‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 7 sur 157 · MARIE TOUCHET · texte numérisé non relu

MARIE TOUCHET

La petitemaisonoùdemeurait la dame de Belleville et où Charles IX avait déposé ses prisonniers, était l'avant-dernière dans la rue de l'Autruche, du côté de la rue Saint-Honoré. La porte de la rue que flanquaient deux petits pavillons en brique, semblait fort simple dans un temps où les portes et leurs accessoires étaient si curieusement traités. Elle se composait de deux pilastres en pierre taillée en pointe de diamant , et le cintre représentait une femme couchée qui tenait une corne d'abondance. La porte, garnie de ferrures énormes, avait, à hauteur d'oeil , un guichet pour examiner les gens qui demandaient à entrer. Chacun des pavillons logeait un concierge, car le plaisir extrêmement capricieux du roi Charles exigeait un concierge jour et nuit. La maison avait une petite cour pavée à la vénitienne. A cette époque où les voitures n'étaient pas inventées, les dames allaient à cheval ou en litière, et les cours pouvaient être magnifiques, sans que les chevaux ou les voitures les gâtassent. Il faut sans cesse penser à cette circonstance pour s'expliquer l'étroitesse des rues, le peu de largeur des cours, et certains détails des habitations du xve siècle. La maison, élevée d'un étage au-dessus du rez-dechaussée, était couronnée par une frise sculptée, sur laquelle s'appuyait un toit à quatre pans , dont le sommet formait une plate-forme. Ce toit était percé de trois lucarnes ornées de tympans et de chambranles que le ciseau avait dentelés et couverts d'arabesques. Chacune des trois croisées du premier étage se recommandait également par ses broderies de pierre, que la brique des murs faisait ressortir. Au rez-de-chaussée , un double perron décoré fort

BALZAC. T. VI

délicatement, eldontla tribune se distinguait par un lacs d'amour, menait à une porte d'entrée en bossages vermiculés , système de décors qui se retrouvait dans la croisée de droite et dans celle de gauche. Un jardin, où abondaient les fleurs rares, occupait derrière la maison un espace égal en étendue à celui de la cour. Ce jardin était distribué et planté à la mode de ce temps: une vigne tapissait les murailles; au milieu de quelques carrés de fleurs s'élevait un pin argenté, dans le fond se trouvait un petit bosquet d'ifs taillés ; les murs étaient revêtus de mosaïques composées de différents cailloux assortis , et dont les dessins, quoique grossiers, plaisaient à l'œil par la richesse des couleurs en harmonie avec celles des fleurs. La façade du jardin, semblable à celle de la cour, offrait comme elle un joli balcon travaillé qui surmontait la porte et embellissait la croisée du milieu. Sur le jardin comme sur la cour , les ornements de cette maîtresse croisée avancée de quelques pieds, montaient jusqu'à la frise, en sorte qu'elle simulait un petit pavillon semblable à une lanterne. Les appuis des autres croisées étaient incruslésde marbres précieux encadrés dans la pierre.

Malgré le goût exquis qui respirait dans cette maison , elle avait une physionomie triste. Le jour y était obscurci par les maisons voisines et par les toits de l'hôtel d'Alençon qui projetaient leur ombre sur la cour et sur le jardin; puis, il y régnait un profond silence. Mais ce silence , ce clair obscur , cette solitude faisaient du bien à l'âme qui pouvait s'y livrer à une seule pensée, comme dans un cloître où l'on se recueille, ou comme dans la coite maison où l'on aime. Qui ne devinerait maintenant les recherches intérieures de cette retraite, seul lieu de son royaume où l'avant-dernier Valois pouvait épancher son âme , dire ses douleurs , déployer son goût pourles arts et selivrer à lapoésiequ'il aimait, toutes affections contrariées par les soucis de la plus pesante des royautés? Là seulement sa grande âme et sa haute valeur étaient appréciées; là seulement il se livra durantquelques mois fugitifs, les derniers de sa vie, aux jouissances de la paternité, plaisirs dans lesquels il se jetait avec la frénésie que le pressentiment d'une horrible et prochaine mort imprimait à toutes ses actions.

Dans l'après-midi, le lendemain, Marie achevait sa toilette dans son oratoire, qui était le boudoir de ce temps-là. Elle arrangeait quelques boucles de sa belle chevelure noire , afin d'en marier les touffes avec un nouvel escoffion de velours , et se regardait attentivement dans son miroir.

— Il est bientôt quatre heures; cet interminable conseil est fini, se disait-elle. Jacob est revenu du Louvre où l'on est en émoi à cause du nombre des conseillers convoqués, et delà durée de cette séance.

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Qu'est-il donc arrivé? quelque malheur. Mon Dieu, sail-il combien l'âme s'use à l'attendre en vain! Il est allé peut-être à la chasse? S'il s'est amusé , tout sera pour le mieux ; si je le vois gai, j'oublierai que j'ai souffert.

Elle appuya ses mains le long de sa taille afin d'effacer quelque léger pli, et se tourna de côté pour voir en profil comment allait sa robe ; mais elle vit alors le roi sur le lit de repos. Les tapis assourdissaient si bien le bruit des pas qu'il avait pu se glisser là sans êlre entendu.

— Vous m'avez fait peur, dit-elle en laissant échapper un cri de surprise promptement réprimé.

— Tu pensais à moi ? dit le roi.

— Quand ne pensé-je pas à vous? demanda-i-cllc en s'asseyant près de lui.

Elle lui ôla son chapeau , son manteau; lui passa les mains dans les cheveux, comme si elle eut voulu les lui peigner avec les doigts. Charles se laissa faire sans rien répondre. Etonnée, Marie se mit à genoux pour bien étudier le pâle visage de son royal maître, et reconnut alors les traces d'une fatigue horrible et d'une mélancolie plus dévorante que toutes les mélancolies qu'elle avait déjà dissipées. Elle retint une larme , et garda le silence pour ne pas irriter par d'imprudentes paroles des douleurs qu'elle ne connaissait pas encore. Elle fit ce que font, en semblable occurrence, les femmes tendres : elle baisa ce front sillonné de rides précoces, ces joues décomposées, en essayant d'imprimer la fraîcheur de son âme à celte âme soucieuse, en faisant passer son esprit dans de suaves caresses qui n'eurent aucun succès. Elle leva la tête à la hauteur de celle du roi, qu'elle étreignit doucement de ses bras mignons, et se tint coi, le visage appuyé sur ce sein douloureux, en épiant le moment opportun pour questionner ce malade abattu.

— Mon Chariot, ne direz-vous pas à votre pauvre amie inquiète les pensées qui embrunent votre front chéri, qui font pâlir vos belles lèvres rouges?

— A l'exception de Charlemagne, dit-il d'une voix sourde et creuse, tous les rois de France du nom de Charles ont fini misérablement.

— Bah ! dit-elle , et Charles VIII?

— A la fleur de l'âge , reprit le roi , ce pauvre prince s'est cogné la tête à une porte basse, au château d'Amboise qu'il embellissait, et il mourut en d'horribles souffrances; on lui a percé le crâne avec un effroyable instrument que Paré s'occupe à perfectionner, et que je croyais sentir dans ma tête, à mesure qu'il me décrivait l'opération. Cette horrible torture a donné la couronne à notre maison.

— - Charles VII a reconquis son royaume.

— Petite , il y est mort (le roi baissa la voix ) de

faim , redoutant d'être empoisonné par le dauphin , qui avait déjà fait mourir sa belle Agnès. Le père craignait son fils ; aujourd'hui , le fils craint sa mère !

— Pourquoi fouillez-vous ainsi dans le passé? ditelle en pensant à l'épouvantable vie de Charles VI.

— Que veux-tu , mon minon ! les rois peuvent trouver, sans recourir aux devins, le sort qui les attend ; ils n'ont qu'à consulter l'histoire. Je suis en ce moment occupé d'éviter le sort de, Charles le Simple, qui fut dépouillé de sa couronne, et mourut en prison, après sept ans de captivité.

— Charles V a chassé les Anglais! dit-elle victorieusement.

— Non lui, mais du Guesclin, car empoisonné par Charles de Navarre, il a traîné des jours languissants.

— Mais Charles IV? dit-elle.

— Il s'est marié trois fois, sans pouvoir obtenir d'héritiers, malgré la beauté masculine qui distinguait les enfants de Philippe le Bel. Ainsi finirent les premiers Valois, les nouveaux finiront de même, la reine ne m'a donné qu'une fille, et je mourrai sans la laisser grosse, car une minorité serait le plus grand malheur dont je puisse affliger le royaume. D'ailleurs, vivrait-il? Ce nom de Charles est de funeste augure, Charlemagne en a épuisé le bonheur. Si je redevenais roi de France, je tremblerais de me nommer Charles X.

— Qui donc en veut à la couronne ?

— Mon frère d'Alençon conspire contre moi. Partout des ennemis...

— Monsieur , dit Marie en faisant une adorable petite moue , contez-moi des histoires plus gaies.

— Mon joyau chéri, répliqua vivement le roi , ne me dis jamais monsieur, même en riant; tu me rappelles ma mère qui me blesse sans cesse avec ce mot, par lequel ellesemble m'ùter ma couronne. Elle dit mon fils au duc d'Anjou , c'est-à-dire au roi de Pologne.

— Sire , fit Marie en joignant les mains comme si elle eût prié Dieu, il est un royaume où vous êtes adoré; Votre Majesté l'emplit de sa gloire, de sa force; et là , le mot monsieur veut dire mon bienaimé seigneur.

Elle déjoignit les mains, et, par un geste mignon, désigna du doigt son cœur au roi. Ces paroles furent si bien musiquées, pour employer un mot du temps qui peint les mélodies de l'amour, que Charles IX prit Marie par la taille, l'enleva avec celte force nerveuse qui le distinguait, l'assit sur ses genoux, et se frotta doucement le front aux boucles de cheveux que sa maîtresse avait si coquettement arrangées. Marie jugea le moment favorable, elle hasarda quelques baisers que Charles souffrit . plutôt qu'il ne les

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accepta; puis, entre deux baisers , elle lui dit : — Si mes gens n'ont pas menti, tu aurais couru Paris pendant toute celle nuit , comme dans le temps où lu faisais des folies en vrai cadet de famille.

— Oui , dit le roi , qui resta perdu dans ses pensées.

— N'as-lu pas battu le guet , et dévalisé quelques bons bourgeois? Quels sont donc les gens que l'on m'a donnés à garder, et qui sont si criminels que vous ayez défendu d'avoir avec eux la moindre communication ? Jamais fdle n'a été verrouillée avec plus de rigueur? ils n'ont ni bu, ni mangé; les Allemands de M. de Solern n'ont laissé approcher personne de la chambre où vous les avez mis. Estce une plaisanterie, esl-ce une affaire sérieuse?

— Oui , hier au soir, dit le roi , en sortant de sa rêverie, je me suis mis à courir sur les loits avec Tavannes et les Gondi; j'ai voulu voir les compagnons de mes anciennes folies, mais les jambes ne sont plus les mêmes : nous n'avons osé sauter les rues. Cependant nous avons franchi deux cours en nous élançant d'un toit sur l'autre; à la dernière, arrivés sur un pignon , à deux pas d'ici , serrés à la barre d'une cheminée, nous nous sommes dit, Tavannes et moi , qu'il ne fallait pas recommencer; si chacun de nous avait été seul, aucun n'aurait fait le coup.

— Tu as sauté le premier , je gage? (Le roi sourit.) Je sais pourquoi tu risques ainsi ta vie.

— Oh! la belle devineresse !

— Tu es las de vivre.

— Foin des sorciers ! je suis poursuivi par eux, dit le roi , reprenant un air grave.

— Ma sorcellerie est l'amour , reprit-elle en souriant. Depuis le jour heureux où vous m'avez aimée, n'ai-je pas toujours deviné vos pensées? Et, si vous voulez me permctlre de vous dire la vérité, les pensées qui vous tourmentent aujourd'hui ne sont pas dignes d'un roi.

— Suis-je roi? dit-il avec amertume.

— Ne pouvez-vous l'être? Comment fitCharles VII de qui vous portez le nom? Il écouta sa maîtresse, monseigneur, et il reconquit son royaume, envahi par les Anglais comme le vôtre l'est par ceux de la religion. Votre dernier coup d'Etat vous a tracé une roule qu'il faut suivre. Exterminez l'hérésie.

— Tu blâmais le stratagème , dit Charles , et aujourd'hui...

— Il est accompli, répondit-elle.

— Charles VII n'avait que des hommes à combat- Ire, et je trouve en face de moi des idées, reprit le roi. On tue les hommes, on ne tue pas des mots! L'empereur Charles-Quint y a renoncé ; son fils Don Philippe y épuise ses forces; nous y périrons tous, nous autres rois. Sur qui puis-je m'appuyer? A

droite , chez les catholiques, je trouve les Guise qui me menacent; à gauche , les calvinistes ne me pardonneront jamais la mort de mon pauvre père Coligny , ni la saignée d'août; devant moi, j'ai ma mère...

— Arrêtez-la , régnez seul, dit Marie à voix basse et dans l'oreille du roi.

— Je le voulais hier , et ne le veux plus aujourd'hui. Tu en parles bien à ton aise.

— Entre la fdle d'un apothicaire et celle d'un médecin , la dislance n'est pas si grande, reprit Marie Touchet, qui plaisantait volontiers sur la fausse origine qu'on lui prêtait.

Le roi fronça le sourcil.

— Marie, point de ces libertés! Catherine de Médicis est ma mère, et tu devrais trembler de...

— Et que craignez-vous?

— Le poison ! dit enfin le roi, hors de lui-même.

— Pauvre enfant! s'écria Marie en retenant ses larmes, car lanl de force unie à tant de faiblesse l'émut profondément. — Ah! reprit-elle, vous me faites bien haïr madame Catherine qui me semblait si bonne femme, et de qui les bontés me paraissent être des perfidies. Pourquoi me fait-elle tant de bien, et à vous tant de mal? Pendant mon séjour en Dauphiné, j'ai appris sur le commencement de votre règne bien des choses que vous m'aviez cachées , et la reine votre mère me semble avoir causé tous vos malheurs.

— Comment? dit le roi , vivement préoccupé.

— Les femmes dont l'âme est grande et dont les intentions sont pures se servent des vertus pour dominer les hommes qu'elles aiment, mais les femmes qui ne leur veulent pas de bien les gouvernent en prenant des points d'appui dans leurs mauvais penchants. Or, la reine a fait des vices de plusieurs belles qualités à vous, et vous a fait croire que vos mauvais côtés étaient des vertus. Etait-ce là le rôle d'une mère? Soyez un tyran à la façon de Louis XI, inspirez une profonde terreur; imitez don Philippe, bannissez les Italiens, donnez la chasse aux Guise et confisquez les terres des calvinistes ; vous vous élèverez dans cette solitude, et vous sauverez le trône. Le moment est propice, votre frère est en Pologne.

— Nous sommes deux enfants en politique, dit Charles avec amertume ; nous ne savons faire que l'amour. Hélas, mon minon, hier, je songeais à tout ceci, je voulais accomplir de grandes choses; ma mère a soufflé sur mes châteaux de cartes. De loin, les questions se dessinent nettement comme des cimes de montagnes, et chacun se dit : — J'en finirais avec le protestantisme, je mettrais messieurs de Guise à la raison , je me séparerais de la cour de Rome, je m'appuierais sur le peuple, sur la bourse

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geoisic, enfin de loin, tout paraît simple : mais en voulant gravir les montagnes, à mesure qu'on s'en approche, les difficultés se révèlent. Le protestantisme en lui-même est le dernier souci des chefs du parti protestant, et messieurs de Guise, ces emportés catholiques, seraient au désespoir de voir les protestants réduits ; chacun obéit à ses intérêts avant tout; les opinions religieuses servent de voile à des ambitions insatiables. Le parti de Charles IX est le plus faible de tous; celui du roi de Navarre, celui du roi de Pologne, celui du duc d'Alençon , celui des Condé, celui des Guise, celui de ma mère, se coalisent les uns contre les autres et me laissent seul jusque dans mon conseil. Ma mère est au milieu de tant d'éléments de trouble la plus forte, elle vient de me démontrer l'inanité de mes plans ; nous sommes environnés de sujets qui narguent la justice. La hache de Louis XI, de qui tu parles , nous manque; le parlement ne condamnerait ni les Guise, ni le roi de Navarre, ni les Condé, ni mes frères, il croirait mettre le royaume en feu. Il faudrait avoir le courage que veut l'assassinat, le trône en viendra là avec ces insolents qui ont supprimé la justice ; mais où trouver des bras fidèles? Le conseil tenu ce matin m'a dégoûté de tout : partout des trahisons, partout des intérêts contraires. Je suis las de porter ma couronne, je ne veu\ plus que mourir en paix.

Et il retomba dans une morne somnolence.

— Dégoûté de tout ! répéta douloureusement Marie Touchet , en respectant la profonde torpeur de son amant.

Charles était, en effet, en proie à l'une de ces prostrations complètes de l'esprit et du corps, produites par la fatigue de toutes les facultés, et augmentées par le découragement que causent l'étendue du malheur, l'impossibilité reconnue du triomphe, ou l'aspect de difficultés si multipliées , que le génie lui-même s'en effraye. L'abattement du roi était en raison de la hauteur à laquelle avaient monté son courage et ses idées, depuis quelques mois. Puis un accès de mélancolie nerveuse, engendrée par la maladie elle-même, l'avait saisi au sortir du long conseil qui s'était tenu dans son cabinet. Marie vit bien qu'il se trouvait en proie à l'une de ces crises où tout est douloureux et importun, même l'amour ; elle demeura donc agenouillée, la tête sur les genoux du roi , qui laissa sa main plongée dans les cheveux de sa maîtresse, sans mouvement, sans dire un mot, sans soupirer, nielle non plus. Il était plongé dans la léthargie de l'impuissance, et Marie dans la stupeur du désespoir de la femme aimante qui aperçoit les frontières où finit l'amour. Les deux amants restèrent ainsi dans le plus profond silence pendant un long moment, pendant une de ces heures où toute réflexion fait plaie, où les nuages d'une

tempête intérieure voilent jusqu'aux souvenirs du bonheur. Marie se crut pour quelque chose dans cet effrayant accablement. Elle se demanda , non sans terreur, si les joies excessives par lesquelles le roi l'avait accueillie , si le violent amour qu'elle ne se sentait pas la force de combattre, n'affaiblissaient point l'esprit et le corps de Charles IX. Au moment où elle leva ses yeux, baignés de larmes comme son visage, vers son amant, elle vit des larmes dans les yeux et sur les joues décolorùes du roi. Celte entente qui les unissait jusque dans la douleur, émut si fort Charles IX, qu'il sortit de sa torpeur comme un cheval éperonné. Il prit Marié par la taille, et, avant qu'elle ne pût deviner sa pensée, il l'avait posée sur le lit de repos.

— Je ne veux plus être roi, dit-il, je ne veux plus être que ton amant, et tout oublier dans le plaisir! Je veux mourir heureux, et non dévoré par les soucis du trône.

L'accent de ces paroles, et le feu qui brilla dans les yeux naguère éteints de Charles IX , au lieu de plaire à Marie, lui firent une peine horrible; car en ce moment elle accusait son amour de complicité avec les causes de la maladie dont mourait le roi.

— Vous oubliez vos prisonniers, lui dit-elle en se levant avec brusquerie.

— Et que m'importent ces hommes ! je leur permets de m'assassiner.

— Ce sont des assassins! dit-elle.

— Ne t'en inquiète pas, nous les tenons, chère enfant! ne t'occupe pas d'eux, mais de moi. Ne m'aimes-lu donc pas?

— Sire !

— Sire, répéla-t-il en faisant jaillir des étincelles de ses yeux , tant fut violent le premier essor de la colère excitée par le respect intempestif de sa maîtresse. Tu t'entends avec ma mère.

— Mon Dieu! s'écria Marie en regardant le tableau de son prie-Dieu, et s'efforçant d'y atteindre pour y dire quelque oraison , faites qu'il me comprenne!

— Ah! reprit le roi d'un air sombre, aurais-tu donc quelque chose à te reprocher? Puis , la gardant entre ses bras, il plongea ses yeux dans les yeux de sa maîtresse : — J'ai entendu parler de la folle passion d'un certain d'Entrague pour toi, dit-il d'un air égaré.

Marie le regarda d'un air si fier, que le roi devint honteux. En ce moment, les cris du petit Charles de Valois , qui venait de s'éveiller et que sa nourrice apportait sans doute, se firent entendre dans le salon voisin.

— Entrez, la Bourguignonne! dit Marie en allant prendre son enfant à la nourrice et l'apportant au

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roi : — Vous êtes plus enfant que lui , dit-elle à demi courroucée , à demi calmée.

— Il est bien beau, dit Charles IX en prenant son (ils.

— Moi seule sais combien il te ressemble , dit Marie. Il a déjà les gestes et ton sourire...

— Si petit? demanda le roi en souriant.

— Les hommes ne veulent pas croire ces choseslà, dit-elle; mais joue avec lui, regarde-le! tiens, n'ai-je pas raison ?

— C'est vrai, s'écria le roi surpris par un mouvement de l'enfant qui lui parut la miniature d'un de ses gestes.

— La jolie fleur! fit la mère. Il ne me quittera jamais, lui ! il ne me causera point de chagrins.

Le roi jouait avec son fils , il le faisait sauter, il le baisait avec un entier emportement, il lui disait de ces folles et vagues paroles , jolies onomatopées que savent créer les mères et les nourrices; sa voix se faisait enfantine ; enfin son front s'éclaircit, la joie revint sur sa figure attristée, et quand Marie vit que son amant oubliait tout, elle posa la tète sur son épaule et lui souffla ces mots à l'oreille: — Ne tnedirez-vous pas, mon Chariot, pourquoi vous me donnez des assassins à garder, et quels sont ces hommes, et ce que vous en comptez faire? Enfin , où alliez-vous sur ces toits? J'espère qu'il ne s'agit pas d'une femme?

— Tu m'aimes toujours autant! dit le roi surpris par le rayon clair d'un de ces regards inquisitifs que les femmes savent jeter à propos.

— Vous avez pu douter de moi, reprit-eile en roulant des larmes entre ses belles paupières fraîches.

— Il y a des femmes dans mon aventure; mais ce sont des sorcières. Où en étais-je?

— Nous étions à deux pas d'ici , sur le pignon d'une maison, dit Marie, dans quelle rue?

— Rue Saint-Honoré, mon minon , dit le roi qui parut s'être remis , et qui , en reprenant ses idées , voulut mettre sa maîtresse au fait de la scène qui allait se passer chez elle. En y passant hier pour aller vaurienner , mes yeux furent attirés par une vive clarté qui partait des combles de la maison où demeure René , le parfumeur et le gantier de ma mère , le tien , celui de la cour. J'ai des doutes violents sur ce qui se fait chez cet homme, et si je suis empoisonné, là s'est préparé le poison.

— Dès demain je le quitte , dit Marie.

— Ah ! tu l'avais conservé quand je l'avais quitté, s'écria le roi. Ici était ma vie, reprit-il d'un air sombre , on y a sans doute mis la mort...

— Mais, cher enfant, je reviens de Dauphiné, avec notre dauphin, dit-elle en souriant, et René ne m'a rien fourni depuis la mort delà reine de Navarre... Continue, tu as grimpé sur la maison de René?

— Oui, reprit le roi. En un moment je suis arrivé, suivi de Tavannes, dans un endroit d'où j'ai pu voir, sans être vu, l'intérieur de la cuisine du diable et y remarquer des choses qui m'ont inspiré les mesures que j'ai prises. N'as-lu jamais examiné les combles qui terminent la maison de ce damné Florentin? Les croisées du côté de la rue sont toujours fermées, excepté la dernière, d'où l'on voit l'hôtel de Soissons et la colonne qu'a fait bâtir ma mère pour son astrologue Cosme Ruggicri. Dans ces combles, il se trouve un logement et une galerie qui ne sont éclairés que du côté de la cour , en sorte que, pour voir ce qui s'y fait, il faut aller là où nul homme ne peut avoir la pensée de grimper, sur le chaperon d'une haute muraille qui aboutit aux toits de la maison de René. Les gens qui ont établi là leurs fourneaux où ils distillent la mort, comptaient sur la couardise des Parisiens pour n'être jamais vus , mais ils ont compté sans Charles de Valois. Moi , je me suis avancé dans le chéneau jusqu'à une croisée, contre le jambage de laquelle je me suis tenu droit , en passant mon bras autour du singe qui en fait l'ornement.

— Et qu'avez-vous vu, mon cœur? dit Marie effrayée.

— Un réduit où se fabriquent des œuvres de ténèbres , répondit le roi. Le premier objet sur lequel était tombé mon regard était un grand vieillard assis dans une chaire, et doué d'une magnifique barbe blanchecomme celleduvieux l'Hôpital, vêtu comme lui d'une robe de velours noir. Sur son large front, profondément sillonné par des rides creuses , sur sa couronne de cheveux blanchis, sur sa face calme et attentive, pâle de veilles et de travaux, tombaient les rayons concentrés d'une lampe, d'où jaillissait une vive lumière. Il partageait son attention entre un vieux manuscrit dont le parchemin doit avoir plusieurs siècles, et deux fourneaux allumés où cuisaient des substances hérétiques. Le plancher du laboratoire ne se voyait ni en haut ni en bas, tant il s'y trouvait d'animaux suspendus , de squelettes , de plantes desséchées, de minéraux , d'ingrédients qui farcissaient les murs : ici, des livres, des instruments de distillation, des bahuts ouverts, des ustensiles de magie , d'astrologie; là des thèmes de nativité, des fioles, des figures envoûtées, et peut-être des poisons qu'il fournit à René pour payer l'hospitalité et la protection que le gantier de ma mère lui donne. Tavannes et moi nous avons été saisis , je te l'assure , par l'aspect de cet arsenal du diable ; car rien qu'à le voir, on est sous un charme, et n'était mon métier de roi de France, j'aurais eu peur. — « Tremble pour nous deux ! » ai-je dit à Tavannes. Mais Tavannes avait les yeux séduits par

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le plus mystérieux des spectacles. Sur un lit de repos, à côté du vieillard, était étendue une fille de la plus étrange beauté, fine et longue comme une couleuvre, blanche comme une souris, livide comme une morte , immobile comme une statue. Peut-être est-ce une femme fraîchement tirée d'un tombeau qui servait à quelque expérience, car elle nous a semblé avoir encore son linceul ; ses yeux étaient fixes , et je ne la voyais pas respirer. Le vieux drùle n'y faisait pas la moindre attention ; je le regardais si curieusement, que son esprit a, je crois, passé en moi. A force de l'étudier, j'ai fini par admirer ce regard si vif, si profond, si hardi, malgré les glaces de l'âge; celte bouche remuée par des pensées émanées d'un désir qui paraissait unique, et restait gravé dans mille plis. Tout en lui accusait une espérance que rien ne décourage et que rien n'arrête. Son attitude pleine de frémissements dans son immobilité, ces contours si déliés, si bien fouillés par une passion qui fait l'office d'un ciseau de sculpteur, celte idée acculée sur une tentalive criminelle ou scientifique, cette intelligence chercheuse, à la pisle de la nature, vaincue par elle et courbée sans avoir rompu sous le faix de son audace à laquelle elle ne renonce point , menaçant la création avec le feu qu'il tient d'elle... tout m'a fasciné pendant un moment. J'ai trouvé ce vieillard plus roi que je ne le suis, car son regard embrassait le monde et le dominait. J'ai résolu de ne plus forger des épées , je veux planer sur les abîmes ainsi que fait ce vieillard. Sa science m'a semblé comme une royauté sûre. Enfin, je crois aux sciences occultes.

— Vous, le fils aîné, le vengeur de la sainte Église catholique, apostolique et romaine! dit Marie.

— Moi !

— Que vous esl-il donc arrivé? Continuez, je veux avoir peur pour vous, vous aurez du courage pour moi.

— En regardant son horloge, le vieillard se leva, reprit le roi ; il est sorti , je ne sais par où , mais j'ai entendu ouvrir la croisée du côté de la rue Saint- Honoré. Bientôt une lumière a brillé : puis j'ai vu , sur la colonne de l'hôtel de Soissons, une autre lumière qui répondait à celle du vieillard, et qui nous a permis de voir Cosme Ruggieri sur le haut de la colonne. — Ah! ils s'entendent, ai-je dit à Tavannes qui trouva dès lors lout effroyablement suspect, et qui fut de mon avis de nous emparer de ces deux hommes et de faire examiner incontinent leur atelier monstrueux; mais avant de procéder à une saisie générale, nous avons voulu voir ce qui allait advenir. Au bout d'un quart d'heure , la porte s'est ouverte, et Cosme Ruggieri, le conseiller de ma mère, le puits sans fond où s'engloutissent tous les secrets de la cour , à qui les femmes demandent

du secours contre leurs maris et contre leurs amants, à qui les amants et les maris demandent secours con- Ire leurs infidèles, qui trafique de l'avenir et aussi du passé, eu recevant de toutes mains, qui vend des horoscopes et qui passe pour savoir tout, cette moitié de démon est entré disant au vieillard : — Bonjour, mon frère ! Il amenait une effroyable petite vieille édentée , bossue , lorduc , crochue comme un marmouset de fantaisie, mais plus horrible; elle était ridée comme une vieille pomme , sa peau avait une leinle de safran , bon menton mordait son nez, sa bouche était une ligne à peine indiquée, ses yeux ressemblaient aux points noirs d'un dé, son front exprimait l'amertume, ses cheveux s'échappaient en mèches grises de dessous un sale escufiion ; elle marchait appuyée sur une béquille ; elle sentait le fagot et la sorcellerie, elle nous fit peur, car ni Tavannes, ni moi, nous ne la primes pour une femme naturelle, Dieu ne lésa pas faites aussi épouvantables. Elle s'assit sur an escabeau près de la jolie couleuvre blanche dont Tavannes s'amourachait. Les deux frères ne firent aucune attention ni à la vieille ni à la jeune qui, l'une près de l'autre, formaient un couple horrible. D'un côté la vie dans la mort , de l'autre la mort dans la vie.

— Mou gentil poëic! s'écria Marie en baisant le roi.

— Bonjour, Cosme, a répondu le vieil alchimiste à son frère. Et tous deux ont regardé le fourneau.

— Quelle force a la lune aujourd'hui? demanda le vieillard à Cosme.

— Mais, caro Lorenzo, a répondu l'astrologue de ma mère , la marée de septembre n'esl pas encore finie, on ne peut rien savoir par un semblable désordre. — Que nous dit l'Orient, ce soir? — Il vient de découvrir, a répondu Cosme, une force créatrice dans l'air qui rend à la terre lout ce qu'elle y prend; il en conclut , comme nous, que tout icibas est le produit d'une lente transformation : mais que toutes les diversités sont les formes d'une même substance.— C'est ce que pensait mon prédécesseur, a répondu Laurent. Ce matin , Bernard de Palissy me disait que les métaux étaient le résultat d'une compression , et que le feu, qui divise lout, réunit lout aussi ; qu'il a la puissance de comprimer aussi bien que celle de séparer. Il y a du génie chez ce bonhomme.» Quoique je fusse placé de manière à ne pas être vu , Cosme dit en prenant la main de la jeune morte: — Il y a quelqu'un près de nous ! Qui est-ce? demanda-t-il. — Le roi ! dit-elle. Je me suis montré en frappant au vitrail, Ruggieri m'a ouvert la croisée, et j'ai sauté dans celle cuisine de l'enfer, suivi de Tavannes. — Oui, le roi, dis-je aux deux Florentins qui nous parurent saisis de terreur. Malgré vos fourneaux et vos livres, vos sorcières et votre science,

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vous n'avez pas su deviner ma visite. Je suis bien aise de voir ce fameux Laurent Roggierï, de qui parle si mystérieusement la reine ma mère, dis-je au vieillard qui se leva et s'inclina. Vous êtes dans le royaume sans mon agrément, bonhomme ! Pour qui travaillez-vous ici, vous qui, de père en fils, êtes au cœur de la maison de Médicis? Écoulez-moi ! Vous puisez dans tant de bourses , que depuis longtemps des gens cupides eussent été rassasiés d*or; vous êtes des gens trop rusés pour vous jeter imprudemment dans des voies criminelles, mais vous ne devez pas non plus vous jeter en étourneaux dans celte cuisine. Vous avez donc de secrets desseins, vous qui n'êtes satisfaits ni par l'or, ni par le pouvoir? Qui servez-vous? Dieu ou le diable? Que fabriquez-vous ici? Je veux la vérité tout entière , je suis homme à l'entendre et à vous garder le secret sur vos entreprises, quelque blâmables qu'elles puissent être. Ainsi, vous me direz tout sans feinlise; si vous me trompez , vous serez traités sévèrement. Païens ou chrétiens, calvinistes ou mahomélans, vous avez ma parole royale de pouvoir sortir impunément du royaume au cas où vous auriez quelques peccadilles à vous reprocher; et vous aurez le demeurant de celte nuit et la matinée de demain pour faire votre examen de conscience, car vous êles mes prisonniers , et vous allez me suivre en un lieu où vous serez gardés comme des trésors. » Avant de se rendre à mon ordre, les deux Florentins se sont consultés l'un l'autre par un regard fin, et Laurent Ruggieri m'a dit que je devais être certain qu'aucun supplice ne pourrait leur arracher leurs secrets : malgré leur faiblesse apparente, ni la douleur, ni les sentiments humains n'avaient prise sur eux; la confiance pouvait seule faire dire à leur bouche ce que gardait leur pensée. Je ne devais pas m'élonner qu'en ce moment , ils traitassent d'égal à égal avec un roi qui ne connaissait que Dieu au-dessus de lui, car leur pensée ne relevait aussi que de Dieu. Ils réclamaient donc de moi autant de confiance qu'ils m'en accordcraicnl. Or, avant de s'engager à me répondre sans arrière-pensée, ils me demandaient de mettre ma main gauche dans la main de la jeune fille qui était là , et la droite dans la main de la vieille. Ne voulant pas leur donner lieu de penser que je craignais quelque sorlilége, je tendis mes mains. Laurent prit la droite, Cosme prit la gauche, et chacun d'eux me la plaça dans la main de chaque femme , en sorte que je fus comme Jésus-Christ entre ses deux larrons. Pendant tout le temps que les deux sorcières m'examinèrent les mains, Cosme me présenta un miroir en me priant de m'y regarder , et son frère parlait avec les deux femmes, dans une langue qui m'était inconnue , car, ni Tavannes ni moi , nous

ne pûmes saisir le sens d'aucune phrase. Avant de les amener ici , nous avons mis les scellés sur toutes les issues de cette officine que Tavannes s'est chargé de garder jusqu'au moment où par mon exprès commandement, Bernard de Palissy et Chapelain , mon médecin , s'y seront transportés pour faire une exacte perquisition detoulcs les drogues qui s'y trouvent et s'y fabriquent. Afin de leur laisser ignorer les recherches qui se font dans leur cuisine, et les empêcher de communiquer avec qui que ce soit au dehors, car ils auraient pu s'entendre avec ma mère, je les ai mis chez loi au secret entre des Allemands de Solern qui valent les meilleures murailles de geôle. René lui-même a été gardé à vue dans sa chambre par l'écuycr de M. de Solern, ainsi que les deux sorcières. Or, mon minon aimé, puisque je tiens les clefs de la cabale , les rois de Thunes , les chefs de la sorcellerie, les princes de la Bohême, les maîtres de l'avenir, les héritiers de tous les fameux pronostiqueurs, je veux lire en toi, connaître ton cœur, enfin nous allons savoir ce qui adviendra de nous !

— Je serais bien heureuse , s'ils peuvent mettre mon cœur à nu , dit Marie sans témoigner aucune appréhension.

— Je sais pourquoi les sorciers ne t'effrayent pas, toi aussi , lu jettes des sorts.

— Ne voulez-vous pas de ces pêches? réponditelle en lui présentant de beaux fruits sur une assiette de vermeil. Voyez ces raisins, ces poires, je suis allée tout cueillir moi-même à Vincennes !

— J'en mangerai donc, car il ne s'y trouve d'autre poison que les philtres issus de les mains.

— Tu devrais manger beaucoup de fruits, Charles, lu te rafraîchirais le sang, que tu brûles par tant de violences.

— Ne faudrait-il pas aussi te moins aimer?

— Peut-être, dit-elle. Si les choses que tu aimes te nuisaient, cl... je l'ai cru ! je puiserais dans mon amour la force de te les refuser. J'adore encore plus Charles que je n'aime le roi, et je veux que l'homme vive sans ces tourments qui le rendent triste et songeur.

— La royauté me gâte.

— Mais , oui , dit-elle. Si tu n'étais qu'un pauvre prince comme ton beau-frère, le roi de Navarre, ce petit coureur de filles qui n'a ni sou, ni maille! qui ne possède qu'un méchant royaume en Espagne où il ne mettra jamais les pieds , et le Béarn en France qui ne lui donne que de quoi vivre , je serais heureuse, bien plus heureuse que si j'étais vraiment la reine de France.

— Mais n'es-tu pas plus que la reine? Elle n'a le roi Charles que pour le bien du royaume, car la reine , c'est encore de la politique.

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Marie sourit et fit une jolie petite moue en disant : — On le sait, sire. Et mon sonnet est-il fait?

— Chère petite , les vers se l'ont aussi difficilement que les édils de pacification. Je l'achèverai tantôt. Mon Dieu, la vie m'est légère ici, je n'en voudrais point sortir. Et cependant il nous faut interroger les deux Florentins. Tète-Dieu pleine de reliques ! je trouvais qu'il y avait bien assez d'un Ruggicridans le royaume, et voilà qu'il s'en trouve deux. Écoute, mon minon chéri, tu ne manques pas d'esprit, tu ferais un excellent lieutenant de police, car lu devines tout...

— Mais, sire, nous supposons tout ce que nous craignons, et pour nous le probable est le vrai : voilà toute notre finesse en deux mots.

— Eh bien , aide-moi donc à sonder ces deux hommes. En ce moment, toutes mes déterminations dépendent de cet interrogatoire. Sont-ils innocents, sont-ils coupables? Ma mère est derrière eux.

— J'entends la voix de Jacob dans la vis, dit Marie.

Jacob était le valet favori du roi, celui qui l'accompagnait dans toutes ses parties de plaisir; il \int demander si le bon plaisir de son mailre était de parler aux deux prisonniers; et, sur un signe affirmatif, la dame du logis lui donna quelques ordres.

— Jacob, dit-elle, faites vider la place à tout le monde au logis, excepté la nourrice et M. le comte d'Auvergne qui peuvent y rester. Quant à vous, demeurez dans la salle basse, mais avant tout, fermez les croisées, tirez les rideaux dans le salon et allumez les chandelles.

L'impatience du roi était si grande, que pendant tes apprêts, il vint s'asseoir sur une chaire auprès de laquelle se mit sa jolie maîtresse , au coin d'une haute cheminée de marbre blanc où bridait un feu clair. Le portrait du roi était encadré dans un cadre de velours rouge, en place de miroir. Charles IX s'appuya le coude sur le bras de la chaire, et contempla les deux Florentins qui entrèrent aussitôt.

Les volets clos, les rideaux tirés , Jacob alluma les bougies d'une torchère, espèce de candélabre en argent sculpté , et la plaça sur une lable auprès des Florentins, qui reconnurent l'ouvrage de Benvenuto Cellini, leur compatriote. Les richesses decelte salle, décorée au goût de Charles IX, étincelèrent alors : on vit mieux qu'en plein jour le brun rouge des tapisseries; les meubles ouvragés délicatement réfléchirent dans les tailles de leur ébène la lueur des bougies et celle du foyer, les dorures sobrement distribuées éclatèrent çà et là comme des yeux , et animèrent la couleur brune qui régnait dans cet amoureux pourpris. Marie Touchet fut saisie de la grandeur qui recommandait l'austère vieillard dont la barbe d'argent était rehaussée par sa pelisse en

velours noir; son front ressemblait à un dôme de marbre ; sa figure sévère, où deux yeux noirsjelaient une flamme aiguë, communiquait le frémissement d'un génie sorti de sa profonde solitude, et d'autant plus agissant que sa puissance ne s'émoussailpasau contact des hommes : c'était le fer de la lame qui n'a pas encore servi. Cosme Ruggieri portait lecoslunie des courtisans de l'époque. Marie fit un signe au roi pour lui dire qu'il n'avait rien exagéré dans son récit , et le remercier de lui avoir montré cet homme extraordinaire.

— J'aurais voulu voir aussi les sorcières, dit-elle à l'oreille du roi.

Mais Charles IX, redevenu pensif, ne répondit pas ; il chassait soucieusement quelques miettes de pain qui se trouvaient sur son pourpoint et sur ses chausses.

— Vos sciences ne peuvent entreprendre sur le ciel , ni contraindre le soleil à paraître , messieurs de Florence, dit le roi en montrant les rideaux que la grise atmosphère de Paris avait fait baisser, le jour manquant.

— Elles peuvent, sire, nous faire un ciel à notre fantaisie, dit Laurent Ruggieri , le temps est toujours beau pour qui travaille en un laboratoire, au feu des fourneaux.

• — Cela est vrai, dit le roi.

Eh bien! mon père, dit-il en employant une expression qui lui était familière avec les vieillards, expliquez-nous bien clairement vos études !

— Qui nous garantira l'impunité?

— La parole du roi, répondit Charles IX, dont la curiosité fut vivement excitée par celle demande.

Laurent Ruggieri parut hésiter, et Charles IX s'écria : — Qui vous arrête ? nous sommes seuls.

— Le roi de France y est il? demanda le grand vieillard.

Charles IX réfléchit pendant un instant , et répondit : — Non.

— Maisne viendra-t-il point? dit encore Laurent.

— Non, répondit Charles IX, en réprimant un mouvement de colère.

L'imposant vieillard prit une chaise et s'assit: son frère étonné de cette hardiesse n'osa l'imiter.

Charles IX dit avec une profonde ironie : — Le roi n'y est pas , monsieur; mais vous êtes chez une dame de qui vous deviez attendre le congé.

— Celui que vous voyez devant vous, madame, dit alors le grand vieillard , est autant au-dessus des rois que les rois sont au-dessus de leurs sujets , et vous me trouverez cou rlois, alors que vous connaîtrez ma puissance.

En entendant ces audacieuses paroles dites avec l'emphase italienne, Charles et Marie se regardèrent, et regardèrent Cosinc, qui, les yeux attachés sur

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son frère , semblait se dire : — Comment va-t-il se tirer du mauvais pas où nous sommes?

En effet, une seule personne pouvait comprendre la grandeur et la finesse du début de Laurent Ruggicri ; ce n'était ni le roi ni sa jeune maîtresse, sur qui le vieillard jetait le charme de son audace, mais bien le rusé CosmeRuggieri. Quoique supérieur aux plus habiles de la cour, et peut-être à Catherine de Médicis, sa prolectrice, l'astrologue reconnaissait Laurent pour son maître. Ce vieux savant , enseveli dans la solitude, avait jugé les souverains, presque tous blasés par le perpétuel mouvement de la politique dont les crises étaient à cette époque si soudaines, si vives, si ardentes , si imprévues; il connaissait leur ennui, leur lassitude des choses; il savait avec quelle chaleur ils poursuivaient l'étrange, le nouveau, le bizarre, et surtout combien ils aimaient use trouver dans la région intellectuelle, pour éviter d'être toujours aux prises avec les hommes et les événements. A ceux qui ont épuisé la politique, il ne reste plus que la pensée pure, Charles-Quint venait de le prouver. Charles IX, qui forgeait des sonnets et des épées pour se sousiraire aux dévorantes affaires d'un siècle où le trône n'était pas moins mis en question que le roi , et dont il avait les soucis sans en avoir les plaisirs, devait être fortement réveillé par l'audacieuse négation de sa royauté, que venait de se permettre Laurent. Les impiétés religieuses n'avaient rien de surprenant dans un temps où le catholicisme était si violemment examiné ; mais le renversement de toute religion donné pour base aux folles tentatives d'un art mystérieux devait frapper fortement le roi, et le tirer de ses sombres préoccupations; puis une conquête où il s'agissait de tout l'homme était une entreprise qui devait rendre tout autre intérêt petit aux yeux des Ruggieri. Important acquittement qui ne pouvait se demander et qu'il fallait obtenir. L'essentiel était de faire lâcher à Charles IX ses soupçons en le faisant courir sus à quelque idée, car les deux Italiens n'ignoraient pas que l'enjeu de cette singulière partie était leur propre vie; aussi les regards à la fois humbles et fiers qu'ils échangeaient avec les regards perspicaces et soupçonneux de Marie et du roi, étaient-ils déjà toute une scène.

— Sire , dit Laurent Ruggieri , vous m'avez demandé la vérité; mais pour vous la montrer toute nue, je dois vous faire sonder le prétendu puits, l'abime d'où elle va sortir. Que le gentilhomme , que le poëte nous pardonne les paroles que le fils aîné de l'Eglise pourrait prendre pour des blasphèmes ! Je ne crois pas que Dieu s'occupe de choses humaines. . . Quoique bien résolu à garder une immobilité royale, Charles IX ne put réprimer un mouvement de surprise.

— Sans celte conviction , je n'aurais aucune foi dans l'œuvre miraculeuse à laquelle je me suis voué; mais , pour la poursuivre , il faut y croire ; mais si le doigt de Dieu mène toute chose , je suis un fou. Que le roi le sache donc! il s'agit d'une victoire à remporter sur la marche actuelle de la nature humaine. Je suis alchimiste , sire. Mais ne pensez pas, comme le vulgaire , que je cherche à faire de l'or! La composition de l'or n'est pas le but, mais un accident de nos recherches ; autrement , notre tentative ne s'appellerait pas le grand oeuvre! Le grand œuvre est quelque chose de plus hardi! Si donc j'admettais aujourd'hui la présence de Dieu dans la matière; à ma voix , la flamme des fourneaux allumés depuis des siècles s'éteindrait demain. Mais nier l'action directe de Dieu, n'est pas nier Dieu; c'est le placer encore plus haut que ne le rabaissent les religions! N'accusez pas d'athéisme ceux qui veulent l'immortalité ; à l'exemple de Lucifer, nous jalousons Dieu, la jalousie atteste un violent amour! Quoique cette doctrine soit la base de nos travaux , tous les adeptes n'en sont pas imbus. Cosme, dit le vieillard en montrant son frère , Cosme est dévot : il paye des messes pour le repos de l'âme de notre père, et il les entend ; il croit à la divinité du Christ , à l'immaculée conception ,> à la transsubstantiation ; il croit aux indulgences du pape, à l'enfer ; il croit à une infinité de choses... Son heure n'est pas encore venue ! Mais j'ai tiré son horoscope, il mourra presque centenaire, il doit vivre encore deux règnes, et voir deux rois de France assassinés...

— Qui seront...? dit le roi.

— Le dernier des Valois et le premier des Bourbons, répondit Laurent. Mais Cosme partagera mes opinions , car il est impossible d'être alchimiste et catholique, d'avoir foi au despotisme de l'homme sur la matière et à la souveraineté de l'esprit.

— Cosme mourra centenaire? dit le roi, qui se laissa aller à son terrible froncement de sourcils.

— Oui, sire, répondit avec autorité Laurent, il mourra paisiblement et dans son lit.

— Si vous avez la puissance de prévoir l'instant de votre mort, comment ignorez-vous le résultat qu'auront vos recherches? dit le roi.

Puis il se prit à sourire d'un air de triomphe , en regardant Marie Touchet. Les deux frères échangèrent un rapide coup d'oeil de joie : — Il s'intéresse à l'alchimie , pensèrent-ils.

— Nos pronostics s'appuient sur l'état actuel des rapports qui existent entre l'homme et la nature ; mais il s'agit précisément de changer entièrement ces rapports, répondit Laurent.

Le roi resta pensif.

— Mais si vous êtes certains de mourir, vous êtes certains de votre défaite, reprit Charles IX.

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— Comme l'étaient nos prédécesseurs ! répliqua Laurent en levant la main, et la laissant retomber par un geste emphatique et solennel qui fut à la hauteur de sa pensée. Mais votre esprit a bondi jusqu'au bout de la carrière, il faut revenir sur nos pas, sire! Si vous ne connaissiez pas le terrain sur lequel est bâti notre édifice, vous pourriez nous dire qu'il va crouler, et juger la science cultivée de siècle en siècle par les plus grands d'entre les hommes comme la juge le vulgaire.

Le roi fit un signe d'assentiment.

— Je pense donc que cette terre appartient à l'homme, qu'il en est le maître, et peut s'en approprier toutes les forces, toutes les substances. L'homme n'est pas une création immédiatement sortie des mains de Dieu, mais une conséquence du principe semé dans l'infini de Péther où se produisent des milliers de créatures dont aucune ne se ressemble d'astre à astre, parce que les conditions de la vie y sont différentes. Oui, sire, le mouvement subtil que nous nommons la vie a sa sourie au delà des mondes visibles; les créations se le partagent au gré des milieux dans lesquels elles se trouvent, et les moindres êtres y participent en en prenant tant qu'ils en peuvent prendre, à leurs risques et périls : c'est à eux à se défendre contre la Mort. L'alchimie est là tout entière. Si l'homme, l'animal le plus parfait de ce globe, portait en lui-même une portion de Dieu, il ne périrait pas, et il péril. Pour sortir de celte difficulté, Socrale et son école ont inventé l'àme. Moi, le successeur de tant de grands rois inconnus qui ont gouverné celle science, je suis pour les anciennes théories contre les nouvelles, je suis pour les transformations de la matière que je vois, contre l'impossible éternité d'une âme que je ne vois pas. Je ne reconnais pas le monde de l'âme. Si ce monde existait, les substances dont votre corps me présente la magnifique réunion , et qui sont si éclatantes dans Madame, ne se sublimeraient pas après votre mort pour retourner séparément chacune en sa case, l'eau à l'eau, le feu au feu, le métal au mêlai ; comme, quand mon charbon est brûlé, ses éléments sont revenus à leurs primitives molécules. Si vous prétendez que quelque chose nous survit, ce n'est pas nous, car tout ce qui est le moi actuel périt ! Or, c'est le moi actuel que je veux continuer au delà du terme assigné à sa vie : c'est la transformation présente dont je veux prolonger la durée. Quoi! les arbres vivent des siècles, et les hommes ne vivraient que des années, tandis que les uns son passifs et que les autres sont actifs; que les uns sont immobiles et sans paroles, et que les autres parlent et marchent ! Nulle création ne doit être ici-bas supérieure à la nôtre ni en pouvoir ni en durée. Déjà nous avons

étendu nos sen^, nous voyons dans les astres ! Nous devons pouvoir étendre noire vie ! Avant la puissance, je mcls la vie; car à quoi sert le pouvoir si la vie nous échappe? Un homme raisonnable ne doit pas avoir d'autre occupation que de chercher, non pas s'il est une autre vie, mais le secret sur lequel repose sa forme actuelle pour la continuer à son gré! Voilà le désir qui blanchit mes cheveux; mais je marche intrépidement dans les ténèbres, en conduisant au combat les intelligences qui parlaient ma foi. La vie sera quelque jour à nous!

— Mais comment? s'écria le roi en se levant avec brusquerie.

— La première condition de notre foi étant de croire que le monde est à l'homme, il faut m'octroyer ce point, dit Laurent.

— Hé bien soit! répondit l'impatient Charles de Valois, déjà fasciné.

— Hé bien, sire, en ôtant Dieu de ce monde, que resle-l-il? l'homme! Examinons alors notre domaine. Le monde malériel est composé d'éléments, ces éléments ont eux-mêmes des principes; ces principes se résolvent en un seul, qui est doué de mouvement.

— Où csl-il? Halle-là, s'écria le roi.

— N'en voyez vous pas les effets? répondit Laurent. Nous avons soumis à nos creusels le gland d'où doit sortir un chêne, aussi bien que l'embryon d'où doit sortir un homme ; il est résulté de ce peu de substance un principe pur auquel devait se joindre une force, un mouvement quelconque. A défaut d'un créateur, ce principe ne doit-il pas s'imprimer à lui-même les formes superposées qui constituent notre monde, car partout ce phénomène est semblable à lui-même. Oui, pour les métaux comme pour les êtres, pour les plantes comme pour les hommes, la vie commence par un imperceptible embryon qui se développe lui-même. Il existe un principe primitif! Surprenons-le au point où il agit sur lui-même, où il est un, où il est principe avant d'être créature, cause avant d'être effet, nous le verrons absolu, sans figure, susceptible de revêtir toutes les formes que nous lui voyons prendre. Quand nous serons face à face avec cette particule atomislique, et que nous en aurons saisi le mouvement à son point de départ, nous en connaîtrons la loi ; dès lors, maîtres de lui imposer la forme qu'il nous plaira, parmi toutes celles que nous lui voyons, nous posséderons for pour avoir le monde, et nous nous ferons des siècles de vie pour en jouir. Voilà ce que mon peuple et moi nous cherchons. Toutes nos forces, toutes nos pensées sont employées à cette recherche, rien ne nous en distrait. Une heure dissipée à quelque autre passion serait un vol fait à notre grandeur ! Si jamais vous n'avez surpris un

de vos chiens oubliant la bête et la curée , je n'ai jamais trouvé l'un de mes patients sujets diverti ni par une femme, ni par un intérêt cupide; s'il veut l'or et la puissance, sa faim procède de nos besoins; il saisit une fortune, comme le chien altéré lappe en courant un peu d'eau ; ses fourneaux veulent un diamant à fondre, ou des lingots à mettre en poudre. A chacun son travail ! Celui-ci cherche le secret de la nature végétale, il épie la lente vie des plantes, il note la parité du mouvement dans toutes les espèces et la parité de la nutrition ; il trouve que partout il faut le soleil, l'air et l'eau pour féconder et pour nourrir. Celui-là scrute le sang des animaux. Un aulre étudie les lois du mouvement général et ses liaisons avec les révolutions célestes. Presque tous s'acharnent à combattre la nature intraitable du métal, car si nous trouvons plusieurs principes en toutes choses, nous trouvons tous les méiaux semblables à eux-mêmes dans leurs moindres parties. De là l'erreur commune sur nos travaux. Voyez-vous tous ces patients, ces infatigables athlètes, toujours vaincus , et revenant toujours au combat! L'humanité, sire, est derrière nous, comme le piqueur est derrière votre meute; elle nous crie : Hâtez-vous! Ne négligez rien ! Sacrifiez tout, même un homme, vous, qui vous sacrifiez vous-mêmes! Hâtez-vous! Abattez la tête et le bras à la Mort, mon ennemie! Oui, sire! nous sommes animés d'un sentiment qui embrasse le bonheur des générations à venir. Nous avons enseveli un grand nombre d'hommes, et quels hommes! morts à celle poursuite. En mettant le pied dans celle carrière, nous pouvons ne pas travailler pour nous-mêmes; nous pouvons périr sans avoir trouvé le secret ! Et quelle mort est celle de celui qui ne croit pas à une autre vie! Nous sommes de glorieux martyrs, nous avons l'égoïsme de toute la race en nos cœurs, nous vivons dans nos successeurs. Chemin faisant, nous découvrons des secrets dont nous dotons les arts mécaniques et libéraux. De nos fourneaux s'échappent des lueurs qui arment les sociétés d'industries plus parfaites. La poudre est issue de nos alambics, nous conquerrons la foudre. Il y a des renversements de politique dans nos veilles assidues.

— Serait-ce donc possible ! s'écria le roi , qui se dressa de nouveau dans sa chaire.

— Pourquoi non ! dit le grand maître des nouveaux templiers. Tradidil mundum disputationibus! Dieu nous a livré le monde. Encore une fois , entendez-le! l'homme est le maître ici-bas, et la matière est à lui. Toutes les forces, tous les moyens sont à sa disposition. Qui nous a créés? Un mouvement. Quelle puissance entretient la vie en nous? Un mouvement. Ce mouvement, pourquoi la science ne le saisirait-elle pas? Rien ici-bas ne se perd, rien ne

s'échappe de notre planète pour aller ailleurs: autrement les astres tomberaient les uns sur les autres; aussi les eaux du déluge s'y trouvent-elles sans qu'il s'en soit égaré une seule goutte; aulourde nous, audessous, au-dessus se trouvent donc les éléments d'où sont sortis les innomhrables millions d'hommes qui ont foulé la terre avant et après le déluge. De quoi s'agil-il? de surprendre la force qui désunit; par contre, nous surprendrons celle qui rassemble! Nous sommes le produit d'une industrie visible. Quand les eaux ont couvert notre globe, il en est sorti des hommes qui ont trouvé les éléments de leur vie dans l'enveloppe de la lerre, dans l'air et dans leur nourriture. La lerre et l'air possèdent le principe des transformations humaines , elles se font sous nos yeux, avec ce qui est sous nos yeux; nous pouvons donc surprendre ce secret, en ne bornant pas les efforls de celle recherche à un homme , mais en lui donnant pour durée l'humanité môme. Nous nous sommes donc pris corps à corps avec la matière à laquelle je crois et que moi, le grand maître de l'Ordre, je veux pénélrer. Christophe Colomb a donné un monde au roi d'Espagne ; moi , je cherche un peuple éternel pour le roi de France! Placé en avant de la frontière la plus reculée qui nous sépare de la connaissance des choses , en patient observateur des atomes, je détruis les formes, je détruis les liens de toute combinaison, j'imite la mort pour pouvoir imiter la vie! Enfin, je frappe incessamment à la porte de la création, et je frapperai jusqu'à mon dernier jour. Quand je serai mort, mon marteau passera en d'autres mains également infatigables, de même que des géants inconnus me le transmirent. De fabuleuses images incomprises, semblables à cellesde Promélhée, d'Ixion , d'Adonis, de Pan, etc., qui font partie des croyances religieuses en tout pays, en tout temps, nous annoncent que cet espoir naquit avec les races humaines. La Chaldée, l'Inde, la Perse, l'Egypte, la Grèce, les Maures se sont transmis le Magisme, la science la plus haute parmi les sciences occultes, et qui lient en dépôt le fruit des veilles de chaque génération. Là était le lien de la grande et majestueuse institution de l'ordre du Temple. En brûlant les Templiers , sire , un de vos prédécesseurs n'a brûlé que des hommes, les secrets nous sont restés. La reconstruction du Temple est le mot d'ordre d'une nalion ignorée, race d'intrépides chercheurs, tous tournés vers l'Orient de la vie, tous frères, tous inséparables, unis par une idée, marqués au sceau du travail. Je suis souverain de ce peuple , le premier par élection et non par naissance. Je les dirige tous vers l'essence de la vie ! grand maître, rose-croix, compagnons, adeptes, nous suivons tous la molécule imperceptible qui fuit nos fourneaux , qui échappe encore à nos yeux ;

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mais nous nous ferons des yeux encore plus puissants que ceux que nous a donnes la nature , nous atteindrons l'atome primitif, l'élément corpusculaire intrépidement cherché par tous les sages qui nous ont précédés dans cette chasse sublime. Sire, quand un homme est à cheval sur cet abime, et qu'il commande à des plongeurs aussi hardis que le sont mes frères , les autres intérêts humains sont bien petits; aussi ne sommes-nous pas dangereux. Les disputes religieuses et les débats politiques sont loin de nous, nous sommes bien au delà. Quand on lutte avec la nature, on ne descend pas à colleter quelques hommes. D'ailleurs, tout résultat est appréciable dans notre science, nous pouvons mesurer tous les effets, les prédire ; tandis que tout est oscillatoire dans les combinaisons où entrent les hommes et leurs intérêts. Nous soumettrons le diamant à notre creuset, nous ferons le diamant, nous ferons l'or. Nous ferons marcher, comme Ta fait l'un des nôtres à Barcelone, des vaisseaux avec un peu d'eau et de feu ! Nous nous passerons du vent, nous ferons le vent , nous ferons la lumière, nous renouvellerons la face des empires par de nouvelles industries! Mais nous ne nous abaisserons pas à monter sur un trône pour y être géhennes par des peuples !

Malgré son désirde ne pas se laisser surprendre par les ruses florentines, le roi , de même que sa naïve maîtresse, étaient déjà saisis, enveloppés dans les ambages et les replis de cette pompeuse loquacité de charlatan ; leurs yeux attestaient l'éblouissement que leur causait la vue de ces richesses mystérieuses étalées; ils apercevaient comme une enfilade de souterrains pleins de gnomes en travail. Les impatiences de la curiosité dissipaient les défiances du soupçon.

— Mais alors , s'écria le roi, vous êtes de grands politiques qui pouvez nous éclairer.

— Non , sire, dit naïvement Laurent.

— Pourquoi? demanda le roi.

— Sire, il n'est donné à personne de prévoir ce qui arrivera d'un rassemblement de quelques milliers d'hommes; nous pouvons dire ce qu'un homme fera, combien de temps il vivra, s'il sera heureux ou malheureux; mais nous ne pouvons pas dire ce que plusieurs volontés réunies opéreront. Le calcul des mouvements oscillatoires de leurs intérêts est plus difficile encore, car les intérêts sont les hommes plus les choses; seulement nous pouvons, dans la solitude, apercevoir le gros de l'avenir. Le protestantisme qui vous dévore, sera dévoré à son tour par ses conséquences matérielles, elles deviendront théories à leur jour. L'Europe en est aujourd'hui à la religion , demain elle attaquera la royauté.

— Ainsi, la Saint-Barthélémy était une grande conception!...

— Oui, sire, la couronne y reviendra! Quand la religion et la royauté seront abattues, le peuple en viendra aux grands , après les grands il s'en prendra aux riches. Enfin, quand l'Europe ne sera plus qu'un troupeau d'hommes sans consistance, parce qu'elle sera sans chefs , elle sera dévorée par de grossiers conquérants. Vingt fois déjà le monde a présenté ce spectacle, et l'Europe le recommence. Les idées dévorent les siècles comme les hommes sont dévorés par leurs passions. Quand l'homme sera guéri, l'humanité se guérira peut-être. La science est l'âme de l'humanité, nous en sommes les pontifes, et qui s'occupe de l'âme, s'inquiète peu du corps.

— Où en êtes-vous? demanda le roi.

— Nous marchons lentement, mais nous ne perdons aucune de nos conquêtes.

— Ainsi j vous êtes le roi des sorciers , dit le roi piqué d'être si peu de chose en présence de cet homme.

L'imposant grand maître jeta sur Charles IX un regard qui le foudroya.

— Vous êtes le roi des hommes, et je suis le roi des idées, répondit le grand maître. D'ailleurs, s'il y avait de véritables sorciers, vous ne les auriez pas brûlés, répondit-il avec une teinte d'ironie. Nous avons nos martyrs aussi.

— Mais par quels moyens pouvez-vous, reprit le roi , dresser des thèmes de nativité? Comment avezvous su que l'homme venu près de votre croisée, hier, était le roi de France ? Quel pouvoir a permis à l'un des vôtres de dire à ma mère le destin de ses trois fils? Pouvez-vous, grand maître de cet ordre qui veut pétrir le monde, pouvez-vous me dire ce que pense en ce moment la reine ma mère?

— Oui, sire.

Cette réponse partit avant que Cosme n'eut tiré la pelisse de son frère pour lui imposer silence.

— Vous savez pourquoi revient mon frère le roi de Pologne?

— Oui , sire.

— Pourquoi?

— Pour prendre votre place.

— Nos plus cruels ennemis sont nos proches, s'écria le roi qui se leva furieux et parcourut la salle à grands pas. Les rois n'ont ni frères , ni fils , ni mère. Coligny avait raison : mes bourreaux ne sont pas dans les prêches, ils sont au Louvre. Vous êtes des imposteurs ou des régicides! Jacob, appelez M. de Solern!

— Sire, dit Marie Touchet, les Ruggieri ont votre parole de gentilhomme. Vous avez voulu goûter à l'arbre de la science , ne vous plaignez pas de son amertume !

Le roi sourit en exprimant un amer dédain; il trouvait sa royauté matérielle petite devant l'immence royauté intellectuelle du vieux Laurent

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Ruggicri. Charles IX pouvait à peine gouverner la France, le grand maître des francs-maçons commandait à un monde intelligent et soumis.

— Soyez franc , je vous engage ma parole de gentilhomme que votre réponse, dans le cas où elle serait l'aveu d'effroyables crimes, sera comme si elle n'eût jamais été dite, reprit le roi. Vous occupez -vous des poisons?

— Pour connaître ce qui fait vivre , il faut hien savoir ce qui fait mourir.

— Vous possédez le secret de plusieurs poisons.

— Oui, sire; mais par la théorie et non par la pratique, nous les connaissons sans en user.

— Ma mère en a-t-elle demandé? dit le roi qui haletait.

— Sire, répondit Laurent, la reine Catherineest trop habile pour employer de semblables moyens. Elle sait que le souverain qui se sert de poison périt par le poison ; les Borgia offrent un célèbre exemple des dangers que présentent d'aussi misérables ressources. Tout se sait à la cour. Vous pouvez tuer un pauvre diable, et alors à quoi bon? Mais s'attaquer aux gens en vue, y a-t-il une seule chance de secret? Qui tira sur Coligny? ce ne pouvait être que vous, ou la reine, ou les Guise. Personne ne s'y est trompé. Croyez-moi, l'on ne se sert pas deux fois impunément du poison en politique. Les princes ont toujours des successeurs. Quant aux petits, si comme Luther ils deviennent des souverains par la puissance des idées, on ne tue pas leurs doctrines en se débarrassant d'eux. La reine est de Florence , elle sait que le poison ne peut être que l'arme des vengeances personnelles. Mon frère qui ne l'a pas quittée depuis sa venue en France , sait combien madame Diane lui a donné de chagrin : elle n'a jamais pensé à la faire empoisonner, elle le pouvait, qu'eût dit le roi votre père? Jamais femme n'a été plus dans son droit, ni plus sûre de l'impunité. Madame de Valentinois vit encore.

— Et les envoûtements? reprit le roi.

— Sire , dit Cosme , ce sont des choses si véritablement innocentes , que , pour satisfaire d'aveugles passions, nous nous y prêtons, comme les médecins qui donnent des pilules de mie de pain aux malades imaginaires. Une femme au désespoir croit qu'en perçant le cœur d'un portrait, elle amène le malheur sur la tète de l'infidèle qu'il représente. Cesont nos impôts !

— Le pape vend des indulgences , dit Laurent Ruggieri en souriant.

— Ma mère a-t-elle pratiqué des envoûtements?

— A quoi bon des moyens sans vertu à qui peut tout?

— La reine Catherine pourrait-elle vous sauver en ce moment? dit le roi d'un air sombre.

— Mais nous ne sommes pas en danger, sire, répondit tranquillement Laurent Ruggieri. Je savais avant d'entrer dans cette maison que j'en sortirais sain et sauf, aussi bien que je sais les mauvaises dispositions dans lesquelles sera le roi envers mon frère d'ici à peu de jours; mais s'il court quelque péril, il en triomphera. Si le roi règne par l'Épée , il règne aussi parla Justice! ajouta-t-ilen faisant allusion à la célèbre devise d'une médaille frappée pour Charles IX.

— Vous savez tout , je mourrai bientôt , voilà qui est bien , reprit le roi qui cachait sa colère sous une impatience fébrile ; mais comment mourra mon frère qui, selon vous, doit être le roi Henri III?

— De mort violente.

— Et M. d'Alençon !

— Il ne régnera pas.

— Henri de Bourbon régnera donc ?

— Oui, sire.

— Et comment mourra-t-il ?

— De mort violente.

— Et moi mort, que deviendra madame? demanda le roi en montrant Marie Touchet.

— Madame de Belleville se mariera , sire.

— Vous êtes des imposteurs, renvoyez-les, sire! dit Marie Touchet.

— Ma mie , les Ruggieri ont ma parole de gentilhomme, reprit le roi en souriant. Aura-t-elle des enfants?

— Oui , sire , madame vivra plus de quatre-vingts ans.

— Faut-il les faire pendre? dit le roi à sa maîtresse. Et mon fils le comte d'Auvergne? dit Charles IX en allant le chercher.

— Pourquoi luiavez-vous dit que je me marierais? dit Marie Touchet aux deux frères pendant le moment où ils furent seuls.

— Madame, répondit Laurent avec dignité, le roi nous a sommés de dire la vérité, nous la disons.

— Est-ce donc vrai? fit-elle.

— Aussi vrai qu'il est vrai que le gouverneur d'Orléans vous aime à en perdre la tête.

— Mais je ne l'aime point, s'écria- t-elle.

— Cela est vrai, madame, dit Laurent, mais votre thème affirme que vous épouserez l'homme qui vous aime en ce moment.

— Ne pouviez-vous mentir un peu pour moi? ditelle en souriant, car si le roi croyait à vos prédictions... !

— N'est-il pas nécessaire aussi qu'il croie à notre innocence? dit Cosme en jetant à la favorite un regard plein de finesse, car les précautions prises envers nous par le roi, nous ont donné lieu de penser, pendant le temps que nous avons passé dans

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votre jolie geôle, que les sciences occultes ont été calomniées auprès de lui.

— Soyez tranquilles, répondit Marie, je le connais, et ses défiances sont dissipées.

— Nous sommes innocents, reprit fièrement le grand vieillard.

— Tant mieux, dit Marie, car le roi fait visiter en ce moment votre laboratoire, vos fourneaux et vos fioles par des gens experts.

Les deux frères se regardèrent en souriant. Marie Touchet prit pour une raillerie de l'innocence ce sourire qui signifiait : — Pauvres sols, croyez-vous que si nous savons fabriquer des poisons, nous ne savons pas les cacher?

— Où sont les gens du roi? demanda Cosme.

— Chez Piené, répondit Marie.

Cosme et Laurent se jetèrent un regard par lequel ils échangèrent une même pensée : — L'hôtel de Soissons est inviolable!

Le roi avait si bien oublié ses soupçons que quand il alla prendre son fils , et que Jacob l'arrêta pour lui remettre un billet envoyé par Chapelain, il l'ouvrit avec la certitude d'y trouver ce que lui mandait son médecin louchant la visite de l'officine où tout ce qu'on avait trouvé concernait uniquement l'alchimie.

— Vivra-l-il heureux? demanda le roi en présentant son fils aux deux alchimistes.

— Ceci regarde Cosme, fit Laurent en désignant son frère.

Cosme prit la petite main de l'enfant, et la regarda très-attentivement.

— Monsieur , dit Charles IX au vieillard , si vous avez besoin de nier l'esprit pour croire à la possibilité de votre entreprise, expliquez-moi comment vous pouvez douter de ce qui fait votre puissance. La pensée que vous voulez annuler est le flambeau qui éclaire vos recherches. Ah ! ah ! n'est-ce pas se mouvoir et nier le mouvement? s'écria le roi qui , satisfait d'avoir trouvé cet argument, regarda triomphalement sa maîtresse.

— La pensée, répondit Laurent Ruggieri , est l'exercice d'un sens intérieur, comme la faculté de voir plusieurs objets et d'en percevoir les dimensions et la couleur, est un effet de notre vue? Ceci n'a rien à faire avec ce qu'on prétend d'une autre vie. La pensée est une faculté qui cesse même de notre vivant avec les forces qui la produisent.

— Vous êtes conséquents, dit le roi surpris. Mais l'alchimie est une science athée.

— Matérialiste, sire, ce qui est bien différent. Le matérialisme est la conséquence des doctrines indiennes, transmises par les mystères d'Isis à laChaldée et à l'Egypte , et reportées en Grèce par Pythagore, l'un des demi -dieux de l'humanité : sa

doctrine des transformations est la mathématique du matérialisme, la loi vivante de ses phases. A chacune de ses natures appartient le pouvoir de retarder le mouvement qui l'entraîne dans une autre.

— L'alchimie est donc la science des sciences! s'écria Charles IX enthousiasmé. Je veux vous voir à l'œuvre...

— Toutes les fois que vous le voudrez, sire; vous ne serez pas plus impatient que la reine votre mère...

— Ah! voilà donc pourquoi elle vous aime tant, s'écria le roi.

— La maison de Médicis protège secrètement nos recherches depuis près d'un siècle.

— Sire, dit Cosme, cet enfant vivra long-temps; il aura des traverses; mais il sera heureux et honoré , comme ayant dans ses veines le sang des Valois...

— J'irai vous voir, messieurs, dit le roi redevenu de bonne humeur. Vous pouvez sortir.

Les deux frères saluèrent Marie et Charles IX, et se retirèrent; ils descendirent gravement les degrés, sans se regarder ni se parler, ils ne se retournèrent même pas vers les croisées quand ils furent dans la cour, certains que l'œil du roi les épiait; ils l'aperçurent en effet à la fenêtre quand ils se mirent de côté pour passer la porte de la rue. Lorsque l'alchimiste et l'astrologue furenldans la ruede l'Autruche, ils jetèrent les yeux en avant et en arrière d'eux pour voir s'ils n'étaient pas suivis ou attendus ; ils allèrent jusqu'aux fossés du Louvre sans se dire une parole; mais là, se trouvant seuls , Laurent dit à Cosme , dans le florentin de ce temps : — Affè d'iddio! como lo abbiamo ivfinoccluato! (Pardieu ! nous l'avons joliment entortillé! )

— Gran mercè ! a lui sta dispastojarsi! ( Grand bienlui fasse ! c'est à lui à s'en dépêtrer! )ditCosme. Que la reine me rende la pareille, nous venons de lui donner un bon coup de main.

Quelques jours après cette scène , qui frappa Marie Touchet autant que le roi, pendant un de ces moments où l'esprit est en quelque sorte dégagé du corps par la plénitude du plaisir, Marie s'écria : — Charles, je m'explique bien Laurent Ruggieri; mais Cosme n'a rien dit!

— C'est vrai, dit le roi surpris de celte lueur subite, il y avait autant de vrai que de faux dans leurs discours... Ces Italiens sont déliés comme la soie qu'ils font.

Ce soupçon explique la haine que manifesta le roi contre Cosme lors de la découverte de la conspiration de La Mole et Coconnas; en le trouvant un des artisans de celle entreprise , il crut avoir été joué par les deux Italiens , car il lui fut prouvé que l'astrologue de sa mère ne s'occupait pas exclusivement des astres , de la poudre de projection et

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de l'atome pur. Laurent avait quitté le royaume. Malgré l'incrédulité que beaucoup de gens ont en ces matières, les événements qui suivirent cette scène confirmèrent les oracles portés à l'hôtel de Soissons. Le roi mourut trois mois après. Le comte de Gondi suivit Charles IX au tombeau, comme le lui avait dit son frère le maréchal de Retz, l'ami des Ruggieri , et qui croyait à leurs pronostics. Marie Touchet épousa Charles de Balzac, marquis d'Entragues, gouverneur d'Orléans, dont elle eut deux filles. La plus célèbre de ces filles , sœur utérine du comte d'Auvergne, fut maîtresse de Henri IV, et voulut, lors de la conspiration de Biron, mettre son frère sur le trône de France , en en chassant la maison de Bourbon. Le comte d'Auvergne , devenu duc d'Angoulême, vit le règne de Louis XIV, il battait monnaie dans ses terres , en altérant les titres ; mais Louis XIV le laissait faire, tant il avait de respect pour le sang des Valois. Cosme Ruggieri vécut jusque sous Louis XIII, il vit la chute de la maison de Médicis en France, et la chute des Concini. L'histoire a pris soin de constater qu'il mourut athée, c'est-à-dire matérialiste. La marquise d'Entragues dépassa l'âge de quatre-vingts ans.

Laurent et Cosme ont eu pour élève le fameux comte de Saint-Germain, qui fit tant de bruit sous Louis XV. Ce célèbre alchimisle n'avait pas moins de cent trente ans, l'âge que les biographes donnent à Marion Delorme. Le comte pouvait savoir par les Ruggieri les anecdotes sur la Saint-Barlhélemy et sur le règne des Valois, dans lesquelles il se plaisait à jouer un rôle en les racontant à la première personne du verbe. Le comte de Saint-Germain est le dernier des alchimistes qui ont le mieux expliqué celle science; mais il n'a rien écrit. La doctrine cabalistique exposée dans cette élude procède de ce mystérieux personnage. N'est-il pas singulier que trois existences d'hommes, celle du vieillard de qui viennent ces renseignements , celle du comte de Saint-Germain et celle de Cosme Ruggieri suffisent pour embrasser l'histoire européenne depuis François Ier jusqu'à Napoléon? 11 n'en faut que cinquante semblables pour remonter à la première période connue du monde. — « Que sont cinquante généralions pour étudier les mystères de la vie? » disait le comte de Saint-Germain.

Paris, novembre-décembre 1 836.

ONTES DROSLATICQUES.

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