‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 53 sur 157 · AC CIEL · texte numérisé non relu

AC CIEL

Une demande en réhabilitation et toutes les pièces à l'appui furent déposées , par les soins d'un ami de Derville, au parquet du procureur général de la cour royale de Paris.

Pendant le mois que durèrent les formalités et les publications des bans pour le mariage de Césarine et d'Anselme, Birotleau fut agité par des mouvements fébriles. 11 était inquiet , il avait peur de ne pas vivre jusqu'au grand jour où l'arrêt sérail rendu. Son coeur palpitait sans raison , disait-il. II se plaignait de douleurs sourdes dans cet organe aussi usé par les émotions de la douleur qu'il était faligué par celte joie suprême.

Ces arrêts de réhabilitation sont si rares dans le ressort de la cour royale de Paris qu'il s'en prononce à peine un en dix années. Pour les gens qui

CÉSAR BIROTTEAU

prennent au sérieux la société , l'appareil de la justice a je ne sais quoi de grand et de grave. Les institutions dépendent entièrement des sentiments que les hommes y attachent et des grandeurs dont la pensée les revêt. Aussi quand il n'y a plus, non pas de religion , mais de croyance chez un peuple, quand l'éducation première y a relâché tous les liensconservaleursen habituant l'enfant à une impitoyable analyse , une nation est-elle dissoute: elle ne fait plus corps que par les ignobles soudures de l'intérêt matériel , par les commandements duculle que crée l'égoïsmc bien entendu. Nourri d'idées religieuses, Birotlcau acceptait la justice pour ce qu'elle devrait être aux yeux des hommes, une représentation de la société même, une auguste expression de la loi consentie, indépendante de la forme sous laquelle elle se produit : plus le magistrat est vieux , cassé, blanchi , plus solennel est d'ailleurs l'exercice de son sacerdoce qui veut une étude si profonde des hommes et des choses, qui sacrifie le cœur cl l'endurcit à la tutelle d'intérêts palpitants.

Ils deviennent rares, les hommes qui ne montent pas sans de vives émotions l'escalier de la cour royale, au vieux palais de justice à Paris! et l'ancien négociant était un de ces hommes.

Peu de personnes ont remarqué la solennité majestueuse de cet escalier si bien placé pour produire de l'effet; il se trouve en haut du péristyle extérieur qui orne la cour du palais , et sa porte est au milieu d'une galerie qui mène d'un bout à l'immense salle des Pas-Perdus, de l'autre à la Sainte-Chapelle, deux monuments qui peuvent rendre tout mesquin autour d'eux. L'église de saint Louis est un des plus imposants édifices de Paris , et son abord a je ne sais quoi de sombre et de romantique au fond de cette galerie. La grande salle des Pas -Perdus offre au contraire une échappée pleine de clartés, et il est difficile d'oublier que l'histoire de France se lie à cette salle. Cet escalier doit donc avoir quelque caractère assez grandiose, car il n'est pas trop écrasé par ces deux magnificences; peut-être l'âme y est-elle remuée à l'aspect de la place où s'exécutent les arrêts, vue à travers la riche grille du palais. L'escalier débouche sur une immense pièce , l'antichambre de celle où la cour lient les audiences de sa première chambre, et qui forme la salle des Pas-Perdus de la cour.

Jugez quelles émotions dut éprouver le failli qui fut naturellement impressionné par ces accessoires, en montant à la cour entouré de ses amis, Lebas, le président du tribunal de commerce; Grasset, son juge-commissaire; Ragon , son patron; monsieur l'abbé Loraux , son directeur. Le saint prêtre fit ressortir ces splendeurs humaines par une

réflexion qui les rendit encore plus imposantes aux yeux de César.

Pillerault, ce philosophé pratique, avait imaginé d'exagérer par avance la joie de son neveu pour le soustraire aux dangers des événements imprévus de cette fêle. Au moment où l'ancien négociant finissait sa toilette, il avait vu venir ses vrais amis qui tenaient à honneur de l'accompagner à la barre de lacoar. Cecortége développa chez le bravehomme un contentement qui le jeta dans l'exaltation nécessaire pour soutenir le spectacle imposant de la cour. Birottcau trouva d'autres amis réunis dans la salle des audiences solennelles où siégeaient une douzaine de conseillers.

Après l'appel des causes, l'avoué de Birotteau fit la demande en quelques mots. Sur un geste du premier président, l'avocat général, invité à donner ses conclusions, se leva. Le procureur général, l'homme qui représente la vindicte publique, allait demander lui-même de rendre l'honneur au négociant qui n'avait fait que l'engager : cérémonie unique, car le condamné ne peut être que gracié. Les gens de coeur peuvent imaginer les émotions de Birotteau quand il entendit M. de Marchangy prononcer un discours dont voici l'abrégé.

<: Messieurs , dit l'avocat général , le 16 janvier 1820, Birotteau fut déclaré en étal de faillite, par un jugement du tribunal de commerce de la Seine. Le dépôt du bilan n'était occasionné ni par l'imprudence de ce commerçant, ni par de fausses spéculations, ni par aucune raison qui put entacher son honneur. Nous éprouvons le besoin de le dire hautement, son malheur fut causé par un de ces désastres qui se sont renouvelés à la grande douleur de la justice et de la ville de Paris. Il était réservé à notre siècle où fermentera longtemps encore le mauvais levain des mœurs , des idées révolutionnaires, de voir le notariat de Paris s'écarter des glorieuses traditions des siècles précédents, et produire en quelques années autant de faillites qu'il s'en est rencontré dans deux siècles sous l'ancienne monarchie.-La soif de l'or rapidement acquis a gagné les officiers ministériels, ces tuteurs de la fortune publique, ces magistrats intermédiaires ! »

11 y eut une tirade sur ce texte où l'avocat général dévoué aux Bourbons trouva moyen d'incriminer les libéraux, les bonapartistes et autres ennemis du trône. L'événement a prouvé que ce magistrat et son chef monsieur Bellart avaient raison dans leurs appréhensions.

«La fuite d'un notaire de Paris, qui emportait les fonds déposés chez lui par Birotteau, décida la ruine de l'impétrant, reprit-il. La cour a rendu dans celte affaire un arrêt qui prouve à quel point la confiance des clients de Roguin fut indignement trompée.

CÉSAR BÏROTTEÀU.

« Un concordat intervint.

« Nous ferons observer que les opérations ont été remarquables par une pureté qui ne se rencontre en aucune des faillites scandaleuses dont est affligé le commerce de Paris. Les créanciers de Birolleau trouvèrent les moindres eboses que l'infortuné possédât. Ils ont trouvé, messieurs, ses vêtements, ses bijoux, enfin les eboses d'un usage purement personnel, non-seulement à lui , mais à sa femme qui abandonna tous ses droits pour grossir l'actif. Birotteau, dans cette circonstance, a été digne de la considération qui lui avait valu ses fonctions municipales; il était adjoint au maire du deuxième arrondissement et venait de recevoir la décoration de la Légion d'honneuraccordée aulantau dévouement du royaliste qui luttait en vendémiaire sur les marches de Sainl-Rocb, alors teintes de son sang, qu'au magistral consulaire estimé pour ses lumières, aimé pour son esprit conciliateur , et au modeste officier municipal qui venait de refuser les honneurs de la mairie en indiquant un plus digne, l'honorable baron de La Billardière, un des nobles Vendéens qu'il avait appris à estimer dans les mauvais jours. »

— Celte phrase est meilleure que la mienne, dit César à l'oreille de son oncle.

« Aussi, les créanciers, trouvant soixante pour cent de leurs créances par l'abandon que ce loyal négociant faisait, lui, sa femme et sa fille , de tout ce qu'ils possédaient ont-ils consigné les expressions de leur estime dans le concordat qui intervint entre eux et leur débiteur et par lequel ils lui faisaient remise du reste de leurs créances. Ces témoignages se recommandent à l'attenlion de la cour par la manière dont ils sont conçus. »

Ici l'avocat général lut les considérants du concordat.

« En présence de $es bienveillantes dispositions , messieurs, beaucoup de négociants auraient pu se croire libérés; ils auraient marché fiers sur la place publique. Loin de là, Birotteau , sans se laisser abattre, forma dans sa conscience le projet d'arriver au jour glorieux qui se lève ici pour lui. Rien ne l'a rebuté. Une place fut accordée par notre bien-aimé souverain pour donner du pain au blessé de Saint- Roch , le failli en réserva les appointements à ses créanciers sans y rien prendre pour ses besoins , car le dévouementde la famille ne lui a pas manqué...» Birotteau pressa la main de son oncle en pleurant.

<t Sa femme et sa fille versaient au trésor commun les fruits de leur travail; elles avaient épousé la noble pensée de Birotteau. Chacune d'elles est descendue de la position qu'elle occupail pour en prendre une inférieure. Ces sacrifices , messieurs, doivent être hautement honores , ils sont les plus

difficiles de tous à faire. Voici quelle était la lâche que Birotteau s'était imposée. »

Ici l'avocat général lut le résumé du bilan , en désignant les sommes qui restaient dues et le nom des créanciers.

« Chacune de ces sommes, intérêts compris , a été payée , messieurs , non par des quittances sous signatures privées qui appellent la sévérité de l'enquête, mais par des quittances authentiques par lesquelles la religion de la cour ne saurait être surprise , et qui n'ont pas empêché les magistrats de faire leur devoir en procédant à l'enquête exigée par la loi. Vous rendrez à Birotteau non pas l'honneur , mais les droits dont il se trouvait privé, et vous ferez justice. De semblables spectacles sont si rares à votre audience que nous ne pouvons nous empêcher de témoigner à l'impétrant combien nous applaudissons à une telle conduite , que déjà d'augustes protections avaient encouragée. »

Puis il lut ses conclusions formelles en style de palais.

La cour délibéra sans sortir , le président se leva et prononça l'arrêt.

— La cour , dit le premier président , exprime à Birotteau la satisfaction qu'elle éprouve à rendre un pareil arrêt. Greffier, appelez la cause suivante.

Birotteau déjà vêtu du cafetan d'honneur que lui passaient les phrases pompeuses de Marchangy , homme assez littéraire , fut foudroyé de plaisir en entendant la phrase solennelle dite par le premier président de la première cour du royaume , et qui accusait des tressaillements dans le cœur de l'impassible justice humaine. II ne put quitter sa place à la barre; il y parut cloué, regardant d'un air hébété les magistrats comme des anges qui venaient lui rouvrir les portes de la vie sociale. Son oncle le prit par le bras et l'attira dans la salle. César, qui n'avait pas obéi à Louis XVIII , mit alors machinalement le ruban de la Légion à sa boutonnière, fut aussitôt entouré de ses amis et porté en triomphe jusque dans la voiture.

— Où me conduisez-vous, mes amis? dit-il à Joseph Lebas, à Pillerault et à Ragon.

— Chez vous.

— Non, il est trois heures ; je veux entrer à la bourse et user de mon droit !

— A la bourse! dit Pillerault au cocher en faisant un signe expressif à Lebas , car il observait chez le réhabilité des symptômes inquiétants; il craignait de le voir devenir fou.

L'ancien parfumeur entra dans la bourse, donnant le bras à son oncle et à Lebas, ces deux négociants vénérés. Sa réhabilitation était connue. La première personne qui vit les trois négociants , suivis par le vieux Ragon, fut du Tillet.

CÉSAR BIROTTEAU

— Ah!" mon cher patron, je suis enchanté de savoir que vous vous en soyez tiré. J'ai pcul-êlre contribué, par la facilité avec laquelle je me suis laissé tirer une plume de l'aile par le petit Popinot, à cet heureux dénoùment de vos peines. Je suis content de votre bonheur comme s'il était le mien. — Vous ne pouvez pas l'être autrement, dit Pillerault. Ça ne vous arrivera jamais.

— Comment l'entendez -vous , monsieur? dit du Tillet.

— Parbleu! du bon côté, dit Lebas en souriant de la malice vengeresse de Pillerault, qui, sans rien savoir, regardait cet homme comme un scélérat.

Matifal reconnut César. Aussitôt les négociants le mieux famés entourèrent l'ancien parfumeur et lui firent une ovation boursière ; il reçut les compliments les [dus flatteurs, des poignées de main qui réveillaient bien des jalousies, excitaient quelques remords, car sur cent personnes qui se promenaient là, trente avaient liquidé. Gigonnet et Gobseck, qui causaient dans un coin, regardèrent le vertueux parfumeur comme les physiciens regarderaient le premier gymnote électrique qui put leur être amené. Ce poisson, armé de la puissance d'une bouteille de Lcydc, est la plus grande curiosité du règne animal.

Après avoir aspiré l'encens de son triomphe, César remonta dans son fiacre et se mit en route pour revenir dans sa maison où se devait signer le contrat de mariage de sa chère Césarine et du dévoué Popinot. II avait un rire nerveux qui frappa ses trois vieux amis.

Un défaut de la jeunesse est de croire tout le monde fort comme elle est forte , défaut qui tient d'ailleurs à ses qualités : au lieu de voir les hommes et les choses à travers des besicles, elle les colore des reflets de sa flamme, et jette son trop de vie jusque sur les vieilles gens. Comme César et Constance, Popinot conservait dans sa mémoire une fastueuse image du bal donné par Birotteau. Durant ces trois années d'épreuves, Constance et César avaient, sans se le dire, souvent entendu l'orchestre de Collinel, revu l'assemblée fleurie, et goûté celte joie si cruellement punie, comme Adam et Eve durent penser parfois à ce fruit défendu qui donna la mort et la vie à toute leur postérité, car il paraît que la reproduction des anges est un des mystères du ciel. Mais Popinot pouvait songer à cette fête, sans remords, avec délices : Césarine dans toute sa gloire s'était promise à lui pauvre ; pendant celte soirée, il avait eu l'assurance d'être aimé pour luimême ! Aussi, quand il avait acheté l'appartement restauré par Rohault à Célcstin en stipulant que tout y resterait intact, quand il avait religieusement con-

servé les moindres choses appartenant à César et à Constance, rêvait-il de donner son bal, un bal de noces.

Il avait préparé cette fête avec amour, en imitant son patron, seulement dans les dépenses nécessaires et non dans ses folies; les folies étaient faites. Ainsi le dîner dut être servi par Chevet, les convives étaient à peu près les mêmes. L'abbé Loraux remplaçait le grand chancelier de la Légion d'honneur, le président du tribunal de commerce Lebas n'y manquait point. Popinot invita M. Grasset pour le remercier des égards qu'il avait prodigués à Birotleau. M. de Vandencsse et M. de Fonlaine vinrent à la place de Roguin et de sa femme. Césarine et Popinot avaient dressé leurs invitations pour le bal avec discernement. Tous deux redoutaient également la publicité d'une noce; ils avaient évité les froissements qu'y ressentent les cœurs tendreset purs on imaginant de donner le bal pour le jour du contrat. Constance avait retrouvé celte robe cerise dans laquelle pendant un seul jour elle avait brillé d'un éclat si fugitif! Césarine s'était plu à faire à Popinot la surprise de se montrer dans celle toilette de bal, dont il lui avait parlé maintes et maintes fois. Ainsi, l'apppartement allait offrir à Birotteau le spectacle enchanteur qu'il avait savouré pendant une seule soirée. Ni Constance, ni Césarine, ni Anselme n'avaient aperçu de danger pour César, dans cette énorme surprise; ils l'attendaient à quatre heures avec une joie qui leur faisait faire des enfantillages.

Après les émotions inexprimables que venait de lui causer sa rentrée à la bourse, ce héros de probité commerciale allait avoir le saisissement qui l'attendait rue Saint-Honoré. Lorsqu'on rentrant dans son ancienne maison, il vit au bas de l'escalier, resté neuf, sa femme, en robe de velours cerise, Césarine, le comle de Fontaine, le vicomte de Vandenesse, le baron de La Billardière, l'illustre Vauquelin, il se répandit sur ses yeux un léger voile ; et son oncle Pillerault qui lui donnait le bras sentit un frissonnement intérieur.

— C'est trop ! dit le philosophe à l'amoureux Anselme; il ne pourra jamais porter tout le vin que tu lui verses !

La joie était si vive dans tous les cœurs , que chacun attribua l'émotion de César et ses Irébuchements à quelque ivresse bien naturelle, mais souvent mortelle. En se retrouvant chez lui, en revoyant son salon , ses convives , parmi lesquels étaient des femmes habillées pour le bal , tout à coup le mouvement héroïque du finale de la grande symphonie de Beethoven éclata dans sa tête et dans son cœur. Cette musique idéale rayonna , pétilla sur tous les modes , fit sonner ses clairons dans les

CÉSAR BIROTTEAU

méninges de cette cervelle fatiguée, pour laquelle ce devait être le grand finale.

Accablé par cette harmonie intérieure, il alla prendre le bras de sa femme et lui dit à l'oreille d'une voix étouffée par un flot de sang contenu :

— Je ne suis pas bien!

Constance effrayée le conduisit dans sa chambre où il ne parvint pas sans peine , où il se précipita dans un fauteuil , disant : — Monsieur llaudry , monsieur Loraux !

L'abbé Loraux vint , suivi des convives et des femmes en habit de bal qui tous s'arrêtèrent et formèrent un groupe stupéfait. En présence de ce

monde fleuri , César serra la main de son confesseur, et pencha la tête sur le sein de sa femme agenouillée. Un vaisseau s'était déjà rompu dans sa poitrine , et par surcroit, l'anévrismc étranglait sa dernière respiration.

— Voilà la mort du juste! dit l'abbé Loraux d'une voix grave en montrant César par un de ces gestes divins que Rembrandt a su deviner pour son tableau du Christ rappelant Lazare à la vie.

Jésus ordonne à la terre de rendre sa proie , le saint prêtre indiquait au ciel un martyr à décorer de la palme éternelle .

LA MAISON NUCINGEN

DK bMZAC. T. VI,

PRÉFACE

Voici deux fragments qui, pins tard, se rerouveront à leur place dans les Etudes de tœurs.

Ici , l'auteur avouera de bonne grâce l'une des aille petites misères de sa vie littéraire, et qui ans contredit est le seul point qu'il puisse avoir è commun avec un des plus beaux génies des emps modernes, Walter Scott, sur l'autorité luquel il va essayer d'appuyer sa justification, •elon lui, si cette anomalie de l'esprit est criquable, l'illustre Écossais serait sans excuse, mdis que le pauvre auteur français se présente vec un touchant cortège de circonstances attentantes devant l'aréopage personnifié si comiuement par l'ingénieux Écossais, dans ses prêtées , en capitaines Clutterbuck , docteurs ryadust, et autres charmantes fantaisies auxuelles il rendait ses comptes , caché sous ses seudonymes, autres figures non moins charîantcs. Avant le désastre qui empoisonna ses erniers jours , sir Walter Scott vivait en gentilomme dans son château d'Abbotsford au milieu une magnificence digne de sa royauté linéaire , dotée d'une liste civile de trois cent mille rancs. H écrivait a son aise et à sa guise un

ouvrage par six mois, sans autres engagements que ceux qu'il prenait avec la gloire. Dans celte situation, un écrivain est tenu de ne publier que des chefs-d'œuvre complets. L'auteur français n'a qu'une liste incivile et des engagements aussi sérieux que ceux inscrits par les jeunes filles sur le vélin de leurs éventails , au bal. Ainsi, les différences qui existent entre lui et ce beau génie dans l'ordre spirituel , ne sont pas de moindre étendue dans l'ordre physique.

Walter Scott aurait pu peut-être éviter ce prétendu défaut qu'il a défini lui-même en répondant à des critiques empressés de convertir ses plus brillantes qualités en vices , éternelle manœuvre de la calomnie littéraire. Ce vice consistait à ne pas suivre ses plans primitifs, construits d'ailleurs avec cette profondeur qui dislingue le caractère écossais, et dont la charpente se brisait sous les développements donnés aux caractères de quelques personnages. En travaillant d'après ce flamboyant carton que tout peintre littéraire se dessine sur la toile de son cerveau, il voyait grandir, comme aux ombres* chinoises, une figure si attrayante, des existences si magnifiques, un caractère si neuf,

PRÉFACE

qu'au lieu d'une place mesquine , il les laissait se carrer dans son œuvre. La changeante déesse, la Fantaisie , l'invitait d'un mouvement si persuasif en remuant ses doigts blancs et roses, elle lui souriait d'un sourire si fascinateur, elle se faisait si coquette dans Fenella, si profonde dans le laird de Dumbidikes, si variée aux Eaux de Saint-Ronan, que lui, enfant aussi naïf qu'il était grand homme, allait et la suivait dans les coins obscurs qu'elle se plaisait à illuminer. Ce grand génie, dupe de sa propre poésie, furetait avec la déesse : il retournait les pierres des chemins sous lesquelles gisaient des âmes de licencié , il se laissait emmener au bord de la mer pour voir une marée , il écoulait les délicieux bavardages de celte fée , et les reproduisait en arabesques feuillues et profondément fouillées, en longs préparatifs , sa gloire aux yeux des connaisseurs, et qui doivent ennuyer des esprits superficiels ; mais où chaque détail est si essentiel , que les personnages , les événements seraient incompréhensibles si l'on retranchait la moindre page. Aussi . voyez comme il lance ses railleurs personnages de préface sur les critiques? Comme de beaux chiens de chasse, ils courent sus à la bête , et d'un coup de gueule mordent à fond cesdits aristarques. Ces ingénieuses préfaces, sans fiel et malicieuses, ironiques avec bonhomie, où brille la raison comme savait la faire resplendir Molière, ces préfaces sont des chefs-d'œuvre pour les esprits studieux qui ont conservé le goût de l'atticisme. Sir Walter Scott, homme riche, Ecossais plein de loisirs, ayant tout un horizon bleu devant lui , aurait pu, s'il l'avait jugé convenable , mûrir ses plans et les composer de manière à y sertir les belles pierres précieuses trouvées durant l'exécution ; il pensait que les choses étaient bien comme il les produisait, et il avait raison.

Si le pauvre et infirme auteur français avait l'outrecuidance de penser ainsi , il aurait grand tort : il n'est , comme nous venons de l'expliquer , ni moralement ni physiquement dans les conditions où les dons du génie , ceux de la fortune , et la ruse écossaise , ruse innocente d'ailleurs , avaient placé sir Walter Scott. D'abord , il est d'un pays où l'on se donne le moins de peine possible; il n'a ni château d'Abbotsford, quoiqu'il y en ait de bien beaux dans ce pays , ni les magnifiques meubles, ni les domaines, ni les .chiens de chasse de Walter Scott : il est sorti de

son naturel en travaillant, comme il est sorti de sa province en devenant quasi-Parisien. Puis, il a eu l'imprudence de se montrer dans l'arène la visière relevée , sans casque , tête et poitrine nues , conduite aussi sotte que belle , aussi généreuse qu'imprudente : il ne peut donc pas lancer de meute sur ses critiques pour leur donner la chasse à courre. Au lieu d'être le chasseur, il est le gibier. Au lieu de vivre en paix sous le domino qu'avait ingénieusement revêtu le lion du Nord, et qui permettait à l'Écossais masqué de dire son fait à chacun , il est comme un chrétien de Néron au milieu du cirque , entendant rire de ses efforts, ridiculiser sa manière de combattre, et recevant à bout portant des fusillades qui le tuent à peu près. Celui-ci a oublié de charger le coup avec une balle, et n'envoie à l'auteur qu'une charge de sel ; celui-là met sa chevrotine après la poudre , et l'auteur est sauf; l'un fait long feu, l'autre n'a qu'un fusil de bois ; enfin , il a eu le surprenant bonheur de n'avoir encore rien attrapé de mortel , bonheur qui vient peut-être du peu de vie des pauvres choses qu'on veut tuer. L'auteur est encore obligé dédire que , quelque réputation d'orgueil ou d'outrecuidance qu'on essaye de lui faire, il ne s'agit point pour lui des fastueuses destinées qu'on lui prête pour s'en moquer. La Touraine a fourni sa quote-part à la gloire de la France, elle lui a donné deux grands hommes : Rabelais et Descartes, deux génies qui se correspondent plus qu'on ne le croit ; l'un avait mis en épopée satirique ce que l'autre devait mathématiquement démontrer : le Doute philosophique, la triste conséquence du protestantisme ou de cette liberté d'examen quia enfanté le livre de Rabelais, cette Rible de l'incrédulité. Après cet enfantement, il est permis à une province de se reposer , et l'on se repose en Touraine. Aussi l'auteur est-il plus en droit que tout Français de toute autre province de travailler pour son propre intérêt , et de dire à ceux qui épluchent ses livres : Ceci ne vous regarde pas. Ses œuvres ne portent pas cette belle épigraphe : Famé ! mais celle que substitua un railleur : Famé! Comme parfois ses livres lui coûtent quelque argent à publier, il pourrait inscrire aussi celle de Montesquieu : Prolemsine maire crealam ; ainsi donc, jusqu'à un certain point, elles n'ont pas besoin d'être autrement justifiées. Néanmoins il n'est pas inutile d'expliquer que l'auteur ayant peu de loisir, il est, par

PREFACE

ries raisons autres que celles de ce grand Ecos- I sais, sujet au défaut de savoir mieux que ses cri- | tiques ou que ses lecteurs où il va quand il compose un livre. S'il abandonne ses idées premières pour des idées surgies après son plan primitif , il les trouve sans doute de plus agréable façon , pour lui s'entend : la main-d'œuvre est moins chère , le personnage exige moins d'étoffe dans son habillement, les couleurs de la description sont moins coûteuses. Il y a , voyez-vous, beaucoup de petites considérations que connaissent ceux qui se plaignent le plus , et qui néanmoins prennent plaisir à ameuter le public contre le fabricant. Cette mauvaise foi réduit la Critique à n'être que des querelles de boutiquier, ce qui déshonore la littérature beaucoup plus que cette prolem sine matre creatam , ce livre enfanté sans argent.

Qui sait ! le hasard est un bon ouvrier , il se chargera peut-être de répondre à ces criailleries assassines. Plus tard , il se pourrait que tous ces morceaux fissent une mosaïque : seulement il est certain qu'elle ne sera pas à fond d'or comme celles de Saint-Marc à Venise , ni à fond de marbre comme celles de l'antiquité, ni à fond de pierres précieuses comme celles de Florence , elle sera de la plus vulgaire terre cuite , matière dont sont faites certaines églises de village en Italie ; elle accusera plus de patience que de talent , une probe indigence de matériaux , et la parcimonie des moyens d'exécution. Mais comme dans ces églises , cette construction aura un portail à mille figures en pied , elle offrira quelques profils dans leurs cadres , des madones sortiront de leurs gaines pour sourire au passant : on ne les donnera pas pour des vierges de Raphaël , ni de Corrége , ni de Léonard de Vinci , ni d'Andréa del Sarto , mais pour des madones de pacotille , comme des artistes , pauvres de toute manière, en ont peint sur les murailles par les chemins en Italie. On reconnaîtra chez le constructeur une sorte de bonne volonté à singer une ordonnance quelconque , il aura tenté de fleureter le tympan, de sculpter une corniche, d'élever des colonnes , d'allonger une nef, d'élever des autels à quelques figures de saintes souffrantes. Il aura essayé d'asseoir des manières de démons sur les gargouilles , de pendre quelques grosses physionomies grimaçantes entre deux supports. Il aura semé çà et là des anges achetés dans les boutiques de carton pierre. Le marbre

est si cher ! Il aura fait comme font les gens pauvres , comme la ville de Paris et le gouvernement qui mettent des papiers mâchés dans les monuments publics. Eh ! diantre , l'auteur est de son époque et non du siècle de Léon X , de même qu'il est un pauvre Tourangeau , non un riche Écossais. Toutes ceschoses se tiennent. Un homme sans liste civile n'est pas tenu de vous donner des livres semblables à ceux d'un roi littéraire. Les critiques disent et le monde répète que l'argent n'a rien à faire en ceci. Dites donc ces raisons à la chambre des députés, dites-lui que l'argent ne signifie rien pour achever un monument ! Vous verrez s'élancer toutes les banquettes d'arrondissement et jeter des clameurs furieuses! Rubens, Van Dyck , Raphaël , Titien , Voltaire , Aristote, Montesquieu, Newton, Cuvier, ont-ils pu monumentaliser leurs œuvres sans les ressources d'une existence princière? J.-J. Rousseau ne nous a-t-il pas avoué que le Contrat social était une pierre d'un grand monument auquel il avait été obligé de renoncer? Nous n'avons que les rognures d'un J.-J. Rousseau tué par les chagrins et par la misère. Les Géricault qui auraient continué les grands peintres , les écrivains à synthèses qui lutteraient avec les génies des temps passés, meurent quand ils ne rencontrent pas les hasards pécuniaires , indispensables à l'exécution de leurs pensées ou de leurs peintures : voilà tout. Aussi, sans avoir d'autre ressemblance avec ces glorieux inconnus que celle des mystères de leur vie pénible , l'auteur déclare-t-il qu'il y a beaucoup de chances pour laisser tout commencé, rien de fini , comme cela se voit encore à Pavie , à Florence, en France, partout.

Sans que personne s'en doute, cette réponse à la critique, tirée de l'absence totale d'un budget affecté aux livres de l'auteur ; sa comparaison de son œuvre à un édifice, que certes les critiques déjà nommés trouveront ambitieuse, comme si l'on pouvait se comparer à quelque chose de petit, quand on est déjà si petit qu'une modeste comparaison échapperait alors à l'œil 5 cette réponse si grossière, si malheureuse, si dégoûtante, si vous le voulez, tient à l'une des questions les plus importantes de notre état actuel. Elle accuse la nécessité où sont la plupart des écrivains français de vivre du produit de leurs œuvres 5 et pour ce qui le concerne, l'auteur de ces fragments avoue qu'il faut, en ce cas, savoir vivre de peu. Un auteur presque aussi illustre

PRÉFACE

par son nom que par la finesse de vues qui caractérise son talent, M. le marquis de Custine, a écrit, à propos de l'Espagne sous Ferdinand VII, une fort belle page sur ce sujet. L'auteur n'est pas fâché de la citer pour donner du relief à celte préface ; elle contient un si magnifique éloge de la pauvreté, qu'il n'a plus la moindre honte à parler de la sienne et de celle des écrivains qui vivent des douloureux produits de l'écriloire . Malgré la beauté de ses pensées, celte page implique une attaque trop violente contre quelques malheureux pour ne pas être réfutée; d'ailleurs, peut-être ceux qu'elle stigmatise n'oseraient-ils pas répondre, iandis qu'un auteur libre et pauvre sera très à son aise en parlant pour tout le monde.

« En France, Rousseau est le seul qui ait rendu témoignage par ses actes autant que par ses paroles à la grandeur du sacerdoce littéraire ; au lieu de vivre de ses écrits, de vendre ses pensées, il copiait de la musique, et ce trafic fournissait à ses besoins. Ce noble exemple, tant ridiculisé par Un monde aveugle, me parait à lui seul capable de racheter les erreurs de sa vie. Sa conduite était une prédication en action, car sans la célébrité qu'il devait à ses ouvrages, la musique ne lui aurait pas même valu la peine qu'elle lui rapportait... »

L'auteur se permet d'interrompre ici l'écrivain pour lui assurer que, s'il ne sait pas copier la musique, il possède au plus haut degré le talent de faire des fleurs en papier. Si la mensongère célébrité de ses ouvrages pouvait donner à ses bouquets un prix égal à celui qu'il retire de ses livres, il serait enchanté de se livrer à ce gracieux syllogisme de conduite : il ne vendrait plus ses livres, il tiendrait des bottes de fleurs fort bien confectionnées à la disposition des riches amateurs. Peut-être les grands seigneurs saisiraient-ils ce moyen de ne pas livrer au désespoir les écrivains réduits à la misère la plus honteuse , à des suicides , à des folies que la bienséance ne permet pas de révéler, mais que les auteurs et les journalistes connaissent parfaitement. Reprenons la belle page de monsieur de Custine.

« Ilj'y avait dans cette espèce de mensonge

dont il se payait lui-même, une énergie d'orgueil plus noble que les brillantes mais vaines déclamations de ses rivaux. Il pressentait et prouvait d'avance, par sa manière de vivre, le règne d'un Messie dont nous n'avons pas vu l'avénement : le génie. On retrouve dans la fierté cynique du philosophe de Genève quelque chose de la grandeur des prophètes hébreux, de ces hommes dont l'existence tout entière n'était qu'un symbole destiné à prouver aux justes la vérité de leurs paroles. Il y a loin de la dignité d'action du pauvre Rousseau à la pompeuse fortune littéraire des spéculateurs en philanthropie Voltaire et son écho lointain Beaumarchais... »

L'auteur est encore forcé d'interrompre cette page pour faire observer que Voltaire n'a jamais vendu ses ouvrages : il avait des procès avec les libraires auxquels il les donnait. L'origine de la fortune de Voltaire vient d'un emprunt viager fait, sous la Régence, à vingt pour cent, dans lequel le contrôleur général des finances lui conseilla déplacer les dons du Régent et sa fortune personnelle : Voltaire avait le pressentiment de sa longue vie, et il eut dès sa jeunesse de trèsbeaux revenus. Il fut comblé par la cour. A quarante-cinq ans, le roi de France le fit gentilhomme ordinaire de sa chambre, il était chambellan du roi de Prusse, il protégeait Catherine II qui le récompensa magnifiquement à propos de l'Histoire de Charles XII, il avait les cent louis de l'Académie, des pensions sur plusieurs cassettes royales, etc. Beaumarchais possédait dix millions quand il perçut ses droits d'auteur au théâtre. Indigné du peu que recevaient les auteurs, il les assembla chez lui, dans son hôtel, rue des Singes, qui n'est pas encore démoli, et les coalisa contre les comédiens pour leur faire obtenir cinq pour cent sur les recettes du Théâtre-Français. Si Beaumarchais avait vécu sous Louis XIII, Boileau ne serait pas venu dire à Louis XIV ces épouvantables paroles : — Sire, donnez un peu de bouillon à Corneille qui meurt !

«... Ces deux hommes, malgré l'éclat de leur esprit et à cause de celui de leur richesse, ne sont que les chefs de file de ces négociants d'idées qu'on appelle aujourd'hui des écrivains. Ces entrepreneurs de livres, ces auteurs librai-

PRÉFACE

res ont fait de notre littérature une métairie aussi lucrative , mais aussi poudreuse , aussi crottée qu'un champ de betteraves ou de colza... »

(Betterave ou colza, nos colzas nous sont chers.)

«... Moi comme tout autre, je voudrais trafiquer du talent que je puis avoir, le peser au poids de l'or, pourtant je ne mentirai jamais afin d'en augmenter le prix, fût-il destiné à me procurer le nécessaire ; mais sans falsifier les œuvres démon esprit, je tâcherai de les vendre le mieux que je pourrai... »

Si, par un de ces escamotages des Mille et une Nuits qui ferait passer sou âme dans le corps d'un pauvre auteur ne vivant que de sa plume, M. de Custine pouvait connaître , pendant une seule journée, la misère, et rouler dans les abîmes qu'elle ouvre sous les pieds à chaque pas; il admirerait, sans la discuter, la force de ceux qui peuvent surnager sans y périr , eux ou leurs vertus !

« . . . Rousseau nous a montre un homme de lettres qui aimait mieux rester pauvre que de s'enrichir du produit de ses œuvres. Ce génie d'action vaut mieux que tous les prestiges d'un beau style. Le talent de Rousseau a eu jusqu'à présent plus d'imitateurs que sa fierté ; mais qui sait ce que le temps nous réserve? La richesse se passe si bien de gloire, qu'il faut espérer que la gloire finira par se passer de richesse. Mais la gloire mercenaire qui promet tant et se contente de si peu, n'est qu'une ombre, une caricature de la vraie gloire. Celle-ci accompagne la haute renommée, l'autre retarde le règne du génie en usurpant la charge et la place. Tant que je verrai les œuvres de la pensée arriver à leur rang sur la liste des produits delà société, comme une étoffe brodée à la vapeur ou comme un peloton de laine filé à la mécanique, je dirai : Les hommes d'esprit n'ont pas trouvé leur sphère , ils sont des marchands, menteurs comme tous les autres marchands, car tout commerce dégénère en mensonge , et les mensonges des marchands de vérités devraient être punis plus sévèrement que la fraude d'une mesure ; les talents trompeurs volent non-

seulement la bourse , ils faussent l'intelligence, etc. »

Hélas! quel auteur calomnié ne voudrait voir un cadi turc clouant par l'oreille un journaliste à sa table pour punir les mensonges sur lesquels il appuie sa critique afin de satisfaire sa haine d'eunuque contre celui qui possède une muse ou une musette. L'auteur commencera par répondre à M. de Custine que Rousseau , dans ses Confessions, déclare fort au long les négociations très-tiraillées à la suite desquelles il obtint de Marc-Michel Rey d'Amsterdam six cents francs de rente viagère , dont moitié réversible sur Thérèse. Il fera observer, en outre , que, dans cette époque , les manuscrits ne se vendaient pas ce qu'ils se vendent aujourd'hui , que le prix des livres était plus élevé , le nombre des lecteurs extrêmement restreint. Le président de Montesquieu n'a pas vu promptement la seconde édition de l'Esprit des Lois. Ruffon eût été ruiné par ses publications si le roi n'avait mis à ses ordres l'imprimerie royale. Aucun livre de haut style ne se peut imprimer sans d'immenses frais de corrections , et ces corrections , que les gens médiocres se dispensent de faire, coûtent trèscher. M. de Chateaubriand en fait beaucoup, comme feu Rernardin de Saint-Pierre, comme Voltaire , comme tous ceux qui se battent avec la langue française. Rousseau nous a révélé les travaux de patience admirable par lesquels il suppléait au procédé typographique de Yépretue, en répétant la nuit ses phrases jusqu'à ce qu'elles satisfissent ses oreilles et les recopiant jusqu'à ce qu'elles eussent une tournure qui plût à son œil. Comme M. de Custine, l'auteur admire l'indigence de Rousseau, parce que l'indigence est, dans ce cas , la poésie de l'orgueil ; mais il ne croit pas que Rousseau se serait enrichi par le produit de ses livres. Diderot , qui tirait tout le parti possible des siens , et qui jouissait d'une égale célébrité , eût été tout aussi pauvre sans la succession de son père. Enfin Rousseau s'était résigné à vivre avec une cuisinière , et tout le monde n'a pas le caractère jeté dans le moule du cynisme. Abordons cette question , non pas en travers, par la réponse assez logique des différences de tempérament; mais d'une façon absolue. Certes, pour les grands hommes nés pauvres , la vie n'a que deux faces : ou la mendicité , comme Homère , Cervantes et autres, ou

SCS

PRÉFACE

J insouciance de la Fontaine, de Machiavel et de Spinosa , ou le cynisme de Jean-Jacques , ce qui est le même système. Ou Je parti pris par les Calderon , les Lope de Véga , Diderot , Raynal , Mirabeau , VValter Scott , lord Byron , Victor Hugo, Lamartine, ctutli quanti, de vendre leurs poésies au marché. Cette page dithyrambique eût été mieux sous toute autre plume que celle de M. le marquis de Custine , à qui sa fortune héréditaire permet de dédaigner celle qu'il pourrait conquérir avec sa plume; mais est-elle fondée? Racine a regretté de toucher ses droits d'auteur, il aurait voulu être assez riche pour ne point vendre sa muse; mais lui comme Boileau , comme la plupart des auteurs, étaient comblés des faveurs pécuniaires du roi , qui leur payait d'une valeur de cent mille francs d'aujourd'hui les quelques lignes historiques écrites par eux sur son règne. Disons-le hardiment. Les grands écrivains doivent être les pensionnaires de leurs Pays. Le sacerdoce dont parle M. de Custine exige une vie toute arrangée, sans préoccupations matérielles ni soucis. Que voulez-vous? les Pays pensent aujourd'hui qu'ils auraient trop de pensionnaires. Les bureaucrates , chargés par le Pays de donner la pâture à de trop nombreux oiseaux, n'ont aucune méthode pour distinguer les rossignols parmi les pierrots insolents qui fondent sur le grain en venant se percher sur l'épaule du pouvoir et lui disant d'agréables flatlerries. A toutes les époques , les rois éclairés ou heureux dans leur choix , les grands seigneurs, enfin la haute intelligence du siècle représentée par de magnifiques existences devenues fabuleuses, mettaient les hommes de génie à même de produire leurs œuvres sans soucis ni contrainte. Il y a de beaux exemples de cette égalité accordée au talent , comme aussi se rencontraient des âmes mesquines qui voulaient un protectorat à bon marché, des cœurs jaloux qui abritaient leurs vengeances sous le manteau d'une pauvre bienfaisance? Cervantes et le duc de Lerme, Corneille et les trésoriers des finances qui l'ont laissé dans le besoin , sont là pour le prouver. Les madame de la Sablière et d'Hervart , ces deux sœurs de charité qui prenaient soin de La Fontaine dont elles partagent la gloire, ne sont pas communes. Philippe II, ce roi si terrible , accordait aux artistes une exemption de toutes les charges civiques , patriotiques et financières: il y a loin

de son ordonnance aux tourments qu'inflige la garde nationale à quelques écrivains célèbres , et aux cent mille écus accordés par la chambre pour encourager... (Écoutez !) Les arts!

Les sciences !

Les lettres !

François Ier envoyait à Raphaël cent mille écus dans un bassin d'or sans lui rien demander : le peintre répondait par la Transfiguration , un des quelques tableaux peints en entier par lui, que la cour de Rome ne voulut pas livrer et qui eût bien soldé le compte. Le poëte envié par Charles IX pouvait puiser dans l'épargne royale. D'ailleurs, on sait que ces munificences entraîneraient aujourd'hui l'asservissement de la pensée qui s'exerçait autrefois sur des sujets inoffensifs au pouvoir. Encore y avait-il autrefois des princes et des protections pour toutes les révoltes de la pensée : Luther comptait des souverains parmi ses défenseurs. Frédéric le Grand était l'ami des philosophes du dix-huitième siècle. Qui , parmi les souverains d'aujourd'hui , aurait la générosité de Napoléon, tant accusé de comprimer les œuvres de l'esprit, et qui sachant son ennemi Chénier embarrassé dans ses finances, pour un mobilier imprudetnment acheté, lui fit parvenir cent mille francs en lui laissant ignorer de quelle main ils venaient ? Aujourd'hui le plus touchant récit de la plus touchante des infortunes littéraires obtiendrait une aumône de cinq cents francs. Est-ce un bureaucrate qui peut avoir le large esprit d'un protecteur des arts, des sciences et des lettres? Il ne s'enquiert pas des belles intelligences en proie à la misère, il pense aux gens médiocres qui lui adressent une demande sur papier Tellière , dont le prix ne se trouve pas toujours dans la poche d'un poëte aux abois. N'est-ce pas acheter un licou trop cher? Aujourd'hui l'on ne paye que les services militaires de la presse : on maquignonne des affaires , on n'élève pas des œuvres d'art. Certes, parmi la conscription des écrivains enrôlés depuis 1830, on peut dire que, hors trois hommes, MM. Thiers , Barthélémy, Mignet , le pouvoir n'a enrichi que des médiocrités.

Ainsi donc , la propriété littéraire est une nécessité nouvelle. M. le marquis de Custine a des yeux bien complaisants s'il aperçoit les produits de l'intelligence cotés à la bourse comme ceux de l'industrie ; c'est précisément parce que les

PREFACE

livres ne sont pas admis comme des colzas ou des cotons que les auteurs sont volés de leur vivant, et dépouillés après leur mort par l'absurde loi de la Convention. Le peu de faveur qui s'attache à la propriété littéraire se conçoit quand le pouvoir considère sa constitution comme la perte d'un moyen corrupteur , et quand des esprits aussi distingués que l'est celui de M. de Custine l'attaquent dans son essence , le sentiment d"honneur. La littérature française est déjà bien assez appauvrie, elle est assez menacée de mort par la contrefaçon qui enlève à l'écrivain le fruit de ses veilles, par le Vaudeville qui met en coupe réglée les bois qu'elle a semés , sans que dans ses foyers on lui reproche les restes du festin dont elle vit. S'il se publie encore des livres en France, qui doit ses plus helles conquêtes à sa langue et à sa haute littérature , c'est qu'une main de papier, deux plumes d'oie et un godet d'encre valent encore entre cinq cents et mille francs, et qu'à ce prix il y a des auteurs qui peuvent avoir du pain.

Ceci n'est pas une digression , mais une explication positivement littéraire. Les fragments de l'oeuvre entreprise par l'auteur subissent alors les lois capricieuses du goût et de la convenance des marchands. Tel journal a demandé un morceau qui ne soit ni trop long , ni trop court, qui puisse entrer dans tant de colonnes et de tel prix. L'auteur va dans son magasin, dit : J'ai la Maison Nucingen ! Il se trouve que la Maison Nucingen , qui convient pour la longueur , pour la largeur , pour le prix , parle de choses trop épineuses qui ne cadrent point avec la politique du journal. La Maison Nucingen demeure sur les bras de l'auteur. Eh bien, prenez la Torpille? « La Torpille est une grisette, et l'on a déjà crié pour la Vieille Fille. Nos lecteurs, qui lisent les horreurs de la Gazette des tribunaux et les infamies des annonces , ont hurlé pour les seins trop volumineux de mademoiselle Cormon et pour la comique fraude d'une grisette normande qui se dit grosse afin de se faire donner, par des âmes pieuses et par un vieux libertin , la somme nécessaire pour un petit voyage à Paris. Donnez-nous quelque chose entre le sermon et la littérature , quelque chose qui fasse des colonnes et pas de scandale, qui soit dramatique sans péril, comique sans drôlerie ; guillotinez un homme, ne peignez ni fournisseur impuissant, ni banquier trop hardi, cela

n'existe pas. » Que faire de ces tableaux retournes dans l'atelier ? on les expose dans les deux premiers volumes venus. Il fautsubirlesexigences de la librairie. La librairie vient, elle veut deux volumes ni plus ni moins , ou un bout de conte pour mettre à ceci plus d'ampleur. Elle a ses habitudes de format , elle tient à ses marges. Elle abhorre aujourd'hui ces délicieux in-dix-huit nommés Adolphe, Paul et Virginie, etc. Eh bien , vous qui riez de cet état de choses, ou vous qui pleurez, croyez-vous que l'art y perde? L'art se plie à tout, il se loge partout, il se blottit dans les angles , dans les culs de four , dans les segments de voûte ; il peut briller en toutes choses, quelque forme qu'on lui donne. Autrefois il en était ainsi. Un jour , le prieur des dominicains de Milan vient trouver un grand mécanicien, un grand auteur, un grand peintre nommé Léonard, et lui dit : J'ai , au bout de mon réfectoire , un pan de muraille trop long pour son peu de hauteur -, vous devriez voir à y faire quelque chose. Léonard y mit la fameuse Cène , la reine des fresques. Ainsi , quant à la manière bizarre ou peu ordonnée dont l'auteur publie son œuvre, c'est la faute des circonstances actuelles et non la sienne. Que les auteurs soient bien tranquilles, quoique la France ait un livre dans ses nouvelles armes , personne parmi les autorités constituées ne prendra leurs intérêts en main, ils ne donneront pas lieu demain à quelque congrès. Si l'auteur se permet de laver ici le linge sale de la librairie, de la littérature et du journalisme eu pleine place publique, il le fait moins pour lui que pour bien des misères qu'il connaît , pour des gens qui l'ont injurié ; mais l'injure leur donnait de quoi vivre , il la leur a pardonnée en gémissant de savoir d'aussi belles intelligences réduites à d'aussi laides actions. Les destinées de la littérature française sont fatalement liées aujourd'hui à la librairie et au journalisme : le journal expire sous le fisc, la librairie est quasimorte sous la contrefaçon. Les écrivains accusés par M. de Custine subissent les malheurs et les exigences de ces deux nécessités. Au moment où la littérature française a trouvé ce qui a manqué au dix-huitième siècle , et ce que le dixhuitième siècle lui a procuré peut-être , une masse énorme de lecteurs et d'acheteurs ; la Belgique lui a enlevé les marchés de l'Europe, elle lui enlève jusqu'à la France , où vous trouvez les éditions belges dans les bibliothèques des mil-

PRÉFACE

lionnaires. L'auteur a par trois fois élevé la voix à ce sujet, il y reviendra sans cesse ! S'il tâche d'être railleur et gai quand il ne s'agit que de lui, certes il essayera d'être grave dans les affaires de la république des lettres. S'il avait les dix millions et l'hôtel de Beaumarchais , cette plaie n'existerait plus : les auteurs français pourraient la fermer; mais ils ne se réuniront jamais comme au temps où l'auteur de Figaro les a convoqués. Dans ce temps, la république des lettres obéissait à des convenances aujourd'hui foulées aux pieds.

Aucun écrivain ne doit s'enorgueillir de ses talents , quand il en a. Le talent est comme la noblesse , un don du hasard qu'il faut se faire pardonner. Mais on peut tirer quelque relief des difficultés vaincues qui ont manqué vaincre Goethe lui-même , et tant d'autres. Or, l'auteur ne veut pas laisser ignorer que , non-seulement il ne rencontre, en édifiant son œuvre, ni aide, ni secours ; mais encore qu'il a trouvé de rebutants obstacles dans les instruments , chez les ouvriers, dans la matière et dans la façon, partout.

Ce dire naïf explique déjà beaucoup , mais ce n'est pas tout. La Touraine a un proverbe ancien que Rabelais et Verville disent tout crûment, et qui peut , à cause de la pruderie du temps présent, être traduit par : On n'a pas toutes les muses à la fois. Les artistes , sous peine de ne rien faire , sont obligés de commencer plusieurs choses pour en achever une de ci, de là. L'une des plus belles élégies d'André de Chénier peint admirablement l'atelier qu'il portait dans son cerveau. Qui n'a mille sujets dans ses portefeuilles, les uns commencés, les autres presque finis ? Cet élat confus où reste le grand ou le petit domaine de chaque écrivain aidera l'auteur dans la démonstration de son innocence, car il n'a pas que les feuilletons sur le dos, il a aussi d'honnêtes gens qui s'intéressent à lui, plus qu'il ne le croyait. Pendant qu'il dort, les chevaux de poste lui apportent, de toute la célérité de leurs jambes, une lettre où, du fond de l'Allemagne, un inconnu l'interpelle en lui demandant de quel droit il a laissé les Illusions Perdues inachevées? une autre où un notaire de province lui reproche ne ne pas peindre les notaires comme des Grandisson et des Apollon du Belvédère , attendu qu'il y en a de très-honnêtes et très-jolis garçons ; enfin mille réclamations aussi

graves et qui dérangent les plans qu'un pauvre auteur a pu former pour son repos et pour son économie domestique. Si les Illusions Perdues restent une jambe en avant comme ces murs de Paris qui avancent leurs pierres par intervalles égaux, en attendant qu'elles se marient à d'autres , il n'y avait de place que pour un volume et non pour deux ; l'auteur l'a dit dans la préface de ce livre, et rien ne démontre mieux l'inutilité des préfaces pour les lecteurs, et leur utilité pour les libraires quand ils tiennent à grossir le dos d'un volume. On peut les écrire sans danger. Si vous trouvez ici beaucoup d'employés et peu de femmes supérieures, cette faute est explicable par les raisons sus-énoncées : les employés étaient prêts, accommodés, finis, et la femme supérieure est encore à peindre. Si vous voyez la Maison Nucingen séparée de son tableau correspondant, César Biroilcau, (sans comparaison avec Léonard, messieurs les critiques ) le réfectoire de l'Estafette n'avait de place que pour une boutique de parfumeur. Enfin, si ta Torpille, cette histoire que peut-être un jour vous trouverez touchante entre toutes, est tronquée, et finit brusquement, prenez-vous-en aux libraires, qui déplorent déjà cinq feuilles de trop, attendu que les volumes n'en doivent avoir que vingt-cinq , et que les cabinets littéraires n'ont pas assez d'argent au mois de septembre pour acheter plusieurs volumes ; il achètent des tonneaux pour la vendange, et ont bien raison! Le lire ne doit aller qu'après le boire. Le jour où les écrivains français n'auront d'autre protection et d'autre fortune que le produit de leurs œuvres en libre circulation sous le pavillon du droit des gens, et que l'égide de la charte qui leur permet de payer des contributions ou de se déguiser en patrouilles , ils seront assez riches pour ne pas regretter le temps où les fermiers généraux faisaient la fortune de Voltaire dès sa jeunesse, et assez libres dans leurs allures pour publier leurs ouvrages en entier et non par fragments. Comment d'ailleurs Buffon a-t-il publié son œuvre ? Par fragments.

L'auteur s'attend à d'autres reproches, parmi lesquels sera celui d'immoralité ; mais il a déjà nettement expliqué qu'il a pour idée fixe de décrire la société dans son entier, telle qu'elle est : avec ses parties vertueuses , honorables , grandes, honteuses, avec le gâchis de ses rangs mêlés, avec sa confusion de principes, ses besoins

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nouveaux et ses vieilles contradictions. Le courage lui manque à dire encore qu'il est plus historien que romancier , d'autant que la critique le lui reprocherait comme s'il s'adressait une louange à lui-même. Ilpeut seulement ajouter qu'à une époque comme celle-ci, où tout s'analyse et s'examine, où il n'y a plus de foi ni pour, le prêtre ni pour le poëte, où l'on abjure aujourd'hui ce qu'on chantait hier, la poésie est impossible. Il a cru qu'il n'y avait plus d'autre merveilleux que la description de la grande maladie sociale, elle ne pouvait être dépeinte qu'avec la société, le malade étant la maladie.

Reste l'objection du notaire ! L'auteur n'a pas plus de haine contre le notaire que contre les différents états dont la réunion compose la Société. Il connaît de bons et de spirituels notaires, comme il connaît d'adorables vieilles fdles, des marchands estimables et quasi grands seigneurs, surtout depuis qu'ils passent du comptoir à la pairie. L'auteur pratique de vertueuses bourgeoises, des femmes nobles qui n'ont aucun péché mignon sur la conscience. Mais que faire d'un notaire vertueux et joli garçon dans un roman? Vertueux et joli garçon, ce ne serait pas littéraire, les deux qualités se contrarient. Le notaire vertueux ne pourrait en aucune manière occuper le parterre à qui les gens de justice, huissiers, notaires, avocats, juges, ont toujours été sacrifiés. Il y a des états malheureux au théâtre. Le notaire est toujours un figurant qui porte une perruque, un rabat, et qui ne dit pas grand'chose, absolument comme quelques notaires : il y a des gens d'esprit et des sots dans toutes les professions. L'auteur a essayé de relever le notaire, en montrant que les notaires, loin d'être ces figurants muets, effacés, sont tout aussi ridicules, tout aussi vicieux que les propriétaires, les juges, les financiers et les mille originaux copiés par les romanciers. Il est d'ailleurs enchanté d'avoir frappé sur certains

points douloureux. Indiquer les désastres produits par le changement des mœurs est la seule mission des livres. Mais, pour faire la paix avec un corps qui pourrait être appelé à griffonner des contrats pour lui, l'auteur s'engage si formellement à peindre en pied et en costume, un beau notaire, un magnifique notaire, un vrai notaire, un notaire aimable, un notaire ni trop vieux ni trop jeune, un notaire marié qui pourrait avoir des bonnes fortunes, un notaire qui ait l'affection , l'estime, l'argent de ses clients comme autrefois, enfin un notaire qui satisfera les notaires , et qui nécessitera l'acquisition de l'ouvrage où il sera pourtraict par toutes les éludes de notaires. Ce sera, la chose advenant, le seul succès pécuniaire de l'auteur. Vu la difficulté de l'œuvre, le prix en sera un peu plus élevé que celui des commandes ordinaires. L'auteur est sûr qu'aucun notaire du royaume ne regrettera son argent. Oui, le plus ignare en littérature des notaires de village, comme le plus difficile en poésie des élégants notaires de Paris, le plus brutal comme le plus émollient, le plus retors comme le plus naïf, en lisant ce livre où sera ce benoît portrait, dira, comme une femme qui enfin trouve un admirateur selon son cœur : — Il m'a bien compris !

Cependant si les autres états réclamaient, si les avoués, les huissiers, les filles, les marchands, les banquiers, si tous ceux qui ont des droits à l'estime publique, ce qui comprend l'immense majorité des Français, envoyaient de pareilles réclamations, il serait impossible à l'auteur d'y satisfaire : les pages de son œuvre ressembleraient trop aux épitaphes du Père-Lachaise où vous trouveriez plus facilement un honnête homme parmi ceux qui s'y promènent qu'un coquin dans les tombeaux.

Aux Jardies, 15 septembre 1838.

DÉDICACE

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