SUCCESSEUR DE CÉSAR BIROTTEAU
— J'ai la berlue. N'est-ce pas, Césarine? s'écriat-il en se souvenant d'avoir aperçu une tête blonde à la fenêtre.
Il vit effectivement sa fille, sa femme et Popinot. Ces amoureux savaient que Birotteau ne passait jamais devant son ancienne maison. Incapables d'imaginer ce qui lui arrivait, ils étaient venus prendre quelques arrangements relatifs à la fêle qu'ils méditaient de donner à César. Celte bizarre apparition étonna si vivement Birotteau, qu'il resta planté sur ses jambes.
— Voilà H. Birotleau qui regarde son ancienne maison, dit M. Molineux au marchand établi en face de la Reine des Roses.
— Pauvre homme ! dit l'ancien voisin du parfumeur, il a donné là l'un des plus beaux bals... Il y avait deux ccnls voitures.
— J'y étais! i! a fait faillite trois mois après, dit Molineux, j'ai été syndic.
Birotteau se sauva, les jambes tremblantes, et accourut chez son oncle Pillerault.
Pillerault, instruit de ce qui s'était passé rue des Cinq-Diamants, pensait que son neveu soutiendrait difficilement le choc d'une joie aussi grande que celle causée par sa réhabilitation, car il était le témoin journalier des vicissitudes morales de ce pauvre homme, toujours en présence de ses inflexibles doctrines relatives aux faillis, et dont toutes les forces étaient employées à toute heure. L'honneur était pour César un mort qui pouvait avoir son jour de Pâques. Cet espoir rendait sa douleur incessamment active. Pillerault prit sur lui de pré-
CÉSAR MROTTEAU.
parer son neveu. Quand Birotleau rentra chez son oncle, il le trouva pensant aux moyens d'arriver à son but. Aussi la joieaveelaquclle l'employé raconta le témoignage d'intérêt que le roi lui avait donné parut-elle de bon augure à Pillerault , et l'élonnement d'avoir vu Césarine à la Reine des Roses fut-il une excellente entrée en matière.
— Eh bien! César, dit Pillerault, sais-tu d'où cela vient? De l'impatience qu'a Popinot d'épouser Césarine. Il n'y tient plus, et ne doit pas, pour tes exagérations de probité, laisser passer sa jeunesse à manger du pain sec à la fumée d'un bon diner. Popinot veut te donner les fonds nécessaires au payement intégral de tes créanciers...
— Il achète sa femme ! dit Birotleau.
— N'est-ce pas honorable de faire réhabiliter son beau-père?
— Mais il y aurait lieu à contestation. D'ailleurs...
— D'ailleurs, dit l'oncle en jouant la colère, tu peux avoir le droit de l'immoler, mais tu ne saurais immoler la fille.
Il s'engagea la plus vive discussion, que Pillerault échauffai l à dessein.
— Eh! si Popinot ne te prêtait rien, s'écria Pillerault, s'il t'avait considéré comme son associé, s'il avait regardé le prix donné à tes créanciers pour ta part dans l'Huile comme une avance de bénéfices , afin de ne pas te dépouiller...
— J'aurais l'air d'avoir, de concert avec lui, trompé mes créanciers.
Pillerault feignit de se laisser battre par cette raison. Il connaissait assez le cœur humain pour savoir que durant la nuit le digne homme se querellerait avec lui-même sur ce point; et cette discussion intérieure l'accoutumerait à l'idée de sa réhabilitation.
— Mais pourquoi , dit-il en dînant, ma femme et ma fille étaient-elles dans mon ancien appartement?
— Anselme veut le louer pour s'y loger avec Césarine. Ta femme est de son parti. Sans l'en rien dire, ils ont été faire publier les bans, afin de le forcer à consentir. Popinot dit qu'il aura moins de mérite à épouser Césarine après ta réhabilitation. Tu prends les six mille francs du roi, tu ne veux rien accepter de tes parents! Moi, je puis bien te donner quittance de ce qui me revient, me refuserais-lu ?
— Non , dit César, mais cela ne m'empêcherait pas d'économiser pour vous payer, malgré la quittance.
— Subtilité que tout cela , dit Pillerault , et sur les choses de probité je dois être cru. Quelle bêlise as-lu dite tout à l'heure? Auras-tu trompé les créanciers quand lu les auras lous payés?
En ce moment Césarexamina Pillerault, et Pillerault fut ému de voir, après trois années, un plein sourire animer pour la première les traits attristés de son pauvre neveu.
— C'est vrai, dit-il, ils seraient payés! Mais c'est vendre ma fille!
— Et je veux être achetée! cria Césarine en apparaissant avec Popinot.
Les deux amants avaient entendu ces derniers mots en entrant sur la pointe du pied dans l'antichambre du petit appartement de leur oncle. Madame Rirotteau les suivait. Tous trois avaient couru en voiture chez les créanciers qui restaient à payer pour les convoquer le soir chez Alexandre Croltat, où se préparaient les quittances. La puissante logique de l'amoureux Popinot triompha des scrupules de César, qui persistait à se dire débiteur, à prétendre qu'il fraudait la loi par une novation. Il fit céder les recherches de sa conscience à un cri de Popinot.
— Vous voulez donc tuer votre fille !
— Tuer ma fille ! dit César hébété.
— Eh bien! dit Popinot, j'ai le droit de vous faire une donation entre vifs de la somme que consciencieusement je crois être à vous chez moi. Me refuseriez-vous ?
— Non, dit César.
— Eh bien ! allons chez Alexandre Crottat ce soir afin qu'il n'y ait plus à revenir là-dessus, nous y déciderons en même temps notre contrat de mariage.