde fois que je vois un négociant tombé gagner encore dans l'estime publique.
Birotteau prit les mains du juge, et les lui serra,
CÉSAR BIROTÏEAU.
les larmes aux yeux. Grasset lui demanda ce qu'il comptait faire , Birotteau répondit qu'il allait travailler à payer ses créanciers intégralement.
— Si pour consommer cette noble tâche il vous fallait quelques mille francs, vous les trouveriez toujours chez moi, dit Grasset; je les donnerais avec bien du plaisir pour être témoin d'un fait inouï à Paris.
Pillcrault , Ragon et Birotteau se retirèrent.
— Eh bien ! ce n'était pas la mer à boire, lui dit Pillerault sur la porte du tribunal.
— Je reconnais vos œuvres, mon oncle, dit le pauvre homme attendri.
— Vous voilà rétabli, nous sommes à deux pas de la rue des Cinq-Diamants, venez voir mon neveu, lui dit Ragon.
Ce fut une cruelle sensation par laquelle Birotteau devait passer, que de voir Constance assise dans un petit bureau àl'entre-solbas et sombre situé audessus de la boutique, où dominait un tableau montant au tiers de sa fenêtre, interceptant le jour, et sur lequel était écrit :