‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 62 sur 157 · PRÉPARATIFS DTN VOYAGE A LA COUR · texte numérisé non relu

PRÉPARATIFS DTN VOYAGE A LA COUR

Sans ces explications , il eût été difficile de comprendre une scène qui eut lieu vers la fin du mois d'octobre de l'année 1822 , dans le salon , dit le Cabinet des Antiques , un soir , après le jeu , quand les nobles habitués , les vieilles comtesses , les jeunes marquises, les simples baronnes, eurent soldé leurs comptes. Le vieux gentilhomme se promenait dans la longueur de son salon , où mademoiselle d'Esgrignon allait éteignant elle-même les bougies aux tables de jeu , et il ne se promenait pas seul , il était avec le chevalier de Valois. Ces deux débris du siècle précédent causaient de Victurnien : le chevalier avait été chargé de faire à son sujet des ouvertures au marquis.

— Oui, marquis, disait le chevalier, votre fils perd ici son temps et sa jeunesse , vous devez enfin l'envoyer à la cour.

— J'ai toujours songé que , si mon grand âge m'interdisait d'aller à la cour, où, entre nous soit dit, je ne sais pas ce que je ferais en voyant ce qui s'y passe et au milieu des gens nouveaux que reçoit le roi, j'enverrais du moins mon fils présenter nos hommages à Sa Majesté. Le roi doit donner quelque chose au comte , quelque chose comme un régiment, un emploi dans sa maison , enfin , le mettre à même de gagner ses éperons. Mon oncle l'archevêque a souffert un cruel martyre , j'ai guerroyé sans déserter le camp comme ceux qui ont cru de leur devoir de suivre les princes : selon moi, le roi

était en Erancc, sa noblesse devait l'entourer... Eh bien ! personne ne songe à nous , tandis que Henri IV aurait écrit déjà aux d'Esgrignon. Enfin nous sommes quelque chose de mieux que les Troisville, et voici deux Troisville, nommés pairs de France, un autre est député de la noblesse (il prenait les grands collèges électoraux pour les assemblées de son Ordre). Vraiment on ne pense pas plus à nous que si nous n'existions pas... J'attendais le voyage que les princes devaient faire par ici; mais si les princes ne viennent pas à nous, il faut aller à eux...

— Je suis enchanté de savoir que vous pensez , dit habilement le chevalier, à produire notre cher Viciurnien dans le monde, car celte ville est un trou dans lequel il ne doit pas enterrer ses talents. Tout ce qu'il peut y rencontrer c'est quéque Normande, £e« sotte, ben mal apprise et riche. Que qu'il en ferait?... sa femme! Ah! bon Dieu!

— J'espère bien qu'il ne se mariera qu'après être parvenu à quelque charge du royaume, dit le vieux marquis. Mais il y a des difficultés graves.

Voici les seules difficultés que le marquis apercevait à l'entrée de la carrière pour son fils.

— Mon fils, reprit-il après une pause marquée par un soupir, le comte d'Esgrignon ne peut pas se présenter comme un va-nu-pieds, il faut l'équiper ! Hélas ! nous n'avons plus, comme il y a deux siècles, nos gentilshommes de suite... Ah! chevalier, cette démolition de fond en comble, elle me trouve toujours au lendemain du premier coup de marteau donné par monsieur de Mirabeau. Aujourd'hui, il ne s'agit plus que d'avoir de l'argent, c'est tout ce que je vois de clair dans les bienfaits de la restauration. Le roi ne vous demande pas si vous descendez des Valois , ou si vous êtes un des conquérants de la Gaule, il vous demande si vous payez mille francs d'impôts. Je ne saurais donc envoyer le comte à la cour sans quelques vingt mille écus...

— Oui , avec cette bagatelle , il pourra se montrer galamment , dit le chevalier.

— Hé bien! dit mademoiselle Armande, j'ai prié Chesnel de venir ce soir. Croiriez-vous , chevalier, que , depuis le jour où Chesnel m'a proposé d'épouser ce misérable du Croisier...

— Ah ! c'était bien indigne, mademoiselle, s'écria le chevalier.

— Impardonnable, dit le marquis.

— Hé bien! reprit mademoiselle Armande, mon frère n'a jamais pu se décider à demander quoi que ce soit à Chesnel !

— A votre ancien domestique? reprit le chevalier. Ah ! marquis , mais vous feriez à Chesnel un honneur... un honneur dont il serait reconnaissant jusqu'à son dernier soupir.

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— Non, répondit le vieux gentilhomme, je ne 'ouve pas cela digne...

— II s'agit bien de digne, la chose est nécessaire, éprit le chevalier en faisant un léger haut-learps.

— Jamais ! s'écria le marquis en ripostant par un este qui décida le chevalier à risquer un grand aup pour éclairer le vieillard.

— Hé bien , dit M. de Valois , si vous ne le savez as, je vous dirai , moi , que Ghesnel a déjà donné uelque chose à votre fils, quelque chose comme...

— Mon fils est incapable d'avoir accepté quoi que i soit de Chesnel , s'écria le vieillard en se reressant et interrompant le chevalier. II a pu vous emander, à vous, vingt-cinq louis...

— Quelque chose comme cent mille livres, disait chevalier en continuant.

— Mon fils doit cent mille livres à Chesnel! s'e- ■ia le vieillard en donnant les signes d'une pronde douleur. Ah! s'il n'était pas fils unique, il irtirait ce soir pour les îles avec un brevet de caitaine!

— Oui, notre adorable Victurnien a mangé cent illc livres , mon cher marquis , reprit le chevalier i secouant les grains de tabac tombés sur son git, c'est peu, je lésais ! car à son âge, moi...! Enfin, issons nos souvenirs , marquis. Le comte est en 'ovince ; toute proportion gardée, ce n'est pas mal, ira loin : je lui vois les dérangements des homes qui , plus tard , accomplissent de grandes loses...

— Et il dort là-haut sans avoir rien dit à son père? jeria le marquis.

— II dort avec l'innocence d'un enfant qui n'a icore fait le malheur que de cinq à six petites >urgcoises , répondit le chevalier.

— Mais il appelle sur lui la lettre de cachet.

— Ils ont supprimé les lettres de cachet , dit le icvalicr. Quand on a essayé de créer une justice ccptionnellc, vous savez comme on a crié. Nous avons pu maintenir les cours prévôlales que M. de mapurte appelait Commissions militaires !

— Hé bien ! qu'allons-nous devenir quand nous irons des enfants fous , ou trop mauvais sujets ? t le marquis , nous ne pourrons donc plus les enrmer.

Le chevalier regarda le père au désespoir et n'osa i répondre : — Nous serons forcés de les bien ever...

— Et vous ne m'avez rien dit de cela , mademoi- 11e d'Esgrignon ! reprit le marquis en interpellant sœur.

Ces paroles dénotaient toujours une irritation, r il l'appelait ordinairement ma sœur.

— Mais , monsieur , quand un jeune homme vif

DE ÎULZAC. T. TU

et bouillant reste oisif dans une ville comme celleci, que voulez-vous qu'il fasse? dit mademoiselle d'Esgrignon qui ne comprenait pas la colère de son frère.

— Hé, diantre! des dettes , reprit le chevalier, il joue, il a de petites aventures, il chasse, tout cela coûte horriblement aujourd'hui.

— Allons, reprit le marquis, il est temps de l'envoyer au roi... Je passerai la matinée demain à écrire à nos parents.

— Je connais quelque peu les ducs d'Avaray, de Blacas, de...

— Mon cher chevalier, il n'est pas besoin de tant de façons pour présenter un d'Esgrignon à la cour, dit le marquis en l'interrompant. Cent mille livres ! se dit-il, ce Chesnel est bien hardi... Voilà les effets de ces maudits troubles : nions Chesnel protège mon fils... et il faut que je lui demande... Non , ma sœur, vous ferez cette affaire. Chesnel prendra ses sûretés sur nos biens pour le tout. Puis lavez la tète à ce jeune étourdi, car| il finirait par se ruiner.

Le chevalier et mademoiselle d'Esgrignon trouvaient simples et naturelles ces paroles, si comiques pour tout autre qui les aurait entendues. Ces deux personnages furent même très-émusde l'expression presque douloureuse qui se peignit sur les traits du vieillard. En ce moment , M. d'Esgrignon était sous le poids de quelque prévision sinistre : il devinait presque son époque. 11 alla s'asseoir sur une bergère , au coin du feu, oubliant Chesnel qui devait venir , et auquel il ne voulait rien demander.

Le marquis d'Esgrignon avait alors la physionomie que les imaginations un peu poétiques lui voudraient. C'était une tête presque chauve, des cheveux d'une éclatante blancheur et soyeux placés à l'arrière de la tète , retombant par mèches plates et lisses, bouclées aux extrémités, un beau front plein de noblesse , ce front que l'on admire dans la tête de Louis XV, dans celle de Beaumarchais et dans celle du maréchal de Richelieu, il n'offre ni l'ampleur carrée du front du maréchal de Saxe , ni le cercle petit , dur, serré, trop plein de Voltaire ; enfin un front gracieusement convexe, finement modelé , à tempes molles et dorées ; puis des yeux brillants, pleins de ce courage et de ce feu que l'âge n'abat point; le nez des Condé, et cette bouche aimable de laquelle il ne sort que des paroles spirituelles ou bonnes, comme en disait toujours le comte d'Artois; les joues plus en talus que niaisement rondes, le corps sec, les jambes fines et la main potelée. Il avait le cou serré par une cravate mise comme la niellaient les marquis représentés dans toutes les gravures qui ornent les ouvrages du dernier siècle, et que vous voyez à Saint-Preux comme à Lovelacc , aux héros du bourgeois Diderot comme

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à ceux (le l'élégant Montesquieu (voir les premières éditions des Lettres persanes). Le marquis portait toujours un grand gilet blanc brodé, sur lequel brillait le ruban de commandeur de saint Louis; un babit bleu à grandes basques, à grands pans retroussés et fleurdelisés , singulier costume qu'avait adopté le roi ; mais le marquis n'avait point abandonné la culotte française , ni les bas de soie blancs , ni les boucles; dès six heures du soir, il était en grande tenue. Ce vieux noble ne lisait que la Quotidienne et la Gazette de France, deux journaux que les feuilles constitutionnelles accusaient d'obscurantisme, de mille énormilés monarchiques et religieuses, et que le marquis, lui, trouvait pleines d'hérésies et d'idées révolutionnaires. Quelque exagérés que soient les organes d'une opinion , ils sont toujours au-dessous des purs de leur parli ; de même que le peintre de ce grand et magnifique personnage sera certes taxé d'avoir outre-passé le vrai, tandis qu'il adoucit quelques tons trop crus, éteint des parties trop ardentes chez son modèle.

Le marquis d'Esgrignon avait mis ses coudes sur ses genoux, et se tenait la tète dans ses mains. Pendant tout le temps qu'il médita , mademoiselle Armandeet le chevalier se regardèrent sans se communiquer leurs idées. Le marquis souffrait-il de devoir l'avenir de son fils à son ancien intendant? Doutait-il de l'accueil qu'on ferait au jeune comte ? Regrettait-il de n'avoir rien préparé pour son entrée dans le monde brillant de la cour, en demeurant au fond de sa province où l'avait retenu sa pauvreté, car comment aurait-il paru à la cour ? Il soupira fortement en relevant la tète. Ce soupir était un de ceux que rendait alors la véritable et loyale aristocratie, celle des gentilshommes de province alors si négligés , comme la plupart de ceux qui avaient saisi leur épée et résisté pendant l'orage.

— Qu'a-t-on fait pour les Montauran, pour les Ferdinand qui sont morts ou qui ne se sont jamais soumis? se dit-il à voix basse. A ceux qui ont lutté le plus courageusement, on a donné de misérables pensions, quelque lieutenance de roi dans une forteresse à la frontière.

Évidemment il doutait. Mademoiselle d'Esgrignon essayait de rassurer son frère sur l'avenir de ce voyage, quand on entendit sur le petit pavé sec de la rue, le long des fenêtres du salon, un pas qui annonçait Chesnel. Le notaire se montra bientôt à la porte que Joséphin, le vieux valet de chambre du comte, ouvrit sans annoncer.

— Chesnel, mon garçon...

Le notaire avait soixante-neuf ans, une tête chenue; un visage carré , vénérable, des culottes d'une ampleur qui eussent mérité de Sterne une descrip-

tion épique; des bas drapés, des souliers à agrafes d'argent , un habit en façon de chasuble , cl un grand gilet de tuteur.

— ... Tuas été bien outrecuidant de prêter de l'argent au comte d'Esgrignon ! tu mériterais que je le le rendisse à l'instant et que nous ne te vissions jamais , car lu as donné des ailes à ses vices.

Il y eut un moment de silence comme à la cour quand le roi réprimande publiquement un courtisan. Le vieux notaire avait une altitude humble et contrite.

— Chesnel , cet enfant m'inquiète, reprit le marquis avec bonté, je veux l'envoyer à Paris, pour y servir le roi. Tu t'entendras avec ma sœur pour qu'il y paraisse convenablement... Nous réglerons cela.

Et le marquis se relira gravement, en saluant Chesnel par un geste familier.

— Je remercie monsieur le marquis de ses bontés, dit le vieillard qui restait debout.

Mademoiselle Armandese leva pour accompagner son frère ; elle avait sonné, le valet de chambre était à la porte, un flambeau à la main, pour aller coucher son mailrc.

— Asseyez-vous, Chesnel, dit la vieille fille en revenant.

Par ses délicatesses de femme, mademoiselle Armande ôtait toute rudesse au commerce du marquis avec son ancien intendant; quoique sous cette rudesse , Chesnel devinât une affection magnifique, L'attachement du marquis à son ancien domestique constituait une passion semblable à celle que le maître a pour son chien, et qui le porterait à se battre avec qui donnerait un coup de pied à sa bête : il la regarde comme une partie intégrante de son existence, comme une chose qui sans être tout à fait lui , le représente dans ce qu'il a de plus cher, les sentiments.

— Il était temps de faire quitter cette ville à votre neveu , mademoiselle , dit sentencieusement le notaire.

— Oui, répondit-elle. S'est-il permis quelque nouvelle escapade?

— Non, mademoiselle.

— - Eh bien, pourquoi l'accusez-vous?

— Mademoiselle, je ne l'accuse pas... Non, je ne l'accuse pas ! Je suis bien loin de l'accuser. Je ne l'accuserai jamais , quoi qu'il fasse !

La conversation tomba. Le chevalier de Valois, qui était un être éminemment compréhensif, se mit à bâiller comme un homme talonné par le sommeil ; il s'excusa gracieusement de quitter le salon et sortit ayant envie de dormir autant que de s'aller lioyer : le démon de la curiosité lui écarquillait les

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yeux , et de sa main délicate et invisible ôtait le coton que le chevalier avait dans les oreilles,

— Ile bien ! Chesnel , y a-t-il quelque chose de nouveau? dit mademoiselle Armande inquiète.

— Oui, reprit Chcsnel, il s'agit de ces choses dont il est impossible de parler à M. le marquis : il tomberait foudroyé par une apoplexie.

— Dites donc; reprit-elle en penchant sa belle tête sur le dos de sa bergère, et laissant aller ses bras le long de sa taille , comme une personne qui attend le coup de la mort sans se défendre.

— Mademoiselle Armande, monsieur le comte, cjui a tant d'esprit, est le jouet de petites gens en train d'épier une grande vengeance : ils nous voulaient ruinés , humiliés ! Le président du tribunal, M. du Ronceret a , comme vous savez , les plus hautes prétentions nobiliaires...

— Son grand-père élait procureur, dit mademoiselle Armande.

— Je le sais, dit le notaire. Aussi ne Pavez-vous pas reçu chez vous; il ne va pas non plus chez MM. de Troisville ni chez le duc de Gordon ; il est un des piliers du salon du Croisier... Monsieur Félicien du Ronceret, avec qui votre neveu peut frayer sans trop se compromettre : il lui faut des compagnons ! eh bien ! ce jeune homme est le conseiller le toutes ses folies, lui et deux ou trois autres qui sont du parti de votre ennemi, de l'ennemi de M. de Valois , de celui qui ne respire que vengeance contre vous et contre toute la noblesse; ils espèrent rous ruiner par votre neveu, le voir tomber dans la douc. Cette conspiration est menée par ce sycophante jui fait le royaliste; sa pauvre femme ignore tout, rous la connaissez, je l'aurais su plus tôt si elle ivait des oreilles pour entendre le mal. Pendant juelque temps, ces jeunes fous n'étaient pas dans e secret, ils n'y mettaient personne; mais, à force le rire, les meneurs se sont compromis , les niais )nt compris, et depuis les dernières aventures du :omte, ils se sont échappés à dire quelques mots juand ils étaient ivres. Ces mots m'ont été rapporés par des personnes chagrines de voir un si beau, in si noble et si charmant jeune homme se perdre linsi. Dans ce moment, on le plaint , dans quelques ours il sera... je n'ose...

— Méprisé, dites, Chesnel ! s'écria douloureusement mademoiselle Armande.

— Hélas ! Comment voulez-vous empêcher les meilleures gens de la ville, qui ne savent que faire lu matin jusqu'au soir, de contrôler les actions de eur prochain? Ainsi, les pertes de M. le comte au eu ont été calculées. Voilà, depuis deux mois, trente mille francs d'envolés ! chacun se demande DÙ il les prend. Quand on en parle devant moi, je vous les rappelle à l'ordre! Ah! mais!.., Croyez-

vous, leur disais-je, ce matin, si l'on a pris les droits utiles et les terres de la maison d'Esgrignon, qu'on a mis la main sur les trésors? Le jeune comte a le droit de se conduire à sa guise, et tant qu'il ne vous devra pas un sou, vous n'avez pas à dire un mot. Mademoiselle Armande tendit sa main sur laquelle le vieux notaire mit un respectueux baiser.

— Ron Chesnel!... Mon ami, comment nous trouverez-vous des fonds pour ce voyage? Victurnien ne peut aller à la cour sans s'y tenir à son rang.

— Oh, mademoiselle, j'ai emprunté sur ma petite ferme du Jard.

— Comment, vous n'aviez plus rien? Mon Dieu! s'écria-t-elle, comment ferons-nous pour vous récompenser?

— En acceptant les cent mille francs que je tiens à votre disposition. Vous comprenez que l'emprunt a été secrètement mené pour ne pas vous déconsidérer, car, aux yeux de la ville, je suis de la maison !

Quelques larmes vinrent aux yeux de mademoiselle Armande , et Chesnel , les voyant , prit un pli de la robe de cette noble fdle et le baisa.

— Ce ne sera rien, reprit-il, il faut que les jeunes gens jetent leur gourme. Le commerce des beaux salons de Paris changera le cours des idées du jeune homme. Et ici, vraiment, vos vieux amis sont les plus nobles cœurs, les plus dignes personnes du monde, mais ils ne sont pas amusants. Monsieur le comte pour pouvoir se désennuyer est obligé de descendre, et il finirait par s'encanailler...

Le lendemain , la vieille voiture de voyage de la maison d'Esgrignon vit le jour, et fut envoyée chez le sellier pour être mise en état. Le jeune comte fut solennellement averti par son père , après le déjeuner, des intentions formées à son égard : il irait à la cour demander du service au roi; en voyageant, il devait se déterminer pour une carrière quelconque. La marine ou l'armée de terre , les ministères ou les ambassades, la maison du roi ; il n'avait qu'à choisir, tout lui serait ouvert. Le roi saurait sans doute gré aux d'Esgrignon de ne lui avoir rien demandé, d'avoir réservé les bonnes grâces du trône pour l'héritier de la maison.

Depuis ses folies, le jeune d'Esgrignon avait entrevu le monde vrai. Il s'agissait pour lui de quitter la province et la maison paternelle, il écouta donc gravement ce que son respectable père lui disait, sans lui répondre que l'on n'entrait ni dans la marine ni dans l'armée comme jadis, que pour devenir sous-lieutenant de cavalerie, sans passer par les écoles spéciales, il fallait servir dans les pages; que les fils des familles les plus illustres allaient à Saint* Cyr et à l'école polytechnique, ni plus ni moins que les fils des roturiers, après des concours publics où les gentilshommes couraient la chance d'avoir 1g

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dessous. En éclairant son père, il pouvait ne pas avoir les fonds nécessaires pour un séjour à Paris; il laissa donc croire au marquis et à sa tante Armande qu'il aurait à monter dans les carrosses du roi , à paraître au rang que s'attribuaient les d'Esgrignon au temps actuel , et à frayer avec les plus grands seigneurs. Marri de ne donner à son fds qu'un domestique pour l'accompagner, le marquis lui offrit son vieux valet Joséphin, un homme de confiance, qui aurait soin de lui, qui veillerait fidèlement à ses affaires, et dont le pauvre père se défaisait, espérant le remplacer auprès de lui par un jeune domestique.

— Souvenez-vous, mon fils, lui dit-il, que vous êtes un Carol, que votre sang est un sang pur de toute mésalliance, que votre écusson est sans tache, qu'il vous permet d'aller partout la tête haute, et de prétendre à des reines. Rendez grâce à votre père, comme moi je fis au mien : nous devons à l'honneur de nos ancêtres, saintement conservé, de pouvoir regarder tout en face, et de n'avoir à plier le genou que devant une maîtresse ou le roi et Dieu. Voilà le plus grand de vos privilèges !

Le bon Chesnel avait assisté au déjeuner , il ne s'était pas mêlé des recommandations héraldiques , ni des lettres aux puissances du jour; mais il avait écrit à l'un de ses vieux amis , un des plus anciens notaires de Paris. La paternité factice et réelle que Chesnel portait à Victurnien serait incomprise, si l'on omettait de donner cette lettre, comparable peut-être au discours de Dédale à Icare. Ne faut-il pas remonter jusqu'à la mythologie pour trouver des comparaisons dignes de cet homme antique?

« Mon cher et respectable Sorbier.

« Je me souviens, avec délices , d'avoir fait mes « premières armes dans notre honorable carrière « chez ton père, où tu m'as aimé, quoique pauvre «i petit clerc que j'étais. C'est à ces souvenirs de clé- « ricalure , si doux à nos cœurs , que je m'adresse « pour réclamer de toi le seul service que je t'aurai « demandé dans le cours de notre longue vie , trait versée par ces catastrophes politiques auxquelles » j'ai du peut-être l'honneur de devenir ton collègue. « Ce service, je te le demande, mon ami, sur le bord « de la tombe , au nom de mes cheveux blancs, qui u tomberaient de douleur si tu n'obtempérais pas à « mes prières. Sorbier, il ne s'agit ni de moi , ni des « miens. J'ai perdu la pauvre madame Chesnel et « n'ai pas d'enfants. Hélas ! il s'agit de plus que ma (i famille, si j'en avais une, il s'agit du fils unique « de monsieur le marquis d'Esgrignon, dont j'ai eu « l'honneur d'être l'intendant au sortir de l'étude

i< où son pèro m'avait envoyé à ses frais dans l'in- « tention de me faire faire fortune. Cette maison où «i j'ai été nourri , a subi tous les malheurs de la ré- « volution. J'ai pu lui sauver quelque bien , mais « qu'est-ce en comparaison de l'opulence éteinte? « Sorbier, je ne saurais te dire à quel point je suis <c attaché à celle grande maison que j'ai vue près de « choir dans l'abîme des temps : la proscription , « la confiscation , la vieillesse et point d'enfants ! <i Que de malheurs! Monsieur le marquis s'est ma- « rié , sa femme est morte en couches du jeune « comte , il ne reste aujourd'hui de bien vivant que « ce noble, cher et précieux enfant. Les destinées ti de cette maison résident en ce jeune homme, il « a fait quelques dettes en s'amusant ici, car, que « devenir en province , avec cent misérables louis? « Oui , mon ami , cent louis , voilà où en est la mai- « son d'Esgrignon. Dans cette extrémité , son père « a senti la nécessité de l'envoyer à Paris y réclamer « à la cour la faveur du roi. Paris est un lieu bien « dangereux pour la jeunesse. Il faut la dose de rai- « son qui nous fait notaires pour y vivre sagement. <c Je serais d'ailleurs au désespoir de savoir cepau- « vre enfant vivant des privations que nous avons m connues. Te souviens-tu du plaisir avec lequel lu <c as partagé mon petit pain, au parterre du Théâtre «c Français, quand nous y sommes restés un jour et « une nuit pourvoir la représentation du Mariage u de Figaro? aveugles que nous étions!... Nous « étions heureux et pauvres , mais un noble ne saute rait être heureux dans l'indigence ; car l'indigence « d'un noble est une chose contre nature. Ah ! Sorti hier, quand on a eu le bonheur d'avoir, de sa « main , arrèlé dans sa chute l'un des plus beaux « arbres généalogiques du royaume , il est si natu- « rel de s'y attacher, de l'aimer, de l'arroser, de « vouloir le voir relleuri , que tu ne t'étonneras « point des précautions que je prends, et de m'en- « tendre réclamer le concours de tes lumières pour « faire arriver à bien noire jeune homme. La mai- « son d'Esgrignon a destiné la somme de cent mille « francs aux frais du voyage entrepris par monsieur a le comte. Tu le verras, il n'y a pas à Paris de « jeune homme qui puisse lui être comparé ! Tu « t'intéresseras à lui comme à un fils unique. En- « fin je suis certain que madame Sorbier, oui, ma- « dame Sorbier n'hésitera pas à te seconder dans la « tutelle morale dont je t'investis. La pension de « M. le comte Victurnien est fixée à trois mille francs « par mois : mais tu commenceras par lui en remetu tre dix mille pour ses premiers frais. Ainsi la faujnille a pourvu à deux ans de séjour, hors le cas tt d'un voyage à l'élranger, et pour lequel nous ver- « rions alors à prendre d'autres mesures. Associe- « toi, mon vieil ami, à cette œuvre, et liens les

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ol'ô

cordons de la bourse un peu serrés. Sans admonester monsieur le comte , soumets-lui des considérations, retiens-le autant que tu pourras, et fais en sorte qu'il n'anticipe point d'un mois sur l'autre, sans de valables raisons, car il ne faudrait pas le désespérer dans une circonstance où l'honneur seraitengagé. Informe-toi de ses démarches, de ce qu'il fait, des gens qu'il fréquentera; surveille ses liaisons. Monsieur le chevalier de Valois m'a dit qu'une danseuse de l'Opéra coûtait souvent moins cher que les femmes de la cour. Prends des informations sur ce point, et retourne -moi ta réponse. Madame Sorbier pourrait, si tu es trop occupé , savoir ce que deviendra le jeune homme, où il ira. Peut-être, l'idée de se faire l'ange gardien d'un aussi charmant et aussi noble jeune homme lui sourira-t-elle ! Dieu lui saurait gré d'avoir accepté cette sainte mission. Son cœur tressaillera peut-être en apprenant combien M. le comte Victurnien court de dangers dans Paris ; vous le verrez : il est aussi beau que jeune, aussi spirituel que confiant. S'il se liait à quelque mauvaise femme, madame Sorbier pourrait mieux que toi l'avertir de tous les dangers qu'il courrait. Il est accompagné d'un vieux domestique qui pourra te dire bien des choses : sonde Joséphin à qui j'ai dit de le consulter dans les conjonctures délicates. Mais pourquoi t'en dirais-je davantage? nous avons été clercs et malins , rappelle-toi nos escapades , et aie pour cette affaire quelques retours de jeunesse , mon vieil ami. Les cent mille francs te seront remis en un bon sur le trésor, par un monsieur de notre ville, qui se rend à Paris , etc. »

Si le vieux couple eût suivi les instructions de Hhesnel , il eût été obligé de payer trois espions jour surveiller le comte d'Esgrignon. Cependant il p avait dans le choix du dépositaire une ample sagesse. Un banquier donne des fonds tant qu'il en a lans sa caisse à celui qui se trouve crédité chez lui, tandis qu'à chaque fois le jeune comte serait obligé l'aller faire une visite au notaire qui, certes, userait du droit de remontrance. Victurnien pensa trahir sa joie en apprenant qu'il aurait trois mille francs par mois : il ne savait rien de Paris, il croyait pouvoir y mener un train de prince.

Le jeune comte partit le surlendemain accompagné des bénédictions de tous les habitués du Cabinet des Antiques, embrassé par les douairières, comblé de vœux , suivi hors de la ville par son vieux père, par sa sœur et par Chesnel qui , tous trois, avaient les yeux pleins de larmes. Ce départ subit défraya pendant plusieurs soirées les entretiens de toute la ville , il remua surtout les cœurs haineux

du salon de du Croisier. Après avoir juré la perte des d'Esgrignon , l'ancien fournisseur, le président et leurs adhérents , voyaient leur proie leur échapper : leur vengeance était fondée sur les vices de cet étourdi, désormais hors de leur portée.

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