‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 65 sur 157 · UN CRIME · texte numérisé non relu

UN CRIME

Au commencement de l'hiver de 1823-24, Victurnien avait chez les Keller un débet de deux cent mille francs dont ni Chesnel , ni mademoiselle Armandc ne savaient rien. Pour mieux cacher la source où il puisait, il s'était fait envoyer de temps à autre deux mille écus par Chesnel ; il écrivait des lettres mensongères à son pauvre père et à sa tante, qui vivaient heureux, abusés comme la plupart des gens heureux. Une seule personne était dans le secret de l'horrible catastrophe que l'entraînement fascinatcur de la vie parisienne avait préparée à cette grande et noble famille. Du Croisier, en pas-

sant le soir devant le Cabinet des Antiques, se frottait les mains de joie ; il espérait arriver à ses fins. Ses fins n'étaient plus la ruine, mais le déshonneur de la maison d'Esgrignon, il avait eu l'instinct de sa vengeance, il la flairait; il en fut sur dès qu'il sut au jeune comte des dettes sous le poids desquelles cette jeune âme devait succomber. Il commença par assassiner celui de ses ennemis qui lui était le plus antipathique, le vénérable Chesnel.

Ce bon vieillard habitait rue du Rercail une maison à toits très-élevés , à petite cour pavée, le long des murs de laquelle montaient des rosiers jusqu'au premier étage. Derrière, était un jardinet de province , entouré de murs humides cl sombres , divisé en plates-bandes par des bords en buis. La porte, grise et proprette , avait celte barrière à claire-voie armée de sonnettes , qui dit autant que les panonceaux : Là demeure un notaire. Il élait cinq heures et demie du soir, moment où le vieillard digérait son dîner. Chesnel élait dans son vieux fauteuil de cuir noir , devant son feu; il avait chaussé l'armure de carton peint , figurant une botte, avec laquelle il préservait ses jambes du feu, car il avait l'habitude d'appuyer ses pieds sur la barre et de tisonner en lotissant, car il mangeait toujours trop : il aimait la bonne chère, et sans ce petit défaut, il eût été plus parfait qu'il n'est permis à un homme de l'être. Le bonhomme venait de prendre sa tasse de café , sa vieille gouvernante s'était retirée en emportant le plateau qui servait depuis vingt ans ; il attendait ses clercs avant de sortir pour aller faire sa partie. Il pensait , ne demandez pas à qui , ni à quoi ? Rarement une journée s'écoulait sans qu'il se fût dit : Où est-il? que fait-il? 11 le croyait en Italie avec la belle Maufrigneuse. Une des plus douces jouissances des hommes qui possèdent une fortune acquise et non transmise, est le souvenir des peines qu'elle a coûtées ; aussi cet homme , dont les sentiments se résumaient par un attachement unique, aimait-il à penser que ses terres si bien choisies, si bien cultivées , si péniblement achetées , grossiraient les domaines de la maison d'Esgrignon. A l'aise dans son vieux fauteuil, il se carrait dans ses espérances, il regardait tour à tour l'édifice bâti par ses pincettes avec des charbons ardents et l'édifice de la maison d'Esgrignon rétabli par ses soins. Il s'applaudissait du sens qu'il avait donné à sa vie , en imaginant le jeune comte heureux. Chesnel ne manquait pas d'esprit , son âme n'agissait pas seule dans ce grand dévouement. Il avait son orgueil. II ressemblaitàces nobles qui rebâtissent des piliers dans les cathédrales en y inscrivant leurs noms : il s'inscrivait dans la mémoire de la maison d'Esgrignon, on y parlerait du vieux Chesnel.

En ce moment, sa vieille gouvernante entra , en

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onnant les marques d'un effarouchement excessif.

— Est-ce le feu, Brigitte? dit Chesnel.

— C'est quelque chose comme ça , répondit-elle. roici monsieur du Croisicr qui veut vous parler...

— Monsieur du Croisier ! répétale vieillard atteint îsqu'au cœur par la lame froide du soupçon , et il lissa tomber ses pincettes. Monsieur du Croisier :i! pensa-t-il, notre ennemi capital.

Du Croisicr entrait alors avec l'allure d'un chat ui sent du lait dans un office. Il prit le fauteuil que îi avança le notaire, s'y assit tout doucettement, et résenta un compte de deux cent vingt-sept mille •ancs, intérêts compris, formant le total de l'argent vancé à monsieur Victurnien, en lettres de change rées sur du Croisier et acquittées. Chesnel les mania ne à une , en demandant le secret à l'ennemi de i famille. L'ennemi promit de se taire s'il était ayé dans les vingt-quatre heures. Le bonhomme yait les yeux troublés , il retenait mal ses larmes : ne pouvait payer qu'en hypothéquant ses biens pour i reste de leur valeur. Du Croisicr lui proposa de les li vendre. Celte vente fut signée et consommée en eux jours, car le pauvre Chesnel ne put supporter l'iée de savoir l'enfant de la maison, détenu pour dettes endant cinq ans. Deux jours après , il ne resta plus u notaire que son étude , ses recouvrements cl sa îaison; il se promena, dépouillé de ses biens, sous les imbris en chêne noir de son cabinet , regardant les )lives de châtaignier à filets sculptés, regardant sa ■eille par la fenêtre, ne pensant plus à ses fermes i à sa campagne, non.

— Que deviendra-t-il? Il faut le rappeler , le maer à une riche héritière ! se disait-il les yeux troulés, la tête pesante.

Il ne savait comment aborder mademoiselle Arîande, ni en quels termes lui apprendre cette nouelle. Lui , qui venait de solder le compte des dettes a nom de la famille, tremblait d'avoir à parler de îs choses. En allant de la rue du Bercail à l'hôtel Esgrignon, le bon vieux notaire était palpitant mime une jeune fille qui vient de quitter la mai- >n paternelle pour n'y revenir que mère désolée.

Mademoiselle Armande venait de recevoir une de es lettres charmantes d'hypocrisie , où son neveu araissait l'homme du monde le plus heureux. Il Fait élé aux eaux et en Italie avec madame de Mauigneuse, et envoyait le journal de son voyage à sa B&tç. L'amour respirait dans toutes ses phrases, antôt une ravissante description de Venise et 'enchanteresses appréciations des chefs-d'œuvre c l*art italien ; tantôt des pages divines sur le 'ôme de Milan, sur Florence ; puis la peinture des pennins opposée à celle des Alpes , fascinaient la auvre tante qui voyait, planant à travers tout, un nge dont la tendresse prêtait à ces belles choses

un air enflammé. Mademoiselle Armande savourait celte lettre comme le devait une fille sage, mûrie au feu des passions contraintes, comprimées, victime des désirs offerts en holocauste sur l'autel domestique avec une joie constante. Elle n'avait pas l'air ange comme la duchesse; non, elle ressemblait alors à ces statuettes droites, minces, élancées, de couleur jaune, que les merveilleux artistes des cathédrales ont mises dans quelques angles , et au pied desquelles l'humidité permet au liseron de croître et de les couronner par un beau jour d'une belle cloche bleue. En ce moment, la clochette s'épanouissait aux yeux de cette sainte : mademoiselle Armande aimait fantastiquement ce beau couple, car elle ne trouvait pas condamnable l'amour d'une femme mariée pour Victurnien, elle l'eût blâmé dans toute autre, mais le crime ici aurait été de ne pas aimer son neveu. Les tantes, les mères et les sœurs ont cette jurisprudence pour leurs neveux, leurs fils et leurs frères. Elle se voyait donc au milieu des palais bâtis par les fées sur les deux lignes du grand canal , elle était dans la gondole de Victurnien qui lui disait combien il avait été heureux de sentir dans sa main la belle main de la duchesse, et d'être aimé en voyageant au sein de cette amoureuse reine des mers italiennes. En ce moment d'angélique béatitude , apparut au bout de l'allée Chesnel!... le sable criait sous ses pieds, comme celui qui tombe du sablier de la Mort et qu'elle broie avec ses pieds sans chaussure. Ce bruit et la vue de Chesnel donnèrent à la vieille fille cette cruelle émotion que cause le rappel des sens envoyés par l'âme dans les pays imaginaires.

— Qu'y a-t-il? s'écria-t-elle comme frappée d'un coup au cœur.

— Tout est perdu ! dit Chesnel , monsieur le comte déshonorera la maison , si nous n'y mettons ordre.

U montra les lettres de change, il peignit quelles tortures il avait subies depuis deux jours, en peu de mots, simples, mais énergiques, touchants.

— Le malheureux, il nous trompe ! s'écria mademoiselle Armande , dont le cœur se dilata sous l'affluence du sang qui y abonda par vagues.

En ce moment , le marquis se montra. Le vieillard revenait de faire sa promenade en lisant la lettre que son fils lui avait écrite à son retour en lui dépeignant son voyage sous le point de vue aristocratique. Victurnien avait élé reçu par les plus grandes familles italiennes, à Gênes, à Turin, à Milan, à Florence , à Venise, à Rome, à Naples ; il avait dû leur flalteur accueil à son nom et aussi à la duchesse peut-être. Enfin il s'y était montré magnifiquement, et comme devait se produire un d'Esgrignon.

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— Tu auras fait des tiennes, Chcsnel, dit-il au vieux notaire.

Mademoiselle Armande fit un signe à Chcsnel, signe ardent et terrible, également bien compris par tous deux. Ce pauvre père, cette fleur d'honneur féodal devait mourir avec ses illusions. Un pacte de silence et de dévouement entre le noble notaire et la noble fille fut conclu par une simple inclination de tête.

— Ah ! Chesnel, ce n'est pas tout à fait comme ça que les d'Esgrignon ont été en Italie vers le quinzième siècle, quand le maréchal Trivulcc , au service de France, servait sous un d'Esgrignon, qui avait Bayard sous ses ordres: autre temps, autres plaisirs. La duchesse de Maufrigneusc vaut bien la marquise de Pescairc.

Le vieillard se balançait d'un air fat comme s'il avait eu la marquise de Pescaire et comme s'il possédait la duchesse moderne. Quand les deux affligés furent seuls, assis sur le même banc, réunis dans une même pensée, ils se dirent pendant longtemps l'un à l'autre des paroles vagues, insignifiantes, en regardant ce père heureux qui s'en allait en gesticulant comme s'il se parlait à lui-même.

— Que va-t-il devenir? disait mademoiselle Armande.

— M. du Croisicr a donné l'ordre à MM. Keller de ne plus remettre de sommes sans titres , répondait Chesnel.

— 11 a des dettes, reprit mademoiselle Armande.

— Je le crains.

— S'il n'a plus de ressources, que fcra-t-il?

— Je n'ose me répondre à moi-même.

— Mais il faut l'arracher à cette vie, l'amener ici, car il arrivera à manquer de tout.

— El à manquer à tout, répéta lugubrement Chcsnel.

Mademoiselle Armande ne comprit pas.

— Comment le soustraire à cette femme, à cette duchesse, qui peut-être l'entraîne? dit-elle.

— Il fera des crimes pour rester auprès d'elle , dit Chesnel en essayant d'arriver par des transitions supportables à une idée insupportable.

— Des crimes! répéta mademoiselle Armande. Ah! Chesnel, cette idée ne peut venir qu'à vous , ajouta-t-clle en lui jetant un regard accablant, le regard par laquelle la femme peut foudroyer les dieux. Les gentilshommes ne commettent d'autres crimes que ceux dits de haute trahison et on leur coupe la tête sur un drap noir comme aux rois.

— Les temps sont bien changés, dit Chesnel en branlant sa lèle de laquelle Victurnicn fait tomber les derniers cheveux. Le roi niarlyr n'est pas mort comme Charles Ier.

Cette réflexion calma le magnifique courroux de la fille noble, elle eut le frisson, sans croire à l'idée de Chesnel.

— Nous prendrons un parti demain, dit-elle, il y faut bien réfléchir. Nous avons nos biens en cas de malheur.

— Oui, reprit Chesnel, vous êtes indivis avec M. le marquis, la plus forte part vous appartient , vous pouvez les hypothéquer sans lui rien dire.

Pendant la soirée, les joueurs et les joueuses de whist, de reversi , de boston, de trictrac, remarquèrent quelque agitation dans les traits ordinairement si calmes et si purs de mademoiselle Armande.

— Pauvre enfant sublime, dit la vieille marquise de Casteran , elle doit souffrir encore : une femme ne sait jamais à quoi elle s'engage en faisant les sacrifices qu'elle a faits à sa maison.

Il fut décidé le lendemain avec Chesnel que mademoiselle Armande irait à Paris arracher son neveu à sa perdition. Si quelqu'un pouvait opérer l'enlèvement de Victurnien , n'était-ce pas la femme qui avait pour lui des entrailles maternelles ? Mademoiselle Armande était décidée a aller trouver la duchesse de Maufrigneusc et à lui tout déclarer. Mais il fallut un prétexte pour justifier ce voyage aux yeux du marquis et de la ville. Mademoiselle Armande risqua toutes ses pudeurs, son honneur de fille vertueuse en laissant croire à quelque maladie cachée qui exigeait une consultation de médecins habiles et renommés. Dieu sait si l'on en causa. Mademoiselle Armande voyait un bien autre honneur que le sien au jeu ! Elle partit. Chesnel lui apporta son dernier sac de louis, elle le prit , sans même y faire attention, comme elle prenait sa capote blanche et ses mitaines à filet.

— Généreuse fille ! Quclre grâce ! dit Chesnel en la mettant en voilure, elle et sa femme de chambre qui ressemblait à une sœur grise.

Du Croisier avait calculé sa vengeance comme les gens de province calculent tout. Vous ne trouvez au monde que les sauvages, les paysans et les gens de province pour étudier à fond leurs affaires dans tous les sens. Aussi, quand ils arrivent de la pensée au fait, trouvez-vous les choses complètes. Les diplomates sont des enfants auprès de ces trois classes de mammifères, qui ont le temps devant eux, cet élément qui manque aux gens obligés de penser à plusieurs choses, obligés de tout conduire, de tout préparer dans les grandes affaires humaines. Du Croisier avait-il si bien sondé le cœur du pauvre Victurnien, qu'il eut prévu la facilité avec laquelle il se prêterait à sa vengeance, ou bien profita-t-il d'un hasard épié durant plusieurs années? il y a certes un détail qui prouve une certaine habileté

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ans la manière dont il prépara le coup. Qui l'averlisait? étaient-celes Keller, était-ce le fils du président lu Ronceret qui achevait son droit à Paris? Du Croiier écrivit à Victurnien une lettre pour lui annoner qu'il avait défendu aux Keller de lui avancer ucune somme désormais, au moment où il savait i duchesse de Maufrigneuse dans les derniers emarras, et où le comte d'Esgrignon était dévoré par me misère aussi effroyable que savamment déguiée, car ce malheureux jeune homme déployait son sprit à feindre l'opulence! Cette lettre qui disait à 1 victime que les Keller ne lui remettraient rien ans des valeurs, laissait entre les formules d'un espect exagéré et la signature un espace assez conidérable. En coupant ce fragment de lettre, il était ïcile d'en faire un effet pour une somme considéable. Cette infernale lettre allait jusque sur le erso du second feuillet, elle était sous enveloppe, ; revers se trouvait blanc.

Quand cette lettre arriva, Victurnien roulait dans es abîmes du désespoir. Après dix-huit mois pasés dans la vie la plus heureuse, la plus sensuelle, i moins penseuse, la plus luxueuse, il se trouvait ace à face avec une inexorable misère , une imposibilité absolue d'avoir de l'argent. Son voyage ne 'était pas achevé sans quelques tiraillements péculiaires : il avait extorqué très-difficilement des somnes à des banquiers, et ces sommes, représentées lar dos lettres de change, allaient se dresser devant ui dans toute leur rigueur, avec les sommations mplacables de la banque et de la jurisprudence :ommerciale. A travers ses dernières jouissances, I avait senti la pointe de l'épée du commandeur. Lu milieu de ses soupers, il avait entendu, comme Ion Juan, le bruit lourd de la Statue qui montait es escaliers. Il avait éprouvé ces frissons indicibles [ue donne le sirocco des dettes ; mais il comptait ur un hasard. Il avait toujours gagné à la loterie lepuis cinq ans , il avait toujours vu sa bourse se emplir, et il se disait qu'après Chesnel était venu lu Croisier, qu'après du Croisier arriverait une autre nine d'or. D'ailleurs , il gagnait de fortes sommes iu jeu. Le jeu l'avait sauvé déjà de plusieurs maurais pas. Souvent, dans un fol espoir, il allait per- Ire au salon des Étrangers le gain qu'il faisait au lercle ou dans le monde au whist. Sa vie , depuis leux mois, ressemblait à l'immortel finale du Don luan de Mozart ; musique qui doit faire frissonner :ertains jeunes gens parvenus à la situation où était Victurnien. Oui, si quelque chose peut prouver l'imnense pouvoir de la musique , n'est-ce pas celte su- )lime traduction du désordre, des embarras quinaistentdans une vie exclusivement voluptueuse, cette peinture effrayante du parti pris de s'étourdir sur les dettes, sur les duels, sur les tromperies, sur lesraau-

DE B\tZ\C. T. VI.

vaises chances? Mozart est, dans ce morceau, le rival heureux de Molière. Ce terrible finale ardent, vigoureux, désespéré, joyeux , plein de fantômes horribles et de joyeuses femmes, marquéparune tentative allumée par les vins du souper, par une défense enragée; tout cet infernal poëme, Victurnien le jouait à lui seul! Et il se voyait seul, abandonné, sans amis, devant une pierre où était écrit, comme au bout d'un livre enchanteur , le mot FIN. Oui tout allait finir pour lui : il voyait par avance le regard froid et railleur, le sourire par lequel ses compagnons accueilleraient le récit de son désastre; il savait que nul d'entre eux, qui hasardaient des sommes importantes sur les tapis verts que Paris dresse à la bourse , dans les salons, dans les cercles, partout, n'en distrairait un billet de banque pour sauver un ami. Chesnel devait être ruiné. Victurnien avait dévoré Chesnel ! Toutes les furies étaient dans son cœur et se le partageaient quand il souriait à la duchesse, aux Italiens, dins cette loge où leur bonheur faisait envie \ toute la salle. Enfin, pour expliquer jusqu'où il roulait dans l'abîme du doute, du désespoir et de l'incrédulité, lui qui aimait la vie jusqu'à devenir lâche pour la conserver, cet ange la lui faisait si belle! eh bien! il regardait ses pistolets, il allait jusqu'à concevoir le suicide, lui, ce voluptueux mauvais sujet, indigne de son nom. Lui, qui n'aurait pas souffert l'apparence d'une injure, il s'adressait ces horribles remontrances que l'on ne peut entendre que de soi-même.

Il laissala lettre de du Croisierouverte sur son lit, car il était neuf heures quand Joséphin la lui remit. Il avait dormi au retour de l'Opéra, quoique ses meubles fussent saisis; mais il avait passé par le voluptueux réduit où la duchesse et lui se retrouvaient pour quelques heures après les fêtes de la cour, après les bals les plus éclatants, les soirées les plus ardentes. C'était une mansarde vulgaire en apparence, mais que les péris de l'Inde avaient décorée, et où madame de Maufrigneuse était obligée en entrant do baisser sa tête chargée de plumes ou de fleurs. A la veille de périr, le comte avait voulu dire adieu à ce nid élégant bâti par lui qui en avait fait une poésie digne de son ange. Désormais les œufs enchantés, brisés par le malheur, n'écloraient plus en blanches colombes, en bengalis brillants, en flamants roses, en mille oiseaux fantastiques qui voltigent encore au-dessus de nos têtes pendant les derniers jours de la vie. Hélas! dans trois jours il fallait fuir, les poursuites pour des lettres de change données à des usuriers étaient arrivées au dernier/' terme. Il lui passa par la cervelle une atroce idée : Fuir avec la duchesse, aller vivre dans un coin ignoré, au fond de l'Amérique du Nord ou du Sud, et fuir avec une fortune en laissant les créanciers

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nez à nez avec leurs titres. Pour réaliser ce plan, il suffisait de couper ce bas de lettre signée du Croisier, d'en faire un effet et de le porter chez les ILeller. Ce fut un combat affreux , où il y eut des larmes répandues et où l'honneur de la race triompha, mais sous condition : Victurnien voulut être sur de la duchesse , il subordonna l'exécution de son plan à l'assentiment qu'elle donnerait à leur fuite. Il vint à son hôtel , rue du Faubourg-Saint-Honoré , la trouva dans un de ses négligés coquets qui lui coûtaient autant de soins que d'argent et qui lui permettaient de commencer son rôle d'ange dès onze heures du matin. La duchesse était à demi pensive : les mêmes inquiétudes la dévoraient; mais elle les supportait avec courage. Tarmi les organisations diverses que les physiologistes ont remarquées chez les femmes , il en est une qui a je ne sais quoi de terrible, et qui comporte une vigueur d'âme, une lucidité d'aperçus,une promptitude de décision, une insouciance, ou plutôt un parti pris sur certaines choses dont s'effrayerait un homme. Ces facultés sont cachées sous les dehors de la faiblesse la plus gracieuse. Ces femmes, seules entre les femmes, offrent la réunion ou plutôt le combat de deux êtres qucBuffonnercconnaissaitexistcrque chez l'homme. Les autres femmes sont entièrement femmes, elles sont entièrement tendres, entièrement mères, entièrement dévouées, entièrement nulles ou ennuyeuses ; leurs nerfs sont d'accord avec leur sang et le sang avec le cœur; mais les femmes comme la duchesse peuvent arriver à tout ce que la sensibilité a de plus élevé et faire preuve de la plus égoïste insensibilité. L'une des gloires de Molière est d'avoir admirablement peint, d'un seul côté seulement , ces natures de femmes dans la plus grande figure qu'il ait taillée en plein marbre : Célimène ! Célimène qui représente la femme aristocratique, comme Figaro, cette seconde édition dePauurge, représente le peuple. Ainsi accablée sous le poids de dettes énormes, la duchesse s'était ordonné à elle-même , absolument comme Napoléon oubliait et reprenait à volonté le fardeau de ses pensées, de ne songer à cette avalanche de soucis qu'à un seul moment et pour prendre un parti définitif. Elle avait la faculté de se séparer d'elle-même et de contempler le désastre à quelques pas au lieu de se laisser enterrer dessous. C'était, certes, grand, mais horrible dans une femme. Ainsi, entre l'heure de son réveil où elle avait retrouvé toutes ses idées, et celui où elle s'était mise à sa toilette, elle avait contemplé le danger dans toute son étendue : la possibilité d'une chute épouvantable. Elle méditait : la fuite en pays étranger, ou aller au roi et lui déclarer cette dette, ou séduire un riche banquier et payer en jouant à la bourse avec l'or qu'il lui donnerait, car il serait

assez spirituel pour n'apporter que des bénéfices , et ne jamais parler de pertes , ce qui gazerait tout. Ces divers moyens, celle catastrophe, tout avait été délibéré froidement , avec calme , sans trépidation. De même qu'un naturaliste prend le plus splcndidc des lépidoptères , et le fiche sur du colon avec une épingle, madame de Maufrigneuse avait ôté son amour de son cœur pour penser à la nécessité du moment, prête à reprendre sa belle passion sur sa ouale immaculée quand elle aurait sauvé sa couronne de duchesse. Point de ces hésitations que Richelieu ne confiait qu'au père Joseph , que Napoléon cachait à tout le monde, elle s'était dit : Ou ceci ou cela. Elle était au coin de son feu , commandant sa toilette pour aller au bois , si le lemps le permettait , quand Victurnien entra.

Le comte, malgré son esprit et ses capacités étouffées , était , lui , comme aurait dû être cette femme : il avait des palpitations au cœur, il suait dans son harnois de dandy, il n'osait encore porter une main sur la pierre qui, retirée, allait faire crouler la pyramide de leur mutuelle existence. Il lui en coûtait tant d'avoir une certitude : les hommes les plus forts aiment à se tromper eux-mêmes sur certaines choses où la vérité connue les humilierait, les offenserait d'eux à eux. Victurnien força sa propre incertitude à venir sur le terrain en lâchant une phrase compromettante.

— Qu'avcz-vous? avait été le premier mot de madame de Maufrigneuse à l'aspect de Victurnien.

— Mais, ma chère Diane, je suis dans un si grand embarras qu'un homme au fond de l'eau et à sa dernière gorgée est heureux en comparaison de moi.

— Bah ! fit-elle, des misères, vous êtes un enfant! voyons, dites...

— Je suis perdu de dettes , et arrivé au pied du mur.

—N'est-ce que cela? dit-elle en souriant. Toutes les affaires d'argent s'arrangent d'une manière ou de l'autre... Il n'y a d'irréparable que les désastres du cœur...

Victurnien , mis à l'aise par cette compréhension subite de sa position, déroula la brillante tapisserie de sa vie pendant ces dix-huit mois , mais à l'envers, et avec talent d'ailleurs, avec esprit; il déploya dans son récit cette poésie du moment qui ne manque à personne dans les grandes crises. La duchesse écoutait comme elle savait écouter : le coude appuyé sur son genou levé très-haut, car elle avait le pied sur un tabouret; ses doigts groupés autour de son joli menton , les yeux attachés aux yeux du comte, fixes, mais des myriades de sentiments passaient, sous leur bleu comme des lueurs d'orage entre deux nuées ; le front calme, la bouche sérieuse d'attention , sérieuse d'amour, les lèvres nouées

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aux lèvres de Victurnien quoique séparées... Être écouté ainsi, voyez-vous ! c'est à croire que l'amour rlivin élait flans ce cœur; aussi quand îe comte eut proposé la fuite à cette âme attachée à son âme , fut-il obligé de s'écrier : Vous êtes un ange !... car elle avait déjà répondu sans avoir encore parlé.

— Bien, bien, dit la duchesse, qui, au lieu d'être livrée à l'amour qu'elle exprimait, était livrée i de profondes combinaisons qu'elle gardait pour elle. Il ne s'agit pas de cela , mon ami.

L'ange n'était plus que celai

— Pensons à vous. Oui , nous partirons , le plus tôt sera le mieux; arrangez tout, je vous suivrai, [l'est beau de laisser là Paris et le monde. Je vais faire mes préparatifs de manière à ce qu'on ne puisse rien soupçonner.

Ce mot : Je vous suivrai! fut dit comme mademoiselle Mars le dirait pour faire tressaillir trois mille spectateurs. Quand une duchesse de Maufri- ^neuse offre dans une pareille phrase un pareil sacrifice à l'amour, elle a payé sa dette : il est impossible de lui parler de détails ignobles. Victurnien iut d'autant mieux lqi cacher les moyens qu'il comptait employer, que Diane de Maufrigneu.se se ;arda bien de le questionner. Elle resta conviée, comme le disait de Marsay , au banquet couronné Je roses que devait lui apprêter Victurnien.

Victurnien ne voulut pas s'en aller sans que cette promesse fut scellée, il avait besoin de puiser du courage dans son bonheur pour se résoudre à une iction, qui serait, se disail-il, mal interprétée; mais 1 compta, ce fut sa raison déterminante, sur sa ante et sur son père pour étouffer l'affaire, il comptait même encore trouver Chesnel avec une transaction. D'ailleurs, cette affaire était le seul moyen de raire un emprunt sur les terres de la famille.

Avec trois cent mille francs , ils iraient vivre tieureux, cachés, dans un palais à Venise, ils y )ublieraient l'univers! Ils se racontèrent leur roman par avance !

Le lendemain, Victurnien fit un mandat de trois cent mille francs, et le porta chez les Relier. Les Relier payèrent, ils avaient, en ce moment, des fonds à du Croisier ; mais ils le prévinrent par une lettre qu'il ne tirât plus sur eux , sans avis. Du Croisier, très-étonné , demanda son compte. On le lui envoya. Ce compte lui expliqua tout : sa vengeance élait échue.

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