UNE MAUVAISE ÉDUCATION
Le dogme de sa suprématie universelle fut incullé au comte Victurnien dès qu'une idée put lui itrer dans la cervelle. Hors le roi, tous les seigneurs 1 royaume étaient ses égaux; au-dessous de la (blesse, il n'y avait pour lui que des inférieurs, des :ns avec lesquels il n'avait rien de commun, envers squels il n'était tenu à rien, des ennemis vaincus, mquis , dont il ne fallait faire aucun compte, dont s opinions devaient être indifférentes à un genlil- )mme, et qui tous lui devaient du respect. Ces unions, Victurnien les poussa malheureusement à ixtrême, excité par la logique rigoureuse qui conîit les enfants et les jeunes gens aux dernières inséquences du bien comme du mal. Il fut d'ailurs confirmé dans ses croyances par ses avantages itérieurs. Enfant d'une beauté merveilleuse, il dent le jeune homme le plus accompli qu'un père uisse désirer pour fils. De taille moyenne, mais ien fait, il était mince, délicat en apparence, mais erveux ; il avait les yeux bleus étincelants des 'Esgrignon, leur nez courbé finement modelé, l'oale parfait de leur visage, leurs cheveux blonds îndrés, leur blancheur de teint, leur élégante déîarche, leurs extrémités gracieuses, des doigts [filés et retroussés, la distinction de ces attaches du ied et du poignet, lignes heureuses et déliées qui idiquent la race chez les hommes comme chez les hevaux. Puis il était adroit , leste à tous les exer-
cices du corps; il tirait admirablement le pistolet, faisait des armes comme un Saint-Georges, montait à cheval comme un paladin ; il avait de la grâce dans ses mouvements. Il flattait enfin toutes les vanités que portent les parents dans l'extérieur de leurs enfants, et qui sont fondées sur une idée juste, sur l'influence excessive de la beauté, privilège semblable à celui de la noblesse, qui ne se peut acquérir et qui partout est reconnu, qui vaut souvent plus que la fortune et que le talent, qui n'a besoin que d'être montré pour triompher et à qui on ne demande que d'exister. Mais outre ces deux grands privilèges , la noblesse et la beauté, le hasard avait doué Victurnien d'Esgrignon d'un esprit vif, ardent, d'une merveilleuse aptitude à tout comprendre, d'une belle mémoire. Son instruction avait été dès lors parfaite. Il était beaucoup plus savant que ne le sont ordinairement les jeunes nobles de province qui deviennent des chasseurs , des fumeurs et des propriétaires très-distingués, mais qui traitent assez cavalièrement les sciences et les lettres, les arts et la poésie. Ces dons de la nature et cette éducation devaient suffire à réaliser un jour les ambitions du marquis d'Esgrignon : il voyait son fils maréchal de France, si Victurnien voulait être militaire; ambassadeur, si la diplomatie le tentait; ministre, si l'administration lui souriait : tout lui appartenait dans l'État. Enfin, pensée flatteuse pour un père : le comte n'eût pas élé un d'Esgrignon, il eût percé par son propre mérite. Cette heureuse enfance, cette adolescence dorée , n'avait jamais rencontré d'opposition à ses désirs. Victurnien était le roi du logis, personne n'y bridait les volontés de ce petit prince, qui naturellement était devenu égoïste comme un prince, entier comme le plus fougueux cardinal du moyen âge, impertinent et audacieux , vices que chacun divinisait en y voyant les qualités essentielles au noble.
Le chevalier de Valois , homme de ce bon temps où les mousquetaires gris désolaient les théâtres de Paris, se battaient avec le guet et les huissiers, faisaient mille tours de page et trouvaient un sourire sur les lèvres du roi, pourvu que les choses fussent drôles ; ce charmant séducteur, ancien héros de ruelles, contribua beaucoup au malheureux dénoùment de cette histoire. Cet aimable vieillard, qui ne trouvait personne pour le comprendre, fut trèsheureux de rencontrer cette adorable figure de Faublas en herbe, qui lui rappelait sa jeunesse. N'appréciant guère la différence des temps , il jeta les principes des roués encyclopédistes dans cette jeune âme, eu narrant les anecdotes du règne de Louis XV, en glorifiant les mœurs de 1736, racontant les orgies des petites maisons, et les folies faites pour les courtisanes, et les excellents tours joués aux
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créanciers , enfin tonte la morale qui a défrayé le comique de Dancourl et de Beaumarchais. Malheureusement cette corruption était cachée sous une excessive élégance, et parée d'un esprit voltairien. Si le chevalier allait trop loin parfois, il mettait comme correctif les lois de la bonne compagnie auxquelles un gentilhomme doit toujours obéir. Victurnien ne comprenait de tous ces discours que ce qui flattait ses passions. Il voyait d'ailleurs son vieux père riant de compagnie avec le chevalier. Les deux vieillards regardaient l'orgueil inné d'un d'Esgrignon comme une barrière assez forte contre toutes les choses inconvenantes, personne au logis n'imaginait qu'un d'Eslrignon pût s'en permettre de contraires à l'honneur. L'ho^neir, ce grand principe monarchique , était planté dans tous les cœurs de cette famille comme un phare; il éclairait les moindres actions, il animait les moindres pensées des d'Eslrignon. Ce bel enseignement qui seul aurait dû faire subsister la noblesse : « un d'Estrignon ne doit pas se permettre telle ou telle chose, il a un nom qui rend l'avenir solidaire du passé, « était comme un refrain avec lequel le vieux marquis, mademoiselle Armande, Chesncl et tous les habitués de l'hôtel avaient bercé l'enfance de Victurnien. Ainsi, le bon et le mauvais se trouvaient en présence et en forces égales dans celle jeune âme.
Quand Victurnien eut dix-huit ans, qu'il se produisit dans la ville , il remarqua dans le monde extérieur de légères oppositions avec le monde intérieur de l'hùlel d'Esgrignon ; mais il n'en chercha point les causes : les causes étaient à Taris. Il ne savait pas encore que les personnes si hardies en pensée et en discours, le soir chez son père, et qui n'y cachaient rien ni de leurs espérances , ni de leurs croyances, étaient réservées et circonspectes en présence des gens en qui elles voyaient des ennemis , mais avec lesquels elles étaient obligées parfois de frayer à cause de leurs intérêts. Son père avait conquis son franc parler. Personne ne songeait à contredire un vieillard de soixante-dix ans. D'ailleurs tout le monde passait volontiers , à un homme aussi violemment dépouillé, sa fidélité à l'ancien ordre de choses : on respectait la majesté des ruines en lui. Trompé par les apparences, Victurnien se conduisit de manière à se mettre à dos toute la bourgeoisie de la ville. Il eut, à la chasse, des difficultés, poussées un peu trop loin par son impétuosité, qui se terminèrent par des procès graves , étouffés à prix d'argent par Chesnel , et dont on n'osait parler au marquis. Jugez de son étonnement, quand M. d'Esgrignon aurait appris que son fils était poursuivi pour avoir chassé sur ses terres, dans ses domaines, dans ses forêts ! On craignait trop ce qui pouvait
s'ensuivre pour l'initier à ces misères, disait Chesnel. Le jeune comte se permit en ville quelques autres escapades , traitées d'amourettes par le chevalier , mais qui finirent par coûter à Chesnel des dots donnés à de jeunes filles séduites par d'imprudentes promesses de mariage : autres procès , nommés dans le Code, détournements de mineures, et qui, par suite de la brutalité de la nouvelle juslice , eussent conduit on ne sait où le jeune comte , sans la prudente intervention de Chesnel. Ces victoires sur la justice bourgeoise, enhardissaient Victurnien. Habitué à se tirer de ces mauvais pas, le jeune comte ne reculait point devant une plaisanterie, il regardait les tribunaux comme des épouvantails à peuple qui n'avaient point prise sur lui. Ce qu'il eût blâmé chez tout autre , était un excusable amusement pour lui. Cette conduite, ce caractère , cette pente à mépriser les lois nouvelles pour n'obéir qu'aux maximes du Code noble , furent étudiés , analysés , éprouvés par quelques personnes habiles appartenant au parti du Croisier. Le président du Ilonceret se prêtait admirablement, aussi bien que le procureur du roi , à toutes les conciliations compatibles avec les devoirs de la magistrature. Il s'y prêtait même par calcul au delà des bornes , heureux de faire crier le parti libéral à propos d'une concession trop large : il excitait ainsi les passions contre la maison d'Esgrignon en paraissant la servir. Ce traître avait l'arrière-penséc de se montrer incorruptible à temps, quand il serait appuyé sur un fait grave, et soutenu par l'opinion publique. Les mauvaises dispositions du comte furent perfidement encouragées par deux ou trois jeunes gens de ceux qui lui composèrent une suite, qui captèrent ses bonnes grâces en lui faisant la cour , qui le flattèrent et obéirent à ses idées en essayant de confirmer sa croyance dans la suprématie du noble à une époque où le noble n'aurait pu conserver son pouvoir qu'en usant pendant un demi-siècle d'une prudence extrême. Du Croisier espérait réduire les d'Esgrignon à la dernière misère , voir leur château abattu , leurs terres mises à l'enchère et vendues en détail , par suilc de leur faiblesse pour ce jeune étourdi dont les folies devaient tout compromettre. Il n'allait pas plus loin; il ne croyait pas, comme le président du Ronceret, que Victurnien donnerait autrement prise à la justice. La vengeance de ces deux hommes était d'ailleurs bien secondée par l'excessif amour-propre de Victurnien et par son amour pour le plaisir. Le fils du président du Ronceret, jeune homme de dix-sept ans, à qui le rôle d'agent provocateur allait à merveille, était un des compagnons et le plus perfide courtisan du comte. Du Croisier soldait cet espion d'un nouveau genre , le dressait admirable-
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icnt à la chasse des vertus de ce noble et bel cnnt; il le dirigeait moqueusement dans l'art de imulerles mauvaises dispositions de sa proie. Fécien du llonccret était précisément une nature enieuse et spirituelle, un jeune sophiste à qui souriait ne semblable mystification , et qui y trouvait ce aul amusement qui manque en province aux gens esprit.
De dix-huit à vingt et un ans, Victurnien coûta rès de quatre-vingt mille francs au pauvre notaire, ins que ni mademoiselle Armandc , ni le marquis i fussent informés. Les procès étouffés entraient Dur plus de moitié dans celle somme, et les profuons du jeune homme avaient employé le reste. En ffet, des dix mille livres de rente du marquis, cinq lille étaient nécessaires à la tenue de la maison; entretien de mademoiselle Armande. quelque parmonie qu'elle apportât à ses dépenses personelles, celui du marquis employaient plus de deux n'ile francs , la pension du bel héritier présomptif 'allait donc pas à cent louis. Qu'étaient deux mille ancs, pour paraître convenablement? La toilette :ule emportait cette rente. Victurnien faisait venir m linge, ses habits, ses gants,- sa parfumerie de aris. Victurnien avait voulu un joli cheval anglais monter, un cheval de tilbury et un tilbury, parce ue M. du Croisier avait un cheval anglais et un Ibury. La noblesse devait-elle se laisser écraser par t bourgeoisie? Puis le jeune comte avait voulu un room à la livrée de sa maison. Flatté de donner le )n à la ville, au département, à la jeunesse, il était titré dans le monde des fantaisies et du luxe qui ont si bien aux jeunes gens beaux et spirituels, hesnel fournissait à tout, non sans user, comme !S anciens parlements , du droit de remontrance, lais avec une douceur angélique.
— Quel dommage qu'un aussi bon homme soit ussi ennuyeux ! se disait Victurnien, à chaque fois ue le notaire appliquait une somme sur quelque laie saignante.
Veuf et sans enfants , Chesnel avait adopté le fils e son ancien maître au fond de son cœur. 11 jouisîit de le voir traversant la grande rue de la ville, erché sur le double coussin de son tilbury, fouet n main, une rose à la boutonnière, joli, bien mis, nvié par tous. Lorsque, dans un besoin pressant, ine perte au jeu chez les Troisville , chez le duc de lordon,à la préfecture ou chez le receveur général, riclurnien venait, la voix câline, le regard inquiet, e gesle patelin, trouver sa Providence, le vieux noaire, dans sa modeste maison de la rue du Bercail, 1 avait ville gagnée en se montrant.
— Hé bien! qu'avez-vous, monsieur le comte, que rous est-il arrivé? demandait le vieillard d'une voix dtérée.
Dans les grandes occasions, Victurnien s'asseyait, prenait un air mélancolique et rêveur, il se faisait questionner en faisant des minauderies. Après avoir donné les plus grandes anxiétés au bonhomme, qui commençait à redouter les suites d'une dissipation aussi soutenue, il avouait une peccadille soldée par un billet de mille francs. Chesnel, outre son étude, possédait environ douze mille livres de rentes. Ce fonds n'était pas inépuisable. Les quatre-vingt mille francs dévorés étaient ses économies réservées pour le temps où le marquis enverrait son fils à Paris, ou pour faciliter quelque beau mariage. Clairvoyant quand Victurnien n'était pas là, Chesnel perdait une à une les illusions que caressaient le marquis et sa sœur : il désirait marier cet enfant à quelque noble fille, sage et prudente, en lui reconnaissant un manque total d'esprit de conduite. Il se demandait comment un jeune homme pouvait penser si bien et se conduire si mal, en lui voyant faire le lendemain le contraire de ce qu'il lui avait promis la veille. Mais il n'y a jamais rien de bon à attendre des jeunes gens qui avouent leurs fautes, se repentent , et les recommencent. Les hommes à grands caractères n'avouent leurs fautes qu'à euxmêmes , ils s'en punissent eux-mêmes : les faibles retombent dans l'ornière, en trouvant le bord trop difficile à côtoyer. Victurnien, chez qui de semblables tuteurs avaient, de concert avec ses compagnons et ses habitudes, assoupli le ressort de l'orgueil secret des grands hommes, était arrivé soudain à la faiblesse des voluptueux , dans le moment de sa vie où, pour s'exercer, sa force aurait eu besoin du régime de conlrariélés et de misères qui forma les Frédéric II, les Napoléon, les prince Eugène. Chesnel apercevait chez Victurnien celte indomptable fureur pour les jouissances qui doit êlre l'apanage des hommes doués de grandes facultés et qui sentent la nécessité d'en contre-balancerle fatigant exercice par d'égales compensations en plaisirs, mais qui mènent aux abîmes les gens habiles seulement pour les voluptés. Le bonhomme s'épouvan tait par moments , mais , par moments aussi , les profondes saillies et l'esprit étendu qui rendaient ce jeune homme si remarquable le rassuraient. Il se disait ce que disait le marquis quand le bruil de quelque escapade arrivait à son oreille : 11 faut que jeunesse se passe ! Quand Chesnel se plaignait au chevalier de Valois de la propension du jeune comte à faire des dettes, le chevalier de Valois l'écoutait en massant une prise de tabac d'un air moqueur.
— Expliquez-moi donc ce qu'est la dette publique , mon cher Chesnel, lui répondait-il. Hé diantre! si la France a des dettes, pourquoi Victurnien n'en aurait-il pas? Aujourd'hui comme toujours,
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les princes ont des dettes, tous les gentilshommes ont des dettes. Voudriez-vous, par hasard, que Viclurnien vous apportât des économies? Vous savez ce que fit notre grand Richelieu, non pas le cardinal, c'était un misérable qui tuait la noblesse, mais le maréchal, quand son petit-fils, le prince de Chinon, lui montra qu'il n'avait pas dépensé à l'université l'argent de ses menus plaisirs?...
— Non, monsieur le chevalier.
— Hé bien ! il jeta la bourse par la fenèlre, à un balayeur des cours, en disant à son fils : Tu ne veux donc pas apprendre à être prince?...
Chcsnel baissait la tète, sans mot dire. Puis le soir, avant de s'endormir, l'honnête vieillard pensait que ces doctrines étaient funestes dans l'époque où la police correctionnelle existait pour tout le monde; il y voyait en germe la ruine de la grande maison d'Esgrignon.