‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 64 sur 157 · LA BELLE MAL'FRIGNELSE · texte numérisé non relu

LA BELLE MAL'FRIGNELSE

Le vidame présenta le jeune comte à l'une des ichesses les plus aimables, les plus légères de lie époque, et dont les aventures ne firent explo- Dn que cinq ans après. Dans tout l'éclat de sa oire , soupçonnée déjà de quelques légèretés , ais sans aucune preuve, elle obtenait alors le re- :f que prête à une femme comme à un homme la lomnie parisienne. La calomnie n'atteint jamais s médiocrités , qui enragent de vivre en paix, îlte femme était enfin la duchesse de Maufrigncuse, ue demoiselle d'Uxelles, dont le beau-père existait icore etqui ne fut princesse de Cadiguan que plus rd. Amie de la duchesse de Langeais, amie de la comtesse deBeauséant, deux splendeurs dispales, elle était intime avec la marquise d'Espard , qui elle disputait en ce moment la royauté fraile de la mode. Une parenté considérable la pro- :gea pendant longtemps ; mais elle appartenait à i genre de femmes qui dévoreraient les revenus de

la terre et ceux de la lune si l'on pouvait les percevoir, sans qu'on sache à quoi, où, ni comment. Son caractère ne faisait que se dessiner, de Marsay seul l'avait approfondi. En voyant le vidame amener Victurnien à cette délicieuse personne, ce redouté dandy se pencha vers l'oreille de Rastignac :

— Mon cher, il sera... uist!... sifflé comme un polichinelle par un cocher de fiacre.

Mot horriblement vulgaire , mais qui prédisait admirablement les événements de cette passion.

La duchesse de Maufrigncuse s'était affolée de Victurnien , après l'avoir sérieusement étudié. Un amoureux qui eut vu le regard angélique par lequel elle remercia le vidame de Pamiei s , eut été jaloux d'une semblable expression d'amitié. Les femmes sont comme des chevaux lâchés dans un steppe quand elles se trouvent, comme la duchesse eu présence du vidame , sur un terrain sans danger ; elles sont naturelles alors ; elles aiment peut-être à donner ainsi des échantillons de leurs tendresses secrètes. Ce fut un regard discret, d'œil à œil, sans répétition possible dans aucune glace , et que personne ne surprit.

— Comme elle s'est préparée ! dit Rastignac à de Marsay. Quelle toilette de vierge, quelle grâce de cygne dans son col de neige, quels regards de Madone inviolée, quelle robe blanche, quelle ceinture de petite fille! Qui dirait?

— Mais elle est ainsi , par cela même !

Les deux jeunes gens échangèrent un sourire , madame de Maufrigncuse surprit ce sourire et devina le discours , elle lança aux deux roués une de ces œillades que les Françaises ne connaissaient pas avant la paix, et qui ont été importées par les Anglaises avec les formes de leur argenterie, leurs harnais , leurs chevaux et leurs piles de glace britannique qui rafraîchissent un salon quand il s'y trouve une certaine quantité de ladies. Les deux jeunes gens devinrent sérieux comme des commis qui attendent une gratification au bout de la remontrance que leur fait un directeur.

En s'amourachant de Victurnien, la duchesse s'était résolue à jouer ce rôle d'Agnès romantique que plusieurs femmes imitèrent pour le malheur de la jeunesse d'aujourd'hui. Madame de 3Iaufrigneuse venait de s'improviser ange , comme elle méditait de tourner à la littérature et à la science vers quarante ans au lieu de tourner à la dévotion : elle tenait à ne ressemblera personne , elle se créait des rôles et des robes, des bonnets et des opinions, des toilettes et des façons d'agir originales. Après son mariage, quand elle était encore quasi jeune fille, elle avait joué la femme instruite et presque perverse, elle s'était permis des reparties compromettantes auprès des gens superficiels, mais

LES RIVALITÉS EN PROVINCE

qui prouvaient son ignorance aux vrais connaisseurs. Comme l'époque de ce mariage lui défendait de cacher six mois et qu'elle atteignait à l'âge de vingt-six ans, elle avait inventé de se faire immaculée: elle paraissait à peine tenir à la terre; elle agitait ses grandes manches, comme si c'eût été des ailes ; son regard prenait la fuite au ciel à propos d'un mot , d'une idée, d'un regard un peu trop vifs. La madone de Piola, ce grand peintre génois, assassiné par jalousie au moment où il était en train de donner une seconde édition de Raphaël ; cette madone, la plus chaste de toutes et qui se voit à peine sous sa vitre, dans une petite rue de Gênes; cette céleste madone était une Mcssaline, comparée à la duchesse de Maufrigneuse. Toutes les femmes se demandaient comment la jeune étourdie était devenue, en une seule toilette, la sérapliicjue beauté voilée qui semblait, suivant une expression à la mode, avoir une âme blanche comme la dernière tombée de neige sur la plus haute des Alpes, comment elle avait si promptement résolu le problème jésuitique , de si bien montrer une gorge plus blanche que son âme, en la cachant sous la gaze; comment elle pouvait être si immatérielle en coulant son regard de côté d'une façon si assassine : clic avait l'air de tout promettre par ce coup d'oeil presque lascif, quand par un soupir ascétique plein d'espérances pour une meilleure vie, sa bouche vous disait qu'elle ne tiendrait rien. Des jeunes gens naïfs, il y en avait quelques-uns à cette époque dans la garde royale , se demandaient si , même dans les dernières intimités , on tutoyait cette espèce de Dame Rlanche, vapeur sidérale tombée de la voie lactée. Ce système qui triompha pendant quelques années, fut très-profitable aux femmes qui avaient leur élégante poitrine doublée d'une philosophie forte , et qui cachaient de grandes exigences sous ces petites manières de sacristie. Pas une de ces créatures célestes n'ignorait ce que pouvait leur rapporter en amour l'envie qui prenait à tout homme bien né de les rappeler sur la terre. Celte mode leur permettait de rester calmes dans leur empyrée semi-catholique et semi-ossianique ; elles pouvaient ignorer tous les détails vulgaires de la vie, te qui accommodait bien des questions. L'application de ce système deviné par de Marsay explique son dernier mol à Raslignac qu'il vit presque jaloux de Victurnien.

— Mon petit, lui dit de Marsay, reste où tu es : la duchesse est une femme trop chère.

Rastignac laissa partir de Marsay sans lui en demander davantage; il savait son Paris: il savait que la plus précieuse, la plus noble, que la femme la plus désintéressée du monde, à qui l'on ne saurait faire accepter autre chose qu'un bouquet, devient aussi

ruineuse pour un jeune homme que ces filles d'Opéra d'autrefois , qui sont passées à l'état mythologique par les mœurs actuelles des théâtres; lesquelles ont fait des danseuses et des actrices quelque chose d'amusant comme une déclaration des droits de la femme , cl qui se promènent le matin, en mères de famille vertueuses et respectables, avant de montrer leurs jambes le soir en pantalon collant dans un rùle d'homme. Le bon Chesnel, au fond de son cabinet de province, avait bien deviné l'un desecucils sur lesquels le jeune comte pouvait se briser.

La poétique auréole chaussée par madame de Maufrigneuse, éblouit Victuniien : il fut cadenassé dans la première heure, attaché à cette ceinture de petite fille, accroché à ces boucles tournées par la main des fées; il crut à ce fatras de virginités en mousseline, à ccllcsuaveexprcssion délibérée comme une loi dans les deux chambres ; et il suffit que celui qui doit croire aux mensonges d'une femme y croie; le reste du monde a la valeur des personnages d'une tapisserie pour deux amants. La duchesse était, sans compliment, une des dix plus jolies femmes de Paris, avouées, reconnues; car, vous savez qu'il y a dans le monde amoureux autant de plus jolies femmes de Paris, que de plue beaux livres de l'époque dans la littérature.

A lïigc de Victurnien, la conversation qu'il eut avec la duchesse peut se soutenir sans trop de fatigue : il était assez jeune et assez peu au fait de la vie parisienne pour ne p«9 avoir besoin d'être sur ses gardes , ni de veiller sur ses moindres mots et sur ses regards. Ce sentimentalisme religieux, qui se traduit chez chaque interlocuteur en arrière-pensées irès-drôlatiques, exclut la douce familiarité, l'abandon spirituel des anciennes causeries françaises: on s'y aime entre deux nuages. Victurnien avait précisément assez d'innocence départementale pour demeurer dans une extase fort convenable et non jouée qui plut à la duchesse, car les femmes ne sont pas plus dupes des comédies que jouent les hommes que des leurs. Madame de Maufrigneuse estima, non sans effroi , l'erreur du jeune comte à six bons mois d'amour pur. Elle était si délicieuse à voir en colombe , étouffant la lueur de ses regards sous les franges dorées de ses cils , que la marquise d'Espard, en venant lui dire adieu, commença par lui souffler : uRicn ! très-bien! ma chère ! » à l'oreille, et la laissa voyager sur la carte du moderne pays de Tendre, qui n'est pas une conception aussi ridicule que le pensent quelques personnes , car elle se regrave de siècle en siècle avec d'autres noms et mène toujours à la même capitale.

En une heure de tête-à-tête public, dans un coin, sur un divan , la duchesse amena d'Esgrignon aux générosités scipionesques , aux dévouements amadi-

LES RIVALITÉS EN PROVINCE

ns, aux abnégations du moyen âge qui commcnt alors à montrer ses dagues, ses mâchecoulis, ses les, ses hauberts, ses souliers à la poulaine, et it son attirail romantique. Elle fut d'ailleurs adrable d'idées inexprimées , et fourrées dans le ur de Victurnien comme des aiguilles dans une [oie, une à une, de façon distraite et discrète. Elle , merveilleuse de rélicences , charmante d'hyposie, prodigue de promesses subtiles qui fondaient 'examen comme de la glace au soleil, après avoir raichi l'espoir; enfin, très-perfide de désirs cons et inspirés. Cette belle rencontre finit par le nœud liant d'une invitation à venir la voir, passé avec ■> manières chattemites que la littérature ne peinx jamais.

— Vous m'oublierez ! vous verrez tant de femmes ipressées de vous faire la cour au lieu de vous airer; mais vous me reviendrez désabusé. Vien- :z-vous, auparavant? Non. Comme vous voudrez. i je dis tout naïvement que vos visites me feraient isir... Les gens qui ont de l'âme sont si rares je vous en crois. Allons , adieu , l'on finirait r causer de nous si nous causions davantage.

— Madame de Maufrigneuse y a été franchement soir, dit la duchesse de Grandlieu, quand il n'y L plus que six personnes chez elle : le marquis de rines, des Lupeaulx, un maître des requêtes en eur auprès de la duchesse , Vandenesse, la vinlesse de Grandlieu et madame de Serisy.

— D'Esgrignon et Maufrigneuse sont deux noms i devaient s'accrocher, répondit madame de Sey qui avait la prétention dédire des mots.

— Depuis quelques jours elle s'est mise au vert as le platonisme, dit le marquis de Rerines.

— Elle ruinera ce pauvre innocent , dit Vandesse.

— Comment l'en tendez-vous? reprit la vicomse.

— Oh! moralement et financièrement, ça ne t pas de doute, dit des Lupeaulx en se levant. Ce mot cruel eut de cruelles réalités pour le jeune tnle d'Esgrignon.

Le lendemain malin il écrivit à sa lante une let- ! où il lui peignait ses débuts dans le monde vê du faubourg Saint-Germain, sous les vives uleurs que jette le prisme de l'amour. Il expliqua ccueil qu'il recevait partout, de manière à satisre l'orgueil de son père. Le marquis se fit lire ux fois cette longue lettre, et se frotta les mains entendant le récit du dîner donné par le vidame Pamiers, une vieille connaissance à lui, et de la îsentation de son fils à la duchesse. Il y eut fête soir-là dans le Cabinet des Antiques : on s'y entint des succès du jeune comte; on fut si discret r madame de Maufrigneuse , que le chevalier de

Valois fut le seul homme à qui l'on se confia. Cette lettre était sans post-êctiptum financier , sans la conclusion désagréable relative au nerf de la guerre que tout jeune homme ajoute en pareil cas. Mademoiselle Armande communiqua la lettre à Chesncl. Chesnel fut heureux sans élever la moindre objection. Il était clair, comme le disaient M. de Valois et le marquis, qu'un jeune homme aimé par la duchesse de Maufrigneuse allait être un des héros de la cour, où, comme autrefois , on parvenait par les femmes. Le jeune comte n'avait pas mal choisi. Les douairières racontèrent toutes les histoires galantes des Maufrigneuse, depuis Louis XIII jusqu'à Louis XVI ; elles firent grâce des règnes antérieurs. Enfin elles furent enchantées. On loua beaucoup madame Maufrigneuse , c'était bien à elle de s'intéresser à Victurnien. Le cénacle du Cabinet des Antiques eût été digne d'être écoulé par un auteur dramatique qui aurait voulu faire de la vraie comédie. Victurnien reçut des lettres charmantes de son père, de sa tante , du chevalier de Valois , qui se rappelait au souvenir du vidame , avec lequel il avait été à Spa, lors du voyage qu'il y fit en 1778 la princesse Goritza. Chesnel écrivit aussi. Dans toutes les pages éclatait l'adulation à laquelle on avait habitué ce malheureux enfant. Mademoiselle Armande semblait être de moitié dans les plaisirs de madame de Maufrigneuse.

Le jeune comte , heureux de l'approbation de sa famille , entra vigoureusement dans le sentier périlleux et coûteux du dandysme : il eut cinq chevaux , il fut modéré , de Marsay en avait quatorze. Il rendit au vidame , à de Marsay , à Rastignac , à Blondet le dîner reçu, et qui lui coûta cinq cents francs. Il fut fêlé par ces messieurs , sur la même échelle , grandement. Il joua au whist , le jeu à la mode. Il organisa son oisiveté de manière à être occupé. Victurnien alla tous les matins de midi à trois heures chez la duchesse; de là il la retrouvait au bois de Boulogne, lui à cheval, elle en voiture. S'ils faisaient quelques parties à cheval , elles avaient lieu par de belles matinées. Dans la soirée, le monde , les bals , les (êtes, les spectacles se partageaient ses heures. Il brillait partout, car partout il jetait les perles de son esprit, il jugeait par des mots profonds, les hommes, les choses-, les événements : c'était un arbre à fruit qui ne donnait que des fleurs. Il mena celte lassante vie où l'on dissipe plus d'âme encore peut-être que d'argent , où s'enterrent les plus beaux talents , où meurent les plus incorruptibles probités , où s'amollissent les volontés les mieux trempées. La duchesse, cette créature si blanche, si frêle, si ange, se plaisait à la vie dissipée des garçons : elle aimait à voir les premières représentations , elle aimait le drôle , l'imprévu.

LES RIVALITÉS EN PROVINCE

Elle ne connaissait pas le cabaret: d'Esgrignon lui arrangea une charmante partie au Rocher de Cancale avec la société des aimables roués qu'elle pratiquait en les moralisant, et qui fut d'une gaieté, d'un spirituel, d'un amusant égal au prix du souper. Cette partie en amena d'autres. Pendant le second mois de cette passion angélique , car madame de Maufrigneusc restait un ange que les corruptions de la terre n'atteignaient point : un ange aux Variétés devant ces farces à demi obscènes et populacièrcs qui la faisaient rire, un ange au milieu du feu croisé des délicieuses plaisanlerieset des chroniques scandaleuses qui se disaient-aux parties fines, un ange au Vaudeville en loge grillée , un ange en remarquant les poses des danseuses de l'Opéra cl les critiquant avec la science d'un vieillard du coin de la reine, un ange à la Portc-Saint-Marlin , un ange aux petits théâtres du boulevard, un ange au bal masqué où elle s'amusait comme un écolier; un ange qui voulait que l'amour vécût de privations, d'héroïsme , de sacrifices , et qui faisait changer à d'Esgrignon un cheval dont la robe lui déplaisait, qui le voulait dans la tenue d'un lord anglais riche d'un million de rentes, elle était un ange au jeu. Certes aucune bourgeoise n'aurait su dire angéliquement comme elle à d'Esgrignon : Mettez pour moi ! elle était si angéliquement folle quand elle faisait une folie , que c'était à vendre son âme au diable pour entretenir cet ange en joie et en santé terrestres.

Après son premier hiver, le jeune comte avait pris chez le jeune notaire, le successeur du vénérable ami de Chesnel et qui se gardait bien d'user du droit de remontrances , la bagatelle de trente mille francs au delà de la somme envoyée par Chesnel. Un refus extrêmement poli du notaire apprit ce débet à Victurnien qui se choqua d'autant plus du refus , qu'il avait perdu six mille francs au Cercle et qu'il les lui fallait pour y retourner. Après s'être formalisé du refus de ce notaire qui avait eu pour trente mille francs de confiance en lui, tout en écrivant à Chesnel, mais qui faisait sonner haut cette prétendue confiance devant le jeune favori de la belle duchesse, d'Esgrignon fut obligé de lui demander comment il devait s'y prendre: il s'agissait d'une dette d'honneur.

— Tirez quelques lettres de change sur le banquier de votre père ; portez-les à son correspondant qui les escomptera sans doute, puis écrivez à votre famille d'en remettre les fonds chez ce banquier.

Dans la détresse où il était, le jeune comte entendit une voix intérieure qui lui jeta le nom de du Croisier, dont il ignorait complètement les dispositions envers l'aristocratie aux genoux de laquelle il l'avait vu. 11 lui écrivit donc la lettre la plus dégagée , par laquelle il lui apprenait qu'il tirait sur

lui une lettre de change de dix mille francs, dont les fonds lui seraient remis au reçu de sa lettre par M. Chesnel ou mademoiselle Armande d'Esgrignon. Puis il écrivit deux lettres attendrissantes à Chesnel et à sa tante. Quand il s'agit de se précipiter dans lesabimes, les jeunes gens font preuve d'une adresse, d'unehabileté singulière, ils ont du bonheur: il trouva dansla matinée le nom, l'adresse des banquiers parisiens en relation avec du Croisier, IesKelIerquedc Marsay lui indiqua. De Marsay savait tout à Paris. Les Keller remirent à d'Esgrignon sous escompte, sans mot dire, le montant de la lettre de change : ils devaient à du Croisier. Cette dette de jeu n'était rien en comparaison de l'état des choses au logis : il pleuvait des mémoires à verse chez Victurnien.

— Tiens, tu t'occupes de ça ! dit un matin Rastignac à d'Esgrignon en riant. Tu les mets en ordre, mon cher. Je ne te croyais pas si bourgeois.

— Mon cher, il faut bien y penser, j'en ai là pour vingt et quelques mille francs.

De Marsay, qui venait chercher d'Esgrignon pour une course au clocher, sortit de sa poche un élégant petit portefeuille, y prit vingt mille francs, et les lui présenta.

— Voilà, dit-il , la meilleure manière de ne pas les perdre, je suis aujourd'hui doublement enchante de les avoir gagnés hier à lord Dudley.

Cette grâce toute française séduisit au dernier point d'Esgrignon qui crut à l'amitié , qui ne paya point ses mémoires et se servit de cet argent pour ses plaisirs. De Marsay, suivant une expression de la langue dandystique, voyaitavecun indicible plaisir d'Esgrignon s'enfoncer, il prenait plaisir à s'appuyer le bras sur son épaule avec toutes les chatteries de l'amitié pour y peser et le faire disparaître plus tôt. Il était jaloux de l'éclat avec lequel s'affichait la duchesse pour d'Esgrignon, quand elle avait réclamé le huis clos pour lui. C'était, d'ailleurs, un de ces rudes goguenards qui se plaisent dans le mal comme les femmes turques dans le bain ; aussi, quand il eut remporté le prix de la course, et que les parieurs furent réunis chez un aubergiste où ils déjeunènèrent, et où l'on trouva quelques bonnes bouteilles de vin, de Marsay dit-il en riant à d'Esgrignon :

— Ces mémoires dont tu t'inquiètes ne sont pas à toi.

— Et s'en inquiéterait-il? répliqua Rastignac.

— Et à qui appartiendraient-ils donc? demanda d'Esgrignon.

— Tu ne sais donc pas la position de la duchesse? dit de Marsay en remontant à cheval.

— Non, répondit d'Esgrignon intrigué.

— lié bien ! mon cher, repartit de Marsay, trente mille francs chez Victorine, dix mille francs chez lloubigant , un petit compte chez Herbault , chez

LES RIVALITÉS EN PROVINCE

tier, chez Nourtier, chez les Latour, en tout t mille francs.

— Un ange! dit d'Esgrignon.

— Voilà le compte de ses ailes, s'écria bouffonnent Rastignac.

— Elle doit tout cela, mon cher, répondit de rsay, précisément parce qu'elle est un ange ; mais is avons tous rencontré des anges dans ces situais-là, dit-il en regardant Rastignac. Les femmes it sublimes en ceci qu'elles n'entendent rien à gent, elles ne s'en mêlent pas, cela ne les rede point, elles sont priées au banquet de la vie, nme dit je ne sais quel poëte crevé à l'hôpital.. .

— Comment savez-vous cela, tandis que je ne le ; pas? répondit naïvement d'Esgrignon.

— Tu seras le dernier à le savoir, comme elle ait la dernière à apprendre que tu as des dettes.

— Je lui croyais deux cent mille livres de rente ! d'Esgrignon.

— Son mari, reprit de Marsay, est séparé d'elle rit dans son gouvernement militaire, parce qu'il uelques petites dettes aussi, mon cher duc ! D'où iez-vous?Ne savez-vous pas faire les comptes de

amis ? Elle s'est mariée avec soixante mille livres rente, sa maison est depuis huit ans montée sur

pied de deux cent mille livres de rente. Il est ir qu'en ce moment, ses terres sont toutes hypoquées au delà de leur valeur, il faudra quelque iu matin fondre la cloche, et l'ange sera mis en Le par..., faut-il le dire? Par des huissiers qui aient l'impudeur de saisir un ange comme un de îs.

— Pauvre ange !

— Eh ! mon cher, il en coule fort cher de rester îs le paradis, il faut se blanchir le teint et les is tous les matins, dit Rastignac.

Comme il était passé par la tète de d'Esgrignon vouer ses embarras à cet ange, il lui passa comme frisson en pensant qu'il devait déjà soixante mille ncs et qu'il avait pour dix mille francs de méires à venir. Il revint assez triste. Sa préoccuion mal déguisée fut remarquée par ses amis. Il fut consolé promptement. Son valet de chambre remit deux lettres. D'abord une lettre de Chesnel, i sentait le rance de la fidélité grondeuse et des rases rubriquées de probité ; il la respecta , la *da pour le soir. Puis une seconde lettre où il lut 2c un plaisir infini les phrases cicéroniennes par quelles du Croisier, à genoux devant lui comme anarelle devant Géronte, le suppliait à l'avenir de épargner l'affront de faire déposer à l'avance rgent des lettres de change qu'il daignerait tirer r lui. Celle lettre finissait par une phrase, qui ^semblait si bien à une caisse ouverte et pleine icus au service de la noble maison d'Esgrignon,

que Victurnien fit le geste de Sganarelle, de Mascarille et de tous ceux qui sentent des démangeaisons de conscience au bout des doigts. En se sachant un crédit illimité chez les Keller, il décacheta gaiement la lettre de Chesnel, il s'attendait aux quatre pages pleines, à la remontrance débordant à pleins bords, il voyait déjà les mots habituels de prudence, honneur, esprit de conduite, etc., etc. Il eut le vertige en lisant ces mots :

« Monsieur le comte,

«i II ne me reste , de toute ma fortune, que deux a cent mille francs, je vous prie de ne pas aller au « delà, si vous faites l'honneur de les prendre au »< plus dévoué des serviteurs de votre famille et qui « vous présente ses respects.

« Chesnel. »

— C'est un homme de Plutarquc , se dit Victurnien en jetant la lettre sur sa table.

Il éprouva du dépit, il se sentait petit devant tant de grandeur.

— Allons, il faut se réformer, se dit-il.

Au lieu de dîner au café où il dépensait, à chaque dîner, entre cinquante et cent francs , il fit l'économie de dîner avec la duchesse de Maufrigneuse à laquelle il raconta l'aventure de la lettre.

— Je voudrais voir cet homme-là , dit-elle en faisant briller ses yeux comme deux étoiles fixes.

— Qu'en feriez-vous?

— Mais je le chargerais de mes affaires.

Elle était divinement mise , elle voulut faire honneur de sa toilette à Victurnien, qui fut fasciné par la légèreté avec laquelle elle traitait ses affaires, ou plus exactement ses dettes. Les deux amants allèrent aux Italiens. Jamais cette belle et séduisante femme ne parut plus séraphique ni plus élhérée. Personne dans la salle n'aurait pu croire aux dettes dont de Marsay venait de donner le chiffre le malin même à d'Esgrignon. La duchesse parlait de la façon la plus dégagée. Aucun des soucis de la terre n'atteignait à ce front sublime , plein des fiertés féminines les mieux situées. L'air rêveur semblait èlre un reflet de l'amour terrestre noblement étouffé. La plupart des hommes pariaient que le beau Victurnien en était pour ses frais, contre des femmes sûres de la défaite de leur rivale, et qui l'admiraient comme Michel-Ange admirait Raphaël, in petto! Victurnien l'aimait , selon celle-ci, à cause de ses cheveux, elle avait la plus belle chevelure blonde de France. Selon celle-là son principal mérite était sa blancheur; car elle n'était pas bien faite, mais bien habillée. Selon d'autres , le jeune comte l'ai-

LES RIVALITÉS EN PROVINCE

mait pour son pied , la seule chose qu'elle eût de bien, elle avait la figure plaie. Mais ce qui peint étonnamment les mœurs actuelles de Paris : d'un côté , les hommes disaient que la duchesse fournissait au luxe de Victurnien ; de l'autre, les femmes donnaient à entendre que Victurnien payait, comme disait Rastignac , les ailes de cet ange. En revenant, Victurnien , à qui les dettes de la duchesse pesaient bien plus que les siennes, eut vingt fois sur les lèvres une interrogation pour entamer ce chapitre , vingt fois elle expira devant l'attitude angélique de cette créature, divine à la lueur des lanternes de son coupé, séduisante de ces voluptés qui, chez elle, semblaient toujours arrachées violemment à sa pureté de madone. La duchesse ne commettait pas la faute de parler de sa vertu, de son état d'ange, comme les femmes de province qui l'ont imitée : elle était bien plus habile, elle y faisait penser celui pour qui elle commettait d'aussi immenses sacrifices. Elle donnait, après six mois , l'air d'un péché capital au plus innocent baisement de main , elle pratiquait l'extorquement des bonnes grâces avec un art si consommé, qu'il était impossible de ne pas la croire plus ange avant qu'après. Il n'y a que les Parisiennes assez fortes pour toujours donner un nouvel attrait à la lune et romantiser les étoiles, pour toujours rouler dans le même sac à charbon et en sortir toujours plus blanches. Là, estle dernier degré de la civilisation intellectuelle et parisienne. Les femmes au delà du Rhin ou de la Manche croient à ces sornettes quand elles les débitent. Aussi beaucoup de personnes ont-elles voulu diminuer le mérite de la duchesse, en prétendant qu'elle était la première dupe de ses sortilèges. Infâme calomnie! La duchesse ne croyait à rien qu'à elle-même.

Page 1