MADAME LA DUCHESSE DE MAUFRIGNEUSB
La fille de l'huissier du cabinet du roi avait tout compris.
— Eh bien, monsieur Chesnel, ne dirait-on pas que le tonnerre vient de tomber ici? s'écria la femme de chambre à voix basse, monsieur s'habille dans lion cabinet, vous pouvez y monter.
— Silence sur tout ceci, répondit le notaire en montant chez le juge.
Chesnel, en se sentant appuyé par une grande dame qui avait l'assentiment verbal du roi aux mesures à prendre pour sauver le comte d'Esgrignon, prit un air d'autorité qui le servit auprès de Camusot beaucoup mieux que l'air humble avec lequel il l'aurait entretenu, s'il eût été seul et sans secours.
— Monsieur, lui dit-il, mes paroles hier au soir ont pu vous étonner, mais elles sont sérieuses. La maison d'Esgrignon compte sur vous pour bien instruire une affaire d'où elle doit sortir sans tache.
— Monsieur, répondit le juge, je ne relèverai point ce qu'il y a de blessant pour moi et d'attentatoire à la justice dans vos paroles, car, jusqu'à un certain point, voire position près delà maison d'Esgrignon l'excuse. Mais...
— Monsieur, pardonnez-moi devous interrompre, dit Chesnel. Je viens vous dire des choses que vos supérieurs pensent et n'osent pas avouer, mais que les gens d'esprit devinent, et vous éles homme d'esprit. A supposer que le jeune homme eût agi imprudemment, croyez-vous que le roi, que la cour, que le ministère fussent flattés de voir un nom commcceluidesd'Esgrigriontrainéà la cour d'assises?Est-il dans l'intérêt non-seulement du royaume, mais du pays, que les maisons historiques tombent? L'égalité, aujourd'hui le grand mot do l'opposition, ne trouvet-elle pas une garantie dans l'exislence d'une haute aristocratie consacrée par le temps?Eh bien, non-seulement il n'y a pas eu la moindre imprudence, mais nous sommes des innocents tombés dans un piège.
— Je suis curieux de savoir comment ! dit le juge.
— Monsieur, reprit Chesnel, pendant deux ans, le sieur du Croisier a constamment laissé lirer sur lui pour de fortes sommes par monsieur le comte d'Esgrignon. Nous produirons des traites pour plus de cent mille écus, constamment acquillées par lui, et dont les sommes ont été remises par moi... saisissez bien ceci !... soit avant, soil après l'échéance. Monsieur le comte d'Esgrignon est en mesure de présenter un reçu de la somme tirée par lui, antérieur à l'effet argué de faux? ne reconnailrez-vous pas alors dans la plainte une œuvre de haine el de parti? n'esl-ce pas une odieuse calomnie que cette accusation portée par les adversaires les plus dangereux du trône et de l'autel contre l'héritier d'une vieille famille? Il n'y a pas eu plus de faux dans cette affaire qu'il ne s'en est fait dans mon étude. Mandez par devers vous madame du Croisier, laquelle ignorait hier la plainte en faux, elle vous déclarera que je lui ai porté les fonds, et qu'elle les a
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;ardés pour les remettre à son mari absent qui ne es lui réclame pas. Interrogez du Croisier à ce suet, il vous dira qu'il ignore ma remise à madame du Iroisier.
— Monsieur, répondit le juge d'instruction, vous iouvez émettre de pareilles assertions dans le salon e monsieur d'Esgrignon ou chez des gens qui ne onnaissent pas les affaires, on y ajoutera foi ; mais m juge d'instruction, à moins d'être imbécile, ne roira pas qu'une femme aussi soumise à son mari ue l'est madame du Croisier, conserve en ce moment dans son secrétaire cent mille écus sans en icn dire à son mari, ni qu'un vieux notaire n'ait as instruit monsieur du Croisier de cette remise, son retour en ville.
— Le vieux notaire était allé à Paris , monsieur, our arrêter le cours des dissipations du jeune omme.
— Je n'ai pas encore interrogé le comte d'Esgrinon, reprit le juge, ses réponses éclaireront ma îligion.
— Il est au secret? demanda le notaire.
— Oui, répondit le juge.
— Monsieur, s'écria Chesnel qui vit le danger, instruction peut être conduite pour ou contre nous; îais vous choisirez ou de constater, d'après la déosition de madame du Croisier, la remise des vaurs antérieurement à l'effet, ou d'interroger un luvre jeune homme inculpé qui, dans son trouble, 2Ut ne se souvenir de rien et se compromettre, ous chercherez le plus croyable ou de l'oubli d'une mme ignorante en affaires, ou d'un faux commis ir un d'Esgrignon.
— Il ne s'agit pas de tout cela, reprit le juge, il îgit de savoir si monsieur le comte d'Esgrignon a >nv erli le bas d'une lettre que lui adressait du Croier en une lettre de change.
— Eh ! il le pouvait, s'écria tout à coup maime Camusot qui entra vivement, suivie du bel connu. Monsieur Chesnel avait remis les fonds... Elle se pencha vers son mari.
— Tu seras juge suppléant à Paris à la première icance, tu sers le roi lui-même dans cette affaire, m ai la certitude, on ne t'oubliera pas, lui dit-elle l'oreille. Tu vois dans ce jeune homme la duchesse s Maufrigneuse , tâche de ne jamais dire que tu lies vue, et fais tout pour le jeune comte, hardiment.
— Messieurs, dit le juge, quand l'instruction seit conduite dans le sens favorable à l'innocence i jeune comte, puis-je répondre du jugement à tervenir? Monsieur Chesnel et toi, ma bonne, us connaissez les dispositions de monsieur le prélent.
— Ta, la, la, dit madame Camusot, va voir toiême ce matin monsieur de Grnndville, et apprends-
lui l'arrestation du jeune comte, vous serez déjà deux contre deux, j'en réponds. Le baron de Grandville est de Paris, lui ! Il connaît la situation des affaires...
En ce moment, mademoiselle Cadot fit entendre sa voix à la porte, en disant qu'elle apportait une lettre pressée. Le juge sortit et rentra, lisant ces mots :
Monsieur le vice-président du tribunal prie monsieur Camusot de siéger à l'audience de ce jour et des jours suivants, pour que le tribunal soit au complet pétulant l'absence de monsieur le président. Il lui fait ses compliments.
— Plus d'instruction de l'affaire d'Esgrignon! s'écria madame Camusot. Ne te l'avais-je pas dit, mon ami, qu'ils te joueraient quelque mauvais tour? Le président est allé te calomnier auprès du procureur général et du président de la cour. Avant que tu puisses instruire l'affaire, tu seras changé. Est-ce clair?
— Vous resterez , monsieur, dit la duchesse, le procureur du roi arrivera, je l'espère, à temps.
— Quand le procureur du roi viendra, dit avec feu la petite dame Camusot, il doit trouver tout fini. Oui, mun cher, oui, dit-elle en regardant son mari stupéfait. Ah ! vieil hypocrite de président, tu joues au plus fin avec nous, lu t'en souviendras ! Tu veux nous servir un plat de ton métier, lu en auras deux apprêtés par la main de ta servante, Cécile-Amélie Thirion. Pauvre bonhomme Blondel! il est heureux pour lui que le président soit en voyage pour nous faire destituer, son grand dadais de fils épousera mademoiselle Blandureau. Je vais aller retourner ses semis. Toi, Camusot, va chez monsieur de Grandville, pendant que madame la duchesse et moi nous irons trouver le vieux Blondet. Arrangez-vous pour sabrer l'audience, tu auras ainsi le temps de faire ton instruction, et surtout, attends-loi à entendre dire par toute la ville que je me suis promenée ce matin avec un amant.
Madame Camusot donna le bras à la duchesse, et l'emmena par les endroits déserts de la ville pour arriver sans mauvaise rencontre à la porte du vieux juge. Chesnel alla pendant ce temps conférer avec le jeune comte à la prison, où Camusot le fit introduire en secret. Les cuisinières, les domestiques, et autres gens levés de bonne heure en province, qui virent madame Camusot et la duchesse dans des chemins détournés, prirent le jeune homme pour un amant venu de Paris. Comme elle l'avait prévu, le soir, la nouvelle de ses déporlemenls avail déjà circulé dans la ville, et occasionna plus d'une médisance.
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Madame de Camusot et son amant prétendu trouvèrent le vieux Blondet dans sa serre, il salua la femme de son collègue et de son compagnon en jetant sur ce charmant jeune homme un regard inquiet et scrutateur.
—J'ai l'honneur de vous présenter un des cousins de mon mari, dit-elle à monsieur Blondet, en lui montrant la duchesse, un des horticulteurs les plus distingués de Paris, qui revient de Bretagne, et ne peut passer que cette journée avec nous. Monsieur a entendu parler de vos fleurs et de vos arbustes, et j'ai pris la liberté de venir de grand matin.
— Ah! monsieur est horticulteur, dit le vieux juge.
La duchesse s'inclina sans parler.
— Voici, dit le juge, mon caficr et mon arbre à thé.
— Pourquoi donc, dit madame Camusot, monsieur le président est-il parti? Je gage que son absence concerne monsieur Camusot.
— Précisément. Voici, monsieur, le cactus le plus original qui existe, dit-il en montrant dans un pot une plante qui avait l'air d'un rotin couvert de lèpre, il vient de la Nouvelle-Hollande. Vous êtes bien jeune, monsieur, pour être horticulteur.
— (Quittez vos fleurs, mon cher monsieur Blonde!, dit madame Camusot, il s'agit de vous, de vos espérances, du mariage de votre fils avec mademoiselle Blandureau. Vous êtes la dupe du président.
— Bah ! dit le juge d'un air incrédule.
— Oui, reprit elle. Si vous cultiviez un peu plus le monde, et un peu moins vos fleurs, vous sauriez que la dot cl les espérances que vous avez plantées, arrosées, binées, sarclées, sont sur le point d'être cueillies par des mains rusées.
— Madame!...
— Ah! personne en ville n'aura le courage de rompre en visière au président en vous avertissant. Moi — qui ne suis pas de la ville, et qui, grâce à ce brave jeune homme, irai bientôt à Paris ! — je vous apprends que le successeur de Chesnel a formellement demandé la main de Claire Blandureau pour le petit du Bonceret, à qui ses père et mère donnent cinquante mille écus. Quant à Félicien, il promet de se faire recevoir avocat pour être nommé juge.
Le vieux juge laissa tomber le pot qu'il avait à la main pour le montrer à la duchesse.
— Ah ! mon cactus ! ah ! mon fils! Mademoiselle Blandureau, la fleur du cactus est cassée!
— Non, tout peut s'arranger, lui dit madame Camusot en riant. Si vous voulez voir votre fils juge dans un mois d'ici, nous allons vous dire comment il faut vous y prendre...
■ — Monsieur, passez-là, vous verrez mes pélargo-
nium , un spectacle magique à la floraison. Pourquoi, dit-il à madame Camusot, me parlez-vous de ces affaires devant votre cousin?
— Tout dépend de lui, riposta madame Camusot. La nomination de votre fils est à jamais perdue, si vous dites un mot de ce jeune homme
— Bah!
— Ce jeune homme est une fleur.
— Ah!
— C'est la duchesse de Maufrigneuse, envoyée par le roi pour sauver le jeune d'Esgrignon, arrêté hier par suite d'une plainte en faux portée par du Croisier. Madame la duchesse a la parole du garde des sceaux, il ratifiera les promesses qu'elle nous fera...
— Mon cactus est sauvé!... allez, j'écoule.
— Consultez-vous avec Camusot et le baron de Grandville, pour étouffer l'affaire au plus tôt, et votre fils sera nommé. Sa nomination arrivera alors assez à temps pour vous permettre de déjouer les intrigues des du Ronceret auprès des Blandureau. Votre fils sera mieux que juge suppléant, il aura la succession de monsieur Camusot dans l'année. Le procureur du roi arrive aujourd'hui, monsieur Sauvager sera sans doute forcé de donner sa démission, à cause de sa conduite dans cette affaire. Mon mari vous montrera des pièces au Palais qui élablissenl l'innocence du comte, et qui prouvent que le faux est un guet-apens tendu par du Croisier.
Le vieux juge entra dans le cirque olympique de ses six mille pélargonium, et y salua la duchesse.
— Monsieur, dit-il, si ce que vous voulez est légal, cela pourra se faire.
— Monsieur, répondit la duchesse, remettez vo Ire démission demain à monsieur Chesnel, je vous promets de vous faire envoyer dans la semaine la nomination de votre fils, mais ne la donnez qu'après avoir entendu monsieur le procureur du roi vous confirmer mes paroles. Vous vous comprenez mieux entre vous autres gens de justice. Seulement faiteslui savoir que la duchesse de Maufrigneuse vous a engagé sa parole. Silence sur mon voyage ici, ditelle.
Le vieux juge lui baisa la main, et se mit à cueil lir sans pitié les plus belles fleurs qu'il lui offrit.
— Y pensez-vous! donnez-les à madame, lui dil la duchesse, il n'est pas naturel de voir des fleurs à un homme qui donne le bras à une jolie femme.
— Avant d'aller au Palais, lui dit madame Camusot, allez vous informer chez le successeur de Chesnel des propositions faites par lui au nom de monsieur et de madame du Ronceret.
Le vieux juge, ébahi de la duplicité du président, resta planté sur ses jambes, à sa grille, en regardant les deux femmes qui se sauvèrent par les chemins détournés. Il voyait crouler l'édifice si pé-
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iblemeut bâti durant dix années pour son enfant îcri. Est-ce possible? Il soupçonna quelque ruse . courut chez le successeur de Chesnel. A neuf heures et demie, avant l'audience, le vicerésident Blondet , le juge Camusot et le jeune bain de Grandville se trouvèrent avec une remarquale exactitude dans la chambre du conseil, dont le ieux juge ferma la porte avec soin en voyant entrer îmusot et le baron qui vinrent ensemble.
— Hé bien! monsieur le vice-président, dit le iune baron de Grandville, monsieur Sauvager a îquis un mandat contre un comte d'Esgrignon, ins consulter le procureur du roi, pour servir la assion d'un du Croisier, un ennemi du gouvernelent du roi. C'est un vrai sens-dessus-dessous. Le résident, de son côté, part pour arrêter l'instruc- 011 ! Et nous ne savons rien de ce procès? Voulaitn par hasard nous forcer la main?
— Voici le premier mot que j'entends sur cette (Taire , dit le vieux juge , furieux de la démarche lile par le président chez les Blond ureau, et avouée ar Je successeur de Chesnel, l'homme des du Ronîret qui venait d'être victime d'une ruse inventée ar le vieux juge pour savoir la vérité.
— Heureusement que nous vous en parlons, mon lier maître, dit Camusot à Blondet, autrement aus auriez pu renoncer à asseoir jamais votre fils ir les fleurs de lis, et à le marier à mademoiselle landureau.
— Mais il ne s'agit pas de mon fils, ni de son îariage, dit le juge, il s'agit du jeune comte d'Esrignon. Est-il ou n'est-il pas coupable?
— Il parait, dit monsieur de Grandville, que les )nds auraient été remis à madame du Croisier par hesnel , il ne s'agit que d'une irrégularité dont on fait un crime. Le jeune homme aurait, suivant la lainte, fait servir un bas de lettre où était la sinature de du Croisier pour la convertir en un effet ur les Relier, une imprudence.
— Mais si du Croisier avait encaissé la somme, il Blondet, pourquoi s'est-il plaint?
— Il ne sait pas encore que la somme a été relise à sa femme, ou il feint de ne pas le savoir, dit amusot.
—Vengeance de gens de province, dit le baron e Grandville.
— Ça m'a l'air d'être un faux , dit le vieux ilondel.
— Vous croyez ! dit le jeune baron. Mais d'abord 1 n'y aurait pas imitation de signature, en suppoant que le jeune comte n'ait pas eu le droit de tirer ur du Croisic-r. Or il a eu ce droit par le versement lont Chesnel l'avisait.
— Eh bien ! où voyez-vous un faux? dit le vieux Uge.
— Ah! il est clair, en tenant la version de du Croisier pour vraie, que la signature a été détournée de sa destination pour toucher la somme au mépris d'une défense faite par du Croisier à ses banquiers.
— Ceci, messieurs, dit Blondet, me parait une misère, une vétille. Vous aviez la somme, je devais peut-être attendre un titre de vous; mais j'étais dans un besoin urgent, j'ai... Votre plainte est de la passion, de la vengeance! Pour qu'il y ait faux, il faut l'intention de soustraire une somme, de se faire attribuer un profit quelconque auquel on n'aurait pas droit. Il n'y a eu de faux ni dans les termes de la loi romaine, ni dans l'esprit de la jurisprudence actuelle. Le faux entraine une intention de voler, et ici , où est le vol? Dans quel temps vivons-nous , messieurs? Le président nous quitte pour faire manquer une instruction qui devrait être finie! Je ne connais monsieur le président que d'aujourd'hui, mais je lui payerai l'arriéré de mon erreur, il minutera désormais ses jugements lui-même. Vous devez mettre à ceci la plus grande célérité, monsieur Camusot.
— Oui : mon avis , dit M. de Grandville , est au lieu d'une mise en liberté sous caution, de tirer de là ce jeune homme immédiatement. Tout dépend des interrogations à poser à du Croisier et à sa femme. Vous pouvez les mander pendant l'audience, monsieur Camusot , recevoir leurs dépositions avant quatre heures et faire votre rapport celle nuit : nous jugerons l'affaire demain avant l'audience.
— Pendant que les avocats plaideront, nous conviendrons de la marche à suivre, dit Blondet à Camusot.
Les trois juges entrèrent en séance après avoir revêtu leurs robes.
A midi , monseigneur et mademoiselle Armande étaient arrivés à l'hôtel d'Esgrignon , où se trouvaient déjà Chesnel et monsieur Couturier. Après une conférence assez courte entre le directeur de madame du Croisier et le prélat, le prêtre alla surle-champ chez sa pénitente.
A onze heures du matin, du Croisier reçut un mandat de comparution qui le mandait entre une heure et deux, dans le cabinet du juge d'instruction. Il y vint, en proie à des soupçons légitimes. Le président, incapable de prévoir l'arrivée de la duchesse de Maufrigneuse , celle du procureur du roi, ni la confédération subite des trois juges, avait oublié de tracer à du Croisier un plan de conduite au cas où l'instruction commencerait. Ni l'un ni l'autre ne crurent à tant de célérité. Du Croisier s'empressa d'obéir au mandat, afin de connaître les dispositions de monsieur Camusot. Il fut donc obligé de répondre.
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Le juge lui adressa sommairement les six interrogations suivantes.
L'effet argué de faux , ne portait-il pas une signature vraie?
Avait-il eu, avant cet effet, des affaires avec monsieur le comte d'Esgrignon?
Monsieur le comte d'Esgrignon n'avait-il pas tiré sur lui des lettres de change avec ou sans avis ?
N'avait-il pas écrit une lettre par laquelle il autorisait monsieur d'Esgrignon à toujours faire fond sur lui?
Chesnel n'avait-il pas plusieurs fois déjà soldé ces comptes?
N'avait-il pas été absent à cette époque?
Ces questions furent résolues affirmativement par du Croisier, car malgré ses explications verbeuses, le juge le ramenait toujours à l'alternative d'un oui ou d'un non. Quand les demandes et les réponses furent consignées au procès-verbal, le juge termina par une foudroyante interrogation.
Savait-il que l'argent de l'effet argué de faux était déposé chez lui , suivant une déclaration de Chesnel et une lettre d'avis du notaire du comlc d'Esgrignon, cinq jours avant la date de l'effet?
Cette dernière question épouvanta du Croisier. Il demanda ce que signifiait un pareil interrogatoire, cl s'il était, lui, le coupable, et monsieur le comte d'Esgrignon le plaignant? Il fit observer que si les fonds étaient chez lui , il n'eut pas rendu de plainte.
— La justice s'éclaire, dit le juge en le renvoyant, non sans avoir constaté cette dernière observation de du Croisier.
— Mais, monsieur, les fonds...
— Les fonds sont chez vous, dit le juge. Chesnel également cité comparut pour expliquer
l'affaire. La véracité de ses assertions fut corroborée par la déposition de madame du Croisier. Le juge avait déjà interrogé le comte d'Esgrignon qui, soufflé par Chesnel , avait produit la première lettre par laquelle du Croisier lui écrivait de tirer sur lui, sans lui faire l'injure de déposer les fonds d'avance. Puis il produisit une lettre écrite par Chesnel, par laquelle le notaire le prévenait du versement des cent mille écus chez monsieur du Croisier.
Avec de pareils éléments, l'innocence du jeune comte devait triompher devant le tribunal.
Quand du Croisier revint du Palais chez lui, son visage était blanc de colère, et sur ses lèvres frissonnait la légère écume d'une rage concentrée. II trouva sa femme assise dans son salon, au coin de la cheminée , et lui faisant des pantoufles en tapisserie; elle trembla quand elle leva les yeux sur lui, mais elle avait pris son parti.
— Madame, s'écria du Croisier en balbutiant,
quelle déposition avez-vous faite devant le juge? Vous m'avez déshonoré, perdu , trahi.
— Je vous ai sauvé, monsieur, répondit-elle. Si vous avez l'honneur de vous allier un jour aux d'Esgrignon, par le mariage de votre nièce avec le jeune comte , vous le devrez à ma conduite d'aujourd'hui.
— Miracle! l'ànesse de Balaam a parlé! s'écriat-il, je ne m'étonnerai plus de rien. Et où sont les cent mille écus que monsieur Camusot dit être chez moi?
— Les voici , répondit-elle en tirant le paquet des billets de banque de dessous le coussin de sa bergère. Je n'ai point commis de péché mortel en déclarant que monsieur Chesnel me les avait remis.
— En mon absence?
— Vous n'étiez pas là.
— Vous me le jurez par votre salut éternel ?
— Je le jure, dit-elle d'une voix calme.
— Pourquoi ne m'avoir rien dit, demanda-t-il?
— J'ai eu tort en ceci , répondit sa femme; mais ma faute tourne à votre avantage. Votre nièce sera quelque jour marquise d'Esgrignon, et peut-être serez-vous député, si vous vous conduisez bien dans celte déplorable affaire. Vous avez été trop loin , sachez revenir.
Du Croisier se promena dans son salon en proie à une horrible agitation. Sa femme attendait, dans une agitation égale, le résultat de cette promenade. Enûn du Croisier sonna. Le valet de chambre parut.
— Je ne recevrai personne ce soir, fermez la grande porte. A tous ceux qui viendront tous direz que madame et moi nous sommes à la campagne. Nous partirons aussitôt après le dîner, que vous avancerez d'une demi-heure.
Dans la soirée, tous les salons, les petits marchands, les pauvres, les mendiants, la noblesse, le commerce, toute'la ville enfin parlait de la grande nouvelle : l'arrestation du comte d'Esgrignon soupçonné d'avoir commis un faux. Le comte d'Esgrignon irait en cour d'assises, il serait condamné, marqué. La plupart des personnes à qui l'honneur de la maison d'Esgrignon était cher, niaient le fait.
Quand il fit nuit , Chesnel vint prendre chez madame Camusot le jeune inconnu qu'il conduisit à l'hôtel d'Esgrignon, où mademoiselle Armande l'attendait. La pauvre fille mena chez elle la belle Maufrigneuse , à laquelle elle donna son appartement. Monseigneur l'évêque occupait celui de Victurnien.
Quand la noble Armande se vit seule avec la duchesse, elle lui jeta le plus déplorable regard.
— Vous deviez bien votre secours au pauvre en-
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an t qui s'est perdu pour vous , madame, dit-elle, un nfant à qui tout le monde ici 6e sacrifie. La duchesse avait déjà jeté son coup d'oeil de emme sur la chambre demademoiselled'Esgrignon, t y avait vu l'image de la vie de cette sublime ille : vous eussiez dit la cellule d'une religieuse, à oir cette pièce , nue , froide et sans luxe. La duhesse émue en contemplant le passé, le présent et avenir de cette existence, en reconnaissant le consiste inouï qu'y produisait sa présence , ne put reenir des larmes qui roulèrent sur ses joues et lui srvirent de réponse.
— Ah ! j'ai tort , pardonnez-moi , madame la duhesse! reprit la chrétienne qui triompha de la mte de Victurnien , vous ignoriez notre misère, ion neveu était incapable de vous l'avouer; et, en ous voyant , tout se conçoit , même le crime !
Mademoiselle Armande, sèche et maigre, pâle, lais belle comme une de ces figures effilées et êvères que les peintres allemands ontseuls su faire, ut aussi les yeux mouillés.
— Rassurez-vous, cher ange, dit enfin la duhesse, il est sauvé.
— Oui, mais l'honneur! mais son avenir! Cheslel me l'a dit : le roi sait la vérité.
— Nous songerons à réparer le mal, dit madame e Maufrigneuse.
Mademoiselle Armande descendit au salon, et rouva le Cabinet des Antiques au grand complet, lulant pour fêter monseigneur que pour entourer e marquis d'Esgrignon, chacun des habitués était enu. Chesnel, posté dans l'antichambre, recomnandait à chaque arrivant le plus profond silence ur la grande affaire , afin que le vénérable marquis l'en sût jamais rien. Le loyal Franc était capable le tuer son fils ou de tuer du Croisier : dans cette iirconstance, il lui aurait fallu un criminel d'un :ôté ou de l'autre. Par un singulier hasard , le marjuis, heureux du retour de son fils à Paris, parla )lus qu'à l'ordinaire de Victurnien. Victurnien dlait être placé bientôt par le roi, le roi s'occupait mfin des d'Esgrignon. Chacun, la mort dans l'âme, :xallait la bonne conduite de Victurnien. Madenoiselle Armande préparait les voies à la soudaine ipparition de son neveu , en disant à son frère que Victurnien viendrait sans doute les voir et qu'il derail être en route.
— Bah ! dit le marquis debout devant sa cheminée, s'il fait bien ses affaires là où il est, il doit y rester, et ne pas songer à la joie que son vieux père aurait à le voir. Le service du roi avant tout.
La plupart de ceux qui entendirent cette phrase frissonnèrent. Le procès pouvait livrer l'épaule d'un d'Esgrignon au fer du bourreau ! Il y eut un moment d'affreux silence! La vieille marquise de Cas-
teran ne put retenir une larme qu'elle versa sur son rouge en détournant la tête.